‹ AmantsChapitre 76 sur 77 · HÉLÈNE · texte numérisé non relu

HÉLÈNE

Il n'y a qu'une expérience TENTABLE pourtant, c'est celle du BONIIEUi.

à Paris. Hélas! qu'est-ce qu'elle a fait de moi la Ville Lumière, une lumière par qui la conscience est aveuglée ? Je me suis d'abord indigné contre la rosserie et contre la muflerie des gens, car ces idées généreuses que vous aimiez en moi, c'étaient vraiment mes idées, je n'étais pas un hypocrit-e ; mais je suis devenu comme les autres... comme les autres!

HÉLÈNE. — Mais non, vous exagérez, vous n'êtes pas si mauvais que ça.

PHILIPPE. — Mais si, mais si, j'ai été gagné par la contagion, j'ai eu des indifférences coupables, puis des complaisances, des veuleries tout au moins. Au surplus, je vous ai écrit tout ça, et je vous ai dit dans une longue lettre la décadence de mon âme.

HÉLÈNE. — Oui, j'ai bien compris... j'ai bien compris, et d'ailleurs, j'avais deviné. Nous avons toujours les défauts de nos

qualités : vous êtes très bon, par conséquent vous êtes faible, vous êtes un cérébral et par conséquent un chercheur de sensations ; vous avez agi par pitié et par curiosité.

PHILIPPE. — Ah! oui, c'est notre maladie à tous, cette curiosité, ce besoin d'expérience sur les autres et sur nousmêmes.

HÉLÈNE. — Il n'y a qu'une expérience tentable pourtant, c'est celle du bonheur.

PHILIPPE. — Mais ici, Hélène, j'ai pris contact avec la nature, je me suis régénéré et mes sentiments ne sont jilus petits et compliques, mais grands et simples comme ces lignes que font sur le ciel la mer et les montagnes. Ici, au Cap Martin, c'est la solitude, le recueillement ; je ne vois personne, si ce n'est parfois dans le jardin de la villa à côté, une dame, une vieille dame eu ncir qui fut très belle autrefois, belle-

•d'une impériale beauté et qui nant...

HÉLÈNE, baissant la voix. — Est-ce que c'est?...

PHILIPPE. Oui.

HÉLÈNE. — Elle a payé aussi celle-là!

PHILIPPE. — Nous payons tous, les plus grands comme les plus petits. Ah ! tout à l'heure j'ai été malheureux, j'ai souffert ■quand vous me parliez de Pa-ris et de ses distractions avec ce ton léger que vous savez si bien prendre. J'ai déjà eu cette impression il y a quinze jours . j'étais allé à Monte-Carlo, par hasard; j'ai déjeuné chez Ciros, il y avait de tout là-dedans : un grand-duc, deux cabote, une chanteuse de café-concert et un ministre ; je suis allé voir jouer, et je ne sais pas ce qui m'a le plus exaspéré des milliardaires oui mettaient le maximum sur une couleur ou des bourgeois qui risquaient honteusement cent sous sur une transvei-salc. Et les hommes avaient des têtes blêmes de scélérats et les femmes avec leurc coiffures -étranges avaient l'air d'animaux malfaisants. Je suis sorti, il fallait que je respire et, sur cette merveilleuse teri'asse de Monte-Carlo, j'ai contemplé l'agonie du soleil ; un couple passait, un homme et une fenmie, ils disaient des choses telles qu'ils déshonoraient les espaces. Alors je me suis enfui, j'ai repris le train et je sviis rentré dans ma solitude. Voilà où j'en suis.

HÉLÈNE. — Vous êtes très bien et je vous aime ainsi. Oui, je vois que vous avez réfléchi et vos indignations me plaisent. Etes-vous donc redevenu l'homme que vous étiez et que j'aimais? Etes-vous juste? Car avant tout, il faut être juste. Avezvous mis dans la balance ce que j'ai fait et ce que vous avez fait? Voyez-vous, Philipjx?, je vous l'ai écrit et je vous le répète très sérieusement, êtes-vous certain d'avoir pardonné généreusement! Parce que si nous devons vivre ensemble et que vous me reprochiez à chaque instant ce que vous savez, ou même que, sans me le reprocher directement, vos tristesses, vos silences me laissent supposer, maigre vous, ^que vous n'avez pas oublié, que vous y

La Douloureuse

mainte-

pensez toujours, ce serait une existence épouvantable pour moi, pire que la séparation, pire que la mort }nême.

PHILIPPE. — Je suis rentré dans la justice, je vous respecte et je vous adore. Mais vous-même ?

HÉLÈNE. — Oh ! moi, vous n'avez pas besoin de le demander, parce je suis une femme, et que j'aime autrement que vous, si généreux que vous soyez. Ah ! décidément non, ce n'est pas la même chose.

PHILIPPE, se jette aux pieds (VHélène et lui embrasse les m(ii:2s. — x\h ! Hélène! Hélène !

HÉLÈNE. — D'ailleurs, pour que rien ne vous rappelle plus rien, pour que vous n'ayez même plus de prétextes, j'ai pris une grave résolution ?

PHILIPPE. — Une grave résolution?

HÉLÈNE. — Oui, je me suis séparée de mon fils.

PHILIPPE. — Georges?

HÉLÈNE. — Oui. Je l'ai mis au collège, chez les prêtres, en province; il y restera toute l'année et il passera les vacances chez mes parents, de cette façon vous ne le verrez même pas.

PHILIPPE. — Ah ! et vous resterez sans le voir toute une année !

HÉLÈNE. — J'irai le voir de t.emps en temps.

PHILIPPE. — Quel âge a-t-il?

HÉLÈNE. — Six ans.

PHILIPPE. — Je trouve qu'il est bien jeune, pensez donc, six ans, il a encore besoin de vous, pauvre petit bonhomme.

HÉLÈNE. — Il y en a de plus jeunes que lui qu'on met au collège.

PHILIPPE. — Tant pis.

HÉLÈNE. — Mais vous savez, ils sont très bien chez les bons pères. — Vous comprenez bien que j'ai tout visité, les dortoirs, les salles d'études, les cuisines, c'esttrès propre, il sera très bien soi|^é.

PHILIPPE. — Comme c'est drôle, vous vous séparez de lui quand il a six ans, et quand il en aura vingt, vous voudrez le tenir sous vos jupes et vous vous étonnerez qu'il puisse vivre loin de vous.

HÉLÈNE. — Que voidez-vous? Tout le monde fait ça.

PHILIPPE. — Si les autres mères n3 comprennent pas leur devoir, ça n'est pas une raison pour que vous le méconnaissiez, vous. Mais rappelez- vous ce que nous avons dit souvent sur l'éducation des enfants et du petit Georgec en particulier. Vos idées ont clone bien changé?

HÉLÈNE. — Oui, elles ont bien changé depuis deux mois à cause de vous.

PHILIPPE. — Alors, c'est à cause de moi que vous vous séparez de votre enfant?

HÉLÈNE. — Oui, et je suis très hsureuse de vous faire ce sacrifice.

PHILIPPE. — Ah ! pauvre petit ! pauvre petit ! Je n'ai aucune joie de ce que vovis m'annoncez, mais une immense tristesse au contraire ; je me rappelle, moi, j'ai été mis au collège à six ans et j'ai tant souffert.

HÉLÈXE. — Vous, c'est possible, mais il y a des enfants qui s'en accommodent très bien.

PHILIPPE. — Mais Georges n'est pas de ceux-là, il vous ressemble trop; il a votre nature, votre sensibilité extrême et votre délicatesse infinie ; il sera froissé à chaque instant par la sévérité des professeurs, par la tracasserie des surveillants, et par les camarades cniels et mal élevés. Il aura peut-être les pieds chauds, mais été comme hiver il aura l'âme transie. Voyez- vous, je le plains de tout mon cœur, et que ce soit à cause de moi que vous vous en sépariez, je ne peux pas supporter cette idée-là. Et puis ça n'est pas juste. 11 n'a rien fait, lui! J'aurais mieux aimé que vous l'euseiez gardé.

HÉLÈNE. — Entre noue?

PHILIPPE. — Mais près de vous.

iiÉLÈXE. — J'avais cru bien rairc. Vous l'aimez donc, cet enfant?

PHILIPPE. — Oui, parce qu'avant tout c'est votre enfant.

HÉLÈNE. — Alors tu m'aimes vraiment.

Ah ! que je suis heureuse, mon Philippe, mon aimé, je te retrouve, (//s- s' ttreicjnent (h)ucement.) Ah! je suis bien heureuse.

Xe fais pas attention i^EUe essuie ses larmes.), c'est d'émotion, c'est de joie, mais vois-tu, je vais vite le retirer du collège, mon pauvre petit Georges. Ah ! c'est bien facile, d'autant plus que je ne Ty aurais jamais mis.

PHILIPPE. — Comment ? Mais alors pourquoi?...

HÉLÈNE. — C'était jDour voix si tu m'aimais. Ah ! tiens, je t'adore. (Elle l'embrasse.) Ecoute, écoute, alors notis allons partir tous les trois.

PHILIPPE. — Oui, tous les trois.

HÉLÈNE. — Et nous serons heureux?

Où irons-nous ?

PHILIPPE. — Oii tu voudr.as.

HÉLÈNE. — Oui, mais il faut me jurer une chose, mon amant.

PHILIPPE. — Je le jure, ma maîtresse.

HÉLÈNE. — Quoi?

PHILIPPE. — Ce que tu vas me demander.

HÉLÈNE. — - Eh bien! jure-moi qu'ert quelque endroit que nous ayons une maison, que ce soit une chaiimière ou un palais, que ce soit dans les montagnes ou au bord de la mer, tu ne l'appelleras pas \-3 (i Petit Biarritz ».

PHILIPPE; soîentiel. — Je le jure.

HÉLÈNE. — Ail right ; alors, donue-moL tes yeux et prends ma bouche.

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