Ambroise Paré, note biographique
On a bien écrit sur la vie d’Ambroise Paré et il semblerait que tout ait été dit depuis l’Introduclion de Malgaigne aux œuvres de ce chirurgien. La partie que Malgaigne a consacrée à l’histoire de la chirurgie est] plus remarquable que la partie biographique, dans laquelle se sont glissées des erreurs inévitables chez un historien qui n’a pas parcouru lui-même les fonds de nos Archives nationales.
Dans son ouvrage sur les Vies des Savants illustres de la Renaissance, Louis Figuier, aidé des notes qui lui ont été fournies par A. Chéreau, a été un peu plus complet. Jal a rectifié beaucoup d'erreurs de dates et M. Le Paulmier a été privilégié en mettant la main sur des documents particuliers, qu’il a trouvés au château de Paley (Seine- et-Marne) chez une descendante d’Ambroise Paré, Madame la marquise Le Charron, qui possède un remarquable portrait authentique, le seul qu’on connaisse.
Une fois en possession de ces documents précis, M. Le Paulmier a refait et complété la biographie d’Ambroise Paré : il a fouillé dans les cartons des Archives nationales, dans le dépôt des manuscrits de la Bibliothèque nationale et il a fait pour notre chirurgien ce que M. Gilles de la Tourette a fait pour Renaudot. L’Académie des inscriptions, fort compétente et assez parcimonieuse, a honoré d’une récompense le livre de M. Le Paulmier, qui va mettre fin, nous le pensons, à toutes les incertitudes qui existaient sur la vie de ce grand chirurgien.
Transportons-nous par la pensée au xvi° siècle sur la petite place Saint-Michel. L’ancien pont Saint-Michel était un peu au-dessus du pont actuel, et la première rue à droite était la rue de l’Hirondelle,
(1) Ambrobe Paré, d’après des documents nouveaux et des papiers de famille, par le Dr Le Paulmier. Paris; Gharavay, 1vol. in-8*.
parallèle au quai des Augustins et à la rue Saint- André-des- Arcs. Cette rue fort étroite, qui a porté les noms de rue de l’Arondelle ou de l’Arondale, a disparu en partie pour faire la Place de la Fontaine Saint-Michel. Ce qu’il en reste aujourd’hui consiste en une vingtaine de maisons, commençant au n° 6 de cette place et aboutissant à la rue Gît-le-Cœur. Si l’on parcourt cette petite rue étroite, on aperçoit au n° 20, au-dessus de la porte d’entrée et dans le fond de la cour, au-dessus de la porte de l’escalier B, une salamandre sculptée dans la pierre. Cette maison est ce qui reste de l’hôtel que François Ier avait fait bâtir pour la belle duchesse d’Etampes, sa favorite, morte obscurément dans ses terres en 1576. M. Le Paulmier, en s’appuyant sur les actes de vente et sur les papiers de famille, a pu retrouver l’emplacement de la maison d’Ambroise Paré. « Paré, dit-il, habitait alors, rue de l’Hirondelle, une maison qu’il avait achetée des héritiers Mestreau et où pendait l’enseigne des Trois- Màures. Derrière était une grande cour donnant sur la rue des Augustins». C’est sur cette rue des Augustins, aujourd’hui quai des Grands-Augustins, qu’était l’entrée de son « hostel ». M. Le Paulmier met l’emplacement de cette maison sur le refuge qui est visà-vis la Fontaine Saint-Michel. Espérons que nos édiles rappelleront par une plaque commémorative la demeure de notre chirurgien.
M. Le Paulmier nous raconte la vie d’Ambroise Paré, non par des conjectures, mais d’après des pièces qu’il nous donne en appendice ; il nous rappelle les tracasseries que le barbier chirurgien eut à subir de la part de la Faculté de médecine, en s’appuyant sur le troisième volume inédit de l’Histoire de la chirurgie de Pevrilhe et sur les Commentaires de la Faculté.
Aidé de Jal, il nous fait connaître aussi sa famille assez nombreuse et, après avoir lu la biographie donnée par M. Le Paulmier, on constate que celle de Malgaigne est bien défectueuse ; celle de Chéreau et Figuier l’est un peu moins.
Est-ce à dire que M. Le Paulmier n’a pas commis quelques erreurs ? Je n’oserais l’affirmer. J’ai tenu à aller aux sources et c’est à la Bibliothèque nationale, au Département des manuscrits, que j’ai voulu tout vérifier par moi-même.
Il existe dans cette bibliothèque deux collections auxquelles je me suis référé : l’une, Cabinet des Titres, t. 763 ; l’autre, collection Clairambault, t. 987, comprenant les registres des baptêmes, mariages et inhumations de la paroisse Saint-André-des-Arcs. Je ne ferai pas une querelle d’allemand à M. Le Paulmier qui a pris l’orthographe actuelle, en écrivant Arts au lieu de Arcs , pas plus que lorsqu’il écrit La Fère-en-Tardenois au lieu de Fère-en-Tardenois. Ce sont des choses sans importance.
Malgaigne, qui a fait autorité pendant si longtemps, à propos d’Ambroise Paré, a commis bien des erreurs sur sa famille. On sait que Paré s’est marié deux fois. De son premier mariage, Malgaigne dit qu’il n’est né aucun enfant. « Il ne paraît pas, dit-il, que Paré ait eu d’enfants de son premier mariage ; du second, il eut deux filles déjà nées en 1575. . . ; l’une d’elles épousa un certain Simon,... » (Malgaigne, t. I, p. cccu). Chéreau et Figuier n’indiquent que Catherine comme enfant du premier lit. Jal et Le Paulmier en citent trois : François, Isaac et Catherine. Les registres de la paroisse Saint-André-des-Arts m’en ont fourni une quatrième, Madeleine, baptisée le 26 février 1547 (Coll. Clair., p. 125),
Voici la liste exacte des enfants d’Ambroise Paré, d’après les registres de la paroisse Saint-André-des-Arts que j’ai scrupuleusement feuilletés. Je renverrai autant que possible à ces collections en indiquant par les initiales C. Cl. la collection Clairambaut, t.987 et par C. T. le Cabinet des Titres.
Ambroise Paré, né vers 1510 à Hersent, village qui est aujourd’hui un faubourg de Laval, a épousé en 1541, Jehanne Mazelin, qui est morte le 4 novembre 1573. Il avait alors 31 ans. De ce mariage sont nés :
1° François, baptisé le 4 juillet 1545 (C. Cl., p. 112). Il est mort vers 1549 (date non trouvée).
2° Madeleine, baptisée le 26 février 1547. (/à., p. 125.)
3° Isaac, baptisé le 11 août 1559, mort le 6 août 1560 (/£., p. 139). M. Le Paulmier donne la date du 2 août et Hug. et Em. Haag, dans la France protestante , indiquent le 6 avril, ce qui est une double erreur de leur part. (C. T., p. 46.)
4° Catherine, baptisée le 30 septembre 1560 (76., p. 140). Ici, MM. Jal, Le Paulmier et Chéreau sont d’accord avec les registres de la paroisse Saint-André-des-Arts ; mais Haag a confondu le 30 août avec le 30 septembre.
Catherine épousa son cousin François Rousselet, le 15 avril 1581 et est morte le 21 septembre 1616. (Ib., p. 568.)
Devenu veut le 4 novembre 1573, Ambroise Paré, malgré ses soixante-trois ans, ne voulut pas rester longtemps seul. Moins de deux mois après, le 31 décembre 1573, il fit faire son contrat de mariage avec Jacqueline Rousselet (appelée quelquefois Rousset) et le 18 janvier 1574, il se mariait à l’église Saint-Séverin, paroisse de sa femme. Ce second mariage fut très productif, et quoi qu’en disent les frères Haag, Ambroise Paré a fait preuve jusqu’à l’âge de soixante-treize ans d’une heureuse et enviable virilité.
De cette union sont nés :
1° Anne, qui fut baptisée le 16 juillet 1575 (C. Cl., p. 257) (C. T., p. 172) et non le 6, comme le dit M. Le Paulmier; ni le 16 octobre,
comme le disent Chéreau et Figuier. Anne épousa le 8 juillet 1596, Henri Symon, et mourut le 6 avril 1609. (C. CL, p. 495.)
2° Ambroise, baptisé le 30 avril 1576 (C. CL, p. 262), ou le 30 mai somme le dit M.Le Paulmier, d’après le Cabinet des Titres (p. 174), Ambroise est mort le 14 janvier 1577 et a été inhumé dans l’église (C. CL, p. 266).
3° Marie, baptisée le 6 février 1578 (Ib., p. 274) et non le 6 janvier (Chéreau et Figuier).
4° Jacqueline, baptisée le 8 octobre 1579 (/A, p. 288). Elle a été inhumée le 13 octobre 1582 dans le cimetière ( 1b ., p. 313). Si Eug. etEm. Haag nient ces naissances, c’est qu’ils ne les ont pas cherchées eux-mêmes dans les registres de la paroisse Saint-André-des- Arts.
5° Catherine, baptisée le 12 février 1581 (C. CL, p. 299) (C. T., p. 191). Elle épousa le 29 septembre 1603, Claude Hédelin, conseiller du Roi ( 1b ., p. 458), et eut pour fils François, baptisé le 4 août 1604, qui fut plus tard doté de l’abbaye d’Aubignac et mourut à Nemours, en 1676. C’est par son frère puiné, Anne Hédelin, que s’est perpétuée la famille de Paré dont le dernier représentant est mort, il y a quelques années, à Nemours. C’est près de là, au château de Paley, que sont conservés le portrait authentique de Paré et les papiers importants qui ont permis à M# Le Paulmier de nous donner son remarquable ouvrage. s
6° Ambroise, baptisé le 8 novembre 1583 (Ib., p. 324). C. T. p. 203). Il a été inhumé le 19 août 1584.
Ambroise Paré avait alors 73 ans. Il est mort à l’âge de quatrevingts ans, dans son domicile de lame de l’Hirondelle, et a été enterré dans l’église Saint-André-des-Arts, au bas de la nef près le clocher, le samedi 22 décembre 1590 (Ib., p. 385). Quant à sa veuve, elle a été inhumée le lundi 26 juin 1600, dans la même paroisse.
J’ai cherché dans Lépitaphier de la paroisse Saint-André-des-Arts (F. Fr., 8218, t. 3) et n’ai pu trouver l’épitaphe ni d’Ambroise Paré, ni d’aucun des membres de sa famille.
Il est une question qui a été assez discutée, c’est celle de la religion que professait Ambroise Paré. Malgaigne dit : « Je l’avoue, il <( me paraît incontestable que, du moins après la Saint-Barthélemy, ;< A. Paré faisait profession de la foi catholique. En était- il de même a auparavant? Je regarde encore cette opinion comme la plus vrai- * semblable. Partout dans ses récits, je retrouve le même homme « profondément religieux, ne prenant parti ni pour une secte, ni pour « l’autre, déplorant le malheur des temps et les péchés des « hommes » (p. cclxxxi). Malgaigne n’appuie son opinion sur aucune preuve authentique.
M. Le Paulmier est plus précis et il cherche des preuves. Il est
davis que Paré appartenait à la religion réformée: c’est du reste l’opinion généralement admise. On a dit et répété à satiété, après Brantôme, qu’à la Saint-Barthélemy, il ne dut la vie qu’à Charles IX qui, par reconnaissance pour les bons soins de son chirurgien, l’avait retenu caché dans les appartements du Louvre. [Le roy Charles IX, Ld. Lalanne, t. Y, p. 256.) Est-ce bien exact? Il faut être en garde contre toutes les légendes historiques, telles que les sueurs de sang de Charles IX, les empoisonnements du Dauphin François et de François II, la syphilis de François Ier. M. Le Paulmier cite à l’appui de son opinion le prétendu empoisonnement de Paré, après la prise de Rouen « où en avait quelques-uns, dit-il, qui me hayoyent à mort pour la religion. » (Ed. Malgaigne, t. III, p. 662, notes). Il cite plus loin ces lignes d’Ambroise Paré, qui lui semblent un argument sans réplique: « Ce mot — religion — a été cité par moy, pour ne me glorifier avoir suivy telle opinion... et moins en intention de monstrer que ceux qui suivent la Saincte-Église catholique et romaine, abusent de moyens illicites pour se deifaire de leurs ennemis. » (p. 80).
Paré était d’une profonde piété, tolérant sur tous et charitable. Mais comment admettre que Paré put être protestant et venir tenir des enfants sur lesfontsde baptême de l’église Saint-André-des-Arts, sa paroisse ? Voici les deux actes que j'ai relevés dans les registres de la paroisse.
(( 1553, avril, 9 (dimanche des Octaves de Pasques) bapteme de « Génevieve Gréaulme, fille de Marie Du Puys. P (arrain) Mc Am- « broise Paré, chirurgien du roy. M (arraine) Catherine Du Puys, « fille non mariée. » (C. Cl., p. 66).
Ceci se passait dix-neuf ans avant la Saint-Barthélemy. L’enfant était fille de Robert Gréaulme, docteur régent, et de Marie Du Puys.
Le 21 mars 15/8, — cette lois, après laSaint-Barthélemy, — nous lisons : ((Baptême d’Ambroise, fils de Claude Yiart, Me Chirurgien à « Paris et de Jeanne Paré. PP (arrains) Me Ambroise Paré et Guilv laume Loquet. » [Ib., p. 275.)
Il est bon de rappeler que, jusqu’à la fin du xvie siècle, les garçons avaient deux parrains.
Qu à une époque d indifférence comme la nôtre, un homme soit parrain dans une église catholique, le prêtre n’y prête aucune attention. Dans 1 acte de se présenter à l’église, il voit une adhésion à là religion catholique. Il n’en était pas de même autrefois, et Ambroise Paré était loin d être un inconnu de son curé. Sa maison était à quelques pas de l’église.
Je laisserai aux amateurs de discussion la peine ou le plaisir de
prendre tel ou tel parti dans cette affaire de religion. Je me contente de signaler les faits et d’indiquer les sources où je les ai puisés.
Le baptême des enfants de Paré, leur inhumation, dans l’église Saint-André-des-Arts, le mariage de Paré à Saint-Séverin, son inhumation au bas de la nef, près le clocher qui s’élevait au milieu de l’église ne nous convaincraient pas. INous avons vu de pareilles concessions posthumes et cela, tout récemment encore. Ce sont, dit-on, des faiblesses delà dernière heure. Mais ces deux actes de baptême me semblent un précieux argument et je ne crois pas qu’ils aient jamais été publiés.
Il existe plusieurs portraits d’Ambroise Paré. La Faculté de médecine, avons-nous dit, en possède un. David (d’Angers) a fait sa statue qu’on a placée à Laval. Madame la marquise Le Charron possède un admirable portrait, mesurant 0,60 de haut sur 0,46 de large, représentant Ambroise Paré, à l’âge de 65 ans. M. Le Paulmier l’a fait reproduire par l’héliogravure. Ce portrait est réellement vivant, et, en le comparant avec celui de la Faculté de médecine, on demeure convaincu que celui de la Faculté n’est pas le portrait d’Ambroise Paré.
Pendant deux cent-dix ans, les restes d’Ambroise Paré ont reposé dans l’église Saint-André-des-Arts, qui s’élevait sur la place de ce nom. Lorsque cette église a été démolie en 1800, l’idée n’est venue à personne de recueillir les ossements de Paré et de les recouvrir d’une pierre tumulaire, comme on l'a fait pour Bichat, en 1845. Ils ont été transportés dans l’immense ossuaire qu’on appelle les Catacombes et sont confondus avec plusieurs millions d’individus de toute provenance et de toute catégorie.
En réunissant tousles documents qu’il a pu découvrir sur Ambroise Paré, M. Le Paulmier a eu une bonne idée, ce qui lui a permis de faire un excellent livre qu’on peut considérer comme le plus complet et le plus exact qui ait été écrit sur le grand chirurgien du xvi° siècle.
Paris.
rfyP .A* PARENT, A. DAVY Sr, imprimeur de la Faculté de médecine, 55! , rue Madame et rue Corneille. 3.