‹ Ambassade persane sous Louis XIV, d'après des documents inédits, avec treize planches hors texteChapitre 56 sur 135 · L'AMBASSADEUR AU BAIN · texte numérisé non relu

L'AMBASSADEUR AU BAIN

D'après une estampe du temps. (Musée Carnavalet.)

l'ambassadeur persan a paris 193

trois moutons, un agneau, vingt poules ou poulets, le tout en vie; cinquante livres de beurre, cinquante livres de riz, vingt-cinq livres de miel, dix livres de pommes, six citrons, huit livres de sel, trente livres de farine, dix livres de fromage, six douzaines d'œufs, un quarteron de poivre, trois livres d'épices, (muscade, canelle, etc.), huit livres de café, huit livres de chocolat, une demi-livre de thé, quinze livres de sucre, dix livres de tabac, une livre de safran, cent livres de pain, dix livres de suif, trente pintes de lait. Il semble, à première vue, improbable qu'aucune exagération n'ait été commise car Gargantua ou Pantagruel seuls, eussent pu absorber en une journée une quantité aussi considérable de provisions. La liste est néanmoins exacte et les cuisiniers persans exigèrent bien du malheureux Morel qu'on leur fournît chaque matin cet ordinaire, sans préjudice de quelques suppléments. Cette quantité et cette variété d'aliments et d'ingrédients étonnent davantage lorsqu'on apprend par Chardin « que les peuples de l'Asie mangent beaucoup moins que ceux de l'Europe ». « Nous « sommes des loups et des bêtes carnassières en « comparaison d'eux, ajoute-t-il. Je n'en attribue « pas la cause entièrement à leur sobriété en pre- « nant ce terme pour la vertu qui dompte la « gourmandise. Les raisons en sont plus grossiè- « res ; car c'est premièrement qu'ils habitent des

« climats plus chauds que les nôtres; seconde- « ment, que leurs climats n'ont pas autant d'ali- « ments, c'est-à-dire ni la variété ni l'abondance « des nôtres ; en troisième lieu qu'ils ne s'exci- « tent pas l'appétit par ces exercices du corps « qui nous occupent si fort, comme la prome- « nade, la danse, la paume. Ils sont sédentaires « comme des reclus en comparaison de nous. « Une quatrième raison est l'usage du tabac, « lequel amortit encore beaucoup la faim, comme « chacun sait, et les Orientaux ont toujours la « pipe à la bouche. Une cinquième, c'est que le « vin et les autres liqueurs fortes leur sont « interdits. Une sixième est qu'ils font un usage « immodéré d'opium et de diverses boissons « d'eau froide et assoupissantes. Ces raisons, et « d'autres semblables, sont les causes de la fru- « galité des Orientaux. On fait souvent une vertu « à des peuples d'une habitude qui n'est qu'un « effet de la constitution du climat1. »

Il paraîtrait, dans ces conditions, que le climat européen avait agi déjà sur l'ambassadeur et sur ses gens. C'étaient des loups et des bêtes carnassières et non plus des Orientaux qu'on avait logés à l'hôtel des ambassadeurs. A vrai dire, Mehemet Riza Beg est resté doué lui-même d'un médiocre appétit et il n'a guère contribué à gros-

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