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L'AMBASSADEUR AUX GOBELINS

D'après une estampe du temps. (Musée Carnavalet.)

Le traité de commerce et d'amitié signé à Versailles, le 13 août 1715, par Torcy, Pontchartrain et Desmare ts, au nom du roi de France, et par Mehemet Riza Beg, au nom du chah Hussein, a paru aux contemporains moins important que les aventures et mésaventures de l'envoyé du grand sophy.

La Cour, le peuple et les gazettes eurent, il est vrai, à cette époque, de plus graves soucis. Louis XIV, dont l'affaiblissement progressif était devenu particulièrement sensible dès le 11 août, s'éteignit le 1er septembre. Sa disparition, prévue et escomptée dans les dernières semaines de son existence, fit passer à l'arrière-plan toutes les autres questions.

L'ambassade de Mehemet Riza Beg n'eut pas, au reste, de conséquences politiques. Ses résultats, d'un ordre trop spécial, ne pouvaient passionner l'opinion publique et à plus forte raison les gens de qualité. Une des causes du mépris

de Saint-Simon pour cette mission n'est-elle pas précisément que le Persan était chargé de régler des « affaires de négoce entre marchands » ?

Etablir des relations commerciales fréquentes entre la France et la Perse, ouvrir de nouveaux débouchés à l'industrie et au commerce, développer ainsi la prospérité matérielle du royaume constituait, sans doute, aux yeux des courtisans de Versailles, une tAche moins glorieuse que de négocier un traité de paix après une guerre heureuse. Il s'agissait cependant d'une besogne utile, et l'on doit savoir gré à Louis XIV et à ses ministres de l'avoir tentée. Si le succès ne répondit pas à leurs espérances, la faute en revint autant à la Régence qu'au chah de Perse lui-même, dont l'indolence et la méfiance trouvèrent une facile excuse dans la triste fin de Mehemet Riza Reg. En cherchant à créer un marché avantageux pour la France et à priver les Anglais comme les Hollandais d'une source de bénéfices considérables, Torcy et Pontchartrain se montrèrent les continuateurs de Colbert : aussi l'acte qui porte leur signature, quelque ignoré des contemporains qu'il ait pu être, quelque inconnu qu'il soit demeuré, prouvet-il la rectitude de leur jugement et leur souci de la grandeur du roi par l'accroissement de la richesse du royaume.

Ce traité de 1715 a marqué, pour ainsi dire, le

couronnement des efforts accomplis en Perse depuis le xvi° siècle pour y introduire l'influence et les produits français. Il a consacré les heureux effets de certaines initiatives individuelles, et modifié, en ce qu'elles avaient de fâcheux pour nos intérêts, les stipulations arrêtées à Ispahan, en 1708, entre le chah et le sieur Michel, envoyé officiel de la Cour de France auprès du grand sophy. Pour en bien apprécier la valeur et la portée, il convient au préalable d'examiner la situation que nous avaient faite à cette époque dans les Etats du roi des rois la politique commerciale de Colbert, continuée par ses successeurs, ainsi que Faction des marchands et des missionnaires attirés par l'appât du gain ou par le goût du prosélytisme religieux.

En conseillant au roi et en obtenant de lui la permission d'engager les Français à gagner de l'argent, Colbert avait fait un acte hardi et original1. A son avis, la grandeur et la puissance d'un Etat dépendaient de l'abondance d'argent qui s'y trouvait. Les exemples de Venise qui, devenue avant les découvertes maritimes des x\6 et xvi8 siècles le magasin général des marchandises des Indes, en avait tiré gloire et profit, — de l'Espagne qui avait bénéficié, par sa situation, de l'ouverture des voies maritimes nouvelles, — celui enfin

1. E. Lavisse, Histoire de France, Paris 1906, t. VII-1, chapitre IV, p. 169.

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de la Hollande considérée comme le pays « le plus pécunieux de l'Europe » n'étaient-ils pas assez probants ?

Or pour gagner de l'argent il fallait faire du commerce. Mais comment nier la difficulté d'introduire le commerce dans un royaume « où ni « le général, ni même les particuliers ne s'y « étaient jamais appliqués »? Le « génie même de la nation n'y était-il pas un obstacle ? » Colbert avait compté sur le roi et sur des réformes pour réaliser ses desseins. Il devait demander ainsi à Louis XIV, « de recevoir avec des mar- « ques particulières de protection et de bonne « volonté tous les marchands qui viendraient à « la Cour, et de les assister en toutes choses. » Ces encouragements de Sa Majesté fortifieraient l'action personnelle du ministre.

L'une des branches de commerce les plus appréciées par Golbert était le commerce du Levant dont le développement au cours du xvie siècle avait été remarquable et fructueux. Il avait malheureusement décliné au début du xvne siècle à la suite des progrès des Anglais et des Hollandais, et d'autres causes, telles que les abus d'autorité des ambassadeurs de France à Constantinople, des consuls des Echelles et la mauvaise conduite des marchands eux-mêmes. Richelieu songea à supprimer ces abus; il ne put finalement y prêter une sérieuse attention et ses pro-

jets, si intéressants qu'ils fussent, ne reçurent aucune application. Quant à Mazarin, il ne tenta jamais le moindre effort pour améliorer la situation commerciale française dans le Levant. Nos rivaux anglais et hollandais trouvant le champ libre, profitèrent de nos fautes pour établir leur réputation : leur influence s'étendit et fit des progrès rapides. L'organisation de compagnies, d'associations de marchands, contribuait, dans une large mesure, à leurs succès et, lorsque Colbert arriva au pouvoir, le commerce français en Orient était menacé.

Avec une ténacité remarquable ce grand ministre contribua à organiser la résistance '. Son intelligence puissante embrassa d'une vision nette toute la gravité de la situation et les remèdes qu'on devait y apporter ; sa forte volonté s'attacha à vaincre l'opposition de ceux qui profitaient des abus ou même l'hostilité intéressée que rencontraient toutes les initiatives.

Dans la lutte qu'il engagea, Golbert se préoccupa, d'une part, de ruiner la concurrence faite jusqu'en France par les armateurs anglais et hollandais devenus peu à peu les courtiers des Orientaux, et, d'autre part, de la création de débouchés pour nos manufactures.

1. Paul Masson, Histoire du commerce français dans le Levant au XVIIe siècle. Paris 1896, 1 vol. in-8.

Marseille avait été fort longtemps l'entrepôt des marchandises du Levant : elle souhaitait conserver ce rôle et voulait attirer les vaisseaux étrangers par une complète franchise de droits : elle tenait aussi à se réserver l'entier monopole du commerce dans les Echelles et du transport des marchandises du Levant. Elle réclamait donc des droits spéciaux sur les bâtiments étrangers chargés de ces mêmes marchandises. L'édit d'affranchissement de 16G9 lui donna en partie satisfaction. Les marchands étrangers obtinrent de sérieux avantages à Marseille, mais, pour éviter que ces privilèges leur permissent d'accaparer le commerce et pour encourager la construction de navires, un droit de 20 % était créé sur toutes les marchandises du Levant, même appartenant à des Français, qui seraient chargées et apportées sur des hâtiments étrangers. « C'était un « vrai droit prohibitif, une sorte d'acte de navi- « gation qui devait réserver à la marine nationale « tout le commerce du Levant. Les marchan- « dises qui ne venaient pas « à droiture » du « Levant à Marseille et avaient été entreposées « en Italie, étaient assujetties au 20 %, quoique « apportées par des navires français, car c'eût « été enlever à ce droit toute son efficacité, si les « barques françaises avaient été libres d'aller « charger les marchandises du Levant dans les « grands entrepôts anglais et hollandais de

« Livourne \ » Il fallait aussi empêcher les étrangers de porter ces marchandises dans les autres parties du royaume. Un seul port de l'Océan fut affranchi du droit de 20 °/0, celui de Rouen, dont la concurrence ne devait guère être préjudiciable aux Marseillais. Déjà Marseille possédait, depuis 1609 2, le privilège exclusif du commerce des soies. La proximité de Lyon et le souci de limiter une importation dangereuse pour l'avenir de l'industrie lyonnaise lui avaient valu ce précieux avantage. L'édit de 1669 eut dès lors pour résultat de faire de notre premier port de la Méditerranée le seul centre du commerce français en Orient. Cette constatation n'est pas inutile ; elle explique l'intervention de Marseille dans les négociations engagées avec Mehemet Riza Beg.

Les garanties données aux navires français par le droit de 20 % n'étaient néanmoins pas suffisantes pour déterminer l'essor du commerce dans les pays orientaux. Golbert attribuait à l'organisation de compagnies, à la force de l'union, le développement commercial rapide des Anglais et des Hollandais. Les jalousies entre marchands marseillais avaient certes contribué aux progrès de nos rivaux. Il semblait donc convenable de fonder une société puissante, disposant de gros

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