‹ Âme fleurie; romanChapitre 1 sur 1 · PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR

28 bis, RUE DE RICHELIEU, 28 hi%.'

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« Oh I mademoiselle Nine, les hirondelles sont revenues ! »

Ce disant, la femme de chambre ouvrit la fenêtre, puis elle se pencha pour voir les oiseaux.

Nine de Montberthier se pencha aussi et regarda, de ses yeux tristes, le vol joyeux des hirondelles. Comme elles chantaient, comme elles faisaient des rondes autour du vieux château î « Voilà 1 c'est nous I — devaient-elles dire dans leur langage menu — et nous sommes bien heureuses de retrouver notre grange, nos nids, nos bois de Montberthier!... Bonjour, mademoiselle Nine ! »

Et la jeune fille les sentait passer devant son visage, rapidement, avec leurs ailes en flèche.

Là-bas, sur la porte de la remise, l'une d'elles,

la tête renversée, hs yeux éljlouis, semblait dire mille autres choses tendres, en tournant et retournant sa gorge blanche, tout près du nid où elle était née sans doute.

Mademoiselle Nina eut peur de se mettre a pleurer.

« Vous pouvez descendre, Anna; je finirai de m'habiller seule », dit-elle à la femme de chambre.

Et ses larmes coulèrent dès que la servante fut partie.

Cette maison oiî les hirondelles revenaient, Nine devait la quitter pour toujours ce matin-là, et c'était son nid à elle, l'endroit oià elle était née, où elle avait grandi. Elle devait la quitter avec son père, le dernier des Montberthier, le descendant ruiné des gentilshommes qui avaient donné leur nom à ces murailles, au village voisin, au pays entier, et tous deux allaient s'expatrier afin de cacher leur misère. C'était pour l'Algérie qu'ils partaient; ils possédaient encore une maison aux environs de TIemcen, et ils avaient résolu de se retirer là, pour y vivre modestement avec les débris de leur fortune.

Mais eux ne reviendraient pas, comme les hirondelles !

La matinée était pure, le vent apportait des parfums d'aubépine fleurie, les arbres de la forêt patrimoniale se balançaient de temps à autre, comme de grands êtres titubants, enivrés d'azur.

AHE FLEURIE 3

Au loin, un coin de. rivicrn fumait au soleil ; il( s collines étiraient leurs dos souples, comme des chattes paresseuses... Oh! que la terre natale semblait douce à la jeune fille qui devait s'en aller!

Le visage sillonné de larmes, Nine continua sa toilette de départ.

Elle avait dix-neuf ans, sa peau était brune et ses cheveux d'un blond fané, d'un blond incolore, paraissaient plus clairs que son front. Elle n"était pas jolie; mais ses yeux très personnels, ses grands yeux d'un bleu très pâle semblaient jeter autour d'elle de la fraîcheur, de l'espérance, de la joie, et révélaient une âme délicieusement puérile, une âme à la veille de fleurir, comme un arbuste aux bourgeons gonflés que le soleil d'avril travaille et qui sera bientôt plein de parfums et de papillons.

• Malheureusement, Nine boitait un peu, depuis qu'une fiflette du village l'avait fait tomber d'un pommier; elle s'était cassé une jambe dans cette chute ; le médecin avait mal réduit la fracture ; mais la claudication, qui n'avait rien de disgracieux, diminuait chaque année et semblait devoir disparaître quand le corps aurait son complet développement.

La jeune fille mit un costume de laine beige simple et élégant. Quoi qu'ils fussent devenus pauvres, les Montberlhier menaient aussi grand train que lorsqu'ils étaient millionnaires. Il y

avait toujours cinq voitures à la remise et dix chevaux dans les écuries. Les domestiques étaient restés aussi nombreux et les mendiants recevaient d'aussi copieuses aumônes quand ils se présentaient au château. Le comte ne voulait pas abdiquer. Il était trop orgueilleux pour avouer sa misère. Devant ses proches, il tenait à conserver ses allures de grand seigneur. Ce qui l'avait ruiné, c'était un peu l'amour de sa maison natale, de son vieux château de briques, dont les tours légères se dressaient au milieu d'un parc royal. Il avait dépensé des sommes folles pour restaurer les boiseries de l'ancienne salle des gardes, les sculptures du grand escalier, les cheminées monumentales des salons. Il l'aimait tant, sa bonne maison aux murs lépreux ! Il la parait comme une idole. Il courait les villages normands en quête de meubles antiques, et tout ce qu'il trouvait de rare, il l'apportait, à quelque prix que ce fût. Il avait une passion pour les bois sculptés du quinzième et du seizième siècles. Toutes les fois qu'il allait à Rouen ou à Paris, il achetait un coffre, ou un bahut, ou un fauteuil, et en le plaçant ensuite dans sa demeure, il semblait dire : « Tiens, ma bonne amie ! tu vois que j'ai pensé à toi pendant mon absence ! »

Dans ses voyages, il oubliait quelquefois de rapporter un cadeau à sa fille, mais jamais à sa maison.

Oh î la chère vieille ! Il la considérait avec tendresse, et quand il découvrait quelque lézarde, il était ému comme un enfant qui voit de nouvelles rides au front d'une ateule.

Pour parer à toutes ces dépenses, il avait vendu sans regret un grand domaine en Picardie et môme la plupart des fermes qui entouraient le château. Mais il s'était bien promis de ne jamais laisser tomber un pan de mur, de ne jamais abattre un arbre de son parc.

Il l'aurait pu, sans la crise agricole qui vint inquiéter, à cette époque, la plupart des grands propriétaires ruraux. La dépréciation des blés, coïncidant avec l'augmentation des salaires, diminua de moitié ses revenus. Quand il eut vendu ses meilleures fermes, il dut emprunter. Mais il ne s'adressa pas aux gens du pays ; c'élait aux notaires et aux banquiers du Havre qu'il allait demander l'argent indispensable.

Cependant, quoi qu'il prît toutes les précautions possibles pour cacher sa situation, un marchand de planches enrichi, nommé Caduret et domicilié à Saint-Amand, la ville voisine, était venu lui proposer, un jour, d'acheter le château, la forêt environnante et les deux petites fermes qui composaient le domaine de Montberthiersous-Bois. Le père de Nine eut envie de lancer sa meute sur ce rustre. Le marchand de planches se retira, mais il ne parut pas renoncer à son projet.

— Si monsieur le comte change d'avis, dit-il sur le seuil du château, voici ma carte. Je suis toujours chez moi de dix heures à midi.

Et, cinq ans plus tard, las de lutter, à bout de crédit, le comte Henri de Monlbcrthier était allé trouver le marchand de planches. Cet homme lui offrit trois cent mille francs pour le château, la forêt et les deux petites fermes, et, quoiqu'il n'acceptât pas formellement, le comte parut se résigner à vendre, à quitter le pays. Mais il avait trouvé un prétexte héroïque pour exphquer son départ : c'était sa fille qui avait les poumons délicats, qui avait besoin du soleil du Midi. Le climat de la Normandie lui était pernicieux. Il fallait s'en aller en Algérie sous peine de la voir mourir poitrinaire.

Et Nine, qui avait pourtant la plus belle santé du monde, simulait des quintes de toux pour qu'on la crût réellement phtisique. Les domestiques ne devaient se douter de rien ; aucun d'eux ne suivrait ses maîtres en Afrique. Les Montberthier pourraient partir le front haut, dans leur calèche écussonnée. derrière leurs chevaux fringants.

Nine avait mis son chapeau. Elle était prête.

Elle essuya ses yeux, passa un peu de poudre sur ses joues pour effacer la trace de ses larmes, et descendit. La tète lui tournait. Dans le grand escalier de pierre, chacun de ses pas éveillait des échos sonores et profonds, comme si la voix des aïeux l'avait appelée au passage.

Elle trouva son père dans le vestibule. C'était un homme de soixante ans, haut et maigre, avec des épaules tombantes et une petite tète blanche au bout d'un long cou. Il eut un geste do surprise en la voyant.

— Déjà ! s'écria-t-il. Mais lu as encore deux heures !

— Ça ne fait rien, papa. Je veux m'arrèter à l'église en passant.

— La gouvernante va t'accompagner.

— Ce n'est pas la peine. J'aime mieux être seule.

Le comte de Monlberlhier ne partait point ce jour-là. Il restait quelques jours encore au château pour assister, en quahté de juré, aux débats de la cour d'assises, et aller dire à M. Caduret, le marchand de planches, qu'il acceptait ses conditions.

Lorsque le contrat de vente serait signé, le comte emballerait quelques meubles précieux, puis rejoindrait sa GUe à Marseille, Nine partait à l'avance pour retenir des places sur le bateau et faire ses adieux à quelques parents de Provence.

Le déjeuner était servi. M. de Montberthier et sa fille passèrent dans la salle à manger. Nine s'assit devant la table. Le comte mangea, mais elle, malgré toute sa bonne volonté, laissa les morceaux intacts sur son assiette. Les sanglots, mal refoulés, obstruaient sa gorge. Elle ne pou-

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vait rien avaler. Ces meubles, ces murs, ces mille objets qui avaient été les témoins de sa triste vie et qu'elle ne verrait jamais plus, lui parlaient tous au cœur en ce moment. Sa chaise d'enfant surtout, sa chaise d'enfant qui était restée à côté de la cheminée, lui arrachait des larmes.

— Un peu de raisin, Ninette ? disait le comte en présentant le dessert.

Le gentilhomme ruiné tenait à voir du raisin sur la table, en cette saison, parce qu'il était fort cher.

Nime en mangea quelques grains, silencieusement, avec des picotements à ses paupières.

Le soleil entrait dans la salle immense. La jeune fille en sentait la caresse tiède sur ses pieds. Que cette caresse était douce !

Nine se leva. Elle craignait de se mettre à crier comme un enfant, et de s'accrocher aux meubles pour ne pas partir. Oh ! toute cette maison lui tenait aux entrailles !

— Vite, alors î Vite ! dit-elle en secouant ses cheveux d'un brusque mouvement de tête. Anna, donnez-moi mon ombrelle, mes gants ! Je m'en vais tout de suite !

Les servantes arrivaient pour lui dire adieu. Elle les embrassa. Quelques-unes pleuraient. Elles lui souhaitèrent un heureux voyage, une meilleure santé. La lingère, en prononçant ce mot de « san!é », eut une gêne visible. Se doutaitelle de quelque chose? Soupçonnait-elle la cause

véritable de ce départ ? Peut-être ! 11 est si difficile de garder un secret, à la campagne. Mais Nine était aussi brave que son père et elle tenait à sauver les apparences jusqu'au dernier moment.

— Si je guéris, nous reviendrons en France ! dit-elle aux domestiques en sanglotant ; et nous vous reprendrons tous! Est-ce vrai, papa?

— Certainement!... déclara le comte d'une voix impénétrable.

Et il offrit le bras à sa fille pour descendre les marches du perron.

Elle fît le signe de la croix en franchissant le seuil, puis, courageusement, elle traversa la cour.

Le cocher tirait le coupé de la remise afin de conduire sa maîtresse à la gare de Saint-Amand.

— Albert, dit-elle, vous m'attendrez au bout de la forêt, près du ruisseau, dans une heure d'ici. J'irai à pied jusque-là.

■ — Bien, mademoiselle.

Nine et son père prirent la longue avenue de hêtres qui faisait communiquer le château avec le village de Monlberthier-sous-Bois, et tous deux s'en allèrent lentement, sous l'ombre fraîche des grands arbres.

Ils ne dirent pas une parole ; leurs cœurs étaient trop serrés, leurs lèvres tremblaient trop. A sa droite, Nine reconnut un hêtre sur lequel, enfant, elle avait tracé son nom avec la pointe

d'un canif. Un peu plus haut, elle vit les initiales de sa mère défunte. Les épaules de la jeune fille tressautaient convulsivement à tous ces souvenirs.

Quand elle fut au bout de l'avenue, elle dit au comte :

— Ne venez pas plus loin, papa ! Adieu !... Ne vous faites pas trop de peine. Je vous écrirai tous les jours jusqu'à ce que vous arriviez !

M de Montberthier mit deux baisers sur les yeux de sa fille, la regarda un instant s'éloigner dans la rue descendante du village, puis s'en revint à petits pas, la taille un peu courbée, en écoutant la chanson des hirondelles revenues, des hirondelles joyeuses, qui faisaient toujours des rondes autour de la vieille maison.

Nine gagna l'église par une ruelle déserte et s'agenouilla sous le porche. Là étaient les sépultures des Montberthier. De longues dalles grises, alignées sur deux rangs, laissaient encore voir leurs noms. Sur l'une de ces dalles dont l'inscription paraissait récente, était un bouquet de fleurs à moitié fanées. C'était le bouquet que Nine avait déposé, le dimanche précédent, sur la tombe de sa mère. Tous les dimanches, elle en apportait un. Personne n'en mettrait plus désormais.

Elle pria, les mains jointes, et dit adieu à tous les parents qui dormaient là, côte à côte. Où dormiraient-ils leur grand sommeil, les derniers des Montberthier ? Voilà peut-être ce qu'il y avait de plus triste dans ce départ : la pensée qu'on ne sera pas enseveli à côté des siens, et que les cendres qu'on fera se mêleront à des cendres indifférentes dans un sol dont on n'est pas issu.

Entre les dalles épaisses qui recouvraient les

morts, se montraient de minces bandes de terre. Nine en prit une poignée et la mit dans un étui pour l'emporter en Afrique.

Puis elle se leva, les yeux rougis, s'éloigna de l'église et retourna vers la forêt qui entourait le château.

Elle y pénétra par une barrière étroite qui communiquait avec une ferme voisine, et, mentalement, elle dit adieu aux arbres comme elle avait dit adieu aux morts.

Oh ! ces arbres ! qu'elle les avait aimés ! C'était sous eux qu'elle avait grandi. Que de courses dans cette belle forêt ! que de siestes sous ces ombrages! Elle avait eu si peu d'amies dans ce village normand ! Son père ne lui avait jamais prodigué beaucoup de tendresse, car cette âme de collectionneur ne vibrait guère que devant les coffres du seizième siècle. Les plus agréables relations de Nine c'étaient les chênes et les bouleaux, les bruyères et les ronces.

Elle navait jamais été bien expansive ; la solitude lui avait toujours paru charmante. Mais c'était surtout depuis l'accident qui l'avait rendue boiteuse que la société des hommes lui semblait peu attrayante. Elle ne voulait plus voir personne ; elle savait que les autres enfanls riaient de son infirmité. Pour toutes ces raisons, mademoiselle Nine était devenue une pauvre fille taciturne et timide, qui ne se trouvait à l'aise qu'au milieu des bois.

AME FLEURIE là

Là, rien ne se moquait d'elle ; les arbres lui donnaient des ombres aussi douces que si elle avait été jolie, et les fleurs ne dédaignaient pas de l'embaumer parce qu'elle était boiteuse. Peutêtre l'embaumaient-elles davantage au contraire. L'approche des plantes a des douceurs spéciales pour les déshérités de ce monde et pour toutes les personnes qui ont peu de contact avec l'humanité. Ainsi, certains parfums rustiques produisaient sur mademoiselle de Montberthier des effets extraordinaires. Les uns lui arrivaient, légers comme des caresses ; les autres, violents comme des coups. Quelquefois, au renouveau, elle s'évanouissait pour avoir respiré trop longtemps l'arôme des jeunes corolles, comme d'autres filles se pâment en écoutant des déclarations d'amour.

Et, maintenant, il fallait donc la quitter pour toujours, la seule amie de sa triste enfance, la bonne forêt dont tous les sentiers portaient la trace de ses pas ? A qui appartiendrait-elle dans quelques semaines? A un étranger, à un marchand de planches, qui s'empresserait certainement d'abattre les plus beaux arbres, afin de rentrer dans ses débours.

Et, en marchant, Nine effleurait avec ses doigts l'écorce des chênes connus, de ceux qui lui rappelaient le plus de souvenirs, comme on donne une dernière poignée de main à des vieillards malades. Elle les aurait tous embrassés !

Elle en trouva un qui était célèbre dans le pays ; il s'appelait le Chêne creux, à cause d'une grande cavité qui était dans son tronc. Les pâtres se nichaient dedans pendant les averses. Même un soir — un soir oii il ne pleuvait pas pourtant I — Nine y avait vu deux personnes : un gars et une fille, qui y tenaient tout juste. Depuis lors, elle rougissait en passant devant cet arbre. Plusieurs fois, elle avait voulu le faire couper. Mais aujourd'hui, elle lui pardonna, du fond du cœur, d'avoir abrité deux amoureux, un soir de soleil.

Elle enleva un peu de son écorce et la mit dans sa poche.

Elle s'engagea dans les sentiers favoris. L'un d'eux, qui longeait un ruisseau, était bordé de jeunes aulnes aux branches tombantes ; et, sur son visage, Nine sentait parfois un frôlement de feuilles tendres, de feuilles veloutées, comme si les arbres s'étaient penchés pour essuyer ses larmes au passage. Elle but au bon ruisseau, elle but longtemps, en fermant les yeux, en retenant son souffle. L'eau babillait avec quelques cailloux voisins, puis s'en allait, rieuse, entre des joncs à panache, au milieu desquels le soleil semblait la taquiner en la poursuivant de ses rayons.

Non loin de là était une petite maison Louis XVI, entourée de sapins. C'était ce qu'on appelait au château le Pavillon d'Hiver. Le comte

n'avait jamais voulu le louer, de peur qu'on ne soupçonnât sa ruine. Nine entra. Elle avait joué là-dedans, naguère. Sa mère s'y installait, chaque année, à partir du mois de novembre. Et, sur l'embrasure d'une porte, la jeune fille trouva de petites raies superposées, avec des dates en regard. C'était ses différentes tailles à elle. On la mesurait là, de temps en temps, pour savoir de combien de centimètres elle avait grandi. Elle eut un cri de douleur en revoyant ces raies; et elle s'enfuit, en faisant retentir les échos de ses sanglots.

Comme la forêt était belle, ce matin-là ! Tous les arbres n'avaient pas encore leurs feuilles. Certains, aux bourgeons à peine épanouis, paraissaient entourés de gaze verte ; d'autres, tout blancs, jetaient des fleurs à la moindre brise, avec des gestes vagues et un peu gauches de campagnards. Les merles sifflaient dans les buissons, et les coucous saluaient le printemps de leur voix familière. Nine pleurait toujours. Oh! les carrières où jadis elle allait chercher des coquillages, les prairies où elle avait cueilli tant de bouquets ! Et la haute croix de bois, plantée au milieu de la forêt, à l'étoile formée par l'intersection de trois chemins ! la grande croix, au Christ noir qu'elle avait coutume de fleurir, le lundi des Rogations ! Qui la fleurirait, cette année-ci y

Nine marchait lentement. Elle arrivait à l'ex-

trémité de la forêt. Déjà elle entendait rouler des charrettes sur la route. Ses larmes redoublèrent. Elle vit des marguerites au pied d'un saule. Elle les cueillit toutes et les glissa dans son corsage, comme les suprêmes reliques de la terre natale.

C'était fini. Elle était au bord du ruisseau qui limitait la forêt; elle arrivait à l'endroit où elle avait donné rendez-vous à son cocher. Dans quelques minutes, la voiture la prendrait pour l'emporter, sur cette route blanche, vers les pays inconnus, vers l'avenir effrayant.

Nine chancelait ; ses jambes ne pouvaient plus la soutenir, son cœur battait à se rompre. Il lui semblait que tous ces arbres la retenaient avec leurs branches, s'attachaient à elle, incorporaient leurs fibres à sa chair ! Oh ! elle allait mourir plutôt que de les quitter!

Elle vit un massif d'aubépine, un grand massif fleuri et odorant qui couronnait un talus. C'était la dernière plante de la forêt. Plus loin, le sol ne dépendait plus du domaine. Nine alla s'asseoir au pied de ce massif, tout près de la route, et ferma les yeux.

L'aubépine embaumait. De temps en temps, la jeune fille sentait un léger pétale tomber sur ses mains. Ayant relevé les paupières, elle en trouva sa robe parsemée. L'aubépine faisait bien de lui jeter ses fleurs. Oh! si elle avait pu l'en couvrir toute, peu à peu, avant l'arrivée de la voiture !

Si elle avait pu l'étouffer sous ses dépouilles blanches, l'asphyxier avec ses violents arômes et l'empêcher ainsi d'aller mourir ailleurs, sur un sol indifférent, dont les fleurs ne la connaîtraient pas I

Le soleil était haut dans le ciel. Il devait y avoir une heure et demie que Nine s'était séparée de son père. Bientôt Albert et la gouvernante seraient là. Mademoiselle de Monlberthier tordait ses bras de désespoir.

Etait-ce possible qu'elle partît? Le cauchemar continuait donc? Jusqu'à ce moment, elle avait espéré quand même. Il lui semblait tous les jours que quelque chose de miraculeux allait se produire ; quoi ? Elle n'en savait rien ; mais elle avait confiance. Peut-être un héritage inattendu, un legs extraordinaire, un événement providentiel qui devait faire tomber une pluie d'or sur le château et permettre aux Montberthier de payer leurs dettes, de rester chez eux, au milieu des arbres familiers, sur la terre natale, tout imprégnée de leurs souvenirs. Oii! cet or, cet or si convoité, si appelé de toutes parts, cet or vers qui se tendent tant de mains fébriles, pour qui s'exténuent tant de cerveaux impatients, il n'y avait donc plus moyen de le faire entrer au château ?

Mademoiselle de Montberthier crispait impuissamment ses doigts. Cet or stupide qu'elle avait tant méprisé autrefois, elle l'appelait à présent

de toute son âme éperdue, puisque lui seul aurait pu la sauver.

Mais pourquoi songer encore à ces choses? La ruine des Montbertliier était bien définitive et irréparable ; il n'y avait pas d'héritage à espérer, de miracle à atlendre. Le seul moyen de salut aurait été le mariage de la jeune fille avec un homme riche qui se serait épris du château et l'aurait racheté. Le comte avait bien pensé à cette heureuse combinaison. Et peut-être aurait-il permis, dans son amour pieux pour la maison natale, que Nine se mariât avec un millionnaire sans nom, pourvu que cet homme lui permît de vieillir entre les murs légués par les ancêtres. Mais oii était-il le millionnaire qui aurait épousé une fille sans le sou, une boiteuse? Nine n'avait jamais été demandée en mariage ; et, à cause de son infirmité, si peu apparente qu'elle fût, elle ne serait jamais aimée peut-être, même par un pauvre ! Oh! avoir la beauté à défaut de la fortune ! avoir le charme éblouissant qui fait déplacer les millions comme des fauves apprivoisés ! Le ciel avait été bien avare pour elle !

Les fleurs d'aubépine tombaient encore sur ses mains, sur ses genoux, sur ses cheveux pâles de vierge et, derrière elle, dans la forêt murmurante, dans la forêt seule aimée, les pinsons et les merles chantaient toujours, à travers les feuilles nouvelles, en préparant leurs nids.

Mais un roulement lointain domina le chant

AME FLEURIE i9

des oiseaux, et la jeune fille tressaillit à ce bruitlà. C'était donc l'heure ? le cocher arrivait ! Un moment, elle espéra que ce serait uqe autre voiture. Mais elle fut vite détrompée, elle entendit le trot de deux chevaux, elle reconnut la voix de madame Dupin, la gouvernante, qui devait l'accompagner jusqu'à Marseille; puis, à travers le feuillage, elle aperçut Albert, raide sur son siège, devant le coupé chargé de bagages, et dont les cuirs vernis brillaient au soleil.

A cette vue, Nine pâlit comme une agonisante. Le coupé s'arrêta, et le valet de pied ayant reconnu sa jeune maîtresse auprès du talus, descendit promptement pour ouvrir la portière.

La jeune fille ne se levait pas; elle restait immobile sous le massif d'aubépine, et ses yeux ne semblaient rien voir.

Le valet de pied s'approcha d'elle et lui dit :

— Mademoiselle a tout juste le temps ; il est midi et demi, et le train part à deux heures moins cinq.

La gouvernante s'était penchée à la portière.

— Venez-vous, mademoiselle Nine? demandait-elle. Vous savez que votre père vous gronderait si nous manquions le train ■.■*

Alors la jeune fille se remit debout. Elle leva ses bras vers l'aubépine en fleurs qui surplombait sa tête, en coupa plusieurs rameaux, de ses mains tremblantes, sans s'inquiéter des pointes qui la déchiraient, et marcha vers la voiture.

La tête lui tournait, ses jambes fléciiissaient sous elle; il lui semblait que son cœur allait s'arrêter.

Depuis lors, elle n'eut plus conscience de ses actes. Elle n'entendit pas la portière se refermer, les chevaux repartir. Affaissée dans son coin, elleserramachinalement l'aubépine fleurie contre sa poitrine, et laissa sur ce bouquet sa joue mouillée de pleurs. De temps en temps, la gouvernante lui parlait, mais elle ne comprenait point.

Les chevaux ralentirent leur trot ; bientôt, ils n'allèrent plus qu'au pas. On devait monter une côte. La route faisait des lacets. Ayant rouvert les yeux, Nine découvrit une étendue bleuâtre à sa gauche, et là était le pays qu'elle venait de quitter. Elle se pencha et vit le château dans la brume des lointains, le château de Montberthier, tout seul sur un monticule, au milieu de la forêt. Un peu à droite, dans la vallée, s'allongeait le village. On distinguaitle clocher pointu del'éghse, les cyprès sombres du cimetière ; puis, plus loin, par delà les tours brunes du château, un coude éclatant de rivière, et la ligne sinueuse des collines, des collines familières, étirant leur dos souple au soleil... Oh! cette vision I... Les yeux de la jeune tille s'agrandirent, ses lèvres s'écartèrent, comme si son âme avait voulu rejoindre toutes ces choses une dernière fois aperçues.

Mais les chevaux étaient arrivés au sommet de

la côte; ils recomincnyaienL à trotter; Albert serra les freins, et la vision bleuâtre s'abaissa, sombra peu à peu, disparut toute sous les arbres des premiers plans.

« Adieu, mon pays !... » balbutia Nine.

Et, devant elle, parut une ville grise, avec des fumées d'usines et de trains.

Alors elle referma les yeux et aspira de nouveau le parfum de l'aubépine.

— Mademoiselle, dit madame Dupin, laissez donc ces fleurs ; elles sentent trop fort ! Vous allez vous faire mal à la tête, et serez malade en route !...

Mais la jeune fille ne comprenait pas les paroles de sa gouvernante. Elle laissait sa joue sur l'aubépine, et en cherchait encore le parfum, inconsciemment, avec de longues aspirations, que coupait parfois un hoquet.

Un moment après, elle sentit qu'on voulait lui enlever les fleurs; mais elle refusa de les donner et les serra plus fort sur sa poitrine, en laissant toujours ses paupières closes. C'était bon, ce parfum ; il l'endormait, il la paralysait toute, il l'empêchait d'entendre, de voir, de penser. Allait-il lui faire perdre les sens ? Cela se pouvait bien ; elle était presque à jeun, il lui restait si peu de forces; il ne fallait plus grand'chose pour quelle s'évanouît.

Elle aspira encore, éperdument, de ses narines délicates. C'était si bon, oh ! si bon !..,

2â AME FLEURIE

Une torpeur dt'Iiciouso la p;agnait peu à peu, des illusions consolantes la faisaient sourire. La forêt! c'était sa forêt qu'elle croyait sentir et revoir, qu'elle croyait reprendre pour toujours dans ses mains heureuses ! . . . Toute sa forêt ! . . .

Et Nine de Montberthier ne remua plus.

— Albert ! arrêtez ! cria la gouvernante, mademoiselle a perdu connaissance ! Maudites fleurs ! Elles nous empêcheront de partir aujourd'hui!...

Elle enleva les rameaux d'aubépine des mains glacées de sa maîtresse et les jeta sur la route.

Les chevaux s'arrêtèrent. Le valet de pied descendit. Madame Dupin avait pris la jeune fille dans ses bras.

Que faire? Oià aller?... On était fort près de la ville.

Albert proposa de porter mademoiselle à la maison la plus proche.

La voiture s'était arrêtée devant la grille d'un parc. Un jardinier passait déjà sa tête curieuse entre deux barreaux. La gouvernante l'aperçut et lui dit :

— Monsieur, est-ce que nous pourrions apporter chez vous une jeune fille indisposée?

— Mais certainement, madame ! répondit le bonhomme en ouvrant déjà la grille.

— Cela ne dérangera pas vos maîtres?

— Pas du tout I D'ailleurs, les maîtres sont absents.

Encouragés par ces paroles, madame Dupin

et le valet de pied tirèrent Nine de la voiture.

— Par ici ! dit le jardinier, en leur indiquant le chemin d« la maison.

Il n'y avait que vingt pas à faire.

C'était une villa coquette, à demi cachée par des arbres.

En voyant arriver tout ce monde, une servante avait entr'ouvert la porte. Intriguée, elle restait sur le seuil et regardait la jeune fille de ses gros yeux compatissants.

— Qu'est-ce qu'elle a donc ? demanda la servante. Comme elle est pâle, bon Dieu ! Entrez, madame! Suivez-moi!... La maison est un peu en désordre, mais vous nous excuserez. Tenez, voici une chambre ; vous pouvez déposer votre demoiselle sur le lit. Voulez-vous que j'aille chercher le médecin ? Il y en a un à quatre pas d'ici.

— Oui, allez-y, s'il vous plaît ! dit la gouvernante, après avoir déposé mademoiselle de Montberthier sur le lit qu'on mettait à sa disposition.

C'était un lit confortable, en bois laqué, avec des rideaux d'étoffe claire et souple ; les sièges étaient en bois laqué pareillement, et toute la chambre paraissait meublée selon le goût anglais le plus récent.

Mais la gouvernante ne regardait que Nine. Elle lui avait enlevé le chapeau, délacé le corsage, et elle lui faisait passer un flacon de sels sous les narines.

Presque aussitôt la jeune fille remua; elle tourna la tête comme si cette odeur violente l'avait incommodée ; et machinalement, ses mains cherchèrent les rameaux fleuris sur sa poitrine.

Madame Dupin fut heureuse de la voir boug'er.

— Mademoiselle Nine ! appela-t-elle, réveillezvous, je suis là ! Ne craignez rien : je les ai jetées ces maudites fleurs qui vous ont fait mal!... Réveillez-vous bien vite !

La jeune fille rouvrit les yeux et parut fort surprise de se trouver dans cette chambre inconnue. Elle passa la main sur son front, puis, de nouveau, regarda de tous côtés.

— C'est moi ! Vous me reconnaissez bien? reprenait la gouvernante. Vous avez perdu vos sens dans la voiture, il y a quelques minutes, et nous avons dû vous porter ici !... Ah! maintenant il est trop tard pour prendre le train ! D'ailleurs, je n'oserais pas vous faire voyager dans l'état oii vous êtes. Nous allons rentrer chez nous.

— Rentrer chez nous? répéta Nine en souriant de bonheur; nous allons rentrer chez nous?

Et elle se leva sur un coude, s'assit sur le lit, voulut descendre pour s'en retourner aussitôt.

Mais elle était sans forces, la tête lui tournait encore. Elle fit quelques pas et alla s'échouer sur uû fauteuil.

â6 AME FLEURIE

Ses yeuxrayonnai^n! copoiiJaiit, toute sa physionomie exprimait une joie intense. Oh ! revoir ]a forêt ! dormir encore sous le toit de la maison natale, ne fût-ce qu'une nuitl... Celte pensée était bien douce après les angoisses de la matinée.

— Allons-nous-en 1 dit Nine en se levant de nouveau. » Je suis guérie ! Rendez moi mon chapeau, mon ombrelle!... Qu'Albert fasse tourner la voiture ! »

Mais le médecin était arrivé avec la servante. Il se fit donner quelques explications, examina la malade et lui conseilla de se reposer encore un quart d'heure.

Nine obéit, mais ce ne fut pas sans peine. Il lui tardait tant de rentrer ! Qu'est-ce qu'elle allait faire pendant un quart d'heure dans cette maison inconnue?

— Ma fille, dit madame Dupin à la servante, voulez-vous être assez bonne pour me donner le nom de votre maîtresse? Le comte de Montberthier, qui est le père de mademoiselle, viendra sans doute lui faire une visite pour le remercier de vos soins.

— Nous n'avons plus de maîtresse, répondit la servante. Elle est morte, il y a quinze mois. Tenez, voilà son buste sur la cheminée.

— Ah! c'était votre maîtresse, cette dame? dit la gouvernante avec la voix contristée qui était de convenance. Et elle est morte? C'est dommage. Elle devait être fort jolie.

— Oh! elle n'était pas aussi bien que là-dessus! dit la bonne. Puis elle boitait.

Nine rougit. Mais elle ne garda pas rancune à la servante ; cette fille ne l'avait pas vue marcher, elle ne savait pas qu'elle pouvait faire de la peine à quelqu'un en parlant de la sorte.

— Je suis donc dans la maison d'une boiteuse comme moi ! se dit mademoiselle de Monlberthier, en regardant le buste. Quelque vieille fille sans doute...

Mais madame Dupin s'était empressée de détourner la conversation.

— Si vous n'avez pas de maîtresse, dit-elle à la bonne, vous avez un maître sans doute?

— Oui, notre maître est M. do Saverne, le directeur de la minoterie de Saint-Amand.

— C'est un parent de la défunte?

— Son mari, madame.

En entendant cela, Nine resta rêveuse. Cette boiteuse-là s'était donc mariée? On l'avait aimée, elle!

— Si vous êtes du pays — reprenait la servante — vous avez peut-être entendu parler de M. de Saverne, qui vient d'établir une minoterie sur le canal, une grande minoterie où il y a soixante ouvriers ?

— En effet. Ce nom-là ne m'est pas inconnu, dit madame Dupin. Presque tous les fermiers de chez nous vont vendre leur blé à votre maître.

— C'est ça.

— Et M. de Saverne est absent, paraît-il?

— Oui, madame ; il est à Paris. C'est là qu'il demeure ; mais il vient passer ici une bonne partie de l'été, depuis deux ans, et nous l'attendons, ce soir, avec son secrétaire. Si le père de mademoiselle désire le remercier, il pourra passer au bureau quand il lui plaira.

Nine n'avait perdu aucune de ces paroles, et une rougeur légère commençait à se répandre sur son visage. Ses yeux cillaient de plus en plus, nerveusement, comme si une idée absorbante était éclose dans son cerveau. Il y avait donc là un homme qui s'était épris d'une boiteuse? Un homme riche sans doute, puisqu'il avait soixante ouvriers sous ses ordres, une habitation à Paris, une belle villa en province, un secrétaire... Un homme riche et veuf !

Nine sentait redoubler sa rougeur. Elle fit quelques pas pour cacher son trouble. Son cœur battait avec énergie, ses yeux vagues au bleu fané semblaient se remplir d'espérance...

— Voyons ! je perds la tête ! se dit-elle. Pourquoi vais-je me figurer que cet homme» ce minotier, qui n'a jamais entendu parler de moi, pourrait... Non! ce n'est pas raisonnable !

Elle voulut se défaire de cette idée ; elle chercha des distractions, et s'appliqua de son mieux à regarder les meubles, les étoffes, les bibelots. C'était gentil, ces fauteuils blancs, ces tentures

claires... Pour elle surtout, qui sortait d'une maison dont l'ameublement n'était pas beaucoup plus folâtre que celui d'une cathédrale... Très, très gentil I... Tiens! une photographie dans un cadre ! un portrait d'homme ! Pas mal, cet homme ! un peu vieux, peut-être ; mais des moustaches drôles, des moustaches hérissées comme celles d'un chat.

Nine eut envie de demander : « Qui est-ce? » Mais elle n'osa pas. Heureusement, la bonne devina sa curiosité.

— C'est monsieur ! — dit-elle — et voici encore madame qui fait vis-à-vis.

Monsieur! c'était monsieur! ce minotier qui aimait les boiteuses!... Mais non, il n'était pas mal du tout, au contraire! Ces moustaches lui donnaient un air de bravoure. Ce type-là lui plaisait beaucoup, beaucoup ! ... Et madame, comment était-elle, madame? Ah ! elle devait avoir été bien belle pour faire oublier sa claudication ! Sans doute un profil grec ? des épaules sculpturales? une taille de guêpe?

Nine examina curieusement la seconde photographie.

Mais non, elle n'était pas belle du tout, la défunte ! Une figure plate, des épaules quelconques, une taille de cantinière !

— Je suis encore mieux que ça ! se dit mademoiselle de Montberlhier avec une certaine satisfaction.

Et ses yeux se tournèrent de nouveau vers les fières moustaches du minotier.

Les meubles laqués ne Tintéressaient plus et ridée qui venait de passer par sa tète lui paraissait moins déraisonnable.

— Pourquoi pas? songeait-elle en laissant sourire son visage brun sous ses cheveux d'or pâle. Bah ! il faut essayer ! Il faut essayer tout de suite ! Papa me donnera bien huit jours ! Qu'est-ce que je risque après tout? Oh 1 si je réussissais !...

Elle, si réservée, si timide, qui n'avait eu jamais une pensée de séduction, qui n'avait encore flirté qu'avec les chênes et les bouleaux, elle se sentait subitement des intrépidités d'amazone, des audaces de vieille coquette. Que n'aurait-elle pas fait pour sauver sa forêt, pour garder sa maison, pour rester au pays !

Elle était prête à tous les renoncements, à tous les sacrifices. Elle aurait donné sa main au premier homme venu susceptible de racheter le domaine de Montberthier ; elle se serait faite son humble servante et elle n'aurait pas eu besoin de lui jouer la comédie de l'amour, car elle Taurait sûrement adoré, même vieux, même indigne, pourvu qu'il habitât la maison de sa femme et qu'il permît à ceux qui y étaient nés d'y mourir paisiblement.

Et déjà elle se sentait troublée par ce veuf qui avait une si élégante villa et une si importante

minoterie sur le canal. Quelles belles moustaches ! Et les yeux donc ? Superbes, les yeux ! Ah! la défunte avait dû être heureuse !

Peu à peu, la candide Ninette s'était monté l'imagination. L'idée qui lui avait paru si extravagante, d'abord, lui semblait maintenant toute simple. Oui, ce riche négociant pourrait s'éprendre d'elle, et la demander en mariage, et payer les dettes de la maison. Sans doute, la future était pauvre; mais le futur n'était-il pas vieux? Qui sait même s il n'avait pas la goutte, une maladie d'estomac, quelque infirmité cachée ?

— Je lui pardonnerai tout ! se dit-elle avec indulgence.

Et, comme le médecin n'était plus là pour l'empêcher de partir, elle voulut s'en aller immédiatement, afin de soumettre à son père ces magnifiques projets.

— En route ! Je suis complètement remise ! dit-elle à la gouvernante.

Il n'y eut aucune opposition cette fois, et le valet de pied alla prévenir Albert qu'on rentrait au château.

Nine remercia la servante pour les bons soins qu'elle avait reçus dans cette maison, et lui dit, en rougissant un peu :

— Nous reviendrons 1 Nous reviendrons demain pour faire une visite à votre maître. Au revoir, mademoiselle I

Et elle se promit d'être là, le lendemain, de très bonne heure. Elle mettrait sa robe neuve, sa robe de mousseline de soie, dont le corsage ajusté faisait si bien valoir sa taille. Oui, c'était ça! Un jeune homme ne lui avait-il pas fait presque la cour, l'avant-veille, dans un château voisin, à cause de ce corsage?

Le minotier aurait la même inspiration peutêtre 1

Nine sortit, traversa le parc et remonta dans sa voiture.

— Allez vite ! dit-elle au cocher.

La gouvernante avait repris son coin ; le valet de pied referma la portière et les chevaux partirent au grand trot. En quelques minutes, ils furent au sommet de la côte, et alors Nine revit l'étendue bleuâtre, les collines vaporeuses, le coude éclatant de la rivière, et le château avec ses tours de briques, le beau château natal trônant sur la forêt.

Les yeux de la jeune fille se remplirent de larmes joyeuses ; et, machinalement, ses bras se tendirent, comme si tout le pays lui était rendu.

— Allez vite !... redit-elle au cocher. Elle aurait voulu avoir des ailes.

— Pourvu qu'il ne fût pas trop tard ? Oh ! si le domaine était déjà vendu ! si papa s'était déjà mis en rapport avec le marchand de planches I

Le coupé brûlait la route, et bientôt Nine vit

verdoyer devant elle les premiers arbres de la forêt.

Comme elle arrivait au ruisseau, elle sentit un parfum très doux qui venait de gauche : le massif d'aubépine la saluait au passage.

lY

Après avoir accompagné sa fille jusqu'au bout de l'avenue, le comte de Monlberthier était rentré à la maison et s'élait enfermé dans son cabinet de travail.

Mais il fut fort étonné, à quatre heures, en voyant Nine faire irruption chez lui.

« C'est moi ! — dit-elle, joyeusement. — Bonsoir, papa !

— Tiens ! tu reviens donc, fillette ? Oh I par exemple !...

— Oui, papa, je reviens ! Est-ce que vous êtes sorti tantôt ?

— Non !

— Oh ! tant mieux I

— Et toi, tu as donc manqué le train ? demanda-t-il sur un ton de reproche.

— Mais oui.

— Comment t'y es-tu prise ?

— C'est bien siiii[)lf i Je me suis évanouie ea route !

— Evanouie?

— Oh I ne vous alarmez pas ! Ce n'était rien ! quelques fleurs d'aubépine que j'avais cueillies dans la forêt et qui m'ont porté bonheur.

— Tu appelles ça du bonheur?

— Oui, papa ! puisque je ne pars plus, puisque nous ne partirons probablement plus, ni l'un ni l'autre, puisque nous allons rester chez nous et y devenir riches, si Dieu nous aide !

— Qu'est-ce que tu racontes là ?

— Ah ! voilà ! promettez-moi de ne pas vous moquer de moi, et je vais vous dire tout.

— Va vite !

— C'est promis ? Sûr?...

— C'est promis ! Dépêche-toi !

— Eh bien, papa, je crois que j'ai trouvé un mari !

— Allons donc ! un mari, toi ?

— Oui, moi !

— Où ça ?

— A Saint-Amand.

— Tiens, tiens!... Et comment l'appelles-tu, ce mari ?

— Monsieur de Saverne.

— De Saverne?... Connais pas.

— Moi non plus !

— Mais alors ?

— Je le connaîtrai, voilà tout. . . Il est très riche !

— Ail!

— Il a soixante ouvriers sur le Canal.

— Matin ! Et qu'est-ce qu'ils font là ces soixante ouvriers ?

— De la farine.

— C'est donc le minotier?

— Oui, papa ! le minotier lui-même 1 Vous en avez entendu parler ?

— Un peu... Alors tu supposes que ce monsieur brûle de devenir mon gendre?

— Oh ! pas encore, puisqu'il ne m'a jamais vue, puisqu'il ne soupçonne même pas mon existence 1 Mais ça pourra venir.

— Qu'est-ce qui te fait croire?...

~ Il est veuf.

— Mais...

— Attendez I II est veuf et il a déjà épousé une boiteuse.

« Il a déjà épousé une boiteuse I s'exclama le comte ; alors, tu penses que c'est une vocation ? Ah! ma pauvre petite ! Je te croyais plus forte!... Mais s'il a déjà eu une boiteuse, ton minotier, c'est une raison pour qu'il n'en veuille plus ! Il ne les collectionne pas, je suppose !

M. de Montberlhier s'interrompit. Il venait de s'apercevoir que sa fille pleurait.

— Pardon, balbutia-t-il en l'attirant sur ses genoux. Je t'ai fait du chagrin, fillette? Beaucoup, beaucoup de chagrin ?. . .

Nine fondit en larmes. Elle comprenait que

AMË FLEURIE à7

son père avait raison, que cet espoir d'épouser un millionnaire était absolument chimérique, et qu'une telle conception n'avait pu naître que dans un cerveau malade ou affolé par la douleur.

— J'aurais tant voulu ! dit-elle entre deux sanglots. J'aurais tant voulu épouser un homme riche, un homme qui pût racheter la maison 1 II faut me pardonner, papa !

Le comte fut touché par ces paroles. Il serra la jeune fille sur son cœur et lui baisa les cheveux.

— C'est moi qui t'adresse des excuses, murmura-t-il. Tu es bonne, bien bonne ; et je suis fier d'avoir une enfant comme toi.

Il se repentait d'avoir accueilli si mal les idées de sa naïve Ninette, de lui avoir si brutalement arraché ses illusions. Il voulut la consoler tout de suite ; et quoique, au fond, il crût toujours ce beau projet irréalisable, il fit semblant de le )rendre au sérieux

— Après tout, déclara-t-il, d'une voix bienveillante, il n'y a rien d'impossible ! On a vu des iiariages plus extraordinaires que cela. Il est îertain que si ce monsieur avait l'occasion de te iToir, de te connaître, il pourrait tomber amou- •eux de toi. Sans être d'une beauté foudroyante, ues...

— Assez ! ditNine avec dépit. Ne vous moquez )as de moi, par-dessus le marché.

— Je ne m'en moque pas, je t'assure. D'ailleurs, tu as tort de douter de toi. Ta physionomie n'est pas ordinaire. Tu as des yeux de fée, mais oui, ma Ninette ! Oh ! je sais, ta jambe 1 Mais elle se tient de mieux en mieux, ta jambe, et avant, deux ans, tu seras guérie. 1

— Guérie ? Je ne veux plus ! dit la jeune fille,' moitié riant, moitié pleurant. Si M. de Saverne les aime comme ça !

— C'est juste ! Pourtant, il faudrait s'en assurer d'abord.

— Oh I papa, si nous allions le voir? Vous savez que nous lui devons une visite ?

— Pourquoi donc ?

— Parce que c'est chez lui qu'on m'a transportée tantôt, quand j'ai perdu connaissance. I faut le remercier pour les bons soins que j'y ai reçus. C'est élémentaire. Il n'est pas à la maison cet après-midi, mais il arrive ce soir et noua irons le trouver dès demain.

— Ce serait bien tôt ! Il se méfierait.

— Mais nonl II croira que c'est la reconnais sance. Voulez-vous, papa ? Voulez-vous quenoui y allions demain matin ? Oh ! dites oui, je voui en prie 1

Le comte paraissait ébranlé. Quel joli rêve Il regardait une banquette admirable du seiJ zième siècle, une banquette très fouillée oij ui artiste ingénu avait représenté le sacrifice d'Abraj ham. Et, par une porte entre-bâillée surlagalerii

voisine, il voyait un long rang de bahuts, de coffres, de stalles, dont les sculptures sombres accrochaient des rayons sur leurs reliefs. Et, pour conserver tout cela, pour conserver les autres merveilles enfermées dans ce château, il se sentait prêt, lui aussi, à toutes les capitulations. D'ailleurs, Nine semblait si bien disposée ! N'y eût-il qu'une chance sur cent, il fallait la tenter. Que risquait-il?

— Eh bien! nous irons ! dit-il en se levant. La jeune fille sauta de plaisir.

— Oh ! merci, papa! nous réussirons, j'en suis sûre. Je vais tant, tant m'expliquer ! Quel dommage que je n'aie pas un peu d'expérience ! Je ne suis pas bien savante en séduction, oh I non I quant à ça...

— Ne te fais pas de peine. Les plus ignorantes sont quelquefois les plus fortes.

— Tant mieux ! Demain matin je vais assister à la messe pour que Dieu soit avec moi.

— Oh ! dans ces affaires, le diable suffit.

Les propos du comte avaient redonné de l'espoir à Nine et, de nouveau, elle souriait à sa belle chimère. Elle croyait tout possible, tout arrivé. Son cœur était impatient de se livrer à ce sauveur inconnu.

Elle dit tout à coup :

— J'y songe, papa : si ce monsieur a une minoterie si importante sur le canal, VAbeillede Saint- Amand doit quelquefois lui consacrer un ar-

ticle. Cherchons dans Ja collection, voulezvous ?

Il voulut bien, puisque cela faisait plaisir à sa folle Ninelte. Tous deux s'en allèrent à l'autre bout de la bibliothèque, ouvrirent un tiroir et feuilletèrent attentivement les récents numéros de V Abeille.

A haute voix, mademoiselle de Montberthier lisait les titres de tous les articles, de tous les faits divers :

Brusquement elle s'écria :

— « Nos nouvelles Turbines ! »

— Ce doit être ça ! dit le comte en allongeant son cou.

Et la jeune fille lut, en fermant les paupières deux ou trois fois par seconde, ce qui révélait une émotion inaccoutumée.

« Deux nouvelles et puissantes turbines viennent d'être installées à la minoterie du Canal. Avec son outillage perfectionné, cette usine, qui n'existait pas encore il y a trois ans, peut être considérée, aujourd'hui, comme une des plus importantes de l'ouest de la France. Notons l'arrivée du brick Saint- Joseph, venant de la Plata, avec 700 tonneaux de blé pour la maison de MM. Saverne et O". »

Après cette lecture, Nine parut plus fière :

— Qu'est-ce que je vous disais, papa?... Sept cents tonneaux de blé ! Deux turbines ! Maison la plus importante de l'ouest de la France!... H

doit être riche, très riche ! Il pourrait racheter le château.

Le comte n'avait pas l'air aussi enthousiaste.

— Il y a « Saverne et C'^ », fit-il remarquer. Si quelqu'un est riche là-dedans, ce peut être la Compagnie.

Cette observation calma un peu l'effervescence de Nine.

— Oh ! papa I vous n'êtes pas encourageant, dit-elle, puisque je veux qu'il soit riche, moi !

— Bien, bien ! il le sera! conclut le comte de bonne grâce.

Mais un moment après, les yeux de la jeune fille s'allumèrent.

— Il l'est, papa ! Il l'est !... Lisez ! s'écriat-elle en montrant du doigt un autre entrefilet de V Abeille de Saint-Amand.

Le père de Nine lut :

« Nous apprenons que M. de Saverne, qui n'est pas seulement le directeur éclairé de notre minoterie, mais encore l'un de nos archéologues les plus remarquables, vient d'acquérir, pour la somme de quinze mille francs, une statuette d'ivoire découverte récemment dans la grotte de Montrichet (Oise).

» Cette figurine, d'un fini merveilleux, peut être considérée comme l'un des spécimens artistiques les plus précieux de l'époque dite éburnéenne. M. de Saverne a l'intention de léguer cette statuette au musée du Louvre. »

La jeune fille triomphait.

— Ah ! qu'est-ce que je disais ? Quinze mille francs pour une statuette ! Et il va donner ça au Louvre ! Quel homme, hein ? M. Chauchard est enfoncé !

Pendant un quart d heure encore, elle feuilleta la collection du journal, mais elle ne trouva plus rien.

— J'y pense, dit-elle en se relevant à la hâte, est-ce que l'un de nos fermiers n'est pas de Saint- Amand?

— Si.

— Lequel?

— Bertrand ; Bertrand-le-Manchot.

— Alors il doit connaître M. de Saverne ?

— En effet.

— Allons voir Bertrand, voulez-vous ?

Et tous deux partirent pour interroger Bertrand-le-Manchot. Ce fermier ne demeurait pas bien loin. Ils furent chez lui en quelques minutes. Bertrand connaissait parfaitement le maître de la Minoterie. Comment donc ! Il lui avait prêté du feu pour allumer sa cigarette, sur la place Gambetta.

— Un bel homme, allez, monsieur le comte I et qui fait marcher rondement son monde ! Ah ! fichtre !... Il a été dans les cuirassiers.

— Dans les cuirassiers ! s'exclama Nine avec admiration.

Et elle osa demander :

— Quel âge a-t-il?

— Heu! il peut avoir... Qu'est-ce qu'il peut avoir?... Quarante- cinq ans?

— Rien que ça?

Et le visage de la jeune fille exprima un certain dépit.

Elle aurait préféré qu'il fût vieux. Voudrait-il d'elle, si jeune, si beau, si riche ! Elle n'aurait pas été fâchée d'apprendre qu'il avait une perruque.

Malheureusement, Bertrand ne lui avait rien vu de ce genre.

Quant à madame de Saverne, Nine put avoir des renseignements aussi précieux. Le fermier lui apprit que la défunte était maigre — ce qui lui plut beaucoup — et blonde — ce qui la combla.

— Si je pouvais lui ressembler! — pensai* elle.

— Est-ce que ce monsieur a des enfants? poursuivit le comte en voyant l'intérêt que sa fille portait à cette enquête.

— Des enfants? répondit le Manchot. Non. Je ne crois pas; il n'a qu'un neveu.

— Est-ce qu'il ne doit pas se remarier?

Oh ! comme Nine palpita en entendant cette question. Pourquoi son père demandait-il cela ?

— Se remarier! dit Bertrand. C'est bien possible. Mais je n'en ai pas entendu parler.

Que Nine fut heureuse alors ! Elle aurait voulu embrasser le paysan qui avait fait cette belle ré-

ponse. Elle reprit le bras de son père et le serra sur son cœur.

— Oh ! j'ai confiance, balbutia-t-elle en se retirant. Dieu nous aidera. Il me fera paraître belle, demain matin, assez belle pour plaire à M. de Saverne! Savez-vous, papa? savez-vous comment il faut nous y prendre? Voici : nous remercierons ce monsieur, d'abord, pour les soins que ses domestiques m'ont donnés. Puis nous parlerons do sa statuette, de sa science archéologique, des trouvailles de ce genre qu'on peut faire par ici. Alors, nous lui apprendrons qu'il y a des coquillages dans nos carrières et nous l'engagerons à venir les étudier, à pratiquer des fouilles. Ce sera une occasion pour qu'il nous voie souvent, pour qu'il admire la forêt et le château, pour que nous allions nous promener ensemble. Et qui sait? s'il fait beau, si les oiseaux chantent, il s'attendrira peut-être. Oh! s'il allait m'aimer, papa!... Oui, oui, il m'aimera, il le faut! Le ciel aura pitié de nous!

Et, frémissant d'espérance, elle embrassait son père, de ses bras menus, de ses jolis bras qui embaumaient un peu, comme deux branches en fleurs.

Après le dîner, elle monta rapidement à sa chambre. Le crépuscule rose et vert jetait sa mélancolie sur la forêt. Au loin, le brouillard faisait une traînée grise sur la rivière. Nine pria, de toute son âme innocente.

A la nuit close, elle priait encore.

Tout à coup, elle vit une étoile filante.

— Je veux que M. de Saverne m'épouse ! ditelle vivement.

Et alors elle se leva, en poussant un cri de victoire.

— Ça y est!

Elle avait eu le temps de formuler son vœu avant que l'étoile se fût éteinte. Or, Nine savait, comme tout le monde, que les souhaits formés pendant qu'une étoile file se réalisent toujours.

— Ça y est! Il m'épousera!

Elle battit des mains, envoya un baiser vers l'endroit du ciel où avait brillé celte excellente étoile et se coucha aussitôt, enchantée, avec un sourire de fillette qui est sûre d'avoir une belle poupée à son réveil.

Le lendemain, après avoir assisté à la messe de sept heures, Nine fît de longues stations devant sa psyché. Anna dut la coiffer trois fois; mademoiselle n'était jamais contente de ses boucles. Elle avait remarqué, sur le portrait qui faisait pendant au minotier, que madame de Saverne avait des boucles à profusion ; et il fallait que la femme de chambre lui en fit de pareilles.

Malheureusement, ses cheveux n'avaient pas le pli. Jusqu'alors, Nine avait porté de simples bandeaux, non pas de ces bandeaux outrés, sous lesquels certaines femmes, probablement laides, ont le bon goût de cacher à présent la plus grande partie de leur visage, mais des bandeaux modestes et sans prétention, comme les jeunes filles en portaient autrefois. "Anna parvint tout de même — au moyen de quels artifices! — à composer des simili-boucles sur le front candide de Nine, et celle-ci en fut enchantée.

Ensuite, quoiqu'elle n'eût jamais de pendants d'oreilles, mademoiselle de Montberthier voulut en mettre ce matin. Elle avait remarqué que madame de Saverne en portait d'énormes. Ce devait être, d'après la photographie, deux perles noires.

Nine savait que sa mère, en avait eu de semblables. Elle chercha, ouvrit plusieurs écrins et finit par trouver les pendants convoités. Ils lui allaient fort mal d'ailleurs! Mais du momenJ qu'elle ressemblait davantage à la dame du minotier!...

A quel parfum recourir ensuite? II était regrettable que la photographie n'eût pu la renseigner à ce sujet. Elle dut se contenter de quelques ablutions d'héliotrope. Dévouement, fidélité, dévotion — d'après le Langage des fleurs — ce qui devrait être suffisant pour toucher le veuf le plus endurci.

Et enfin, mademoiselle Nine passa la fameuse robe de mousseline de soie dont le corsage — un chef-d'œuvre — avait mission de toucher le Parisien.

— Oh! ma jolie robe, n'est-ce pas que vous me ferez triompher? disait- elle tout bas, en la revêtant.

Et elle profila de ce que sa femme de chambre tournait la tête pour mettre quelques gouttes d'eau bénite dans la doublure.

Elle était si désireuse de réussir! Ah! si elle

avait connu la composition de ces philtres d'amour dont les grandes parlaient entre elles, au couvent! Et elle avait envie de télégraphier à son journal de modes, pour que la Comtesse Stlvia, qui savait tout et qui donnait de si bons conseils aux abonnés, lui apprît bien vite à préparer ce magique breuvage.

Mais il était neuf heures moins le quart. Nine posa un baiser sur la photographie de sa mère, qui était à côté de son lit.

— Ame de maman, protégez-moi î balbutiat-elle en fermant les yeux.

Puis elle mit son grand chapeau à plumes et descendit.

Le comte était prêt. Le cocher attendait sur son siège. Et l'on partit tout de suite, sous le beau soleil d'avril qui faisait danser les moucherons autour de la voiture.

Nine souriait, les yeux éblouis de lumière, la poitrine gonflée d'espoir.

— Allons, madame La Forêt, disait-elle mentalement, en passant sous les arbres, faites-vous belle aussi! Mettez votre robe neuve, préparez toutes vos boucles, exhibez tous vos diamants ! Il s'agit de séduire un Parisien qui va venir vous voir. Soyez coquette, soyez irrésistible, madame La Forêt, et nous arriverons bien à quelque chose à nous deux 1

Et la forêt semblait obéir à sa maîtresse ; elle se pomponnait admirablement, elle piquait des

fleurs dans ses cheveux, mettait çà et là une écharpe de feuillage, une applique de mousse, sur lesquelles des papillons venaient se poser comme des broches éclatantes.

— On le séduira, mademoiselle Nine ! murmuraient tous les arbres sur son passage.

Et certains, dont les bourgeons s'ouvraient à peine, semblaient faire signe au printemps pour qu'il vînt les parfumer.

Nine espérait de plus en plus et son visage rayonnait de joie; elle se transfigurait, elle devenait vraiment belle. A mesure que le coupé avançait, elle avait plus de lumière dans les yeux, plus d'ivresse dans son cœur. Oui, le ciel était avec elle, il allait la faire triompher, il allait forcer M. de Saverne à la demander en mariage. C'était décrété, là-haut. Les anges avaient dû entendre sa prière et ils accouraient, ils l'amenaient, de leurs mains invisibles, en faisant passer sur son front un peu de la clarté de leurs ailes. Et, grâce à eux, elle resterait au pays, grâce à eux, le bonheur reviendrait enfin habiter le vieux château si morose.

— Oh! oui, n'est-ce pas, mon Dieu? pensait Nine en joignant ses mains tremblantes.

Son père l'embrassait. Il se mettait à espérer, lui aussi, caria confiance est contagieuse.

— Oh ! Ninette, balbutia- t-il; je ne t'ai jamais vue aussi jolie! M. de Saverne est un homme perdu !

La voiture descendait la côte. Les premières maisons de Saint-Amand apparaissaient. Le cœur de Nine battait à se fendre, ses oreilles s'emplissaient de bourdonnements, ses yeux devenaient troubles. Mais elle souriait encore, dans son exaltation sereine, dans son imperturbable assurance. Les anges ne pouvaient pas l'abandonner, elle le savait bien !

La voiture s'arrêta. Le valet de pied ouvrit la portière. On était arrivé. Nine descendit, un peu pâle, en s'appuyant sur le bras de son père, et elle marcha vite, vite, vers la grille de la villa.

Elle ne sentait pas le sol sous ses pieds, elle ne sentait pas la main du comte sur la sienne, elle n'entendait presque rien, elle ne voyait les objets qu'à travers un brouillard. Oh! elle n'avait jamais été aussi énervée, aussi émue !

Vaguement, elle perçut un bruit de paroles. Que disait-on? On disait que les bureaux de M. le directeur étaient au fond du jardin, à gauche. Et le comte remerciait l'employé qui' lui donnait ces explications. Oui, c'était bien la voix de son père que Nine entendait, et c'était bien le jardin de la villa qu'elle traversait, et cette porte vitrée, c'était bien celle qu'il fallait ouvrir pour voir M. de Saverne.

Les yeux de la jeune fille s'étoilèrent. Elle avança, inconsciemment, au bras du comte, et par ses lèvres entr'ouvertes, sa respiration passa.

de plus en plus saccadée, comme celle d'un fiévreux.

Elle aperçut un garçon de bureau — livrée marron à boutons d'or — qui prit la carte du comte de Montberthier et disparut, là-bas, au fond, par une porte couverte de drap qui se ferma sans bruit. Et, presque aussitôt, la porte se rouvrit, puis le garçon prononça :

— Si monsieur et mademoiselle veulent entrer...

Oh! ces paroles banales, comme elles retentirent dans le cœur de Nine I Voilà donc le moment terrible ! Elle avança, palpitante, à côté de son père, elle avança, avec le trouble d'une âme qui ne sait pas encore si elle sera précipitée dans l'enfer ou admise dans le paradis.

En s'ouvrant, la porte lui envoya une bouffée de chaleur au visage...

Et, dans une grande pièce aux tentures sombres où se carraient deux tables massives, couvertes de papiers, Nine aperçut un jeune homme de vingt ou vingt-cinq ans, brun, fin, élégant, qui s'inclinait, la carte du comte à la main.

— C'est à M. de Saverne que vous désirez parler, monsieur? dit ce jeune homme, d'une voix douce.

— Oui, monsieur, répondit le père de Nine.

— Pour quelque affaire personnelle?

— Parfaitement.

• — Dans ce cas, je vous prierai de repasser

vers la fin du mois ; monsieur de Saverne est absent.

Nine pâlit après avoir entendu ces paroles. Il lui sembla que les murs commençaient à tourner autour d'elle.

Interloqué, le comte balbutia :

— Je croyais M. de Saverne arrivé d'hier soir?

— Il devait arriver, en effet. Mais, au dernier moment, il a reçu un télégramme qui l'a mis dans l'obligation de partir immédiatement pour l'Oise, où nous avons d'autres moulins ; et je ne crois pas qu'il puisse être ici avant dix ou douze jours.

Nine ferma les yeux et se retint au bras de son père pour ne pas tomber. Le jeune homme dut s'en apercevoir.

— Asseyez-vous donc, mademoiselle! dit il en poussant un fauteuil.

Et ses yeux semblaient regarder avec sympathie cette jeune fille inconnue, si distinguée, si pâle, qui avait mis en entrant un peu de clarté dans ce cabinet sévère.

Mais le comte avait fait demi-tour.

— C'est bien, monsieur, dit-il en se dirigeant vers la porte. Nous ne pourrons pas revenir à la fin du mois, mais notre visite n'avait aucune importance. Je voulais seulement remercier M. de Saverne pour les soins que ma fille a reçus, hier, dans votre maison.

— Ah ! c'est mademoiselle qui?...

— Oui, reprit M. de Montberthier sans lui laisser le temps de terminer sa phrase. Je croyais ma fille complètement remise; mais je vois que nous nous sommes un peu pressés. Bonjour, monsieur 1

Et le comte repartit avec Nine à son bras, Nine qui tremblait et dont les yeux clos semblaient se remplir de larmes.

— Mais, monsieur, balbutia le jeune homme, si vous attendiez un instant?... On dirait que mademoiselle...

— Ne vous inquiétez pas ; ce ne sera rien Le grand air fera du bien à ma fille.

Le comte de Montberthier sortit, traversa la cour, regagna la voiture. Et, quand les chevaux furent lancés, Nine tomba dans les bras de son père, puis se laissa sangloter à cœur perdu, en criant :

— Oh! papa, oh! papa! c'est fini maintenant! Il n'y a plus moyen d'espérer !

Le rêve puéril, le bel espoir éclatant s'était crevé comme une bulle de savon.

Pourtant, là-haut, le soleil d'avril brillait toujours en faisant danser les moucherons dans l'air bleu.

Le lendemain Nine parut guérie et son père prit le train de Rouen, pour assister aux débats de la cour d'assises. Ils convinrent de partir ensemble pour l'Algérie dans une dizaine de jours, quand ces débats seraient terminés.

54 AHE FLEURIE

Le soleil brillait comme la veille ; les oiseaux chantaient sur les chênes bourgeonnants; de l'espérance et de la joie semblaient tomber du ciel clair pour toutes les créatures.

Assise devant le château, sur un banc de pierre où s'aventuraient des lézards, Nine rêvait, les yeux clos, l'âme triste, triste à ne plus pouvoir pleurer.

Tout à coup, elle entendit marcher dans l'avenue des hêtres. Elle tourna la tète et vit arriver un jeune homme brun, fin, élégant. Nine le reconnut aussitôt et son cœur se serra : c'était ce jeune homme qu'elle avait trouvé, la veille, dans le cabinet de M. de Saverne.

De son côté, le visiteur avait reconnu mademoiselle de Montberthier, car il se découvrait en marchant vers le banc de pierre.

Nine se leva.

— Mademoiselle — dit-il respectueusement — veuillez me pardonner si j'ose passer chez vous pour prendre de vos nouvelles. Vous ne paraissiez pas encore complètement remise, hier ; mais je vois avec plaisir que vous vous portez beaucoup mieux aujourd'hui.

Nine baissa la tête en rougissant.

— Monsieur, — balbutia-t-elle — j'ai eu en effet une petite indisposition, hier, mais je suis tout à fait rétablie à présent ; et je vous remercie d'avoir fait une si longue course à cause de moi. Voulez-vous entrer un instant? Mon père n'est

pas ici et il regrettera beaucoup d'avoir manqué votre visite.

— C'est M. de Saverne qui sera navré d'avoir manqué la vôtre, mademoiselle, dit le jeune homme en gravissant les marches du perron à la suite de Nine. Je suis son secrétaire et je lui ai écrit que vous aviez bien voulu passer à la maison, avec monsieur votre père. 11 sera certainement très touché de l'empressement que vous avez mis à venir le remercier.

A ces mots, Nine devint plus rouge encore. Elle fit passer le secrétaire dans le grand salon du rez-de-chaussée. Madame Dupin, la gouvernante, était au village. La jeune fille montra un fauteuil au visiteur, et s'assit sur une chaise, à quatre pas de lui. Oh! comme il la regardait! Pourquoi était-il venu? Était-ce bien pour prendre de ses nouvelles? Ne voulait-il pas plutôt savoir à quoi s'en tenir sur cette visite intempestive, qu'elle avait faite elle-même à M. de Saverne? Oh! s'il se doutait!

Nine n'osait pas lever les yeux ; il y aurait peut-être lu la vérité comme dans un livre.

Alors, pour détourner les soupçons, elle dit d'une voix faible, d'une voix sourde, comme si son gosier avait été plein de ouate :

— Ce n'était pas seulement pour remercier M. de Saverne que nous passions chez lui, mon père et moi ; nous avions lu dans les journaux que votre directeur s'occupait d'archéologie, qu'il

56 AME FLEDRIE

avait acquis une statuette précieuse découverte dans une grotte, et, comme nous avons ici des carrières pleines de coquillages, de fossiles de toutes sortes, nous nous proposions de les mettre à sa disposition, si toutefois il avait eu le temps de faire des fouilles.

Lejeunesecrétaireparut enchanté de ces paroles,

— Ah ! il y a des coquillages dans vos carrières? demanda-t-il avec intérêt.

— Oui, monsieur.

Et, pour montrer qu'elle ne mentait pas, la jeune fille en prit trois ou quatre dans le tiroir d'un bahut.

Le secrétaire de M. de Saverne les examina très sérieusement :

— Oh ! admirables! dit-il. Admirables, vos coquillages I M. de Saverne va être enchanté de les voir.

— Vraiment?

— J'en réponds ! Et je suis sûr qu'il va hâter son retour quand il saura qu'on peut trouver des objets aussi curieux dans ce pays.

Le visage de Nine s'éclaira. Elle renaissait à l'espoir. Oh ! son rêve, son joli rêve ! Allait-il donc recommencer ? Pourquoi pas ? Si M. de Saverne revenait, s'il avait l'occasion de la voir, de se promener sous les arbres avec elle et madame Dupin?,.. Oh! la bonne surprise qu'aurait son père en revenant de Rouen !

Les yeux de Nine se remplissaient de rayons.

— Si M. de Saverne voulait bien accepter ces coquillages?... dit-elle timidement,

— Gomment ! mademoiselle ! Vous auriez l'amabilité de les lui offrir? Mais c'est un don inestimable !

— Oh ! monsieur I

— Si, si!

— Peut-être — risqua la jeune fille enhardie — M. de Saverne en trouverait-il de plus intéressants dans nos carrières. Et, s'il avait le temps de faire quelques fouilles ces jours-ci...

— Vous permettriez vraiment qu'on fît des fouilles ?

— De grand cœur, monsieur.

— Eh bien ! je vais en faire, dit tranquillement le jeune homme.

Nine retomba de son haut.

Comment? Lui? Ah I mais non! c'était trop de toupet ! Est-ce que cet individu allait continuer à prendre la place de son patron ?

Elle ne put cacher sa déconvenue, et son visage redevint mélancolique.

— Mademoiselle, dit le jeune homme en souriant, je vois que vous doutez un peu de ma science géologique ! Vous avez peut-être raison. Mais laissez-moi vous apprendre une chose; c'est moi qui prépare généralement les travaux de M. de Saverne, et il a pleine confiance en mes rapports; je ne suis pas seulement son secrétaire, mais encore son neveu.

— Son neveu? Vous êtes le neveu de M. de Saverne ?

— Pour vous servir, mademoiselle.

Cette révélation produisit un certain effet sur Nine. Elle regarda le jeune homme avec des yeux curieux et constata qu'il était assez distingué ; qu'il avait des moustaches fines relevées en pointe, et des cheveux demi-longs avec une raie sur le côté gauche ; que sa cravate était à double tour et que son pantalon ne faisait pas un pli. Oh ! ce serait un neveu très, très convenable, si le plan réussissait!

— Alors — lui dit-elle en adoucissant sa voix — vous prendriez la peine de faire vous-même ces fouilles ?

— Mais oui, mademoiselle, si vous me le permettez, toutefois.

— Oh ! je vous y autorise de bon cœur. Pourquoi lui refuser? Ne serait-ce pas de la

mauvaise politique? Il est évident qu'un jeune homme de cette tournure pouvait avoir quelque influence sur son oncle ; il fallait donc se mettre bien avec lui, il fallait le conduire aux carrières, s'il y tenait tant que ça. Sous prétexte de chercher des fossiles, elle lui montrerait la forêt, le parc, le château, et elle s'arrangerait de façon à ce qu'il les trouvât superbes. Et, ma foi, comme il ne s'agissait pas seulement de faire valoir la propriété, mais surtout la propriétaire, elle ne se défendrait plus d'être aimable. Ah ! mais non !

Ainsi le neveu pourrait faire un bon rapport à l'oncle.

— Est-ce que vous aurez l'obligeance de m'indiquer ces carrières, mademoiselle? demandait-il d'une voix insinuante.

— Certainement, monsieur I

— Quel jour?

— Quand il vous plaira. Tout de suite si vous le désirez.

— Bien, tout de suite alors! Je n'ai pas ici les instruments nécessaires, mais je pourrai voir d'abord, me rendre compte, examiner les couches, pour travailler plus vite quandle moment sera venu.

— C'est cela!

— Est-ce loin, ces carrières ?

— Mais non ! Cinq cents mètres d'ici. Voulezvous m'attendre deux minutes? Le temps de mettre un cliapeau.

— Comment donc, mademoiselle!... dit le jeune secrétaire en se levant.

Et Nine, la naïve Nine, qu'un rien abattait jusqu'au désespoir ou exaltait jusqu'au délire, sortit du salon, légère, transfigurée, frémissante, avec une grande envie de chanter, de danser, de laisser éclater sa joie, comme ces milliers d'oiseaux qui préparaient leur nid dans sa forêt en fleurs.

Elle sonna sa femme de chambre et se fit habiller à la hâte. Elle remit sa robe de mousseline de soie, naturellement, pour que le neveu adres-

bO AME FLEURIE

sât un bon rapport à l'oncle. Elle remit aussi son grand chapeau à plumes quoi qu'il ne fût plus guère de saison — mais il lui allait si bien I — et, radieuse, dégageant du bonheur par tous ses pores, elle dit à sa gouvernante qui rentrait :

— Venez avec moi, madame Dupin ! Nous allons en forêt, montrer les carrières au neveu de M. de Saverne!

Elle fit sauter un bouton de son gant, tellement ses doigts étaient énervés.

— Voulez-vous passer par ici, monsieur? ditelle d'une voix ténue, après avoir ouvert la porte du salon.

Et le jeune homme la suivit avec empressement.

Dans le parc, derrière les troncs noirs des arbres, le soleil avait l'air de suivre, lui aussi, avec sa grosse face rieuse.

Le secrétaire de M. de Saverne, comme il l'avait ingénument avoué, n'était pas grand clerc en géologie. Son maître, d'ailleurs, n'y entendait pas grand chose non plus. S'il avait donné quinze mille francs d'une statuette d'ivoire, c'était surtout pour se faire un peu de réclame dans FOise, oiî il avait des intérêts considérables ; et chercher des fossiles devait être le cadet de ses soucis.

Mais son neveu, lui, brûlait vraiment de devenir géologue depuis quelques minutes. Et il se promettait bien de faire des fouilles consciencieuses dans ces carrières oij on le conduisait, puisqu'il aurait ainsi l'occasion de rester un peu plus longtemps à côté de cette petite fille aux yeux si clairs, à l'âme si pénétrante, qu'il avait vue sur le point de défaillir, la veille, à son côté. Nine était trop jolie, alors, sous le reflet de toutes ses espérances et dans le trouble de toutes ses émotions, pour

6â AME FLEURI F,

ne pas produire un certain effet sur un Parisien de vingt-cinq ans.

Aussi s'était-il empressé de venir demander de ses nouvelles. Et, les distractions n'abondant pas à SaintAmand, il fut fort aise de faire quelques promenades en forêt, à côté de cette jeune châtelaine, dont le corps frêle semblait prêt à fleurir, comme l'un de ces arbustes odorants qui se balançaient sous la brise.

On pense bien que mademoiselle de Montberthier ne conduisit pas tout de suite le neveu de M. de Saverne aux carrières à fossiles. Elle ne tenait pas plus à les montrer que lui à les voir. Néanmoins, sous prétexte de les chercher, elle lui fît parcourir la forêt d'un bout à l'autre, et le mena devant tout ce qu'il y avait de remarquable. Madame Dupin soufflait énormément à les suivre.

Comme par hasard, mademoiselle de Montberthier entraîna son compagnon vers les avenues les plus grandioses, et l'arrêta dans les sites les plus gracieux. Elle lui fit voir l'étang, le pavillon d'hiver, le chêne creux oii s'abritaient les pâtres ; puis, par une large clairière où une pelouse s'encadrait de fleurs et de statues, dans le goût français, elle lui montra la silhouette hardie du vieux château, érigeant sur un monticule ses hautes tours de briques.

Le jeune homme fut naturellement enthousiasmé. Il trouva tout merveilleux ; à chaque pas

il poussa un soupir d'admiration. Et il était sincère en ce moment.

« Si mon oncle voyait ça ! » dit-il devant le château.

Ces paroles charmèrent Nine ; elle prit la balle au bond.

— Si M. de Saverne désire le visiter, il n'a qu'à venir avec vous, déclara-t-elle hardiment. Nous vous montrerons la salle des Gardes, qui vous plaira, j'en suis sûr ; ensuite les vitraux de la chapelle sont à voir; il y a aussi les sculptures du grand escaher qu'on dit intéressantes ; enfin nous avons quelques meubles que des amateurs de Paris ont fait photographier: mon père a une passion pour les vieux bois, toute la maison en est pleine, il y en a jusqu'au grenier, jusqu'aux chambres des domestiques!... Est ce que M. de Saverne aime ces choses-là ?

— Beaucoup, répondit le secrétaire avec conviction.

— Eh bien, il faudra nous l'amener.

— Je ne demande pas mieux.

— Quand? demanda l'impatiente Nine.

— Ah ! je ne sais pas. Le mois prochain, j'espère !.,. Mais enfin, il viendra. Comme sa minoterie du canal prend de l'extension, il cherche un château à vendre dans le pays et il se propose de faire de nombreuses promenades. En passant, il sera certainement très heureux d'entrer chez vous et d'admirer vos collections.

Nine s'était mise à ciller de façon insolite. Quoi ? M. de Saverne cherchait réellement un château ? Oh 1 si elle avait pu dire que celui-là était justement à sa disposition, le château et la châtelaine !

Elle se sentit rougir jusqu'aux oreilles et, pour cacher son trouble, elle marcha, marcha vite, la tête basse, dans la forêt pleine d'oiseaux.

Le jeune homme la suivit avec entrain ; mais la gouvernante semblait moins intrépide, elle avait déjà un point de côté.

— Mademoiselle ! il y a une carrière là-bas 1 dit-elle en croyant servir sa maîtresse.

Mais celle-ci eut l'air de Jie pas entendre et le secrétaire eut le bon goût de paraître aussi sourd.

Ils marchaient devant, côte à côte, en des sentiers sinueux et obscurs où des rayons de soleil, trouant le feuillage, faisaient sur le sol de petites taches rondes comme des pièces d'or. De temps en temps, lorsque la gouvernante était loin, le jeune homme tournait les yeux vers sa compagne, et il faut dire qu'il semblait y trouver autant de plaisir qu'à Tcxamen des fossiles les plus rares.

Mademoiselle Nine le sentait parfaitement, ah, mais oui! et ces regards un peu trop hardis la gênaient beaucoup sans doute, mais il fallait bien le laisser faire puisqu'il avait tant d'influence sur son oncle !

A cause de cet oncle également, elle lui permit de décrocher une fois sa robe des épines, puis d'enlever des polalcs de fleurs qui étaient tombés sur son chapeau à plumes.

Tout à coup, — voilà où vous mènent les distractions! — ils arrivèrent tous deux devant une carrière. Et ils furent bien obligés alors de chercher des coquillages ! Mais voilà, ils n'avaient pas d'instruments et il était trop tard pour commencer les fouilles ce soir-là. Le jeune homme demanda donc la permission de revenir le lendemain et la jeune fille s'empressa de l'accorder.

— Serez-vous là pour m'aider, mademoiselle ?

— Si vous voulez, monsieur.

— A quelle heure?

— A deux heures, ça vous va-t-il ?

— Mais oui ! je serai exact... A demain, mademoiselle!

— A demain, monsieur !

Mais Nine se retourna ; ses lèvres avaient des démangeaisons depuis quelques minutes.

— Monsieur. . . voulez-vous me dire votre nom? hasarda-t-elle en s'etforçant de ne pas ciller.

— Je m'appelle Michel, mademoiselle ! Michel Valin.

— Moi, jem'appelle Nine !déclara-t-elletrès vite, en sentant ses paupières qui recommençaient à s'agiter... A demain !

Et, pour l'amour de l'oncle, elle permit au neveu une poignée de main fort prolongée, dont

son gant conserva la chaleur quelques secondes. Madame Dup in conduisit le secrétaire de M. de Saverne jusqu'à la route de Saint-Arnaud, oià une diligence devait le prendre à sept heures pour le ramener à la ville ; et mademoiselle Nine rentra au château, d'un pied léger, certaine de mériter un bon rapport.

Le lendemain et les jours suivants sa conscience eut lieu d'être aussi satisfaite. Elle fut on ne peut plus gracieuse avec son futur neveu, qui, de son côté, se montra charmant. Ils piochèrent bien quelque peu, à la carrière, mais sans enthousiasme. Lui-, avait trop peur de faire des (je)ioux à son pantalon ; elle, de tacher sa mousseline de soie. Ils fouillèrent tout juste assez j)Our rassurer la gouvernante, et oublièrent d'emporter les produits de leurs fouilles, qui ne présentaient rien d'extraordinaire, dailleurs ; peu de cailloux pouvant passer pour des silex. Il est vrai que certain objet contourné ressembla d'abord à un fragment de figurine éburnéenne, mais un examen ultérieur fit croire que c'était plutôt un os de poulet.

Il y avait des flaques d'eau dans un coin de cette carrière, et Nine aurait dû relever ses jupes assez haut pour s'y risquer. Le malin secrétaire eut bientôt Tidée de piocher par là et de pousser des cris d'admiration devant toutes les pierres qu'il déterrait. Mais la jeune fille eut le mauvais goût de rester à distance : son amour pour l'oncle

AML FLEURIE 67

n'allait pas encore jusqu'à montrer ses jambes

au neveu

Celui-ci renonça donc à la carrière, mais pour avoir l'occasion de recommencer les promenades en forêt avec mademoiselle Nine, il se mit en quête d'un tumulus. Certainement, il y avait un tumulus, quelque part ! Les anciens avaient dû remarquer ce pays et y laisser des traces de leur passage. Il suffirait de chercher avec soin.

Mademoiselle de Montberthier ne crut peut-être pas beaucoup au tumulus ; mais elle chercha tout de même, pour ne pas déplaire au neveu du minotier. Le comte était encore à Rouen et les débats de la cour d'assises devaient l'y retenir une grande semaine. Nine était parfaitement libre d'employer son temps comme elle l'entendait.

Malheureusement, le tumulus ne se laissa pas découvrir tout de suite. Il fallut plusieurs séances, et madame Dupin commençait à jeter sur ce jeune homme des regards chargés de foudre. Nine aussi devenait méfiante. Les jours se passaient et son affaire n'avançait pas. Est-ce que ce monsieur ne se moquait pas d'elle ?OiJ voulait-il en venir avec son tumulus? Écrivait-il à son oncle? Lui parlait il du château de Montberthier? du château et de la châtelaine ? Oh ! ce serait bien mal s'il ne le faisait pas !

Afin qu'il y pensât, la jeune fille prononçait vingt fois par jour le nom de M. de Saverne, Elle avait mille attentions pour l'absent. Trouvaient-

ils dans la forêt une fleur inconnue? elle la cueillait et l'offrait à son compagnon en lui disant, d'une voix craintive :

« Voulez-vous demander à M. de Saverne le nom de cette plante ? »

« Est-ce que M. de Saverne les aime? » disaitelle en trouvant des fraises.

« Est-ce que M. de Saverne chasse ? » disaitelle quand on entendait quelque coup de fusil.

Et en franchissant les ruisseaux, elle demandait si M de Saverne péchait à la ligne.

Elle lui rabattait les oreilles avec ce nom, afin qu'il n'oubliât pas de parler d'elle dans ses lettres.

Un soir, elle l'amena ainsi dans un fossé rempli d'herbes folles pour lui montrer une vieille pierre couverte de lettres gothiques dont personne, au château, n'avait pu trouver le sens.

— Seriez-vous assez aimable pour copier cette inscription et l'envoyer à M. de Saverne? demanda-t-elle. Il nous rendrait un grand service s'il voulait la déchiffrer.

M. Valin se prêta galamment à cette nouvelle fantaisie. Il se courba, examina la pierre, et comme des broussailles en cachaient la partie supérieure, il les écarta de sa main gauche. Mais il recula vivement en retirant les doigts ; il avait senti une piqûre.

— Une vipère ! cria-t-il.

En effet, une vipère fuyait à travers les herbes, en sifflant,

— Elle VOUS a mordu? demanda Nine bouleversée.

— J'en ai peur 1

— Oh ! mon Dieu ! Où donc ?

— Au poignet.

— Montrez I

Elle vit un point rouge autour duquel se produisait déjà une enflure.

— C'est vrai I Vous avez été mordu ! dit la jeune fille en pâlissant, venez vite!

Elle le prit par la main et l'entraîna hors du fossé. Elle tremblait toute, elle n'osait pas le regarder en face. S'il avait été mordu, c'était bien à cause d'elle ! Pauvre jeune homme ! Elle aurait voulu lui demander pardon.

— Asseyez-vous là, monsieur Valin ! dit- elle en désignant une racine d'arbre couverte de grosse mousse.

Elle s'assit à côté de lui, retira le mouchoir de sa poche et le noua fortement au-dessus de la piqûre. Elle savait soigner les morsures de serpents ; elle-même avait été mordue autrefois.

— Je ne vous fais pas trop de mal ? demandât-elle d'une voix apitoyée. Ah! c'est qu'il faut serrer fort pour que le venin ne remonte pas ! Mais rassurez-vous : il ne remontera pas, nous allons le faire descendre !... Vous allez voir.

Et, bravement, elle se mit à sucer la morsure. Il fut surpris. Il retira son poignet.

— Mais, mademoiselle... balbutia-t-il.

— Laissez donc! je m'y connais... Autrement, il faudrait mettre un fer rouge.

— Oh 1 j'aime mieux ceci ! déclara le jeune homme en souriant. Mais si ça vous faisait mal, à vous?

— Ça ne peut rien faire. Le venin est inoffensif quand on l'avale. Mais taisez vous et restez tranquille, o\i je ne réponds de rien.

Il obéit. Nine se remit à aspirer le sang de la petite blessure. Elle frissonnait malgré tout, et ses lèvres tremblaient un peu sur le poignet du secrétaire. Mais ce ne devait pas être la peur du poison.

— Voilà, c'est assez ! dit-elle au bout d'un instant.

Puis, d'une voix très humble, en baissant la tète, elle murmura :

— Est-ce que vous me pardonnez, monsieur Yalin?

— Vous pardonner?... Quoi donc?

— De vous avoir fait mordre par celte vipère... Car c'est ma faute, oui, oui .. Si je ne vous avais pas prié de regarder cette inscription...

— Oh! mademoiselle! vous ne pouviez pas savoir ! Et d'ailleurs, qu'est-ce que ça fait / Si vous promettez de m'appliquer le même remède, je vous prie de m'indiquer les trous à vipères de votre forêt; afin que je me fasse mordre de temps en temps I

Mais il rougit en voyant que ces paroles

galantes attristaient la jeune fille. Et il balbutia :

— Je vous demande pardon à mon tour, mamoiselle, et je voudrais vous rendre tout le bien que vous m'avez fait. Si jamais vous avez besoin de moi, si je peux vous être utile en quoi que ce soit...

— Vous le pouvez î avoua-l elle spontanément d'une voix à peine perceptible

— Oh! tant mieux! s'écria-t-il. Et comment cela, mademoiselle?

— En me servant auprès de votre oncle. J'ai... j'ai une grande admiration pour lui. Je voudrais le connaître ! je voudrais qu'il vînt au château, qu'il vînt le plus tôt possible !...

Nine était devenue pourpre. Qu'avait-elle dit là? Elle n'osa plus regarder le neveu. Celui-ci la considérait avec surprise. Mais il ne posa aucune question indiscrète.

— Bien, mademoiselle, répondit-il respectueusement, je vous promets que M. de Saverne viendra vous voir avant la fin de la semaine.

— Oh! merci ! s'écria Nine en lui prenant les mains. C'est un secret entre nous, n'est-ce pas? Vous ne direz à personne que je désirais tant connaître votre oncle? pas même à lui, surtout à lui?...

— C'est juré, mademoiselle... Mais savez-vous que je suis intrigué ?

— Chut ! Peut-être vous dirai-je tout un jour.

72 AilE FLEURIE

Encore merci! merci mille fois!... A demain! arrivez de bonne heure I

Et comme elle s'éloignait, à reculons, ses mains s'approchèrent de sa bouche, comme si elle avait voulu lui envoyer un baiser.

« Mais qu'est-ce que j'allais faire? — pensat-elle en se contenant — je ne suis pas encore sa tante, voyons I »

M. Valin ne manqua pas de venir le jour suivant. Mademoiselle de Montberthier examina la morsure, elle était guérie. Et ils s'empressèrent de chercher de nouveau le fameux tumulus.

En cheminant côte à côte, sous les bois odorants où les oiseaux allaient aussi deux par deux — quoique aucun tumulus ne leur trottât par la tête — ils se dirent beaucoup de choses ; et bientôt la jeune Nine sut que Michel Valin avait vingt-quatre ans, qu'il était né à Paris, que ses parents étaient morts pauvres et que M. de Saverne l'avait élevé. Et cela lui plut que ce jeune homme fût orphelin, fût pauvre. Elle eut plus de sympathie pour lui, elle qui était pauvre également, mais qui ne pouvait pas avouer sa pauvreté. Et alors, avec abandon, avec confiance, elle lui parla aussi de sa mère morte. Elle lui montra, sur la porte du pavillon d'hiver, les petites raies horizontales qui marquaient sa crois-

sance. Elle n'hésita plus à le mener devant un arbuste souffreteux, un acacia qu'on avait planté le jour oij elle était venue au monde; et elle lui expliqua que, d'après des croyances populaires, cet arbre et elle devaient avoir le même sort.

— Oh ! je le soigne, je le dorlote ! dit Ninc. Je l'ai entouré d'une barrière pour qu'on ne l'abîme pas. Une fois, j'ai failli être mançée par des frelons qui semblaient vouloir nicher dessus ! Jai dû l'arroser, l'été dernier, à cause de la sécheresse ; et malgré tout, vous le voyez, il n'a pas un avenir bien brillant, le pauvre garçon !... C'est comme moi sans doute 1

M. Michel semblait attendri par ces paroles. Il protesta: Tarbre fleurirait dans quelques jours; il fleurirait, il embaumerait, et il aurait une cour de papillons autour de lui.

Et les yeux du jeune homme regardaient ceux de la jeune fille alors, comme pour y chercher aussi des promesses de floraison.

Nine baissait la tète et restait rêveuse. Pourquoi faisait-elle toutes ces confidences au neveu? Était-ce encore pour qu'il les rapportât à l'oncle? Probablement. Mais il ne lui déplaisait plus que M. Michel en gardât sa part. Ce serait un neveu très gentil que M. Michel ! Ah ! mais oui ! D'abord elle l'avait trouvé un peu trop hardi peutêtre. Mais à présent, il devenait très convenable. Sa voix avait un autre son, ses yeux avaient un autre regard. Ensuite, il ne pensait plus autant

aux genoux de son pantalon ; Nine lui en sut gré. Un jour, elle permit qu'il lui donnât la main sur une passerelle dangereuse. Une autre fois, sétant embourbée dans une mare, elle l'appela sans façon pour qu'il vînt l'en retirer. Elle n'en avait plus peur du tout. Elle lui souriait, elle se confiait à lui comme à un ami d'enfance. Elle devenait même familière ; de temps en temps, elle secouait un arbuste pour faire tomber sur M. Michel une pluie de hannetons ; puis elle s'enfuyait en riant.

Elle parlait moins de M. de Saverne ; il n'était plus question de coquillages. La gouvernante, qui n'avait pas pris leurs fouilles au sérieux, s'était décidée à faire de la tapisserie dans le pavillon d'hiver, pendant qu'ils couraient sous les arbres voisins.

Maintenant, comme il venait presque toutes les après-midi, le jeune secrétaire prenait son cheval. De celte façon, il n'était plus obligé de repartir à l'heure de la diligence, et il restait jusqu'au coucher du soleil. La furet était si belle en ce moment! Des jets de lumière blonde passaient entre les tiges et ressemblaient à de longs bras caressants ; les fleurs embaumaient davantage ; les ruisseaux murmuraient avec des voix plus mélancoliques, et les vieux chênes aux racines moussues remuaient doucement à la brise, comme pour bercer les oiseaux qui s'endormaient sur leurs branches.

M. Michel commençait à aimer les arbres. Ignorant comme im Parisien, il ne distinguait pas toujours un sapin d'un platane. Nine rougit pour lui et proposa quelques leçons. Avec quelle joie il les reçut 1 Quand il sut nommer les arbres, elle lui apprit à distinguer les oiseaux. Elle lui faisait remarquer les éclats de rire des pies, les ricanements des geais ou les « chutchut I n peureux des merles qu'on surprend. Ensuite, elle lui enseigna l'air qu'il faut siffler pour charmer les lézards, ou bien les paroles qu'il faut dire pour faire envoler les bêtes à bon Dieu.

Mais elle baissait la tête brusquement, avec un geste farouche qui lui était familier, et si M. Michel voulait savoir pourquoi, elle lui répondait :

— Vous allez vous moquer de moi, à Paris, quand vous repenserez à toutes ces choses !

Oh! non ' il ne s'en moquerait pas ; il en garderait, au contraire, un souvenir très doux ! il le déclarait d'une voix bien sincère. Ces quelques journées passées dans la forêt laisseraient une impression inoubliable dans son cerveau, mettraient dans sa vie un coin vert et odorant.

Et il disait, avec un sourire :

c( Allons, mademoiselle Nine, reparlez-moi des arbres. J'ai encore une oreille tout assourdie de mines d'or ! »

Et mademoiselle Nine continuait volontiers, puisque cela faisait plaisir à M. Michel.

Elle se transfigurait toutes les fois qu'elle parlait de ses arbres ; ses yeux se noyaient de douceur et aa voix devenait fraîche comme un murmure de source ; elle les aimait tant ! Ils semblaient le sentir dans leurs fibres obscures, et pour l'en récompenser, ils la faisaient paraître presque belle, sous la lumière d'émeraude que tamisaient leurs feuilles. A certains moments, Michel ne la reconnaissait plus. Ses cheveux pâles, sa peau brunie, ses cristallins sans couleur, tout cela prenait des tons verts d'une harmonie étrange et semblait moins appartenir à un être humain qu'à une nymphe de la fable, qu'à une divinité gracieuse de la forêt, moitié femme et moitié plante.

Nine sentait bien alors que M. Michel la trouvait jolie et elle lui en était fort reconnaissante. C'était le premier jeune homme qui parût se plaire en sa société, et parfois elle se secouait comme pour s'assurer qu'elle ne dormait pas. Comment ? ce garçon si élégant, ce Parisien si gâté, voulait bien no pas se moquer d'elle? et il daignait lui faire un brin de cour ? Car il la lui faisait, mais oui ? Oh ! sans doute, il n'était pas bien enflammé. Une amourette de hasard. Et si une Parisienne avait montré le bout de son nez de l'autre côté de la route, le beau neveu n'aurait pas tardé certainement à chercher des tumuli ailleurs.

Mais il était déjà bien bon de lui jeter quelques

miettes de son cœur, elle n'avait pas été gâtée f sous ce rapport ; et ces miettes faisaient pour elle un festin inespéré. Ah ! plus tard, si son rêve se ^ réalisait, elle se promettait d'avoir bien soin de ! Michel. On lui céderait le pavillon d'hiver et Ton irait le voir tous les jours. Et déjà, mademoiselle 1 Nine renonçait à avoir des enfants — c'est pour- ' tant g-entil, les enfants ! — pour que M. Michel, qui était pauvre, héritât un jour de M. de Saverne. Mais oui ! C'était un si brave garçon 1 '

Un soir, comme ils s'étaient attardés un peu | trop en forêt, ils furent surpris par une grosse averse. Où s'abriter? Le pavillon était à cinq cents mètres, le château à mille ! Ils coururent, le dos rond, cherchant un abri.

— Ici, mademoiselle ! cria Michel.

Il venait de découvrir le Chêne-Creux. Il entra dedans et se blottit dans un coin pour faire place à la jeune fille.

Mais elle hésita. Oh! le Chêne-Creux qui l'avait fait rougir ! l'arbre dans lequel deux amoureux étaient entrés un jour de soleil !

Elle regarda. M. Michel tenait presque toute la place.

Et, rougissant de nouveau, elle resta derrière le tronc d'un peuplier, d'un mince peuplier qui ne l'abritait pas du tout.

Mais le jeune homme comprit pourquoi elle ne voulait pas venir. Il sortit et, s'approchant de sa compagne :

— Entrez, mademoiselle Nine ! dit-il respectueusement. Moi, je resterai bien dehors, puisque vous ne croyez pas qu'il y ait de la place pour deux.

Oh ! de quelle voix pénétrante il avait dit cela ! Nine s'était senti le cœur retourné.

Alors elle prit la main de M. Michel et, comme il pleuvait toujours, elle entra dans le chêne creux avec lui.

L'averse dura longtemps. Mais le jeune homme resta bien sage dans son coin. On devient chaste quand on commence à aimer.

Le lendemain, Michel dit à Nine, d^une voix douce :

— Mademoiselle, j'ai une bonne nouvelle à vous apprendre.

Et son visage avait un sourire étrange, plus triste que joyeux.

La jeune fille fut légèrement émue par ces paroles.

— Qu'y a-t-il donc? demanda-t-elle à demivoix.

— Il y a que M. de Saverne est arrivé.

— Ah?

— Il ira chez vous très prochainement. En attendant, il serait très heureux de vous voir ce matin ; j'ai là une voiture qui peut vous porter, ainsi que madame Dupin.

Nine était devenue très pâle. Elle resta immobile et ne prononça pas un mot.

èO AME FLEURIE

— Venez-vous, mademoiselle? La voiture est sur la route, à l'extrémité de votre forêt.

Et, voyant qu'elle ne se décidait pas à le suivre, il ajouta :

— Le terrain est glissant aujourd'hui, l'averse d'hier l'a détrempé. Voulez-vous accepter mon bras? Nous prendrons madame Dupin au pavillon d'hiver.

Elle accepta le bras et se laissa mener, sans rien dire, à travers la forêt humide. Elle marcha inconsciemment; des vapeurs montaient à son visage et son épaule tremblait un peu contre celle de Michel. De temps à autre, elle se tournait vers lui et le regardait longuement, sans prononcer une parole.

Ils passèrent au bord du fossé oii ils avaient trouvé la vipère ; ils arrivèrent devant l'acacia souffreteux, entouré d'une grille,

— Vous voyez ! il a déjà une fleur, dit le secrétaire en désignant l'arbuste.

Les yeux de Nine se remplissaient de larmes. Elle s'approcha de l'acacia, se dressa sur la pointe des pieds et coupa la fleur. Puis, gauchement, elle l'offrit à M, Michel et s'enfuit du côté du château, en cachant son visage dans ses mains.

Le jeune homme se retourna pour la regarder. Il était pâle d'émotion.

— Mademoiselle Nine ? appela-t-il.

Mais elle continuait à fuir.

— Et M. de Saverne?... Vous ne voulez donc plus le voir? demanda Michel.

Elle ne répondit pas ; elle courut encore et les larmes tombèrent de ses yeux honteux.

Non, elle ne voulait plus voir M. de Saverne ! Elle ne pouvait plus épouser ce vieux millionnaire, puisqu'elle était tombée amoureuse d'un jeune homme sans le sou ! Oh ! comme tous ses projets tournaient mal, mon Dieu!...

Mademoiselle de Montberthier rentra chez elle, s'enferma dans sa chambre et pleura jusqu'au soir.

Les jours suivants, Nine n'alla pas à la forêt. Elle ne sortit de sa chambre qu'à l'heure des repas. Par intervalles, on l'entendait sangloter ou grincer des dents.

« Le ciel est contre moi, pensait-elle. Dieu ne veut pas que je reste au pays. »

Elle se voyait obligée de partir malgré tout ce qu'elle avait fait, et, à présent, elle aurait une douleur de plus le jour de son départ. Ah ! s'il n'y avait que des arbres et une maison à regretter ! Mais M. Michel, M. Michel qu'elle ne verrait plus !...

Jamais elle n'avait eu un désespoir pareil.

Elle était furieuse ; elle se méprisait d'avoir été si faible, si naïve, si maladroite. Ce jeune homme ne l'avait-il pas prévenue qu'il était pauvre ? Pourquoi donc s'en était-elle éprise ? S'imaginet-on un cœur aussi étourdi que cela? Le malheu-

reux, ce qu'il allait souffrir pour cette distraction I

La forêt était la grande criminelle ; c'était elle la cause de tout. Il importait peu aux arbres que M. Michel fût riche ou pauvre; ils devaient avoir vu que leur jeune maîtresse faisait très bien à côté du jeune étranger, et ils les avaient poussés l'un vers l'autre, sournoisement, avec leurs gros bras couverts de mousse. Ils leur avaient chuchoté de perfldes conseils dans le bruissement des feuilles nouvelles, et probablement ils leur avaient montré que les oiseaux du même printemps ont coutume de nicher ensemble, que les fleurs du récent avril ne s'avisaient pas d'envoyer leurs pollens à des pistils de Tan passé. Nine n'avait que trop bien compris.

Si, du moins, M. Michel avait compris comme elle ! Mais pour un Parisien, cette aventure ne devait avoir aucune importance, et voilà surtout ce qui la désolait. Les distractions n'abondaient pas à Saint-Amand; il fallait bien que ce garçon tuât le temps d'une façon ou d'une autre, et comme il n'allait pas au café, il s'était amusé à se faire adorer d'une petite fille.

Avec combien de femmes, dont il ne se souvenait plus, avait-il ainsi marivaudé?

A combien avait-il adressé des paroles aussi tendres, donné des marques d'amour encore plus profondes ? Dans six mois, quand la grosse ville l'aurait repris, saurait-il redire le nom de cette fille des bois, à la démarche incertaine, qui lui

avait offert son cœur, un matin de mai, dans une fleur d'acacia?

Nine n'en était pas sûre. Elle ne se croyait pas assez belle pour laisser de trace durable dans la vie d'un homme et sa douleur s'en augmentait.

Déjà, elle mettait sa tête aux croisées de son appartement pour regarder la forêt. Qu'était devenu M. Valin? Ne rôdait-il pas autour du château ? Elle aurait été bien aise pourtant de le voir un peu ! N'était-ce pas lui, là-bas, derrière cette charmille ?

N'osant pas descendre, elle prenait une lorgnette et regardait, en se cachant dans les rideaux. Mais il n'y avait que le jardinier, derrière la charmille, et elle jetait la lorgnette avec dépit.

Oh ! Michel aurait bien pu la regretter un peu cependant ! il aurait pu la chercher deux ou trois jours sous les arbres, ou même passer au château ponjr demander si elle était malade !

Les chiens aboyèrent très fort une après midi. Un étranger devait venir à la maison. Le cœur de Nine battit follement. Oh ! si c'était M. Michel ! A cette pensée, elle eut le vertige. S'il venait ! s'il reparaissait devant elle avec son visage brun et ses yeux lumineux ! Pourrait-elle se contenir ? Ne lui tendrait-elle pas ses bras en criant son amour à pleine gorge?

On frappa chez elle, et Anna ouvrit. Le visiteur n'était pas Michel, c'était le curé de Mont-

berthier-sous-Bois. Il venait demander si la croix de la forêt serait fleurie, comme les années précédentes, le premier jour des Rogations, c'està-dire le lundi prochain.

Nine parut fort surprise. Elle avait complètement oublié cette cérémonie. C'était pourtant l'une des plus grandes joies de naguère que de fleurir la grande croix de la forêt, pour que le prêtre vînt la bénir au cours de la procession, et que le ciel, touché par les cantiques des fidèles, répandît ses faveurs sur le pays environnant.

— Anna, dit-elle, annoncez à M. le curé que la croix sera fleurie comme d'habitude et que j'assisterai à la bénédiction,

Nine se prépara aussitôt à cette cérémonie. Elle voulut que la croix fût plus belle que jamais. Elle rêva de faire quelque chose de grand, de beau, d'inoubliable, à l'occasion de son départ. Elle cueillerait des brassées de fleurs, des charretées de fleurs ; elle couperait celles des pelouses, celles des champs, celles des bois. Roses et bruyères, volubihs et genêts, tulipes et chélidoines, hortensias et myosotis, fleurs cultivées et fleurs sauvages, fleurs de toutes couleurs et de tous parfums, toutes celles que le printemps avait fait éclore sur les terres de Montberthier, elle voulait les couper, en couvrir la croix de bois, en couvrir le carrefour des trois routes, les dresser en tas énormes, en tas multicolores et éclatants, afin que le pays en fût par-

fumé pendant huit jours, afin qu'on se souvînt longtemps de la jeune fille qui les avait cueillies, et qui aurait été si heureuse de mourir comme elles, sur la terre natale, aux pieds du Christ familier.

Nine se mit à l'œuvre dès le samedi. Elle partit avec deux bonnes. Elle les mena le long des parterres et remplit leurs tabhers de fleurs. Elle n'épargna aucune corbeille ; tous les massifs payèrent leur tribut. Sans remords elle dépouilla les balisiers, les lauriers-roses, les citronniers de la serre. Pourquoi laisser des fleurs après son départ? Qu'est-ce que le marchand de planches en aurait fait? Que ne pouvait-elle saccager le château comme les jardins !

Tour à tour, les servantes allaient vider leurs tabliers au pieds du calvaire. Cette moisson dura jusqu'à la nuit. Le lendemain matin, veille de la procession, Nine fit dresser contre la croix une haute échelle et commença son long travail. Avec un peloton de ficelle, qu'elle enroulait sur le bois, elle attacha des fleurs autour du Christ, des fleurs blanches, rouges, bleues, jaunes, pêle-mêle, au hasard, sans fin.

Les deux servantes remplissaient leur tablier au grand tas qu'elles avaient fait la veille, et montaient, l'une après l'autre, vers leur maîtresse. De haut en bas, la croix fut couverte ; aucun pouce de bois ne resta visible ; le Christ émergea seul et fit une longue lâche noire sur les corolles

claires. Ses bras se tordaient dans les fleurs, sa tête douloureuse retombait sur les fleurs, des fleurs jaillissaient entre ses pieds percés de clous.

Tout ce que Nine avait cueilli dans les jardins fut placé sur la croix. Alors, elle commença de cueillir les fleurs de la forêt. Elle donna congé aux servantes pour toute l'après-midi du dimanche et travailla seule. Elle parcourut les prés, longea les ruisseaux, erra dans les taillis en quête de fleurs nouvelles. Elle coupa toutes celles qu'elle vit. La croix était plantée sur un tertre ; elle voulait couvrir ce tertre comme elle avait couvert le bois, elle voulait que Jésus fût crucifié sur une montagne de fleurs, sur un calvaire éclatant et embaumé. Et quand le tertre serait fleuri, elle fleurirait le sol, pour que la procession chantât sur un tapis de corolles et que toutes les prières, mêlées à tous ces parfums, fussent plus agréables à Dieu.

Elle ne perdit pas une minute. Elle fit d'abondantes moissons. Bientôt ses doigts verdirent en coupant toutes ces tiges, sa tête tourna en respirant tous ces arômes. Quand elle avait une cueillette assez lourde, elle allait la déposer devant la croix. Elle trouva plusieurs sureaux fleuris et leur enleva tous les panaches qu'elle put atteindre. Le monceau de fleurs montait très vite, montait sans cesse ; elle n'en avait jamais assez. Elle alla, en cueillir dans les carrières oii elle avait

conduit M. Michel, dans le fossé oii une vipère l'avait mordu, dans le massif d'aubépine qui l'avait empêchée de partir une première fois. Oh ! sans ces fleurs-là, elle n'aurait jamais pénétré dans la maison de M. de Saverne, elle n'aurait pas aimé! Devait-elle les maudire? Non. Elle les emporta, en les couvrant de larmes, et les mit au pied de la croix, avec les autres dépouilles de la forêt.

Le soleil descendit lentement, la paix du soir endormit les arbres : Nine coupait toujours des fleurs. Dès pétales bigarraient sa robe et traînaient dans ses cheveux. Quelques minutes avant le coucher du soleil, elle se dirigea vers son acacia, vers l'arbuste chétif qu'elle avait tant soigné naguère, puisqu'elle devait avoir le même destin que lui. Il s'était fait une couronne blanche, depuis le jour où elle avait quitté M. Mi- ■ chel. Nine leva ses bras et coupa les fleurs une à une pour les off"rir à Dieu. Ses larmes redoublèrent alors. L'acacia répandait une odeur très douce, une odeur amoureuse qui semblait s'étendre sur la forêt tout entière, Comme elle coupait les dernières fleurs, un homme parut à son côté : c'était Michel. Elle pâht à cette vue ; elle serra les rameaux d'acacia sur sa poitrine et crut tomber.

— Bonsoir mademoiselle Nine ! disait le jeune homme d'une voix tendre. Comme je suis heureux de vous trouver ! Je vous cherche depuis si

Jongtemps ! Où étiez-vous donc ces jours-ci? La jeune fille ne répondit pas. Michel la regarda de plus près et s'aperçut qu'elle avait les yeux pleins de larmes.

— Vous pleurez ? demanda-t-il doucement. Et puis vous coupez votre acacia? Oh! mademoiselle Nine ! Vous voulez donc le faire mourir ?

Elle ne répondit pas encore, elle baissa la tète et s'en alla, chancelante, vers le monceau de fleurs.

Michel la suivit.

— Vous avez de la peine? redemanda-t-il à demi-voix. Pourquoi? Oh! dites-moi pourquoi, je vous en prie ?

Elle ne fit entendre qu'un sanglot. Elle arrivait au pied de la croix. Il y avait un banc sur le tertre, un banc de bois que les fleurs entassées recouvraient à demi. Elle se laissa tomber sur ce banc, et cacha son visage avec ses mains pour ètoufTer le bruit de ses larmes.

— Oh ! répondez-moi 1 dites-moi quelque chose 1 répéta le jeune homme, en s'asseyant à son côté, au milieu des pâquerettes, des boutons d'or, des centaurées, des digitales, de toutes les dépouilles de la forêt fleurie amoncelées là. — Mademoiselle Nine! mademoiselle Nine! pourquoi ètes-vous si malheureuse ?

— Parce que je vous aime ! avoua-t-elle, dans un cri honteux.

Et, ayant dit cela, efle se leva brusquement

pour fuir, pour se cacher, comme si elle venait d'avouer un crime.

Mais elle sentit qu'on lui prenait une main; et sur cette main, deux lèvres se posèrent.

— Moi aussi, mademoiselle Nine, moi aussi je vous aime ! dirent ces lèvres en tremblant un peu. Mais je ne suis pas malheureux pour cela, au contraire !

En entendant ces paroles, mademoiselle de Montberthier se retourna. Elle posa sur Michel ses grands yeux interrogateurs et resta un moment stupéfaite.

— Qu'est-ce que vous avez dit ? demanda-t-elle lentement.

— J'ai dit que je vous aimais, mademoiselle Nine.

— Vous ?

— Oui, moi.

— Vous, monsieur Valin? Vous?... oh! non ! C est bien mal de parler ainsi... Je ne peux pas vous croire !...

— Pourquoi donc?

— Parce que je ne suis pas assez jolie, monsieur Michel ; je le sais bien !

— Vous n'êtes pas jolie, mademoiselle Nine ; vous êtes adorable ! Et vous sentez bien que je suis sincère, ce soir, aussi sincère qu'un homme peut l'être ; vous sentez bien que mon cœur est à vous, est tout à vous ! Mais oui ! il s'est laissé prendre lentement, à l'ombre de vos beaux

arbres, au son de votre douce voix, et je crois bien que c'est pour toujours ! En doutez-vous encore? Non, je le vois, vous êtes convaincue, vos yeux me le disent!... Merci, mademoiselle Nine!

Et il la serra sur son cœur, délicieusement, et, pour la première fois il baisa ses cheveux, ses blonds cheveux parsemés de pétales.

Nine croyait rêver ; les larmes coulaient toujours de ses yeux clairs, mais elles s'illuminaient lentement, comme si un soleil avait jailli derrière elles.

— Oh I Michel ! balbutia la jeune fille en se transfigurant.

Puis, secouant sa tête fine, elle ajouta :

— Non ! je ne veux rien dire ; il n'y a pas de mots pour cela. Je ne veux que vous regarder... Oh ! que c'est bon ! oh ! que c'est bon !

Elle posait ses yeux sur ceux de Michel et se taisait, voluptueusement, éblouie de bonheur.

Mais, de temps en temps, elle avait besoin de parler tout de même, afin de se prouver qu'elle existait, que tout cela n'était pas une illusion passagère, un mirage de l'âme.

— Voulez-vous me presser la main? suppliaitelle. Encore ? Un peu plus fort ! Faites-moi crier!... C'est donc bien vrai? on m'aime, moi qui n'ai jamais été aimée? Oh ! maintenant j'ai eu assez de bonheur! Dieu pourra me faire souffrir; ce ne sera que justice ! Maintenant je pourrai m'en aller, je ne pleurerai plus.

— Vous en aller? demanda le jeune homme avec surprise.

— Oui, Michel! Vous ne le saviez pas? Je vais m'en aller, je vais quitter ce pays !

— Pour longtemps ?

— Pour toujours! Je vais partir pour l'Algérie avec mon père, Ohl il y a quinze jours, et tout à l'heure encore, cela me désespérait; mais à présent, je crois que je m'en irai heureuse, puisque je saurai qu'on m'aime. Vous penserez un peu à moi, n'est-ce pas?

— Mais je ne veux pas ! dit-il en la prenant dans ses hras tendres. Je ne veux pas que vous partiez !

— Il le faut pourtant, monsieur Michel 1

— Pourquoi donc ?

— Parce que nous sommes ruinés, parce que nous sommes couverts de dettes. Oh! je ne me serais jamais crue capable de faire cet aveu à quelqu'un; mais puisque vous m'aimez, je vais tout vous dire, je vais tout vous expliquer, monsieur Michel. Vous garderez ce secret, n'est-ce pas? Vous le promettez? Mon père souffrirait tant! Vous rappelez-vous comme j'insistais pour voir votre oncle?

— Je me souviens, en effet.

— Devinez ce que je voulais de lui?... Qu'il m'épousât !

— M. de Saverne?

— Lui-même !

AME FLEURJE 93

— Ahl

— Pardonnez-moi, monsieur Michel! Je ne vous connaissais pas encore, et j'étais folle. Alors, je n'aimais que ma maison et ma forêt; mais je les aimais bien, allez! J'aurais tout fait pour ne pas les perdre, j'aurais commis les plus grandes bassesses. Le désespoir m'ôtait toute raison. Et voilà pourquoi, sachant que M. de Saverne était riche, était veuf, je rêvais de le séduire et de devenir sa femme. Il aurait pu racheter la maison, la forêt, toutes nos terres ; et en retour je me promettais de l'aimer, de l'aimer toute la vie, de tout mon cœur. Je savais qu'il avait épousé une boiteuse et je m'étais figuré que je ne lui déplairais pas trop. C'était fou, monsieur Michel!... Mais j'avais tant, tant de chagrin! Dieu sait ce que j'ai souffert. Je serais morte tout de suite en Algérie. J'ai mes racines ici, moi, et il est bien difficile de m'arracher à la forêt sans me tuer. Mais, à présent, j'aurai un beau souvenir qui me suivra partout, et avec cela je pourrai vivre au Sahara, aux Indes, au Pôle Nord! Je vous aime tant!... Me pardonnez-vous d'être pauvre et de m'en aller?

Et, câline, elle tendait sa tète, sa blonde tête parsemée de fleurs.

— D'être pauvre? Oui, mademoiselle! Mais de vous en aller, non !... Et vous ne vous en irez pas, je l'espère bien ! Je vais avoir beaucoup de courage. Tout à l'heure, je vous croyais riche et

cela m'obligeait à une certaine réserve; mais, à présent, vous sachant pauvre, je n'ai plus à hésiter et je vous préviens que je vais demander votre main.

— Merci, monsieur Michel I vous êtes bon ; mais vous méritez mieux qu'une femme sans fortune. Du reste, mon père a des idées personnelles. J'ai peur qu'il ne vous repousse.

— Même si j'étais riche ? même si je rachetais le domaine?

Les yeux de Nine se remplirent de rayons.

— Que dites-vous là? demanda-t-elle.

— Je dis, mademoiselle, que mon oncle n'a pas d'autre héritier que moi, qu'il m'aime bien et qu'il pourrait sans doute m'avancer quelques centaines de mille francs, si je l'en priais.

— Quelques centaines de mille francs ?

— Oui, mademoiselle!

— Ohl ce serait trop beau! je deviendrais folio de joiel... Michel, Michel... Vous devez vous faire des illusions!

— Mais non. C'est tout à fait possible, c'est même probable; songez donc : M. de Saverne n'a pas d'enfant, et je sais qu'il pense à m'adopter. Il est donc naturel qu'il me fasse une dot. Il me la fera, j'en suis sûr ! Il me la fera quand il saura combien je vous aime, quand il vous connaîtra, quand il aura vu la forêt et le château. Lui qui cherche une belle maison à la campap:ne, près de sa minoterie!... La voilà toute trouvée! ce sera

la vôtre, la nôtre, mademoiselle Nine. Et nous demeurerons tous ensemble I Ça vous plaît-il ainsi?

Oh! si ça lui plaisait! Elle n'avait pas demandé autant que cela. Le bonheur entrevu dépassait les capacités de son âme. N'allait-il pas la faire éclater! Quoi donc? Elle pourrait garder la maison, la forêt, le domaine, elle pourrait vieillir sur la terre natale, et cela en épousant, non pas un homme âgé, inconnu, indififérent, mais un homme jeune, beau et aimé, l'homme qu'elle aurait choisi entre tous, si elle avait été riche et belle ? Oh ! les joies promises étaient trop grandes pour la fille des bois, et le bon Dieu allait se fâcher peut-être en voyant qu'on pouvait être si heureux sur la terre !

Nine avait le vertige; elle tremblait de félicité. Sur le banc de bois, elle souriait, immobile, le corps à moitié enseveli dans les fleurs, les mains perdues sous les fleurs, avec des fleurs sous les pieds, des fleurs autour de la taille et du cou, comme la personnification du printemps, de la fraîcheur, de la pureté, comme 1 âme de la forêt, miraculeusement apparue.

Et elle était si belle ainsi que Michel aurait voulu se mettre à genoux.

— Comme je vous aime! murmura-t-il en sentant les premières brûlures de la passion.

Et il lui prit les mains parmi les corolles éparses.

Elle souriait toujours, extatique, et par instants elle retirait ses mains, reculait sa tête, comme une fillette qui s'éloigne pour mieux admirer sa poupée.

— Non, monsieur Michel, non, il ne faut pas me dire si souvent que vous m'aimez. Je n'ai pas l'habitude, moil C'est du plaisir à trop haute dose. Ça me tuerait, je vous assure. Tenez, vous devriez peut-être me bouder un peu, faire semblant d'être fâché, pour donner à mon cœur le temps de se remettre. Plus tard, oh! plus tard, quand je serai entraînée, vous pourrez me dire cela du matin au soir, et je vous le dirai aussi. Nous ne dirons pas autre chose, monsieur Michel, nous oublierons tous les autres mots du dictionnaire; et ce sera bon, je pense, oh ! si bon que j'en pleure déjà!... Donnez-moi un second baiser tout de même; j'ai un peu plus de forces !

Il le donna et, après l'avoir reçu, la jeune fille se recueillit comme si les anges étaient descendus en elle.

Le soleil se couchait ; les routes étaient désertes ; les bois silencieux. Des faisceaux de rayons roses passaient entre les troncs des arbres pour laisser des caresses à tous les brins d'herbe. Les parfums des corolles montaient vers la croix, plus pénétrants, plus capiteux, comme si les âmes de toutes les fleurs cueillies s'étaient en- Yolées ensemble, à cette heure de tendresse.

Nine se tourna vers elles, plongea ses mains dans le tas et en prit une brassée.

« Oh ! Michel, ces fleurs que j'offrais à Dieu je voudrais vous les donner toutes. Tenez, en voilà, en voilà encore ! Oh 1 vous en faire un piédestal, vous en couvrir tout entier, m'en couvrir moimême, et mourir tous les deux, là-dessous, asphyxiés par trop de parfums, étouffés par trop de bonheur I... Pardon, monsieur Michel! Je ne devrais pas parler de la mort, en ce moment ; mais la vie est si bonne, si bonne ! . . . »

Il n'avait jamais entendu de paroles si ardentes et si pures, il n'avait jamais vu d'amour si profond et si émouvant, et il était bien heureux lui aussi, tellement heureux qu'il sentait des larmes sous ses paupières.

Il n'y a peut-être que les vierges pour savoir aimer.

Nine s'était piquée en plongeant ses mains dans les fleurs, mais elle n'avait rien senti. Michel vit un peu de sang sur son poignet droit, et alors il porta la blessure à ses lèvres, comme Nine avait fait, le jour oii une vipère l'avait mordu.

— C'est l'aubépine ! dit la jeune fille, Oh I la chère aubépine ! Tiens, fais-moi du mal, va I

Elle avait repris un rameau épineux et elle le pressait longuement avec ses doigts, heureuse de s'égratigner.

— Oh ! laissez donc, monsieur Michel ! dit-elle au jeune homme qui voulait lui arracher cette

plante des mains. C'est à elle que je dois votre connaissance, c'est à cause d'elle qu'on m'a portée chez vous ! Elle va faire le bonheur de ma vie : elle peut bien me déchirer un peu!... Et puis, demain matin, en voyant cette blessure, j'aurai la preuve que je n'ai pas rêvé, que je suis aimée pour de bon, etque je vais devenir madame Michel Valin! Oh ! tenez, prions ensemble pourque votre oncle vous dote, pour qu'il nous permette d'être tous heureux ! Vous ne croyez peut-être pas à Dieu? monsieur Michel. Priez tout de même, voulez-vous? Ça me fera plaisir.

Elle s'agenouilla sur le monticule fleuri et pria, de toute son âme naïve.

Et, attendri au spectacle d'une telle tendresse, le Parisien frivole, qui n'avait pas dû prier depuis son enfance, consentit à se découvrir un instant sous le Christ noir crucifié dans les fleurs.

Le jour s'achevait; de petits nuages mauves, rehaussés d'or sur leur bord occidental, passaient lentement au ciel comme un troupeau d'agneaux dans une prairie bien plane. Il faisait bon vivre en ce moment, et tout devait aimer, tout devait espérer.

— Quand verrez-vous votre oncle? demanda Nine après avoir terminé sa prière.

— Ce soir même.

— Vous lui parlerez de moi ?

— Tout le temps, jusqu'à ce qu'il se soit rendu.

— Ne craignez-vous pas qu'il se fasse tirer l'oreille ?

— Pourquoi donc ?

— C'est qu'il s'agit d'une forte somme.

— Combien, à peu près ?

— Trois cent mille francs.

— C'est pour rien. Excellente affaire ! Mon oncle n'est pas assez maladroit pour la rater !

— Et si je ne lui plais pas, à votre oncle?

— Ne craignez rien, il a trop de goût. Viendrezvous à la procession demain matin?

— Oui, je serai derrière la croix. Est-ce que vous viendrez aussi ?

— Naturellement. Et avec M. de Saverne, pour qu'il vous voie, qu'il vous admire et qu'il brûle de vous prendre pour nièce.

— Oh 1 j'ai peur! Alors, il va falloir faire sa conquête tout de même ?

— De plus en plus.

— Il aime les blondes?

— Les blondes, les brunes, les châtaines, etc.

— Etles... boiteuses? demanda Nine en cillant d'anxiété.

— Sa femme l'était ; par conséquent, il doit en avoir horreur. Il détestait sa femme !

— Ah ! mon Dieu ! mais alors moi...

— Mettez la robe de mousseline.

— Pour un oncle ?

— Bah ! M. de Saverne est un fin connaisseur ; il sera sensible à ces petites attentions.

— Bien, bien I je mettrai la robe ! dit la jeune fille avec docilité.

Et comme ses forces augmentaient — le régime était des meilleurs — elle demanda un troisième baiser à son amoureux, se laissa étreindre une minutepar deux bras robustes, puis s'en retourna, un peu étourdie, à travers la forêt sombre, la chère forêt de Montberthier, oii d'invisibles grillons criaient leur joie aux étoiles naissantes.

Elle ne dormit point cette nuit-là; elle resta de longues heures en prière. Et de temps en temps, quand un peu de brise venait la frôler, elle sentait l'arôme de ses fleurs parfumer l'ombre, se répandre sur la forêt, monter vers le ciel en larges colonnes, comme pour appeler la protection de Dieu sur son amour.

Effectivement, mademoiselle Nine avait eu tort de croire que M. Armand de Saverne se distinguât par un amour immodéré pour les boiteuses. Il est vrai qu'il en avait épousé une jadis ; mais Nine ne savait pas assez que la claudication de madame de Saverne était corrigée par quinze cent mille francs de dot. A ce prix-là, certains cœurs peuvent modifier leur esthétique et palpiter avec entrain pour une bossue, voir pour une goitreuse. Celui de M. de Saverne avait dû être de ce nombre.

Du reste, un mari de sa tournure valait bien un million et demi. Beau parleur, gai viveur, il semait l'enthousiasme sur son passage, et quoiqu'il eût actuellement cinquante ans bien sonnes, des femmes de goût ne dédaignaient pas de lui défriser les moustaches de temps à autre.

Il était grand, vigoureux et droit. Comme il

avait une main extrêmement fine, il portait à Tannulaire gauche une bague historique ayant appartenu, disait-il, à la belle Gabrielle, et qu il montrait volontiers à ses confidentes attendries. Pour les jeunes filles, cette bague avait été la propriété de Marie Stuart.

Mais, depuis quelques mois, l'oncle de Michel promenait peu sa bague. Il se sentait vieillir ; il avait des gastralgies amères ; il constatait que ses muscles manquaient de bravoure quand il leur imposait de nouvelles entreprises. Bref, il entrevoyait le jour où il faudrait se livrer exclusivement aux joies familiales.

Ah 1 si sa femme lui avait laissé des enfants, avec quel soin il les aurait élevés à la campagne, loin du bruit, loin du monde, en compagnie de quelques gros épagneuls aux yeux tendres, comme ceux des anciennes maîtresses!

Mais voilà! il n'avait pas d'enfants, et la vieillesse lui faisait peur, certains soirs de pluie. Il avait bien son neveu ; mais ce grand garçon, dont il faisait son secrétaire, lui semblait à présent trop vieux pour un fils et trop jeune pour un ami. Il lui aurait fallu quelqu'un de plus câUn, de plus popolte, de moins lancé dans les turbines, de moins renseigné sur les valeurs] du Transvaal.

Il l'avait aimé autrefois ; car le petit Michel était gentil à sept ans. Il parlait avec des zézaiements très drôles ; il portait les cheveux

longs et ses mollets étaient jolis à voir comme deux morceaux de pain bis. Armand l'appelait alors son « chien de luxe », et les parents du petit ayant eu le mauvais goût de mourir pauvres, il lui avait fait donner de l'instruction, généreusement, comme on donne delà pâtée,

— Ah ! nous avons eu besoin de notre oncle ! disait-il de temps à autre, en prenant le menton du gamin.

Et il se faisait ainsi, dans les prix doux, une réputation de noble cœur.

La fortune devait sourire à un aussi beau caractère. Madame de Saverne possédait un moulin dans l'Oise ; sous la direction de son mari, ce moulin prospéra ; et bientôt, le bel Armand estima qu il devait mettre d'autres moulins sur quelques rivières de France. Ceux qu'il venait d'installer sur le canal de Saint-Amand tournaient avec beaucoup de succès. En quelques mois, ils avaient pris une importance considérable ; aussi, le propriétaire, confiant dans leur avenir, rêvait-il de finir paisiblement ses jours à côté d'eux, à surveiller son personnel, ses soixante ouvriers poudrés de farine comme des pierrots. Tout de même, dorénavant, sa moelle épinière lui permettrait si peu d'escapades à Paris!...

Ce samedi soir où Nine et Michel s'étaient attardés au pied de la croix fleurie, M. de Saverne avait la tète fort montée contre son neveu. Ce

galopin! que diable pouvait-il faire dehors, en un trou pareil ? On l'avait attendu trois quarts d'heure avant de se mettre à table. Il se fichait pas mal, lui, des gastralgies de son oncle ! Quelle ingratitude !

A dix heures, quand il rentra de Montberthier, Michel trouva M. de Saverneau fumoir. Il s'avança et se jeta aussitôt à son cou.

— Bonsoir, mon oncle !

— Bonsoir, gamin!... Fichtre! tu m'embrasses? Il faut que tu en aies fait de raides, tantôt!

— Oh ! oui, mon oncle, dit simplement le neveu. Et si vous voulez me permettre de vous raconter ça...

M. de Saverne avait une oreille toujours prête pour les aventures un peu grasses — manie d'aventurier qui va prendre sa retraite. Se méprenant sur les exploits de son neveu, il se dérida tout de suite et l'attira dans un coin.

— Vas-y, mon gaillard ! soufflat-il, les yeux pétillants.

— Voilà, mon oncle : il me faudrait trois cent mille francs pour me marier.

— Hein ! s'exclama le veuf, c'est là tout ce que tu as à me dire?

— Oh! non, mon oncle! j'en ai encore pour une heure !

Et en effet, Michel commença aussitôt à lui parler de Nine, et à onze heures, ses confidences coulaient toujours. Il racontait l'aventure, d'un

bout à l'autre, expliquait la situation des Montberthier, disait la grâce de la jeune fille, les richesses de la forêt, la magnificence du château. Il allait, infatigable, épuisant les épithètes louangeuses, prodiguant les soupirs d'admiration. Et ses yeux faisaient de la lumière durant tout ce récit, ses mains gesticulaient, ses jambes se ployaient sans souci des genoux. C'était grave, décidément, et M. de Saverne comprit tout de suite qu'il faudrait compter avec un amoureux aussi lyrique.

La question des trois cent mille francs le, tourmenta un peu.

Michel le devina et redoubla d'éloquence.

— Mais, mon oncle, pérora-t-il, vous qui aspirez si souvent à la vie de famille, la voilà qui se présente à vous, ce soir ! Nous pourrions habiter tous ensemble, dans ce château monumental, meublé comme l'hôtel de Cluny. Mademoiselle Nine fera une belle-fille idéale, j'en réponds. Je ne connais pas encore tous ses talents, mais je suis persuadé qu'elle vous brodera des pantoufles, qu'elle vous confectionnera des confitures. Son père doit aimer le bézigue, et nous tâcherons de vous donner, à tous deux, des petitsfils qui tirent vos moustaches avec des doigts pleins de chocolat! Que voulez-vous de plus? Un perroquet qui demande si vous avez déjeuné? Vous l'aurez, mon oncle! Et tout cela, perroquet, petit-fils, belle-fille, château, forêt, ne

VOUS coûtera que trois cent mille francs ! C'est donné, je vous jure, et quand vous l'aurez vu, vous en offrirez trois cent mille autres à votre nièce, pour qu'elle puisse vous servir les confitures avec quelques brillants aux doigts.

M. de Saverne n'aimait pas qu'on doutât de sa générosité. C'était un de ces hommes qui jettent l'or par les fenêtres, quand on les regarde, quitte à ramasser jusqu'au dernier louis, dès qu'ils se trouvent seuls.

— Mon enfant — dit-il avec un geste à la Louis XIV — je donnerais trois cent mille francs d'une chaumière si tu devais y trouver le bonheur!

— Merci, mon oncle !

— Mais...

— Mais ?

— C'est précisément cette question de bonheur qui demande à être étudiée de près.

— Je ne m'y oppose pas, mon oncle.

— Es-tu sûr d'en avoir dans ton château ?

— Quoi donc ?

— Du bonheur.

— Je suis même sûr de n'en avoir que là !

— J'aime ces paroles, gamin I Elles sont de ton âge. Ah ! moi aussi, à vingt-cinq ans, je m'emballais pour des châteaux et des châtelaines entrevus de cinq à sept dans une promenade à cheval, et les amours éternelles ne me coûtaient pas! Il me manquait quelque chose les jours oii

je n'avais pas reçu mon coup de foudre ! Ah ! jeunesse!

Elle bel Armand passait ses doigts fins dans ses moustaches de vieux chat.

— Comment est-elle, ton amoureuse? demanda-t-il mezza voce, en fermant ses yeux à demi — brune? blonde?

— Blonde!

— Ah! tant pis 1

— Pourquoi?

— Les blondes sont plus en dessous... Mais il y en a de si tendres!

— La mienne est tendre, mon oncle.

— Et autrement : grande? petite?

— Plutôt petite.

— Ahl tant pis!

— Encore?

— Eh oui! les petites sont plus malignes... Mais il y en a de si piquantes !

— La mienne est piquante, mon oncle.

— Parbleu ! toutes les qualités, je connais ça!... Et le buste? La question du buste a son importance! soupira l'ancien beau.

— Voyons, mon oncle ! c'est mon affaire, ça, le buste !

— Je sais bien, mon petit! Mais un beau-père — car je serai une espèce de beau-père, hélas ! — ne doit pas s'en désintéresser complètement. Que veux-tu? Je suis né artiste, moi ! j'aime la ligne. Puis, je deviens patraque ; ta femme sera le

soutien de ma vieillesse, en somme ! Et ma foi, je préfère un soutien... capitonné. Les cœurs sont comme les perles, mon enfant; un riche écrinles fait valoir.

— Rassurez-vous, mon oncle ; l'écrin sera de votre goût.

— Ne pourrais-je avoir un aperçu ?

— Mais si. J'allais justement demander la permission de vous présenter à mademoiselle de Montberthier.

— A tes ordres, mon cher.

— Voulez- vous venir demain?

— Oii çà?

— A Montberthier même ; dans la forêt. Il y aura une procession à neuf heures. Vous verrez un beau calvaire, un grand tertre fleuri pour les Rogations. C'est mademoiselle Nine qui a cueilli toutes les fleurs. Elle se tiendra sans doute derrière la croix, et j'espère qu'après examen vous me ferez des compliments sur la nièce que je vous destine.

— Je ne demande pas mieux ! — dit le bel oncle en se levant. J'irai à la procession demain matin et je vais tâcher de bien dormir pour avoir l'œil clair. Ne rêve pas trop dh ta conquête, petit, ça ne vaut rien pour la colonne vertébrale.

Et, redressant la sienne, M. de Saverne se dirigea vers sa chambre à coucher.

Le lendemain, Nine se leva de bonne heure. Elle courut à la forêt et acheva la parure du Calovaire.

Elle n'avait pas voulu, la veille, étaler le monceau de fleurs sur les trois routes ; les charrettes et les piétons auraient pu les écraser. Elle s'était réservé ce travail pour le dernier moment. Ainsi les corolles seraient plus fraîches autour de la croix.

Elle plongea ses mains dans le tas odorant, prit tout ce qu'elle put porter et léparpilla sur le sol. En quelques minutes, les trois chemins furent couverts de fleurs sur un rayon de dix ou douze mètres ; et, devant la croix, éclata une grande M de pétales colorés sur un fond de pétales blancs. Cette M n'était pas seulement l'initiale de Montberthier, dans l'esprit de Nine ; c'était surtout celle de Michel, du beau jeune homme qui serait son mari, si le Christ noir qui étendait ses bras

sur cette plaine de fleurs daignait intercéder un peu pour elle, en cette matinée de printemps.

Et, craignant que l'intervention du Christ ne suffît pas, Nine alla mettre sa robe de mousseline, sa fameuse robe au corsage fidèlement ajusté, aussitôt qu'elle eut fini son travail. Peut-être M. de Saverne porterait-il ses dévotions de ce côté-ci I Les sentiments religieux des Parisiens s'égarent quelquefois.

Mais Nine fit une remarque fâcheuse à propos de sa toilette : un tel corsage était bien risqué pour une pareille cérémonie. Le vicaire de Montberthier allait rougir, les fidèles allaient faire des histoires après la procession. Ils se diraient : « Que pense donc mademoiselle? Se croit-elle au bal ? »

Pour toutes ces raisons, elle résolut de cacher son corsage sous un collet de velours.

Il faisait bien chaud, cependant, pour mettre un collet de velours ! Aussi ne manquerait-elle pas de Tenlever, quand la procession serait partie, si toutefois M. de Saverne voulait s'attarder un peu sur le tertre.

— Dieu ! comme le temps est chaud ! dirait-elle en défaisant les agrafes.

Et il faudrait tâcher de ne pas rougir alors !

A huit heures et demie, la cloche de Montberthier sonna pour annoncer que la procession s'ébranlait, et Nine descendit afin d'aller se placer derrière la croix.

AME FLEURIE ill

Elle marcha très vite. Elle avait peur d'arriver eu retard. Oh ! si Michel et M. de Saverne étaient déjà au Calvaire? Comment s'avancer sous leurs regards?

Elle arriva la première, heureusement. Elle s'agenouilla sur un prie-Dieu que madame Dupin avait placé à quelques mètres de la croix, et attendit, le cœur sonnant à gros coups, comme la cloche du village.

Elle joignit les mains et s'efforça de prier. Mais elle avait trop de distractions ; sa tète tournait à chaque instant pour regarder la route de l'église. Déjà, elle entendait les voix des chantres, déjà des paysans voisins de la forêt prenaient place autour de la croix. S'il devait venir, M. de Saverne n'était pas loin sans doute ; et la pensée qu'un homme approchait, par l'un de ces trois chemins, pour la regarder des pieds à la tête, la faisait déjà ciller comme une malheureuse. Il lui semblait qu'elle allait de nouveau subir l'examen du brevet supérieur!

Elle corrigeait les plis de sa robe, faisait bouffer son collet, tâtait ses cheveux. Tout allait dépendre de la première impression. Oh! si elle avait pu dormir la nuit précédente! elle aurait eu le teint plus frais... Elle devait être verte avec tous ces arbres dans le dos !

Elle changea plusieurs fois de place. Mais les voix des chantres arrivaient plus sonores. Nine regarda la route sinueuse de l'église, et vit le

sommet de la croix d'argent qui avançait sur les taillis. Puis, tout à coup, la procession étant arrivée au tournant, le prêtre apparut, entouré d'enfants de chœur et suivi de fidèles.

Mademoiselle de Montberthier ouvrit ses prunelles toutes grandes.

M. de Saverne était-il là?... Elle examina, l'un après l'autre, tous les hommes du cortège : au- • cun ne ressemblait à Michel.

Mais, s'étant retournée pour regarder une autre route, elle tressaillit ; M. Michel était là, immobile, à côté d'un homme grand, vigoureux, droit : M. de Saverne, probablement. Tous deux la considéraient, tous deux étaient arrivés depuis plusieurs minutes peut être. Sans qu'elle s'en doutât, l'épreuve avait commencé.

Nine rougit et ses paupières battirent commeles ailes d'un oiseau pris au piège. Oh! les yeux de cet homme qu'elle sentait sur son visage, sur sa poitrine, sur tout son corps ! Aucun examinateur de Rouen ne l'avait autant troublée. Il lui semblait que le collet remontait dans son dos et elle n'osait pas le remettre en place. Le siège de Saragosse avait failli la faire échouer au brevet supérieur; est-ce que son collet n'allait pas lui jouer un tour pareil à présent ? Elle ne savait où se mettre; ses tempes se couvraientde sueur; ses oreilles n'entendaient plus les cantiques. « Mademoiselle, parlez-nous du siège de Saragosse ! »

Ces paroles semblaient seules sortir de la

bouche des chantres. Et le maudit collet montait encore, arrivait aux oreilles, grimpait sur les cheveux, menaçait de couvrir le chapeau !... N'y tenant plus, elle le tira, brusquement, d'une main énervée...

Et alors elle s'aperçut que le collet avait toujours été à sa place... Mais maintenant, par exemple, il était trop basl

Et Nine crut sentir sur elle une avalanche de boules noires.

La bénédiction fut donnée ; les fronts s'inclinèrent sur les fleurs, et le goupillon du prêtre aspergea la forêt. Puis les cantiques reprirent, le cortège fît demi-tour, et la croix d'argent s'en retourna, suivie par les fidèles.

Seuls, deux hommes restèrent devant le tertre : M. de Saverne et son neveu. Ils s'approchèrent lentement ; et Nine, qui venait de quitter son prie-Dieu, sentit un petit frisson sur sa nuque. C'était Voral qui allait commencer !

En effet, Michel aborda la jeune fille et lui dit :

— Mademoiselle deMontberlier, permettez-moi de vous présenter mon oncle, monsieur Armand de Saverne, qui sera très iieureux de faire votre connaissance.

Alors, Nine osa lever les yeux sur l'Examinateur. Mais elle les baissa aussitôt. Dieu ! que cet homme était grand! De là-haut, il devait voir tout ce qui se passait en elle, comme on domine une place du sommet d'un clocher.

— Monsieur !... rnurmura-t-elle, toute honteuse, en essayant une révérence.

Mais l'oncle s'inclina et fit entendre le bourdon de sa voix mâle.

— Mademoiselle, prononça-t-il, on m'a dit que c'était vous qui aviez paré ce beau calvaire, et je vous adresse mes compliments les plus enthousiastes. C'est magnifique, c'est éblouissant!... Toutes ces fleurs répandues sur le sol vont parfumeries pieds des passantspendant une semaine, et l'abbé Kneipp ferait ici des cures miraculeuses. Pour ma part, je suis absolument enivré de parfums et il me semble que je prends un bain de printemps, que je fais un plongeon dans un lac de hs et de roses !

Nine fut un peu rassurée par ces paroles. Eh ! il n'était pas aussi terrible qu'il en avait Tair, l'examinateur!

Alors, elle ne craignit plus de poser sur lui ses yeux limpides, et un sourire discret, pénétrant comme un de ces jets de soleil qui percent le brouillard, vintle récompenser pour ces galants propos.

— Je suis très touchée par vos compliments, monsieur! murmura la voix de Nine, et je vous remercie beaucoup d'avoir voulu passer devant notre croix.

— Mais j'espère bien y repasser, mademoiselle! y repasser très. souvent ! Car nous sommes voisins et j'aime à croire que votre père me permettra de vous rendre bientôt votre visite.

AME FLEDRIE Hî>

La Ogure de Nine s'éclairait au son de ces phrases. Mais il était charmant, l'examinateur! Il semblait pétri de bonnes intentions à son endroit ; il se penchait de plus en plus vers elle et l'enveloppait de regards caressants, qui coulaient de ses yeux noirs comme des bandes de peluche.

— C'est le moment d'enlever le collet, se dit Nine en baissant la tète.

Mais elle ne sut comment s'y prendre. Personne n'avait encore dit qu'il faisait chaud ! Est-ce que Michel n'aurait pas dû venir à son aide ? Plusieurs fois, quand ce n'était pas nécessaire, ce collet s'était défait tout seul; mais il n'y avait pas de danger qu'il se défît à présent! Il tenait comme une cuirasse ! Aucun mouvement des épaules ne put le dégrafer.

Heureusement, le vent en souleva un coin, et les yeux noirs de M. de Saverne devinèrent qu'il y avait là-dessous des choses intéressantes.

— Il fait bien lourd! déclara-t-il avec conviction.

— Oh! oui ! dit aussitôt la jeune fille.

Et, de ses doigts rapides, elle défit les agrafes.

Il y eut un silence. Les yeux noirs tournèrent en rond, comme deux éperviers qui ont vu deux pigeonneaux au bord de la volière, et mademoiselle de Montberthier prit des tons de coquelicot. Oh ! ces yeux noirs!...

— Le vent est frais tout de même ! balbutia-telle en ramenantles coins du coUetsur sa poitrine.

Et elle se repentit d'avoir touché aux agrafes. C'était la faute de Michel aussi ! Pourquoi lui avait-il conseillé de mettre cette robe ? Oh ! si M. de Saverne allait la trouver trop coquette I

Mais elle fut vite rassurée ; les yeux noirs lui pardonnaient largement, la peluche coulait d'eux en bandes encore plus molles, et la voix de l'oncle prenait des douceurs de ronron.

De quoi parlait-elle donc cette voix? La jeune fdle ne le savait pas trop : elle était si troublée ! Et Toncle de Michel ne le savait peut-être pas davantage, car il semblait penser à tout autre chose en ronronnant.

« Heureux gaillard ! » devait-il dire toutes les fois qu'il se tournait vers son neveu.

Eh oui ! l'écrin était de son goût! Il avait bien vu que la petite boitait un brin. Mais bah ! c'était si peu de chose, un dandinement d'oiseau, un charme de plus peut-être !... « Heureux gaillard ! » se répétait-il en frisant ses moustaches de vieux chat.

Michel devina Tefifet produit sur son oncle et il envoya furtivement à son amie un regard qui signiflait : « Ça va ! ça va ! »

Et Nine devint radieuse alors.

— Je suis reçue ! aurait-elle voulu crier aux arbres, aux bons vieux arbres de la forêt.

Et elle se tint à quatre pour ne pas faire des cabrioles sur l'herbe.

— Mademoiselle, dit le vieux beau en redres-

sant sa colonne vertébrale, je garderai le plus charmant souvenir do cette matinée. Avez-vous un jour ?

— Non, monsieur, mais mon père doit arriver demain de Rouen et vous nous trouverez à la maison le jour qui vous plaira.

— Dans ce cas, mademoiselle, nous aurons l'honneur de nous présenter chez vous, aprèsdemain mercredi, à cinq heures.

— Bien, monsieur I à mercredi !

Elle tendit sa main au minotier, et sentit un doigt bien audacieux que se risquait par l'échancrure du gant, comme pour lui toucher la paume !

Mais elle ne retira pas sa main. Il fallait bien ménager l'oncle, pour qu'il fît le bonheur du neveu I

Les deux hommes s'en allèrent, en lui jetant deux regards également tendres, et Nine se dirigea vers le château, à travers les arbres, les bons arbres de sa forêt reconquise.

Soudain, dans l'avenue des hêtres, un souffle écarta de nouveau les coins de son collet.

— Ce n'est plus la peine, monsieur le vent, dit Ninette avec un sourire. Ça n'y fait rien, vous avez été gentil tout à l'heure !... Voilà pour vous !

Et elle envoya des baisers, à gauche et à droite, heureuse, oh ! tellement heureuse, que la tête lui en tournait!... Reçue I...

Mais elle se contint. Un étranger venait du château et descendait l'avenue, lentement, en examinant les futaies. Nine reconnut M. Caduret, le marchand de planches.

— Qu'est-ce qu'il veut, celui-là ? se demandât-elle avec méfiance.

Dès qu'il aperçut la jeune fille, M. Caduret fit passer un sourire de bonhomie sur sa face. Il se découvrit à dix pas :

— Bonjour, mademoiselle.

— Bonjour, monsieur Caduret.

— Je suis bien aise de vous rencontrer.

— Moi aussi, monsieur Caduret.

— Je suis allé chez vous, mais je n'ai trouvé personne. Il paraît que M. le comte est à Rouen?

— En effet, il est absent depuis quelques jours.

— Ça me contrarie beaucoup ! mademoiselle ! j'avais à lui demander un petit renseignement. Mais, peut-être, auriez-vous la complaisance de me le fournir vous-même ?

— Je suis à votre disposition, monsieur Caduret.

— Yoici, dit alors le bonhomme en s'approchant de Nine et en mettant une sourdine à sa voix. Vous savez sans doute, mademoiselle, que j'avais fait des propositions à M. le comte pour l'acquisition du château ?

— C'est vrai, j'ai entendu parler de cela, répondit la jeune fille en rougissant.

— C'est quand j'ai appris votre prochain dé-

part pour les colonies que je me suis permis de venir trouver monsieur votre père. Sans cela, croyez bien que je n'aurais jamais osé, moi, votre compatriote...

— Nous connaissons votre délicatesse, monsieur Caduret !

— Eh bien ! voilà ce qui se passe : monsieur le comte n'a pas fait de réponse formelle à ma proposition et il se trouve qu'un château va être vendu le 12 juin, par-devant le tribunal de Lisieux. Ce château est également entouré d'une forêt ; je l'ai visité, il me convient, et je m'en rendrai acquéreur à défaut du vôtre. J'aurais donc voulu savoir, mademoiselle, si je peux m'entendre tout de suite avec vous, ou si je dois profiter de l'occasion et acheter la propriété de Lisieux.

— Achetez la propriété de Lisieux, monsieur Caduret ! répondit Nine avec quelque fierté.

— Vous gardez le château ?

— Nous le gardons.

— Et la forêt ?

— La forêt aussi. Nous devions, à cause de ma santé, nous établir en Algérie ; mais je ne tousse plus, monsieur Caduret, et nous restons.

— Allons, tant mieux, mademoiselle!... Serviteur ! mes respects à monsieur le comte quand il reviendra !

— Adieu, monsieur Caduret 1

Le marchand de planches fît demi-tour et s'en alla, en jetant aux futaies un regard déçu.

— Il ne vous aura pas 1 dit Nine aux arbres quand l'étranger fut loin.

Et, de ses mains douces, elle caressa les troncs, en remontant l'avenue.

— Hou ! le vilain ! qui croyait faire des planches avec votre bois I Huez-le ! jetez-lui vos branches mortes dans le dosl II ne vous aura pas! C'est Michel qui sera votre maître!

Et Nine rentra vite au château, pour télégraphier la bonne nouvelle à son père.

Comme ils l'avaient promis, M. de Saverne et son neveu allèrent à Montberthier le mercredi suivant. Le comte était de retour. La présentation fut faite avec aisance. Le bel Armand ne pouvait être gêné dans aucune circonstance de la vie. Sa taille d'athlète et son bagout d'agent électoral lui permettaient de briller comme un phare sur le reste de l'humanité. C'était un de ces hommes qui, voyageant sur la ligne de l'Ouest, tutoient vers Asnières le monsieur qu'ils ne connaissaient pas à la gare Saint-Lazare et l'embrassent à Saint-Germain avant de descendre de voiture.

A sa première visite, il voulut acheter tous les blés de M. de Montberthier et proposa des leçons de photographie à mademoiselle Nine.

A la seconde — car il ne tarda guère à en faire une seconde — il imita Sarah Bernhardt dans la Dame aux Camélias^ et donna au maître

d'hôtel du château une recette pour préparer le macaroni.

Entre temps, il montrait à la jeune lille sa bague de Marie Stuart ou lui ofifrait le bras pour déûler devant les bois sculptés du comte.

Michel suivait à quatre pas, sans rien dire, ne sachant que faire de ses mains, ne trouvant jamais un mot à placer. Il était écrasé par son oncle, il avait l'air d'une ombre vaine à côté de lui. De temps en temps il remuait, toussait, donnait de la voix afin de prouver qu'il existait encore. Mais il arrivait difficilement à se faire voir, à se faire entendre. Le bel Armand semblait être seul dans ce château et sa puissante personnalité emplissait les salles, débordait dans les galeries, attirait tous les regards.

« Ah! ces jeunes gens d'aujourd'hui, ce qu'ils sont vieux ! » pensait-il en voyant le visage penaud de son secrétaire.

En revenant du château , ils échangeaient leurs impressions.

— Eh bien ! mon oncle, demandait Michel timidement, comment la trouvez-vous?

— Charmante 1

— Ce visage ?

— Délicieux!... Un Greuze.

— Et le sourire?

— Divin !... Un rayon de soleil à travers une rose thé.

— Et 1 écrin ?

— Exquis, récrin ! Et tu sais, à cet âge-là, ça ne peut qu'embellir !

— Bref, vous croyez que mademoiselle Nine est digne de préparer vos confitures?

— Certes !

— Alors, quand est-ce que vous demandez sa main?

— Hein ? sa main, petit ? Tu es bien pressé !

— Il y a de quoi, mon oncle !

— Pense donc, je la connais à peine !

— Qu'est-ce que ça fait? Je la connais, moi.

— Tu es un égoïste. Il n'y a pas que toi, galopin. Un mariage ne se bâcle pas en trois jours. J'ai besoin de revoir mademoiselle Nine, de l'observer, d'approfondir son caractère. Ces âmes de petites filles sont des puits obscurs : laissemoi sonder! Je veux que tu sois heureux, gamin ! et avant de te donner une femme, il me faut savoir si elle est capable de t'aimer toute la vie. Ne t'alarme pas, c'est pour toi que je travaille. Cette petite me plaît beaucoup d'ailleurs. C'est une perle, une véritable perle, et — soit dit entre nous, mon garçon — je ne te croyais pas destiné à faire de si belles conquêtes.

— Voyons, mon oncle !

— Oui, je sais ; tes cravates ont du style et tes pantalons vont à l'âme. Mais ton physique, hum! ton physique...

» Les épaules un peu étroites... Si, si I... je t'assure I Eh ! ce n'est pas ta faute ; ton pauvre

diable de père était comme ça. Tu manques de buste, mon cher. Ah ! si tu avais vu le mien, au camp de Châlons I

— Ne soupirez pas, mon oncle; il est encore très bien, votre buste.

— Tu trouves ?... Alors je n'ai pas l'air trop vanné auprès de cette petite ?... Non?

— Vous êtes parfait, pour un oncle.

— Pour un oncle ! grommelait le vieux beau en sabrant l'air avec sa canne.

Et il s'éloignait comme un chat qu'on caresse à rebrousse-poil.

Bientôt les deux familles se virent deux ou trois fois pap- semaine. On dîna les uns chez les autres. Les Montberthier montrèrent leur forêt à M. de Saverne, qui montra sa minoterie aux Montberthier. Puis, on courut ensemble à travers les campagnes voisines pour chercher les vieux meubles.

Voyant que le mariage de sa fille prenait une bonne tournure, le comte s'adonnait avec fureur à sa passion ; il ne parlait guère que de coffres, de bahuts, de pannetières, de lits à colonnes. 11 achetait comme s'il était rentré en possession de sa fortune, et Nine le laissait faire.

Elle lui avait tout expliqué dès le premier jour, elle lui avait dit qu'il ne s'agissait plus d'épouser ce veuf de cinquante ans qui s'appelait M. de Saverne, mais bien ce jeune homme qui s'appelait Michel Valin.

AME FLEURIE I2o

Mais cela n'avait pas d'importance pour le comte : que son gendre fût vieux ou jeune, il n'en avait cure ; l'essentiel était que ce gendre lui permît de payer ses dettes, de rester au château, de garder ses vieux bois et d'en acheter d'autres. Il eut donc les mêmes égards pour l'oncle et le neveu, et comme sa mémoire s'affaiblissait, il fut obligé quelquefois de redemander à Nine lequel des deux devait l'épouser !

D'autres que lui, d'ailleurs, auraient pu confondre. M. de Saverne était au moins aussi assidu que Michel auprès de la jeune fille ; il la suivait partout, était constamment son cavalier — prérogative des vieillards! disait-il avec un soupir — et lui prenait la taille pour la faire descendre de voiture.

— N'allez pas par là : il y a une fourmilière ! criait-il aux jeunes gens lorsqu'ils avaient pu se rejoindre par hasard et qu'ils essayaient de gagner un coin de taillis.

Michel s'étonnait de voir M. de Saverne si empressé autour de Nine et, parfois, le soir, il s'en plaignait discrètement :

— Vous êtes bien galant pour un oncle ! Est-ce que vous songeriez à me subtiliser ma fiancée ?

— Moi ?... protestait le veuf avec un geste rassurant. Oh ! gamin, pour qui me prends-tu?

— Alors pourquoi tournez-vous comme ça au tour d'elle ?

— Pour l'éprouver, pour voir si elle t'est fidèle, mon garçon !

— Hum I on peut aller loin avec ces expériences. . J'aime autant que vous n'éprouviez rien, mon oncle.

— Allons, allons, petit ! ne prends pas déjà cette mine de mari trompé ! Ça porte malheur !

Nine, elle, no regardait pas d'un si mauvais œil les galanteries de M. de Saverne.

« Dieu ! que ça va donc bien I se disait-elle. Vit-on jamais oncle plus gentil pour sa nièce? Il donnera les trois cent mille francs, c'est sûr ! »

Et, pour arriver plus vite à ce beau résultat, elle armait contre le vieux beau tout l'arsenal de ses séductions.

Elle portait des manches courtes, relevait souvent sa robe pour montrer son pied fin, citait même du Shakespeare, pour prouver qu'elle savait l'anglais.

Le bel Armand appréciait tout cela et, voulant démontrer sans doute qu'il ferait de son côté un oncle supérieur, il mettait des pantalons clairs, des gilets blancs, des cravates tendres.

Mais, sous ce rapport, il ne pouvait pas se mesurer avec son neveu; aussi voulut-il l'écraser par ailleurs. Il se rappela sa force au jeu de quilles et il en fit installer un dans son parc pour le plaisir de battre Michel sous les yeux de Nine. De même il s'amusait à montrer des noisettes ou des mûres sur des branches élevées, puis à les cueillir du

bout des doigts quand le jeune homme ne pouvait les attraper avec sa canne.

— Mon oncle, vous abusez. Demain, je vous défie à la course aux canards ! disait le neveu, qui avait eu un prix de natation.

Un soir, étant seuls à la villa, ils reparlèrent de Nine.

— Eh bien ! demandait Michel, avez-vous suffisamment étudié votre future nièce ? Est-elle toujours à votre goût?

— De plus en plus.

— Que pensez-vous du château?

— Il est superbe,

— La forêt ?

— Admirable.

— Trouvez-vous que ça vaille trois cent mille francs ?

— Comme un sou.

— Alors, à quand cette demande en mariage?...

Le front de l'oncle se plissa.

— Ne dirait-on pas que la fin du monde approche? Pourquoi tant de hâte, mon Dieu ?... Tu n'as que vingt-cinq ans : tu peux bien attendre quelques semaines!... Même, si tu veux mon opinion, je te trouve jeune pour te marier.

— Oh! mon oncle !

— Ça ne vaut rien de prendre femme à ton âge. Tu la tromperas, cette chère petite !

— Moi, la tromper? Je l'aime trop pour ça !

— Tant pis ! Il ne faut pas d'amour violent

dans le mariage; il faut une affection calme, continue, sérieuse... Toi, tu n'es pas sérieux.

— Si on peut dire !

— Vois-tu, ce qu'il faudrait à mademoiselle de Montberlhier, ce serait un homme d'un certain âge, qui eût du prestige, qui inspirât du respect... Combien as-tu eu de maîtresses ?

— Mais... je ne saisis pas le rapport.

— Sept ou huit, hein ? Peut-être es-tu allé jusqu'à la douzaine? C'est mince, mon enfant 1 On n'a pas d'autorité dans son ménage quand on a si peu vécu... Va donc chercher le courrier; j'entends le facteur qui frappe. Eh bien? qu'est-ce que vous attendez ?

Le ton de M. de Saverne devenait cassant. Depuis quelques jours, du reste, Michel avait eu l'occasion de sentir le directeur dans l'oncle. Au château, Armand disait quelquefois encore : « Mon neveu », mais il prononçait plus souvent : « Mon secrétaire ». Il se mettait à oublier le parent pour ne voir que l'homme à gages. Il l'obligeait, en présence des Montberthier, à toutes sortes de besognes dégradantes. Et Michel obéissait pour ne pas déplaire à l'oncle riche, à l'homme qui pouvait, d'un simple mot, faire le bonheur ou le malheur de Nine.

Pour la même raison, la jeune fille semblait tout pardonner au vieux despote ; elle acceptait encore son bras, souriait à ses mots d'esprit,

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écoutait son ronron avec déférence. Elle se laissait baiser la main, un jour; et, le lendemain, elle se laissait baiser le poignet. Le bel Armand prit l'habitude, peu à peu, de lui apporter des Heurs, des livres, des bonbons. Quand elle toussait, il arrivait avec des pastilles ; quand elle se plaignait de la chaleur, il allait ouvrir les fenêtres.

Il se sentait rajeunir : le régime de la forêt lui était excellent ; il éprouvait une poussée de sève, de ci, de là. Le soir, il menait Nine au piano, et lui déchiffrait les nouveaux opéras, en cambrant le buste.

Un jour, ses moustaches furent plus sombres : il devait se teindre. Michel se permit de le taquiner à ce propos ; mais il eut lieu de s'en repentir.

— Mon garçon, tu sais que mes meuniers de l'Oise me menacent d'une grève : prends donc l'express de cinq heures et tâche d'arranger ça!

— Mais, mon oncle, je dois dîner à Montberthieravec vous?

— Je t'excuserai. Prépare ta malle et emporte un peu de linge ; tu ne reviendras que lorsque tout sera calme.

Et Michel dut bien partir.

Comme il l'avait promis, M. de Saverne l'excusa auprès de Nine. Il eut pour cela des accents pénétrés. Puis, comme il est toujours malséant d'attrister son entourage, quel que soit le chagrin qu'on éprouve, il dîna d'excellent appétit et cita

les derniers calembours qui couraient le boulevard.

Il ne fut pas moins aimable le lendemain. Sous prétexte que la chasse ouvrait ce jour-là, il arriva au château, sanglé dans un complet de velours olive, qui lui permettait d'exhiber des mollets étonnants.

— Je n'ai rien pris ce matin, ma chère enfant, avoua-t-il en posant son fusil, mais je serai probablement plus heureux ce soir, si vous me permettez de faire avec vous le tour de la forêt.

Nine n'osa pas refuser. Elle partit avec lui et tâcha d'être irrésistible. L'occasion semblait propice pour en finir et décider M. de Saverne à faire sa demande. Il se laissait tirer l'oreille, le cher oncle, mais il serait bien forcé de s'exécuter un jour ou l'autre.

Le bel Armand fut très lyrique ce soir-là ; il cita des vers de Lamartine et lança des soupirs à l'adresse des feuilles mortes. Puis il parla de son secrétaire. Il déclara que c'était un excellent garçon, pas très fort, sans doute, mais dévoué comme un terre-neuve ; un employé modèle qui gagnait bien ses appointements. Aucun avenir, par exemple 1 trop apathique. Ça finirait souschef de bureau, avec des manches de lustrine et trois mille francs de rente.

A cinq heures du soir, comme il entraînait la jeune fille vers les sapins du pavillon d'hiver, il se trouva nez à nez avec Michel.

— Comment ? déjà revenu ? — s'écria- t-il avec une mauvaise humeur un peu trop apparente.

— Mais oui, mon oncle! — répondit joyeusement le jeune homme. — Oh! comme vous êtes beau!

— Et ces grévistes ?

— Ce n'était pas sérieux. Je les ai calmés en deux heures.

Mais le minotier ne pensa pas à le féliciter pour cet heureux résultat; et la peluche de ses yeux noirs se zébra d'éclairs.

Cependant Michel s'était tourné vers Nine et, comme cette première séparation lui avait paru cruelle, il se dédommageait sans façon, en posant deux baisers des plus tendres sur les joues de son amie.

Le vieil oncle verdit à rendre des points à son complet olive.

— Mon garçon, dit-il le lendemain à son neveu — je vais te confier une mission importante. Tu vas partir tout de suite pour Londres et y louer un nouvel entrepôt pour nos farines. Celui que nous avons me paraît trop humide. Cherchemoi quelque chose de bien sur les quais, et avant de traiter, envoie-moi le plan des bâtiments. Ensuite, tu visiteras les principales minoteries anglaises et tu te mettras au courant des progrès accomplis par nos voisins.

Michel pâht après avoir entendu ces paroles. Il regarda M. de Saverne et se sentit froid au cœur.

— Mon oncle, dit-il péniblement, je voudrais bien vous demander une chose?

— Parle, mon petit.

— Est-ce que vous m'aimez?

M. de Saverne releva brusquement la tête. Cette question semblait le surprendre.

— Mais oui, je t'aime, répondit-il d'une voix sourde. Peux-tu me demander cela, toi ! toi que j'ai élevé, toi que j'ai tiré de la misère ! Ingrat ! tu mériterais...

— Pardon, mon oncle, j'avais peur... Depuis quelques jours, je croyais...

— Que croyais-tu ? dit M. de Saverne avec hauteur.

Michel n'osa pas continuer. Il baissa la tête et balbutia :

— Pardon ! pardon d'avoir douté!... Vous savez comme j'aime Nine, n'est-ce pas? Vous savez comme nous avons besoin de vous, elle et moi ?

— Je ne vous oubhe pas ! répondit le directeur en fronçant les sourcils, et je compte faire votre bonheur à tous deux le plus tôt possible.

— Merci, mon oncle ! Je pars !

Michel alla faire ses adieux à Nine et prit le soir même le train pour Calais.

Le bel Armand ne perdit pas de temps cette semaine ; il arriva au château à neuf heures du matin et n'en repartit qu'à neuf heures du soir. Nine n'était pas trop triste. Michel lui avait rapporté les bonnes paroles de M. de Saverne ; elle s'imagina que le neveu n'avait été envoyé à Londres que pour permettre à l'oncle de faire sa demande en toute liberté. Aussi chaque soir, après le départ du veuf, allait-elle interroger son père :

— M. de Saverne vous a-t-il parlé de moi aujourd'hui?

Le comte baissait la tète, rassemblait ses souvenirs et répondait :

— Mais oui, je crois bien !

— Et que vous a-t-il dit, papa?

— Que tu étais charmante.

Mais cela ne semblait pas suffire à la jeune Ninette, et elle s'en retournait en tapant du pied.

Cependant le minotier redoublait de séduction ; il apportait de ses photographies, inondait ses moustaches à'impérial russe. Un jour il dit au comte, avec sa voix des dimanches et fêtes :

— Mon ciier Henri, j'ai déniché douze stalles du XVP qui ne sont pas trop mal ; permetlezmoi de vous les offrir.

Le lendemain, en effet, un charretier apporta au château douze stalles magnifiques, provenant d'une église bretonne en démolition. Sur le dossier de chacune était la figure d'un apôtre.

Le comte les reçut avec enthousiasme.

— Cher Armand ! dit-il d'une voix émue. Et les deux hommes s'embrassèrent.

Le père de Nine voulut placer les stalles dans la galerie-nord. Elles y feraient très bien. Et aussitôt, il se mit à mesurer les murs, à décrociier les tableaux, à pousser les coffres et les bahuts, de ses mains vibrantes.

Nine fut aussi enchantée que son père ; elle pensa que M. de Saverne préparait sa demande, et que ces bois sculptés jouaient le rôle d'ambassadeurs, de ces ambassadeurs que les rois ont coutume d'envoyer dans les villes oii ils veulent se faire bien accueillir.

Elle ne se trompait guère.

Le surlendemain, le minotier eut un ronron spécial qui faisait présager de gros événements. Il prit Nine à part, tandis que le comte bousculait ses stalles dans la galerie, et l'entraîna vers la forêt.

— Ma chère enfant — annonça-t-il, en se penchant vers elle comme un mât de goélette, un jour de forte brise — j'ai à vous parler de choses sérieuses.

Nine baissa la tête et cilla frénétiquement.

— Nous y voici ! se dit-elle.

M. de Saverne continua :

— Il y a trois mois que j'ai eu le bonheur de vous être présenté. Depuis lors, nous avons beaucoup vécu ensemble et, laissez-moi le dire en passant, je garderai un souvenir ineffaçable de ce bel été qui s'achève, de ces journées, si longues d'après les astronomes, si courtes d'après mon cœur, où j'ai appris à vous connaître et à vous chérir.

— L'exorde est charmant! pensa la jeune fille. Et pour que la péroraison fût du même style,

elle murmura :

— Moi aussi, monsieur de Saverne, je garderai un excellent souvenir de ces trois mois d'été.

— Puis-je le croire, ma chère Nine?

— Comment donc, monsieur?

— Alors, je ne vous déplais pas trop?

— Mais non !

— Vous me pardonnez d'avoir cinquante ans? d'avoir des cheveux gris ?

— Si je vous pardonne?... Mais vos cinquante ans et vos cheveux gris vous vont très bien, monsieur de Saverne, et vous auriez tort de vouloir être autrement.

— Êtes-vous sincère ?

— Tout ce qu'il y a de plus sincère.

— Alors, vous vous sentez capable de m'aimer un peu?

— Mais je vous aime déjà beaucoup !

— Comment l'entendez- vous?

— Comme vous l'entendez vous-même, je pense.

— Oh ! Nine, dit-il dans un soupir véhément qui fit croire à une branche d'aulne que le temps se mettait à Torage. Voici comment je l'entends, moi !

Et il baisa les cheveux de la jeune fille.

Elle recula, instinctivement, et ses yeux regardèrent M. de Saverne avec surprise. Qu'est-ce qu'il avait? Ce n'était plus de la peluche, mais des charbons qui tombaient de ces prunelles noires. Ohl quel drôle d'oncle !

— Nine — reprenait-il; et sa voix résonnait d'une manière insolite — j'ai beaucoup réfléchi depuis trois mois, et si j'ose maintenant mettre mon cœur à nu devant vous, c'est que je me sens capable de faire votre bonheur. Je suis trop ému pour en dire davantage. Peut-être serai-je plus courageux, ce soir, auprès de votre père. Dans tous les cas, retenez bien ceci : je ne reviendrai pas demain, ni après-demain, ni jamais, si vous ne me rappelez pas. Réfléchissez bien, ma chère enfant; prenez tout le temps nécessaire, ne cédez pas à un emballement passager, vous vous

en repentiriez peut-être. Si la décision que vous allez prendre m'est favorable, écrivez-moi ce seul mot : « Revenez ! » et vous me verrez accourir, bien reconnaissant, bien heureux, pour vous consacrer les quelques années qui me restent à vivre.

La jeune fille était extrêmement pâle. Elle s'attendait si peu à une péroraison de cette nature ! Elle ne put rien dire ; elle marcha, inconsciente, au milieu des arbres, en regardant toutes ciioses avec stupeur. M. de Saverne marchait encore à son côté. Derrière un if, à deux cents mètres du château, elle se sentit prendre les mains: l'oncle de Michel les baisait, de ses lèvres frémissantes. Elle ne les retira pas. Elle croyait vivre une existence irréelle, voir, entendre, éprouver des choses fantastiques, des choses fabuleuses qui ne pouvaient pas durer. Bientôt toutes ces fantasmagories s'écrouleraient sans doute, et Michel lui serait rendu ?

Elle arrivait au château. M. de Saverne la quitta. Il dut monter à la galerie oii le comte rangeait les stalles.

Nine entra dans son appartement et alla tomber sur une chaise. Elle resta là près d'une heure. Un frisson progressif s'était emparé de ses membres, son cœur s'était mis à battre plus fort, ses poumons à respirer plus vite.

— Non, j'ai mal compris 1 Ça ne se peut pas î se disait-elle par moments, en pressant son front dans ses mains.

Pourquoi M. de Saverne serait-il amoureux d'elle? Pourquoi songerait-il à l'épouser? N'avaitil pas prononcé le mot de bonheur? Oui, oui, elle s'en souvenait: il avait promis de la rendre heureuse, de lui consacrer sa vie ; et il n'était pas assez niais sans doute pour se figurer qu'elle pouvait être heureuse sans Michel, qu'elle pouvait vivre sans Michel? Non, ce devait être pour lui faire épouser son neveu,, qu'il avait dit tout cela, et s'il la demandait en mariage en ce moment dans la galerie voisine, ce n'était pas pour son propre compte, ah ! mais non ! il faudrait voir!... Certes, il était fat, très fat, l'homme au complet olive, mais pas assez pour croire qu'on s'était laissé embobiner par sa peluche I Ce ne serait pas de la fatuité, cela, mais de la folie. Comment ? un homme de cinquante ans ? un veuf ? Allons donc !

Et pourtant, cet homme de cinquante ans, ce veuf, elle aurait été ravie de l'épouser naguère. Pour devenir sa femme, elle avait prié, elle avait appelé à son aide les arbres et les étoiles ! Mais elle ne savait pas ce qu'elle faisait alors ; elle ne savait pas ce que c'est qu'aimer, qu'aimer un homme jeune et qui vous aime 1 Oh! la forêt! la pauvre forêt avec toutes ses fleurs, la vieille maison avec tous ses souvenirs, qu'était cela, maintenant? Bien peu de chose ! Un joli cadre à son amour, et rien de plus; de charmants objets qu'on pourrait admirer encore au bras de Michel,

mais qui, sans lui, deviendraient inutiles, affreux, haïssables. Oh ! le- bon, le beau, l'adoré Michel ! Si c'était vrai pourtant que ce vieillard l'eût envoyé en Angleterre pour prendre sa place ! Le misérable !...

Nine se leva, marcha vers la porte, voulut pénétrer dans cette longue salle oii deux hommes devaient décider de sa vie ; mais, ayant entendu la voix de M. de Saverne à travers les murs, elle eut peur et s'arrêta.

Au crépuscule seulement, au crépuscule, quand nulle voix ne résonna plus dans cette aile du château, elle eut le courage d'avancer. Elle traversa deux chambres obscures, arriva devant l'escalier nord et poussa doucement une porte.

Une vive lumière frappa ses yeux. Les trois lustres delà galerie étaient allumés et, immobile sur un fauteuil, le comte regardait ses bois : ses coffres, ses bahuts, ses stalles surtout, ses douze stalles consacrées aux douze apôtres et dont les sculptures sombres, polies par l'usure, montraient de pâles reflets, çà et là, sous la grande clarté qui tombait du plafond.

Nine poussa un cri d'étonnement et le vieillard tressaillit. Il se leva aussitôt et ses pommettes rougirent comme celles d'un enfant pris en faute.

— Pardonne-moi, balbutia-t-il, je voulais tant les voir aux lumières avant de descendre! Je n'ai pu résister à la tentation, N'est-ce pas qu'elles sont admirables? Armand a trouvé là douze mer-

veilles. Regarde celle de saint Jean, c'est un chef-d'œuvre. Ils n'ont rien à Cluny qui vaille ça I rien ! J'ai envie de coucher ici cette nuit, et d'y rester demain, et toujours, à les contempler jusqu'à ce que les yeux me tombent !... Embrassemoi, fillette 1 C'est ici que je ferai danser, le soir de la noce !

Mademoiselle de Montberthier tressaillit.

— De quelle noce? demanda-t-elle d'une voix craintive.

— Mais de la tienne, Ninon 1

— M. de Saverne vous a donc parlé?

— Mais, oui! tu ne savais pas?... Je croyais qu'il t'avait prévenue! Rassure-toi, fillette! Il s'est exécuté!

— Il m'a demandée en mariage?

— Parfaitement.

— Pour M. Michel?

— Ah ! non I pour lui-même !

Nine posa les mains sur son cœur, comme si elle y avait reçu un coup de couteau.

— Et vous avez consenti ? dit-elle en fixant sur son père ses regards anxieux.

— Si j'ai consenti? avec enthousiasme!

— Mais je ne l'aime pas ! C'est M. Michel que j'aime!

— M. Michel?... — murmura le comte — ah ! oui! le jeune homme!... Mais il n'a pas le sou ! il n'aura jamais rien !

— Qui vous a dit ça?

— M. de Saverne. Tandis que lui, il a trois millions; j'ai vu les preuves. Et il en aura davantage; ses affaires vont très bien. D'ailleurs, il t'adore.

— Qu'est-ce que ça me fait? Je le déteste, moi!

— Bah! tu l'aimeras, fillette! tu l'aimeras, j'en suis sur; il est si bon, si dévoué, si généreux! Il rachète le château, il rachète la forêt; c'est entendu. Il t'aime tant! Il se mettrait en quatre pour nous faire plaisir. Mais je lui ménage un cadeau de mon goût. Je connais un lit superbe, sculpté par Jean Goujon en 1560. Il est en Belgique; je l'ai vu l'an dernier à Anvers. Ce sera votre lit de noces, fillette, ou je veux être pendu!

Mais Nine n'entendait pas. Cette nouvelle l'avait étourdie. Elle ne pouvait donc plus en douter; M. de Saverne voulait l'épouser, maintenant qu'elle ne voulait plus de lui. C'était jouer de malheur, vraiment!

Elle s'en alla, tout à coup, sans rien dire. Elle laissa le comte au milieu de ses bois sculptés et regagna son appartement pour y rager à son aise.

Elle refusa de dîner ce soir-là; elle était trop énervée, elle aurait cassé les assiettes. Comment? lorsqu'elle avait essayé de se faire aimer par un vieux, elle n'avait réussi qu'à tourner la tête à un jeune; et puis tout ce qu'elle avait fait pour épouser ce jeune n'avait servi qu'à préparer

son mariage avec le vieux? On n'est pas sotte à ce point. Elle se serait battue!... Oh! le corsage! le maudit corsage ajusté !

— Attends un peu! dit Nine en se dirigeant vers le placard où elle pendait ses robes. Tiens ! tiens ! tiens ! tu ne me feras plus commettre de bêtises, toi!

Elle déchira l'innocente étoffe avec ses ongles. Elle était furieuse. Elle pensait :

« Le ciel me punit aussi! Je voulais tant l'épouser ce vieux, quand je ne connaissais pas le jeune ! J'ai tant prié Dieu pour ça! Il m'exauce, voilà tout, Et'je suis bien attrapée, maintenant! »

Elle se souvint qu'un soir, étant à sa fenêtre, elle avait dit, pendant qu'une étoile filante décrivait sa courbe lumineuse : « Je veux que M. de Saverne m'épouse ! » Et voilà : le vœu s'accomplissait malgré elle. C'était décrété, là-haut!

Elle se rapprocha d'une fenêtre et regarda de nouveau le ciel. Eh ! qui sait! si elle pouvait dire, pendant l'évolution d'une autre étoile filante : « Je veux que Michel m'épouse ! » peut-être ce deuxième souhait abolirait-il le premier?

Un peu calmée par cette réflexion, la jeune Nine chercha des étoiles.

Mais il n'y en avait aucune! Le ciel était couvert cette nuit-là. Les astres ne voulaient pas recevoir de contre-ordre sans doute! Ils tenaient à réaliser, de gré ou de force, le vœu qu'ils avaient entendu.

— Ail I mais non ! s'écria Nine, je n'épouserai pas cet oncle I je m'en moque un peu des étoiles 1 Nous allons voir 1

Elle prit une feuille de papier, et d'une main fébrile, écrivit ces mots :

« Si vous m aimez ^ revenez tout de suite. Situation grave. »

Le lendemain matin, à sept heures, mademoiselle de Montberthieralla elle-même au télégraphe et y laissa cette dépêche pour M. Michel.

A Londres, où il était arrivé depuis quatre jours, le secrétaire de M. de Saverne cherchait avec conviction des magasins à louer. Il avait pris sa mission au sérieux. Comment aurait-il douté de son oncle? N'avait-il pas reçu de lui une promesse formelle? « Je ne vous oublie pas ; je ferai votre bonheur à tous deux. » Armand lui avait répondu cela d'un air sincère ; et généralement, quand il parlait ainsi, on pouvait le croire.

Michel battait donc le pavé de Londres avec confiance, et il préparait déjà son itinéraire à travers les grandes villes d'outre-Manche pour inspecter les principales minoteries.

Chaque soir, il écrivait à Nine. Il lui disait, avec des phrases tendres, tout ce qu'il avait fait^ tout ce qu'il avait vu, et chacune de ses lettres se terminait par un « à bientôt ! » énorme, tracé d'une plume impétueuse, et suivi d'une foule de

petits points qui exprimaient les plus vives impatiences.

Le télégramme de son amie le bouleversa. Que se passait-il donc? Pourquoi fallait-il rentrer si vite? Une douleur sourde qu'il sentit à son cœur lui fit soupçonner la vérité : monsieur de Sa verne devait trahir ses promesses.

— Canaille! si j'étais sûr!... grommela le jeune homme en jetant ses vêtements et son linge dans la malle.

Et il partit aussitôt.

Il fut à Saint-Amand à trois heures de l'aprèsmidi.

Comme il tenait à voir Nine avant M. de Saverne, il loua une voiture et se fit conduire directement à Montberthier.

Le ciel était gris ; le vent soufflait avec force. En approchant de la forêt, Michel se sentait plus nerveux. Les chevaux montèrent la côte, arrivèrent au plateau où le château de briques apparaît, au loin, sur son monticule, puis ils descendirent dans la vallée vaporeuse.

Parvenue au ruisseau qui sert de limite au domaine de Montberthier, la voiture s'arrêta.

— Monsieur ? demanda le postillon en se tournant vers Michel, n'est-ce pas vous qu'on appelle?

Le jeune homme mit sa tête à la portière et vit une jeune fille qui accourait.

— Nine ! s'écria-t-il.

Mademoiselle de Montberihier était venue à sa rencontre jusqu'à l'extrémité de la forêt.

Il descendit promptement, pria le postillon d'attendre sur la route et rejoignit son amie.

— Oh! Nine, répéta-t-il enserrant la jeune fille sur son cœur, qu'y a-t-il donc? que signifie ce télégramme?

— Venez, dit-elle.

Et de ses frêles bras, de ses jolis bras qui tremblaient de bonheur, elle l'entraîna vers la forêt.

— Ohl vous m'aimez bien, mademoiselle Nine. Vous m'aimez bien, je le sens ! dit-il avec émotion, et quelle que soit la nouvelle que vous ayez à m'apprendre, je suis encore heureux.

— Moi aussi, je suis heureuse, balbutia-t-elle en laissant tomber des larmes de ses yeux clairs, mais j'ai bien peur que ça ne dure pas. Embrassez-moi encore, pressez-moi fort, prenez-moi toute avec vous, pour qu'on ne puisse plus nous séparer, car on va essayer de nous séparer, monsieur Michel !

— Qui donc? demanda-t il en pâlissant. Mon oncle, n'est-ce pas?

— Oui, votre oncle. Et peut-être mon père aussi...

Alors, en fermant les yeux, en sanglotant de honte, comme si elle avait avoué une mauvaise action, Nine raconta l'amour qu'elle venait d'inspirer à M. de Saverne. Elle ne cacha rien ; elle parla des promenades en forêt, de la déclaration

inattendue, de la demande en mariage qui en était résultée. Elle rapporta également la façon dont son père avait reçu la chose, elle répéta les paroles philosophiques qu'on lui avait répondues ; « Bah ! tu l'aimeras ! » Et alors ses bras tremblants se renouèrent au cou du jeune homme :

— Non, je ne l'aimerai pas, monsieur Michel ! Je ne laimerai jamais, je le jure I Je n'aimerai que vous, je ne vivrai pas sans vous I Tant pis I il ne fallait pas me gâter 1 Oh ! il y a six mois, l'amour de votre oncle m'aurait suffi, bien sûr ! mais, à présent, monsieur Michel, à présent que je vous connais, que vous m'avez embrassée, il me semble que je tomberais morte si j'étais embrassée par un autre homme. N'est-ce pas que vous voulez bien que je vous aime toujours, toujours ? n'est-ce pas que vous n'abandonnerez point votre pauvre Ninon ?

Et ce disant, elle penchait la tète sur l'épaule de son ami, et refermait ses paupières pour qu'il y mît un nouveau baiser.

Michel était profondément remué par ces paroles ; la tendresse de Nine lui embaumait le cœur comme une fleur inconnue. Peut-être les filles ordinaires, douées de toutes les perfections et habituées au bonheur, sont-elles incapables de ces amours profondes. Mais mademoiselle de Monlberthier — qui, pendant si longtemps s'était crue laide, qu'une tare physique avait placée de bonne heure dans la catégorie des réprouvées et

des tristes — mademoiselle de Montberthier trouvait des cris exceptionnels pour exprimer les joies dont elle se jugeait indigne, et sa figure s'extasiait sous les baisers de son ami comme celle d'un damné qui verrait s'ouvrir les portes du ciel.

— Oh 1 moi non plus, je n'aimerai jamais que vous 1 disait le jeune homme en frémissant à côté d'elle ; et pour vous obtenir, pour vous garder toute ma vie, je me sens fort, je me sens capable de grandes choses. Allons trouver votre père, mademoiselle Nine, disons-lui tout, montrons-lui comment nous nous aimons et nous le toucherons peut-être !

— Tout de suite ! venez ! s'écria la jeune fille en lui prenant le bras.

— Oh ! s'il m'acceptait pour gendre, malgré ma pauvreté ! Je serais si heureux que la fortune viendrait rapidement à moi, j'en suis sûr. Elle ne devrait pas bouder à ceux qui s'épousent par amour. Mon oncle me mettra sans doute à la porte, il me déshéritera : qu'est-ce que cela me fait? Je travaillerai, j'aurai du courage ; à côté de vous tous les efforts me seront faciles, et il me semble qu'ils seront tous fructueux. Nous irons en Angleterre ; je crois que je me débrouillerais vite dans ce pays. On y est moins routinier qu'en France, et un homme de bonne volonté peut encore y faire son chemin. Oui, Nine, nous irons en Angleterre, nous y travaillerons jusqu'à qua-

rante ans, et quand nous serons riches, nous reviendrons vieillir ici, dans votre forêt, sous ces beaux arbres qui sont un peu la cause de notre amour. Oh ! si votre père voulait !

— Il voudra ! lui répondit Nine, que ces paroles grisaient. Il voudra I faisons vite ! il doit être chez lui.

Ils hâtèrent le pas, à travers la forêt jaunie, dont les feuilles tombaient, silencieusement, au vent d'automne. En quelques minutes, ils arrivèrent au château.

— Où est monsieur? demanda Nine à la lingère.

— Dans la chambre verte, mademoiselle.

Ils montèrent tous deux. La chambre verte se trouvait au premier ; c'était l'une des plus vastes de la maison. Dès qu'ils furent dans l'escalier, ils entendirent des coups de marteau qui ébranlaient les murs.

— Qu'est-ce qu'il fait encore? se demanda la jeune fille.

Elle aperçut un ouvrier en blouse blanche, sur le palier. Alors elle fit entrer Michel dans un salon voisin, puis elle se dirigea vers la chambre verte.

Mais cette chambre n'était plus verte que de nom. Le comte avait enlevé l'étoffe qui couvrait les murs et il faisait clouer, à la place, de sombres boiseries qu'il venait d'enlever à un vestibule.

En voyant arriver Nine, son visage s'illumina.

ISO AME FLEURIE

— Je travaille pour toi, fillette ! Comment trouves-tu la chambre avec ces boiseries ? N'est-ce pas que ça va mieux? Le lit de Jean Goujon fera très bien au milieu de tout ça. Je vais mettre une cheminée Renaissance. On doit en vendre une la semaine prochaine à Ihôtel Drouot. A la rigueur, je pourrais mettre celle de la petite salle à manger. Mais tu as eu tort de venir ce soir ; lu aurais dû attendre que ce fût fini. Tu auras une chambre de reine, fillette! Je crois qu'elle sera du goût d'Armand. Ne lui en parle pas, surtout : je veux lui faire la surprise I

Le comte disait tout cela d"un air tranquille, comme si ce mariage était irrévocable, était imminent et naturel. Cette belle sérénité révolta la jeune fille.

— Venez par ici ! — dit elle à son père — il y a un visiteur qui désire vous parler.

Mais le comte leva ses bras au plafond,

— Un visiteur ? Qu'est-ce qu'il me veut ? Je n'y suis pas... J'ai des tas de choses à faire. Pense donc, il faut que les boiseries soient posées avant mon départ pour la Belgique, et j'ai peur que ce lit ne m'échappe. Je compte partir demain matin... Qu'on dise que je suis sorti !

— C'est quelqu'un que vous devez recevoir, papa.

— Qui donc ?

— Vous allez voir.

— Ce n'est pas ton fiancé, je suppose ?

Elle prit le comte par la main et l'entraîna.

— Pardon, c'est mon Oancé ! lui dit-elle à voix basse, pour que les ouvriers n'entendissent point. C'est mon véritable fiancé, papa, et vous allez écouter ce qu'il va vous dire ! Venez par ici, il vous attend.

M. de Montbertiiier ne comprit pas la signification de ces paroles, et croyant trouver M. de Saverne, il suivit Nine avec docilité.

Il ne put réprimer un geste de déception en apercevant M. Vafin.

— Qu'est-ce que tu racontais ? demanda-t-il à sa fille.

Elle répondit, d'une voix claire :

— Je raconte que voici mon fiancé, M. Michel Valin, le seul homme que j'aime et que je veuille accepter pour mari. Pardonnez-moi cette entrée en matière un peu brusque; il y avait un malentendu entre nous, j'ai hâte de le dissiper. A présent, M. Valin, qui m'aime comme je l'aime, va me demander en mariage et vous ferez bon accueil à sa demande, papa, si vous avez un peu d'affection pour votre fille, si vous ne voulez pas qu'elle meure de chagrin !... Ayez confiance, monsieur Michel ! mon père est un homme de cœur, il aura pitié de nous, il ne voudra pas que nous soyons malheureux par sa faute, je le sais bien !

Michel était fort pâle. Il se tenait debout devant Je comte et n'osait pas lever les yeux. De

iS2 AME FLEURIE

son côté, le père de Nine éprouvait quelque gêne.

Il ne s'attendait pas du tout à une scène de cette nature, et sa contenance était difficile devant une requête aussi pressante. Il eut un regard de reproche pour sa fille.

— Monsieur, dit-il, je regrette beaucoup de n'avoir pas connu vos sentiments un peu plus tôt. Vous aimez donc Nine ?

— Oh! oui, monsieur le comte! répondit Michel avec l'humilité d'un écolier.

— Et vous voudriez l'épouser?

— Ce serait mon plus grand bonheur.

— Quel âge avez- vous?

— Vingt-cinq ans.

— Vous êtes orphelin, je crois ?

— Oui, monsieur.

— C'est grand dommage. Il me semble que, si vous aviez eu un père ou simplement un conseiller un peu sérieux, il vous aurait détourné de votre projet.

— Pourquoi donc? demanda Michel avec surprise.

— Mais, monsieur, parce que ma fille est habituée à dépenser quarante mille francs par an et qu'il est dangereux de l'épouser si on ne peut pas lui garantir ce revenu. Avez-vous quarante mille francs à lui donner par an ? Toute la question est là.

— A ce compte, avoua Michel, je suis bien té-

méraire de solliciter la main de mademoiselle votre fille. Mais je la croyais moins exigeante.

— Moi I s'écria Nine avec bravoure, qu'est-ce que je ferais de quarante mille francs de renie, mon Dieu? Pourvu que j'aie des radis et du beurre !

— Tu oublies le sel ! lui dit le comte avec un sourire amer.

Et, se tournant de nouveau vers Michel, il reprit :

— Monsieur, je savais que ma fille avait un penchant pour vous, et je confesse que je ne le voyais pas d'un mauvais œil. Vous m'êtes fort sympathique, vous avez l'air d'un brave garçon et je croyais fermement que vous seriez bientôt mon gendre. Mais la situation a changé depuis trois mois. On m'avait dit d'abord que votre oncle s'intéressait à vous, et j'ai appris récemment qu'il fallait renoncer à cette espérance. Je pouvais donner ma fille à l'héritier de M. de Saverne, mais je serais fou si je l'accordais à un garçon sans fortune, qui risque même d'être bientôt sans emploi — car je ne dois pas vous cacher, monsieur, que votre oncle sera impitoyable si vous contrecarrez ses desseins ; il m'a fait ses confidences là-dessus ; et, croyez-moi, il serait périlleux de le braver. Vous savez sans doute qu'il est également amoureux de ma fille et que ses sentiments sont aussi légitimes que les vôtres. Tout le bonheur que vous pouvez pro-

ibi AME FLEURIE

mettre à Nine, il le promet à son tour, et j'ajoute qu'il a plus de chances que vous de le réaliser. Pardonnez- moi d'être franc, cher monsieur! Je sais le chagrin que je vous cause ; mais vous n'attendiez pas d'un père qu'il compromît l'avenir de son enfant. La vie a des exigences. Si j'avais été riche, j'aurais pu me payer un gendre sans fortune ; mais malheureusement, je dois compter moi aussi, je dois prévoir, je dois ouvrir les yeux pour ceux qui sont aveugles ; et vous l'êtes tous les deux, aveugles, en ce moment ! Dans dix ans d'ici, vous me remercierez l'un et Tautre, si je vis encore ; vous me remercierez d'avoir été inflexible, et vous comprendrez que j'aurai fait votre bonheur en ayant l'air de m'y opposer.

Michel baissait la tête. Nine sanglotait en cachant son visage dans ses mains. Le comte s'approcha d'elle, et d'une voix douce, en lui passant un bras autour du cou, il dit :

— Voyons, fillette ! tu le sais bien, toi, que ce mariage est impossible !

Non, elle ne le savait pas! Elle avait oublié les dettes, elle ne pensait plus aux trois cent mille francs nécessaires pour garder la forêt et le château, pour sauvegarder Thonneur des Montberthier. Elle ne savait qu'une chose : qu'elle aimait M. Michel et que, pour être unie à lui, elle était capable de toutes les incorrections, de toutes les folies.

— Vous ne voulez pas ? — dit-elle à son père

en relevant le front — eh bien l nous nous épouserons quand même !

— Fillette ! gronda le comte.

— Nous nous épouserons quand même ! Vous aurez beau agréer M. de Saverne, préparer la noce, faire publier les bans, je répondrai 7ion, à la mairie, quand on me demandera si je veux être sa femme ! je répondrai non toujours et partout ! Et puisque vous voulez du scandale, vous en aurez, papa !... Oh! pardon! je ne devrais pas vous parler ainsi, je le sais, mais j'aime tant M. Michel I je suis tellement sûre d'être heureuse avec lui, d'être malheureuse sans lui ! Vous voulez donc me tuer, papa? Vous voulez donc me tuer, moi votre seule fille, moi qui vous aimais tant ? Oh I ayez un peu de pitié si vous n'avez plus d'affection !

— C'est toi qui n'as pas de pitié ! s'écria le comte avec colère. Tu dis que je te tue si je ne te permets pas d'épouser M. Valin? Et toi, que ferais-tu de moi en l'épousaut? As-tu pensé à cela? Égoïste! Tiens, tu n'as pas de cœur et, qui plus est, tu n'as pas de dignité. Il n'y a pas que l'amour en ce monde, il y a le devoir, il y a l'honneur, il y a l'orgueil à défaut d'autre chose. Je ne croyais pas que ma fille eût un sang si vil dans les veines !

Le comte de Montberthier tremblait. 11 se tourna vers Michel et ajouta :

— Je vous prie de vous retirer, monsieur ! Vous nous avez déjà trop entendus. De tout ceci

ne retenez que deux choses : c'est que j'ai pour vous la plus grande estime, et que si je vous refuse ma fille, ce sont les circonstances actuelles qui m'y forcent. Allez trouver M. de Saverne ; tâchez de faire la paix avec lui. C'est entre vous deux que réside la querelle. Moi, je ne suis qu'un témoin. A l'homme qui me paraîtra susceptible d'apporter dans ma maison le plus de joie, le plus d'honneur, je tendrai impartialement la main. Ce n'est pas vous en ce moment : ne m'en rendez pas responsable. Mais si, par hasard, la situation se modifie en votre faveur, j'en serai très heureux, et vous pourrez compter sur moi.

— Merci, monsieur ! dit Michel en relevant la tête. Je comprends et j'admets votre résistance. A présent la pauvreté est une tache comme une autre. Mais puisque le seul moyen d'obtenir mademoiselle Nine est d'être riche, je vais tâcher d'avoir la richesse. Je ne voulais plus rien demander à mon oncle, je trouvais indigne de moi d'implorer la pitié d'un rival : j'irai pourtant, puisqu'il le faut ! j'irai me jeter aux pieds de M. de Saverne et je ferai, pour le fléchir, tout ce qu'un homme peut tenter lorsqu'il est amoureux ! Peut-être réussi rai-je ! peut-être renoncera-t-il à son projet, et me donnera-t-il enfin l'argent nécessaire pour être le gendre de M. de Montberlhier !... A bientôt, mademoiselle! Quoi qu'il arrive, soyez sûre que je ne vous oublierai jamais ! »

La jeune fille fondait en larmes.

— Quand reviendrez-vous ? — lui demandât-elle.

— Dès que j'aurai un résultat. Je compte voir mon oncle ce soir : demain matin peut-être, demain soir au plus lard, je vous dirai l'accueil que j'aurai reçu.

— Bonne chance ! souhaita le comte en lui tendant la main. Tous mes vœux sont pour vous !

Il avait l'air sincère, et Michel en fut ravi.

Il n'osa pas embrasser mademoiselle Nine devant le comte. Il lui serra tendrement les doigts, lui jeta un regard éperdu de ses prunelles humides, et partit, à grands pas, impatient de lutter, les nerfs tendus pour cet effort définitif.

— Oh t je l'épouserai ! se dit-il, en descendant les escaliers quatre à quatre — je l'épouserai, je rentrerai dans ce château au son des cloches de Monlberthier, avec la châtelaine à mon bras !

Il sortit, traversa la cour, s'engagea dans le parc. Quand il fut dans la forêt, il tourna la tête et aperçut mademoiselle Nine à une fenêtre de son appartement. Penchée vers lui, elle envoyait des baisers, à deux mains, par-dessus les arbres. Et ces mains-là semblaient lui jeter de l'espérance, lui jeter de la force, lui donner le pouvoir de vaincre, magnétiquement, dans leurs passes impérieuses.

— Je l'épouserai ! répéta Michel, en s'enfonçant dans la forêt jaunie.

Les arbres aussi, avec les gestes vagues de leurs branches, paraissaient l'encourager, le pousser à la lutte, lui promettre la victoire. Il revit le chêne creux, l'acacia de Nino, la croix de bois ; et, de tous ces objets, lui venaient des souvenirs stimulanls, des ordres formels d'arracher la jeune fille à M. de Saverne.

— Pourquoi ne réussirais-je pas? se demandait-il en frappant le sol de ses pieds vibrants. Je suis jeune : mon oncle est vieux ; scientifiquement, je dois le terrasser au moral comme au physique. Il s'agit de bien diriger l'assaut et de le soutenir avec opiniâtreté. Je n'ai qu'à vouloir longtemps, qu'à vouloir toujours. Il me faudra parler, raisonner, supplier, une heure, un jour, une semaine, jusqu'à ce que mon contradicteur épuisé se rende. On verra qui cédera le premier de nous deux ! A son âge, un homme est incapable d'une longue résistance. D'ailleurs, son amour pour Nine doit être peu profond : caprice de vieillard ! un tour de Paris lui changera les idées. Je le mènerai au Moulin-Rouge et ça suffira.

A travers les arbres roux qui lui jetaient leurs feuilles, il sentait encore les baisers de Nine, les baisers innombrables, les baisers pressants, dirigés vers lui par deux mains souveraines comme celles des fées. Et confiant, il remonta dans la voiture pour aller trouver son oncle.

Michel se trompait. Ce n'était pas un simple caprice de vieillard que M. de Saverne éprouvait pour mademoiselle de Montberlhier, c'était bel et bien de l'amour, du vrai, de celui qui entre dans le cœur comme un hameçon et qui n'en sort qu'en le déchirant.

Nine ne pouvait guère en inspirer d'autre. Sa beauté n'était pas assez resplendissante pour faire éclore autour d'elle de ces passions de surface qui s'en vont aussi vite qu'elles arrivent. On était long à sentir son charme, mais quand on l'aimait ce n'était pas à moitié.

Si elle avait tourné la tête à deux hommes dans l'espace de trois mois, ce n'était pas seulement par son propre mérite. Les circonstances l'avaient fort aidée. La foret et la solitude sont de grandes inspiratrices d'amour.

Prenez un homme quelconque, faites-le promener sous les arbres à côté d'une femme égale-

ment quelconque ; isolez ce couple, pendant quelques semaines, du reste de l'humanité, et soyez certain que l'homme ne tardera pas à désirer la femme, même quand elle serait laide.

C'était un peu la double aventure du neveu et de l'oncle. Pendant plusieurs semaines, ni l'un ni l'autre n'avaient guère vu que Nine : il eût été bien surprenant qu'ils ne l'eussent pas convoitée avec une ardeur égale.

Malgré ses cinquante ans, Armand de Saverne n'avait pas encore trouvé la paix du cœur. C'était une nature fort généreuse. Certains yeux de femme produisaient sur lui l'eflfet de ces banderilles que les matadors espagnols plantent dans le cou des bêtes pour les énerver. Après une promenade sur le boulevard ou au Bois, le bel Armand était tout meurtri, comme un « toro » à la fin de sa course.

Les yeux de la jeune Ninette, quelque inoffensifs qu'ils voulussent être à son endroit, ne le piquèrent pas moins, et comme la demoiselle n'était pas de celles qu'on prend sans l'assistance de M. le maire, il n'avait pas hésité à demander sa main.

Il avait fait un mariage d'argent dans sa jeunesse ; il pouvait bien se permettre, à présent, un mariage d'amour. On lui pardonnerait le premier en apprenant le second, à moins qu'on ne lui reprochât les deux.

Puis il n'y avait pas que la demoiselle, il y

avait le château ; celui-là valait bien également qu'on fît une folie. Et s'il est vrai que l'homme finit par donner à la nature ce qu'il ne peut plus donner à la femme, le minotier aurait l'avantage de flirter avec une belle forêt, le jour où Nine le laisserait plus froid.

Son neveu le gênait bien un peu, dans cette petite combinaison, car il n'était sans doute pas très loyal d'enlever à ce brave garçon une jeune fille qu'il avait découverte. Mais on s'arrange toujours avec un pauvre — telle était du moins l'opinion du millionnaire — et il attendait Michel de pied ferme.

Par exemple, il ne l'attendait pas si tôt. Et, ce soir-là, quand il vit arriver, devant sa maison de Saint-Amand, une voiture de place portant son secrétaire, il fut légèrement décontenancé.

« Est-ce qu'on l'aurait prévenu ? » se demandat-il en blêmissant.

D'une main fébrile, Armand rangea quelques papiers sur son bureau, puis, les sourcils froncés, il attendit.

Michel ne tarda pas à paraître. Il était fort pâle et deux flammes insolites brillaient dans ses yeux.

Du premier regard, M. de Saverne comprit que son neveu savait tout. Il était donc inutile de feindre, et il fallait hâter l'explication au lieu de l'éluder.

— On t'a télégraphié? interrogea-t-il d'une voix brève.

i62 AME FLEURIE

— Oui, mon oncle.

— On t'a dit que j'avais demandé mademoiselle de Montberthier en mariage ?

— On me l'a dit.

— Tant mieux, mon garçon! Je n'aurai pas la peine de te l'annoncer moi-même.

Et, croisant ses mains derrière le dos, le veuf marcha dans son cabinet, avec l'aisance qui lui était coutumière.

Michel demeurait interdit en présence d'un tel aplomb. Il s'attendait à trouver son oncle penaud et embarrasse, il le trouvait hautain et plus cassant que jamais.

— C'est doncsérieux?demandale jeune homme, d'une voix de gorge. — Vous voulez épouser Nine, vous voulez me la prendre, vous qui savez combien je l'aime ?

— Mais, petit, il me semble que tu cherches toi-même à mêla disputer, quoique tu saches que je l'adore?

— Vous n'avez pas le droit de l'adorer !

— Ah? tu as pris un brevet ?

— C'est moi qui ai pensé le premier à la demander en mariage, c'est moi qui vous l'ai fait connaître. En la courtisant dans ces conditions, vous avez été déloyal ; en l'épousant, vous feriez une mauvaise action.

— Hein? fit M. de Saverne en marchant rapidement vers son secrétaire — tu te permets d'ctre insolent, petit?

AMfi FLEURIE 163

— Si je deviens insolent, c'est que vous le méritez.

— Et moi, si je te flanque à la porte, c'est que tu le mérites aussi. Par conséquent, je vais te prier de filer, et plus vite que ça.

— Voyons, mon oncle I

— C'est tout vu, mon neveu !

— Quel homme êtes-vous donc ? Vous m'envoyez en Angleterre pour me souffler ma fiancée, et quand je reviens, vous voulez que je ne me plaigne pas, que je ne vous reproche rien, que j'accepte la situation de bonne grâce ! Etes-vous donc fou? N'avez- vous donc plus conscience de ce que vous faites ? Vous m'aviez promis, le jour de mon départ, de nous rendre heureux, Nine et moi ! C'est ça que vous appelez faire notre bonheur?

— Oui, gamin ! C'est ça ou à peu près. Le bonheur de Nine, je m'en charge dorénavant, et je te prie de croire que j'en connais la formule mieux que toi. Quant au tien, je le préparais aussi, et je regrette que tes impertinences m'empêchent de continuer. Je voulais te confier la direction des moulins de lOise ; je t'installais làbas, avec quinze mille francs d'honoraires et une part dans les bénéfices. Mon plan était arrêté. Je te confiais un poste exceptionnel pour ton âge, et une fois dans cette situation, tu pouvais faire un mariage autrement avantageux que celui dont tu rêves ! Tu en aurais trouvé des filles plus belles.

et riches, et séduisantes I Et si c'est dans une autre direction que tu cherches le bonheur, permets-moi de te dire que tu es un imbécile !

— Vous l'y cherchez bien vous-même !

— C'est différent, mon garçon ; nousne sommes pas placés au même point, toi et moi. Je suis riche et peux me permettre de faire du sentiment : tu es pauvre et as le droit d'être pratique.

— Mais, mon oncle, je n'avais pas à m'inquiéter de ma pauvreté. Ne m'aviez-vous pas promis trois cent mille francs si la jeune fille et le château avaient l'honneur de vous plaire?

— En effet, j'ai pu promettre cela, dit M. de Saverne en fronçant les sourcils.

— Eh bien?

— Je ne pouvais pas prévoir qu'ils me plairaient autant, voilà tout !

Et le bel Armand se remit à marcher de long en large, d'un air satisfait, en passant ses doigts fins dans sa barbe grise.

Michel était désarmé par ce cynisme.

— Vous avouez donc? s'écria-t-il.

— Qu'est-ce que j'avoue? que le château me convient, que la petite me va comme un gant? Mais oui, je le proclame !

— Ils me convenaient à moi aussi, et j'avais au moins un droit de priorité !

— A ton âge, gamin, on laisse d'abord passer les vieux.

— Vous n'êtes pas sérieux, mon oncle ; vous

me voyez réduit au désespoir et vous ne cherchez qu'à avoirde l'esprit.

— Si tu en avais, toi, tu me laisserais tranquille I

— Mais je ne peux pas ! je ne dois pas vous permettre d'épouser mademoiselle de Montberthier ! je l'aime trop, je soufifre trop ! Il faut que je vous rappelle vos engagements, et il faudra que vous les teniez, je le jure. Vous ne savez pas bien ce dont je suis capable, vous ne savez pas bien lapersévérance que j'y mettrai. Pensez donc : ce serait ma vie perdue ; j'aimerais mieux me laisser couper le cou que de renoncer à Nine. Et elle aussi, je vous préviens, elle aussi se fera tuer plutôt que de devenir votre femme! Elle ne vous aime pas; elle vous hait 1

— Que dis-tu là ? cria M. de Saverne d'une voix grondante.

— La vérité î

— C'est faux! Elle ne me hait pas. Peut-être n'éprouve-t-elle pas encore pour moi beaucoup de tendresse; mais elle ne me hait pas, j'en suis sûr, je l'ai vu ! Et elle m'aimera quand elle aura rélléchi, quand elle aura compris que son avenir est entre mes mains, que seul je puis ramener le bonheur dans sa maison. Elle m'aimera ! elle m'épousera!

— Vous, un homme de cinquante-deux ans ? Allons donc! Elle ne l'oserait pas, quand même elle vous aimerait.

— Eh bien! oui j'ai cinquante-deux ans! Et après?

— Après ?... vous serez ridicule !

— Tais-toi donc ! je suis plus jeune que toi, je te le prouverai quand tu voudras.

— Aux quilles peut être?

— Tiens, est-ce que tu serais devenu polisson à Londres? Mes compliments ! C'était pour ne pas rougir devant Nine ?

— Je vous prie de respecter mademoiselle Nine. Si vous l'aimiez un peu, vous n'en parleriez pas ainsi. Vous ne devez avoir pour elle qu'une lubie de vieillard, et c'est pourquoi j'espère encore. Elle résistera, elle ne se laissera pas épouser, les semaines passeront, vous rentrerez à Paris, et le premier jupon venu vous fera oublier votre passion de cet été. Alors, vous verrez clair en vous, vous verrez qu'il n'y a que cendre, et vous permettrez à ceux qui brûlent pour de bon d'être heureux ensemble, toute leur vie.

— Compte là-dessus, mon bonhomme !

— Mais oui, j'y compte ! Et ce sera plus tôt que vous ne pensez. Quand même vous aimeriez Nine à présent, vous en aimeriez une autre dans six mois, vous le savez bien. Vous avez toujours été inconstant et vous n'avez jamais pu approcher d'une jolie femme sans lui faire une déclaration, vous vous en êtes vanté cent fois ! Comment oseriez-vous, après cela, épouser une petite fille de dix-neuf ans, tendre et naïve comme l'est

Nine ? Mais ce serait monstrueux, ce serait impie, et tous les honnêtes gens devraient vous cracher à la figure !

— Je serai fidèle à Nine ! déclara le vieux beau avec solennité. Celle-là, c'est pour la vie !

— Oui, comme les trente-six autres I

— Tu redeviens insolent, petit 1

— Mettons trois mille et quelque, comme don Juan.

— A la bonne heure ! tu seras premier garçon d'honneur à ma noce I

Toutes ces boutades horripilaient Michel. Il aurait préféré que son oncle le giflât. Un homme furieux peut s'attendrir à un moment donné ; mais un sceptique ?...

Il croisa ses bras avec désespoir. Il ne savait plus que dire ; il ne trouvait rien à faire ; M. de Saverne restait inébranlable. Il n'offrait pas plus de prise aux supplications qu'aux injures. Allaitil donc épouser la jeune fille? Non ! Michel connaissait les sentiments de Nine ; elle ne se rendrait pas, elle refuserait d'aller à l'autel, nul autre que lui ne Faurait ; il en était sûr. Mais Taurait-il lui-même ? Voilà ce dont il doutait de plus en plus.

— Mon oncle — dit-il en se rapprochant d'Armand — je vous adjure d'être sérieux, de m'écouter avec attention, de vous souvenir que c'est un parent qui vous parle, qui vous supplie, qui vous demande pitié 1 Vous ne voudriez point

épouser mademoiselle Nine de vive force, n'est-ce pas? Consultez-Ja donc! Interrogez-la en ma présence ! laissez-lui la liberté de choisir entre nous et je m'engage formellement à renoncera elle, si elle renonce à moi! Je m'engage à vous laisser le champ libre, à m'effacer, à ne plus jamais reparaître ni devant elle, ni déviant vous, si elle manifeste pour votre personne, non pas de l'amour, mais même un semblant de sympathie. Et si vous croyez que ses sentiments actuels ne sont pas durables, je vous accorde trois mois, six mois, un an, pour en faire l'épreuve, à la condition que vous versiez tout de suite trois cent mille francs entre les mains de son père pour payer les dettes, et qu'à la fm de ces trois mois, de ces six mois, ou de cette année, celui de nous deux qui sera agréé contractera mariage avec la jeune fille et gardera la somme. Est-ce clair?

— Très clair, mon garçon ! trop clair ! C'est un pari de trois cent mille francs que tu me proposes?

— En effet, un simple pari.

— Et c'est moi seul qui mettrais l'enjeu, n'estce pas ? Tu as une singulière façon déjouer !

— Je ne demande pas mieux que de mettre un enjeu égal. Tenez, vous me proposiez la direction des moulins de l'Oise avec quinze mille francs par an et une part dans les bénéfices. Faisons mieux. Je m'engage à occuper cet emploi pour rien, la vie durant, à la condition que vous me

donniez tout de suite les trois cent mille francs nécessaires à tenir notre pari.

— Et tu épouserais la demoiselle avec? Malin, va!

— Et pourquoi ne Tépouserais-je pas, si elle ne voulait pas de vous ?

— Parce que ça me déplairait, entends-tu ? Il se peut qu'elle ne m'aime pas, il se peut qu'elle ne m'aime jamais et que je doive, un jour, renoncer à elle ; mais ce dont je suis sûr, par exemple, c'est que toi, tu peux y renoncer tout de suite. Non ! tu ne l'épouseras pas, quand même tu te mettrais à genoux, quand même elle s'y mettrait à côté de toi I Tu es pauvre et lu resteras pauvre puisque la seule chose qui vous sépare est la pauvreté. Tu n'auras ni les trois cent mille francs ni un sou, si elle ne devient pas ma femme. Estce compris ?

— Certes !

— Et je l'avertis que je serai sans pitié, que je te laisserai crever de faim si lu mets le moindre obstacle à mon mariage. Tu peux chercher une place, tu n'as plus rien à faire ici. Le jour oii mademoiselle de Monlberlhier sera ma femme, je le rendrai ton emploi, si tu y liens.

— Merci, mon oncle.

— Ah ! tu as voulu me braver ? tu verras ce qu'il l'en coûte. Nigaud ! Tu ne comprends donc pas que je suis jaloux et qu'au lieu de m'attendrir, les paroles m'exaspèrent ? Va-t'en ! Tu

n'auras pas cette petite, entends-tu? Je te dis que tu ne l'auras pas. Tu peux supplier, tu peux pleurer, tu peux crier jusqu'à demain, jusqu'à la semaine prochaine, jusqu'à ce que je sois sourd : tu-ne-l'au-ras-pas !

— Mon oncle!

— Il n'y a pas d'oncle, il n'y a qu'un rival, un ennemi, qui se défendra puisque tu l'attaques, et qui te battra sans merci puisqu'il est le plus fort.

— Mais, je l'aime ! gémit le jeune homme à bout d'arguments. Je l'aime comme un fou.

— Eh bien! et moi? repartit M. de Saverne. Et cela fut prononcé d'une voix grave qui semblait venir du cœur.

— Ah! pauvre garçon tu disais qu'on n'aime pas longtemps à mon âge... Vieillis et tu verras que c'est seulement à cet âge qu'on éprouve le véritable amour, celui qui va jusqu'à la douleur, jusqu'à la rage, jusqu'à la haine peut-être ! ■ celui dont on a honte comme d'une plaie. Ne m'envie pas, gamin. Ah ! si j'avais su te donner les trois cent mille francs sans demander à voir cette fillette ! Si vous aviez pu vous marier sans moi !... Mais il est trop tard, il n'y a plus rien à faire, je suis condamné : cette passion est entrée dans mon sang, dans mes os, comme un venin, ça me ronge... Et là-dessus, tu viens me dire qu'on ne m'aime pas? Ah ! c'est toi qui n'as pas de pitié, c'est toi qui es féroce... Après ce que j'ai fait

pour toi, Michel? Oublies-tu donc que tu me dois tout ? Que serais-tu devenu si je ne t'avais pas recueilli? si je ne t'avais pas élevé? Un grattepapier quelconque, un employé à douze cents francs, dont l'ambition aurait été d'épouser une modiste. Et en récompense de tous mes soins, qu'est-ce que tufais ? Tu m'outrages, tu me frappes dans ce que j'ai de plus cher... Michel, tu es un ingrat et un lâche!

— Pardon, — balbutia le jeune homme que ces paroles avaient ému, — pardon si je me suis oublié, si j'ai été irrespectueux, ce n'est pas ma faute. Il n'y va pas seulement de ma vie, mais de celle de Nine.

— Allons donc ! tu te gobes un peu trop, mon cher ! Si elle t'aime autant que ça, c'est un peu pour les trois cent mille francs. Essaye donc de l'épouser, tu verras.

— Si cane dépendait que d'elle, ce serait déjà fait.

— Tu as tort de te gêner.

— Aussi ne me gènerai-je pas, si l'on me pousse à bout.

— Que veux-tu dire?

— Que j'aurai mademoiselle de Montberthier malgré vous.

— Malheureusement, elle est mineure et son père est encore là.

— Je l'aurai malgré son père.

— Un enlèvement, alors ?

— Pourquoi pas? si l'on m'y force !

M. de Saverne avait pâli sous cette menace. Il sentait que le point faible de la situation était là, que Nine pouvait lui échapper de ce côté. Aussi ses yeux s'emplirent-ils d'épouvante.

— Un enlèvement? dit-il dans un rire nerveux. Un détournement de mineure? Et voilà donc le fond de ton cœur: tu n'hésiterais pas à perdre, à déshonorer celle que tu aimes. Bel amour, mon garçon!... Mais tu dois l'exécrer, cette pauvre fille, pour la traiter de la sorte ! Tu ne la connais donc pas? tu ne sais donc pas qu'elle a failli mourir parce qu'elle devait quitter son pays ? Et tu l'enlèverais ?... Mais elle tomberait malade en route ; elle rendrait 1 ame avant d'être épouse... Misérable ! tu ne l'aimes pas, te dis-je. On n'aime pas une femme quand on pense à la tuer. Et tu la tuerais, en l'enlevant, enFarrachant à sa forêt, à sa maison. Tu ne serais pas un amoureux, mais un assassin !

Le jeune homme chancelait. Il avait senti la justesse de cette observation. Il était inhumain d'enlever Nine, même quand elle y aurait consenti. Puis, il se rappelait certaines remarques du comte : « Ma fille est habituée à dépenser quarante mille francs par an, et un mari qui ne lui donnerait pas cette somme est incapable de la rendre heureuse. » N'était-ce pas un peu vrai? En supposant que mademoiselle de Montberthier pût vivre loin de son pays, ne mourrait-elle pas de

misère à Londres, avec un mari sans fortune et peut-être sans emploi?

Michel serrait son front dans ses mains comme pour y étouffer ces idées lugubres.

— 11 n'y a donc rien à faire ?s'écria-t-il, rien? Ses poings se fermèrent de rage.

Oh! les baisers, les baisers envoyés à travers les arbres, les baisers jetés de là-haut par les jolis bras de l'aimée, ils avaient donc été inutiles, ils ne lui avaient pas donné assez de force, ils ne lui avaient pas donné la furie sacrée qui mène au triomphe. C'était lui le vaincu. Armand demeurait intact ; il n'avait pas accordé l'argent indispensable, il ne l'accorderait jamais. Oh ! l'argent, l'argent ! le maudit argent contre lequel se brisent tant de rêves 1

Michel s'affaissa sur un fauteuil et se mit à pleurer comme un enfant.

A la vue de ces larmes, M. de Saverne rayonna ; il sentit que son neveu était maté, qu'il se résignait au sacrifice, qu'il renonçait à Nine.

— Console-toi, mon garçon, — dit-il en reprenant son insolente familiarité. — Tu es jeune et il y a de belles filles à Paris. Je te paye un abonnement d'un mois aux Folies-Bergère !

Depuis qu'elle avait envoyé des baisers à Michel, d'une fenêtre de son appartement, Nine était fort impatiente au château. Elle allait d'une pièce à l'autre, énervée, et regardait les pendules avec des yeux troubles. Par la pensée, elle suivait son ami à travers la forêt, le voyait remonter en voiture, partait avec lui pour Saint-Amand. A six heures et quart, son cœur battit plus fort : Michel devait être arrivé à la villa. Dans quelques instants, sans doute, il entreprendrait son oncle. Qu'allait-il se passer? que résulterait-il de celte entrevue ?

Pendant quelques instants, Henri de Montberthier parut aussi agité que sa fille. Il se promenait sans rien dire, dans la chambre verte ; il ne voyait plus les boiseries, oubliait le lit renaissance. Puis, peu à peu, il se calma, surveilla de nouveau le travail de ses ouvriers, leur donna d'utiles indications.

Qu'est ce que ça lui faisait, en somme, que sa fille épousât Armand ou Michel ? Il fallait bien préparer une chambre pour l'un comme pour l'autre. Alors, il n'y avait qu'à continuer. Si ce n'était pas le vieux, ce serait le jeune qui coucherait dans le lit de Jean Goujon. Et il y coucherait lui-même, si ni l'un ni l'autre n'en voulait. Lui ne voyait guère, là-dedans, qu'une occasion nouvelle d'acquérir une œuvre d'art, de procurer à ses yeux le spectacle d'un beau meuble, de goûter encore une fois le frisson du collectionneur devant une merveille convoitée.

Il s'intéressa donc de moins en moins à la lutte du neveu contre Tonde, et bientôtil consulta son indicateur pour savoir quel train pourrait le porter en Belgique.

— Je prendrai demain matin le train de neuf heures cinquante-sept, dit il à sa fille.

Celle-ci s'étonna.

— Comment ? vous partez, malgré tout ?

— Pourquoi pas ?

— Même si vous ne connaissez pas le résultat ? si vous ne savez pas le nom de votre gendre ?

— Tu me le télégraphieras à l'hôtel.

— Oh I papa, vous pouvez bien attendre quelques jours.

— A quoi bon? un amateur n'aurait qu'à m'en lever mon lit pendant ce temps-là.

— Combien va-t-il coûter, ce ht?

^- Je crois que je l'aurai pour vingt- cinq mille.

— Mais c'est horriblement cher I

— Pas du tout. C'est une œuvre unique, inestimable.

— Soit, mais comment osez-vous, dans la situation où nous sommes...

— Puisque ton mari, quel qu'il soit, aura de la fortune ?

— Encore faudra-t-il payer ce lit au marchand.

— J'ai trouvé un homme d'affaires, à Alger, qui m'a procuré de l'argent sur notre maison de Tlemcen. Il m'en procurera encore.

— Alors, tout est hypothéqué, maintenant ? rien n'est plus à nous, pas même la maison où nous devions nous retirer ? murmura la jeune fille soucieuse.

Mais le comte ne l'écoutait pas. Il était inaccessible à des tourments de ce genre. Il n'avait jamais su prévoir; il ne saurait jamais. Tant qu'il aurait un louis, il chercherait des bois, ferait la chasse au bibelot, afin de parer sa vieille maison.

Il ordonna de préparer sa malle et ne songea plus qu'au lit, au beau lit si richement sculpté, qu'il avait entrevu à Paris, en 1873, chez un collectionneur de l'avenue du Bois. Y avait-il deux pieds modernes, ou trois ? L'étaient-ils tous? C'était bien possible.

Et voilà sa seule préoccupation en ce moment.

Le soleil se coucha. La nuit vint. Nine frémissait chaque fois qu'on ouvrait une porte. Si Mi-

chel avait une bonne nouvelle à lui annoncer, peut-être viendrait-il tout de suite.

Il ne vint pas. Que la nuit fut longue !

Le lendemain matin, le comte se leva de bonne heure. Il était guilleret ; ses pommettes montraient une belle couleur rose. Il paraissait dix ans de moins. Toutes les fois qu'il allait acheter un meuble, ses yeux brillaient comme ceux d'un amoureux qui vole au rendez-vous.

— Je serai à Thôtel d'Angleterre, fillette ! à l'hôtel d'Angleterre, à Anvers. Je resterai peutêtre quatre jours. Télégraphie- moi si tu apprends quelque chose d'intéressant.

Il embrassa la jeune fille, lui recommanda de ne pas sortir, car il commençait à faire froid, et monta prestement en voiture.

De ses yeux tristes, Nine le regarda s'éloigner. Quand les chevaux eurent tourné, là-bas, au bout de l'avenue des hêtres, elle dit à sa femme de chambre :

— Anna, si M. Valin vient à la maison, prévenez-moi tout de suite.

Et elle se retira aussitôt dans son appartement.

Les heures passèrent. Michel n'arriva pas. Pourquoi la laissait-il sans nouvelles ? Oh ! si elle avait osé, comme elle serait allée à Saint-Amand pour savoir plus vite. Mais elle aurait peut-être rencontré M. de Saverne ; il était plus sage de rester, d'attendre encore.

A trois heures de l'après-midi, les chiens aboyèrent.

— II est là ! se dit-elle en pâlissant d'émotion. Michel entrait, en effet. Deux minutes plus

tard, Anna l'introduisait dans l'appartement de mademoiselle.

Dès qu'elle eut aperçu son ami, Nine devina tout.

— Il ne veut pas! s'écria-t-elle effrayée.

Le jeune homme répondit, d'une voix honteuse, comme un soldat avouerait sa défaite :

— Non, mademoiselle, il ne veut pas.

Elle ouvrit ses bras et les noua au cou de son ami.

— Oh ! Michel, Michel, qu'allons-nous devenir ? dit-elle en le serrant désespérément.

— Je venais vous faire mes adieux, mademoiselle.

— Vos adieux ? Vous partez donc ?

— Je compte être en Angleterre demain soir.

— En Ang:leterre? C'est M. de Savernequi vous éloigne encore ?

— Non, cette fois-ci je pars de mon plein gré.

— Pour longtemps ?

— Oh! oui, mademoiselle Nine.

— Qu'est-ce que vous racontez là ?

— Des choses toutes simples : mon oncle m'a mis à la porte et je suis bien obligé d'aller gagner ma vie quelque part. Je crois avoir plus de

chances en Angleterre, voilà pourquoi je vais habiter ce pays.

— Sans moi ?

— Il le faut bien.

— Comment, il le faut ? Est-ce que vous perdez la raison, monsieur Michel ?

— Plût à Dieu ! Malheureusement, je la retrouve, au contraire. J'ai été fou pendant quelques mois, quand je croyais avoir le droit de vous aimer, quand j'avais l'espérance d'être un jour votre mari. Mais, à présent, je n'ai plus d'illusions, mademoiselle, et je comprends qu'un pauvre diable de mon espèce doit renoncer à un tel bonheur.

— Ah ! mais non! s'écria Nine avec un bel emportement. Ah I mais non ! vous n'y renoncerez pas, je vous le défends bien ! Vous l'aurez malgré vous, monsieur, ce bonheur-là I Tant pis ! il ne fallait pas faire semblant de le désirer. Vous m'épouserez quand même ; vous n'y échapperez pas 1 Ah ! il faudrait voir 1

Et, câline, la joue contre la joue de son amoureux, elle ajoutait :

— Oh ! Michel ! pourquoi me dites-vous des choses pareilles ?

— Parce que c'est nécessaire, mademoiselle Nine.

— Qu'est-ce qui est nécessaire? De rompre avec vous? C'est au-dessus de mes forces, vous le savez bien ! Soyez tranquille I nous ne rom-

i80 AME FLEURIE

prons pas, et vous êtes condamné à m'épouser, tôt ou tard.

— On m'en empêchera.

— Qui donc?

— Votre père.

— Il finira par consentir.

— Je suis sûr que non. Je n'ai plus l'espoir d'être riche, maintenant. Votre père s'opposera toujours à notre mariage.

— Eh bien, nous nous passerons de lui.

— Vous êtes mineure ; vous ne pouvez pas vous passer de lui en France.

— Tant pis; nous irons ailleurs, — déclara Nine avec tranquillité.

Le jeune homme la regarda. Elle tremblait un peu ; mais ses yeux révélaient une énergie indomptable.

— Savez-vous ce que vous proposez là, mademoiselle ? — demanda-t-il après un instant de silence.

— Mais oui, je le sais.

— Un enlèvement ?

— C'est ça.

— Un détournement de mineure !

— Vous avez peur?...

— Oh ! si j'ai peur ! dit-il en la prenant brusquement dans ses bras, peur pour vous, oui ! Car vos parents vous blâmeraient, vous renieraient ! Votre père mourrait de chagrin, peutêtre I

— Mon père? pourvu qu'il garde ses bois!...

— Oh ! ne me parlez pas ainsi, s'écria le jeune homme. Je vous obéirais, mademoiselle Nine ! je vous enlèverais et peut-être me maudiriez-vous ensuite !

— Vous maudire ! pourquoi ?

— Mais rappelez- vous donc que je suis pauvre, que probablement je serai pauvre toute ma vie ! Je ne peux plus compter sur mon oncle, il m'a chassé ; il me laissera sans ressources jusqu'au jour où vous consentirez à être sa femme, et c'est la misère qui m'attend, qui vous attend si vous me suivez, la misère, peut-être la mort !

— Eh bien, nous mourrons ensemble, Michel, et ce sera meilleur que de vivre séparés. Quand partons-nous?

— Ne me tentez pas !

— Voulez-vous demain ?

— Taisez-vous : je vous prendrais au mot.

— Mais prenez-moi donc ! je ne demande que ça, vous le voyez bien ! Je suis à vous, Michel I pour toujours à vous ! Menez-moi oii vous voudrez, faites de moi ce que vous voudrez. Je ne vous reprocherai rien, je le jure. Je vous remercierai, je vous bénirai !

— Et le château, la forêt, le pays ? Vous n'y pensez pas, malheureuse ! Vous oubliez que vous vous êtes évanouie quand il a fallu quitter tout cela ; vous vous évanouiriez encore, vous vous

consumeriez de chagrin, quand vous ne verriez plus vos arbres !

— Non, Michel, je n'aurai pas de chagrin, je ne m'évanouirai pas, je chanterai en m'en allant, celte fois-ci ; je chanterai, puisque je partirai ', avec vous.

Et, câline, elle ajouta :

— Ah ! oui, je les aime bien, mes arbres ; mais je vous aime mieux encore, et je serai heureuse de les laisser, puisque en les quittant je vous donnerai une nouvelle preuve d'affection. Voulez-vous que je les coupe? Voulez-vous que j'y mette le feu? Toute ma forêt, je la détruirais avec plaisir sur un signe de vous ! Mes arbres? Vous m'en parlerez quand nous serons là bas, et je serai plus heureuse que si je les revoyais ! Vous me parlerez de mon pays, et je serai plus heureuse que si j'y étais encore. Mes arbres, mon pays, tout ce que j'aime, c'est vous, Michel, et je serais en exil dans ma maison natale si vous n'y étiez pas... Quand partons-nous ?

Il avait le vertige.

— Quand partons-nous? redemandait-elle en s'approchant toute. Je suis seule, mon père est en Belgique...

Michel se sentait faiblir. Ses résolutions héroïques s'envolaient comme des plumes, au souffle de cette jeune fille. 11 n'avait plus la force de fuir ce corps tendre qui s'attachait au sien, de renoncer au bonheur que lui promettaient ces

prunelles claires. L'exil, la pauvreté, la faim, la mort elle-même, qu'était tout cela en regard des joies actuelles, dos ivresses promises? N'y a-t-il pas des minutes de félicité qui valent des années de souffrance? Non, non, il ne fallait pas abandonner Nine; il ne fallait pas qu'elle fût un jour à un autre. Elle serait à lui, à lui seul, malgré le comte, malgré M. de Saverne. Et le ciel ne les châtierait pas ; il protégerait leur amour, il bénirait leur travail. Ils seraient heureux en dépit des hommes.

— Partons donc, dit-il, en la prenant dans ses bras. Et à la grâce de Dieu ! Nous nous marierons à Londres .

Nine poussa un long soupir de bonheur. Elle prit la tête de son fiancé dans ses mains, et lui baisa les yeux, fortement, comme si elle avait voulu aller jusqu'à l'âme.

Tout de suite, ils fixèrent l'heure du départ, à demi -voix, en s'asseyant côte à côte dans le même fauteuil. Ce serait pour le lendemain soir. Il fallait bien le temps de louer une voiture, n'est-ce pas? et d'empaqueter un peu de linge? Le lendemain soir, à cinq heures, une voiture de Saint- Amand attendrait au bout de la forêt, sur la route de la gare. Michel serait dedans et Nine le rejoindrait, en toilette de tous les jours, afin de ne pas donner l'éveil aux domestiques. Dans la matinée, elle remplirait une malle de robes, de jaquettes, de chapeaux, et la ferait porter à la gare avec l'a-

dresse du comte de Montberthier, à Anvers. Elle dirait aux gens du château qu'elle envoyait des vêtements d'hiver à son père, à cause de l'abaissement de la température, et qu'elle avait chargé, par lettre, une amie de Saint-Amand d'expédier cette malle par grande vitesse. A la gare, quelques heures après, les amoureux n'auraient qu'à retirer l'adresse et faire suivre la malle avec eux. C'était ça ! tout était bien combiné, on ne se douterait de rien à la maison, et le détroit serait franchi avant que le comte ne fût de retour.

■— Oh ! que le temps va être long jusqu'à demain soir! dit la jeune fille. Encore vingt-cinq heures ! vingt-cinq heures et demie !

Elle se leva, courut vers la cheminée, ouvrit la pendule, fît décrire puérilement vingt-cinq tours à la grande aiguille, l'arrêta sur cinq heures et s'écria :

— Voilà ! elle y est, elle ! Je vais l'arrêter maintenant et tâcher de casser le ressort pour qu'elle marque toujours l'heure de mon bonheur I

Michel souriait.

— Ne la cassez pas 1 dit-il. Si vous voulez qu'elle marque les instants de votre bonheur, elle ne doit plus s'arrêter. Je vous la garantis cinquante ans.

Ils se séparèrent, après s'être adressé des adieux fort longs, auprès desquels ceux de Fontainebleau n'auraient pas eu beaucoup d'impor-

tance ; et lorsque Michel traversa de nouveau la forêt pour s'en retourner à Saint-Amand, il aperçut encore Nine à sa fenêtre. Elle lui envoyait des baisers, à pleines mains, comme elle avait fait la veille, comme elle ferait, dorénavant, toutes les fois qu'il s'éloignerait. Et, quelles que fussent les épreuves de l'avenir, il sentait que la vie lui serait douce avec ces frêles bras au-dessus de sa tête, avec ces jolis bras qui devaient chasser le malheur, comme un geste des saintes suffisait, au moyen âge, à mettre le démon en fuite.

Au chant du coq, le lendemain, Nine sauta du lit. Du bout de sa main, elle écarta les contrevents. Le matin était frais ; les lointains nageaient dans la brume ; une barre d'or brillait au levant, sur l'horizon vaporeux.

« Yoilà une belle journée qui s'annonce, » dit la jeune fille en frottant ses paupières.

Et elle sonna pour qu'on l'habillât tout de suite.

Elle se souvint de ce malin d'avril où elle s'était liabillée pour un autre départ, en écoutant la chanson des hirondelles revenues. Quelle différence ! Comme elle avait eu du chagrin alors f Comme elle allait avoir du bonheur maintenant !

Quand sa toilette fut terminée, elle prépara sa malle ; elle prit la plus grande et ne voulut pas qu'on l'aidât. Là dedans, elle mit quatre robes, cinq ou six chapeaux, des tas de chaussures, tout

le linge qu'elle put faire entrer. Ce serait un peu chiflFonné au déballage ; mais bah ! elle repasserait tout ça elle-même, à Londres, en chantant la chanson de Jenny l'ouvrière.

Comme il y avait encore de la place dans les coins, elle y mit des pommes de terre : on devait être si malheureux, n'est-ce pas ?...

La malle fut ficelée ensuite. Nine tint à faire I ça elle-même. Il fallait bien apprendre à se passer des domestiques . On n'en aurait pas des douzaines en Angleterre!

Et, pour la même raison, elle essaya de décrotter ses bottines. Mais elle ne persista pas : il fallait trop cracher. Ah! non, ils pourraient tomber bien bas, son mari et elle, mais il est probable qu'ils ne se feraient jamais décrotteurs.

A dix heures, quand la malle fut partie pour Saint-Amand, Nine s'ennuya beaucoup. Que devenir jusqu'au soir? Elle essaya de faire de la dentelle pour la revendre à des prix fous ; mais ses doigts étaient trop énervés, ils commettaient à chaque instant des fausses mailles. Alors elle voulut repasser son anglais, pour mieux se débrouiller à Londres ; mais les lignes dansaient comme des clowns devant ses yeux. Elle ne pouvait pas lire, elle était trop impatiente de partir, de rejoindre Michel, de goûter à la vie nouvelle. A midi, elle se mit à table, mais ne mangea presque rien ; les aliments s'arrêtaient dans sa

gorge. Pendant le repas, elle regardait les meubles, les murs, la tache blanche du soleil sur le iapis. Mais elle ne regrettait rien, oh ! non ; ni le grand bahut à fleurs de lis, dans lequel autrefois elle avait pris tant de confitures, ni sa chaise d'enfant qui était encore auprès de la cheminée. Tout à l'heure elle partirait sans leur jeter un regard, mais oui!

Après être sortie de table, Nine remonta vers son appartement et se mit à la fenêtre. Elle vit le panorama familier : le parc immense, l'avenue des hêtres, la forêt jaunie, puis, au loin, la courbe éclatante de la rivière et les collines bleuâtres étirant leur dos souple au soleil, comme des chattes paresseuses.

Mais elle ne voulut pas s'attrister. Qu'est-ce que ça lui faisait de quitter ces choses?

Elle ferma les croisées et put fredonner une chanson, d'une voix assez claire. Pourtant, elle ne voulut pas s'en aller sans mettre un dernier bouquet sur la tomhe de sa mère; et là, elle pleurerait peut-être un peu. Pauvre maman I Elle aurait aimé Michel, c'est sûr.

Trois heures sonnèrent. Nine résolut de partir tout de suite. Mais ses jambes tremblaient tout de même. Comme les échos du grand escalier avaient Pair triste I Elle avait beau leur jeter son rire, c'était par un sanglot qu'ils semblaient répondre.

Et les meubles? Tous ces bois sculptés entas-

ses dans les galeries, les salons, les chambres et jusque dans les greniers? Ils ne lui étaient pas aussi indifférents qu'elle aurait cru.

Pauvre père, que de courses pour dénicher tout ça ! Qu'est-ce qu'il dira, au retour, lorsqu'il ne trouvera plus « sa fillette »? Que deviendra- t-il quand les créanciers auront fait vendre le château et la collection ?

Mais elle refusait de penser à ces choses ; elle ne voulait plus penser qu'à Michel, qu'à son bon Michel, dont les pensées devaient être toutes pleines d'elle en ce moment.

Elle descendit à la hâte et ne regarda plus les meubles, n'écouta plus les échos. Elle trouva la gouvernante dans le vestibule, et, se rappelant que cette femme l'avait tenue autrefois sur ses genoux, elle eut envie de l'embrasser, de lui dire adieu, de lui souhaiter une heureuse vieillesse. Mais elle ne pouvait rien faire de cela, il fallait être prudente ; des paroles trop affectueuses auraient peut-être éveillé des soupçons. Elle se borna donc à dire :

— Je crois que le temps se met à la pluie, madame Dupin.

— C'est bien possible, mademoiselle — répondit la bonne femme — la cheminée de la salle fumait hier soir.

C'étaient donc là les seules paroles qu'elles

dussent échanger en se quittant pour toujours ?

Nine aperçut aussi sa femme de chambre,

Anna, par la porte entr'ouverte de l'office ; et Julien le cocher lui apparut ensuite, devant la fontaine de la cour. Mais elle ne leur adressa que des paroles banales, et, lentement, elle se dirigea vers le perron.

Ohl le seuil, le vieux seuil usé en son milieu, comme il fut dur à franchir! Elle sentait de vagues liens qui la retenaient aux murs.

— Adieu, ma bonne maison ! dit-elle tout bas. Et comme il n'y avait plus personne dans la

cour, elle fit le signe de la croix en descendant le perron, comme elle avait fait l'autre fois, lorsqu'elle avait dû partir pour l'Algérie,

Elle alla vite, vite, en baissant les yeux, comme un enfant qui a peur de tomber s'il regarde autour de lui ; et, du même pas, elle traversa le parc, descendit l'avenue des Hêtres.

Elle se grondait en marchant : *"

— Que je suis sotte ! Pourquoi me chagriner ainsi, puisque je veux être heureuse?

Elle cueillit quelques dahlias en passant devant un parterre, puis elle ouvrit la grille et se dirigea vers l'église du village.

Elle y parvint en quelques minutes, Elle vit sous le porche la longue rangée de dalles crises qui couvraient les Montberlhier. Elle posa ses fleurs sur la dernière de ces pierres et s'agenouilla un moment.

Mais elle ne put pas prier ; ses yeux n'osèrent pas se poser sur les lombes. Les parents qui

dormaient là, côte à côte, avaient laissé un nom sans tache et leur mémoire était honorée. Dans le pays, si l'on parlait encore d'eux, ce ne pouvait être que pour célébrer leur gloire, proclamer leurs vertus. Que dirait-on, plus tard, de leur dernière descendante f On dirait qu'elle était partie à l'âge de dix-neuf ans, avec un jeune homme, et qu'elle avait laissé son père mourir seul... C'était vrai, cependant, les gens du village se raconteraient cela, et il y aurait une éclaboussure sur le blason des Montberthier, jusqu'alors si pur et si respecté de tous !

Nine se leva. Il lui semblait que ces morts la reniaient, et qu'elle n'était plus digne de toucher à leurs tombeaux.

— Mais j'aime tant Michel ! J'ai tant besoin de lui pour vivre! se dit-elle à demi-voix, afin de se pardonner.

Dans la rangée des sépultures, elle trouva le nom d'une demoiselle de Montberthier qui était morte rehgieuse. Et celle-là, n'avait-elle pas eu aussi un amour contrarié ? N'avait-elle pas souffert autrefois autant que sa dernière parente pouvait souffrir en ce moment? Qui pouvait connaître le mystère de ce cœur refroidi que couvrait une pierre marquée d'une croix ?

Mademoiselle de Montberthier s'en alla, très pâle. Pourquoi était-elle venue dire adieu à ces tombes? Elle se sentait triste pour longtemps; elle avait peur de montrer un visage sombre,

d92 AME FLEURIE

tantôt, à Michel. Oh! il fallait dissiper bien vite ces pensées noires 1

Elle se dirigea vers la forêt. Elle y pénétra par la même barrière qu'au mois d'avril ; et, comme ce jour-là, elle alla voir le chêne creux et l'étang , le pavillon d'hiver et la porte aux petites raies verticales, l'acacia fraternel et la grande croix de bois plantée à l'intersection des trois routes, la grande croix qu'elle avait couverte de fleurs, le matin des Rogations.

Mais au lieu de la consoler, toutes ces choses l'attristèrent davantage. Elles lui faisaient le même reproche que les tombes.

« C'est la dernière des Montberthier — semblaient chuchoter les merles en se sauvant — elle se laisse enlever par un jeune homme ! »

Et Nine baissait la tête pour ne pas voir, làhaut, le Christ noir et tordu qui étendait ses bras sur la forêt mélancohque.

Elle s'en alla parmi les arbres, les bons vieux arbres qui l'avaient vue passer au bras de Michel, et ses yeux se troublèrent en considérant les feuillages flétris, les branches dénudées, les mésanges muettes autour des nids branlants.

— Il ne faut pas me faire pleurer, voyons... puisque je vais être heureuse ! balbutia-t-elle en s'efforçant de sourire.

Elle s'était promis d'être forle, de ne rien regretter, de traverser la forêt en chantant, pour

rejoindre Michel. Mais combien ce programme était difficile à suivre !

— Tant pis! — dit-elle tout à coup, en tirant son mouchoir pour essuyer ses yeux — je chanterai dans le train. Ici, je no peux pas !

Ils étaient si touchants, les pauvres arbres de Montberlhier ! Ilslui rappelaient tant de souvenirs !

— Tu sais, je t'ai donné un nid de pinsons, autrefois! lui disait un chêne qui se penchait sur sa route.

— Et moi, je t'ai donné de bonnes noisettes! disait un noisetier qui lui jetait ses feuilles du haut d'un talus.

— Je t'ai fourni un rameau pour fabriquer une flûte ! racontait un saule qui tournait vers elle sa grosse tète de goitreux.

Et un tilleul lui rappelait qu'elle avait bu de la tisane faite avec ses fleurs.

C'était dur de quitter tout cela, bien dur, et Nine se tenait à quatre pour ne pas embrasser les troncs de tous ces vieux amis. Et l'odeur des sous-bois? Cette odeur humide et pénétrante qu'elle avait sentie tous les jours de son existence? Comme elle allait lui manquer au pays de la houille !

Brusquement, elle prit deux poignées de feuilles vertes à un chêne, et elle s'en frotta le visage, comme si elle avait voulu emporter dans sa chair le parfum de la chère forêt. Et ses larmes redoublèrent quand elle eut fait cela.

Alors, comme elle avait le temps, elle chercha les sentiers favoris pour les parcourir une fois encore. L'un d'eux, qui longeait un ruisseau, était bordé de jeunes aulnes aux branches pendantes; et de même qu'autrefois, Nine sentait sur son visage un frôlement de feuilles tendres, de feuilles veloutées, comme si les arbres s'étaient penchés pour essuyer ses larmes au passage.

Elle but au bon ruisseau, exactement comme jadis, elle but longtemps, en fermant les yeux, en retenant son souflle. L'eau babillait, avec quelques cailloux voisins, puis s'en allait, rieuse, entre des joncs à panache, au milieu desquels le soleil semblait la taquiner en la poursuivant de ses rayons. C'étaient les mêmes tableaux qu'au mois d'avril, avec une grande mélancolie en plus, la mélancolie des derniers beaux jours. Certains coins de bois étaient admirables. L'automne y avait jeté ses ors à pleines mains. Tous les chromes et toutes les ocres y étaient représentés. Par ci par là, un peuplier montrait sa silhouette d'un jaune pâle, comme un long personnage vêtu de brocart, ou bien un hêtre arborait sa magnifique robe rouge comme la pourpre d'un empereur. Les platanes exhibaient leur écorce nouvelle, et avaient Tair de se dandiner en des maillots de satin crème, tandis que des bouleaux, qui se dénudaient dans les ajoncs épineux, laissaient voir leurs jambes blanches, comme des

groupes de jeunes paysannes, qui auraient grand peur de déchirer leurs jupons.

La forêt devait avoir réservé toutes ses grâces pour ce jour-là ; jamais la jeune fille ne lui avait trouvé de feuillages aussi touchants, ne l'avait entendue murmurer des phrases aussi douces.

— Ah ! tu veux t'en aller ? attends un peu ! devaient dire les arbres en se touchant de leurs coudes moussus.

Et ils se liguaient contre Nine, l'entouraient de séductions, la harcelaient de conseils perfides.

Pour l'empêcher de passer sans doute, un sapin abaissait insidieusement ses branches ; un acacia comblait les sentiers de ses feuilles mortes, pour qu'elle ne sût plus reconnaître le sien ; et une ronce maligne, sans avoir l'air d'y toucher, lui accrochait une manche pour mieux la retenir.

Ils se liguaient, ils tâchaient de la garder pour eux, ils voulaient l'empêcher de rejoindre Michel.

— Ne t'en va pas avec cet homme ! Reste avec nous ! semblaient-ils murmurer avec leurs feuilles tristes. Ne nous aimerais-tu plus, Ninette?... Reste avec tes premiers amis; ils ne te feront jamais de mal, eux 1 Tandis que les hommes, les hommes les meilleurs, déchirent le cœur des jeunes filles, une fois ou une autre !... Reste dans la forêt; nous aurons pour toi de

l'ombre si fraîche, des fleurs si jolies, de si tendres chants d'oiseaux ! Ne t'en va pas avec cet homme! Ne sais-tu donc pas que c'est un péché ^' Toutes les demoiselles de Montberthier que nous avons connues, ont conduit leurs amoureux à l'église avant de partir avec eux !... Reste, reste avec nous !

Nine chancelait, elle se trouvait aussi malheureuse qu'au mois d'avril. Elle aperçut quelques fleurs de clématite sur une haie, et ne put s'empêcher de les cueilhr. Oh ! qu'elles sentaient fort ! Elle les glissa dans son corsage, comme les suprêmes reliques de la terre natale. Ses jambes ne pouvaient plus la soutenir; un nuage semblait passer devant ses yeux... Allait elle donc perdre connaissance comme l'autre fois ? Oh, non ! qu'aurait pensé Michel ? Il ne fallait pas s'évanouir !...

Elle se hâta, elle ne regarda plus les arbres, elle se dirigea vers la route, en baissant la tête.

Mais, de temps en temps, elle sentait tomber une feuille sur sa nuque, comme si un chêne ou un ormeau l'avait touchée du doigt.

— Michel ! appela-t-elle, éperdue.

Aucune voix ne lui répondit. Il ne devait pas être encore cinq heures. Nul roulement de voiture ne s'entendait sur la route.

Nine alla plus vite ; il lui tardait d'arriver à l'extrémité de la forêt, au massif d'aubépine, à l'endroit où son fiancé devait l'attendre. Elle y

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parvint en cinq minutes. La route était déserte. Nine regarda sa montre : il était quatre heures quarante. Oh ! plus qu'un quart d'heure encore, plus qu'un quart d'heure, avec tous ces arbres qui l'appelaient, qui voulaient la reprendre. Elle essaya de s'éloigner, de marcher dans la direction de Saint-Amand ; mais elle se sentait trop faible, elle avait peur de défaillir.

Alors, elle s'assit, au bord du ruisseau, sur l'herbe fanée, à la même place que l'autre fois, tout près de l'aubépine. Elle aurait bien voulu en couper une branche, car, désormais, cette plante était sacrée pour sa mémoire ; c'était elle qui avait achevé de l'étourdir au printemps, et qui l'avait conduite à la maison de Michel.

Mais cette fois-ci, elle n'osa pas en emporter un brin ; si cela produisait le même effet ? Oh ! non; il fallait bannir ces pensées-là, c'était trop dangereux. Elle se trouvait déjà si faible, ohl si faible!... La tête lui tournait, le cœur semblait s'arrêter dans sa poitrine.

— Michel ! Michel ! arrivez vite ! balbutiaitelle en regardant la roule, la longue route nue.

Elle entendait la voix des arbres ; elle sentait encore tomber leurs feuilles sur ses cheveux, sur ses mains, sur sa robe. Le moindre souffle de vent lui en apportait des poignées. Ils avaient l'air de vouloir l'en couvrir toute avant que la voiture n'arrivât, de vouloir l'étouffer sous leurs dépouilles jaunes, et l'empêcher ainsi de partir,

de- suivre cet homme qui venait la leur prendre.

— Michel! appela-t-elle encore. Oh I mon Dieu, il va être trop tard!

Elle sentait ses forces décroître, peu à peu, comme l'autre fois. Elle n'avait pas cueilli d'aubépine, cependant. Etait-ce la clématite qui la mettait dans cet état?

Elle retira les fleurs de son corsage et les rejeta vivement.

Mais ses forces ne revinrent point. Ses yeux voyaient plus trouble, ses oreilles bourdonnaient.

— Michel ! redirent ses lèvres pâles.

Elle se transfigura tout à coup. Un coupé arrivait là-bas sur la route de la gare ; un coupé dont la caisse avait des reflets jaunes au soleil couchant... Michel I

Oui, c'était Michel. Elle reconnut sa tête à la portière.

Nine se leva aussitôt et marcha vite pour aller à larencontrede son ami. En quelques secondes elle rejoignit la voiture.

Le jeune homme ouvritla portière et reçut mademoiselle de Montberthier dans ses bras.

— Oh ! maintenant, je suis sauvée? — s'écriat-elle en laissant tomber sa tête sur Tépaule de son ami — elle ne me reprendra pas !

— Qui donc?

— La forêt... Elle ne voulait pas me laisser partir, elle me donnait des vertiges. Un peu

plus, et je me trouvais mal, comme l'autre fois !

— Vraiment ?

— Oui, Michel.

-*- 0 ma chérie, ô ma femme! dit-il tendrement, en la serrant sur son cœur.

Mais il recula un moment après. Mademoiselle de Monlberthier avait fermé les yeux et ne respirait plus.

— Nine ! appela-t-il d'une voix brève. Nine ! Ah ! mais elle s'est évanouie ! . . .

Il pâlit, et, pendant quelques secondes, il regarda la jeune fille avec stupeur.

— Elle s'est évanouie... répéta-t-il en frémissant. Et il n'y a aucune maison par ici... Que faire?...

Il ne se le demanda pas longtemps. Il frappa contre la glace et dit au cocher :

— Arrêtez ! Faites tourner les chevaux.

— Nous n'allons plus à la gare ?

— Non, au château de Montberthier. Savezvous où c'est?

— Oui, monsieur.

— Eh bien ! allez, au galop !

Et Michel serra douloureusement les mains de la jeune fille dans les siennes.

Il renonçait à l'emmener. Il partirait seul pour l'Angleterre. Il la laisserait à son pays, puisqu'elle y tenait tant, puisqu'elle tombait malade chaque fois qu'il fallait le quitter. Il avait pitié d'elle et allait la reconduire à sa maison. Elle était si

délicate, si sensible, si peu faite pour les luttes de la vie.

— Oh ! Nine ! maNine ! dit-il encore en sentant poindre des larmes dans ses yeux.

El il baisa les paupières closes de la fiancée.

Les chevaux galopaient. En cinq minutes, ils furent devant la grille du cliâteau. Le cocher descendit promptement pour l'ouvrir et remonta sur son siège. Le coupé roula sur l'avenue des hêtres, puis ébranla les pavés de la cour.

En voyant arriver une voiture à ce train inaccoutumé, les serviteurs du château sortirent. Les chevaux s'arrêtèrent devant le perron et Michel descendit.

— Je viens vous ramener votre maîtresse, ditil brièvement à la gouvernante, elle s'est évanouie au bord de la forêt près de la route. J'espère que ce ne sera pas grave.

Ce disant, il tirait Nine du coupé, la prenait dans ses bras et la portait vers le château.

Madame Dupin poussait des cris de surprise.

— Qu'est-ce qu'elle a donc? Elle était si bien, ce matin ! elle chantait tout le temps ! Elle aura peut-être senti quelque fleur, quelque herbe forte comme la dernière fois. En voilà une aventure I Heureusement, monsieur le comte n'est pas ici. Allez chercher la pharmacie, Anna.

Elle aida Michel à porter mademoiselle, tandis que les domestiques s'empressaient autour d'eux, ouvraient les portes, roulaient des fauteuils.

On déposa la jeune fille dans une chambre du rez-de-chaussée. Madame Dupin lui dégrafa le corsage.

— Qu'est-ce que je vous disais? cria-t-elle en trouvant des débris de clématite sous les vêtements. Yoilà encore des fleurs qu'elle s'était mises dans le cou. Il n'en faut pas davantage. Elle est si délicate.

La gouvernante rejeta les fleurettes, trempa une serviette dans l'eau froide et lappliqua sur le visage de sa maîtresse.

Presq^ie aussitôt. Nine remua. Michel s'en aperçut et soupira d'aise.

— La voilà qui revient, disait la gouvernante. Eh bien ! mademoiselle Nine, eh bien ! rouvrez les yeux un peu vite. Vous avez donc refait des imprudences?

Michel s'était éloigné. Devait-il rester là? Devait-il reparaître devant la jeune fille? Que diraitelle en le revoyant ? Elle tâcherait de le suivre encore et les domestiques apprendraient la vérité sur cet évanouissement. Il ne le fallait pas. L'honneur de Nine était enjeu. Elle devait rester au château et tous ses proches devaient ignorer qu'elle eût voulu se faire enlever par lui. Le devoir de Michel était de fuir avant qu'elle n'eût repris ses sens.

Il s'approcha, il la regarda une fois encore de ses yeux pleins de larmes. Il aurait été bien heureux de l'embrasser avant de partir. Mais il se

contint à cause des serviteurs. 11 se contenta de lui prendre la main et de la serrer une seconde en ses doigts tremblants. Puis il s'éloigna, très pâle, il s'éloigna vite, afin que la voiture eût quitté le château quand la jeune fille reprendrait connaissance.

Je suis obligé de partir — expliqua-t-il à demivoix à madame Dupin — je dois être à la gare à sept heures. Je vois que mademoiselle n'aura rien. Vous lui direz bien des choses de ma part, je vous en prie. J'écrirai un de ces jours... Bonsoir, madame Dupin.

Il descendit rapidement les marches du perron, remonta dans la voiture et ordonna au cocher de rouler vite.

Deux minutes après, le coupé avait disparu au bout de l'avenue des hêtres.

La nuit était close quand Nine put se remettre debout. Près de la chaise longue sur laquelle on l'avait déposée, brûlait une lampe. Madame Dupin et la femme de chambre étaient restées avec la jeune fille. Celle-ci parut vivement contrariée de se retrouver à la maison. Comment? elle n'était pas dans l'express ?Elle ne roulait pas vers Calais avecMichel? Pourquoi donc?

Elle se rappela sa longue attente au bord de la route, puis l'arrivée de la voiture dont la caisse noire avait des reflets jaunes sous le soleil couchant.

Que s'était-il passé ensuite ? Nine regarda autour d'elle et prêta l'oreille aux conversations.

Elle fut étonnée de ne pas entendre la voix de Michel.

— Qui m'a portée ici ?

— M. Valin — lui répondit la gouvernante.

— Oij est-il donc ?

— Il est reparti.

— Reparti ? Pour oij ?

— Nous ne savons pas. M. Valin a dit qu'il avait besoin d'être à la gare à sept heures.

Nine était encore trop faible pour s'émouvoir de ces paroles.

— Ah! Il a besoin d'être à la gare à sept heures? répéta-t-elle machinalement, comme un enfant qui ne songe à rien.

Et ce ne fut qu'au moment où une pendule sonna sept heures sur la cheminée, qu'elle parut comprendre l'importance de cette révélation.

Elle s'approcha de la pendule et regarda le cadran avec stupeur. Elle se rappelait que le train devait partir à cette heure-là.

Madame Dupin remarqua une inquiétude soudaine dans les yeux de sa maîtresse; et comme elle avait deviné depuis longtemps la nature des sentiments que M. Michel inspirait, elle dit :

M. VaUn doit vous écrire bientôt, mademoiselle.

— Il doit m'écrire? Comment le savez-vous V

— Il m'a priée de vous l'annoncer.

— Ahl

Et madame Dupin put constater que ses paroles ne calmaient pas du tout la jeune fille. Celleci eut l'air extrêmement ému. Elle commençait à soupçonner la vérité. Michel serait donc parti sans elle ? Et la forêt l'aurait définitivement reprise, reprise pour toujours ?

Mademoiselle de Monlberthier s'efforça d'espérer encore ; elle voulut croire au retour prochain de son ami. S'il était allé à la gare, ce pouvait être pour d'autres raisons, pour expédier les bagages, par exemple, ou pour les faire mettre au dépôt. Assurément, il n'était pas parti tout de suite pour l'Angleterre, oh 1 non I Ce serait trop mal d'abandonner ainsi sa fiancée.

Elle passa une nuit d'insomnie et d'angoisses.

Dès qu'il fit jour, elle s'assit devant une fenêtre et regarda du côté de Saint-Amand. Elle s'attendait à voir arriver Michel, d'un moment à l'autre.

Alarmée, elle lui écrivit, à neuf heures:

« Où êtes-vous ? quand partons-nous ? Je suis guérie et vous attends avec impatience. »

Elle ne mit que cela sur le papier. IJ lui tardait tellement de le taire parvenir à son destinataire! Madame Dupin fut priée d'aller tout de suite à Saint-Amand, de remettre ce billet à M. Valin — ■ pas à d'autres, — et de rapporter bien vite une réponse.

La gouvernante revint à midi et demi et remit le billet cacheté à la jeune fille.

— Vous n'avez pas trouvé M. Valin ?

— Non, mademoiselle. Il est parti hier soir.

— Pour OLi ?

— On ne sait pas. On m'a dit qu'il ne fait plus partie de la maison.

Il n'y avait plus moyen de douter. Nine cacha

206 AME FLEORIE

son visage dans ses mains et fondit en larmes. Le lendemain, elle reçut la lettre suivante datée de Paris :

« Ma chère Nine,

» Quand vous recevrez cette lettre, j'aurai quitté la France. Je m'en vais seul pour ne plus revenir ; et, probablement, je ne vous reverrai pas, vous qui deviez être la compagne de ma vie. Je souffre et vous allez souffrir autant que moi peut-être. Veuillez me pardonner, mademoiselle Nine ; c'est pour votre bonheur que je suis parti. J'ai bien réfléchi avant de prendre cette décision ; et si vous me maudissez en ce moment, j'ai Tassurance que vous me serez reconnaissante un jour prochain.

» J'ai vu en vous, mon amie, et j'ai eu pitié. J'ai compris que vous m'aimiez autant que peut aimer une femme ; mais je me suis aperçu que je ne pouvais pas vous donner le bonheur complet, auquel vous avez droit, et c'est pourquoi je m'efface.

» Puis il faut compter avec votre forêt, mademoiselle. C'est une rivale sérieuse, vous l'avez bien vu. Deux fois vous avez essayé de l'abandonner, et deux fois elle vous a reprise. Comme nous ne pouvions pas vivre ensemble, elle et moi, il a bien fallu que je me démette et que je renonce à ce duel par trop inégal... Ne prenez pas ces paroles pour un reproche surtout. Je sais parfai-

tement que votre forêt est digne d'affection, et d'ailleurs j'ai deviné que les arbres n'étaient pas seuls contre moi : il y avait votre maison et les souvenirs dont elle est pleine, le sol natal et les aïeux qui y sont retournés ; il y avait toute la lignée des Montberlhier dont les âmes visitent encore la vôtre, et qui sont partis en guerre quand ils ont vu qu'un étranger voulait déshonorer une des leurs. Avouez-le ; ca n'est pas seulement le parfum d'une fleur sauvage qui vous a fait défaillir hier, au moment où vous veniez me rejoindre, c'est surtout la peur de la faute que vous alliez commettre.

» Je ne vous en veux pas, Nine, j'aime votre vertu quoique j'en sois victime et si elle pouvait modifier les sentiments que j'ai pour vous, ce ne serait que pour les rendre encore plus forts et plus durables. Je vous adore.

» Et cependant il va falloir vous oublier, il va falloir essayer de vivre sans ma petite amie aux cheveux pâles et aux yeux clairs. Ce sera difficile, mais puisque mon bonheur ne pouvait s'obtenir qu'aux dépens du vôtre, je me résignerai, ma chère Nine. Quand ma douleur sera trop aiguë, quand mon cœur voudra se révolter, je penserai aux souffrances que vous auriez endurées auprès de moi, je penserai à la misère, aux regrets, aux remords, à toutes ces choses inévitables qui auraient pu affaiblir votre amour sinon le changer

en aversion; alors ie retrouverai la force de ^ 4

208 AJIE FLEURIE

rester loin de vous et peut-être n'aurai-je pas trop de désespoir si j'apprends, un jour, qu'un homme plus digne est devenu votre mari...

» C'est pourtant là ce qui doit arriver, ma Nine. Je sais qu'il n'y a pas pour vous d'autre moyen de salut! Et quoique mon cœur se déchire à cette pensée, quoique toute ma chair frissonne devant cette perspective, il faut bien que je subisse les conséquences de mon départ, il faut bien que j'expie puisque j'ai eu la maladresse de rester pauvre. Aimez un autre homme, ma bienaimée ; épousez-le s'il peut vous rendre votre maison et vos arbres, s'il peut sauver l'honneur de votre nom et apporter le bien-être chez vous. Peut-être le hasard qui nous a mis en présence l'un de l'autre vous amènera-t-il bientôt un jeune homme riche et bon, à qui vous pourrez donner votre cœur. Ne le repoussez pas. Allez avec lui dans la forêt, montrez-lui les chemins que j'ai suivis et il vous aimera comme je vous ai aimée. Oh ! il sera bien heureux celui-là ! Vos arbres ne lui garderont pas rancune, puisqu'il vous laissera près d'eux. A côté de lui, peu à peu, vous oublierez sans doute Famoureux de l'autre printemps, et l'espoir reviendra vous sourire à travers les feuilles nouvelles. C'est la vie, cela, et je n'aurai pas le droit de me plaindre.

» Si ce jeune homme ne se présente pas, eh bien! épousez M. de Saverne, tout vieux qu'il est, puisqu'il vous aime et qu'il peut vous sau-

ver. Il ne faut pas mourir, Nine ; il ne faut pas dédaigner les courtes heures que la vie nous réserve. C'est quand on s'y attend le moins qu'on a le plus de joie, et M. de Saverne peut vous en donner beaucoup. Je l'exècre maintenant, cet oncle égoïste et sans pitié, mais je lui pardonnerai peut-être s'il parvient à vous rendre heureuse. Ne pleurez point; la consolation est toujours plus près qu'on ne pense.

» J'ignore quelle sera mon adresse à Londres. Mais quand bien même je le saurais, je ne vous le dirais pas, ma chère amie. Peut-être, dans un jour d'égarement, voudriez-vous me rejoindre, et il ne le faut pas. C'est une séparation définitive que nous devons nous imposer.

» Pourtant, si vous soufifrez trop et si vous tenez à savoir ce que devient votre premier fiancé, donnez-lui de vos nouvelles de temps à autre, et lui-même vous en remerciera du fond du cœur. Adressez vos lettres à mon cousin : Robert Valin, 38, rue Boissière, à Paris; il me les fera parvenir. Je vous écrirai aussi et vous recevrez une de mes lettres au commencement de chaque mois. Mais lorsque mes prévisions se seront réalisées, lorsque vous aurez accordé votre main à un autre homme et que mon souvenir vous deviendra importun, vous n'aurez qu'à m'envoyer ces deux mots sur une feuille de papier : « N'écrivez plus.» Je comprendrai, ma bien-aimée Ninette, et je ne vous donnerai plus signe de vie.

» Adieu I Pensez un peu à moi tout de même, quand vous retournerez sous vos ombrages, quand vous passerez devant la Croix de bois ou le Cliêne creux. Le meilleur de mon âme est resté là, je le sens bien. Et si, le jour, mon corps doit s'agiter ailleurs, c'est à Monberthier que reviendra mon rêve de toutes les nuits, à la belle forêt qui vous garde et dans laquelle j'aurais pu être si heureux.

» Adieu, ma chère Nine.

» Michel. »

Après la lecture de cette lettre, mademoiselle de Montberthier demeura comme anéantie. Elle n'eut pas une plainte, pas une larme. Le coup qu'elle recevait était trop violent; il ne lui restait même pas la force de souffrir.

Pendant toute la journée, ce fut une^ prostration silencieuse, une inertie de malade mortellement frappé.

Puis, la vie [reprenant peu à peu ses droits, Nine sentit la profondeur de sa blessure et put crier pour toute sa douleur.

Jamais, depuis la mort de sa mère, elle ne s'était trouvée si malheureuse; jamais son cerveau n'avait éprouvé une telle secousse. Il lui semblait que cela dépassait les bornes de la souffrance possible et devait lancer une âme en pleine folie.

Quoi! Michel était parti sans elle? était parti pour toujours? Mais c'était un lâche! On n'aban-

donne pas ainsi une femme. Il ne devait pas être vraiment amoureux !

Et, durant des heures entières, elle lui adressait les plus sanglants reproches.

Puis, un peu de bon sens venant faire une éclaircie dans sa tête, elle se mettait à sangloter et tournait contre elle-même sa fureur. C'était sa faute, et non celle de Michel. Pourquoi s'étaitelle évanouie? Rien de cela ne serait probablement arrivé sans cette maudite promenade en forêt. Quelle fille était-elle donc pour perdre le sens chaque fois qu'il s'agissait de quitter le pays ? On n'est pas impressionnable à ce point. On se fait soigner quand on a les nerfs dans cet état ! Ah! elle méritait joliment d'être dédaignée! Michel avait eu raison de la planter là. Il trouverait une femme plus solide et plus sérieuse en Angleterre.

Et Nine grinçait des dents en montrant le poing aux arbres de sa forêt :

— Ah! les misérables! grondait-elle, si le futur propriétaire les fait abattre, ils ne l'auront pas volé !

Il venta fort, cette semaine-là. Un ouragan tourmenta la forêt rousse et lui fit pousser de grosses clameurs durant une nuit. Les chênes et les hêtres gesticulèrent en jetant leurs feuilles au ciel, comme une armée de géants en révolte. Nine entendit craquer des branches. Des rameaux de bois mort s'abattirent sur les murs duchâ-

teau. Des troncs déracinés croulèrent, çà et là, en faisant des bruits affreux dans l'ombre, des bruits d'ossements fracassés.

— Va donc! va donc! disait mademoiselle de Montberlhier en mettant la tête à la fenêtre de sa chambre.

Elle aurait voulu que le vent saccageât les futaies, fît tournoyer tous les arbres, emportât la forêt entière comme une touffe de chardon.

Le lendemain matin, l'orage s'étant apaise, Nine sortit et trouva le chêne creux abattu, les racines en l'air. Alors elle se repentit tout de même, et le spectacle de ce vieil arbre, éventré au bord de la route, l'émut comme si elle avait heurté un cadavre humain. Pauvre chêne creux! Michel s'y était abrité naguère, pendant une bourrasque.

Elle lui prit une feuille et l'envoya le soir même à l'adresse de M. Robert Valin, 38, rue Boissière, à Paris, pour remettre à Michel Valin. Et autour de la feuille du chêne était un papier couvert de larmes oii, après avoir raconté la mort du chêne creux, Nine parlait de la sienne, imminente, fatale, si l'ancien fiancé ne revenait pas bientôt.

Elle espéra que cette lettre attendrirait Michel et qu'il reparaîtrait au château avant quarantehuit heures.

Mais ce fut une attente vaine; Michel ne revint pas.

Que faisait-il à Londres? Était-il sur mer pendant cette tempête?

Parfois, Nine avait envie de partir, d'aller à Paris trouver M. Robert Valin, de se mettre à genoux devant cet homme, et de lui demander, les mains jointes, l'adresse de son cousin. Il l'aurait donnée, peut-être. Et alors, elle aurait rejoint Michel en Angleterre, elle lui aurait mis les bras autour du cou, l'aurait entraîné vers le bateau, se serait rembarquée avec lui, et n'aurait dénoué ses bras que dans la forêt, dans la forêt famihère et protectrice, qui se recouvrirait bien vite de fleurs pour les jeter encore sur leurs fronts.

Mais si le cousin ne voulait pas donner l'adresse? si Michel refusait de revenir ?

Nine se remettait à pleurer et pensait à la tombe de cette religieuse qu'elle avait vue sous le porche de l'église, le jour où elle s'était proposé de partir avec son ami.

— Non ! je ne peux pas ! gémissait-elle. Dieu me paraît trop injuste pour que je lui consacre ma vie... Ah! s'il me rendait Michel, peut-être, s'il me rendait mon bel amoureux... Oh ! non ! je pourrais encore moins!... Que faire alors? que faire ?

Le comte de Montberthier revint de Belgique avec un visage épanoui.

— Je l'ai, fillette ! dit-il à Nine en descendant de voiture... Il est magnifique ! Embrasse-moi!...

Malheureusement, les quatre pieds sont bien modernes. Je m'en doutais !

Le baiser du comte fut cordial. Mais il l'aurait été bien davantage si les pieds avaient été de l'époque 1 Son cœur ne débordait vraiment de tendresse que lorsqu'il avait été chatouillé par un morceau de vieux bois.

Il fut charmant toute la journée. Il montra la photographie de la merveille. L'original ne devait lui être remis qu'à la fin de la semaine. Et encore fallait-il envoyer tout de suite trentedeux mille francs — prix du lit — à l'antiquaire d'Anvers.

Où prendre cette somme? Voilà oiiles difficultés commençaient. L'homme d'affaires d'Alger, sondé par télégramme, ne voulait plus prêter sur la maison de Tlemcen. Alors?

Légèrement penaud, le comte entra chez sa fille, ce soir-là, au moment où elle allait se coucher.

— Fillette, demanda-t-il, oij donc as-tu mis le diadème en brillants de ta mère?

— 11 est dans mon armoire, lui répondit-elle,

— Veux-tu me le donner?

— Vous en avez besoin?

— Oui.

— Pour quoi faire ?

Le comte parut trouver cette question irrespectueuse. Néanmoins, il consentit à fournir quelques explications.

— Je ne peux pas trouver les Irente-deux mille francs du lit, avoua-t-il. Je croyais avoir encore quelque argent et je me suis aperçu que je reste à sec. Alors, j'ai pensé qu'on me prêterait trentedeux mille francs sur ce diadème. Il est beau, tu sais! \l a valu cent cinquante mille.

Nine avait écouté, d'une oreille distraite, l'histoire du fameux lit. Ces choses-là ne l'intéressaient guère. Mais il n'en fut pas de même quand elle comprit que son père voulait vendre des bijoux.

— Papa, dit-elle énergiquement, je tiens à garder ce diadème.

— Moi aussi, parbleu! déclara le comte, et je promets bien de le dégager le plus tôt possible.

— Et quand le pourriez-vous, selon vos prévisions?

— Mais... d'un moment à l'autre. Le mois prochain sans doute : dès que tu seras mariée.

— Je ne me marie plus!

— Pourquoi?

— Parce que je n'ai plus de fiancé.

— Comment? Il ne t'en reste pas un sur deux?

— Je n'en ai jamais eu deux.

— Tu es trop modeste.

— Papa, vous savez que j'aimais M. Michel, que je n'aimais que lui.

— Et bien! à propos, ce M. Michel? Comment ça s'est-il terminé? Tu ne m'as rien dit encore?

— Ça s'est terminé fort mal.

— Ah! Il n'a pas trouvé les trois cent mille francs?

— Non! Et il a quitté la France.

— Pauvre garçon!... C'est ce qu'il avait de mieux à faire.

— Vous trouvez?

— Dame ! les vojagcs, ça distrait, ça aide à oublier. A présent, M. de Saverne a beau jeu.

— Vraiment?

— Puisqu'il est seuil

— Eh bien, malgré ça, je ne l'engage pas à jouer !

— Allons, fillette! allons! Tu as du chagrin : ça passera. Je vais dire à Armand de revenir.

— Comme il vous plaira I Seulement, je vous préviens que si ce monsieur rentre ici, ce sera moi qui partirai.

— Tu n'es pas raisonnable.

— C'est possible. Mais, à ce compte, je trouve que vous l'êtes trop!

— Ce que j'en fais, c'est pour ton bien, ma chère enfant. M. de Saverne sera un excellent mari. Jolie prestance, tête expressive, nom suffisant, des manières...

— Je vous prie de ne plus me parler de cet homme ; vous me donneriez une crise de nerfs I

Le comte regarda sa fille avec des yeux attristés.

— Tu n'es pas sérieuse ! — reprit-il sur un ton

de reproche. A quoi bon t'entêter, fllleUe? à quoi bon? Armand t'épousera, tu le sais bien! C'est inévitable, c'est nécessaire ! Que deviendrionsnous sans lui?

— Nous deviendrons ce que nous pourrons; mais je ne l'épouserai pas.

— Fillette !

— Je ne l'épouserai pas, répéta Nine en jetant à son père un regard de défi. Vous me tuerez si vous voulez, mais vous ne me ferez pas épouser cet homme.

— Nous verrons ça.

— Oh I oui, nous le verrons. Et vous verrez peut-être aussi des choses qui ne seront pas de votre goût.

— Que veux-tu dire ?

— Que je vous abandonnerai, papa. Que j'irai retrouver M. Michel à Londres si vous vous obstinez à me parier de M. de Saverne.

— Allons donc, tu te vantes.

— Je me vante si peu que je suis partie déjà, entendez- vous? Je suis partie pendant que vous étiez en Belgique.

— Partie?.,. Avec ce monsieur Michel?

— Oui! avec ce monsieur Michel. Oh! rassurez-vous : je n'ai pas été bien loin. Je me suis évanouie tout de suite et Ton m'a rapportée à la maison avant que je ne fusse à la gare!... Mais ce n'est pas ma faute si l'enlèvement a raté. Je m'en allais de bon cœur, je vous assure. Et si

M. Michel avait eu moins de délicatesse, vous auriez trouvé la maison vide à votre retour d'Anvers. C'est lui qui n'a pas voulu. Voilà !

Le comte avait pâli. Sa figure était bouleversée. Il resta muet, à regarder cette petite fille qui lui avait parlé de la sorte, et ses yeux se remplissaient de stupeur, comme s'ils ne la reconnaissaient plus, comme s'ils venaient de découvrir une étrangère dans cette personne qu'il croyait issue de lui.

Nine devina l'impression que ses confidences avaient produites, et dans un élan de repentir elle passa ses bras autour du cou de son père.

— Oh ! pardon I balbutia-t-elle, j'étais si malheureuse, pardon ! Je ne recommencerai plus si vous renoncez à M. de Saverne. Que voulezvous, papa ? Je serai ravie de vous faire plaisir ; mais je ne peux pas épouser cet homme, je le hais trop !... Je ne peux pas.

Et elle couvrit de larmes les mains de son père.

Celui-ci demeurait pâle. Ses yeux ne s'éclaircissaient point.

— Tu as voulu me faire peur ? demanda-t-il à demi-voix. Ce n'était pas vrai, cet enlèvement?

— Mais si, papa, c'était vrai. Interrogez madame Dupin, répondit la jeune fille.

Et elle posa sur lui ses regards tranquilles. Alors le comte se leva, passa la main sur son

front étroit et s'éloigna lentement, sans rien dire, effaré.

Il ne parla plus du diadème ; il ne regarda plus la photographie du lit.

En quelques jours, il se courha cpmmc s'il avait vieilli de plusieurs années.

Sa fille lui portait un coup terrible en refusan d'épouser M. de Saverne, Il n'y avait plus de salut. La ruine, le déshonneur, la misère, étaient à sa porte. Lui qui n'avait jamais rien prévu, restait pourtant terrifié devant les menaces de l'avenir. Au printemps, lorsqu'il avait dû quitter le pays, il possédait encore sa maison de Tiemcen, et avec les trois cent mille francs qu'on lui offrait du château, il pouvait désintéresser tous ses créanciers, emporter les meubles les plus précieux, et même il devait lui rester un petit capital de cinquante ou soixante mille francs, grâce auquel sa fille et lui auraient eu du pain, là-bas.

Mais, depuis lors, il avait dépensé sans compter. Sa maison d'Algérie était hypothéquée pour une grosse somme. Il ne pourrait plus emporter de meubles. Il serait obligé de tout vendre. Et encore il n'était pas sûr de faire assez d'argent pour payer toutes ses dettes. Voilà dans quelle situation Nine le laissait. S'en rendait-elle bien compte?

Il lui expliqua tout cela quelques jours après. Il la supplia de réfléchir.

Miis elle fut sourde à toutes ses prières- Elle

savait très bien que les huissiers arriveraient d'un moment à l'autre, que le château devrait être évacué, le mobilier de famille mis à l'encan. Mais elle n'y pouvait rien faire : elle préférait la misère, la mort, le déshonneur, au mariage qu'on lui proposait.

Oui, certainement, au mois d'avril dernier, elle aurait consenti à épouser M. de Saverne : elle ne le connaissait pas. Mais depuis qu'elle connaissait Michel, ce sacrifice lui semblait trop héroïque.

« Je ne peux pas ! répétait-elle en sanglotant devant les supplications de son père. — Je voudrais bien, mais je ne peux pas. »

M. de Saverne rôdait autour du château, depuis le départ de son neveu. Il trouvait sans doute qu'on se passait trop facilement de lui. Et quoiqu'il eût promis à la jeune fille de ne plus reparaître devant elle si on ne le priait pas de revenir, il ne manquait pas une occasion de se montrer. Il prétexîait pour cela des choses étonnantes. Ainsi, un jour, il déclara qu'il avait aperçu un sanglier du côté de l'étang ; mais oui, un véritable sanglier. Et il voulait purger la forêt de ce monstre. Une autre fois, ce fut pour donner au comte une solution extraordinaire qui empêchait les vieux bois de pourrir.

M. de Montberthier l'écoutait, silencieusement, et poussait, par intervalles, des soupirs mélancoliques.

Ni ne, elle, fuyait jusqu'au troisième étage, toutes les fois que Tonele de Michel arrivait à la maison. Et de peur de le rencontrer, elle n'allait plus dans la forêt. A chaque instant, elle sentait cet homme autour d'elle, et sa chair frissonnait alors comme à l'approche d'un fauve.

Le comîe ne comprenait pas l'aversion de sa fille pour Armand.

— Comme il t'aime! comme tu serais heureuse ! osait-il lui dire, de temps en temps, quand elle paraissait d'humeur moins noire. Ah ! fillette, ça ferait un nïari exquis I Tu le mènerais par le bout du nez !... Tu t'en repentiras !

Mais elle restait inexorable.

Et le comte s'en retournait en jetant des regards de détresse tout le long des chambres, des galeries, des vestibules où il avait entassé sa collection de vieux bois.

Il avait écrit à Tantiquaire d'Anvers pour lui annoncer qu il ne voulait plus du lit de Jean Goujon. Ces pieds modernes le déparaient trop, décidément ! Et c'avait été pour lui un grand crèvecœur, quelque chose comme la mort prématurée d'uij nouvel ami. Ce lit se serait si bien harmonisé avec les boiseries du vestibule ! C'était une perte irréparable, un coup dont il se ressentirait longtemps. Qui achèterait cette merveille? En quel pays s'en irait-elle?

Et ses mâchoires se serraient de jalousie, quand

il pensait à l'amateur inconnu qui la lui enlèverait.

Mais toute sa collection lui donnait des inquiétudes semblables. Les douze stalles offertes par Armand, son lit breton aux balustres menus, les boiseries imposantes de la salle des Gardes, les confessionnaux et les prie-Dieu qu'il avait entassés dans la cliapelle ; et les meubles de famille, les banquettes, les coffres, les bahuts aux armes des Montberthier, tous les bois admirables, dont sa maison débordait, il faudrait donc s'en séparer?

Non, il ne pouvait pas l'admettre. C'était plus fort que lui. Ces meubles faisaient partie de son existence. C'était comme si on le menaçait de lui couper les os et de les jeter aux chiens. Tl en mourrait.

Et cependant cela aurait lieu, puisque cette petite s'entêtait à repousser M. de Saverne. Cela aurait lieu avant la fin de l'an à moins d'un miracle.

Le 29 octobre, Henri de Montberthier s'aperçut qu'il ne pourrait pas payer tous ses domestiques le surlendemain.

Effrayé, il alla trouver Nine. Il lui dit tout ; il l'adjura de réfléchir encore, de bien peser les conséquences de sa conduite. Si elle se décidait à épouser Armand, rien n'était compromis ; il suffirait d'engager le diadème ; on aurait assez d'argent pour payer les domestiques et vivre quelques jours encore.

Mais la jeune fille ne voulut rien entendre.

— Je ne peux pas ! je ne peux pas !

Ce fut sa seule réponse. Le comte lui jeta un regard éperdu et partit pour Saint-Amand. Il alla trouver M. Caduret, le marchand de planches, afin de lui proposer lechâteauetdemander une avance.

Il revint quelques heures après. Son visage était radieux.

— Il a acheté, fillette ! il a acheté ce château de Lisieux dont il t'avait tant parlé. Alors, lu comprends, il n'y a plus rien à faire, et le voilà obligée d'épouser M. de Saverne.

— Je ne vois pas l'obligation I répondil-ellc.

— Comment? Puisque c'est toi, toi-même, qui as dit à Caduret d'acheter ailleurs ! Puisque c'est toi qui m'empêches de vendre !... Tant pis, fillelte ; il faut bien subir les conséquences de tes actes. Que veux-tu faire alors ? Laisser vendre au tribunal ? Les grands châteaux ne valent plus rien. Nous n'en tirerions pas deux cent mille francs. Envoyer la collection à l'hôlel Drouot? On ne sait jamais oii l'on va. Il ne reste que M. de Saverne. Donc tu ne peux t'adresser qu'à lui : je vais le prier de revenir.

Mais elle ne l'entendit pas de cette oreille. C'était vrai qu'elle avait renvoyé M. Caduret ; c'était vrai que les embarras actuels provenaient un peu d'elle. Et après ? M. de Saverne n'en était pas plus sympathique sans doute, ni Michel moins digne de fidélité.

Alors elle persistait dans son refus. Elle ne pouvait pas ! elle ne pouvait pas ! On la tuerait plutôt.

Le comte gronda de colère.

— Tiens ! tu es folle, dit-il d'une voix haineuse, il n'y a que la folie qui puisse expliquer une telle obstination, un tel aveuglement. On fait enfermer des gens plus raisonnables.

— Faites-moi enfermer, papa ! Et ensuite ? Sera-ce vous qui épouserez M. de Saverne?

Le comte eut un geste de fureur.

— Misérable ! oser me parler comme cela ! Tiens ! tu mériterais...

— C'est vrai ! pardon ! Mais c'est impossible, dit-elle en tombant à genoux. Que voulez-vous que je dise ? Je me ferai gouvernante, j'irai mendier s'il le faut ; mais épouser M. de Saverne, oh ! non ! jamais ! jamais 1

Le comte pleurait en la regardant.

— Tu n'as donc pas pitié de moi ? — dit-il d'une voix douce — Tu aimes M. Michel, je l'admets parfaitement ; mais tu devrais aussi m'aimer un peu, moi, ton père. Il n'y a pas que des mariages d'amour en ce monde. Dans notre société surtout, il faut savoir se plier aux circonstances. Que déjeunes femmes se sacrifient pour sauver la fortune ou l'honneur d'une famille. Cela se voit tous les jours. Pourquoi ne ferais-tu pas comme elles ? Si je te le demande, les mains jointes?... Oli! je t'en prie! je t'en prie,

Ninc ! C'est une question de vie ou de mortpour moi!... Pense donc au scandale que ferait une saisie! Pense aux cancans des domestiques, des amis, lorsqu'ils nous verront sur la paille, nous qui dépensions cent mille francs par an. Aie un peu d'orgueil, fillette: L'autre fois, si je consentais à partir, c'est que je pouvais garder la tête haute. Personne au pays ne devait savoir que nous étions ruinés! Mais à présent?... Oli! je t'en supplie, prends pitié de ton père !

Nine pleurait à chaudes larmes, mais elle ne cédait pas. Elle avait encore sur les lèvres le goût des baisers de Michel ; et donner ces lèvres-là aux baisers d'un autre homme lui semblait l'action la plus vile, la plus monstrueuse qu'une femme pût commettre.

— Papa, prenez ma vie si vous la voulez ! ditelle en sanglotant.

— C'est toi qui prends la mienne! murmura le comte d'une voix sourde.

Et il partit, à pas incertains, le lung des galeries sévères, encombrées de vieux meubles.

Son cœur se brisait en passant devant eux.

C'était donc définitif; il fallait tout vendre aux enchères! Avant trois mois, ces fauteuils aux dossiers ajourés comme de la dentelle sombre, ces armoires lourdes surmontées de couronnes comtales, ces coffres vermoulus oii se voyaient d'héroïques batailles, les cheminées Renaissance aux cariatides rieuses et les vaissehers aux

portes couvertes de fleurs, les pétrins ornés de scènes villageoises, les berceaux, que des cygnes aux becs épointés portaient sur leurs ailes croulantes, les pupitres enlevés par des serres d'aigle; et les saints, les évoques, les rois de noyer ou de chêne, alignés çà et là, et montrant leurs visages sans nez, leurs crosses rompues, leurs épées en poudre : tout ce qu'il avait trouvé dans le château, tout ce qu'il y avait mis en qua rante années de recherches opiniâtres, cela serait éparpillé, jeté en pâture aux collectionneurs ou aux imbéciles?

Non ! non ! C était trop révoltant. Il se sentait malheureux comme un homme qui meurt en sachant que sa femme se prostituera. Il songeait aux mains d'amateurs qui frôleraient ces sculptures, aux yeux qui s'illumineraient devant elles, aux soupirs d admiration ou détonnemenl qu'elles provoqueraient ; et ses dents grinçaient de jalousie.

11 les aimait tant, ces meubles d'autrefois, ces meubles inutiles dont il s'était entouré ! Il ne se passait presque pas de jour qu'il n'allât les voir, les tâter, les contempler sur toutes leurs faces. Quand il avait" quelque peine, il s'installait devant les plus beaux et y faisait de longues stations, sans bouger, sans rien dire. Il appelait cela « une cure de bois sculpté ».

Il n'en taisait pas d'autres et s'en trouvait fort bien.

Il connaissait l'histoire d'une grande partie de sa collection ; il aurait pu dire par quelle série de palais ou de chaumières avait passe tel lit ou tel bahut ; et les autres, ceux dont la provenance lui était inconnue, il les aimait peut-être davantage, comme certains hommes ont un faible pour les filles mystérieuses, d'origine suspecte.

Non, il ne pouvait pas se passer de ses chères vieilleries, et puisque le miracle nécessaire ne se produisait pas, puisqu'il était ruiné, puisqu'il serait déshonoré, puisqu'il devrait mourir de misère dans quelques mois, sinon dans quelques jours, il résolut de mourir tout de suite, de mettre le feu à son château et de périr dans les flammes avec toute sa collection.

Oui, c'était le seul parti à prendre ; il fallait se tuer, il fallait brûler avec ses meubles d'art. Cette mort là paraissait préférable à la vie qui lui était réservée. Il mourrait avant de connaître la honte ; il mourrait avec la certitude que ses bois ne passeraient pas en d'autres mains. Tant pis pour Nine. Elle se débrouillerait comme elle pourrait. Une fille si dénaturée n'était pas digne de commisération. Brûler, brûler tout, immédiatement, avant que les domestiques et les fournisseurs impayés ne propageassent la mauvaise nouvelle. Faire un bûcher immense de tout ce qu'on aime, un bûcher assez grand pour communiquer le feu aux différentes ailes du château, et aux granges, et à la forêt.

Justement, ce soir-là, le vent d'ouest soufflait avec violence. Il fallait en profiter.

Le comte de Montberthier regarda sa montre : il était sept heures et demie.

— J'ai le temps ! dit-il d'une voix frémissante. Demain matin, s'il plaît à Dieu, ce sera fait.

Le dîner ne fut pas long. Il n'y avait aucun étranger au château! Le comte, sa fille et la gouvernante étaient les seuls convives. La conversation languit pendant le repas. M. de Montberthicr ne dit pas vingt mots. Nine prêtait l'oreille à tous les bruits du dehors : elle attendait le passage du facteur. Il y avait bientôt un mois que Michel n'avait écrit; s'il tenait sa promesse, une lettre pouvait arriver d'un jour à l'autre.

A huit heures dix, quand il eut bu sa tasse de thé, le comte sortit de table. Un instant après, on Tentendit remuer des meubles, là-haut.

Dans sa chambre, dans la galerie nord, dans plusieurs pièces voisines, il poussait des coffres ou des bahuts. Mais les gens de la maison ne s'en émurent pas. Il lui arrivait souvent de faire des déménagements pareils, quand il voulait mettre en valeur un objet qu'il avait laissé trop longtemps dans l'ombre, quand il était pris d'un re-

gain d'amour pour une banquette méconnue ou pour un dressoir autrefois sacrifié.

Cette fois-ci, le déplacement du mobilier n'avait pas le môme but; il était destiné à en faciliter la combustion.

Le châtelain ruiné ne voulait pas qu'on Taccusât d'avoir mis le feu à son château. L'incendie devait être attribué à une imprudence ; pour lire au lit, M. de Montberlhier aurait placé sa lampe trop près d'un rideau. Ce serait là, pour tout le monde, l'origine de la catastrophe. Du rideau, le feu se communiquerait à la couchette, de la couchette au tapis, du tapis aux portières ; et de là, il gagnerait la galerie nord, qui se trouvait à côté.

Le comte veilla donc à ce que, de son lit à celte galerie, les meubles fussent bien rapprochés ou communiquassent les uns avec les autres par des étoffes facilement inflammables. Pour cela, il suspendit entre eux des tapisseries, des chasubles, des lampas ou des brocatelles. Dans la galerie, il fit une chaîne semblable, et il passa de là dans les pièces adjacentes, en prenant partout les mômes précautions. Il aurait bien continué ce travail jusqu'aux étages supérieurs ; mais il eut peur de faire trop de bruit et d'éveiller les soupçons de ses gens, en procédant, à pareille heure, à un tel remue-ménage.

D'ailleurs, il crut inutile de prendre tant de précautions; il avait confiance en ses bois; ils

brûleraient comme de la paille et ceux qui se trouvaient entassés dans la galerie nord suffi-' raient probablement à mettre le feu aux quatre coins de la maison.

Le comte eut terminé ses préparatifs à dix heures. Les domestiques se couchaient, Nine devait être déjà dans son lit. Mais il était trop tôt pour allumer, il fallait attendre jusqu'à minuit ou une heure. Alors, tout le monde serait endormi, alors le château pourrait flamber sans obstacle.

Que faire en attendant? M de Monlberthier se sentait nerveux. Ses mains s'agitaient, ses jambes tremblaient sous lui. Le vent soufflait toujours, en secouant les volets sur les façades. Pourvu qu'il continuât 1

Le vieillard prit une lampe et s'en alla, de pièce en pièce, pour regarder ses meubles une dernière fois. Il longea les galeries, traversa les salons, monta jusqu'au grenier. Il s'arrêtait, de temps en temps, pour admirer une colonne, une corniche ou un panneau, passer la main sur un relief ou faire jouer un tiroir.

Que de choses parlaient à son souvenir ! Tel objet lui rappelait un séjour en Auvergne, tel autre une ascension fatigante en Dauphiné. Ce bahut avait été trouvé dans une bergerie : on y enfermait les fromages; cet autre servait de volière dans une ferme. Ce cofi"re avait été déniché en Provence et puait encore Fail; celui-là était

plein de cendre naguère dans une grange de Gascogne. Là-bas, ce crucifix avait été trouvé au chevet d'une blonde pécheresse du quartier Marbeuf. La Normande était jolie qui lui avait cédé cette armoire aux portes surinontoes d'oiseaux !. .

Le vieux gentilhomme revivait des fragments de son existence en revoyant sa collection, et ses yeux s'éclairaient de lueurs furtives.

Au grenier, il découvrit un débris de console italienne très fouillée, qui lui rappela son voyage de noces. Le comte mit ce bois poussiéreux sous son bras et résolut de le placer sur son lit, tantôt, quand le moment serait venu.

Il erra ainsi longtemps, de salle en salle, avec sa lamp^à la main. Parfois, à Tentrée d'un couloir, la flamme baissait sous une brusque bouffée de vent.

Au loin, le clocher de Montberthicr sonna minuit sur le village.

Alors, le vieillard descendit, lentement, les escaliers sonores. La lampe tremblait un peu dans ses doigts.

Arrivé devant la porte de sa chambre, il s'arrêta : aucun bruit dans le château, rien que les poussées du vent sur les volets. Le père de Niue ouvrit la porte et rentra dans son appartement. Il se sentait faiblir, un grand vide semblait se faire dans sa poitrine. La vue de son lit breton, de son vieux lit dans lequel il dormait depuis qu'il était veuf, lui humecta les yeux. Un coq

chanta du côté de la maison du jardinier. Puis d'autres coqs répondirent dans la nuit orageuse, très loin, annonçant le jour nouveau... Le jour nouveau !

Le comte passa la main sur son front et marcha vers la fenêtre.

— Tout de suite ! murmura-t-il, tout de suite! Dans un quart d'heure, je n'aurais plus le courage.

Il ouvrit la croisée de la chambre, il alla ouvrir toutes celles de la galerie pour que le vent s'y engouffrât et activât la combustion dès qu'elle aurait commencé.

Sous un courant d'air, sa lampe s'éteignit ; et l'obscurité l'efiraya. 11 revint aussitôt dans sa chambre, en heurtant les meubles, envoya les mains en avant, pour tâtcr son lit, et s'appuya dessus, épuisé, les oreilles assourdies par le fracas du sang qui montait à ses tempes.

— Tout de suite ! redit-il à voix basse.

Et il allongea le bras pour chercher les allumettes.

Il les trouva du premier coup. Ses doigts, en les touchant, firent briller le phosphore. Il n'osa pas frotter; il resta là, immobile, les yeux fixés sur les petites lueurs bleues qui ondoyaient, s'effaçaient, renaissaient, insaisissables.

Mais une pendule de l'escalier sonna une demie et ce coup inattendu sembla le réveiller en sursaut.

aml; fleurie 233

— Allons, il faut en finir ! dit-il en se secouant.

Une sueur froide lui mouillait le front. Il ralluma sa lampe, jeta un livre sur la descente du lit, se déshabilla et se coucha sous les couvertures.

Alors il leva sa lampe vers les rideaux du lit. Ses mains tremblaient comme celles d'un alcoolique, ses yeux étaient hagards. Il approcha le verre de lampe de l'étoffe; aussitôt celle-ci fuma, s'alluma, crépita, et la flamme monta, légère, vers le baldaquin.

— Ça y est ! dit le comte.

Il s'étendit de nouveau, ramena les couvertures jusqu'au menton et regarda, de ses yeux arrondis, le feu grandissant.

Mais un moment après, tout s'éteignit. L'étoffe devait être humide, le bois ne voulait pas prendre. Les dents du vieillard claquaient de terreur. 11 se releva d'un saut brusque, reprit la lampe et alluma l'autre rideau, le petit tapis de la table de nuit, les draps, la bande de tapisserie qu'il avait déroulée du lit à une portière. Et, craignant d'échouer encore, il renversa la lampe d'un coup de poing.

Alors un grande lueur monta, le pétrole répandu s'alluma d'un seul coup, et le comte sentit un souffle chaud sur sa figure.

— Ça y est, cette fois I ça brûle ! ça brûle ! dit il en se remettant au lit.

Il se coucha sur le dos et attendit, terrifié, les mains jointes sur sa poitrine.

Il ne voulait pas les séparer ; malgré les brûlures, malgré la fumée asphyxiante, il resterait ainsi, pour n'avoir pas la tentation de fuir. 11 fallait qu'on le trouvât carbonisé dans cette position. Et ses prunelles folles continuèrent à regarder les flammes, les flammes légères qui montaient, revenaient, sautaient du lit à la table, de la table à la portière, et léchaient les murs, attaquaient les chaises, enfilaient la porte, en faisant craquer, sous leurs langues jaunes, les premiers meubles de la galerie. Parfois, sous un souffle de vent, elles se courbaient toutes, puis elles repartaient, plus hautes, avec un grondement d'orage.

« Ça brûle ! » répéta M. de Montberthier, les mains encore jointes sur sa poitrine.

Et ses yeux s'étoilèrent.

Ils ne seraient pas à d'autres, les bois sculptés de sa collection. Ils seraient détruits en même temps que lui, tous, tous ! Aucun panneau n'allait échapper, il l'espérait bien ; la maison flamberait de fond en comble, sous les rafales. Et, à l'aurore, il n'y aurait plus qu'un tas de cendres à la place où se dressait le grand château patrimonial, un tas de cendres dans lequel les ossements du dernier maître seraient confondus avec les débris de poutres et les moellons.

Mais, malgré lui, le comte se retourna: les meubles brûlaient, certes ; il les entendait craquer dans la galerie : mais lui ne brûlait pas du

tout. Il ne mourrait pas, il resterait indemne sur son lit roussi ; le vent avait chassé les flammes vers le nord-est, et la chambre n'était presque pas atteinte.

Alors, puisque le feu ne voulait pas de lui, le père de Nine se leva et marcha vers le feu. Il tenait à ne pas survivre, il tenait à partager le sort de sa maison et de ses antiquités. Il serait trop dérisoire que cet incendie accrût son infortune au lieu de la terminer. Non, non ! il fallait trouver la mort dans les flammes, il fallait que ses gens découvrissent son cadavre dans les décombres, parmi les débris de la collection.

Chancelant, les yeux piqués par la fumée, les poumons mordus par l'air ardent, il s'élança dans la galerie. L'une des douze stalles données par M. de Saverne brûlait près de la porte. Il voulut la prendre dans ses bras pour avoir des brûlures mortelles.

Mais il recula, effrayé. Albert, le cocher, venait d'entrer, dans la galerie, en criant, et il se précipitait sur son maître pour lui porter secours.

— Oh! monsieur le comte, le château brûle. .. Venez par ici. On peut passer encore...

Le vieillard se sentit empoigné par deux mains robustes ; on ne voulait pas le laisser mourir. Toute la maison allait brûler peut-être, mais lui n'aurait aucun mal ; il n'échapperait ni à la ruine ni à la honte.

Inconsciemment, il se débattit , il voulut re-

pousser Tassistance qu'on lui offrait et revenir à ses meubles. Le domestique s'en aperçut bien, mais il ne comprit pas le véritable mobile de celte résistance.

— Laissez donc, monsieur le comte, s'écriat-il en l'empoignant de nouveau. Des bahuts, on en retrouve toujours. L'essentiel est de penser à soi.

Et, bravement, il l'emportait.

M. de Montberthier se vit perdu. Il n'essaya plus de résister. Son dernier souci fut de cacher la vérité à ses gens.

— C'est ma lampe, bredouilla-t-il, ma lampe qui s'est renversée quand j'ai voulu l'éteindre. Le feu a pris aux rideaux du lit... Quel malheur ! A-t-on prévenu les pompiers ?

— Oui, monsieur, j'ai envoyé le jardinier au village. C'est moi qui ai vu les premières étincelles. J'ai couru, j'ai réveillé les bonnes, j'ai réveillé mademoiselle aussi... Tenez, la voilà.

Et le comte aperçut sa fille qui accourait, échevelée, dans un peignoir.

— Oh! papa! cria-t-elle en pressant son père dans ses bras tremblants.

Appuyé sur sa fille et sur le domestique, M. de Montberthier traversa la galerie, descendit l'escalier, arriva au vestibule. Son corps frissonnait. Il ferma les yeux et se laissa conduire.

Tout à coup, il sentit un vent glacé sur son front. Il devina qu'on lui faisait traverser la

cour. Puis la porte s'ouvrit, on entra quelque part, un fauteuil fut roulé dans une chambre : le comte comprit qu'il était dans la maison du jardinier.

Mais il laissait toujours ses yeux clos; il avait peur de rencontrer le regard de sa fille. De temps en temps, une longue pression caressante lui annonçait que Nine était toujours là : elle devait pleurer: il sentit une goutte tiède sur sa main. Puis il l'entendit qui disait au domestique :

« Laissez-nous, Albert ; monsieur n'a aucun mal, je suffirai à veiller sur lui. Vous, retournez au château et tâchez d'éteindre le feu. Sauvez la collection d'abord, vous entendez bien ? la collection, puis les bijoux, l'argenterie. Demandez à madame Dupin les clés des armoires. Dépêchezvous! »

Et quand le cocher fut parti, elle se jeta aux pieds du comte.

— Pardon, papa, — murmura t-elle entre deux sanglots — je vais prier M. de Savernede revenir, à présent.

M. de Montberthier poussa un soupir douloureux. Il comprenait : sa fille savait tout, l'incendie n'avait plus de mystère pour elle.

Honteux; il baissa la tète et laissa ses yeux fermés.

— Pardon ! répétait Nine en lui baisant les paupières. — Je ne savais pas ce que je faisais, papa. Vous vouliez donc vous t... ?

Il mit la main sur la bouche de sa fille, pour l'empêcher de prononcer ce mot. Et des larmes glissèrent de ses yeux.

— Ce serait peut-être à moi de te demander pardon, fillette, — dit-il d'une voix altérée. — Mais que veux-tu? je ne pouvais pas...

— Moi, non plus, je ne pouvais pas, répondit Nine, mais je pourrai maintenant, je pourrai, j'en suis sûre. Dieu me donnera des forces!.,. Allons éteindre le feu. Je télégraphierai à M. de Saverne dès qu'il fera jour.

Les pompiers arrivèrent à deux heures du malin. Lèvent avait cessé, il commençait à pleuvoir et l'on eut facilement raison de l'incendie. La galerie nord avait seule brûlé ; la chambre du comte n'avait pas beaucoup souffert, les flammes y avaient respecté les bois et n'avaient consumé que quelques lambeaux d'étoffe. Le feu s'était arrêté au premier escalierde pierre. Par exemple, les stalles de M. de Saverne étaient fort atteintes. Deux ou trois seulement semblaient intactes, les autres avaient disparu ou ne laissaient que d'informes débris. Une chaire du quinzième siècle, placée dans un coin de cette galerie, paraissait également fort malmenée. Deux coffres espagnols et une armoire hollandaise, que le comte affectionnait particulièrement, montraient des avaries irréparables.

Mais si la collection était compromise, le château restait debout. L'aile nord elle-même serait

blait encore solide ; et quelques traces de fumée le long des murs, une douzaine de contrevents noircis pouvaient seulement révéler au dehors qu'un incendie avait éclaté là.

Nineet son père n'avaient pas tardé à rejoindre les domestiques et tous les deux avaient lutté avec entrain contre les flammes. Par une étrang: ■ interversion des goûts, la jeune fille portait toute sa vigilance sur les bois sculptés, tandis que le comte s'efforçait de sauver les bijoux et les robes.

La pluie redoublait, l'incendie fut complète ment éteint avant l'aube. Les pompiers se retirèrent à cinq heures, après avoir déjeuné au château.

Harassée de fatigue, Nine revint à sa chambre et regarda, du côté du levant, monter le jour gris. Voilà donc la nuit achevée ! Bientôt la receveuse de Montberthier-sous-Bois ouvrirait son bureau. Nine crut sentir toute cette pluie froide sur son cœur.

Il fallait donc télégraphier à M. de Saverne ! Elle l'avait promis. Oh! Michel! le jeune amoureux aux paroles tendres ! Oiî était-il en ce moment? S'il savait !

Nine s'agenouilla et fît sa prière du matin Puis, comme le grand jour était venu, elle s'assit devant sa table à écrire et prit une feuille de papier.

— Pas de dépêche, réfléchit elle tout haut. Le

AME FLELRIË 243

domestiques n'ont pas besoin de savoir, les télégraphistes non plus. Je vais lui envoyer une lettre, directement.

Elle hésita une minute. La plume tremblait dans ses doigts. Puis, nerveusement, elle écrivit ces deux mots :

« Revenez. — Nine. »

Elle plia la feuille, la glissa sous enveloppe, cacheta et sonna la femme de chambre.

— Faites porter ceci à M. de Saverne, dit-elle d'une voix faible.

Anna prit le billet et redescendit.

Et alors la fiancée de Michel pleura, silencieusement, les yeux désenchantés comme ceux d'un criminel qui attend le bourreau.

Dans la matinée, la pluie cessa. Le comte vint trouver sa fille à huit heures. Il annonça que la galerie était déblayée entièrement, qu'il suffirait de dix mille francs pour la réparer et qu'il n'y avait que quinze ou vingt meubles de perdus.

— Je sais que tu as écrit à M. de Saverne, ajouta-t-il ; je te remercie. Maintenant, doimemoi le diadème dont je te parlais l'autre jour ; je vais le porter à Paris et chercher de l'argent pour mes dépenses de fin de mois.

La jeune fille ne fît pas la moindre opposition. Elle ouvrit son armoire, y prit une cassette et l'offrit à son père.

— Tous les bijoux de maman sont là, dit-elle, résignée.

— Oh ! je n'ai besoin que du diadème, déclarat-il en ouvrant la cassette. Et encore j'espère bien te le rapporter avant le premier de l'an... Je pars tout de suite. Nous sommes le 30, et il n'y a pas de temps à perdre. A bientôt, fillette. Je reviendrai demain. Tâche de dormir un peu, tu as passé une si mauvaise nuit!... Moi,je me reposerai dans le train. A bientôt !

Il posa un baiser rapide sur le front de sa fille et s'éloigna sans bruit.

A neuf heures, Nine se sentit plus oppressée ; M. de Saverne devait avoir reçu le billet. Elle fut dans l'anxiété à partir de ce moment. Toutes les fois qu'elle entendait ouvrir une porte, elle croyait voir apparaître l'oncle de Michel, et ses membres avaient le frisson. Julien avait pris un cheval pour porter la lettre à Saint- Amand ; il fut de retour à dix heures, Nine n'osa pas lui poser de question. Elle aurait bien voulutsavoir, pourtant, ce qu'on lui avait dit, à la villa. M. de Saverne se trouvait-il chez lui ? Quelle aubaine s'il était à Paris ou dans l'Oise I Elle aurait quelque jours de répit.

A midi, le bel Armand ne s'était pas encore présenté. Nine avait les nerfs excessivement tendus. Elle ne put rien manger. Plus elle allait et plus une entrevue avec l'oncle de Michel lui paraissait effroyable. Que lui dire? Quelle contenance avoir? Devrait-elle lui sourire ou pleurer, demeurer froide ou jouer la tendresse? Non ! le

simulacre de l'amour lui répugnait ; elle dirait la vérité au millionnaire : « Monsieur, je ne vous aime pas, je ne vous aimerai jamais ; mais nous avons besoin de vous, mon père et moi; épousezmoi donc puisque c'est votre fantaisie. » Voilà le langage le plus digne à tenir.

— Je le tiendrai, se dit-elle. Tant pis si l'on se facile. Moi, je ne peux rien faire de plus.

Dès que ce plan fut arrêté, il lui tarda de le mettre à exécution, elle eut hâte de revoir son futur époux. Pourquoi n'était-il pas venu tout de suite? Allait-il se faire prier maintenant?

Elle marchait de long en large, surexcitée, en se parlant à voix basse.

A deux heures de l'après-midi deux coups furent frappés à sa porte. Son cœur fit un saut.

« S'il était là ? » pensa-t-elle en pâlissant.

Elle se leva, courageuse :

« Entrez ! »

Anna parut et lui remit une lettre.

Nine regarda l'enveloppe et reconnut l'écriture de Michel.

Alors elle soupira et un rayon passa dans ses yeux tristes.

— C'est Michel ! se dit-elle — mon bon Michel ! il ne m'a pas oubliée encore !

Ses doigts déchiraient l'enveloppe avec impatience. Elle lut ceci :

)) Je tiens ma promesse, ma chère Nine, et je vous envoie de mes nouvelles, puisque vous ne

2i6 AME FLEURIE

me l'avez pas encore défendu. J'ai parfaitement reçu votre lettre^ du 7 octobre et la feuille de ciiêne qu'elle contenait. Pauvre chêne-creux ! Il est mort, lui, et les amoureux ne s'abriteront plus dans sa carcasse. Vous l'avouerai-je ? Sa mort m'a fait heureux. Il m'aurait été dur do penser qu'un jour de pluie ou même de soleil, vous y auriczconduit/'<7M/re, l'inévitable, l'hommesauveur, auprès duquel vous serez peut-être quand on vous remettra ce papier-ci. Je bénis le coup de vent qui a déraciné ce cher invalide. » Je n'ai pas répondu à votre lettre, j'ai fait la sourde oreille à vos supplications. Retourner à Montberlhier V Non, Nine, Je me suis promis de n'y revenir que lorsque j'aurai tout ce qu'il faut pour faire votre bonheur, et si ce beau temps arrive jamais, je sais très bien qu'il sera trop tard. D'ailleurs, quand môme j'aurais voulu partir à cette époque-là, je ne l'aurais pas pu : j'étais souffrant, j'avais un gros rhume — les brouillards de la Tamise ont cru devoir faire ce don de bienvenue à mes bronches — et on a même prétendu que j'avais eu de la fièvre. Ce qu'il y a de certain, c'est que je ne pourrais pas me mesurer aux quilles avec M. de Saverne en ce moment t Mais ne vous alarmez pas ; je suis en voie de guérison, et si je peux faire ma lettre assez longue, je serai complètement rétabli ce soir, ma chère Nine, car votre fin visage, vos cheveux paille, vos yeux d'un bleu effacé, tout cela se précise da-

vantage devant moi quand ma plume trace des mots à votre intention, et c'est un bon remède que cette image devant mon regard.

» Je me félicite, mon amie, de vous avoir laissée en France. Que seriez-vous devenue ici? J'avais redouté bien des tourments, bien des misères de toute sorte ; et cependant la réalité vient dépasser mes prévisions. Oii! ma petite châtelaine aux mains délicates, qui faites des dîners au Champagne avec des demi-décolletés de chez Laferrière, en des salles monumentales meublées comme celles du roi Henri, quelle mine auriezvous dans une chambre sans feu, auprès d'un mari qui tousse dans une pelisse de castor râpé, dernier vestige de ses grandeurs? Pardonnez-moi de me dépoétiser avec si peu de scrupules, ma chère Nine ; je voulais seulement vous donner un aperçu de l'existence qui vous était réservée si vous aviez suivi votre fâcheuse inspiration, et amoindrir ainsi les regrets que vous pouvez avoir.

» Je m'étais bien illusionne sur Londres : on y meurt de faim aussi bien qu'à Paris, et il y a de même trois ou quatre mille solliciteurs pour un emploi vacant. Il faudrait être recommandé par le prince de Galles pour décrocher une place de laveur de vaisselle. Et encore?... Il y a un employé aux écritures qui doit quitter le représentant de mon oncle, à Liverpool. Mais je ne dois pas songer à le remplacer, puisque mon ancien

directeur ne me veut plus à son service. On m'a parlé d'un emploi d'interprète dans un bar, et, faute de mieux, j'accepterai. J'ai de la bonne volonté à revendre, et il me semble qu'avec cela un homme devrait vivre partout. Nous verrons bien.

» Le mois prochain, ma chère Nine, ma lettro sera plus gaie, je l'espère. Mais pourrez-vous encore lire de mon écriture, le mois prochain ? Ne me cachez rien, mon amie; vous savez que je me rends compte de votre situation et que j'aurai du courage. Quel que soit le mari que vous deviez prendre, vous serez pardonnée. Ce que je voudrais seulement, c'est un bon souvenir, dans un coin à part de votre cœur, là où l'on met les choses mélancoliques de l'existence, un souvenir attendri auquel vous puissiez recourir plus tard, aux heures de rêve, quand vos cheveux paille seront devenus blancs. Un peu de votre âme, de temps en temps, et je serai bien heureux, aussi heureux peut-être que l'homme qui vous aura toute toujours. Je vous aime.

» Michel Yalin. »

Ce fut avec une grande émotion que Nine acheva la lecture de cette lettre. Elle resta un long moment, le papier dans les mains, pensive :

— Il est donc malade? se dit-elle. Malade, tout seul, sans ressources ? Pauvre Michel ! Et

I c'est moi la cause de tout ça. S'il ne m'avait pas aimée, il serait encore chez son oncle !...

Elle relut la lettre, en pleurant de pitié, en répétant : « Pauvre Michel I » après toutes les phrases. Oh ! si elle pouvait aller le soigner, si elle pouvait seulement lui envoyer quelque secours. Elle n'avait plus un billet de cent francs à sa disposition. Il n'y avait que M. de Saverne qui pût la secourir. Mais voudrait-il faire quelque chose pour un rival qu'on lui préfère? Non, Nine le connaissait trop bien : il serait impitoyable. On n'est guère généreux pour un adversaire que lorsqu'on le croit vaincu.

— Eh bien 1 je lui dirai que j'ai oublié M. Michel! murmura la jeune fille avec épouvante. Je lui dirai que je l'aime, lui, que je hais de toutes les forces de mon être. Je le lui dirai, je le lui prouverai. Puisqu'il le faut!

Oh ! quelle existence pourtant. Abandonner à un ennemi, non seulement son corps, mais son âme; dépouiller toute dignité, toute franchise; vivre sous un masque perpétuel ; caresser quand on a envie de mordre. Oh ! le bagne n'est rien à côté de cela... Cependant, il n'y avait plus à hésiter ; il fallait réconcilier ces deux hommes et montrer bon visage au vieux pour qu'il redevînt compatissant envers le jeune.

Quelques heures plus tôt, elle ne se croyait pas capable de s'avilir à ce point. Mais, pour venir en aide à Michel, à Michel malade et pauvre,

2o0 AME FLEURIE

aucun sacrifice, aucune ignominie ne devait lui coûter. Elle l'aimait tant ! Elle l'aimerait assez pour le renier ; et, par tendresse pour lui, elle se ferait tendre auprès d'un être odieux.

Maintenant, M. de Saverne pouvait venir ; il serait reçu sans amertume ; elle aurait la force de lui ouvrir les bras, en souriant.

La pluie recommençait, voilant les lointains sous ses raies grises. La forêt jelait au vent ses feuilles mortes. Nine regarda tomber la pluie, de ses yeux las oiî aucune gaieté ne semblait plus devoir luire.

A cinq heures, comme le jour s'achevait, Anna vint annoncer que M. de Saverne était au château.

Nine frissonna des pieds à la tête. Elle baisa la lettre de Michel et descendit.

Le bel Armand n'espérait plus. Aussi, avait-il reçu le billet de Nine avec transports. îl l'avait tant désirée! Il eut une grosse envie de partir immédiatement pour baiser la main qu'on lui offrait. Mais il pensa, non sans raison, que c'eût été là une politique fort maladroite. Puisqu'on ne lui boudait plus, il fallait se faire désirer ; c'était élémentaire.

Il ne partit donc qu'à trois heures. Il mit un pantalon clair, un pardessus à taille — son buste n'en souffrait pas d'autre — et donna aux pointes de ses moustaches la tournure triomphante qui seyait.

En route, il apprit qu'un incendie avait éclaté la nuit dernière au château de Montberthier, Cette nouvelle ne fut pas de son goût, et son front se plissa.

— Diable I — se dit le minotier — on m'envoie chercher en même temps que l'architecte, serait-ce aussi pour relever les murs ?

Et n'étant plus bien sûr qu'on l'aimât pour luimême, il résolut d'être froid avec la demoiselle.

Il arriva au château, passa dans le grand salon du rez-de-chaussée et attendit.

La jeune fille parut presque aussitôt. Elle était d'une pâleur touchante. Avec son aisance habituelle, M. de Saverne salua, demanda des nouvelles du comte, déclara qu'il faisait un froid de chien, puis, croisant ses genoux, il dit :

— J'ai reçu votre billet, mademoiselle. Voulez-vous me le commenter un peu ? Il était fort bref.

Nine tremblait.

— Vous n'avez pas compris ? — balbutia- t-elle, sans relever la tête.

— Ma foi, non ! J'ai ouï dire que le feu s'était déclaré chez vous, cette nuit; votre mot aurait-il quelque rapport avec cet accident?

— Oh î non, monsieur ! répondit mademoiselle de Montberthier, en cillant de façon insolite.

Et, faisant un effort pour avaler sa salive, elle put ajouter :

— Le billet était écrit depuis la veille; c'est justement l'incendie qui m'a empêchée de vous l'adresser plus tôt.

Le front d'Armand se rasséréna et sa voix reprit peu à peu le ronron des beaux jours.

— Certes, dit-il, en rapprochant son fauteuil de la jeune fille, je me rappelle fort bien la der-

nière conversati on que nous avons eue ensemble. Je vous déclarai que vous ne me verriez plus si vous ne me disiez pas de revenir. Vous m'en avez prié, ce matin : serait-ce pour me donner enfin une réponse ?

— Oui, monsieur I murmura Nine plus morte que vive.

— Et cette réponse?...

— La voici.

Et, fermant les yeux, la jeune fille tendit craintivement sa main.

— La réponse me plaît, chère enfant, et je la retiens, dit galamment M. de Saverne.

Il prit la main et la garda dans les siennes.

— Alors, demanda-t-il avec un sourire victorieux, vous avez bien réfléchi, mignonne ?

— Oui, monsieur.

— Je ne vous déplais pas trop ?

— Non, monsieur.

— Les neiges de mon front ne glacent pas les roses de vos joues? dirai-je selon le style de nos pères. ^

— Oh! monsieur I...

Les sourcils de M. de Saverne se froncèrent:

— Ne parlez donc pas comme ça : Oui, monsieur î Non, monsieur! Oh! monsieur! Je ne suis pas un maître d'école, que diantre I et il me semble qu'à présent vous devez m'appeler Armand tout court. Voyons 1 prononcez un peu :

Armand. Prononcez donc! Je vous appelle bien NinCy moi !

La jeune fille était fort rouge. Il lui semblait que ces deux syllabes allaient brûler sa gorge au passage. Mais elle se souvint que Michel avait besoin d'elle, là-bas ; et elle dit : « Armand 1 » à demi-voix, en frémissant toute, comme si on venait de lui arracher une dent.

M. de Saverne fut satisfait tout de même ; il crut voir une tendre émotion là oij il n'y avait qu'un profond dégoût, et la peluche de ses regards se déroula, reconnaissante, sur les épaules de la jeune fille.

Il était repris, il ne pouvait plus rester froid, il aimait sincèrement, et son scepticisme s'évanouissait devant cette fiancée craintive qui se laissait mener au mariage, avec des yeux d'agneau qu'on traîne à la boucherie.

Il fut d'une grande douceur pour elle, ce soirlà; il n'eut plus de paroles ironiques, de familiarités blessantes. Il croyait bien sentir un peu que Nine regrettait Michel ; mais il le lui pardonna. Son ambition n'était pas d'inspirer tout de suite un violent amour, mais de faire naître progressivement une affection sincère. L'amour viendrait après.

Il baisa mademoiselle de Montberthiier au front et promit de revenir le lendemain. Nine le reconduisit à pas lents, avec un sourire de résignée sur son visage.

Et, le jour suivant, elle lui fit bon accueil onîore; elle reçut avec docilité un nouveau baiser lur le front et consentit à se promener une heure lans la forêt avec son futur mari.

Oh ! les arbres nus qui grelottaient sous la )ise! que devaient-ils penser en la voyant au )ras de cet homme?

« Ne vous révoltez pas, bons arbres ! — leur lisait-elle dans un regard. — C'est pour que Mi- ;hel ne grelotte pas là-bas, c'est pour qu'il soit leureux que je suis infidèle ».

Nine pensait à lui pour se donner la force de sourire ; elle se figurait qu'elle se promenait avec lui pour avoir la patience de rester si longtemps avec M. de Saverne. Tous deux allaient, à pas ents, sur les feuilles mortes, et si l'oncle hasardait quelque caresse, elle fermait les paupières pour avoir l'illusion que cela lui venait du neveu. Michel!... Ce nom montait dix fois par jour à ses lèvres. Elle voulait demander au minotier s'il avait des nouvelles de Londres, elle voulait le supplier d'être bon pour son ancien secrétaire, de lui envoyer quelque argent pour qu'il ne mourût pas de faim, Mais elle n'osait pas encore. C'était trop tôt. De telles recommandations auraient paru suspectes. Il fallait attendre que M. de Saverne eût pris des engagements sérieux, que le mariage fût imminent, sinon conclu.

Dans sa hâte de secourir Michel, Nine se montra impatiente d'épouser Armand. Celui-ci ne de-

mandait pas mieux que d'aller vite. Dès que le comte de Montberthier fut revenu de Paris, les pourparlers commencèrent.

Ils ne furent pas bien longs. Après quelques entretiens destinés à éclairer les deux hommes sur leurs vœux respectifs, Armand dit à son futur beau-père :

— Mon cher Henri, vous savez que j'aime votre fille et que mon plus grand désir est de la rendre heureuse. Puisque vous m'en confiez le soin, elle et vous, permettez-moi de supprimer tout de suite les soucis matériels qui vous assaillent depuis quelque temps. Nous n'avons pas besoin, entre personnes intelligentes, de prendre des détours trompeurs; nous savons tous oiî nous voulons en venir. Soyons donc clairs et parlons en toute franchise. Vous avez des dettes ; je vais vous donner les moyens de les payer. Nine, vous et moi sommes d'accord pour trouver cette maison charmante, cette forêt délicieuse; nous allons donc demeurer ici, tous ensemble et chasser au plus vite les créanciers qui pourraient troubler la paix de notre ménage. Vous allez prier votre notaire de les convoquer pour un jour quelconque de la semaine prochaine, et je les désintéresserai séance tenante. Combien devez-vous?

Le comte n^en savait trop rien. Ces détails le touchaient peu. Il devait beaucoup, voilà ce dont il était sûr. Il répondit, d'une voix mouillée par la reconnaissance :

— Si VOUS voulez, cher Armand, je compulerai mes notes. Actuellement, cela doit s'élever

i 325 ou 350 mille francs.

— Peste! s'écria M. de Saverne qui ne s'atteniait qu'aux trois cent mille de Michel.

Mais il corrigea cette exclamation avilissante )ar un geste de grand seigneur,

— Ce qui est dit est diti déclarat-il. Je payeai toutes ces dettes, et, en retour, vous me ferez

cession de tout ce que vous possédez.

Les yeux du comte exprimèrent une gratitude moindre. M. de Saverne s'en aperçut. Aussi reprit-il sans la moindre gêne :

— Vous ne vous attendiez peut-être pas, cher monsieur, à ce que je vous fisse cadeau de ces trois cent cinquante mille francs ? J'ai consulté des experts. Votre château et votre forêt valent deux cent mille francs ; vos deux fermes, cinquante ou soixante mille; votre maison d'Algérie, quarante mille au maximum. Je vous achète tout ça pour le montant de vos dettes, et j'y mets déjà quelque générosité.

— Il y a ma collection ! fit remarquer l'antiquaire avec un certain orgueil.

— Je le sais. Aussi je m'engage à vous loger, à vous nourrir et à vous servir une rente viagère de deux mille francs. Vous pourrez encore acheter du bois sculpté avec ça. En réalité, vous conserverez tous les avantages du propriétaire sans en avoir les soucis. Rien ne sera changé à vos

habitudes. Nous vous abandonnerons l'aile nord — que je vais faire réparer — pour votre domicile personnel. Si la table de famille vous déplaît, vous pourrez vous faire servir vos repas dans votre appartement. Ça vous va-t-il?

Que pouvait répondre M. de Montberthier ? Il était encore bien heureux qu'on lui fît des conditions pareilles. S'il cessait dètre le véritable maître dans son château, il était au moins sûr d'avoir du pain pour ses vieux jours et de laisser un nom respecté.

Il tendit sa main à M. de Saverne et balbutia un remerciement honteux.

Ce projet fut communiqué à Nine qui l'approuva dans toutes ses lignes. Que le châtelain s'appelât Montberthier ou Saverne, cela n'avait plus une grande importance pour elle. Ce qui l'intéressait là-dedans, c'était que le mariage approchait, et qu'avant peu elle pourrait faire du bien à Michel.

Les créanciers furent convoqués à Rouen, et M. de Saverne les désintéressa ainsi qu'il l'avait promis. Le total des dettes s'élevait à trois cent quarante-cinq mille francs environ; le minotier les remit au père de Nine, en échange du château, du domaine de Montberthier-sous-Bois et de la propriété de Tlemcen. Un acte notarié en fît foi. De plus, M. de Saverne s'engageait àloger, nourrir et blanchir, dans le susdit château, le comte Henri de Montberthier et à lui servir, sa vie du-

rant, une rente annuelle de deux mille francs, payable moitié au premier janvier, et moitié au premier juillet.

Quand il revint au château, Armand promena des regards de propriétaire non seulement sur les murailles, mais encore sur les habitants. Il donna un coup de pied à un chien qui s'était permis d'aboyer à sa vue; et, le soir, il embrassa Nine sur les yeux.

Et la jeune fille ne le repoussa point.

— Il nous payera ça, Michel! pensait-elle, en cillant selon sa coutume, comme si elle avait voulu purifier ses paupières de ce baiser infamant.

Les fiançailles furent célébrées presque aussitôt. Nine s'y montra d'une gaieté désespérée. Elle voulut arrêter tout de suite la date du mariage. Il fut convenu que ce serait pour le troisième jeudi de février. M. de Saverne donna immédiatement des ordres pour que l'aile nord du château fût réparée à cette époque.

De nombreux ouvriers arrivèrent de Saint- Amand, de Rouen, de Paris et remplirent la vieille demeure du bruit de leurs chansons.

Nine préparait fébrilement son trousseau.

Quand les bans furent publiés, elle osa parler du Michel à M. de Saverne.

Jamais encore elle n'avait fait allusion à son ancien amoureux. Il fallait une grande prudence pour aborder ce sujet de conversation. Mais la

jeune fille avait déjà l'esprit retors comme un vieux juge. Sans avoir l'air de rien, elle dressa une liste des personnes qui devaient être invitées à la noce, examina le carnet d'adresses de son père, celui de son futur mari, et, parvenue à la lettre V, elle demanda, de l'air le plus naturel du monde :

— Et M. Valin, faut-il l'inviter?

— Quel M. Valin? dit Armand avec un frémissement léger des narines.

— Votre neveu.

— C'est vrai. Il faudrait lui faire part de notre mariage... Mais je ne sais pas oii il est.

— Ah! vous n'avez pas eu de ses nouvelles depuis que vous l'avez mis à la porte ?

— Eh! non.... Du reste, cepetitbonhomme ne m'intéresse plus.

Mais Nine avait beau se surveiller, ses doigts tremblaient sur les feuilles du carnet d'adresses. Armand le vit bien. Aussi, prenant avec tristesse la main de sa fiancée, il demanda d'une voix grave :

— Vous y pensez donc toujours?

Nine rougit à cette question et ses yeux faillirent montrer une larme. Mais elle reprit vite son assurance et répondit, très calme :

— Mon Dieu oui, j'y pense quelquefois. Ce jeune homme ne sera-t-il pas mon neveu dans quelques semaines ? Il est bien naturel que je prononce de temps à autre le nom de mes pa-

rents ! D'ailleurs, s'il faut tout vous dire — continua-t-elle en baissant un peu plus les yeux — j'ai des remords à propos de lui I

— Des remords? Vous avez des remords à propos de Michel?

— Eh oui 1 N'est-ce pas à cause de moi que vous l'avez renvoyé? Il peut être malheureux en ce moment par ma faute, il peut nous maudire et je ne sais pas pourquoi, j'ai peur, Armand 1 II me semble que ça va nous porter malheur à tous deuxl

— Que voulez-vous que j'y fasse, mon amie?

— Vous pourriez... ^que sais-je, moi? le rechercher. N'a-t-il pas un parent à Paris, un cousin? Monsieur... comment donc? René, Robert...

— Robert Valin. C'est bien ça, un cousin, un neveu de sa mère.

— Eh bien! si vous demandiez à ce monsieur l'adresse de votre ancien secrétaire? Entre cousins, on doit correspondre.

— C'est possible. Et après?

— Après, quand vous auriez l'adresse de votre neveu, vous pourriez lui écrire et faire la paix avec lui, le secourir si, par hasard, il était malheureux. Voyons, Armand! pour que nous n'ayons pas ce poids sur la conscience le jour de notre mariage?

Il obéit de point en point, généreusement. Il apprit l'adresse de Michel par l'intermédiaire du

cousin, et il lui écrivit pour l'assurer de son dévouement, de son pardon.

Michel répondit par le billet ci-dessous :

« Monsieur,

» Vous m'avez fait trop soufifrir. Certes, ma position n'est pas brillante, mais j'aimerais mieux mourir de misère que d'accepter quoi que ce soit de vous. Ne vous occupez donc plus de moi, je vous en prie. C'est le plus grand service que vous puissiez rendre à votre neveu.

» Michel Valin. »

Armand ne fut pas trop froissé par les termes de cette lettre.

— Vous voyez, chère amie, dit-il en souriant, ce garçon est un ours. Qu'il aille à tous les diables!

Certes, Nine reconnut que M. Valin s'était conduit grossièrement — la misère l'affolait sans doute. — Mais il fallait rendre le bien pour le mal, selon le précepte de l'Evangile.

Armand se récria :

— 11 ne veut rien de moi. Je ne peux pourtant pas lui envoyer des billets de banque par lettre anonyme I Ce nest pas dans nos mœurs !

— Non; mais vous pourriez le caser, à Londres, chez votre représentant, par exemple, en qualité de comptable. Nous en serions débarrassés comme cela.

— Il refuserait.

— Oui, s'il savait que la proposition vient de vous. Mais non pas, s'il croyait qu'elle vient de votre représentant. Dans tous les cas, on peut essayer.

— Essayons ! dit M. de Saverne. Vous savez que je n'ai rien à vous refuser, ma chère amie !

Que n'aurait-il pas fait pour voir luire un peu de reconnaissance dans les yeux de Nine?

Il écrivit à son représentant, et quand il eut tracé la signature au bas de sa lettre, il sentit deux lèvres tremblantes qui se posaient sur ses cheveux. La jeune fille lui donnait le premier baiser.

Il pâlit de joie en le recevant.

— Vous commencez donc à m'aimer? bredouilla-t-il d'une voix craintive. Oh I merci ! j'avais peur de vous inspirer toujours de l'aversion.

Nine sourit en détournant les yeux. Non, elle ne l'aimait pas. Mais elle était reconnaissante et devenait bonne pour lui puisqu'il devenait bon pour Michel. Ah! s'il avait voulu se contenter d'être oncle !

A la fin de décembre, elle reçut sa lettre mensuelle de Londres. Elle contenait ceci :

a L'année se termine, ma chère Nine. Je ne sais pas la place qu'elle occupera dans votre souvenir, mais dans le mien elle laissera un beau sillage rose, comme certains navires que je regarde

s'en aller, parfois, sous le soleil couchant. Vous intéressez-vous toujours à celui qui fut votre fiancé, ma jolie châtelaine? Si oui, daignez apprendre qu'il est presque heureux depuis dix jours : il se chauffe, mange des patates et peut boire du thé quand il a envie d'un verre de vin.

» C'est la grande vie, quoi!... Si vous vous demandiez d'où me vient ce luxe, je vous répondrais qu'il y a de braves gens en Angleterre, et que le représentant de la maison de Saverne et Cie à Londres est de cette espèce. N'a-t-il pas eu l'idée merveilleuse de m'offrir un emploi dans ses bureaux? Oh ! le cher homme! J'ai accepté, vous pensez bien! Mais j'ai changé d'état civil pour que mon oncle ne sache pas que je suis employé chez lui. S'il s'avisait d'examiner la comptabilité de sa maison, il trouverait qu'un nommé Richard Riglhon est appointé chez lui pour vingt- cinq livres par mois, voilà tout. Le Richard susdit, c'est votre ancien amoureux, mademoiselle Nine. Et certes il rougit en constatant qu'il mange encore le pain de son oncle. Mais il garde sa fierté pour des jours meilleurs, et en attendant, ri bénit le bon génie qui est venu à son aide. Du reste, la vie semble me sourire depuis une semaine; et il n'est pas jusqu'au bel Armand lui-même qui ne m'ait tendu une main secourable.

» Celle-ci, par exemple, je l'ai repoussée avec une morgue de Castillan 1 Qu'est-ce qui le prend

cet homme? D'où lui vient tout à coup cette grandeur d'âme? Il paraît qu'on est meilleur quand on est heureux. A ce compte-là, M. de Saverne doit nager dans la béatitude. Et voilà justement ce qui m'alarme, mademoiselle Nine ! Avez-vous fait la paix avec lui? Est-ce votre amour qui fait sa bonté? J'en ai peur et je crie de rage en pensant à cela. Oh! dilcs-moi tout! même quand vous devriez me désespérer! Avez-vous accordé votre main à mon oncle? Depuis le mois d'octobre, je tremble toutes les fois que je reçois une lettre de France ; il me semble que je vais trouver là-dedans une nouvelle affreuse, que je vais lire, tracés par votre main, ces mots terribles dont je dois être frappé un jour : « N'écrivez plus! » Je ne les ai pas lus encore, mais je sens bien que cette année qui commence me les apportera. Oh ! l'année cruelle! Qu'elle vous soit douce, ma bien aimée Ninette, c'est tout ce que je désire. Adieu ! Je mets un dernier baiser sur les cheveux de ma blonde amie — Michel Vall\. »

La fiancée d'Armand ne put lire ces dernières lignes sans pleurer. Pauvre Michel! Comme il voyait juste!

Pendant deux jours, elle fuit la société de M. de Saverne. A présent que le neveu avait l'existence assurée, elle n'éprouvait plus autant le besoin de sourire à l'oncle. Dix fois elle relut la lettre de Michel et la couvrit de baisers. Si c'était la dernière, pourtant?

Cette pensée épouvantait Nine. Ces quelques pages couvertes d'écriture qui lui arrivaient de Londres, à la fin de chaque mois, lui donnaient le courage de vivre, d'accomplir sa mission. Mais que deviendrait-elle si Michel cessait d'écrire?

Le 3 janvier, comme elle relisait encore cette lettre dans la forêt, elle aperçut M. de Savcrnc au miheu des sapins. Il venait vers elle.

A cette vue, la jeune fille se troubla. Elle froissa la lettre, nerveusement, et la cacha dans son poing. Mais Armand avait remarqué ce geste. Il s'approcha, sans penser à mal, et demanda d'une voix affectueuse :

— Que faisiez-vous là, mademoiselle Nine?

— Rien, monsieur! répondit-elle en rougissant.

— Vous venez de recevoir une lettre de quelque amie?

— Une lettre^... Mais non, je vous assure.

— Bien, bien! mettons que je n'ai rien vu, puisque je ne devais pas voir. Mais ce dont je vous gronderai, par exemple, c'est d'avoir pleuré. Puis-je connaître la cause de vos larmes? Ce n'est pas moi, je suppose?

— Oh ! non 1 balbutia la jeune fille, extrêmement confuse.

— Qui est-ce, alors?

— Personne !

— Vous ne voulez pas me le dire, non plus? C'est bien mal! j'aurais été si heureux de vous consoler 1

— Mais je n'ai pas pleuré ! déclara-t-elle hardiment. Si mes yeux sont rouges, c'est sans doute que j'ai mal dormi la nuit dernière ; s'ils sont humides, c'est peut-être parce que je viens de bâiller. Vous savez bien, Armand, qu'on pleure quelquefois à force de bâiller ? C'est nerveux ! Oui, j'ai bâillé ! Tenez, je bâille encore ! ajoutât-elle en portant la main gauche à sa bouche.

Mais elle s'aperçut que sa main droite laissait voir un bout de papier blanc, et alors elle se remit à rougir de plus belle.

M. de Saverne la considéra un instant, puis il lui dit avec douceur :

— Ma chère Nine, je constate avec tristesse que vous vous méfiez de moi. J'aurais été bien heureux cependant de mériter votre confiance. On ne s'aime pas beaucoup tant qu'on a quelque chose à se cacher. Et, en ce moment, vous me cachez une lettre, mon amie. Pardonnez-moi de revenir là-dessus ; l'incident m'est plus pénible que vous ne pensez.

— Mais, monsieur, je vous jure...

— Ne continuez pas ! Je m'étais figuré que vous ne saviez pas mentir et j'ai peur de perdre aujourd'hui mes illusions. Je vous pardonne, mademoiselle Nine, mais à une condition.

— Laquelle? demanda faiblement la jeune fille.

— C'est que vous me donnerez votre parole d'honneur que cette lettre n'est pas de Michel.

— De Michel ? répéta-t-elle, anxieuse. Pourquoi voulez-vous que?... Ah! c'est trop fort!

— Ça le serait en effet ! reprit M. de Saverne en se contenant à grand' peine. Vous savez ce que j'ai fait pour mon neveu, vous savez que j'ai cédé aveuglément, lorsque vous m'avez demandé quelque chose pour lui ; grâce à vous, je lui ai fait donner un emploi dans ma maison de Londres... Oui, mon amie, je me suis renseigné ! Mon représentant m'a encore écrit, ce matin. Mais vous comprenez que je serais un sot de me laisser jouer de la sorte. Qu'un autre homme vous écrive, ça m'est égal; mais lui, oh! non, je ne veux pas. Je suis jaloux, Nine, jaloux! vous le voyez bien. Je vous aime tant, moi ! tant, tant !... N'est-ce pas que la lettre qui vous faisait pleurer vient d'un autre? Jurez-le !... Jurez-le, je vous en supplie ! Ça me fera tant de bien !

— Mais oui, je le jure ! — dit-elle d'une voix sourde. — Quel enfant êtes-vous ?

— Cette lettre n'est pas de Michel?

— Non!

Et soudain, obéissant à une impulsion folle :

— Après tout, si vous voulez la lire... — hasarda-t-elle.

Et sa main offrit la lettre à M. de Saverne.

Oh! comme elle tremblait, cette main I Elle était toute prête à reprendre le papier si Armand avait été assez goujat pour avancer la sienne. Mais la précaution fui inutile.

— Merci, je veux croire en vous, Nine — déclara-t-il sans trop d'hésitation. — Nous ne reparlerons jamais plus de cela.

Et mademoiselle deMontberlhier, dont le cœur frémissait d'angoisse, offrit son frontaux lèvres de son fiancé.

Mais le souvenir de cette scène l'effraya longtemps, et elle comprit qu'il serait périlleux de la renouveler.

Et pourtant, si Michel écrivait encore? Une imprudence pouvait faire tomber la lettre dans les mains de M. de Saverne; un domestique pouvait la lui apporter par mégarde. Qu'arriverait-il alors ? Le premier soin de l'oncle ne serait-il pas de couper les vivres au neveu ? de le remettre sur le pavé?

« Il ne faut plus qu'il m'écrive ! se dit-elle en balançant lentement sa tête. C'est dans son intérêt. Il ne faut plus !... Ah ! mon Dieu! je vais le rendre fou. »

Le lendemain, elle essaya de transmettre cet avis à Michel ; mais ses doigts tremblèrent en prenant la plume, ses yeux laissèrent tomber des larmes sur le papier. Elle ne pouvait pas se décider à écrire cela ; elle trouvait trop dur de rester sans nouvelles du seul être qu'elle aimât. Quoi? désormais, ils ne sauraient rien de leurs joies ou de leurs misères ? Aucun lien ne les réunirait plus? Ils seraient morts l'un pour l'autre? Oh! elle avait enduré déjà bien des souffrances, mais

aucune n'était comparable à celle-ci. Et cependant, il le fallait.

Elle reprit la plume et commença une lettre désespérée, une lettre éperdue où son cœur gémissait à chaque ligne. Mais en la relisant, elle vit qu'elle ne devait pas l'envoyer. Cette lettre dépassait le but. Michel n'aurait rien fait de ce qu'on lui ordonnait là-dedans. Comment auraitil renoncé à une femme qui l'aimait à ce point? Comment aurait-il laissé sans réponse des déclarations aussi ardentes ? Non seulement il aurait écrit, mais il serait revenu peut-être. Il serait revenu réclamer sa fiancée sans s'inquiéter d'Armand, ni du comte, ni de personne. Et quel désastre alors ! Il fallait déchirer cette page folle ; il fallait faire croire à Michel qu'on ne l'aimait plus, qu'elle l'avait oubUé, qu'un autre était le maître de sa vie.

Elle reprit une seconde feuille et, après avoir cherché longtemps, elle trouva que ce qu'il y avait de mieux à faire, c'était encore de copier textuellement les mots indiqués par Michel luimême : (' N'écrivez plus. »

Elle mit cela tout de travers, de sa main rétive, et quand elle vit cette phrase brève sur le papier, elle poussa un cri, comme si elle venait de se percer le cœur.

Ses larmes tombaient, délayant les lettres noires. Elle pha le papier à la hâte, de ses doigts frémissants le glissa sous une enveloppe prépa-

AME FLEURIE 27i

rée d'avance, et partit en chancelant vers le village, afin de mettre elle-même cette lettre à la poste.

Il faisait nuit. Le vent se plaignait dans les arbres. Les routes étaient désertes. Nine alla, lentement, avec sa lettre à la main. Par instants, elle pressait l'enveloppe blanche en laissant échapper un soupir. Oh ! les doigts de Michel qui allaient toucher cela, eux aussi ! Elle baisa l'enveloppe en sanglotant. Et comme les premières maisons du village se carraient déjà sous les arbres nus, elle ralentit encore sa marche si lente.

Il lui semblait que sa vie allait partir avec ce morceau de papier blanc, et qu'elle n'aurait plus la force de s'en retourner quand elle l'aurait jeté dans la boîte : tant qu'elle garderait cela dans ses mains, quelque chose l'unirait à Michel, mais après ce serait fini, ce serait l'isolement, la détresse pour le reste de ses jours. Oh I la chère lettre I Elle la baisait le long delà route et elle disait, tout bas :

— Pauvre enveloppe I fais-lui comprendre qu'on l'aime encore tout de même ; fais-lui deviner tout ce que je n'ai pu lui écrire, afin qu'il ne me maudisse pas et qu'il pense toujours à moi sans trop de chagrin !

Mais elle était arrivée. Le bureau de poste était là, montrant une fente horizontale dans un mur. Oh ! la cruelle fente ! C'était elle qui allait

lui prendre la lettre dans quelques secondes.

Nine s'arrêta, oppressée, à quelques mètres de la boîte.

Mais un bruit de pas retentit, au loin. Elle tressaillit, marcha vers le bureau, tendit le bras :

— Adieu, Michel ! murmura-t-elle.

Et sa main laissa tomber la lettre dans la boîte béante.

Un petit bruit sec répondit à l'intérieur : la chute de l'enveloppe sur d'autres enveloppes.

Et ce bruit-là parut aussi funèbre aux oreilles de Nine que le déclic du couperet sur la tète d'un condamné.

La lune souriait à travers un nuage...

Armand de Saverne voyait bien qu'il n'était pas aimé.

Les paroles et les caresses ne le trompaient pas. Il sentait Nine à cent lieues de lui quand il la pressait sur son cœur. Le timbre sourd de sa voix quand elle lui parlait, le malaise de ses yeux quand elle lui accordait un regard, le mouvement involontaire des doigts qui se retirent quand elle lui donnait une poignée de main, tout cela le désespérait.

Était-il donc trop vieux? Devait-il renoncer à plaire aux femmes? L'ère des conquêtes était-elle close pour toujours ?

Il s'examinait devant les miroirs, et, de temps en temps, il cambrait son buste, remontait son épaule droite, tirait la boucle de son gilet.

— Eh oui ! Je me décatis tout de même, grommelait-il, — mon dos se voûte, je penche à droite, je prends du ventre. . . Mais oui, mais oui ! . .

Et de petites poches boursouflées, qui semblaient faire des stores à l'italienne sous chacun de ses yeux, lui révélaient impitoyablement le peu de portée de ses œillades.

Ces découvertes le navrèrent et, comme le physique est sans résistance quand le moral est attaqué, il éprouva bientôt des rhumatismes violents dans les articulations. Voilà oii ça le menait, les promenades sentimentales sous les arbres. La forêt était détrempée depuis trois mois. Le château avait, en hiver, des humidités d'aquarium. Armand pesta de se voir en un état pareil. Il dut prendre un bâton, ingurgiter des salicylates, mettre de la ouate autour de ses genoux. Ce n'était pas encore ça qui allait le poétiser aux yeux de Nine.

Cependant, il ne pensa pas une minute à se démettre. Une reculade aurait été déshonorante. Qu'aurait pensé Michel? Il fallait épouser mademoiselle de Montberthier, coûte que coûte. Laisser ce tendron-là pour un autre ? Jamais ! La froideur de la jeune fille le stimulait au lieu de le décourager.

Dès que ses jambes furent un peu plus valides, il résolut de quitter sa villa de Saint-Amand et de s'installer tout à fait au Pavillon d'Hiver pour être plus près de sa fiancée. Un tapissier meubla promptement quelques pièces du premier étage exposées au midi ; et, dès le quinze janvier, M. de Saverne s'y établit avec une cuisinière et un va*

let de chambre. Il pourrait faire sa cour avec plus d'assiduité, puisque le pavillon n'était qu'à six cents mètres du château.

Il en profita. Nine le vit arriver tous les matins à sept heures et repartir tous les soirs à minuit. Désormais, les repas furent pris en commun. Armand occupait déjà la place du maître de la maison, donnait des ordres aux domestiques, préparait les menus pour le lendemain. Nine était horripilée.

Lui, faisait l'aimable, alors; il racontait de folles histoires, parlait des potins de Paris ; puis, après le dessert, il offrait le bras à sa fiancée en tendant le jarret comme un mousquetaire.

Mais la jeune fille avait dû s'apercevoir des rhumatismes, car elle laissait tomber beaucoup de choses depuis quelque temps, lorsque Armand se trouvait à son côté. C'était une fleur qui glissait de ses mains, un livre qui roulait sur le tapis. Le vieux beau devait bien les ramasser, dame I et ce n'était pas une petite affaire, avec les coups de lancette que ces maudits rhumatismes lui envoyaient dans les genoux. Ah! la mâtine !

Mais il cachait ses grimaces de son mieux et rendait le livre ou la fleur avec un sourire.

— Merci, disait la jeune fille en reprenant l'objet du bout des doigts.

Armand désespérait. Ses amabilités n'aboutissaient à rien. Quatre mois s'étaient écoulés,

quatre mois pendant lesquels il avait livré un assaut ininterrompu à la frêle Ninette, et il ne se voyait pas plus avancé que le premier jour. Il n'avait fait aucune brèche dans ce petit cœur de glace. Il avait pu, à divers moments, inspirer de la pitié à sa future femme, jamais encore il n'avait provoqué en elle une vibration d'amour.

— Oh ! Nine, Nine 1 Vous me faites bien de la peine, avouait-il de temps en temps avec un gros soupir.

— Moi? demandait-elle avec un étonnement qui semblait naturel.

— Oui, vous, méchante.

— Pourquoi donc?

' — Parce que vous ne m'aimez pas.

— Mais si, je vous aime, déclarait-elle d'un air distrait.

Et ses yeux vagues semblaient regarder au loin, par delà les murs et les arbres et l'horizon, quelqu'un qu'elle ne devait plus revoir.

C'était là-bas qu'elle vivait toute ; ce qui restait encore ici n'était que l'ombre de Nine. Ce n'était plus l'Orne fleurie^ la vierge transfigurée et rayonnante d'amour que Michel Vivait vue, un soir de printemps, sous le Christ noir crucifié dans les roses ; à présent son corps avait l'air inerte comme celui des médiums endormis dont l'esprit erre dans un autre monde. Parfois, quand elle marchait silencieuse, à côté de lui, Armand croyait se promener avec une somnambule.

— Où êtes-vous, Nine ? lui demandait il avec ristesse.

Elle tressaillait au son de cette voix, qui n'éait pas celle de son rêve, et son visage essayait le sourire à cet étranger qui l'appelait. Mais, au )Out de quelques minutes, elle était repartie, et, à-bas, sous les brouillards de Londres, un jeune lomme était sans doute plus près d'elle que le vieillard dont elle avait accepté le bras en ce monent.

M. de Saverne pâlissait de dépit. Lui aussi pensait à Michel. Il voyait bien que c'était son neveu jui lui prenait l'àme de Nine. Vainement, il 'avait mis à la porte : ce garçon-là était toujours e maître dans le château et dans la forêt. Pour rois cent cinquante mille francs, un homme avait icheté le droit de raser les tours, d'abattre les •utaies ; mais quand même il aurait donné le louble, il n'aurait pas pu détourner une pensée ians ce front ténébreux de blonde. Il se moquait )ien de ses richesses! Tant qu'il n'exercerait pas 5a propriété sur quelques cellules cérébrales de Sine, il serait le plus pauvre des hommes.

Et, pour comble d'infortune, mademoiselle de Montberthier lui semblait plus désirable depuis [juelques jours. Sa mélancolie lui donnait un nouveau charme. Les derniers mois avaient répandu sur son corps un parfum de maturité. Le printemps prochain, si elle redevenait heureuse, la verrait s'épanouir dans toutes ses

grâces. Déjà, elle ne boitait presque plus. Ce serait une jolie mariée que la blonde Nine, et son époux ferait bien de redresser le buste pour défiler sous l'œil malin des villageoises.

Il prenait des répétitions déjà. Il se campait devant la glace et bombait le thorax, arrondissait le bras, marchait avec la gravité superbe d'un Suisse.

Malheureusement les brouillards s'abattirent sur la forêt et le bel Armand dut reprendre ses genouillères. Faudrait-il donc aller à l'autel avec des béquilles ?

Le jour du mariage approchait. Un graveur tirait les lettres d'invitation. Nine essayait sa robe de noces d'un air calme.

Un soir, le voile de la mariée arriva de Paris. Armand et sa fiancée étaient seuls au château. Le futur époux ouvrit la boîte et dépfia le voile. Il voulut le poser sur le front de Nine. Celle-ci le laissa faire. Depuis une semaine, elle semblait encore plus docile, mais plus absente aussi. C'était à grand'peine qn'on lui arrachait quelques paroles.

Ce soir, pourtant, elle devait avoir conscience de l'endroit où elle se trouvait, car ses yeux se remplirent de larmes sous le voile blanc de l'épouse. M. de Saverne s'en aperçut et fut touché.

— Pourquoi pleurez- vous, Ninelte? demandat-il avec émotion.

Elle ne répondit pas et ses pleurs tombèrent plus abondants.

Alors, les yeux d'Armand se mouillèrent eux aussi.

— Nine, reprit-il, soyez franche avec moi; c'est à contre-cœur que vous m'épousez?

— Mais non, répondit-elle avec celte voix sans timbre qu'elle avait presque toujours depuis quelque temps.

— Nine, je vousfais horreur. Vous ne m'aimerez jamais, je le vois bien !

— Mais si, je vous aimerai.

— Quand?

— Toujours.

— Comme à présent, n'est-ce pas ?

— Mais oui, comme à présent. Que vous faut-il de plus ?

— ■ Oh! Nine! Ce qu'il me faut!... murmurat-il, en la serrant sur son cœur.

Et il lui baisa éperdument les cheveux, les paupières, le cou, dans un grand besoin de tendresse ; il la pressa de toutes ses forces pour la conquérir, la faire sienne, corps et âme, pour l'empêcher de donner une seule pensée à l'autre, l'amoureux lointain qui l'avait trop longtemps retenue.

— Je vous aime, Nine ! je vous aime, le sentez-vous?

Et il chercha ses lèvres.

Mais la jeune fille reculait.

— Que faites-vous? demanda-t-elle.

— Rien ! je vous aime.

— Monsieur.

— Je vous aime, vous dis-je ! Pourquoi me refusez- vous vos lèvres ? N'allez-vous pas être ma femme?... Elles sont à moi, vos lèvres! elles sont à moi, vos épaules. Vous êtes toute à moi, toute à moi, ma jolie Nine.

Mais il la laissa. Elle lui faisait peur avec ses yeux. Oh ! quels yeux haineux, quels yeux impitoyables I

— Vous voyez bien que vous ne m'aimez pas ! — s'écria-t-il avec fureur. — Vous ne m'aimez pas, puisqu'un baiser sur les lèvres vous révolte à ce point. Pourquoi vous mariez-vous donc?

Elle lui prit les mains et les baisa, de ses lèvres froides.

— Pardon 1 — dit-elle — je ne peux pas, je ne peux pas encore... Après peut-être, quand je serai votre femme devant Dieu!... Ne m'en veuillez pas, je vous prie!...

Et elle mettait le plus de bonté possible dans ses yeux, pour faire oublier la haine qu'elle y avait laissé voir tout à l'heure. Oh! si Miciiel allait souffrir à cause de ce regard !

Elle reprit les mains de son futur mari et les baisa de nouveau, désespérément. C'était tout ce qu'elle pouvait faire. Il était inutile de lui demander plus que cela. Et elle gémissait. Oh!

pouvoir donner toutes les preuves de l'amour à l'homme qu'on hait de toute son âme !

M. de Saverne dut comprendre les bonnes intentions dont elle était animée en ce moment.

— Ça viendra peut-être ! murmura-t-il avec un sourire triste. Oh ! ce jour-là, que je serai heureux, ma petite Nine... Me pardonnez-vous? Ce n'était pas ma faute ! Vous êtes si jolie et je vous aime tant! Oh! si vous le saviez comme je vous aime !... Mais je ne vous parlerai plus de mon amour puisque ça vous froisse!... J'attendrai, ma Nine! A demain!

Il eut pitié d'elle et se retira sans même lui baiser le front.

Quand elle fut seule, mademoiselle de Montberthier replia son voile et demeura pensive.

Elle tremblait par moments, elle sentait à ses lèvres une brûlure insupportable : c'était le baiser de M. de Savernes qui avait fait cela. Oh ! quel odieux baiser! Il semblaitinfiltrerdu poison dans le corps. Elle s'étonnait de l'avoir reçu sans griffer. Involontairement ses ongles s'étaient crispés sous cette caresse. Comment subirait-elle les baisers futurs? Où trouverait-elle la force de se contenir?

Nine avait des nausées; elle pressentait de brutales étreintes, de mystérieuses douleurs. Non, non I Elle ne pourrait pas, même après le mariage ! Un jour ou l'autre, elle cracherait aux yeux de ce vieillard qui lui baiserait les siens,

elle enfoncerait ses ongles dans ces épaules qui voudraient s'approcher des siennes. Elle ne pourrait pas. Elle dirait tout dans un cri d'horreur. Et l'oncle apprendrait que le neveu est le seul aimé.

Nine tordit ses mains frôles. Que se passeraitil alors? Que ferait M. de Saverne en voyant qu'il avait été dupé? Certes, il ne pourrait pas se venger sur le comte, puisqu'un contrat avait été passé entre eux. Mais il n'avait pris aucun engagement envers Michel et l'on devait s'attendre à de promptes représailles.

Mademoiselle de Montberthier commençait à comprendre Finutilitôde son sacrifice puisqu'elle ne se trouvait plus le courage de feindre jusqu'à la mort. Pendant quelques mois, elle avait pu faire du bien à Michel, mais le moment était proche oii elle serait obligée de lui faire du mal. Oh! que l'avenir lui paraissait triste, que la vie allait être noire !

Mais, la vie, pourquoi la conserver, puisqu'elle était inutile, puisqu'elle était néfaste? Ne valait-il pas mieux mourir tout de suite, mourir avant d'avoir subi la souillure affreuse qui lui était réservée? Ah î si une belle maladie pouvait l'emporter en un jour ! Geserait uni de souffrir ; M. de Saverne la pleurerait et pourrait croire qu'elle l'a un peu aimé; il n'aurait pas de haine contre son neveu, il ferait la paix avec lui et lui laisserait tous ses biens, en mourant, puisqu'il n'avait pas

d'autre héritier ; il lui laisserait le château et la foret. Oh! le bon Michel! il reviendrait se promener sous ces beaux arbres, au milieu desquels il aurait tant voulu vivre, il reviendrait habiter la vieille maison qu'il avait rêvé d'acquérir ; il n'y trouverait plus sa petite amie, mais il penserait bien à elle, tous les objets lui parleraient d'elle, et ses yeux deviendraient peut-être humides à chaque renouveau, lorsque le vent lui apporterait des parfums d aubépine en fleurs.

Oh ! oui, c'eût été doux de mourir. Mais la maladie fait la sourde oreille, elle ne vient pas au secours de celui qui l'appelle.

Nine ouvrit une fenêtre pour avoir froid. Elle aurait été bien heureuse d'attraper une bronchite, une pneumonie double. Mais il faisait doux comme au printemps, et la lune épanouie versait de la joie à toutes choses. « Comment? vous osez pensera la mort? semblait-elle dire à la jeune fille. Oh! quelle aberration!... Ayez delà patience. Ne savcz-vous pas qu'il faisait de l'orage l'autre semaine ? Voyez comme il fait beau à présent!... Courage! il fera beau sur vous, mademoiselle Nine. Fermez vos croisées bien vite et allez dormir 1 Tenez, je vais vous envoyer un rêve 011 vous entendrez la voix de Michel, où vous sentirez ses baisers... Bonne nuit 1 »

Et, souriante, elle se cachait derrière un nuage, comme un clown disparaît derrière la toile, après avoir fait son boniment.

Mais Nine n'osait plus croire aux beaux jours annoncés par la lune; et, désolée, elle continuait de penser à la mort. Il faudrait bien aller la chercher, la mort, puisqu'elle ne venait pas. Comment? Un suicide? Non! Une demoiselle de Montberthier ne se tue pas. D'ailleurs, à la veille du mariage, un suicide aurait paru trop suspect. M. de Saverne aurait compris. Il se serait dit que sa fiancée avait racheté le domaine au prix de son existence. C'aurait été là une action peu délicate, presque un vol. Non, il ne fallait pas se suicider.

Alors?... Nine regardait la lune blanche qui revenait sourire à travers les nuages. Elle joignit les mains et fixa les étoiles avec des yeux suppliants. Le ciel ne lui enverrait-il pas une inspiration? ne lui indiquerait-il pas le moyen de mourir avant le jour du mariage? de mourir honorablement, sans que personne pût croire qu'elle avait désiré la mort? Oh! si, elle allait tant prier! Dieu viendrait à son secours.

Et, dans cette espérance, elle se coucha, presque heureuse, en sentant les rayons de la lune lui caresser les cheveux, de temps en temps, à travers les persiennes closes, comme des doigts effilés d'amie.

Et le lendemain, quand elle se réveilla, Nine eut des lueurs joyeuses dans ses yeux. Elle avait trouvé. Un mauvais rêve était venu pendant la nuit, et ce rêve lui avait fait croire qu'elle était

tombée dans l'étang, là-bas, près du pavillon d'hiver. Une glissade avait occasionné cette chute.

La jeune fille résolut de mettre ce rêve à exécution.

— Je glisserai, se dit-elle à demi-voix, je glisserai, comme par hasard, sous les yeux de M. do Saverne, et je tomberai à l'eau. Il ne sait pas nager : je me noierai sûrement. Et voilà terminées toutes mes misères. En réalité, ce sera un suicide, mais ce sera un accident en apparence. Tout le monde me plaindra et Armand ne pourra rien reprocher à Michel... C'est cela, c'est cela qu'il faut faire, dit-elle avec une grande envie de battre des mains colmme une pensionnaire qui vient de trouver la solution d'un problème.

A sept heures du matin, Nine descendit et s'en alla vers l'étang pour chercher un endroit favorable à son projet. Elle examina le rivage et trouva bientôt son affaire. Le ruisseau qui alimentait Tétang était fort encaissé. A deux cents mètres du pavillon d'hiver, une passerelle surplombait ce ruisseau. C'éC^ît une longue planche à demi-vermoulue dont les extrémités s'appuyaient sur le roc. Une barre horizontale fixée sur deux pieux verticaux, servait d'appui aux rares personnes qui passaient sur cette planche. A cet endroit, le ruisseau était profond ; il s'élargissait à côté de la passerelle pour former l'étang. Un individu qui tomberait là risquerait fort de se noyer.

Nine se promit donc de glisser sur cette passerelle, prochainement, quand elle se promènerait avec M. de Saverne.

Elle y passa tout de suite pour voir. Ses jambes tremblaient un peu. L'eau l'attirait. Elle s'arrêta au milieu de la planche étroite.

— Ce sera ici ! pensa -t-elle.

L'endroit était charmant. Il y avait des saules au loin. Plus près, un chêne, rond comme un dôme, jetait ses feuilles sur l'eau, lentement, avec des gestes imperceptibles de ses branches lasses. Oh ! la mort n'aurait rien de triste là, dans ce paysage où planait le souvenir de Michel.

Nine eut hâte d'exécuter son projet. Elle rentra au château et attendit M. de Saverne avec impatience. Il n'arriva qu'à huit heures. Elle lui fit le meilleur accueil ; elle tendit son front à baiser et montra un sourire radieux.

Armand en fut réjoui. Jamais sa fiancée ne s'était penchée sur lui avec tant d'abandon. Elle ne paraissait plus la même. Sa voix avait des inflexions plus caressantes ; son regard, des lueurs presque amoureuses. Ils allèrent se promener dans la forêt. Deux fois, ils approchèrent de l'étang. Mais Armand rebroussait chemin aussitôt, à cause de ses rhumatismes, sans doute. Et Nine le laissait faire. Elle était moins impatiente ; elle estimait qu'il serait bon de se promener ainsi deux ou trois jours avec M. de Saverne pour lui

montrer un amour croissant et l'aveugler davantage.

Elle s'appliqua donc à paraître douce, tendre, enjouée, les câlineries ne lui coûtèrent plus. Armand ne fut pas convaincu tout de suite, car cette transformation lui semblait bien rapide ; mais il se félicita des bonnes dispositions de la jeune fille, et vit arriver le jour de la noce avec un certain trouble.

Les lettres de faire part étaient prêtes. Une feuille mondaine de Paris avait déjà publié la date du mariage. Un matin, Armand montra cet entrefilet à Nine. Elle rougit jusqu'aux oreilles en voyant son nom sur ce papier. Et aussitôt elle pensa au bon Michel, qui lirait cet article peutêtre...

Ce même jour, M. de Saverne partit pour Paris, afin d'inviter ses deux témoins. Elle l'accompagna jusqu'à la gare.

— Quand reviendrez-vous? lui demanda-t-elle avec un sourire qui s'efiforçait d'être joyeux.

— Demain soir, par le train de dix heures.

Nine baissa la tête et resta pensive ; elle résolut de tomber dans l'étang, dès que M. de Saverne serait de retour. Quand le train fut parti, elle revint au château et ne pensa plus qu'à la passerelle.

Aussitôt, elle voulut la revoir. Est-ce qu'une glissade serait bien vraisemblable sur cette planche raboteuse? Heu! heu!... Aussi résolut-

elle de donner secrètement quelques coups de serpe dans le bois, afin qu'il se rompît dès qu'elle passerait dessus. De cette façon, l'accident serait indubitable ; il crèverait les yeux. Les coups de serpe étant donnés par-dessous, nul ne verrait les entailles, et l'on ne pourrait attribuer la rupture qu'à la vétusté de la passerelle ; c'était clair.

Nine se mit donc en quête d'une serpe; elle prit celle du jardinier et la cacha sous la broussaille voisine du ruisseau. Elle couperaitla planche au dernier moment, afin qu'aucun domestique du château ne passât dessus ; elle ferait cela le lendemain à la nuit close, quand M. de Saverne reviendrait de Paris, et le matin suivant elle irait le chercher au pavillon, puis, sous un prétexte quelconque, elle l'entraînerait du côté de la passerelle : « Oh ! la belle libellule, dirait-elle alors en laissant le bras d'Armand. Vous ne voyez pas une libellule, là-bas, de l'autre côté de l'eau ? Attendez, je vais la prendre. »

Là-dessus, elle s'élancerait sur la passerelle et voilà le malheur arrivé!... Oui, tout paraissait bien combiné de cette façon. La réussite était certaine.

Ce soir-là, Nine pensa beaucoup à Michel. Que dirait-il quand on lui apprendrait la mort de son ancienne fiancée ? Soupçonnerait-il quelque chose ? Attribuerait-il cette chute à un accident involontaire ? Qui sait? Peut-être avait-il déjà oublié sou

amie, peut-être se préparait-il à épouser une autre femme ?

Le cœur de Nine se serra ; elle ne regrettait point de mourir pour Michel, oh ! non ! Mais elle aurait été bien heureuse qu'il sût la vérité un jour ou l'autre, elle aurait été bien heureuse de le revoir un instant, de lui expliquer sa conduite et de trouver dans un baiser suprême la force de se jeter à l'eau. Était-ce donc vrai qu'elle dût mourir sans lui serrer la main ?

Longtemps, ce soir-là, elle regarda le nordouest, le côté de l'horizon où devait être Michel, Quand tous les gens du château furent couchés, elle ouvrit la fenêtre de son appartement qui était dans cette direction, s'y accouda et fixa les yeux sur les ténèbres.

Un peu de ciel brillait encore par-dessus la masse noire de la forêt ; de temps en temps, des souffles arrivaient de là-bas, des souffles mystérieux qui faisaient bouger les cheveux sur son front. La nuit était silencieuse. Tout semblait mort sous les étoiles. Obstinément, de ses yeux tristes, Nine regarda le nord-ouest,

— Michel! appela-t-elle doucement en joignant ses mains froides. Est-ce que vous n'allez pas songer un peu à moi, ce soir où je songe tant à vous ? Est-ce que votre âme ne va pas entrer en communication avec la mienne? Oh! si, je le sens ! Vous êtes tourné vers moi comme je suis tournée vers vous et mes pensées rencontrent vos

pensées, et si je regarde assez longtemps dans cette direction, je finirai peut-être par vous voir, Michel!.,. Michel!...

Elle tremblait, ses yeux palpitaient, agrandis ; sa poitrine se soulevait, anxieuse; et, de là-bas, des souffles venaient toujours, mystérieusement, soulever les cheveux sur son front immobile...

(( Michel! Michel!... »

Elle appelait encore, en fixant sur l'horizon ses prunelles voilées. Elle souriait, elle haletait, ses bras avaient envie de s'ouvrir, ses lèvres envoyaient des baisers dans le vide. Michel n'arrivait-il pas? Oh ! si ! ce devait être lui qu'annonçait au loin cette lueur croissante, ce devait être lui qui faisait chuchoter les arbres de la forêt. Il était là, il avait entendu l'appel de son amie, et avant qu'elle ne mourût, il venait lui apparaître, miraculeusement, il venait lui donner le baiser d'amour et de pardon. C'était lui ! Qui donc, sinon Michel, ferait ainsi pâlir les étoiles ? qui donc illuminerait de la sorte le sommet des arbres et la profondeur azurée du ciel?...

Hélas ! ce n'était que la lune. — Nine s'en rendit bien compte — la lune levante, qu'elle ne voyait point parce qu'elle lui tournait le dos, mais qui devait monter au nord-est, en jetant des rayons blancs à la forêt endormie.

Et la jeune fille s'en alla de dépit. Non, Michel n'était pas venu ; les appels les plus désespérés n'arrivaient pas jusqu'à lui, les pensées les mieux

dirigées se perdent dans le vide et manquent le but. Michel ne saurait jamais avec quelle angoisse on avait prononcé son nom, ce soir-là, de l'autre côté de la Manche.

Et alors, elle résolut de lui écrire pour lui faire ses adieux, pour lui apprendre son secret. Elle enverrait la lettre au cousin de Paris, en le priant de ne la faire parvenir à destination qu'au bout de trois mois.

Elle prit donc une plume et traça ces lignes, à la lueur d'une bougie que faisaient vaciller, de temps en temps, les souffles mystérieux venus, du dehors :

« Mon bon Michel,

» Si mes recommandations sont suivies, il y aura trois mois que je ne serai plus quand vous recevrez cette lettre, et peut-être l'écriture d'une morte vous paraîtra-t-elle bien importune. Pardonnez-moi. Je n'ai plus que quelques heures à vivre au moment oii je griff'onne ces mots et je ne peux pas me décider à mourir sans vous dire adieu.

» Je vous aime, Michel ; je vous ai aimé à partir du jour où je vous ai connu ; et si, comme je l'espère, quelque chose de nous survit à la décomposition du corps, je vous aimerai encore lorsque vous lirez ceci. Vous avez dû recevoir, il y a six semaines, un billet fort court qui vous priait de ne plus m'écrire. Vous avez compris

sans douf e que j'avais alors l'intention d'épouser votre oncle. Ne me le reprochez pas, Michel ! Si je consentais à devenir sa femme, c'était un peu pour venir à votre aide. Je vous savais si malheureux à Londres !

» Vous ne pouviez guère vivre sans l'assistance de M. de Saverne, et, pour vous l'assurer, il fallait le réconcilier avec vous. C'est ce que j'ai fait. Grâce à lui, vous avez déjà obtenu votre emploi actuel, et, grâce à lui, vous serez riche un jour. Vous reviendrez à Montberthier, vous posséderez la forêt et le château, puisque votre oncle, qui les possède actuellement, n'aura plus aucun prétexte pour vous déshériter. Alors, vous serez sans doute marié, Michel, et une autre femme vous mènera par les sentiers oii je vous menais. Cette pensée m'arrache bien quelques larmes, mais je me console en pensant que vous serez heureux, et que vos enfants vous entendront peut-être parler de moi avec attendrissement.

» Je vais me tuer, mon Michel, car je me suis aperçue que je ne pourrais jamais être la femme de M, de Saverne; mais personne ici ne saura que j'ai volontairement mis fin à mes jours. Déchirez cette lettre quand vous Taurez lue et gardez mon secret pour vous, je vous en conjure. Peut-être aurais-je dû mourir sans rien dire, mais j'ai été si malheureuse pendant ma vie ! j'ai voulu que votre cœur conservât un bon souvenir de moi après ma mort.

» Adieu, Michel ! Ma dernière pensée sera pour vous. Quand vous reviendrez dans la forêt, allez à la vieille serre qui est près de l'étang, cherchez dans la grande crevasse de la façade, à hauteur d'appui. Vous y trouverez quelques cheveux blonds. Je les aurai mis là pour vous, le matin de ma mort.

» Je vous aime pour l'éternité.

» NiNE. »

Quand cette lettre fut écrite, mademoiselle de Montberthier la serra dans son armoire, se coucha et tâcha de dormir, pour voir encore une fois dans son rêve le bon visage de Michel.

Le lendemain soir, la lune, fortement échancrée sur l'un de ses bords, ne se leva qu'à onze heures. Alors Ninc descendit à pas légers, retira sans bruit le verrou qui fermait une porte latérale du château et s'en alla vers Tétang.

Les pelouses étaient couvertes de rosée. Aucune branche ne bougeait dans la forêt silencieuse. Après cinq minutes de marche, la jeune fille aperçut l'eau brillante à travers les cônes sombres des sapins. Elle s'approcha de la vieille serre, alla regarder les broussailles, retrouva sa serpe et marcha vers la passerelle voisine. Arrivée au bord du ruisseau, elle regarda de tous côtés : personne. Elle tendit l'oreille en retenant son souffle : aucun bruit. Elle était bien seule et pouvait commencer.

Il y avait quelques marches grossières taillées dans le roc, à droite de la passerelle ; ces marches permettaient aux promeneurs de descendre sur

une petite terrasse et de voir l'eau de plus près. Nine descendit. Elle s'arrêta sur l'une des dernières marches. De là elle pouvait couper la passerelle par le côté inférieur. Elle commença aussitôt.

La besogne fut facile d'abord ; le bois était pourri à la surface ; il offrit plus de résistance au milieu, mais la serpe en eut vite raison. Les esquilles tombaient sur l'eau tranquille qui les emportait lentement.

— Pourvu qu'on ne passe pas là cette nuit! se dit Nine en regardant la vieille planche déjà fort entamée.

Mais pourquoi de telles craintes? La forêt était suffisamment close. La passerelle était peu fréquentée, même le jour : il y avait un pont à cinquante mètres de là. Ensuite, tous les gens du château dormaient sûrement depuis deux heures. Il est vrai que M. de Saverne allait rentrer au pavillon dans un instant, mais il ne s'aviserait pas de faire un tour de lac en cette nuit d'hiver t Ce qu'il aurait de plus pressé, ce seraiJ, de se mettre au lit. Et le lendemain matin, à sept heures, Nine devait aller le réveiller pour le conduire à la passerelle. Il était donc inutile de s'inquiéter.

Elle se remit à sa besogne, et les esquilles tombèrent de nouveau sur l'eau limpide oij se miraient les étoiles.

Mais, soudain, Nine s'arrêta ; un bruit de

feuilles qu'on foule était venu d'un massif voisin. Il y avait donc quelqu'un là? Elle eut peur et ne bougea plus.

Le bruit cessa pendant quelques secondes, puis il recommença, s'interrompit encore...

C'était un bruit de pas. Quelqu'un devait approcher.

Nine retint son souffle et leva la tête, doucement, au dessus des marches, pour voir derrière elle. Alors, elle aperçut un homme au milieu des sapins, un homme immobile et qui la regardait. Elle frémit. ^Qu'était cet individu? Que faisait-il là? Il avait entendu les coups deserpe sans doute. Nine avait le cœur serré.

Un instant, elle se demanda si elle n'allait pas fuir ; mais elle ne l'osa point, elle resta dans sa cachette, anxieuse.

L'homme se remit à marcher vers le ruisseau, lentement, en regardant toujours du côté de la passerelle. Sous un jet de lune, il parut un peu mieux.

Ce n'était pas M. de Saverne ; il avait Tair beaucoup plus petit, beaucoup plus jeune. Et il approchait encore ; il n'était qu'à dix ou douze mètres. Quand il fut sorti du bois de sapins, un côté de son visage s'éclaira sous la lune.

— Oh ! mon Dieu ! balbutia Nine, frappée de stupeur.

Et ses mains se joignirent, ses yeux s'illuminèrent.

— Oh I mon Dieu, n'est-ce pas Michel ?

Pour mieux voir, elle monta quelques marches, brusquement.

Et, alors, elle poussa un cri, un grand cri, qui réveilla les échos de la forêt.

— Michel!... c'est Michel! dit-elle en s'élançant vers cet homme.

— Oh ! Nine ! dit-il de son côté.

C'était bien lui. Elle ouvrit ses bras et le prit, et l'attira, l'attira tendrement sur sa poitrine, en tremblant d'émotion, en pleurant de joie.

— C'est Michel ! — redisait-elle dune voix altérée ! — Oh ! c'est trop de bonheur! Je ne rêve pas cette fois-ci ! C'est mon Michel, mon Michel bien vivant, mon Michel qui a senti que je l'appelais, et qui est revenu me voir une dernière fois ! Oh ! mon ami !

Et ses lèvres se tendaient pour mettre des baisers sur le front, sur les yeux, sur la bouche de l'ancien fiancé.

Mais elle vit les deux bras de Michel qui la repoussaient, elle vit son visage mouillé de larmes qui se détournait.

— Mademoiselle — disait-il dune voix amère — vous vous trompez, il me semble. Ne devez-vous pas épouser M. de Saverne dans quelques jours ?

Elle dénoua ses bras, elle regarda Michel de ses yeux tristes. C'était vrai ; il ne pouvait pas savoir, il ne pouvait pas deviner qu'elle l'aimait encore, qu'elle n'aimait que lui.

— Vous avez reçu mon billet ? demanda-t-elle à demi-voix.

— Oui, mademoiselle, je l'ai reçu.

— Et vous avez compris que je devais épouser M. de Saverne ?

— Naturellement. D'ailleurs, les journaux m'ont donné de vos nouvelles. C'est pour le lo, n'est-ce pas?

— Oui.

— Allons, tant mieux ! dit-il d'une voix sarcastique.

Nine pâlissait de douleur. Elle reprit l'ancien ami dans ses bras, tout à coup, et lui donna une étreinte désespérée en criant:

— Michel! Michel! vous ne m'aimez donc plus?

— Pourquoi vous aimerais-je, s'il vous plaît? Le reproche est admirable, mademoiselle. Comment, vous allez vous donner à l'homme que je déteste le plus au monde et il faudrait que j'eusse encore quelque tendresse pour vous? C'est un peu fort î

— Mais c'est vous-même qui m'avez conseillé d'épouser cet homme! Vous le savez bien?

— Eh! oui, je le sais, avoua-t-il avec dépit. Je vous ai écrit cela, je ne le nie point. Que voulezvous? Je me croyais phis courageux, je me croyais capable de supporter sans révolte votre mariage avec M. de Saverne!... Et puis, voilai je ne peux pas, je ne peux pas me faire à cette idée. Je soulfre trop, la douleur m'afiole! Quand

j'ai lu cette nouvelle dans le journal, j'ai bondi, j'ai pris le premier train et je suis venu, malgré mes engagements, malgré tout. Pourquoi suis-je venu? Je n'en sais rien. Oh ! je suis malheureux, mademoiselle Nine !...

Et il sanglotait dans ses mains.

— Vous m'aimez, Michel... Vous m'aimez encore I dit mademoiselle de Montberthier, dans un cri de joie.

Et elle se rapprocha pour le presser sur son cœur.

— Eh oui, je vous aime ! je vous aime comme un fou, malgré toutes mes paroles, et je vous en demande pardon. Je sais que j'ai tort, que j'aurais dû garder cela pour moi, que j'aurais dû rester en Angleterre ou du moins, essayer de ne pas vous revoir. Ah ! c'était bien mon intention ! Ce matin encore, je me suis promis de ne pas vous approcher. Je voulais me contenter de regarder vos arbres et votre château. Je me suis fait porter jusqu'à la forêt, il y a quelques minutes, je me proposais de la traverser, de revoir la croix de bois, l'acacia, la carrière, toutes ces choses qui ne m'ont pas trompé, elles ! puis de m'en aller coucher au village dans une auberge quelconque. Mais, j'ai entendu des coups de hache ou de serpe, je me suis approché pour savoir qui pouvait couper du bois à cette heure, et voilà: c'est vous que je découvre! Vous alliez rejoindre M. de Saverne, n'est-ce pas ?

— Oh! pourquoi croyez-vous?

— Dame ! A cette heure-ci pourtant, il est difficile d'admettre que vous soyez sortie pour couper du bois au clair de lune ! Je sais qu'Armand reste au pavillon !.. .

— Je vous assure, mon ami...

— Ne vous en défendez donc pas ! Je regrette seulement d'avoir été indiscret et de vous faire perdre votre temps. Vous pouvez aller au pavillon, mademoiselle, votre amoureux doit y être maintenant. Je l'ai trouvé à la gare.

— Ah ! s'écria Nine avec inquiétude. Vous êtes arrivés par le même train?

— C'est probable.

— Il vous a vu ?

— Je crois bien ! Il m'a lancé un de ces regards...

— Vous a-t-il parlé ?

— Ah ! non ! j'ai filé tout de suite... Mais, rassurez-vous : je m'en vais pour qu'il ne vous surprenne pas avec moi. Il n'aurait qu'à m'envoyer ses témoins et qu'à se faire percer un poumon par un coup d'épée, dans un duel. Vous ne le voudriez pas, hein ? Et pourtant, s'il y avait une justice en ce monde...

— Michel, vous perdez la tête : je vous jure que je n'attendais pas M. de Saverne.

— Allons donc ! dit-il, incrédule. Ah ! tenez, voilà qui est odieux. Voilà, voilà ce qui m'indigne. Epouser ce vieillard : oui, je l'admettais.

puisqu'il n'y avait pas moyen de faire autrement. Mais l'aimer, l'aimer à ce point ? Aller le trouver chez lui, toute seule, à minuit? Ah! vous n'auriez pas fait autant pour moi, mademoiselle Nine.

— Mon ami, taisez-vous ! Encore une fois, je vous le jure sur tout ce que j'ai de plus sacré, je n'attendais pas M. de Saverne, je n'allais pas chez lui.

— C'est moi que vous attendiez, n'est-ce pas ?

— Michel I

— Qu'est-ce que vous faisiez ici, alors ?

— Je ne peux pas vous le dire ; il ne faut pas que vous le sachiez, mon ami. Plus tard, dans trois mois, vous verrez I .. .

— Ah ! tenez, vous n'êtes pas seulement une ingrate, une infidèle, vous êtes une hypocrite comme les autres, et j'espère que je pourrai vous uubher maintenant I

— Oh I vous êtes injuste !

— C'est entendu ! Bonne nuit, mademoiselle !

— Michel !... appela Nine éplorée, je vous en supplie, restez encore, encore un peu. Si vous «aviez !... J'ai tant besoin de vous, moi !

— Oh ! mon oncle me remplacera, et avantageusement.

Nine posa les mains sur son cœur.

— C'est trop! dit-elle. Je ne peux plus!... Adieu ! Je vous pardonne. Vous m'avez fait mal,

mais vous vous repentirez, dans trois mois, quand vous saurez tout.

— Qu'est-ce que je saurai? demanda-t-il en se retournant.

— Vous saurez que je vous ai toujours aimé, avoua-t-elle dans un sanglot, que je n'ai jamais aimé que vous, et que vous aurez été la cause de ma mort. Vous receverez une lettre dans trois mois. Vous la demanderez à votre cousin. Je ne voulais pas vous le dire, c'était dans votre intérêt que je cachais cela. Mais puisque vous m'y forcez... Adieu encore, mon Michel !

Et elle s'en retourna vers la passerelle, en chancelant.

Il la suivit.

— Qu'est-ce que vous racontez là? — murmura-t-il — Je serais la cause de votre mort, moi?

— Oui, vous ! Je me jetterai à l'eau demain matin !

Et alors, dans une crise de larmes, Nine dit tout. Elle raconta comment elle avait dû consentir à ce mariage, à cause de son père, qui avait voulu se tuer, et à cause de lui-même, Michel, qui était si malheureux à Londres. Elle lui apprit tout ce qu'elle expliquait dans sa lettre: que grâce à elle il avait obtenu son emploi actuel, que grâce à elle il serait riche un jour. Puis elle montra la passerelle qu elle venait de couper pour tomber à l'eau le lendemain.

Michel écoutait ces révélations en tremblant. Etait-ce possible ? Cette jeune fille dont il avait douté, qu'il venait d'outrager, l'aimait toujours, lui, l'absent, lui, l'indigne ? Elle l'aimait si bien qu'elle avait voulu lui consacrer son existence? Elle l'aimait si bien qu'elle se préparait à mourir pour lui ?

— Oh ! mademoiselle Nine, — dit-il dans une explosion de reconnaissance — pardonnez-moi, pardonnez-moi ! je ne savais pas ce que jefaisais.

11 lui prit les mains, les couvrit de baisers, les mouilla de larmes. Et il ferma les yeux comme s'il n'avait pas mérité de regarder une jeune fille aussi pure, et il se tut comme s'il n'avait pas connu de paroles assez belles pour exprimer son bonheur. Il resta quelques secondes à frémir, à soupirer, confondu par cette découverte merveilleuse, bouleversé par toute cette joie inattendue. Et, sur ses yeux, il sentait les baisers de Nine, des baisers d'amour et de pardon, qui se posaient doucement, et lui séchaient toutes ses larmes.

— Oui, Michel, disait- elle, voilà ce que je faisais pour vous. Ah! si j'avais pu continuer mon rôle, vous auriez eu en moi une bonne tante, allez ! Mais je ne peux plus ; je mourrais d'horreur dans Its bras de voire oncle. Ne le lui dites pas, Michel! Ne le détrompez jamais surtout ! Faites comme si vous ne saviez rien de ceci. J'avais peut-être raison tantôt de vous cacher mes pen-

sées ; je vous voyais si aimant, si passionné malgré vos méchantes paroles ! N'est-ce pas que vous garderez mon secret pour vous, que vous laisserez croire à M. de Saverne que je Faimais bien, lui tout seul, et que je l'aurais épousé de bon cœur sans l'accident qui doit arriver demain ? Comme cela, il vous aimera, Michel ! il vous aimera, il ne vous déshéritera pas ; et, après sa mort, vous deviendrez le maître de ma maison, le maître de ma forêt ! Oui, vous le deviendrez ! Moi, je n'y serai plus, non! Mais si les âmes ont quelquefois la permission de retourner sur la terre, la mienne reviendra vous voir, mon ami, elle vous suivra sous mes arbres, et je serai tout de même heureuse, puisque vous serez heureux.

— Ne parlez pas ainsi ! dit-il en la serrant sur son cœur. Vous ne mourrez pas, Nine. Je vais donner un coup de pied dans cette passerelle.

— A quoi bon? Je trouverais bien un autre moyen d'en finir.

— C'est ce que nous verrons ! J'irais prévenir mon oncle plutôt. Et je lui dirai tout.

— Ne faites pas ça, malheureux ! Il vous déshériterait.

— Tant pis!

— Il serait furieux contre moi.

— Tant mieux.

— Et le scandale ?

— Je me moque du scandale ! L'essentiel est que vous ne mouriez pas.

— Puisque je ne peux pas vivre avec vous, Micliel! puisque le ciel ne le veut pas ! Il faut bien se soumettre.

— Non, je ne me soumettrai pas. Ce serait monstrueux. Je me révolte, au contraire, et de toutes mes forces. Maintenant surtout, après ce que je viens d'entendre, après avoir vu combien vous m'aimiez, je vous laisserais mourir? Non, non ! nous vivrons, Ninel nous vivrons tous deux et nous serons heureux ensemble ! Oh ! venez ! que je vous prenne, que je vous emporte, que je vous garde toute pour moi ! Où faut-il donc aller, mon Dieu ?oiî faut-il aller pour qu'on nous laisse notre bonheur? Il n'y a donc pas moyen d'empêcher que cet homme vous épouse? Oh ! Nine, quand on s'aime comme nous, tout doit être possible, voyons I

Il la pressa de ses bras nerveux, il l'enleva de terre et s'en alla, sans but, au clair de lune, en la tenant sur sa poitrine, comme on emporte un enfant endormi. Et Nine était bien heureuse alors, elle se trouvait récompensée de tous ses sacrifices, sa joue s'appuyait sur le cœur de son ami et ses yeux illuminés s'ouvraient tout grands, parfois, comme s'ils avaient douté de ce qu'ils voyaient.

— Bien des fois, Michel — murmurait-elle d'une voix douce — bien des fois j'ai rêvé que vous reveniez ainsi, que vous me disiez des paroles pareilles, que vous me donniez des baisers

comme ceux d'à-présent ; et puis, le lendemain, je me trouvais seule à mon réveil... Vais-je me réveiller tout à l'heure ? Oh ! tenez I faites-moi du mal, je vous en prie. Prouvez-moi bien que ce n'est pas une illusion ! »

Il l'étreignait alors, il la serrait sur lui à la broyer. Et Nine disait, avec un sourire de transfiguration :

— C'est vrai ! c'est vrai que je suis heureuse ! Oh ! si ça pouvait durer, mon Dieu !

— Ça durera 1 — déclarait Michel — Espérez, Nine. Nous avons tant souffert ! 11 nous faut bien une compensation! Cherchons, réfléchissons encore.

Il reposa la jeune fille sur le sol ; tous deux s'assirent sur un tronc d'arbre; et, côte à côte, joue contre joue, ils cherchèrent une solution à l'insoluble problème. Mais que pouvaient-ils trouver ?

— Et dire que c'est l'argent — s'écria Michel — l'ignoble argent qui s'oppose à notre bonheur ! Ah ! tenez, quand j'y pense, j'ai le cerveau qui me bout, et il me vient des envies d'aller voler, d'aller prendre n'importe oij ce qui me manque. Oh! cet oncle! cet oncle riche et vieux...

Mais Nine lui ferma la bouche avec sa main.

— Taisez-vous, Michel, vous me faites de la peine quand vous parlez ainsi, grondat-elle doucement.

— C'est vrai, je perds la tète encore ! — dit il

en baisant la main qui réprimait ses lèvres. — Mais ce n'est pas ma faute, l'épreuve est trop dure.

Avec un de ses bras, il reprit son amie par la laille et l'entraîna, en soupirant, sur les pelouses illuminées de lune. Le froid piquait, mais ils ne le sentaient pas ; les étoiles tournaient lentement dans le ciel clair, mais ils n'avaient plus conscience de l'heure. Ils allèrent longtemps côte à côte, ravis et désespérés. Par ci, par là, le ruisseau devenait plus rapide et faisait entendre une plainte discrète en roulant sur des fragments de roches.

Ils passèrent devant la souche du chêne creux, devant l'acacia chétif entouré d'une grille, devant la croix de bois du carrefour, et près de celle-ci leurs yeux se mouillèrent. Ce Christ noir qui semblait se tordre sous la lune, ce Christ miséricordieux qui avait entendu leurs premières paroles d amour, ne ferait-il donc pas un miracle en leur faveur? Ils lui avaient donné tant de fleurs au printemps dernier ! Ne s'en souvenaitil pas? Ne pouvait-il pas les récompenser en venant, ce soir, à leur secours ? Tout est possible et un rien suffit quelquefois à sauver les situations les plus désespérées, comme un grain de sable dans un engrenage peut arrêter toutes les roues d'une machine. Oh ! ce grain de sable, Michel et Nine le cherchaient, sous cette lune, radieuse, en se serrant avec tendresse, en s'arrô-

tant à chaque pas pour se donner des baisers. Ils s'aimaient tant ! Le ciel aurait dû leur être propice !

Mais que pouvait il faire pour eux? Leur malheur semblait définitif, ils le sentaient bien et, las d'espérer, ils pleuraient en silence, dans la bonne forêt où ils s'étaient tant souri.

Mais ils levèrent la tête ; un homme venait d'apparaître au loin.

— Quelqu'un ! dit Nine à voix basse. Cachonsnous.

Ils entrèrent sous bois, ils s'enfoncèrent dans un taillis, en s'arrêtant de temps à autre pour tendre l'oreille.

— Est ce qu'on ne nous suit pas? demanda Nine. Il, me semble qu'on marche encore derrière nous... Si on nous avait reconnus?

Elle tremblait; elle voulut rentrer tout de suite. Elle se dirigea vers le château par des sentiers de traverse et Michel l'accompagna, en écartant les ronces devant elle.

— Oh I pas si vite ! — suppliait-il. — Que vais-je devenir, moi, quand vous ne serez plus à mon côté?

Mais la jeune fille ne pouvait pas ralentir sa marche ; elle avait peur de cet homme qu'elle avait aperçu au loin et dont elle croyait entendre les pas sur les feuilles gelées. N'était-ce pas M. de Saverne?

Elle se hâta, la tête basse, à travers les chênes

criblés de lune. Michel avait peine à la suivre. Elle ne respira un peu qu'en revoyant le château. Elle se dirigea vers la porte qu'elle avait laissée cnlr'ouverte et, se tournant vers Michel, elle lui offrit ses lèvres glacées.

— Adieu ! lui dit-elle.

Mais il frémit.

— Ne prononcez pas ce mot I supplia-t-il. Je vous reverrai, ma Nine 1 Je vous reverrai au moins demain ! Jurez que vous n'irez pas sur cette passerelle avant de m'avoir revu. Jurez-le, ou j'y passe moi-même tout de suite I

Devant cette menace, elle promit de ne pas sortir le lendemain matin, et de retarder l'exécution de son projet.

— Je ferai tout ce que vous voudrez ! Je vous aime! lui dit-elle, en donnant à Michel une étreinte passionnée. Allez-vous-en vite au village; ne revenez pas à la forêt, surtout I Votre oncle n'aurait qu'à vous trouver... A demain! soyez prudent !

Elle ferma sa porte et monta vers sa chambre. Dès qu'elle y fut, elle ouvrit un volet pour voir si Michel suivait bien ses conseils.

— Le malheureux ! se dit-elle, il retourne à la forêt! Pourquoi donc?... Oh! si Armand le trouve ! Protégez-le, mon Dieu !

Et ses yeux effrayes regardèrent décroître la silhouette de l'ami, là-bas, du côté de l'étang. Puis ils ne virent plus que du clair de lune.

En descendant du train, celte nuit-là, M. de Saverne avait en effet reconnu son neveu à la gare de Saint- Amand Cette rencontre l'avait fort ému. Qu'est-ce que Michel venait faire au pays? Pourquoi ne l'avait-il pas prévenu de son arrivée?

Il essaya de l'aborder à la sortie. Mais le jeune homme avait filé précipitamment. Il n'avait pas de bagages sans doute, car il avait pris aussitôt un fiacre.

M. de Saverne, lui, rapportait de Paris deux caisses énormes, qu'on ne lui délivra qu'au bout de cinq minutes. Sa voiture l'attendait dans la cour de la gare. Il recommanda au cocher de rouler vite, mais celui-ci eut beau fouetter, il ne rejoignit pas le fiacre qui emportait Michel.

— Il est sans doute à la villa — se dit Armand. Il n'y aurait rien d'étonnant à ce qu'il ne meut pas reconnu tantôt.

A la villa, on lui dit que personne n'était venu de la soirée.

— Oà diable est-il donc allé? pensa M. de Saverne.

Il remonta dans sa voiture et se fît conduire au pavillon.

Comme les chevaux montaient au pas la côte voisine de la forêt, il vit arriver devant lui les deux lanternes d'une voiture. Il pencha la tète et distingua un numéro sur ces lanternes. Un fiacre î un fiacre vide ! Il n'y en avait que cinq ou six dans toute la ville. Celui-ci ne venait-il pas de déposer Michel?

— Où diable est-il allé ? répéta M. de Saverne d'une voix inquiète.

Puis, ayant redressé sa couverture sur ses g-enoux, il pensa :

— On lui aura dit que je demeurais au pavillon, et je vais le trouver au coin de mon feu I

Les chevaux descendirent la côte au grand trot, les arbres de la forêt défilèrent le long de la route, puis la voiture tourna, roula sur une allée sablonneuse et s'arrêta devant le pavillon.

— Mon neveu est ici ? demanda M. de Saverne au valet de chambre qui l'aidait à descendre.

— Non, monsieur, il n'y a personne.

Le fiancé de Nine fut interdit. Qu'est-ce que cela signiGait? Michel était donc allé au château.'* Pourquoi faire?

Le souper était servi, mais Armand n'y fit

guère honneur. A chaque instant, il tendait l'oreille. N'avait-on pas frappé?

Minuit sonna. Michel n'arrivait point. L'oncle se sentit nerveux. Il regarda par une fenêtre et vit un clair de lune admirable.

— S'ils étaient ensemble ! se dit-il.

Cette pensée lui fit mal au cerveau. Il sortit immédiatement. La jalousie l'aiguillonnait.

— S'ils étaient ensemble ! redisait-il en serrant les mâchoires.

Et il se demandait si tout cela n'était pas concerté, si Nine n'avait pas donné rendez-vous à Michel dans quelque coin de forêt, ou même au château.

Il pressa le pas, il suivit les sentiers les plus couverts, s'engagea dans les taiUis les plus touffus. De temps en temps, il s'arrêtait pour regarder, autour de lui, les buissons, les talus, les fosses. Tout lui semblait suspect. Par ci, par là, deux troncs d'arbres, penchés l'un vers l'autre et immobiles sous la lune, prenaient à ses yeux l'aspect de deux amants en extase, et il marchait dessus, les poings fermés, en frissonnant.

Il se dirigea vers le château, il en fit le tour, il fut heureux de n'y voir aucune lumière. Non, ils n'étaient pas ensemble. Pourquoi imaginer des choses pareilles? Si mademoiselle de Montberthier ne l'aimait pas, elle avait au moins le sentiment de son devoir; il l'outrageait en supposant

qu'elle pût donner un rendez-vous clandestin quelques jours avant son mariage.

— Que je suis donc goujat! se dit Armand avec transports.

Et il reprit le chemin du pavillon.

Mais, dans la forêt, un bruit de pas frappa ses oreilles. Il s'arrêta, fort surpris.

Qui était là? qui se promenait sous les arbres à une heure si avancée?

N'entendait-il pas la voix d'une femme ? d'une femme et d'un homme?

Son sang se glaça; ses yeux fouillèrent les ténèbres. Il marcha vers l'endroit oiî avaient retenti ces deux voix, et bientôt il aperçut un couple. Oh! celte fois, ce n'étaient pas deux troncs d'arbre, c'étaient bien deux amoureux penchés l'un vers l'autre.

11 s'élança pour les rejoindre. Mais il n'entendit plus rien. Le couple semblait s'être dissous dans l'ombre.

M. de Saverne erra pendant quelques secondes en examinant les broussailles, en scrutant les ravins. Celte voix de femme était restée dans son oreille comme un écho attardé; il la reconnaissait, il avait la conviction que c'était celle de Nine. Oh! la misérable!

11 se remit à chercher, il marcha dans tous les sens ; ses prunelles s'emplissaient de feu, son souffle grondait comme celui d'un fauve. Plus il allait, et plus il était persuadé d'avoir vu sa

fiancée au bras de son neveu. Il était donc trompé? trompé avant le mariage? Que serait-ce après? Quelle existence que la sienne! Toujours! soupçonner, toujours souffrir! Être ridicule et lelc savoir I h

« Ah! vieil imbécile! » se dit- il en frappant sa poitrine.

Et ses dents grinçaient de dépit.

Il l'adorait pourtant, il l'adorait cette petite fille qui se moquait de lui ; et, en songeant qu'elle embrassait peut-être Michel, à cette minute, dans quelque coin obscur de la forêt, il tremblait dans son cœur.

Tout à coup, il se souvint de la serre, de la serre à demi écroulée qui se trouvait au bord du ruisseau.

— Ils sont peut-être là! se dit-il en pâlissant.

Et il partit aussitôt vers la serre.

Pendant que M, de Saverne rôdait ainsi, son neveu revenait du château où il avait reconduit la jeune fille. Quoique celle-ci lui eût fait le serment de ne pas se jeter à l'eau le lendemain matin, il n'était pas sans inquiétudes. Aussi prit-il la résolution d'aller immédiatemenl détruire la! passerelle d'un coup de pied. Yoilâ pourquoi il avait désobéi à Nine et repris le chemin de la forêt au lieu d'aller se coucher dans une auberge du village.

Il marchait vite; il était radieux; il parlait aux

étoiles en chancelant comme un homme ivre. Les paroles de mademoiselle de Montborthier avaient été autant de caresses pour son cœur. Elle l'aimait donc toujours? Elle l'aimait si bien qu'elle voulait mourir pour lui? Celte découverte le transportait; il s'y attendait si peu!

— Oh! la bonne Nine! la bonne petite Nine! disait-il à chaque pas, en levant ses bras vers le ciel. Et nous ne nous épouserions pas?... Allons donc !

Il ne doutait pas du triomphe final, il ne voulait pas admettre que mademoiselle de Montberthier pût mourir sans être à lui. Le clair de lune était si doux ce soir-là! Il ne semblait pas qu'on dût souffrir sur la terre. Toutes les douleurs étaient certainement finies, et il y avait de la joie pour tous les cœurs comme il y avait de la rosée pour tous les brins d'herbe de la campagne. Se tuer? quelle folie! quel sacrilège ! Il fallait espérer encore, espérer toujours.

Il approchait de l'étang.

Soudain, il vit remuer une ombre, là-bas, près de la serre.

— Tiens! se dit-il, le bonhomme de tout à l'heure !

Intrigué, il se cacha sous les sapins et s'approcha doucement. Il ne tarda pas à reconnaître M. de Saverne. Et alors toute sa joie s'en alla peu à peu. La griserie du clair de lune cessa del'exaliter. Il était bien difficile d'espérer en revoyant

un adversaire si redoutable. Comment lutter avec un homme bardé de millions? Ah ! ces milhons si désirés, ils seraient à lui pourtant, à lui, Michel, si quelques microbes errants étaient venus semer la tuberculose dans les poumons de cet oncle! Ils seraient à lui, et cette charmante fille aux yeux rêveurs, aux bras frais, au buste souple, ce pur trésor qui s'appelait Nine serait à lui également. Ohl de telles réflexions feraient un criminel du meilleur des hommes !

— Je ne veux pas penser à ça, je le tuerais! se dit Michel en pressant ses tempes entre ses mains.

Il continua sa route vers la passerelle. , Mais il s'arrêta sous les derniers sapins. M. de Saverne s'approchait de la passerelle, lui aussi. A cette vue le jeune homme tressaillit. Si l'oncle allait passer sur ce morceau de bois?... Il était fort lourd, et il ne savait pas nager !

Michel pâlit d'émotion, ses yeux s'agrandirent de terreur.

— Il y va! se dit-il tout à coup — il doit vouloir s'approcher de la serre... Il y va!

Et ses doigts se crispèrent sur un tronc de sapin.

Effectivement, M. de Saverne se dirigeait vers la passerelle. Il marchait vite, en regardant du côté de la serre voisine ; il marchait vite, sur la pointe des pieds. Il n'était plus qu'à dix ou douze pas du ruisseau.

Michel tremblait d'anxiété.

— Il y va! répéta-t-il, en se penchant pour mieux voir.

Oh ! les millions, les millions si désirés ne venaient-ils pas s'offrir à lui, en celte nuit de lune? L'oncle n'avait qu'à se noyer et le neveu héritait du château, de Ja forêt, des moulins de Saint- Amand et de ceux de l'Oise! Il héritait de Nine, car lui seul, après, pouvait prétendre à la main de mademoiselle de Montberthierl La jeune châtelaine était à lui, pour toujours à lui I Oh ! cela donnait le vertige !

Les yeux de Michel se remplirent de rayons.

— Il y va 1 il y va ! se dit-il encore à voix basse.

Armand n'était plus qu'à cinq ou six pas de la passerelle. Oh! c'était terrible pourtant. F'allait-il donc le laisser périr? Il était si simple de lui crier gare, de lui dire : « Ne passez pas là ! » Ces quatre mots pouvaient sauver la vie à un homme. En ne les prononçant pas dans les circonstances actuelles, un témoin devenait un assassin.

— Un assassin ! pensa Michel en s'étreignant le front.

Mais il fil un grand geste.

— Que m'importe? je ne veux pas crier!... Tant pis pour lui ! Qu'il meure ! qu'il meure, puisque le hasard le veut. Est-ce que j'y suis pour quelquechose, moi? Non 1 Je n'ai rien fait ! C'est la fatahté qui décide cela. Je (pourrais être au

3i8 AME FLEURIE

village comme Nine me le conseillait! Je pourrais être en Angleterre encore ! Tant pis pour lui!

Et il tourna le dos à M. de Saverne, il essaya de fuir pour ne pas le voir, pour ne pas l'entendre, pour n'être pas tenté de le secourir.

— Puisque c'est le hasard, le hasard qui le veut ! disait-il encore en baissant la tête.

Et il se mit à courir.

Mais il ne pouvait pas. Ses jambes pliaient, son cœur battait à lui fendre la poitrine. Il s'arrêta, retint son souffle, tendit l'oreille.

— Il doit y être... Il doit y être maintenant... balbiitia-t-il avec angoisse.

Un craquement, un craquement soudain, puis un cri affreux, le bruit d'un corps qui tombe à l'eau...

Et alors, malgré tout, instinctivement, comme un terre-neuve qui entend le plongeon d'un naufragé, Michel courut vers le ruisseau.

— Mon oncle ! appela-t-il d'une voix attendrie. Il lui pardonnait, il ne pouvait plus le laisser

mourir. Pauvre vieux ! Etait-ce sa faute s'il aimait aussi mademoiselle Nine? Ah! elle] était bien assez jolie pour tourner la tête à deux hommes !... Pauvre Armand, qui avait été si bon pour son neveu, autrefois, quand mademoiselle de Montberlhier n'avait pas encore apporté le trouble dans la maison!

En quelques secondes, Michel parvint à la ter-

rasse. Il entendit un corps pesant qui se débattait dans l'eau, il vit deux bras affolés qui cherchaient à saisir une branche, une roncc^ une pierre du rivage lointain. Le jeune homme jeta son chapeau derrière lui, ôta promptement sa jaquette et plongea.

— Courage, mon oncle! dit-il en faisant rejaillir l'eau froide sous sa chute.

Nine avait bien choisi l'endroit; M. de Saverne n'en menait pas large. Il ne pouvait même pas crier, sa tête ne paraissait plus. De temps en temps, un gros remous indiquait seul que quelque chose bougeait là-dessous.

Mais Michel se rappela qu'il était premier prix de natation, et ce litre l'obhgeait à se montrer brillant. Il manœuvra de son mieux dans l'eau blanchie par la lune et mit facilement la main sur son oncle. Il fut plus malaisé de le ramener au rivage. Dès qu'il avait senti les bras d'un sauveur sur ses épaules, Armand s'y était cramponné de toutes ses forces. Il fallut le battre un peu pour l'obliger à s'accrocher ailleurs. Mais quand l'un de ses bras futlibre, Michel put traîner son homme vers le bord, et quelques secondes plus tard, M. de Saverne était hors de danger.

Ses yeux devinrent hagards en reconnaissant le neveu. Mais aucun mot ne sortit de ses lèvres. D'ailleurs, il avait trop bu pour parler. Michel le coucba sur 1 herbe, lui déboutonna le gilet, lui fit quelques frictions sur la poilrme et l'ab-

domen, puis il lui essuya le visage avec son mouchoir.

— C'est toi? demanda enfin M. de Saverne d'une voix douce.

— Oui, mon oncle, c'est moi ! répondit Michel en baissant la tête,

Armand se relevait. Le jeune homme l'aida. Puis il reprit son chapeau, sa jaquette, rejoignit son oncle et le conduisit lentement au pavillon, à travers la pelouse humide.

Armand se laissa mener sans rien dire. Il tremblait des pieds à la tête. Par intervalles, il se tournait vers son neveu et le regardait avec étonnement.

Bientôt les deux hommes arrivèrent au pavillon. Michel aida son oncle à monter les marches qui se trouvaient devant la porte.

— Vous voici rendu — dit-il en le laissant. — Dormez bien cette nuit et demain matin il n'y paraîtra plus. Bonsoir, mon oncle.

Mais Armand s'était retourné.

— Tu n'entres pas ? demanda-t-il sur un ton timide.

— Pour quoi faire ?

— Tu es tout mouillé. Viens te sécher un peu.

— Comme il vous plaira, mon oncle.

Les deux hommes entrèrent. La lanterne de l'antichambre était encore allumée. Un domestique dormait dans la cuisine. M. de Saverne le

réveilla et fit allumer un bon feu. Ensuite il ordonna :

— Apportez du cognac et préparez une chambre pour M. Valin.

Michel entendit et voulut déclarer qu'il ne coucherait pas là. Mais pourquoi raviver la vieille querelle? Une voix secrète lui disait qu'il aurait tort, en ce moment, de contrarier son oncle.

Il se laissa verser du cognac, accepta des vêtements de rechange, entra dans la chambre qu'on lui indiquait et se coucha.

Il n'avait plus la force de récriminer, d'ailleurs. Ce voyage improvisé, les émotions qu'il avait ressenties, le bain forcé qu'il venait de prendre, loutcelalui donnait une forte courbaturephysique et morale.

Il dormit jusqu'au jour.

A sept heures, il se leva et s'habilla. Comme il achevait le nœud de sa cravate, il entendit frapper à sa porte.

— Entrez ! cria-t-il.

M. de Saverne parut.

— As-tu bien dormi ? demanda-t-il timidement.

— Oui, mon oncle. Et vous ?

— Moi ? non.

Et il s'assit lourdement sur un fauteuil.

— Je n'ai pas fermé l'œil de la nuit! reprit-il en baissant la tète. J'entendais toujours cette mau-

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dite passerelle qui craquait sous inoi. Elle était pourrie, sans doute ! Elle s'est cassée dès que j'ai eu le pied dessus... Ah! sans toi, petit, je passais un mauvais quart d'heure I un bien mauvais quart d'heure...

Et, après une pause, il demanda, d'une voix qui tremblait un peu :

— Mais comment t'es-tu trouvé là? Tu es donc revenu au pays? Qu'est-ce que tu pouvais faire dans la forêt à une heure pareille?

Les lèvres de Michel frémirent, mais il ne répondit rien. De ses doigts nerveux, il recommençait son nœud de cravate devant la glace.

— Après tout — reprit Armand sur un ton attristé — je serais mal venu à te chercher querelle ; si tu n'avais pas été là, je crois bien que je serais fichu.

Et un silence pénible commença, un de ces silences 011 les âmes se parlent si les bouches se taisent, et après lesquels on se comprend peutêtre mieux qu'après de longues conversations. L'oncle baissait toujours la tète et ses mains tremblaient sur ses genoux. Les yeux du neveu se fermaient à demi comme pour cacher des larmes.

Alors M. de Saverne se tourna vers son ancien secrétaire, le regarda pendant deux secondes, puis il murmura, d'une voix affectueuse :

— Tu l'aimes donc toujours ?

Le jeune homme tressaillit.

— Oh ! mon oncle ! si je l'aime ! répondit-il en se laissant pleurer.

— Eh bien, tu peux l'épouser, Michel!

Elles mains de M. de Saverne se tendirent

pour serrer celles de son neveu.

Celui-ci ne comprit pas, d'abord. Il eut un sursaut et regarda son oncle d'un air effaré.

— Qu'est-ce que vous dites là? demanda-t-il faiblement.

— Je dis que je renonce à mademoiselle de Montberthier et que tu pourras en faire ta femme quand tu voudras.

Le visage du jeune homme s'illumina de bonheur.

— Est-ce que je rêve ? — s'écria-t-il. — Vous permettez que j'épouse Nine, vous ? Vous qui deviez l'épouser dans quelques jours ?

— Oui, Michel !

— Et vous nous abandonneriez le château ?

— Bien mieux. Tu m'as sauvé la vie, et je ne veux pas être un ingrat, mon garçon : je l'adopte. A l'avenir, si tu le permets, je ne t'appelleraiplus mon neveu, mais mon fils !... Ça te vat-il?

Michel restait ébloui. Oh! les millions! les millions désirés, les millions qui lui donnaient le pouvoir d'épouser mademoiselle Nine et de la rendre heureuse, les voilà donc devant lui, à la portée de ses mains ! Ils étaient arrivés pendant cette nuit de lune, et leur rayonnement semblait

doubler l'aurore. De l'argent et de lor emplissaient les cieux, de l'argent et de l'or ruisselaient des nuages; ce n'était pas le jour, c'étaient des cascades de louis qui entraient par les fenêtres. Et Michel, transfiguré par les richesses entrevues, par le bonheur promis, tomba dans les bras de M. de Saverne.

— Merci ! vous êtes bon I Pardonnez-moi, mon oncle!... Je vous détestais joliment, allez! Et vous avez du mérite de faire du bien à un individu démon espèce!... Mais à présent, nous allons lâcher de réparer ça !...

Armand était touché par cette franchise.

— Et moi donc ! s'écria-t-il, crois-tu que je te portais dans mon cœur, canaille?... Embrassemoi !... Que veux-tu? l'amour fait commettre des bêtises à tout âge, surtout au mien. Je me suis entêté à vouloir épouser Nine ; j'espérais qu'elle m'aimerait un jour ou l'autre : je me suis aperçu <|ue c'était une illusion, et la nuit qui vient de linir m'a porté conseil. J'ai vu qu'il n'y avait pas moyen de lutter contre la jeunesse. Je cesse donc (le prétendre au titre d'époux et je n'aspire plus qu'à celui de beau-père. J'aurai moins d'agrément sans doute, mais beaucoup plus de tranquillité.., Ah! polisson, tu m'as fait perdre mes derniers cheveux noirs, cette nuit! Allons I achève ton nœud de cravate et va annoncer la bonne nouvelle à ta future femme. Moi, je rcsie ici; je ne brillerais pas assez dans cette entrevue !

AME FLECF.IE 3:25

M. de Saverne parlait avec rondeur; deux plis légers aux coins de sa bouche révélaient à peine son désenchantement.

Michel, lui, n'avait sur la sienne que des sourires glorieux.

Il refit son nœud de cravate — qui ne fut jamais plus réussi, est-il besoin de le dire? — et partit, à pas légers, vers le château, parmi les arbres nus, d'où tombait çà et là, comme une larme joyeuse, une goutte de rosée traversée de soleil.

Nine n'avait pas beaucoup plus dormi que M. de Saverne pendant cette nuit-là. Depuis sept heures du matin, elle errait autour du château, cherchant Michel dans toutes les directions.

Quand elle l'aperçut, à sept heures et demie, son cœur éprouva une forte secousse. Elle marcha vers lui, fort pâle, et lui fit signe d'aller vers la forêt, vite, pour qu'aucun domestique ne pût le voir.

Mais Michel n'en fit rien. Il s'avança, épanoui, prit la jeune fille par la taille et lui donna des baisers retentissants comme des bombes, au nez du jardinier qui taillait un poirier derrière eux.

— Malheureux, on vous voit! gronda-t-elle à voix basse.

— Qu'est-ce que ça fait ? répondit Michel. C'est permis, maintenant! Nous allons nous épouser, mademoiselle Nine !

Et il recommença ses caresses.

La jeune fille restait confondue. Michel l'entraîna vers le château, la poussa vers le grand salon du rez-de-chaussée et lui expliqua ce qui s'était passé depuis leur séparation.

Nine tremblait comme si elle avait eu la fièvre. Quelle belle histoire lui racontait-on? Quoi, ce n'était pas le 1«^ avril?... Mais non ! — 9 février, disait le calendrier. Ah ! par exemple!... Il était donc exact qu'on les laissât se marier, qu'on les laissât être heureux?

— Ah î non ! — s'écria- 1' elle en se levant. — • C'est trop de joie. Je n'y veux pas croire tout de suite, j'étoufferais!... Est-ce qu'on ne ménage pas un peu plus le cœur des pauvres gens?... Michel, dites-moi que je suis poitrinaire ou que je vais me crever un œil, pour faire équilibre I... Sans ça, je tombe morte. Ah ! mon Dieu ! qui aurait pu prévoir des choses pareilles? Oh ! il faut que je me fasse du mal ; j'ai trop de plaisir, j'ai trop de plaisir!

Et la jeune Nine égratigna son bras gauche avec sa main droite, nerveusement, pour se démontrer qu'elle ne rêvait pas.

— Oh! ça fait du bien! — dit-elle en voyant perler une gouttelette rouge — Michel, Michel, je t'aime !

Et elle lui appliqua sur la bouche le bras égratigné.

Le comte de Montberthier fut prévenu aussitôt. La nouvelle lui fit moins d'impression. Il donna

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une poignée de main cordiale à M. Valin cL se déclara enchanté. Puis il voulut montrer à son futur gendre un prie-dieu du quinzième siècle qu'il «venait de trouver dans une ferme de PonL- Audemer. et qu'il offrait pour la chambre nuptiale.

Michel l'accepta de bon cœur et il admira les sculptures de son mieux.

Mais ses yeux se détournèrenl presque aussitôt pour admirer certain objet plus moderne qu'il avait à son bras gaucho.

Et le comte dut se dire :

— Voilà un jeune homme qui ne va pas brûler tout de suite pour les vieux bois !

Du reste, il l'appela « monsieur Armand >. par mégarde, ce qui montrait combien cette permutalion de gendres l'intéressait peu.

A onze heures, il se rendit au pavillon avec sa fille et le jeune homme qu'on lui présentait comme son gendre définitif. M. de Saverne les reçut tous trois avec ses grands airs habituels. Il avait eu le temps de se refaire une contenance; de temps en temps, un sourire un peu forcé trahissait à peine son amertume.

— Ma chère enfant î dit-il à Nine. Vous avez sans doute appris avec plaisir le petit arrangement qui vient d'être conclu entre M. Valin et moi ; je n'ai qu'à vous confirmer l'heureuse nouvelle. Ne vous tourmentez donc plus pour me témoigner une tendresse que vous ne ressentez

pas. Vous n'aviez pas Tair de m'apprécier beaucoup comme mari, mais j'espère que vous me trouverez suffisant comme beau-père. Je vais m' appliquer du reste à mériter votre estime dans ce sens. Je ne vous cacherai pas qu'il m'en coûte fort de renoncer à une aussi intéressante personne que vous. Je vous ai beaucoup aimée, mademoiselle Nine, et probablement je vous aimerai quelque temps encore. Mais je vais m'en aller pour ne pas vous porter ombrage avec ma passion sénile. Je ferai un voyage en Angleterre et en Allemagne. Je pousserai jusqu'en Amérique s'il est besoin, et vous ne me reverrez que le jour 011 mon ancien amour pourra se transformer en une paternelle affection. Ce ne sera pas long, je l'espère. A cinquante-trois ans, les hommes les plus fous ont toutes sortes de raisons pour être les plus sages ; et dans quelques mois d'ici, vous pourrez souffler sur moi, sans provoquer la moindre étincelle dans le tas de cendres que je serai devenu. Pardonnez-moi de vous avoir aimée, mademoiselle Nine. Je vous ai fait beaucoup souffrir, mais j'ai bien peur de souffrir autant que vous... Bah ! les vieux ne sont pas intéressants !

M. de Saverne prit la main de son neveu et la mit dans celle de la jeune fille.

— M'en veut-on encore .'* demanda-t-il à demi-

voix.

Nine était attendrie. Elle regarda cet homme

qu'elle avait tant haï depuis cinq mois, et ne put s'empêcher de le baiser au front.

— Oh ! comme cela, je vous aime bien ! avouat-elle.

Mais Armand avait pâli sous ce baiser de Nine ; et ses yeux étaient devenus humides.

— Pas encore, mademoiselle ! pas encore ! — dit-il en la repoussant doucement. Maintenant, il reste des étincelles, comme vous voyez !

Et il dut tourner le dos pour se moucher, ce qui allait fort mal avec ses gestes à la Louis XIV.

Quelques jours après, Michel Valin fut adopté par son oncle et prit, conformément à la loi, le nom de Valin de Saverne.

Après cette cérémonie, le père adoptif embrassa les fiancés et partit pour Londres.

Michel et Nine s'épouseront au renouveau, quand leur belle forêt aura reverdi. Et pour leurs armes, ils ajouteront au blason des Saverne un brin d'aubépine en fleurs, en souvenir de l'arbuste odorant sans lequel ils ne se seraient peutêtre jamais connus.

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