SCENE IX
PHILIPPE, ANDÏIE, LAMBERT.
ANDRÉ. — » Quoi de neuf?
YORICK LAMBERT. — La fête bat son plein. Je viens de là-haut, ils font une vie de patachons. Ils se sont enfermés avec les gos-ses dans le fumoir et le manager, le mari de Lola, n'est pas content... il fait un raffut extraordinaire.
ANDRÉ. — A cause de sa femme?
PHILIPPE. — Sa femme n'y est pas, je suppose ?
YORICK LAMBERT. — Si, elle y est ; mais ça lui est égal, sa femme, c'est à cause de la plus jeune, celle qui n'a pas encore quatorze ans... il dit que celle-là au moins, il fallait la laisser... J'ai une migraine !...
ANDRÉ. — Allez-vous-en.
YORICK LAMBERT. — Il faut que je reste jusqu'à la fin !
PHILIPPE. — Vous prenez des notes...
YORICK LAMBERT. — Maintenant , ils me connaissent, ils ne me disent plus rien.
PHiLippE. — Ils se méfient.
ANDRÉ. — Vous êtes un phonographe dans lequel on ne parle plus.
YORICK LAMBERT. — O'ui, seulement je les devine... Et puis, il y a la gueule qui parle pour eux. Ah ! ils sont vraiment poires... Tout à Iheure, il y a un M. Bouchinot, un sinistre passementier, qui m'a dit qu'il ne connaissait que des artistes. Je lui ai répondu : a Vous avez de la veine ; moi qui les fréquente, si j'en connais deux ou trois, mais alors des artistes, des vrais, c'est beaucoup. »
ANDRÉ. — Qu'est-ce qu'il a dit?
YORICK LAMBERT. — Rien... il n'a pas compris. {Apercevant Ardan.) Tiens, voilà le patron !
La Douloureuse
ARDAN. — Je ne suis pas indiscret de me mêler à votre conversation ?
YORICK LAMBERT. PaS du tOut, nOUS
allions en changer.
ARDAN. — Eh bien! qu'est-ce qu'on fait?
ANDRÉ. — On danse toujoui-s le cotillon.
ARDAN. — Je voudrais bien qu'on soupe, moi... Est-ce que ça ne va pas être fini bientôt?
YOUiCK LAMBERT. — Je crois que ça se tire, on eu. est aux figiires inconvenantes qu'on garde jDOur la fin. (Petit silence.) i\vez-vous des nouvelles de Ratinel?
ARDAN. — Non, aucune... l'instruction suit son cours.
YORICK LAMBERT. — C'est vraiment l'instruction laïque et obligatoire : ils l'ont assez réclamée, les oppoi'tunistes ; c'est bien juste qu'ils en profitent.
ARDAN. — Ça n'est pas malin ce que vous dites là.
ANDRÉ. — Depuis combien de temps est-il à l'ombre, ce pauvre Ratinel ?
YORICK LAMBERT, (/(lie me fi t. — Il y a aujourd'hui quinze jours.
ARDAN. — C'est vrai... quinze jours déjà!... Comme le temps passe!
ANDRÉ. — Pour vous, oui, mais pas pour lui.
YORICK LAMBERT. — « Commc le temps passe » est admirable ; c'est encore oe qui s'est dit de mieux sur l'arrestation de ce pauvre Ratinel. « Comme le tempe passe » me dépasse. Je n'ai jamais rien entendu de plus indifférent et de plus inconscient à la fois ! Vous avez le pli de l'existence, vous.
ARDAN. — Comme vous le défendez !
YORICK LAMBERT. — Je ne le défends pas, Ratinel n'était pas mon ami. J'ai toujours trouvé qu'il avait une de ces têtes qu'on n'aimerait pas à rencontreT au coin d'une banque ; mais enfin il est par terre, n'est-ce pas? et je trouve qu'on a eu tort de le lâcher. Vous le premier, car vous avez fait des affaires ensemble ?
ARDAN. — Autrefois... oui... il y a longtemps... nous avons fait partie d'un
conseil d'administration... mais j'ai donné ma démission.
YORICK LAMBERT, ctvec un terrible sourire de côté. — D' -illeurs, il va faire des révélations, Ratinel, et il y en aura telleluent de compromis, et des beaux, des gros, qu'on sera forcé de l'acquitter. Us n'oseront pas le condamner... ils n oseront 13 as.
ANDRÉ. — C'est ce que disait le duc de Guise : un quart d'heure après, il était assassiné.
ARDAN. — Des révélations ! Allons donc ! on croit toujours que ces gens-là ont des tas de choses à dire... ik ne savent rien du tout.
ANDRÉ. - — Alors, vous crovez .qu'il sera condamné ?
ARDAN. — Il le faut.
ANDRÉ. — Mais, si on le condamne, il faut condamner tout le monde!... enfin tous ceux qui...
ardjVN. — Mais absolument.
YORICK LAMBERT. — Parce qu'il n'est pas juste que le seul Ratinel joourrisse sur la paille humide, pendant que ses petits camarades fument d'énormes cigares, au soleil de la liberté.
ARDAN. — C'est mon avis.
YORICK LAMBERT. — Eh bien! c'est impossible, parce qu'ils sont trop... on n'arrête déjà pas tous les souteneurs, parce qu'il n'y a pas de place dans les prisons ; si l'on arrête les gens d'affaires, oe sera pis encore, parce que les affaires maintenant, ce n'est pas seulement l'argent des autres, c'est le nom, l'honneur et la vie même des autres. Est-ce vi^ai?
ARDAN. — Pourtant, je vous assure que...
YORICK LAMBERT. — Voyons, mon cher Ardan. nous ne faisons pas de sentiment, et il y a des vérités qu'on peut se dire... entre honnêtes gens. Eh bien, si Ion allait au fond des choses, il n'y a pas un homme à Paris, j'entends de ceux qui s'occupent de certaines affaires, il n'y en a pas un qui ne soit écrouable.
ARDAN. — Vous allez un peu loin ; d'abord queutendez-vous par de certaines affaires?
La Douloureuse