‹ Ambroise Paré, conférence du 14 janvier 1874Chapitre 1 sur 1 · Ambroise Paré, conférence du 14 janvier 1874 · texte numérisé non relu

Ambroise Paré, conférence du 14 janvier 1874

Le silence est a or, et il ne faut jamais manquer F occasion de se taire, a dit un proverbe. Or, je manque volontairement ce soir, et à mon grand dommage sans nul doute, une occasion magnifique, car nombre de collègues, à la voix dûment autorisée, sont tout prêts à captiver votre attention. Et cependant, laissant pour compte les proverbes et leur sagesse, je n’ai point hésité à me représenter devant vous. J’ai gardé si douce souvenance de votre gracieux accueil dans le passé ! D’ailleurs, en matière d’utilité publique, chacun, suivant moi, doit à tous son obole, si modeste soit-elle.

Utilité publique ! ai-je dit, Messieurs, voilà un bien grand mot comme préface ou épigraphe d’une petite conférence; n’importe, tout grand qu’il soit, je le maintiens, parce que sous l’idée et le patronage de la Bibliothèque populaire, il me paraît en situation. La Bibliothèque populaire, en effet, et il faut le répéter sans cesse, pour que tout le monde le sache

bien, est un terrain neutre où rien n’est accueilli de ce qui divise, comme discussions politiques ou religieuses, mais où au contraire on reçoit à cœur ouvert tout ce qui instruit et encourage, en rassurant des défiances instinctives quoique sans justification. Donc le mot d’utilité publique est tout à fait en situation, quand il s’agit de la Bibliothèque populaire. Laissez-moi ajouter,, avec une nuance de tristesse rétrospective, que, sous la même inspiration, il aurait été complètement à sa place, chez lui enfin, à l’Hôtel-de-Ville, cette maison de tous où se concentrent les intérêts de la cité. La bienveillance et les chaudes sympathies de nos édiles nous sont bien certainement acquises, elles n’ont pas suffi cependant à nous protéger contre une action en sens inverse des lois somptuaires ; en effet, dans le cas particulier, ce n’est pas le luxe que celles-ci atteignent, c’est au contraire la somptuosité qu’elles conservent. Espérons-le fermement toutefois, l’ostracisme un peu inattendu qui nous frappe, contribuera à rapprocher l’avenir où la ville ouvrira une large hospitalité aux hommes de bonne volonté, qu’ils parlent ou qu’ils écoutent.

Certes, il y aurait utilité publique à faire tomber du sein de la maison commune et à répandre sur tous, comme une manne substantielle, le précieux enseignement que contient la vie des grands hommes ; il y aurait honneur et profit pour tous à suivre pas à pas ces nobles artisans qui, par leur génie, leur abnégation et leur désintéressement, leur labeur infatigable, se sont placés si haut dans le respect de leurs contemporains et dans l’admiration de la postérité; il y aurait enfin utilité et dignité morale pour tous, non pas à s amoindrir et à s’absorber dans un amour-propre exclusif de clocher, en s adressant seulement aux grands hommes du pays, mais avec un esprit sagement libéral, à, prendre les choses de plus haut, à se faire citoyen du monde et à compulser sans cesse, dans l’intérêt général, les annales de l’humanité.

Quelles leçons réellement pratiques ! Quel fructueux ensei-

gnement ! Quelle véritable école de la vie 1 Ah ! dans les temps troublés où nous vivons, à cette heure solennelle où chacun devrait porter la main à l’édifice social, non pour l’ébranler, mais pour le soutenir et l’empêcher de nous écraser tous, petits et grands, sous ses ruines, je voudrais voir assister à ces grandioses leçons ceux qui, perdant le cœur et Fesprit, vacillant toujours, toujours prêts à déserter, personnels, égoïstes avant tout, se prennent si vite à désespérer d’euxmêmes et surtout des autres ! Je voudrais qu’on fît passer devant leurs yeux chaque détail de la vie de ces génies patients, inébranlables, que nulle épreuve ne rebutait : d’un Vauban, par exemple, né, comme il le disait lui-même, le plus pauvre gentilhomme du royaume et mort maréchal de France; d’un Fabert, forcé d’être à lui-même son propre ancêtre; d’un Colbert, l’utile et glorieux ministre; de Bernard de Palissy, d’Highs, le père des deux Jenny, l’une sa fille, et l’autre sa machine à filer; de Samuel Crampton, qui résolut le problème de la filature du-coton; de Philippe de Girard, qui résolut celui de la filature mécanique du lin ; de notre glorieux Jacquard, de notre presque oublié Papin, de James Watt, de Georges Stephenson, de Franklin et de tant d’autres dont les noms seuls rempliraient une conférence tout entière.

On verrait clairement alors, on toucherait du doigt ce fait, qu’à quelques exceptions près, d^ns toutes les sociétés, dans la démocratie si aristocratique quelquefois de la jeune Amérique, comme dans l’aristocratie si démocratique souvent de la vieille Angleterre, non pas toujours le génie peut-être, mais toujours la poursuite incessante d’une grande idée, toujours le travail intelligent, honnête, âpre, soutenu, ont partout assuré à leurs apôtres, sinon la fortune, au moins une grande et légitime renommée *

Oui, ces laborieuses existences, épurées pour ainsi dire par les difficultés, retrempées par les misères et les luttes du commencement, portent en elles-mêmes leur encouragement, et il doit être bon et sain pour tous, il est essentiellement

moral, de montrer ceux que leur naissance semblait avoir prédestinés à rester des hommes de rien, devenus quelque chose au moment de mourir, de suivre pas à pas leur austère vertu, de les surprendre burinant eux-mêmes, à force de génie, au livre d’or des annales de leur pays, un nom obscur d’abord et qui resplendit à jamais glorieux et vénéré !

J’en veux citer comme manifestation éclatantë un fils de ses œuvres, lui aussi, Ambroise Paré, ce grand honnête homme qui, dans la simplicité d’une foi religieuse où l’ardeur de là conviction le disputait à l’esprit de tolérance, se bornait à dire après la réussite de ces grandes opérations chirurgicales qui redonnent la vie : « Je le pansay, Dieu le guasrit! »

Rassurez - vous, Messieurs, et vous surtout, Mesdames, j’évoquerai pour vous, moins le chirurgien que l’homme. Je n’oublierai pas l’auditoire devant lequel je suis appelé à l’honneur de parler ce soir et ses exigences toutes spéciales; je vous montrerai surtout le génie patient, le chercheur infatigable, en un mot 1 ejustum ac tenacem du poète latin.

Si j’étais assez heureux pour vous retracer complètement cette belle existence, vous le verriez, il s’en exhale un tel parfum de candeur et d’honnêteté, on y admire un dévouement si profond et si réel à 1 humanité, on y découvre un si consolant contraste avec l’égoïsme brutal qui nous afflige trop souvent, que c’est vraiment dire comment il faudrait vivre, que rappeler comment un tel homme a vécu.

Ambroise Paré est né dans le petit village de Bourg-Hersent, qui forme presque un des faubourgs de Laval, dans le Maine, que Louis XI, le grand unitaire, avait réuni à la France de 1481, à la mort de Charles II, neveu de René d Anjou. Il y a discussion au sujet de l’époque précise de sa naissance; on aurait mauvaise grâce à s’en étonner, carie bon Paré lui-même n’est pas bien sûr de son âge. Il se fait naître successivement en 1510, 1514, 1516 et 1518; c’est même, dans sa vieillesse, la date de 1518 qu’il semble caresser de préférence. Serait-ce affaire de coquetterie ? Cela est peu probable, et 1 on se représente mal ce masque antique,

cette socratique figure cherchant à se rajeunir. Toujours est-il qu’on peut avec Malgaigne, l’érudit historiographe et l’éditeur enthousiaste de Paré, assigner comme date à sa naissance un jour des derniers mois de 1516 ou des premiers de

Son père était coffretier. Un de ses frères prit le métier du père et s’établit à Paris, rue de la Bûchette; il avait ensuite, outre deux sœurs, un autre frère plus âgé ou plus jeune, on l’ignore, mais qui a été chirurgien. Paré lui-même nous l’apprend au chapitre I er de son livre des Monstres : « Ces choses, dit-il, qui apparoissent contre le cours de nature : un mien frère, nommé Jehan Paré, chirurgien, demeurant à Vitré, ville de Bretagne. » Ce frère a mis à son avoir deux aventures que Paré raconte ; par sa sagacité, il démasqua l’imposture de misérables qui faisaient montre de fausses infirmités, pour monnayer la pitié des badauds.

Les premières années de Paré sont des plus obscures. Percv, l’un de nos illustres chirurgiens militaires, imagination vive, plume élégante et facile, n’a pas voulu d'une obscurité qui rejette dans l'ombre la jeunesse du grand homme, et pour la dissiper, sans indiquer sources ni preuves, il a composé tout un petit roman. Suivant lui, le père envoie l’enfant à l’école pour en extraire d’abord tout le possible :*puis la substance de l’école absorbée, il l’adresse au chapelain Orsoy pour aborder l’étude du latin. Mais la rançon du latin est des plus maigres, et pour se mettre à peu près au pair, le digne chapelain emploie son élève aux corvées du ménage et lui donne à bêcher le jardin. Par malheur, ce n’est pas celui des racines grecques. Or, dans le jardin du chapelain Orsoy, Paré ne récolta guère de latin, car, ainsi qu'il vous le dira candidement plus tard, il ne le sut jamais.

M. Bégin, de Metz, nous a appris ce que Percy ne pouvait nous dire, car il a eu cette bonne fortune de bibliophile, de retrouver et d’entrer en possession d’un petit cahier rempli d’une infinité de notes sur différents sujets et chargé de nombreuses ratures, où il est écrit de la main de Paré lui-même,

qu'il étudia neuf à dix ans la chirurgie et résida trois ans à Paris.

Où et chez quel maître a-t-il commencé ses études, on ne le sait, la lumière ne s’est pas faite sur ce point ; on songe involontairement à Jehan Paré, et l’esprit s’accommoderait volontiers de voir Ambroise entrer en apprentissage—c’était alors le vrai mot — chez Jehan déjà chirurgien, mais ce serait pure hypothèse, car Paré dans ses ouvrages ne mentionne son frère qu’à propos des deux faits cités plus haut. Quoi qu’il en soit, il est évident qu’il étudia la chirurgie. Mais n’oublions pas la situation de Paré : il était pauvre et de famille très obscure.

Comment donc au xvT siècle s’y prenait-on, en général, pour étudier la chirurgie, et qui la pratiquait ? Vous ne vous attendez pas sans doute à voir les graves docteurs régents de la Faculté, déganter ces belles mains aux doigts chargés de bagues, dont parle ironiquement Canappe que nous. retrouverons tout à l’heure, et s’abaisser au scalpel ou couteau opératoire pour en faire œuvre manuelle? Eux, chirurgiens, fi donc 1 Est-ce pour cela que de longues et pénibles épreuves leur auraient mis sur la tête le bonnet de docteur ? Est-ce pour cela que, pour les thèses quodlibétaires, ils se seraient laissé argumenter de six heures jusqu’à huit par les bacheliers, de huit à onze par les docteurs, de onze heures à midi, à lice ouverte, par tout venant ? Est-ce pour cela que Son Eminence le cardinal d’Estouteville, archevêque de Rouen, évêque de six évêchés, abbé de quatre abbayes, dont celle de Jumiéges, prieur de trois prieurés, enfin légat en France du pape Nicolas V, aurait, en 1552, époque où comme vous voyez, la loi sur le cumul n’avait pas encore paru, relevé bacheliers et licenciés en médecine du célibat obligatoire ? Est-ce pour cela qu’ils auraient discuté, sinon disputé, les thèses cardinales ou du Cardinal, si mieux vous aimez, de cinq heures du matin à midi, en latin, presque latin s’il vous plaîtj se demandant et demandant aux autres si l’ivresse, par exemple, peut servir à quelque chose dans le traitement de

la fièvre quarte, an quartanæ curandœ conveniat ebrietas ? Oh ! vous n’y pensez pas, cela n’est pas possible. Non-seulement ils ne se feront pas tout d’abord chirurgiens, mais ils ne consentiront de longtemps à ouvrir école de chirurgie, eux qui la dédaignent profondément ; ils sont et resteront les hauts et puissants seigneurs medicandi , purgandi et repurgandi&u besoin, mais chirurgiens, jamais î Qu’on transforme les étuvistes et les barbiers en chirurgiens, que le nommé Molière, ainsi qu’il s’appelle, leur ennemi personnel, en fasse plus tard, si bon lui semble, les héros seignandi,perçandi, taillandi et coupandi , à la bonne heure !

Peut-être un jour cependant, à cette fin d’accaparer le monopole de l’anatomie, ou mieux encore, d’empêcher que d’autres ne l’accaparent, Dame Faculté, aima parens, daignera-t-elle professer quelques cours aux barbiers-chirurgiens, mais, en ce qui le concerne, le docteur régent se contentera de faire de l’anatomie platonique. Vous ne prétendez pas, j’espère, compromettre la blancheur immaculée de ses manchettes aux impuretés de la dissection ? L’archidiacre des écoles, c’est-à-dire le prosecteur de notre temps, n’est-il pas là pour l’œuvre de la main? Tout au plus, vers 1580, alors que depuis longues années déjà notre Paré est passé maître, il va mourir en effet en 1590, Riolan, premier du nom, car il y a eu deux Riolan, le père et le fils, également remarquables par leur érudition et ce qu’on appelle la ténacité dans les idées, quand on ne veut pas parler d’obstination, le Riolan enfin dont la saluberrima Facultas récompensera les épigrammes contre les Paracelsistes, par le don d une salière d’argent remplie de sel, abordera-t-il directement l’anatomie; mais ce sera surtout Riolan, deuxième du nom, qui, beaucoup plus tard, longtemps après le bon Paré, en 1622, dans cet amphithéâtre si péniblement conquis, ouvrira des cours d’anatomie et disséquera lui-même. Dans 1 impétuosité de son tempérament, battant en brèche le préjugé, il s’écriera : « Qu’on dise maintenant tant qu’on voudra ffue j’exerce uneqmblique escorcherie, que je faicts le chi-

rurgien et que je faicts tort à ma profession, que je faicts une publique boucherie des corps, pour ce que je les dissèque de mes propres mains, qui est une action indigne d’un médecin, au dire de mes censeurs, et qui n’appartient qu’au chirurgien. » Il continuera longtemps sur ce ton, disant pour purger sa bile, et il en a beaucoup, le plus de choses désagréables au plus grand nombre possible; il s'en prendra à tout le monde, excepté toutefois au roi Louis XIII, « ce vray pourtraict de la divinité, le soleil de la France, la première personne du monde, que Dieu a honoré de toutes les beautés et perfections du corps, embelli et rehaussé par-dessus les autres roys, de toutes les vertus d’une âme divine et royale, etc., etc. (Conférences historiques à la Faculté , 1865, Riolan, parle professeur Léon le Fort.)

Il aura moins de miel et de sucre pour ses très chers collègues de la Faculté, car il leur reprochera vertement de laisser les chirurgiens empiéter sur leurs droits et privilèges, et si on le pousse — et on le poussera, gardez-vous d’en douter — il leur jettera au nez, tant sa fibre est irritable, le mot, injuste peut-être, de Yésale à Gonthier d’Andernach, médecin du roi François I er , qu’il ne les a jamais vus disséquer — qu’à table !

Mais la pente est facile au coteau de la digression, ne nous y laissons pas trop glisser, et voyons comment notre pauvre Paré trouvera moyen d’étudier cet art qui le passionne à 1 avance, la chirurgie? Hélas ! il n’a pas à choisir, il n’y a pas deux manières, il faut s’y résigner, qu'il entre comme apprenti chez un barbier ! Voulez-vous savoir comment les choses se passaient au temps jadis? Demandez-le à ces intéressantes conférences historiques faites à la Faculté de médecine en 1 an 1865 ; ne consultez pas les conférences des années suivantes, il n’y en a pas eu. Pauvre France, la seule force qui lui manque, c’est la persévérance ! Mais si vous tenez absolument à connaître les différents liens ou rapports des docteurs, chirurgiens et barbiers, ce que c’était au juste que les chirurgiens de Saint-Côme et leur collège, interrogez le

charmant livre du docteur Maurice Raynaud, qui a si bien affirmé son double titre de docteur ès-lettres et docteur en médecine, et vous aurez bien vite pénétré le fond des choses. Lisez donc scs médecins au temps de Molière. Molière, notre grand Molière, nous ne pouvons cependant pas laisser passer son nom pour la seconde fois sans signaler son plus grave défaut. Il aimait à dire du mal des médecins 1 Après cela, que voulez-vous, on n’est pas parfait !

Allons, pas tant de façons, maître Paré, futur premier chirurgien des rois de nostre France (quatre desquels j’ai servis), direz-vous plus tard, allons-à la boutique! Vous la voyez d’ici, n’est-ce pas, car voici l’enseigne : un bras nu d’où jaillit un jet de sang qui retombe dans la palette à côté, et puis les petits plats à barbe, faisant, par leur tintement métallique, l’invite à la pratique, quand le vent soufflait dans les voiles du maître. Or, dans cette boutique, la vie n’est ni tendre ni facilè pour l’apprenti. Notre érudit Malgaigne en a trouvé les preuves dans un curieux pamphlet :

« A peine le coq a-t-il chanté, que le garçon, — le garçon c’est Paré !—se lève pour balayer la boutique et f ouvrir, afin de ne pas perdre la petite rétribution que quelque manœuvre qui va à son travail lui donne pour lui faire la barbe en passant. Depuis ce temps jusqu’à deux heures de l’après-midi, il va chez cinquante particuliers, peigner des perruques, attendre dans l’antichambre ou sur l’escalier la commodité des pratiques, mettre les cheveux des uns en papillotes, passer les autres au fer et leur faire le poil à tous.

« Vers le soir, s’il est de ceux qui ont envie de s’instruire, il prendra un livre ; mais la fatigue et le dégoût que cause nécessairement l’étude à ceux qui n’y sont point accoutumés, lui procurent bientôt un profond sommeil qu’interrompt quelquefois le bruit d’une petite cloche suspendue à la porte, qui l’avertit de faire le poil à un paysan qui entre. Jamais homme n’a exigé tant de respect d’un domestique et jamais dans les îles un blanc n’a cherché plus avidement à profiter de l’argent que lui coûte un nègre qu’un maître chirurgien à

profiter du pain et de l’eau qu’il donne à ses garçons. Une autre après-midi que celle où ils ont congé, il ne leur permettra pas de sortir pour aller aux leçons publiques, de peur de perdre l’argent d’une barbe, qui ne viendra peut-être pas. C’est pourquoi les médecins, poussés par un esprit de charité, faisaient à ces pauvres jeunes gens des leçons de chirurgie dès quatre heures du matin. »

En ce temps-là, Messieurs, on se levait de bonne heure !

Le tableau est énergique, mais exact. Ah ! que les travailleurs de nos jours, se plaignant si amèrement de toutes les voies encombrées, de toutes les avenues barrées, songent donc à ce brave enfant du peuple que dévore l’envie de s’instruire et n’en pouvant mais ; qu’ils le contemplent faisant d’un rasoir attristé la barbe au premier manant qui se présente. Aujourd’hui, ce dont on ne se préoccupe que trop, il est vrai, c’est de faire la barbe à tout le monde !

Enfin, après neuf à dix ans d’un dur régime de barbes forcées, notre jeune aspirant arrive à Paris, et nous le voyons installé à l’Hôtel-Dieu. Qui l’y a introduit? Le hasard, la faveur, le droit? Je ne vous le dirai pas—je n’en sais rien — mais ce que je sais bien, ce que tout le inonde sait d’ailleurs, c’est qu’il était ravi d’y être, de se sentir, comme il le disait, en pleine école de la nature. Ah! l’Hôtel-Dieu, le vieil Hôtel-Dieu, celui de saint Landry, d’Ambroise Paré, de Desault, de Dupuytren, qui donc n’est glorieux d’y avoir passé une ou plusieurs de ses jeunes années d’étude? Qui donc n’est fier d’avoir senti peser sur sa tête, rien que pour les quelques heures d’une veillée de garde, la responsabilité de tant de malades et de blessés ! Paré en a été fier plus que tout autre, car il commence son avis au lecteur par ces touchantes paroles qui le peignent sur le vif ; « L’homme n’estant point nay pour soy seulement, ny pour son seul profit, nature lui a donné aussi un instinct et inclination naturelle à aimer son semblable et, en l’aimant, tascher de le secourir en ses affaires : tellement que de ceste mutuelle affection est venue ceste loy non escrite, mais grauée en nos cœurs : Ne

fay à autruy ce que tu ne voudrais qu’on te fist. De sorte que si quelqu’un n’est espoind de ceste courtoisie, il est plustost à nombrer entre les bestes qu’entre les hommes usants de raison.» Il ajoutera : « Aussi n’est-ce grande chose (bien que ce soit quelque cas) que de feuilleter des liures, de gazouiller et caqueter en une chaire de l’art chirurgique, si la main ne besongne et si l’art n’est cogneu par l’experience.....

«Et à fin qu’on voye quels moyens j’ay eus de faire de telles et si grandes expériences, faut sçauoir que par l’espace de trois ans, j’ay résidé en l’Hôtei-Dieu de Paris, où j’ày eu le moyen de veoir et cognoistre tout ce qui peut estre d’alteration et maladie au corps humain. »

Je me souviendrai toujours de l’émotion profonde que j’ai ressentie la première fois que, dans une journée de garde, appelé à l’extrémité de l’Hôtel-Dieu, je me suis trouvé à l’improviste, dans une grande salle basse, face à face avec la statue du grand Paré. Je m’arrêtai brusquement, saisi d’un religieux respect.

Cette statue, supposez-la le modèle de celle que l’admirable ciseau de David d’Angers a élevée sur la grande place de Laval. Le grand homme est debout, la tête fortement accusée, méditative, le menton tombant légèrement dans la main droite ; la main gauche va saisir des instruments de chirurgie déposés sur une pile de livres ; derrière, on aperçoit l’arquebuse qui personnifie la chirurgie militaire et traduit tout le traité « des playes faictes par hacquebutes, basions à feu, fléchés et dards. »

Le. grand artiste a bien traduit et non trahi le grand chirurgien. Il est là tout entier, vivant, l’homme du vers de Naudet :

Humble de cœur, grand de génie!

Et je regardais avec ardeur, comme on regarde quand, à force de sentir la jeunesse et la vie, il semble que par l’intensité de la volonté, on arrivera à magnétiser la matière. J’osai interroger le grand Paré, lui demandant ce qu’il fallait

répondre à ce caustique Gui-Patin, qui se permit d’écrire :

« Nos chirurgiens sont la plupart de grands coquins — putidissimi nebulones , iniquissimi ardeliones — mais, grâce à Dieu, nous en sommes venus à bout; il y a encore d’honnêtes gens en France qui savent combien un médecin est incomparablement au-dessus de-ces misérables ignorants, et je ne me glorifie pas peu d’avoir contribué à leur abaissement. »

Laissez-moi vous dire entre parenthèse que je ne prétends pas avoir retrouvé là les origines de la confraternité médicale.

Et je regardais le bon Paré, au front si large, si noble, si pur, à l’aspect si sévère et si doux. 11 me semblait répondre par son avis au lecteur : « Qu’importe, par l’espace de trois ans, j’ay résidé en l’Hostel-Dieu de Paris. Ensuite, j’ai veu les guerres où l’on traicte les blessés sans fard et sam les mignarder à la façon des villes. Je voudrois avoir si bien faict, qu’il n’y eust personne qui ne deuint par mes escrits beaucoup plus habile que moy. Au reste, j’en rends l’honneur à Dieu et en prends la peine pour moy. »

Ce fut probablement vers 1536 qu’il quitta l’Hôtel-Dieu et se fit recevoir maître barbier-chirurgien ; vraisemblablement les circonstances lui furent favorables et lui ouvrirent la voie où il devait faire bientôt de si merveilleux progrès. Par nature, il était mieux fait pour la précision et les exigences de

I observation, que préparé à la sécheresse du pédantisme ou à 1 orgueil de l’érudition. Énergique sans ostentation, il préférait le mouvement pratique à la contemplation théorique.

II n était pas de ceux à qui il suffit d’avoir regardé pour s imaginer avoir vu, il voulait voir réellement, ne profitant lui-même et ne faisant profiter les autres que de ce qu’il avait vu et bien vu. Aussi les continuelles batailles du temps en auront bientôt fait le type du chirurgien d’armée.

En 1536 recommence la guerre à laquelle avait été loin de mettre fin, même ou surtout dans la pensée de François I er » cette paix des Dames, triste révision du triste traité de Madrid. Charles-Quint entrait en Provence par Nice et le Vai»

seul passage où la France lui fût accessible, tous les défilés des montagnes étant gardés; il s’avançait à la tête d’une nombreuse armée, décidé., comme il s’en vantait, à faire de .François I er le plus pauvre gentilhomme de son royaume ; le duc de Montmorency, grand-maître et lieutenant-général du roi, commandait l’armée trop peu nombreuse chargée de repousser l’envahisseur, et Paré partit en qualité de chirurgien de M. de Montejan, capitaine général des gens de pied.

11 était bien jeune, il avait alors dix-neuf ans, et on ne comprend pas comment si jeune encore, il occupait si haute situation ; il la devait probablement aux circonstances et vraisemblablement à la protection de quelque compatriote. M. de Montejan, sorti du Maine où Paré avait pris naissance, était allié par sa femme à la famille de Ghâteaubriand, très puissante en Bretagne. Or, nous l’avons vu, Jehan Paré était chirurgien à Vitré, ville de Bretagne, comme dit maître Ambroise : il y a là un ricochet possible, sinon probable. Toujours est-il que jusque-là notre jeune chirurgien n’avâit vu le feu qu’à l’Hôtel-Dieu, ce qui était, il est vrai, quelque chose, aussi sa première affaire du pas de Suze fut-elle une rude entrée en matière. Pareils débuts toutefois sont de vrais coups de maître, et à force de sagesse, de jugement et de bon sens pratique, Ambroise aura, ce jour-là, presque du génie.

Je tiens à ce qu’il vous raconte les choses lui-même :

« J’estois en ce temps-là bien doux de sel, parce que je n’auois encores veu traicter les play es faictes par har quebuses : il est vray que j’auois leu en Jean de Vigo que les playes faictes par bastons à feu participent de vénénosité, à cause de la poudre et pour leur curation, commande les cautériser avec huile de sambuc, en laquelle soit meslé un peu de thériaque. Et pour ne faillir, parnavant q’vser de la dite hvile feruente, sçachant que telle chose pourroit apporter au malade extreme douleur, je voulus sçavoir, premièrement que d’en appliquer, comme tes autres chirurgiens faisoient pour le premier appareil qui estoit d’appliquer la dicte huile

la plus boüillante qu’il leur estoit possible dedans les playes, avec tentes et sétons : dont je pris hardiesse de faire comme eux. En fin mon huile me manqua et fus con.traint d’appliquer en son lieu un digestif fait de jaune d’œuf, huile rosat et térébenthine. La nuit je ne peus bien dormir à mon aise, pensant que par faute d’avoir cautérisé, je trouuasse les blessés où j’auois failli à mettre de la dite huile morts empoisonnés : qui me fit leuer de grand matin pour les visiter. Où outre mon espérance, trouuav ceux auxquels j’auois mis le médicament' digestif, sentir peu de douleur à leurs playes,. sans inflammation et tumeur, ayans assez bien reposé la nuit : les autres où l’on auoit appliqué la dicte huile, les trouuay fébricitants, avec grande douleur, tumeur et inflammation aux enuirons de leurs playes. Àdonc je me delibéray de ne jamais plus brasier ainsi cruellement les pauures blessés de harquebusades. »

N’est-ce pas là une page touchante et remarquable à tous les points de vue ? Ce jeune chirurgien ne sait rien encore des plaies d’arquebuses, c’est lui-même qui le dit. Il a lu Jean de Vigo pour toute ressource, et il se souvient bien de ce qu’il alu. Le vrai principe, c’est de l’huile bouillante dans les plaies. Et cependant de l’huile bouillante, fût-ce même l’huile de sambuc, c’est le nom vulgaire du sureau dans certaines provinces méridionales, cela préoccupe son esprit. Il verra d'abord faire les autres. C’est bien comme cela qu’ils font ! Que voulez-vous, c’est un esprit docile, il fera comme les autres. Mais l’huile de sambuc lui manque à moitié de la besogne : c’est à s’arracher les cheveux, sa provision n’était pas suffisante, et quelques-uns de ses blessés vont être compromis par sa faute. Il est fatigué, il a dix-neuf ans et on dort bien à cet âge, mais notre brave Paré a trop de cœur pour bien dormir. De grand matin, il se lève anxieux et va voir ses blessés. Quelle surprise ! ceux qu’il a assaisonnés à l’huile, selon la formule, ont la fièvre et souffrent mort et passion, les autres au contraire sont aussi calmes que possible, ils ont presque dormi. La formule est donc mauvaise,

l’huile de sambuc a tort et c’est Paré qui a raison. 11 agira donc dorénavant suivant son inspiration. C’est là, dès son entrée en campagne, un progrès immense imprimé à la chirurgie.

Ce n’est pas tout, vous venez de voir le chirurgien, voici l’homme maintenant. L’armée entre à Turin où vit, dit Paré, un chirurgien qui a le bruit, par-dessus tous, de bien médicamenter les harquebusades. Paré, qui brûle de s’instruire dans l’intérêt de ses chers blessés, cherche à pénétrer le secret, l’autre refuse de s’en dessaisir. Paré le dit lui-même, il trouve moyen de s'insinuer en sa grâce, il lui fait la cour deux ans et demi, avant de lui arracher sa recette. Enfin avec dons et présents, et Paré était alors très pauvre, ne l’oubliez pas, il l’obtient -, quelle joie ! Or, on préparait ce baume merveilleux en faisant bouillir dans de l’huile de lis des petits chiens nouveau-nés et des vers de terre, avec de la térébenthine de Venise. Deux ans et demi d’ardente convoitise et de cour assidue pour de l’huile de petits chiens et de vers de terre !

Mais cet irrésistible consommé de petits chiens qui lui a coûté dons et présents, sans le reste, il va sans doute en garder pour lui jalousement le secret, il s’en fera un mérite personnel, un spécifique, une panacée. Àh ! vous ne connaissez pas encore ce brave cœur de vingt-deux ans à peine. Résistant aux caresses du maréchal cl’Annebaut qui veut le retenir après la mort du maréchal de Montejan, il retourne à Paris et emporte son baume. C’est à Paris, déjà la grande ville, qu’il aura belle à se prévaloir de sa merveille et à la cacher à tous les yeux. Du tout, il le criera sur les toits, son baume excellent, bien supérieur au baume de fier-à-bras que confectionnait quelques années plus tard le vaillant Don Quichotte. Il n’a rien de plus pressé que de raconter à Sylvius, célèbre savant et médecin à Paris, sa double découverte : négative pour l’huile de sambuc, et positive, à ce qu’il croit du moins à ce moment, il en rabattra plus tard, pour l’huile de petits chiens. Il ira plus loin, par scrupule de conscience, par honnêteté, il se fera déshonnête, il manquera

à sa parole ! L’inventeur des petits chiens avait exigé le secret de leur assaisonnement et Paré avait promis, mais c’est lui qui le déclare, avec l’intention de ne pas tenir sa parole. Oh ! que les inquiets et les délicats se rassurent, nous pensons fermement avec eux qu’il ne faut jamais engager sa parole, quand on ne croit pas pouvoir toujours la tenir; mais allons jusqu’au bout et jugeons, au fond, comme il faut juger: laissez-le faire, l’honnête cœur, il trouvera bien le seul moyen possible d’imprimer son honnêteté à la restriction mentale ; Plus tard les adversaires de Pascal sauront retrouver le véritable tour qui lui convient. « J’auois promis de parole et non de volonté, dit-il, parce que de tels secrets ne deuoient être ensevelis en la terre. » Ajoutons, si vous voulez, pour le bien de l’humanité. N’est-ce pas là le cas de dire avec le divin Maître à ceux qui se sentent plus radicalement honnêtes, de jeter à l’illustre chirurgien la première pierre ?

Paré était sincèrement modeste, mais il ne faudrait pas croire qu’il n’eût pas le sentiment de sa propre valeur; dans sa grande Apologie, il s’en explique avec la naïveté du temps : « S’il y auoit quatre blessés, j’en avois tousiours les trois, et s’il estoit question de couper un bras ou une jambe, ou trépaner ou réduire une fracture ou dislocation, j’en venois bien à bout. J’estais tousiours par les champs d’vn costé et d’autre, monsieur le maréchal enuoya quérir à Milan un médecin qui n’auoit pas moins de réputation que defunct monsieur le Grand pour bien faire la médecine. Je consultais avec lui et quelques autres chirurgiens, et lorsqu’avions résolu de faire quelque œuvre sérieuse de la chirurgie, c’estoit Ambroise Paré qui y mettoit la main. Le dit médecin m’admiroit d’estre si adextre aux opérations de chirurgie, veu le bas aage que ] auois. lin jour deuisant avec mon dit seigneur le mareschal, luy dit : Tu as un jeune chirurgien d’aage, mais il est vieil de sçauoir et expérience ; gardes le bien, car il te fera service et honneur. Mais le bonhomme ne sçauoit pas que j’auois demeuré trois ans à l’Hostel-Dieu de Paris, pour y traiter les malades, »

Paré était revenu à Paris en 1589, à la suite de la maréchale de Montejan. Il avait certainement quelque raison d’être attaché à la famille, puisqu’il renonçait ou semblait renoncer du moins, de propos délibéré, à une carrière où s’ouvrait cependant devant lui un si bel avenir.

En 15M, il épousa Jeanne Masselin ; les détails de sa lignée ont été retrouvés par M. Charles Read, dans les registres de l’église de Saint-André-des-Arts. Ambroise Paré habitait, comme maître barbier-chirurgien sans doute, la rue de l’ Arondelle ou Hirondelle, aboutissant à la place du Pont- Saint-Michel. C’est au moins ce qu’on trouve dans un excellent article de la France protestante de MM. Haag. 11 est très probable qu’il pratiqua à Paris ; mais en 1548, on le retrouve attaché en qualité de chirurgien à la compagnie de M. le vicomte de Rohan, là, dit-il, où le roy François estoit en personne.

Pour prix de sa campagne, il reçoit cinquante doubles ducats de M. de Rohan, plus une haquenée; M. de Laval lui dorme un courtaud pour son homme, et M. d’Estampes un diamant de la valeur de trente écus, après quoi il s’en revient, dit-il, à sa maison de Paris.

Peu de temps après, M. de Rohan lui fournit une belle occasion de donner une nouvelle preuve de sagacité et de jugement, car il faut bien le dire, ce n’est pas le génie brusquement créateur qui domine en Paré, c’est surtout ce bon sens et cette douce sagesse si bien appropriés aux anxiétés des malades : M. de Rrissac, grand maître de l’artillerie, avait reçu un coup d’arquebuse à l’épaule droite. Le blessé, déposé sur son lit, dans sa tente, trois ou quatre chirurgiens des plus habiles cherchaient la balle sans pouvoir la trouver ; enfin M. de Rrissac, qui avait connu Paré en Piémont, le fit demander : « Incontinent, dit maître Ambroise, je le fis lever de dessus son lit et luy dis qu’il se meist en même situation qu’il estoit lorsqu’il fut blessé; ce qu’il fist et print un javelot entre ses mains, tout ainsi qu’alors il auoit une pique pour combattre. Je posay la main autour de sa playe et

trouuay la balle en la chair, faisant une petite tumeur sous l’omoplate ; l’ayant trouée, je leur monstray l’endroit où elle estoit et fut tirée par M. Nicole Lassernault, chirurgien de Monsieur le Dauphin, qui estoit lieutenant du roy en ceste armée ; toutefois l’honneur m’en demeura de l’avoir trouée. »

En 1545, au siège de Boulogne, se place le fameux coup de lance légendaire qui valut au duc de Guise, François de Lorraine, alors prince de Joinville, le surnom de Balafré. Son fils, Henri de Lorraine, la grande victime des États de Blois, reçut le même surnom de Balafré, trente ans plus tard, pour un coup de feu qui lui laboura la joue au combat de Dormans, en 1575. Chez le fils de Claude de Lorraine, la lance avait pénétré au-dessus de l’œil droit, descendant vers le nez, entrant et passant outre de l’autre part, entre la nuque et l’oreille, d’une si grande violence, que le fer de la lance avec portion du bois fut rompu et demeura dedans. On prétend que ce fut Ambroise Paré qui put l’extraire avec des tenailles de maréchal, mais dans le livre des Plaies en particulier et son livre d ’Apologie et de Voyages , Paré, qui raconte par deux fois l’aventure, ne s’en donne pas comme le héros, et, en pareille circonstance, sans vantardise à coup sûr, il né manque jamais à se rendre justice; force nous est donc, et j’en ai le regret pour ma part, de renoncer à la légende.

Ce livre dit Apologie , est destiné à repousser les attaques de quelques maîtres chirurgiens qu’il personnifie ordinairement sous le nom de : mon petit maître. Deux ou trois lignes avant l’histoire du Balafré, il y a une phrase que je veux vous lire, car on y voit la façon franche et naïve, souvent gauloise de l’écrivain. Une balle siffle à ses oreilles et va frapper deux soldats qui causaient non loin de là. Un d’eux tombe. Paré ajoute : « Je n’estois pas loin de ce coup, de façon que j’en sentis aucunement l’air agité sans me faire aucun mal que d'une peur qui me fit baisser la tête assez bas, mais la balle estoit jà bien loin. Les soldats se moquèrent de moi d auoir peur d’une balle qui estoit jà passée. — M° n

WsJCvJ

petit maître, je croy que si eussiez esté là, que je n'eusse eu la peur tout seul et qu’en eussiez eu vostre part. »

Puis il revient à Paris où, profitant de quelques années de repos, il fait paraître un traité d’anatomie. Une fois de plus, nous avons Paré tout entier, ce qu’il a été jusqu’ici, ce qu’il est à cette heure et ce qu’il sera plus tard. C’est toujours même candeur et même sincérité : « Je ne veux pas, dit-il dans sa préface, m’arroger que j’ai leu Galien parlant grec ou latin : car n’a pieu à Dieu, tant faire grâce à ma jeunesse qu’elle aye esté en l’une ou l’autre instituée, mais aussi ne voudrovs aucunement dissimuler que j’ave apris les dictz documens de Galien par l’interprétation françoise de monsieur maistre Jehan Canapé, docteur régent en la faculté de médecine, faisant sa demeurance à Lyon, vous asseurant que tant s’en faut que le disciple veuille desrober l’honneur deu à son maistre. »

11 revoit ensuite son traité sur les Play es d harquebusés, et, suivant le conseil de son protecteur, le vicomte de Rohan, auquel il avait dédié la première édition, il dédie la seconde au roi Henri II. Le conseil était bon, car il fut le point de départ de la faveur royale. François I er mourait le 31 mars 15A7.

En 1552, l’armée se rassemble sur les frontières de Champagne pour la guerre d’Allemagne, et Paré part comme chirurgien de la compagnie de M. de Rohan, qui commande cinquante hommes d’armes. Là, se produisit un fait qui acheva de rendre populaire dans toute l’armée le nom de Paré, si connu et si apprécié déjà des chefs et des seigneurs. En Alsace, l’armée avait trouvé une population très hostile. Il ne se présentait, comme le rapporte Vieilleville, personne avec sa denrée sur le passage et fallait faire cinq ou six lieues pour aller au fourrage et aux vivres, de quoi l’armée souffrit infinies pauvretés : « Dieu sait, ajoute Paré, comme nous auions disette de vivres et proteste à Dieu que par trois diuerses fois je cuiday mourir de faim. Un des serviteurs du capitaine, enseigne de la compagnie de monsieur de Rohan, alla avec

d’autres pour cuider entrer en une église où les paysans festoient retirés, pensant trouver des vivres par amour ou par force. Mais, entre les autres, cestuy là fust bien battu et s’en reuint auec sept coups d’épée à la teste : le moindre pénestroit la seconde table du crâne : et en auoit quatre autres sur les bras et un sur Fespaule droite, qui coupoit plus de la moitié de l’omoplate ou paleron. Il fut rapporté au logis de son maistre, lequel le voyant ainsi nauré et qu’aussi deuoiton partir le lendemain dès la poincte du jour et n’estimant pas qu’il deust jamais guarir, fit cauer une fosse et le vouloit faire jeter dedans, disant qu’aussi bien les paysans le massacreroient et tueroient. Meu de pitié, je lui dis qu’il pourroit encore guasrir s'il estoit bien pensé : plusieurs gentilshommes de la compagnie le prièrent de le faire mener auec le bagage, puisque j’auois ceste volonté de le penser : ce qu’il accorda, et après que je l'eus habillé, fut mis en vne charrette, sur un lict bien couvert et bien accommodé, qu un cheval trainoit. Je luy fis office de médecin, d’apothicaire, de chirurgien et de cuisinier : Je le pensay jusques à la fin de la cure et Dieu le guasril. »

C’est au retour du camp d’Allemagne, au siège de Damvilliers, que Paré fait une admirable découverte, véritable produit de son génie, cette fois, car elle est le résultat de la réflexion et non du hasard ; elle met le sceau à sa renommée.

Les blessures de guerre nécessitent souvent des amputations de membres, dont résulte toujours une effusion de sang considérable. Jadis on ne trouvait moyen d’arrêter le sang que celui de cautériser même de larges surfaces avec des fers rougis à blanc. Dans sa première édition, qui date de 1552, Paré n’expose pas d’autre procédé et n’indique pas d autre manière de faire ; mais son imagination travaille et il se demande pourquoi on ne suspendrait pas ces cautérisations, se bornant à faire la ligature des artères. Cette idée lui paraît excellente, mais avant de l’appliquer, il en veut conférer avec Estienne de la Rivière, chirurgien ordinaire du roi et autres chirurgiens jurés à Paris; on décide un premier

essai qui réussit et la chirurgie réalise un immense progrès de plus.

Or, dans la nouvelle édition de son livre, il écrira avec sa bienveillance toujours si caractéristique pour les pauvres malades : « Je confesse ici librement et avec grand regret, que j’ay par cy-deuant pratiqué tout autrement que je n’escris à ceste heure, après que l’amputation des bras et jambes estoit faicte. Mais quoy? J’auois veu ainsi faire à ceux que i’on appeloit pour telles pratiques. Qu’il soit vray, on ne vit oncques de six ainsi cruellement traités eschapper deux. Par ce je conseille au jeune chirurgien de laisser telle cruauté et inhumanité pour plustost suiure ceste mienne façon de pratiquer, de laquelle il a pieu à Dieu m’aduiser, sans que jamais l’eusse veu faire à aucun, ou y dire, ne leu. J’admoneste le jeune chirurgien de ne plus dire : » Je l’ay leu au iiure des anciens « praticiens, je l’ai veu faire à mes vieux pères et maistres, « suiuant la pratique desquels je ne puis aucunement fail- « ïir, » Si tu te veux arrester à ton père et à tes maîtres, pour auoir prescription de temps et licence de mal-faire, y voulant tousiours perseuerer, ainsi mesmes que i’on fait quasi ordinairement en toutes choses, tu en rendras compte deuant Dieu et non deuant ton père ou tes bons maîtres praticiens qui traitent les hommes de si cruelle façon. »

Je me laisse entraîner à ces citations un peu longues pour votre patience peut-être, mais il me semble cependant que les produire est le seul moyen de vous faire apprécier, en Paré, l’esprit, le génie et le cœur. Il y a dans toutes ses réflexions autant de justesse de jugement que d’exquise bonté.

Au siège de Damviliiers, le nouveau procédé reçut une application éclatante. Un gentilhomme de M. de Rohan avait eu la jambe broyée d’un coup de couleuvrine ; Paré dut pratiquer l’amputation et pour la première fois, en si notable circonstance du moins, laissant de côté le cautère rougi à blanc, il appliqua la iigature. Un tableau placé dans le grand amphithéâtre de la Faculté de Paris, reproduit toute la scène. « Le camp rompu, dit-il^ je m’en retournay à Paris avec mon

gentilhomme auquel j’auois coupé la jambe ; je le pansçay et Dieu le guasrit. Je le renvoyai en sa maison, gaillard, avecune jambe de bois *, et se contentoit disant qu’il estoit quitte à bon marché de n’auoir esté misérablement bruslé pour luy estancher le sang, comme escrivez en votre liure, mon petit maistre. »

Après la campagne de Luxembourg, Antoine de Bourbon, monsieur de Vendôme, qui fut depuis le roi de Navarre, en un mot le père de notre Henri IV, pria Paré de le suivre en Picardie ; Paré voulut s’excuser, alléguant que sa femme étai au lit, malade. Le prince n’accepta pas cette excuse, disant qu’il ne manquait pas à Paris de médecins pour la traiter. Quant à lui, il laissait bien la sienne, la fameuse Jeanne d’Albret, et elle était au moins, ajoutait-il, d’aussi bonne maison que madame Paré. Paré se rendit à cette originale raison et bien lui en prit, car le duc de Vendôme parla de son chirurgien au roi qui désira l’avoir à son service et le fit inscrire au nombre de ses chirurgiens ordinaires ; à 35 ans donc, maître Ambroise Paré, chirurgien du roi, quoique maître barbier-chirurgien seulement, faisait déjà grande figure.

La fortune ne se lasse pas de favoriser Paré, faisant acheter toutefois ses faveurs par de rudes épreuves. Le 22 octobre 1552, le duc d’Albe mettait le siège devant Metz ; Charles Quint, souffrant de la goutte, s’y faisait transporter le 20 novembre. Il ne voulait pas partir sans avoir pris la ville, disait-il, dût-il y user trois armées ; mais la ville était défendue par le plus grand capitaine que la maison de Guise ait produit, le premier Balafré, ce François de Lorraine avec lequel nous faisions connaissance tout à l’heure ; il avait nombre de princes et de gentilshommes sous ses ordres, quoique la garnison ne fût pas très nombreuse. Je ne vous rappellerai pas les circonstances historiques de ce siège, nous y trouverions un si douloureux et si navrant contraste que, vous et moi, serions bientôt forcés de nous arrêter : Toujours est-il que si 1 attaque était acharnée, la défense fut héroïque. Il y avait beaucoup de blessés et les blessés mouraient presque tous.

Le moral de l’armée défensive était menacé, et Ton sait ce que c’est que des Français qui se démoralisent. Le duc de Guise comprit qu’il y avait quelque chose à faire pour relever les esprits, sinon les courages, et ce quelque chose fut d’envoyer un de ses capitaines au roi pour réclamer la présence d’Ambroise Paré. Le maréchal de Saint-André gagna un capitaine italien qui, pour 1,500 écus, introduisit dans la place le grand chirurgien et son valet ou bonhomme, comme il le dit lui-même. Paré croyait qu’il ne pourrait jamais réussir à passer au travers des lignes ennemies sans être découvert, ce qui signifiait dans le français du temps, étranglé ou pendu ; or, on sent bien à sa manière de parler, qu’entre les deux procédés, il aurait donné le choix pour une épingle. « Pour vray dire, écrit-il avec sa naïveté et sa franchise habituelles, j’eusse bien et volontiers voulu estre encore à Paris pour le danger éminent que je prévoyais. Enfin Dieu conduisit si bien nostre affaire que nous entrasmes en la ville à minuit. » Il alla droit au duc de Guise en son lit. Le prince le reçut avec éclat, et le lendemain de son arrivée, le présenta sur la brèche même à tous les princes, seigneurs et capitaines qui l’embrassèrent à cœur joie et le reçurent avec acclamation.

Ah ! la journée dut être bonne pour le grand homme, et il faudrait lire entièrement le chapitre où il raconte avec sa candeur enfantine ses exquises jouissances d’amour-propre et de conscience du siège de Metz. Mais avec Paré, il faudrait tout lire.

Après quarante-cinq jours de siège, Charles-Quint dut se retirer, disant tristement : « Je vois bien que la fortune est femme, mieux aime-t-elle un jeune roi qu’un vieil empereur. »

Paré prit alors congé de monsieur de Guise et « m’en revins, dit-il, deuers le roi qui me reçeust avec bon visage. Il me fit donner deux cents écus et cent que j’auois eus au partir et me dist qu il ne me laisseroit jamais pauvre. »

La guerre continuant en Picardie, le roi l’envoya à Hesdin. Ici 1 aventure est tellement capitale et si magistralement résumée par Malgaigne, aussi spirituel écrivain que savant chi-

rurgien, que je tiens absolument à lui emprunter ce récit :

« On peut le croire, lorsqu’il rend témoignage de son importance, lorsqu’il parle de l’affection et de la confiance des soldats qui se disputaient à qui l’auraient et le portaient comme un corps saint , selon son expression. Sa considération s’était accrue parmi les chefs eux-mêmes, et il prit place au conseil où l’on allait décider s’il fallait se rendre. Là, en effet, comme à Metz, il y avait bien dans l’armée même valeur, mais il n’y avait pas, chez les chefs, même génie. Rien n’avait été prévu pour les blessés, point de lits, point de linges, point d’aliments convenables, point de médicaments ; aussi quand on demanda à Paré son avis sur la reddition de la place, je fis response, dit-il, « qu’elle n’estoit pas tenable et que je le si- « gnerois de mon propre sang pour le peu d’espérance que « j’auois que l’on peust résister aux forces des ennemis et « aussi pour le grand désir que j’auois d’estre hors de cest « enfer et grand tourment, car il ne suffit pas au chirurgien « faire son deuoir enuers les malades, mais il faut que le « malade fasse le sien et les assistants et les choses exté- « rieures. »

« On se rendit: mais alors commençait une autre série de dangers. Sans doute, en déclarant son nom, A. Paré eût été mis à part, bien traité, considéré comme un prisonnier distingué, mais il eût payé sa liberté en conséquence. En se cachant au contraire, il courait tous les risques des simples prisonniers, qu’on soumettait quelquefois aux plus cruelles tortures pour leur extorquer une meilleure rançon ou qu’on égorgeait quand on n’en pouvait rien tirer. Nul autre historien ne nous a tracé un tableau aussi effrayant de nudité et de vérité de ces atroces guerres du xvi e siècle. Il espéra toutefois échapper à la rançon et à la torture ; il échangea son riche costume de chirurgien du roi, la saie de velours, le pourpoint de satin, le manteau de drap fin et paré de velours, contre de pauvres vêtements qui lui donnaient l’air, dit-il, d’un ramoneur de cheminée , et il s’attacha à M. de Martigues qui avait reçu un coup d’arquebuse à travers la poitrine.

Nouvelle perplexité : se dirait-il chirurgien ou non ? Dans le premier cas les ennemis allaient le retenir pour panser leurs blessés ; dans le second, il retombait dans la condition de ces malheureux soldats auxquels les vainqueurs coupaient si facilement la gorge; il se déclara chirurgien. Enfin, dernier péril non moindre que tous les autres, M. de Martigues était blessé à mort et il ne fallait pas que le duc de Savoie, à qui appartenait ce riche prisonnier, pût attribuer au chirurgien le perte qu’il allait faire. Les galères ou la potence étaient le moins qui aurait pu lui arriver. Le blessé fut en effet visité par un médecin et un chirurgien de l’empereur réunis à ceux du duc de Savoie, assistés de six autres chirurgiens suivant l’armée, en présence de plusieurs gentilshommes, et la conduite de Paré fut soumise à une enquête sévère. Il leur exposa dans le plus grand détail toute l’histoire du blessé, la cause, les phénomènes de la plaie, les circonstances sur lesquelles il avait établi son diagnostic et son pronostic, les causes du traitement qu’il avait suivi. Cette espèce de consultation qu’il nous a conservée est un chef-d’œuvre pour cette époque et, sauf quelques théories hasardées, ferait encore honneur à un chirurgien de la nôtre. Il étonna les médecins qui T entendirent et qui lui rendirent, près du duc de Savoie, la plus entière justice.

« Il avait atteint son but, peut-être même l’avait-il dépassé. On le reconnaissait chirurgien et plus habile certes que ceux qui l’avaient interrogé. M. de Martigues mourut ; le duc de Savoie commanda de l’embaumer; mais autant qu’on en peut juger, aucun de ses chirurgiens ne savait comment s’y prendre. Ils prièrent Paré de faire l’ouverture du corps et les prières n’ayant pas d’abord réussi, ils en vinrent aux menaces. Il obéit alors, et laissant un peu la prudence en arrière, il eut l’idée fort malheureuse en de telles circonstances, de faire parade de ce qu’il savait et tout en préparant le corps, il fit aux assistants une superbe leçon d’anatomie.

« Cette petite vanité faillit lui coûter cher. Ce fut d’abord le chirurgien de l’empereur qui se serait attaché volontiers

un aide aussi capable et qui essaya de le séduire en lui promettant; de l’habiller tout à neuf et de le faire aller à cheval. Paré le remercia en déclarant qu’il ne servirait jamais les étrangers ; brave response comme il ne se fait pas faute de la qualifier lui-même. Jusque-là la bravoure n’était pas encore nien grande, ni la résistance bien méritoire mais il y eut un courage réel à opposer la même réponse au duc de Savoie, le chef de l’armée victorieuse, qui, à son tour, proposa à Paré de rester à son service et qui, sur son refus, menaça de l’envoyer aux galères.

« La fortune qui avait pris soin de protéger Paré dans toute cette aventure, le tira encore de ce mauvais pas. M. de Vaudeville, gouverneur de Gravelines, qui portait depuis six à sept ans un ulcère à la jambe, pria le duc de Savoie de lui faire présent de son prisonnier. « Monsieur de Savoye, c’est « Paré qui parle, lui dit, pour ce que je valois , qu’il estoit « content et que si luy mettois le feu à la jambe, que ce serait « bien fait. Il lui respondit que s’il en appercevait quelque v chose , qu’il me feroit couper la gorge. » Et comme pour montrer d’abord au pauvre chirurgien à qui il avait affaire, il l’envoya chercher par quatre hallebardiers allemands qui lui firent grand’peur. Heureusement il parvint à satisfaire son nouveau maître, et l’ayant assez promptement guéri de son ulcère, il en obtint pour récompense sa liberté. Il revint immédiatement à Paris, non sans jeter sur la disposition des troupes ennemies un regard scrutateur, afin d’en rendre compte au roi. Henri II le reçut avec joie et déjà, le sachant prisonnier, il avait fait écrire à madame Paré qu’il se chargerait de la rançon. Le captif s’étant délivré lui-même, la promesse du roi ne pouvait cependant demeurer vaine : il lui fit donner deux cents écus. a

Si bien résumé que soit cet épisode par Malgaigne, si l’on veut connaître à fond notre Paré, son style et la tournure toute gauloise de son esprit, auquel la naïveté du vieux français prête à nos oreilles un charme de plus, il faut lire dans la grande Apologie, le chapitre du voyage de Hesdin, 1553;

par malheur il est trop long pour trouver place ici.

Faisons une courte halte dans la vie de notre héros. Nous l’avons pris apprenti barbier, nous le retrouvons chirurgien du roi ; il est fort apprécié du maître, il est donc fort goûté des courtisans ; il est tellement aimé des soldats que parmi eux, c’est à qui le portera comme un corps saint. Pour ses livres, il n’emprunte rien à l’érudition, ce n’est point un lettré. Il n’a jamais cherché à se donner comme parlant grec ou latin, il vous Ta dit, il n’a pas plu à Dieu qu’il reçût de l’instruction. Il parle français et bon français par exemple, Fitalien et le peu d’espagnol que ses campagnes lui ont appris. Il tire de son propre fonds, de son propre jugement des doctrines ou plutôt des méthodes nouvelles qui, basées su ri’observation des faits, de la France où elles sont nées, passent rapidement en Italie et en Allemagne, malgré la tradition qui s’en étonne et la routine qui les repousse.

Que vouliez-vous que fissent les bonnes dents de l’envie sur le maître barbier chirurgien de la rue de l’Arondelle ? Il n’y avait rien à ronger ou à mordre — mais sur le chirurgien du roi, cela est bien différent : aussi à ce moment de sa vie. Paré fut-il, pour ses ouvrages surtout, en butte à des criailleri.es, à des injustices dont son érudit historiographe Malgaigne le venge noblement. Avec toute l’autorité qui lui revient, dans cette magnifique page d’histoire de la chirurgie qui sert d’introduction aux œuvres du vieux maître, il établit, preuves en main, que notre honnête homme n’a pu rien emprunter à Barthélemi Maggi, ni à Alphonse Ferri, etc. ; Paré est comme notre admirable Jean-Louis Petit, il raconte surtout ce que son expérience de tous les jours lui a enseigné, et il a toujours une observation intéressante, un fait curieux à citer à l’appui de ce qu’il avance. Violemment attaqué, mais toujours injustement, le plus souvent, comme le lion au repos, il garde un silence dédaigneux dans sa force et sa majesté, laissant mouches et moucherons bourdonner impunément à ses oreilles. Une ou deux fois seulement, il sentira, sous ces piqûres de frelons, la colère le gagner.'et il secouera violemment, de

'plein drap , comme il dit, ses adversaires. Il n’en prendra toutefois à partie nominativement qu’un seul, Gourmelen, docteur régent de la Faculté, qui en fut même doyen en 1574, et qui dut à son rôle d’insulteur l’unique chance pour lui de passer à la postérité par les ouvrages de celui qu’il avait invectivé. Mais je ne veux point insister sur ces querelles qui intéressent plus particulièrement les hommes de l’arl ; ce ne serait pour nous, ce soir, ni le moment ni la place de nous en occuper.

J’ai cherché déjà à vous donner quelque idée de la sourde irritation qui grondait toujours à l'état latent, quand elle n’éclatait pas avec fracas, entre médecins et chirurgiens, entre la docte Faculté, si jalouse de ses droits et privilèges, et le collège de Saint-Côme qui dipîômait les chirurgiens. Longtemps, entre les rivaux, il y avait eu l’épaisseur du latin, mais cette pédantesque barrière ne devait pas tarder à disparaître, en tant que barrière du moins, car on parla bientôt latin presque aussi bien ou aussi mal, comme vous voudrez, à Saint-Côme qu’à la Faculté. Les statuts du collège en vinrent à exiger que le candidat chirurgien, non-seulement parlât latin, mais encore subît ses examens en latin.

Or, Paré, par sa grande notoriété chirurgicale, par ses nouvelles doctrines que sanctionnait l’expérience de chaque jour, par sa réputation à Paris et à l’armée, et surtout par sa faveur bien accréditée près du maître, Paré, dis-je, ne pouvait que refléter un grand éclat sur le collège de Saint- Côme et lui assurer les bénéfices de sa renommée. Mais, nous l’avons dit : Paré ne savait pas ou savait mal le latin. Il en savait peut-être assez pour ses amis, mais trop peu assurément pour ses ennemis. Il fut toutefois avec l’orgueil de Saint- Côme des accommodements : chose inouïe pour l’époque et qui, à elle seule, suffirait à dire à quel haut degré de gloire Paré était parvenu ; on composa avec le chirurgien du roi, on régla presque à l’avance le latin de l’examen et on fit au récipiendaire une réception gratuite. On entrevoit bien là, dans 1 ombre dissipée, il est vrai, par la gloire du candidat, quel-

que chose de la cérémonie d’Argan : dignus , dignus est intrare in nostro docto cor-pore, mais toujours est-il que, latin à part, l’élève valait bien les maîtres. On peut lire au complet toute cette histoire, avec les développements qu’elle comporte, dans l’Introduction de Malgaigne, dont les recherches n’ont rien laissé à dire de nouveau sur le grand chirurgien. Paré reçut donc le bonnet de maître chirurgien et ses lettres de maîtrise vers le 16 décembre 1554.

En 1557, Paré, qui avant tout appartient à la chirurgie militaire, dont il est la plus éclatante personnification, reprit la campagne après la bataille de Saint-Quentin. Envoyé à la Fère, il n’obtint pas du duc de Savoye,'qui lui avait sans doute gardé rancune de l’histoire d’Hesdin, un passeport pour aller panser le connétable de Montmorency qui « avoist esté grandement blessé d’vn covp de pistolle au dos, dont il cuida mourir ; » mais le maréchal de Bourdillon, car la Fère était encombrée de blessés, retint Paré qui, suivant sa caractéristique expression, dut jouer des couteaux pour amputer ce qui était gâté. Avec un pareil encombrement de blessures de guerre, il se développa promptement la cruelle maladie qu’on appelle la pourriture d’hôpital. Le mot dit tout : Fhorreur des plaies et les abominables émanations qu’elles exhalent. Aussi Paré ne se plaisait pas trop à la Fère et dans son Apologie où il rend compte de son voyage : « Mou petit-maître, dit-il, suivant sa formule habituelle, je voudrois qu’eussiez esté là comme moy pour discerner des odeurs et pour aussi en faire rapport à ceux qui n’v ont esté. Il m’ennuyait beaucoup là, b ajoute-t-il avec sa franche naïveté.

En 1558, le roi l’envoie à Dourdan où il n’entra pas sans danger. Il y allait surtout pour le capitaine Saint-Aubin, vaillant comme l’espée, dit-il, et que M. de Guise aimait fort. Le capitaine, quoique en plein accès de fièvre quarte, voulut sortir et commander sa compagnie. Il reçut un coup d’arquebuse tout au travers du col, dit Paré, qui ajoute : « Mon capitaine Saint-Aubin pensait de ce coup être mort et de la peur, je proteste à Dieu, qu’il perdit sa fièvre quarte et en

fut tout délivré. » Il n’y a que les braves qui avouent la peur, et quant au jugement médical, il était excellent a coup sur.

Un grand événement se préparait qui pouvait arrêter Paré en sa carrière. La paix de Cateau-Cambrésis avait été presque résolue, sinon complètement signée; Philippe d'Espagne, le sombre fils-du moine de Saint-Just, épousait Elisabeth de France : le 29 juin 1559, dans un tournoi donné à cette occasion, Henri II voulut rompre une dernière lance avec le comte de Montgommery, qui chercha vainement à s’excuser. Les deux jouteurs, dit Henri Martin, se heurtèrent violemment et rompirent leurs lances avec dextérité ; mais Montgommery oublia de jeter à l’instant, selon l’usage, le tronçon demeuré dans sa main. lien frappa involontairement le casque du roi, lui releva la visière et fît entrer un éclat de bois dans l’œil. Onze jours après, le 10 juillet 1559, Henri II succombait aux suites de sa blessure. Fatalité singulière 1 Montgommery le père faillit tuer François I er en lui jetant sur la tête un tison enflammé, à ce ridicule assaut donné par le roi de France au roi de la Fève, au château du comte de Saint-Pol, et Montgommery le fils tue par accident, dans un tournoi, Henri II, le fils de François I er !

Maître Ambroise conserva près de François II son titre de chirurgien ordinaire du roi ; toutefois, il disparaît pour nous durant les dix-sept mois du règne de ce roi de dix-sept ans. Il ne devait pas être cependant en défaveur, car nous le voyons jouer un rôle important près du roi mourant. Si la mort venait en temps opportun, elle sauvait la vie du prince de Condé, alors sous les verrous. L’amiral de Coligny, qui se croyait des droits aux confidences de Paré, parce que celui-ci, disait-on, professait secrètement la religion réformée, demanda au chirurgien du roi son opinion sur les conséquences possibles de l’abcès d’oreille du royal malade. Paré lui déclara que le péril était grand, ce qu’il n’avait jusqu’alors osé déclarer à personne. Le roi mourut bientôt, en effet, et on soupçonna même Paré, rapporte un mémoire du temps, de lui avoir glissé du poison dans l’oreille pendant qu’il le pan-

sait, et cela par ordre de la reine-mère, Catherine de Médicis, qui voulait ainsi mieux assurer son autorité, le futur roi Charles IX n’ayant que dix ans au moment de succéder à son frère. Il n’est point nécessaire de perdre son temps à justifier Paré d’une semblable accusation, sur laquelle, il faut bien le dire, l’histoire n’a point insisté ; sa vie tout entière et sa haute vertu suffisent à le défendre.

Le 9 décembre 1560, sous la régence de sa mère, Gharles IX succède à François II, et rien n’est jusqu’alors changé dans la situation de notre Ambroise Paré. Le h mai 1561, il lui arrive une cruelle aventure où bien lui prit d’être si habile chirurgien. Il allait avec deux confrères visiter un malade au village des Bonshommes, près Paris. Chirurgiens et médecins faisaient alors leurs visites à cheval ; Boileau nous le dira -plus tard :

Guénaud, sur son cheval, en passant m’éclabousse.

Paré, voulant passer l’eau, donna un coup de houssine à son cheval pour le faire entrer dans le bateau. L’animal riposta par une ruade qui brisa les deux os de la jambe droite du maître. Paré ayant reçu le coup et « craignant, dit-il, que le cheval ne me rûast de rechef, je démarchay un pas, mais soudain tombant à terre, les os jà fracturés sortirent hors et rompirent la chair, la chausse et la botte, dont je sentis telle douleur qu’il est impossible à l’homme d’endurer. h

Ecoutez les quatre lignes qui suivent, elles sont bien toujours du même homme : « Mes os ainsi rompus et le pied contre-mont, je craignois grandement qu’il me fallust couper la jambe pour mé sauver la vie : pour ce, jettant ma veüe et mon esprit au ciel, j’invoquai mon Dieu et lui priay qu’il luy pleust par sa bénigne grâce me vouloir assister en mon extrême nécessité. »

Au moment de l’accident, il l’a fait, j’en suis sûr, et plus tard, en rédigeant Son livre, ce pieux mouvement lui est si

naturel, qu’il ne manque pas à le reproduire. Sa piété en effet était sincère et profonde, et il est resté, toute sa vie, l’homme du mot célèbre : Je le pansay, Dieu le guasrit !

Je ne puis par malheur vous lire l’observation tout entière consignée au traitement des fractures et rem plie de détails tout à fait techniques, mais en vérité, j’y ai regret, tant les idées chirurgicales sont saines et les conseils qu’il donne en pareil cas, judicieux. Le traitement a été conduit du commencement à la fm sur les indications du patient, et je ne crains pas d’affirmer qu’aujourd’hui, à plus de trois cents ans de distance, il serait impossible de mieux faire :

« Je fus trois mois et plus deuant que le caîlus fust faict, pendant lesqvels je demeuray tousiours couché à la renverse qui est une espèce de gesne à un pauvre malade. Encore fus-je un autre mois avant que jepeusse bien appuyer le pied en terre sans potence. Que diray-je plus ? ma jambe saine aidoit à la malade, comme faict la main à sa sœur et le bras à son compagnon qui seroit rompu, aidant à la sousleuer, tourner et virer d’un costé et d’autre, la couvrant et découvrant lorsqu’il esto.it nécessaire, d’une providence admirable : ainsy que nous voyons que (nature voulant défendre la vie) souvent l’homme jette au-devant de ce qui peut nous offenser les mains seules et prend l’espée nue, pensant estre mieux, quelles soient blessées, meurtries, voire entièrement amputées, de peur que le cerveau ou le cœur fussent offensés, pour que ce sont parties principales et sources de notre vie. Ce qu’on voit ordinairement, sans que premièrement on y aye pensé et telles choses sont offices de l’âme à nous incompréhensibles. »

Voilà tout Paré, sa dialectique et son style.

Une fois guéri et guéri sans claudication, point capital en pareille occurrence, il put reprendre son service dans l’armée royale. Les guerres de religion, les plus impies, les plus affreuses et les plus implacables de toutes les guerres, vont convulsionnerla France; vous n’en attendez pas de moi, sans doute, le déplorable tableau, il nous faudrait d’ailleurs des

volumes et n’oublions pas que nous sommes à la suite de Paré.

Après la prise de Bourges, le roi de Navarre et ceux qu’on avait appelés les triumvirs, c’est-à-dire le connétable de Montmorency, le duc de Guise et le maréchal de Saint-André, mirent le siège devant Rouen (1562). Le matin du second assaut donné à la ville, le roi de Navarre visitant la tranchée avec le duc de Guise, fut blessé d’un coup d’arquebuse à l’épaule gauche. Paré, qui lui avait de la reconnaissance, le visita avec quelques autres chirurgiens. Là, une fois de plus, il donna preuve de son jugement et de son tact chirurgical. On n’avait pu extraire la balle, et Paré, déduisant avec une logique admirable les conséquences de son séjour à la région où elle était logée èt restait inaccessible, contre l’avis d’un grand nombre de médecins et de chirurgiens assemblés en plusieurs consultations, déclara que le roi de Navarre était perdu et, effectivement, dix-huit jours après ce fâcheux, mais habile pronostic, le père d’Henri IV, Antoine de Bourbon, succombait. Le prince de la Roche-sur-Yon voulut avoir la balle qui avait tué le roi et la montra à Charles IX et à Catherine de Médicis, comme marque de l’excellence du jugement de Paré.

C’est vers cette époque, que cela soit ou non le résultat de sa conduite au siège de Rouen, que nous voyons Ambroise Paré devenir premier chirurgien du roi.

Le 19 décembre 1562, se donnait cette terrible bataille de Dreux, que personne ne voulait prendre sur sa responsabilité d’engager. Il fallait pour cela l’ordre du roi ; mais le roi alors, c’était la régente, Catherine de Médicis,, qui s’en tira à l’italienne; elle s’émerveillait, disait-elle, de voir si grands capitaines prendre conseil d’une femme et d’un enfant; ne fallait-il pas demander à la nourrice du roi, si l’on donnerait la bataille ? La bataille se donna et fut des plus sanglantes. Paré, envoyé par le roi pour panser le comte d’Eu dont la cuisse droite avait été frappée d’un coup de pistolet qui devait être fatal, voulut visiter le champ de bataille : r- Je vis une grande lieue d’alentour, la terre toute couverte. On avait

en estime de vingt-cinq mille hommes au plus. Tout cela fut despêché, en moins de deux heures. » Il est à craindre que le bon cœur de Paré ne lui ait démesurément grandi les choses et qu’il n’en ait trop tué dans cette lugubre bataille de Dreux ; 25,000 hommes, au rapport des historiens, c’est trop, 7 à 8,000, c’est bien suffisant.

Poltrot de Mérée venait d’assassiner le duc de Guise ; protestants et catholiques, épuisés, avaient conclu la paix après l’édit de pacification d’Amboise; Warwick et ses Anglais étaient chassés du Havre, après s'être rendus bagues sauves , comme le dit Paré à ce propos, et Charles IX, entrant dans sa quatorzième année, avait été déclaré majeur.

Leroi et la cour commencèrent alors ce long voyage dont l’hiver se passa de 1564 à 1565 en Languedoc, avec une rigueur qui s’ajoute aux calamités de l’époque; Paré fut obligé de quitter Paris, où il était revenu se livrer à l’exercice de son art et à l’impression de ses ouvrages; il dut suivre le roi.

Nous l’avons déjà constaté nombre de fois, Paré était avant tout un observateur attentif et un esprit des plus judicieux. Un jour à Montpellier, dans l’officine d’un apothicaire, il aperçoit un bocal contenant des vipères : « J’en prends une et fus mordu d’icelle, voulant voir ses dents qui sont en la mandibule supérieure de sa gueule, couverte d’une petite membrane en laquelle elle garde son venin, lequel s’imprime en la partie incontinent quelle y a fait ouverture. Alors je me serrav bien fort le doigt audessus de la playe, afin de faire sortir le sang et vacuer le venin et garder qu’il ne gaignâst audessus. »

L’essai était des plus imprudents, mais le traitement de l’accident très sage et la sagesse de cette pratique est telle qu’aujourd’hui en pareille circonstance, iln'y aurait pas mieux à faire.

Dans son voyage à la suite du roi, il rencontre presque partout la peste. C’était du reste pour lui une vieille connaissance; il avait eu l’occasion de l'étudier à l’Hôtel-Dieu, il en avait été sérieusement atteint lui-même. Partout où il passe

avec le roi, et où la maladie passe avec eux, il s’enquiert soigneusement du traitement mis en œuvre, et de même qu’à l’occasion de sa morsure de vipère, il a écrit un traité des venins, il prendra occasion de son voyage pour écrire un traité sur la peste. De retour à Paris, ce n’est plus la peste qu’il faut combattre, c’est la petite vérole et le pourpre qui sévissent s il observera pourpre et petite vérole, et tant pis pour les docteurs régents qui n’aiment pas qu’on empiète sur leur domaine, il écrira un traité de la petite vérole, de la rougeole, comme il en a écrit ou en écrira d’autres sur la fièvre, la peste, les venins, les médicaments, les rapports en justice, etc.

L’épidémie de petite vérole sévit jusqu’en 1569. Marguerite de Valois qui devait épouser le nouveau roi de Navarre, fils de Jeanne d’Albret, en fut atteinte; les deux premiers médecins du roi et delà reine en moururent. Suivant toute probabilité, c’est à cette époque que se place un incident sur la valeur morale duquel nous aurons à revenir plus tard. Charles IX eut la fièvre, son premier médecin lui prescrivit une saignée; Paré rapporte cette histoire au chapitre XL des Play es en particulier : « On appela un qui avait le bruit de bien saigner. » Pour une raison ou l’autre, Paré n’a pas voulu le nommer—c’était Portail qui n’était pas encore reçu maître chirurgien — bref, un rameau nerveux fut piqué, ce qui détermina une douleur extrême et une série d’accidents assez fâcheux pour que le roi demeurât trois mois et plus, sans pouvoir bien fléchir ou étendre le bras. Pendant la durée de ce long traitement, Paré avait dû être souvent en contact avec le roi qui lui avait donné, non-seulement sa confiance, mais encore son affection.

La guerre civile s’était rallumée; le vieux connétable de Montmorency avait été tué à la bataille de Saint-Denis, bataille de guerre civile que le maréchal de Vieilleville fouetta d’un mot aussi juste que sanglant : « Qui donc a remporté l’honneur de la bataille de Saint-Denis? demandait CharlesIX. Votre Majesté ne l’a pas gagnée, sire, et encore moins le prince de Gondé ; mais qui donc alors ? insista le roi surpris.

Le roi d’Espagne, sire, car il y est mort de part et d’autre tant de valeureux seigneurs et de vaillants soldats, qu’il y en avait assez pour conquérir la Flandre et les Pays-Bas, et les réincorporer à votre couronne à laquelle ils appartenaient jadis. »

Le prince de Condé avait été tué à la bataille de Jarnac, le parti protestant presque écrasé à la tuerie de Moncontour : le comte de Mansfeld, gouverneur delà duché de Luxembourg, fut grandement blessé au bras gauche d’un coup de pistolet. C’est Paré qui raconte : Le maréchal de Montmorency pensa qu’on devrait lui envoyer le premier chirurgien du roi. Le roi dit tout à plat —Iremarquez, Messieurs, l’expression — qu’il ne voulait pas que^j’y allasse, mais au contraire que je demeurasse près de lui. Il s’agissait toutefois d’un représentant du roi d’Espagne, la politique l’emporta ; Paré dut partir, guérit M. de Mansfeld et le marquis d’Auret, frère du duc d’Ascot. C’est là le voyage des Flandres, qu’il faut lire à la source même, dans Paré ; on y trouvera ses labeurs, sa fortune, ses bonnesf joyeusetés, ses gauloiseries, son honnête et naïf orgueil ; il revint de là chargé de gloire, d’honneur et de présents.

C’est ici l’apogée de la vie du grand homme — il a 53 ans — à force de génie, de persévérance, d’honnêteté, parti de si bas, il est au premier rang. On le jalouse, on le pique, on rinjurie. Il répond par la grande Apologie : « Je l’ai publiée, dit-il, afin que chacun connaisse de quel pied j’ai marché toujours ! «

Le 8 août 1570, une paix bien vacillante, celle de Saint- Germain-en-Laye, avait été signée entre catholiques et protestants. Pour calmer les passions religieuses, le bourreau en chef du sanglant Philippe II, le duc d’Albe, avait fait périr 18,000 personnes sur les échafauds et dans les auto-da-fés de 1 Inquisition. L’atmosphère de ce temps-là était lourde et chargée d’orages ; il y avait dans l’air comme le pressentiment d une tempête qu’on pouvait croire imminente.

Deux ans plus tard la foudre éclatait : le 22 août 1572,

Faillirai de Coligny, sortant du Louvre, retournait tranquillement chez lui, rue de Béthisy, marchant lentement et lisant une requête. Depuis trois jours, dans une maison du cloître Saint-Germain-l’Auxerrois, un misérable, un lâche, de ceux qui se cachent derrière un abri, même pour assassiner avec plus de sécurité, un affidé d’Henri de Guise, le sieur de Maurevert enfin, à qui le meurtre de de Moiïy, chef calviniste, avait déjà mérité le nom de tueur du roi , était aposté, guettant la venue de l’amiral ; Coligny passe : Maurevert lui tire un coup d’arquebuse et s’enfuit : une balle emporte deux doigts de la main droite, une autre va se loger dans le bras gauche. Notre Ambroise Paré que du reste Coligny affectionnait particulièrement et qui était près de lui, lorsque Besme et sa horde d’assassins vinrent achever la besogne de Maurevert, dut extraire la balle du bras gauche et amputer les doigts fracassés.

Deux jours après, le dimanche 24, à deux heures du matin, le tocsin de Saint-Germain-FAuxerrois sonnait le glas de la Saint-Barthélemy, la plus sanglante et l’une des plus hideuses pages de notre histoire; au tocsin de la paroisse royale, répondit bientôt le tocsin du Louvre. Hâtons-nous, pour soulager l’oppression qui saisit tous les cœurs à ces horribles souvenirs, de dire que sur les quatre conseillers qui aidèrent la veuve d’Henri II, Catherine de Médicis et son fils, à souiller nos annales de cette tache ineffaçable, il y en avait trois étrangers par leur naissance à la France : un Espagnol, deux Italiens. Mais ne nous laissons pas emporter loin de notre sujet. Ici d’ailleurs une grande question, qui est nôtre, se présente. Ambroise Paré était-il protestant ou catholique? Question singulière pour la plupart, car Paré semble être entré tout vivant, comme huguenot, dans la tradition. Jusqu’à Malgaigne .qui, je me hâte de le dire, n’affirme rien, mais présume et cherche à justifier ses présomptions, on en était resté au témoignage de Brantôme, de Sully et de l’Estoile, et personne n’avait un moment songé à faire de Paré un catholique. Dans cette charmante histoire de France qu’il

raconte à ses petits-enfants, mais que parents et grands-parents feront bien d’écouter de toutes leurs oreilles, M. Guizot reproduit la légende traditionnelle : « A ce premier moment, dit-il, le roi ne sauva du massacre que son chirurgien, Ambroise Paré, et sa nourrice, tous deux huguenots ; dans la nuit même, après le meurtre de Goligny, il fit venir Ambroise Paré dans sa chambre et garde-robe, dit Brantôme, lui commandant de n’en bouger, et disant qu’il n’était raisonnable qu’un qui pouvait servir à tout un petit monde fut massacré. Peu de jours après : c’est maintenant, dit le roi à Paré, qu’il faut être catholique. —Par la lumière de Dieu, lui répondit Paré, je crois qu’il vous souvient bien, Sire, m’avoir promis, afin que je ne vous désobéisse jamais, de ne me commander aussi quatre choses, à savoir de rentrer dans le ventre de ma mère, de me trouver en une bataille au combat, de quitter votre service, ni d’aller à la messe. Après un moment de silence, Charles reprit : Ambroise, je ne sais ce qui m’est survenu depuis deux ou trois jours, mais je me trouve l’esprit et le corps grandement émus, voire tout ainsi que si j’avais la fièvre ; me semble à tout moment, aussi bien veillant que dormant, que ces corps massacrés se présentent à moi, les faces hideuses et couvertes de sang. Je voudrais qu’on n’y eût pas compris les imbéciles et les innocents. » J’ai dit que Malgaigne n’acceptait pas cette légende et je renvoie qui voudrait suivre cette discussion, à la page 279 de son introduction ; les raisons qu’il donne me paraissent éminemment contestables : il regarde par exemple comme une niaiserie cette proposition du ventre maternel : il est bien évident cependant que c’est le langage de l’époque; il ne comprend pas, dit-il, cette autre proposition qui fait désirer à Paré de ne jamais se trouver en bataille au combat. Mais cela va de soi pourtant, la place du chirurgien d’armée, si bien appropriée à la bataille, ne l’est plus au combat ; il appartient à 1 ensemble, la bataille, qui lui fait des blessés à panser, mais il n’appartient pas au combat, le détail, qui fait les blessures. Si dans toutes les batailles, les chirurgiens militaires

que la fibre française tourmente, prenaient le fusil de combat, beaucoup feraient défaut au poste d’ambulance, etc., etc. Une seule des considérations que Malgaigne fait valoir mérite qu’on s’y arrête, c’est que Paré a été enterré dans son église paroissiale de Saint-Àndré-des-Àrts, maître Christophe Aubry étant curé, c’est-à-dire ce fanatique partisan de la Ligue, l’un des quarante du conseil des Seize ou de l’Union.

Il faut bien se souvenir cependant de ce passage caractéristique de Paré : « Après la prise de Rouen, me trouay à disner en quelque compagnie où en avoit queiques-uns qui me hayoient à mort pour la religion. » Il est vrai de l’ajouter, Malgaigne constate et déclare que cette phrase fut rayée par Ambroise Paré lui-même dans l’édition postérieure à celles de 1575.

Dira-t-on avec certains esprits trop faciles que Paré fut alternativement huguenot et catholique et qu’il était catholique à la fin de sa vie ? Mais quand il s’agit d’un homme d’une valeur aussi réelle, aussi incontestable que celle de notre grand chirurgien, d’un honnête homme de ce calibre, passez-moi l’expression, cet accommodement, fait tout au plus pour les caractères faibles, n’est pas sérieux, et du reste nulle part on n’en trouve la preuve.

En ce qui me concerne, pour essayer d’arriver à une conclusion affirmative ou négative, au moins plausible, j’ai cherché et frappé à toutes les portes, je n’ai rien trouvé de matériellement certain. Après avoir retourné la question sous toutes ses faces, avoir étudié Malgaigne qui, encore une fois, malgré sa grande autorité, n’établit que des présomptions, après avoir compulsé le Dictionnaire de critique historique de Jal, pesé les notes pour et contre de V Intermédiaire, cet intéressant journal calqué sur les notes and queries de Londres, le point en litige n’aboutit encore pour moi qu’à des probabilités. Toutefois, en interrogeant ce qu’on pourrait appeler les preuves morales et le côté philosophique de la question, les déductions, non pas seulement les plus spécieuses, mais les

plus judicieuses me paraissent militer en faveur de la tradition qui met Paré dans les temples de la religion réformée.

Permettez-moi une courte discussion à ce sujet : s’il était protestant, Paré n’était certainement pas assez érudit pour discuter ex professo non-seulement les diverses sources ou origines, mais encore les différents points de la réforme. Dans ses longs et nombreux écrits, chaque fois que l’occasion s’en présente, il manifeste hautement son grand amour et respect de Dieu, à la manière d’un vrai confesseur de la foi, mais il ne laisse jamais échapper une phrase, un mot qui accentue dans sa pensée la forme religieuse; c’est au fond qu’il se .tient. Pour lui, suivant toute probabilité, les noms de Jean Wiclef, d’Arnaud de Brescia, de Jérôme de Prague, de Zwingle et tant d’autres dans cet ordre d’idées, ont été lettres mortes ; d’après tout ce qui a été exposé de ses habitudes, d’après tout ce qui a été lu de son style, il est évident, et cela ressort à chaque instant, que la nature de son esprit ne le porte pas aux contemplations philosophiques ou aux querelles de mots, mais l’arrête et l’absorbe dans l’observation des faits. Son jugement ne se nourrit pas de théories, mais se développe essentiellement par l’application. Il est d’humeur douce et point querelleuse; il saura, quand il le faudra, parler haut et ferme, mais généralement, il se tiendra à l’écart et restera toujours, ce qu’il est si naturellement, à savoir un homme de paix et de conciliation.

Il sera par tempérament accessible aux idées de Luther, celles du début surtout, alors qu’elles sont encore modérées et empreintes d’une fermeté pleine de réserve dans la forme, car il n est pas plus fait pour la véhémence de l’action que pour la violence du langage. Mais ce qu’il est merveilleusement préparé à comprendre, c’est la Bible, la parole de Dieu, surtout lorsqu’elle lui sera transmise dans son français de tous les jours.

De plus, il y a une coïncidence chronologique qu’il ne faut pas perdre de vue et dont on doit tenir grand compte. On se i appel le que la confession d’Àugsbourg, vers 1530, donna

un symbole net et précis au grand mouvement qui secouait l’Allemagne, mais le souffle de la réforme avait pénétré jusqu’en France. En 1533, Calvin est à Paris; par l’intermédiaire de son ami et son hôte, Michel Cop, il avait déjà porté les idées luthériennes jusque sur les bancs de la Sorbonne. Or, Calvin n’est pas l’esprit difficile, agressif, que sera l'année suivante Michel Servet, intelligence remarquable à coup sûr, mais esprit osé, trop osé, comme il aura lieu de s’en apercevoir un jour. Calvin est calme, réfléchi, d’une moralité irréprochable, d’une grande douceur de controverse d’ailleurs, en ce temps-là surtout, et d’une inébranlable fermeté de conviction; or, pendant que Calvin est à la Sorbonne, le jeune Paré entre ou est entré à l’Hôtel-Dieu; il fait partie de cette jeunesse studieuse — quand elle étudie — qui, en France surtout, d’essence si impressionnable, si impulsive, a été, est et sera toujours la même, se passionnant trop et trop vite, bien souvent, mais enfin se passionnant toujours. Paré est avide d’apprendre, il est foncièrement pieux, sa jeunesse est - déjà sévère, les idées nouvelles cadrent évidemment avec la forme de son esprit ; Calvin doit lui être infiniment sympathique et l’entraîner par attraction dans l’orbite de son mouvement religieux. Ce n’est pas lui, Paré, l’esprit droit, judicieux et honnête par excellence, qui comprendra jamais quoi que ce soit au scandaleux commerce des indulgences qui a commencé à soulever Luther. Il protestera évidemment, sinon de fait, au moins de conviction.

11 ne saura jamais bien le latin, mais à cette époque de la vie, il ne le sait pas du tout. Il sera si heureux de prier en français, car avant tout il veut prier — il faut qu’il prie d’ailleurs : sanature, son génie., ses instincts mêmes le jettent pieusement à genoux devant son Dieu : la prière, c’est sa note caractéristique, la prière spontanée, improvisée, non pas celle qui se lit avec les yeux ou se marmotte avec les lèvres, mais celle qui déborde du cœur, la vraie prière en un mot, c’est le cachet qui s’imprime sur son noble front. S’il n’est pas huguenot, comme disent Brantôme et Sully, ou fidèle réformé ainsi

que l’écrit M. Guizot, il aime les évangiles et les psaumes à la façon huguenote, il citera souvent et avec bonheur des passages des saintes Ecritures, et il les citera toujours en français.

Enfin, répétons-le une dernière fois, il est bon, facile, indulgent, et n'est point fait pour la lutte ; il ne cherchera pas à discuter les propositions de Michel Servet de Trinitate , ces terribles propositions qui allumèrent le bûcher du disputeur de la main même de ^inflexible Calvin ; il n’a point à se constituer en apôtre, il croit et prie pour son propre compte, sans chercher, j’en suis sûr, à convertir personne. Il est bien forcé d’assister aux batailles, mais sur le champ du combat, il pansera de la même main et du même cœur, huguenots et catholiques.

Ah ! si vous le laissiez faire, ce grand honnête homme, la bataille n’aurait pas lieu; pour le peu qui les sépare, protestants et catholiques se seraient bien vite donné la main. Il a passé sa vie sur les champs de carnage, c’est vrai, mais c’est pourtant avant tout un homme de paix et de bienveillance. Une belle plaie d’arquebuse le passionne, j’en conviens, mais l’arquebuse n’en est pas moins pour lui une invention diabolique. On ne voit Paré mêlé à aucune querelle religieuse, il ne parle en bien ou en mal, ni de la messe, ni du prêche ; il est aimé du roi, des capitaines, des soldats ; il est presque aimé de ses confrères, respecté des docteurs qu'il respecte et qu’il a toujours respectés; il traversera les horreurs de la Saint-Barthélemy sans être obligé, chose difficile pour 1 époque cependant, de se déclarer hautement catholique ou huguenot : il n'en a pas besoin, il s'appelle Ambroise Paré, il est le premier chirurgien du roi — il est bien mieux que cela, il est le premier chirurgien du monde !

Et remarquez-le, au Louvre près du roi ou bien à son logis, il était certainement à Paris dans ces fatales journées, car la nuit de la Saint-Barthélemy, tout le monde s’en souvient, elle a duré trois jours ! Mais il y a longtemps que Paré en est convaincu, le grand secret pour dépenser tranquillement la vie, c est de savoir se taire à propos ; son honneur d’abord, dont

il est esclave, n’est point intéressé à ce qu’il raconte ces sanglantes aventures, et la discrétion, dont il est fanatique, la prudence dont il ne s’est jamais départi, lui défendront d’en souffler mot. Et pourtant, Dieu sait si, huguenot ou catholique, il n’aurait pas eu quelque bonne estafilade à raconter ; mais il devait se taire, il s’est tu î

Je pense donc, pour ma très humble part, que tant qu’on ne produira pas de preuves historiques plus fortes que celles présentées jusqu’à ce jour, elles n’infirmeront pas le témoignage de Brantôme, de Sully, l’attestation de Goligny pour ainsi dire, et ne détruiront pas la tradition qui fait d’Ambroise Paré un protestant.

Le 30 mai 1574, Charles IX mourant laissait sa triste couronne à son triste successeur Henri III.

Un écrivain a prétendu que le premier chirurgien de Charles IX se retira de la cour après l’avènement du nouveau roi ; cela est complètement inexact et, pour le prouver, il suffit de lire le passage suivant de la dédicace d’une de ses dernières éditions à Henri III : « J’ay bien osé m’enhardir de le poser aux pieds de Votre Majesté, tant pour montrer l’obligation et service que je lui dois pour l’honneur qu’il vous a pieu me faire, me continuant en l’etat et service de votre premier chirurgien, où j’ay servi trois rois prédécesseurs d’icelle votre royale majesté. »

Non-seulement Henri III le conserva comme premier chirurgien, mais il le poussa plus avant dans ce qu’on appelait les honneurs ; il devint en effet valet de chambre du roi en 1574, et l’an 1575 vit enfin paraître, en un magnifique in-folio, les œuvres de maître Ambroise Paré, conseiller et premier chirurgien du roi.

Il existe du reste une anecdote assez curieuse sur le roi et son premier chirurgien : Paré, on le sait, n’était que de force assez médiocre en latin. Un jour, il se trouvait avec Louis Duret, l’érudit et courageux magistrat, en présence de Henri III ; f( Burete, dit le roi, si /ilium haberem , tuœ curœ e/us educatio et institutio es set, » c’est-à-dire : a Duret, si

j’avais un fils, je confierais à tes soins son éducation et son instruction. » Tout d’un coup le roi se tourne vers Ambroise Paré, et l’interpellant : « M’avez-vous compris? dit-il. » —

« Oh 1 qu’oui, sire, répond le premier chirurgien, c’est-àdire que si vous aviez un fils, vous donneriez son esprit à manier à maître Duret, et le corps à maître Ambroise. » Le roi qui avait du reste l’esprit fin, sourit et s’amusa fort de la répartie.

Catherine de Médicis ayant un jour demandé à Paré s’il s’attendait à être sauvé dans l’autre monde: «Oui, certes,, madame, répondit-il, parce que je fais ce que je peux pour être brave homme dans celui-ci et que Dieu est miséricordieux, entendant bien toutes les langues et de même content qu’on le prie en français ou en latin. »

Voici Paré, l’homme docile et obéissant par excellence, sous un autre aspect. Un jour, on osa exiger de lui quelque chose qui lui sembla vil et désobligeant. Il s’agissait des chiens malades du roi. Paré, cet homme souverainement bon, dont la grande joie était de jouer avec les petits enfants et qui aimait les animaux, eut certainement sans honte ni vergogne, donné son avis sur la maladie des petits chiens, mais comprenant qu’on abusait de sa facilité et ne voulant pas le permettre, il alla quérir un valet de meute, Jolibois, le mit face à face avec les malades et se retira sans mot dire. Le lendemain, le roi qui avait senti le trait, ne l’en appela pas moins : mon cher Ambroise .

Ces anecdotes, nous devons l’ajouter, sont empruntées à Malgaigne qui les cite d’après M. Villaume, mais sans les regarder comme parfaitement authentiques.

Donc Paré était bien en cour, mais lorsque le 1 er août 1589, Henri III tombera sous le couteau d’un moine fanatique, Jacques Clément, ce sera Portail, chirurgien ordinaire du roi qui recueillera le dernier soupir du mourant. Il ne faut pas oublier à la vérité que le vieux maître sera alors par son grand âge retenu dans sa maison de Paris.

Le noble vieillard touchait à ses derniers jours et cepen-

dant, quoique chargé d’années, il n’en était pas accablé. Il semblait attendre une dernière occasion d’ajouter à sa vie passée une glorieuse page qui pût devenir le couronnement de sa longue carrière. Paris, investi de tous côtés en 1590 par l'armée du vainqueur d’Ivry, était en proie aux horreurs de la famine et de l’anarchie. Je n'ai point à décrire ces sanglantes saturnales, tout le monde les connaît ; on mourait de faim à chaque pavé de la rue. Les Seize, ce terrible tribunal révolutionnaire du XVI e siècle, étaient en permanence! Les curés faisaient des processions, le légat du pape prodiguait des indulgences,, les princes de l’Eglise parcouraient les rues pour relever [les courages ; Ambroise Paré, trouvant que les temps avaient réservé à sa vieillesse des jours bien amers, errait tristement dans les quartiers désolés de la grande ville. Le hasard le mit en face d’un des plus acharnés soutiens de la Ligue, l’archevêque de Lyon. Saisi d’un mouvement de'vertueuse indignation, Paré s’avance brusquemeut et ose apostropher le fougueuxjligueur. On retrouve dans le journal de YEstoile la vigoureuse apostrophe de Paré : « Monseigneur, dit-il, ce pauvre peuple que vous voyez ici autour de vous meurt de male rage de faim et vous crie miséricorde, pour Dieu, Monseigneur, faites-la-lui, si vous voulez que Dieu vous la face; et songez un peu à la dignité en laquelle Dieu vous a constitué et que les cris de ces pauvres gens, qui montent jusqu’au ciel, sont autant d’ajournements que Dieu vous envoie pour penser au veu de votre charge, de laquelle vous lui êtes responsable. Et pourtant selon icelle et la puissance que nous sçavons tous que vous y avez, procurez-nous la paix et donnez-nous de quoi vivre, car le pauvre monde n’en peut plus. Voyez-vous pas que Paris périt au gré des meschans qui veulent empêcher l’œuvre de Dieu qui est la paix ? Opposez-vous-y fermement. Monsieur, prenant en main la cause de ce peuple affligé et Dieu vous bénira et vous le rendra ! »

•( A quoi, ajoute Y Estoile, M. de Lyon ne responditrien ou quasi-rien, mais en fut esmu, ajoutant après, que c’était

langage de politique, bien que ce bon-homme l’eût tout étonné. Toutefois qu’il l’avait resveillé et fait penser à beaucoup de choses. »

Messieurs, n’y a-t-il pas ici un souvenir qui s’impose à votre mémoire, celui de Bernard Palissy? Certes il y aurait entre Palissy et Paré un merveilleux parallèle à écrire : tous deux sont nés et sont morts à peu près à la même époque. Tous deux, sortis des derniers rangs du peuple et n’ayant pas, comme les faibles, besoin d’aïeux pour leur ouvrir la route, luttantavec acharnement contre ce terrible oppresseur qu’on appelle la misère, tous deux, comme Fabert dont nous parlions en commençant, sont devenus des ancêtres ! A travers de surhumaines épreuves, l’un a poursuivi l’idéal de son art, il a creusé sans relâche et a constitué le réalisme avec une sorte d’épuration et de noblesse; l’autre jetait la sonde au plus profond des plaies de l’humanité, pour arracher à la nature le secret de les guérir. Tous deux étaient humbles, énergiques, persévérants, pleins de foi. Quelque juste confiance qu’ils pussent avoir tous deux en leur propre valeur, ils avaient plus encore, tous deux, de réelles modestie ; ni l’un ni l’autre n’aspiraient comme Prométhée au feu qui dévore, mais tous deux au contraire, aux rayons bienfaisants qui échauffent et à la lumière qui féconde, parce quelle éclaire ; tous deux à l’heure où notre frêle organisme s’affaisse dans la caducité, sont encore debout et forts, comme des chênes indestructibles î Tous deux enfin, presque à la même heure, se redressent sous le poids des années pour un même acte de courage et de virilité.

Vous venez d’entendre notre brave Paré parlant haut et ferme à cet orgueilleux primat des Gaules que personne n’avait fait taire jusqu’alors et qui se tait cependant devant cet homme de bien, écoutez Palissy : «Mon bonhomme, lui disait Henri 111, j’en suis fâché, mais j’y suis contraint, il faut faire amende honorable ou mourir î — Sire, répond le noble vieillard, vous m’avez dit plusieurs fois que vous aviez pitié de moi, mais moi, j’ai pitié de vous qui avez prononcé ces

mots : J’y suis contraint ! Ce n’est pas parler en roi et je vous apprendrai le langage royal que les Guisarts, tout vostre peuple ny vous, ne sauriez contraindre un potier de terre à fléchir les genoux devant des statues ! on ne peut forcer celui qui sait mourir ! »

Mêmes accents, même langage dans la bouche de ces deux fiers enfants du peuple qui, du haut de leur conscience, apostrophent si rudement les orgueilleux et les puissants de la terre, et, spectacle inattendu, étrange, devant l’énergique majesté de ce langage, devant ces deux vieillards caducs, la faiblesse en personne, ces deux puissants à qui rien ne résiste, ces deux forts ne trouvent que confusion et silence !

Palissy mourait de tranquille mort à la Bastille, il est vrai, quelques mois après sa fière réponse, et notre Ambroise Paré s’éteignait à son tour à près de quatre-vingts ans, le -20 décembre 1590.

Messieurs, un pays qui a produit de tels hommes, peut à bon droit s’enorgueillir de ses enfants. Certes ils ont été grands ! et s’ils ont été grands, la conscience publique vous le dira, c’est qu’ils ont eu le sentiment du devoir et l’intuition du respect de soi-même et des autres. S’ils ont été grands, c’est qu’ils ont eu de fermes, d’inébranlables croyances : croyance au juste, au vrai, au bien, croyance à la famille, croyance à la patrie, enfin croyance à Dieu ! Qui ne croit à rien, qu’à soi, à sa propre infaillibilité, hésite, oscille et tombe au moindre choc ; mais obéir à une croyance intelligente et solide, se laisser guider par elle, c’est se diriger en toute sécurité vers le phare éclatant qui met en pleine lumière le but que l’on poursuit. Ces hommes de néant sont devenus des grands hommes, parce qu’ils n’ont jamais dévié de la ligne droite qu’ils s’étaient tracée ; ces hommes de néant sont devenus des grands hommes, parce qu’ils ont conservé toujours cette force immense qui peut soulever les mondes et qu’on appelle la persévérance ! Aux heures d’amertume et de

découragement — et Dieu sait s’il en est dans la vie — ils savaient se replier sur eux-mêmes et, comme Antée qui reprenait des forces en touchant la terre, retrouver dans leur for intérieur une foi naïve, ardente, une croyance au bien qui retrempaient leur courage; c’est ainsi qu’à l’heure où tout semblait barrer la route : monopole, privilège, esprit de caste, ces nobles fils du peuple ont creusé de vive force, au milieu de leurs ténèbres, un sillon de lumière !

Grâce au ciel, nos temps sont bien meilleurs. A notre époque qu’il ne faut pas calomnier, tout est réalisable, tout est facile même, car toutes les mains sont tendues, tous les cœurs sont ouverts. On pense encore un peu à soi, c’est vrai, mais disons-le hardiment : on n’a jamais tant pensé aux autres. Marchons donc droit devant nous, tête haute et front levé, et puissions-nous, au moment d’entrer dans la mort, dire avec Ambroise Paré :

« Je puis donner à tous ma vie à lire , à livre ouvert, afin que Von connaisse bien de quel pied fai marché toujours /»

Versailles. — Imprimerie de E. Aubert, 6, avenue de Sceaux.

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