‹ Ambassade persane sous Louis XIV, d'après des documents inédits, avec treize planches hors texteChapitre 52 sur 135 · CHAPITRE VIII L'AMBASSADEUR PERSAN A PARIS · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII L'AMBASSADEUR PERSAN A PARIS

Reçu par le roi, accrédité désormais officiellement à la Cour de France comme ambassadeur extraordinaire du grand sophy, Mehemet Riza Beg pouvait aborder sans nouveau retard l'objet de sa mission. Les négociations qu'il était chargé d'engager ne paraissant ni compliquées ni délicates, son séjour à Paris devait être, selon toute apparence, de courte durée. Les gazettes l'affirmaient, la Cour le souhaitait, et Louis XIV luimême en était persuadé puisqu'il avait donné l'ordre de laisser les choses en l'état dans la grande galerie de Versailles pour l'audience de congé de l'ambassadeur. Ces prévisions et ces espérances ne se réalisèrent point. Son Excellence persane resta six mois à Paris : elle y fut morte peut-être de vieillesse si l'aggravation de l'état du roi n'eût décidé les ministres à se débarrasser d'un personnage encombrant, inutile et réellement trop à charge à tout le monde. Il fallut presque de la brutalité pour le déterminer à évacuer l'hôtel des

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ambassadeurs, et beaucoup de fermeté pour le renvoyer dans son pays.

Ce n'est pas que les curiosités de Paris aient excité un vif intérêt chez Mehemet Riza Beg et que le souci de tout connaître dans la ville ou aux environs ait retenu l'ambassadeur au-delà des limites raisonnables. Mais Son Excellence se trouvait bien dans la capitale : elle y vivait largement aux frais du roi, et elle y jouissait des agréments d'une civilisation plus raffinée, autant que de ces plaisirs que la faiblesse des hommes excuse, si la morale les réprouve.

Quelle fut donc la vie de Mehemet Riza Beg à Paris? Sur ce point précis la documentation n'est pas abondante. Le baron de Breteuil, dans ses mémoires, Saint-Olon, dans sa correspondance avec le secrétaire d'Etat des Affaires étrangères, sont moins prodigues de détails. Quant aux abbés Richard et Gaudereau, leur caractère ecclésiastique leur rendait difficile de toucher ou de développer certains sujets délicats. Les gazettes du temps sont peu nombreuses et leur informateur ordinaire, l'interprète Padéry, s'est contenté de leur donner le récit du voyage de l'ambassadeur jusqu'à Paris. Quoiqu'il en soit, il est encore possible, avec les renseignements qui nous ont été transmis, de reconstituer d'une manière générale, pourtant assez précise, les occupations et les distractions de Mehemet Riza Beg.

L'hôtel de la rue de Tournon constituait, tout d'abord, une auberge de premier ordre. L'installation en avait été soignée, et quelques aménagements ultérieurs, conformes au goût et aux habitudes des Persans, suffirent à y rendre l'existence aussi confortable qu'économique. Avec les cinq cents livres attribuées quotidiennement à l'ambassadeur — et qui furent d'ailleurs payées de mauvaise grâce pour éviter des algarades, — Mehemct Riza Beg était en mesure de faire des économies. L'ameublement de l'hôtel subit des modifications à la demande de Son Excellence. La tapisserie décorant la pièce aflectée aux prières fut ainsi changée car on y découvrait des figures humaines. La beauté et le moelleux du lit réservé à l'ambassadeur décidèrent Mehemet Riza Beg à conserver ce meuble inconnu dans son pays. La suite, au contraire, resta fidèle aux usages persans. On lui fournit des matelas destinés à être étendus le soir sur le tapis des chambres, avec un drap, une couverture de coton et deux oreillers de duvet pour chacun. L'habitude orientale de s'asseoir « en tailleur », simplifia la question des sièges et ménagea le mobilier royal. On eut besoin seulement d'installer le long des murs des divans recouverts de toile et des coussins. Les fauteuils dont Son Excellence comme ses gens n'usèrent jamais, furent réservés aux visiteurs et à l'entourage français de l'ambassadeur. Cette coutume

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de reposer par terre, les jambes croisées ou sur les genoux, le dos appuyé contre des oreillers était assez agréable. Chardin l'ayant appréciéej déclare qu'il ne se trouva pas par la suite, commodément assis en Europe, « car, ajoute-t-il l, « tout le bas du corps est reposé sur ces sièges « des Persans et les jambes aussi bien que les « cuisses, au lieu que sur nos chaises les jambes « sont tout debout. On est aussi beaucoup plus « chaudement en cette posture, lorsqu'il fait « froid. »

L'éclairage des appartements fut de même installé à la mode persane. On y gagna plus de lumière qu'avec les bougies ordinaires ou les chandelles. Les flambeaux dont on se servit avaient été apportés par l'ambassadeur. Le pied en était plus grand qu'une grande assiette, et la tige qui s'y adaptait supportait un godet. Dans ce dernier on plaçait deux grosses mèches formées de plusieurs petites enroulées les unes avec les autres, des pains de cire blanche coupés par morceaux, « ainsi qu'on met du sucre dans du café 2. La mèche une fois allumée faisait fondre la cire, et un valet était spécialement chargé d'entretenir la lumière en ajoutant au fur et à mesure de nouveaux morceaux avec une cuiller d'argent. Ces flambeaux reposaient sur le plancher et la fumée

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