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Amélie Mansfield

Je fenvoie, mon Albert, une lettre que je reçois dans l'instant, de mon oncle Grandsonj lis-la avec attention, et décidemoi. Il me semble que le parti qu'on me propose est raisonnable ; cependant je ne le prendrai point sans ton approbation : que ne Tai-je toujours crue nécessaire pour me guider ! je ne serais pas forcée de penser aujourd'hui que notre intérêt , à tous deux , demande peut-être que nous nous séparions. Mais, en examinant le»

motifs qui doivent me déterminer, songe,

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songe, ô mon frère! s^il est un avantage au monde qui puisse Feiiiporter sur la douleur de ne plus nous voir.

M. Grands ON A Amélie Mansfield

Bellinzonna (r) , 20 avril.

Ma NiicE,

Après avoir passe la plus grande partie de ma vie à courir les mers, je reviens au sein de ma patrie pour y finir mes jours en paix. Trop âgé pour prendre une femme.

Je sens néanmoins que je ne supporterai pas fennui de vivre seul, et je voudrais avoir près de moi une personne dont la sociélé et l'attachement me consolassent du malheur de vieillir; qui serait, pendant ma vie, îa maîtresse de ma maison, et, après ma mort, Théritière de tous mes biens. Cette personne, ma nièce, si vous y consentez, ce sera vous. Je sais que vous

. (1) Petite ville de Suisse sur les ffOLuères deTltijUe, à deux lieuea du lac Majeuf..j£n)Yic.

avez beaucoup d'esprit, plusieurs talensj et, ce qui vaut encore mieux, un bon cœur et le caractère le plus aimable. Pour mon seul intérêt, je devrais donc chercher à vous attirer près de moi; mais un motif plus puissant encore m'y engage, et ce motif, le voici. Je sais que vous êles trèsmalheureuse, que votre orgueilleuse famille vous ayant accablée des plus cruelles persécutions à cause de votre mariage avec mon neveu , ne les a point cessées depuis sa mort ; je sais encore , non par vos lettres si douces et si résignées, mais par les informations que j^ai prises sur votre compte, que ceMansfield, que vous épousâtes malgré tous vos parens , loin . de reconnaître cette préférence par une fidélité à toute épreuve, vous abandonna peu de temps après votre mariage; ainsi, ma chère nièce, puisque vous avez dû tous vos chagrins à Talliance que vous avez formée dans ma famille, et à l'ingratitude de mon plus proche parent, je sens qu'il est de mon devoir de vous dédommager, autant que je le puis, de ce que votre gêné-

s AMÉLIE

rosild pour les miens vous a coûté; c^est donc pour cela surtout que je vous offre de grand cœur ma maison, ma fortune, mon amitié, et le plus beau jour de ma vie sera celui où je vous recevrai chez moi , et où je presserai dans mes bras votre fils , que, depuis sa naissance, j'ai regardé comme le mien.

Cependant, ma ckère nièce, comme vous n'ignorez pas que mon âge est celui de la prudence , et qu'on n'arrive point à soixante ans sans savoir que, pour bien connaître les choses, il faut les examiner attentivement, vous excuserez le désir que j'ai d'être instruit par vous-même de tous les détails de votre conduite avec mon neveu : confession entière , ma chère nièce ; etdites-moi si, après votre mariage, lorsque les premiers feux de l'amour ont été éteints , vous ne vous seriez pas repentie de votre hymen ; si vous n'avez pas fait sentir à Mansfield la grandeur de votre sacrifice , et un peu trop pesé sur la distance de votre naissance à la sienne ? Si les choses s'étaient passées ainsi , Mansfield

serait moins coupable de s'être éloigne de vous; car, dans un lien comme celui du mariage , oii tous les avantages comme tous lei inconvéniens doivent être mis en commun, rien n'est plus insupportable qu'une femme qui affecte une sorte de supériorité sur son mari.

Peut-être ma défiance vous offensera^ t-elle, et me direz-vous qu'après le mariage que vous avez fait, je suis inexcusable de vous supposer de l'orgueil ; mais je connais celui de votre famille; les informations que j'ai prises sur votre compte, à Dresde, ne m'ont pas laissé ignorer jusqu'à quel excès elle le porte. Pour ne point y participer, étant du même sang, il faudrait vous croiie un ange, et jusqu'à présent, quoique j'aie parcouru presque toutes les contrées du monde, je n'en ai pas rencontré un. Peut-être est-ce une faiblesse, mais de tous les défauts , l'orgueil est celui que je pourrais le moins supporter dans la personne avec laquelle je vivrais ; et j©vous avoue, avec ma franchise ordinaire, que quand j'ai passé ma journée à faire dm

bien, Je trouverais fort mauvais qu'un noble prétendît valoir mieux que moi, seulement parce que ses aï-iux auraient été aux cro sades.

Je serais fâché, ma nièce, q;;e vous prissiez en mauvaise part ce que Je viens de vous dire; je n'ai d'aulre désir que de vous^ rapprocher de moi; si j y me(s pour condition le récit sincère de ce qui vous est arrivé, c'est que Mansfield s'est conslammeut refusé à tou(e explicalion, c'est qu'il est bon que nous nous connaissions tous deux avant de nous réunir, et que, dans les affaires de la vie, il faut voir clair à tout ce qu'on fait. Excusez donc la précaution, même excessive, d'un vieillard qui,, quoique très-prévoyant, n'en est pas moins disposée vous chérir avec toute la chaleur d'un cœur encore Jeune.

MANSFIELD. ii

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