‹ Amélie MansfieldChapitre 4 sur 25 · HISTOIRE D^AMÉLIE · texte numérisé non relu

HISTOIRE D^AMÉLIE

Le comte de Woldemar , mon grandpère, enorgueilli de tenir à une famille qui avait donné des souverains à la Saxe et des rois à la Pologne, jura une haine immortelle à ceux de ses descendans qui altéreraient, par une mésalliance, la pureté d'un sang aussi illustre. Après avoir uni son fils unique , le baron de Woldemar , à la fîère et riche be'ritière des comtes de Kybourg, et ses deux filles, Tune au comte de Lunebourg mon père , et l'autre au baron de Geysa , il craignit que s'il ne pouvait veiller lui-même aux mariages de ses petits-enfans , ils ne formassent des noeuds indignes de leur naissance. Pour prévenir un malheur qu'il regardait comme le plus grand de tous, et n'imaginant pas de plus nobles alliances que celles qui se contracteraient dans le sein même de sa famille , il fit un testament pas lequel il instituait son petit-fils Ernest de Woldemar, héritier de son titre et de sa fortune.

à condition qu'il épouserait Amélie de Lunebourg , sa pelile-fille ; eu cas de refus de de ma part, il me dépouillait de ma por- tion dans son héritage, et faisait succéder Blanche de Geysa , son autre petite-fille , à mes droits comme à la main d'Ernest ; enfin, si ce dernier se refusait à épouser Tune ou Tautre de ses cousines , il transmettait son litre et sa fortune à Albert de Luuebourg , mon frère , eu obligeant alors celui-ci de s'unir à Blanche de Geysa.

C'est ainsi qu'il décida de notre sort bien avant l'âge où notre cœur pouvait être consulté; il mourut peu après, satisfait d'avoir assuré la noblesse de son sang , et sans avoir seulement pensé que, dans de pareils projeîs, les inclinations dussent entrer pour quelque chose.

Jusqu'à ce moment nous avions habité Dresde; car, pour faciliter l'exécution de ses volontés , il avait exigé qu'Albert et moi fussions élevés chez lui avec Blanche et Ernest. Quoique ce dernier n'eût que dix ans, et que j'en eusse à peine neuf, nous étions déjà instruits de nôtre future

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unioD, et déjà mon cœur se révoltait contre elle ; le caractère violent et emporté d^Ernest le rendait le fléau de tout ce qui TentGurait : insolent avec ses gens , il prétendait exercer le inêrae empire sur ses petits compagnons, et il ne se passait guère de jour que Blanche et moi ne fussions les victimes de sa tyrannie : aussi le détestionsnous tontes deux. Son caractère allier ne fléchissait que devant mon frère, qui, plus âge de quatre ans, lui en imposait par sa fermeté et sa raison. Un jour cependant (ce fut le dernier que nous passâmes ensemble et celui qui mit le comble à mon aversion), Ernest me tenait par le bras et voulait me faire mettre à genoux pour lui jurer soumission et obéissance ; je me débattais pour lui échapper; il menaçait de me frapper si je nY^béissais pas, lorsque Albert parut, vola à mon secours et m''arracha des mains de son cousin. Celui-ci , furieux, s'élança sur mon frère; Albert, maître de ses sens, et usant delà supériorité que l'âge lui donnait sur son adversaire, lui saisit les mains, le poussa contre

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la porfeet Taliait chasser de rappvqrteraenf, lorsqu'Euiest, dont la colère doublait les forces, parvint, par un mouvement brusque et inattendu, à reprendre sa liberté; et, saisissant un gros livre, il le jeta avec tant de violence à la tête de mon frère, qu'à 1 instant je vis celui-cj, couvert de sang, tomber sans mouvement sur le plancher. Je le crus mort , et dans mon désespoir je parcourais la chambre en criant : // est mort! il est mort! Ernest, eiFrayé, me conjurait de me taire et de Taider à secourir Albert; mais, loin de Técouter , je continuais à crier : ^u secours ! au secours ! Ernest, irrité du bruit que je faisais, et craignant d'être surpris, mit ses. deux mains contre mes lèvres avec tant de de fureur, que je sentis aussitôt ma bou- cheensaug: «Ole méchant! ni'écriai-je, il veut me tuer aussi. » Cependant ma tante, dont la chambre n'était pas éloignée de celle où se passait cette scène , m'ayant efifin entendue, se hà(a d'accourir; elle fat effrayée de Tétat où elle nous trouva tous trois. En l'apercevant , Ernest s'éloi-

gna de moi, mais il demeura dans la chambre , et regarda fièrement sa mère , comme décidé à braver sa colère. Pour moi, je me jetai dans les bras de ma tanle, en lui disant : « Votre méchant fils a tué mon frère, je ne l'épouserai jamais , je mourrais plutôt que d'êtr e sa femme. » Ma tante m'embrassa en silence j et s'empressa de relever mon frère; on lui donna du secours, et au bout de (rois jours il fut gue'ri. Pour moi , renfermée dans son appartement, je refusais toujours de voir Ernest , contre lequel je montrais une si forte Laine, que matante, craignant de l'augmenter en nous laissant plus long-temps ensemble, se détermina à envoyer son fils à l'université de Leîpsick. Avant son départ, elle voulut exiger qu'il vînt me demander pardon ainsi qu'à mon frère ; mais il s'y refusa obstinément , en disant que, comme je lui appartenais, il avait justement puni Albert, qni voulait l'empêcher de disposer de moi, et qu'il expirerait plutôt que de s'humilier devant celle dont il devait être le maître. Quand on me rapporta ces paroles, je jurai que jamais

il ne serait le mien ; et comme ma tante s'efforçait de m'adoucîr, en me remontrant qu'il ne convenait pas aux femmes d'avoir tant de rancune, je lui répondis, en me jetant dans les bras d'Albert, que jamais je ne pardonnerais le mal qu'on ferait à mon frère. Madame de Woldemar, perdant alors tout espoir de réconciliation pour le moment, n'insista plus pour qu'Ernest parût devant moi , et il partit sans que nous nous fussions revus.

Au bout de deux mois d'absence, le baron de Woldemar , son père , mourut , et ma tante se retira dans la terre de ce nom , située au milieu de la fertile vallée de Plaven , à une très-petite distance de Dresde. Elle aurait beaucoup désiré que mes parens me laissassent avec elle ; mais mon père, peu satisfait de l'éducation qu'elle avait donnée à Ernest , refusa constamment de céder à ses prières , et m'emmena avec lai dans sa terre de Lunebourg , où il fut s'e'tablir avec toute sa famille.

Mon père, quoique d'une haute naissance, avait l'esprit trop juste et le carae-

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tère (rop généreux, pour s"'enorgueilIîr d'un avantage qu'il devait au hasard , et pour croire que le mérite fût attache' à la seule noblesse du sang. Sa façon de penser s'accordant à cet ëgard avec celle de ma mère, rëducaîion de mon frère et la mienne s'en resseniirent. On nous apprit sans doute à respecter notre nom , mais la vertu avant lui. C'est à celle excellente école que s'est formé mon frère , le meilleur des frères; c'est la que s'est développée cette raison qui l'élève au-dessus des faiblesses humaines , et cette sensibilité qui l'y fait compalir; c'est là qu'il a puisé celte austérité de principes et celte indulgence de coeur qui font de lui le guide le plus sûr, l'ami le plus tendre elle bienfaileur le plus délicat. Ah! mon oncle , quand vous connaîtrez mon Albert, quand vous saurez tout ce qu'il m'a sacrifié, vous verrez s'il est possible que je trace jamais son nom sans l'accompagner d'éloges et de bénédictions.

La terre de Geysa étant contiguë à celle de Lunebourg , nous passions presque tous

nos jours avec Blanche. Je ne sais s'il faut attribuer aux conseils de mon frère, à la société d'Albert , ou à un heureux naturel, l'esprit précoce de ceîte charmante amie ; mais il est certain qu'elle étonnait d'autant plus par la justesse de son jugement et la vivacité de ses réparties, que ses paren» , imbus du même orgueil que la baronne de AVoIderaar, et n'ajant aucune des qualités qui le faisaient excuser dans celle-ci , ne pouvaient s'attribuer aux yeux de personne \qs brillantes qualités qu'on admirait dans leur fille.

Quatre ans se passèrent ainsi ; et pendant cet intervalle nous allions souvent chez madame de A7\/'olderaar ; elle m'accablait des plus tendres caresses, et j'aurais payé son affection de toute la mienne, si le nom de fille, qu'elle me donnait sans cesse, ne m'eût rappelé le désagréable souvenir de l'époux qui m'était destiné. Je savais confusément par Blanche, à qui son père ne pouvait rien cacher, que les maîtres d'Ernest portaient les plaintes les plus graves contre la violence de son caractère;

lasévérifë n'avait pas plus d'empîre sur lui que la douceur; il s'indignait de Tune, méprisait Tautre ; enfin , malgré les progrès extraordinaires qu'il faisait dans les sciences, et les témoignages qu'on ne pouvait s'empêcher de rendre à la supériorité de son intelligence , ses maîtres , fatigués de ses dédains et de son indocilité, le menacèrent de le renvoyer à sa famille ; il ne put soulTrir qu'on en eût seulement la pensée, et, secouant un joug qui lui semblait avilissant , il quitta l'université et revint chez sa mère.

Madame de Woldemar était seule dans sa terre quand il arriva : il lui fallut peu de jours pour reconnaître dans son fils les mêmes défauts qu'il avait dans son enfance, mais accrus par l'âge et enracinés par l'habitude : aussi la malheureuse mère se garda-t-elle bien de nous l'amener, ni même de nous faire part de son arrivée. Après y avoir réfléchi long-temps, elle sa détermina à le faire voyager. Cependant, trop sur que l'autorité d'un gouverneur ne ferait ou'Bccroître la fou£ue de ce bouil-»

lant caractère, elle prit la résolution hardie de le confier à un jeune homme qui n'avait guère que six ans de plus que lui , mais dont elle connaiisait les mœurs , la sagesse , et qui seul avait su prendre de TascenJant sur Ernest, et s'en faire écouter et chérir, tout en le blâmant souvent et lui lésislant toujours.

Ma tante ne fut pas long-temps sans se féliciter du parti qu'elle avait pris; toutes les lettres de son fils lui annonçaient d'heureux changemens; elle ne cessait de nous dire : « J'ai eu tort de vouloir conduire mon Ernest comme un homme ordinaire; il sent trop sa dignité et sa valeur pour pouvoir se soumettre à d'autre empire qu'à celui de sa propre raison; voyez , depuis qu'il est libre et maître de lui-même, comme il revient à toutes les veituo! »

Je croyais que ces éloges n'é: aient que . l'éfTet de l'aveuglement d'une mère, et de son désir d'afîaiblir mon aversion; je le croyais d'autant plus, que j'entendais les domestiques et les paysans raconîer tout ce qu'ils avaient eu à souffrir de Phumeur

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indomptable d"'Ernest pendant son dernier séjour chez sa mère; et ces faits, que tant de témoins attestaient, avaient bien plus de poids dans mon esprit qu\m changement dont ma tante seule me parlait. Chaque fois qu'elle entamait ce sujet , je répondais à peine. Irritée de ce silence obstiné , elle me reprocha un jour, avec tant d'amer'urae et de dureté, Téloignement que je montrais pour son fils , qu'habituée comme je l'étais à la tendre indulgence do mes païens, je fus d'autant plus blessée du ton de ma tante , et je senîis redoubler la déplaisance que m'inspirait le séjour de Woldemar , où je ne rencontrais jamais qu'une société composée de la plus haute noblesse du pays , subjuguée par les mêmes préjugés, et soumise à une étiquette ridicule, dont madame de ^TVoldemar aimait mieux supporter l'ennui que de sortir du cercle que l'orgueil avait tracé autour d'elle : aussi , quand j'avais passé quelques mois dans sa terre, avec quelle joie je quittais ce séjour, oii tout respirait )g ppntrainte, la hauteur et le faste, pour

retrouver la douce liberté et les visages rians de Lunebourg! Le genre d'esprit de mon père ne lui permettait point d'adopter les usages de la noblesse saxonne, qui, n'admettant aucun mélange dans les diverses classes delà société, apportent un obsiarle invincible à ce que les hommes de mérite soient traités comme ils doivent Têlre. Il aimait passionnément les arts et les leîtres; il accueillait , il recherchait les savaiis et les artistes célèbres : aussi sa terre était-elle Tasile des talens et des lumières; et, pour être admis chez lui, une i^rande célébrité était plus utile qu'un grand nom. Tel fut le motif de la distinction avec laquelle il reçut votre neveu; sur la réputation de M. MansjReld , mon père désirait le connaître et l'attirer chez lui. Etonné de voir dans un âge aussi tendre le talent de la poésie porté à un si haut degré, il ne tarissail point sur tout ce que promettait un si rare génie; mais, lorsqu'après quelque temps de séjour à Lunebourg , il découvrit que M. Mansfield était encore peintre et musicien , raffection

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qu'il prit pour ce jeune homme fut si ardente, qa''elle devint communicative; ma liière le traitait comme son fils, et il n'y iivait plus de bonheur à Lunebourg que quand M. Mansfield y arrivait. Assurément mes parens étaient loin de voir eu îui Tépoux de leur fille, et je doute même qu'ils eussent jamais donné leur consente^ ment à un pareil chois; mais ils ne prévoyaient pas que ce sentiment d'admiralion , auquel ils se livraient sans réserve, cillait devenir dans mon âme uu sentiment plus tendre. J'avais alors quinze ans; je ne voyais que par les yeux de mon père , et je chérissais Coût ce qu'il aimait ; j'étais , comme lui , portée à l'enthousiasme et douée delà même vivacité d'imagination.

Les éloges qu'il ne cessait de prodiguer à M. Mansfield m'éblouirent et m'enivrèrent; je commençai par prendre, pour ses tuiens , une adoration qui passa bientôt jusqu'à sa personne; mais je le regardais comme un être d'une espèce trop supérieure , pour croire qu'il pût m'inspirer un tenliment qiû demande de l'égalité; tandis

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que, de son c6(é, ma naissance lui paraissait (rop au-dessus de la sienne, pour ir.e voir autrement que comme la fille de son ami et de son protecteur.

j'avais quelques talens qu'il se pîaisn't à perfectionner lorsqu'il venait à Lnnebourg ; sa voix, sensible et mélodieuse, nrappienait à rendre des sons plus louclians; il me faisait re'citer ses vers, où Tamour était peint, avec tous ses charmes : un éloge de sa part me ravissait. Que de fois, enchante'e d'avoir obtenu son approbai.ion , je m'échappais pour aller verser des lames d'orgueil et de joie! Je re'pé'aîs alors ses inoiudrcs expressions , son geste, son regard, je n'oubliais rien; et quand je renlrais dans le salon, s'il s'approchait do moi, s'il m'adressait quelque; mots flatteurs, mon cœur palpitait, mes joues devenaient brûlantes, ma voix treaiblait, et à peine pouvais-je savoir ce que je répondais. Ce trouble me désolait, non par la crainte qu'il ne révélât à M. Mansfield un sentiment que j'ignorais moi-même, mais par la mauvaise opinion qu'il devait lui

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donner de mon esprit; je me sentais si embarras ée devant lui, que je croyais lui devoir de la reconnaissance pour les encourageraens qu'il daignait ni'accorder.

Combien Blanche me semblait heureuse d'oser causer avec lui ! que j'enviais cette piquante vivacité à laquelle il donnait tant de louanges 1 sans que mon amitié pour Blanche en fût altérée. Je pleurais de dépit de me sentir moins aimable qu^^elle, et dans ce moment je laissais voir un désordre dont il était bien difficile qu'il ne pénétrât pas le motif. Cependant , soit par respect pour ma jeunesse et ma naissance , soit ])as la crainte de perdre les bontés de mon père, il ne m'avait jamais laissé entrevoir son amour, et j'ignorais toujours le mien, lorsque la baronne de ^'^oldemar vint passer quelque temps à Lunebaurg. D'un coup d'œil elle eut bientôt pénétré ma prédilection pour M. Mansfield, et, révoltée de voir un semblable rival à Ernest, elle s'en vengeait en sais'ssant toutes les occasions de traiter M. Mansfield avec le mépris le p^us marqué; mais, loin de m'e'-

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loigner de lui par celte coudulle, elle me le rendait plus cher, et me faisait chercher avec empressement tous les moyens de le dédommager des mortificaiions dont elle se plaisait à l'accabler. Si je le voyais rougir et prêt à s'offenser des sarcasmes indirects qu'elle lui lançait, je rougissais plus que lui, je lui adressais la parole du ton le plus doux que je pouvais trouver , en le regardant d'un air plus doux encore; alors il s'attendrissait, baissait les yeux, et gardait un silence qui semblait lui coûter trop , pour que je ne démêlasse pas que celle qui obtenait de lui un pareil effort ne devait pas lui être indifférente. Cependant il ne disait rien, et peut-êue ne se serait-il jamais déterminé à me pailer, si un hasard imprévu ne Teût forcé à cet aveu. Un matin , je dessinais dans une galerie qui n'était séparée du cabinet de mon père que par une porte vitrée couverte d'un rideau. M. Mansfield y vint sous le prétexte de chercher quelques crayons ; il s'approcha de moi, loua mon ouvrage , et, appuyé derrière ma chaise, il me regardait

travailler en silence, lorsque fout à coup nous enîendîmes ma mère et madame de Woldemar entrer dans le cabinet à côté , et commencer à parler assez bas. Comme il n'y avait d'issue pour sortir de la galerie que la pièce où elles étaient , j'allais la traverser, quand les voix s'èlevant peu à peu , j'entendis prononcer mon nom : je m'arrêtai. M. Maustield me regardait comine pour chercher dans mes yeux ce qu'il devait faire. Je ne savais à quoi me résoudre ; plus nous restions , plus l'embarras de nous montrer augmentait, et plus mon intérêt me pressait d'écouter.

« Améh'e m'est bien chère, disait ma tante, son esprit est au-dessus de son â^-e, son ame est pleine d'énergie, et la douce sensibilité de son caractère est plus séduisante encore, s'il est possible, que les charmes de sa figure; mais tant d'avantages seront perdus, si vous ne veillez sur votre fille; peut-être le sont-ils déjà : je rougis de le penser, et pour l'honneur de son nom, et pour l'honneur de celui qu'elle doit porter un jour...... Amélie aime. —

Amélie aime! s'écria ma mère ëtonne'e. » A cette exclamalion, une rougeur brûlante couvrit mon front ; je feignis de continuer mon ouvrôge, mais un nuage était sur mes 3^eux, et je ne voyais rien qne M. Mansfîeld , qui me fixait avec des regards remplis ^e tendresse et d'inquiétude. « Je ne vous dissimulerai pas , continua la baronne, que je sais profondément blessée de ce qui se passe chez vous ; je ne désapprouve p3s qu'on estime le savoir et les falens, mais non pas au-dessus de ce qu'ils valent; ici ils ont été mis avant tout. Amélie n'a point éié élevée comme son rang l'exigeait : entourée, depuis son adolescence, de gens sans nom, de littérateurs, de baladins, auxquels elle vous voyait, ainsi que son père, prodiguer inconsidérément vos éloo'es et votre am.ilié, comment aurait-elle anpris à respecter sa naissance ? Aussi qu'en est-il arrivé? C'est que, n'ayant point le sentiment de sa dignité, elle s'est avilie, elle, Amélie de Lunebourg , Tépouse destinée à Ernest de Woldemar, jusqu'à aimer un M. Mansfield ! » A ce

nom, le crayon échappa de ma main; M. Mansfieid la pressa entre les siennes; je ne la retirai pas. « Je ci ois bien , reprit ma mère, qu'Amélie admire les talens de M. Mansfieid , mais non qu'elle lui ac> corde une préférence réprëhensible. — Je voudrais pouvoir en doutai- , répliqua la Jjaronne; mais son amour se décèle par des signes trop certains, pour qu'il puisse me rester l'ombre d'un doute , et je m'élonne comment vous n'en avez pas été frappée. Direz-vous aussi que vous n'apercevez pas, que de son cô[é, ce Mansfieid ne l'aime ou ne cherche à la séduire ? » A ces mots , M. Mansfieid tomba à mes genoux, et m'enouranlde ses deux bras, il médit d'une voix étouîTée. « Oui , je vous aime mille fois plus que ma vie; mais le ciel m'est iémoin que je suis si éloigné de vouloir vous séduire, que sans un événement qui me met dans Timpos ib lité de me taire, mon respect pour votre rang m'eût fait renfermer mon secret daus mon cœur, et que je serais plutôt mort que de vous le révéler, v A ces mots ; je cachai mon visage entre mes

mains, pour dérober à M- Mansfield la joie que me causait un tel aveu i il allait reprendre la parole, lorsqu'il fut interrompu par la baronne , qui répondait , avec un accent haut et impériaux, è quelque objection que ma mère lui avait faite, et que l'aveu de M. Mansfield m'avait fait perdre. « Quoi qu il en soit , ma sœur , comme mes droits sur Amélie sont presque au.si puissans que les vôtres , puisque étant destinée à Ernest, je la regarde déjà comme ma fille , et qu'il faut qu'elle se rende digne de Têlre , j'exige que, dès demain, on la sépare de M. Mansfield ; et puisque vous refusez de le chasser de chez vous, j'espère qu'il me sera permis de garder Amélie avec moi tout le temps qu'il passera ici v

Les observations de la baronne avaient fait quelque impression sur l'esprit de ma mère , et , lors même qu'elle les aurait trouvées fausses, comme elle ne voyait aucun inconvénient à me séparer de M. Mansfield, elle s'engagea à obten'r de mon père la permission de me laisser partir dèi Is lendemain pour Woldem~arv

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A cette conclusion , je sentis une vive douleur. M. Mansfield , pâ^e et sgité, me regardait avec des yeux où se peignaient l'incertitude et Tellroi ; il n'osait me parler; mais à peine eut-il entendu ma tante et ma mère s'éloigner, qu'il rompit le silence. « Quel sera mon sort? me dit-il. Faut-il vous perdre à jamais? — Si mon père lordonne, je partirai; mais recevez la promesse que je ne serai jamais la comtesse de Woidemar. — O mon Amélie! me ditil en versant des larmes , si vous savez aimer, cette promesse peut-elle vous suffire.^ Mainfenanl que j'ai osé vous ouvrir mon cœur, et que j'ai pa lire dans le vôtre, il ne m'est plus possible de renoncer à vous; et m'ôter l'espoir de vous posséder un jour , c'est prononcer ma mort. — Eh bien ! interrompis-je vivement, je jure, si je suis jamais libre, de ne vivre que pour vous, { t de ne charger mon nom que pour le voire. — J'y compte, répliqua-t-il avec transport, généreuse Amélie, vous venez d'assurer mon bonheur. i> Ces mots, sa joie, son air de triouiphe, me firent sentir la

force et l'jmporîance des paroles qui venaient de m'échapper. Honteuse de m''êlre engagée par un pareil sernîent sans le consentement de mon père, je quittai la galerie précipitamment , dans une confusion inexprimable.

Le même jour, en sortant de table, mon père me prit parla nia'n , et me dit : « Votre tanle dcfsire vous emmener demain as'ec elle, Amélie; n'y consenîez-vous pas avec p'aisir? — Ce n'est jamais avec plaisir que je me sépare de mon père , répliquai-je limidement; — Il faut pourtant vous accoutumer à savoir le quitter, reprit la baronne, puisque vous n'êtes pas destinée à passer vos jours près de lui. — . C'est pour cela, madume , que je voudrais lui consacrer tous'ceux dont je peux disposer encore. — Pardonnez , ma sœur , dit mon père en s'adressant à la baronne , si je vois avec satisfaction que le vœu de ma fille, comme le mien , est de nous séparer le plus tard possible : Amélie restera ici. » A ces mots, M. Mansfield, qui semblait ne pas écouter la conversation , laissa échapper

un mouvemarit de joie , et j-e baisai la main de mon père avec plus de tendresse qu'à rordinaire. Ces signes d'inleiligence n'é- j chappèrent pas à la basonne ; elle nous considéra un moment en silence, et, se retournant vers ma mère, elle lui dit froidement : « Vous n'avez donc pas instruit M. de Lunebouig du motif pariicuHer qui m'engage à emmener Amélie? — J'ai cru , répondit ma mère un peu embarrassée, qu'il suffis u't , pour le déterminer , de lui parler de voire désir. — Vous voyez bien que vous vous êtes trouij-ée, et qu'il faut tout dire. » Mon père parut surpris : « Que sign fie ce m3's!èi e? inlerrompit-il , et qu'avez -vous à m'apprendre ? » Ma tante, sans lui repondre, fixa ses yeax sur M. Mansfietd avec l'expression du plus profond mépris. Mon père, qui suivait tous ses mouvemens , ayant cru apercevoir dans ce regard le désir de ne point s'expl quer devant un étranger , ajouta aussitôt : « Esî-ce quelques secrets de famille que vous voulez me confier , et M. Manbfieîd est- il de trop ici ? — De trop,

répliqua la baronne avec un dédain encore plus marqué , n'est-ce que d'à -présent que vous vous en apercevez ?» A ces mots , la frayeur me saisit ; je craignis que inadams de W^oldemar n'accusât Manslield de séduction, et que m3n pè.e, irrité, ne le bannît de chez lui en m'ordonnant de ne plus le revoir. Pour éviter un pareil éclat, je crus que le meilleur parti était de céder aux ordies de ma tante, et, me tournant vers elle, je lui dis d'une voix tremblante : « Puisque vous avez la bonté, madame, d'attacher tant de prix à mon séjour à "Woldemar , si mes païens le permettent , je suis prêle à vous suivie. » Celle réponse, les paroles de la baronne , surtout l'excès de mon' trouble, découvrirent sans doute à mon père , et les soupçons qu'on avait formés, et le mystère qu'on lui cachait; car, sans demander aucun éclaircissement, il se contenta de me d re , d'un ton un peu plus grave : « Je suis bien aise , Amélie , que vous n'ayez pas attendu mes ordres pour obé'r à votre tan'e; l'amitié qu'elle vousiémoigue , et les droils quelîe doit avoir sur

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vous , mërileraient bien quelques sacrifices de voire part , si c'en pouvait ê(re uu de parlir avec elle.» Après celle phrase, il me à fixa : je rougis alors ; il eut pilië de mon embai ras, et me dit d'un ton plus doux : « Mon Améle, relirez-vous dans voîre apparlement, vous devez avoir des préparatifs à faire pour voire départ. » Je me levai; il me tendit lés bras, je m'y précipitai en pleurant. «Calme cette douleur, mon enfant, me dit-il ; nous ne nous séparons pas pour long-temps, nous nous reverrons. »

Pléîas ! oui, je devais le revoir bientôt, mais pour lui dire un éternel adieu.

Pendant ceUe scène, M. Mansfîeld avait changé plusieurs fois de couleur. Du reste du jour il ne put m'eniretenir ; mais le lendemain, comme je descendais de tièsbonne heure dans le salon pour chercher un ouvrage que je voulais emporter, M. MansIielJ , qui m'avait entendu sortir de mon appartement , se hâta de me joindre; il avait Fair abattu. « Vous avez donc consenti à vous éloigner, me dit-il triste- % nient?— Que pouyais-je faire, M. Mans-

field ? N'avez-vous pas vu hier quels regards madame de \Yolderaar lançait sur vous? Elle allait vous accuser d'êlre la cause de mon refus; et mon père ne vous l'aurait peut-être pas pardonné. — Eh ! qu'importe, Amélie, il fallait m'exposer à sa colère , il fallait tout risquer, tout souffrir, plutôt que de partir avec votre tante; mais à votre âge on est si craintive 1 Hélas ! on ne sait point aimer. — Après ma promesse , vous osez dire que je ne sais point aimer! m'écriai-je en levant les mains au ciel. — Amélie, reprit-il très-vivement, tout nous sépare, la naissance, la fortune, la volonté de vos parens, les engigemens qui vous lient ; puis-je espérer trouver dans un si jeune cœur assez d'énergie , d'élévation et d'amour, pour surmonter tant d'obslacles et vaincre tant de préjugés ? Serez-vous supérieure à tout votre sexe par la force de votre caractère , comme vous l'êtes par les charmes tout-puissans qni vous ont rendue l'objet de mon adoration ? Et quand il s'agira de vous donner à un homme que vous abhorrez , et de pro-

noncer Tarrêt de ma mort, aurez- vous le courage de résister ? — M. Mausfield , repris-je, j'ai du courage, et beaucoup ; je saurai l'opposer à tout , hors aux prières de mon père : s'il me demande mon malheur, je consentirai à mon malheur j mais Iranquillisez-vous, il ne voudra jamais celui de sa fille. » En finissant ces mots, je crus entendre la voix de ma tante sur l'escalier, et je m'échappai. Deux heures j après, je monîai dans sa voiture avec elle " pour nous rendre à Woldemar. Elle ne me fit aucun reproche , ne m'adressa aucune plainte , ne prononça pas une seule fois le nom de M. Mansfield , et ne cessa de m'eutretenir d'Ernest ; mais plus elie m'en parlait , plus je sentais s'augmenter J mon aversion pour lui; plus elle montrait de mépris pour les mésaillances, plus je jurais dans mon coeur de n'appartenir jamais qu'à M. Mansfield.

Il y avait deux mois que j'étai» à AVoldemar , lorsque je reçus la triste nouvelle de la mort de ma mère: elle avait été enlevée en trois jours par une fîèyie ma-

ligne , et mon père , accablé de douleur, me rappelait auprès de lui; il rappelait aussi mon frère, qui finissait ses éludes à Vienne. Ma tante ne voulut point me laisser retourner seule à Lunebourg; elle devenait ma mère , me disait- elle , et dès lors la tendresse autant que le devoir lui prescrivaient de ne plus me quitter. Je fus peu taucliée de celte marque d'affection, parce que , dans un pareil moment , je ne sentais que la perle que je venais de faire et la douleur de mon père»

Je ne puis m'empêcher de remarquer, à ce sujet , combien les personnes qui ont le plus d'esprit savent rarement employer les moyens d'atteindre le but qu'elles se proposent. Tout occupée de mes parens, je ne songeais point , en m'approchant d& Lunebourg, si j'y retrouverais M. Mansfield. Ma tante, qui était si inléressee à écarter de mol un pareil souvenir, fut la première à le faire renaître. « J'espère, me dit-elle en entrant dans l'avenue du château , que , dans une maison de deuil, consacrée maintenant à la tristesse, nous

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ne rencontrerons plus ces élrargers, ces artistes , ces musiciens , qui ne doii;ent être admis que dans les jours de plaisir? — Assurément, madame, vous devez être bien sûre de ne trouver auprès de mon père que ceux qu il regarde comme ses amis. «— Oseriez-vous supposer, reprit-elle avec aigreur, qu'il comptât M. Mansfield dans ce nombre? — Du moins, répondis-je en rougissant, il l'a toujours traie comme tel. — Vous vous attendez donc à revoir cet homme-là aujourd'hui ? —Je n y avais point pense; mais je présume qu'il n'aura point abandonné mon père au moment où il était seul et en proie à la plus araère douleur. — Je le présume aussi, reprit ma iante avec une froide ironie ; mais comme votre père aura aujourd'hui près de lui sa sœur et sa fille, les soins de M. Mansfield deviennent inutiles, et si celui-ci ne le sent pas, je me chargerai de le lui apprendre. — J'imagine, madame , répliquai-je un peu vivement, que vous n'oublierez pas que vous êtes dans la maison de mon pèi e, et que vous parlez à un homme qu'il con-

sidère? » Ma tante me regarda fixemen! , et après un moment de silence, elle ajouta d'un ton grave : « Prenez garde à vous , Amélie; quoique vous me soyez au-si chère que mon propre fils, il est des erreurs qae je regarderais comme si coupables dans une fille de mon sang, qu'un repentir de toute la vie ne pourrait me les faire pardonner. » Je ne repondis point , et peu de minutes après la voilure entra dans les cours du château.

. ,Nous trouvâmes mon père très-mal; il gardait le lit, et était dans un tel accablement, que notre arrivée put à peine Ten tirer. M. Mansfield ne quittait point sa chambre; mais il n'y avait pas une heure que nous y étions, que je vis madame de Woldemarletirer à l'écart , tandis que je donnais une potion à mon pèie , et lui dire quelques mots à Toreille, qui le firent tressaillir et quitter Tappartement sur-lechamp. Je nosai faire aucune question; je m'efTorçai même de surmonter mon trouble en U3 m'occupant que de monj)ère, lorsque, vers cinq heure» du soir, un do-

mestique me remit mystérieusement ce billet de M. Mansfield :

« Je quille le château pour ne vous re- » voir peut-élre jamais. Dans la douleur » qui m'accable, je comple assez sur voire » bonté pour être sûr que vous ne refuse- » rez pas de venir me dire un dernier adieu. » Je vous attends sous les grands ifs du i> bas parc. »

J'aimais, je n'avais pas dix-sept ans, je voyais la peine d'un homme qui m'était cher, j'étais révoltée de la tyrannie de madame de AVoldemar : tant de motifs réunis pouvaient pallier peut-être, mais non justifier le tort d'avoir accepté un pareil rendez-vous. ^

Vers sept heures, mon père s'endormit, et je descendis dans le parc. Ma tante, qui croyait M- Mansfield parti depuis le malin, ne s'opposa point à ma promenade. Aussitôt que M. Mansfield m'aperçut, il accou- i rut, me prit la main, et me dit avec beaucoup d'agitation: « Amélie^ après la manière ont votre tante m'a traité, il est iraposaible que je demeure plus long-temps

dans une maison qu'elle habite. Pour ne point m'éloigner de vous, j'aurais consenti à dévorer en silence toutes les humiliations dont eUe m'aurnit accablé; mais elle me menace d'une scène publique ; elle est résolue à ne rien ménager ; ni Télat de votre père, ni la crainte de vous compromellre ne fa retiendront : voilà ce qui m'a décide. Plutôt que de nuire à des inlérê's si chers, je consens à dévouer ma vie au malheur. Adieu! en vous quittant je vous rends votre liberté , je vous rends vos promesses ; je ne veux point que votie tendresse pour un infortuné vous expose à des persécutions ; oubliez mon existence , rcnpissezle vœu de votre famille; vous n'entendrez jamais parler de moi. »

Loin d'accep?er Toffre de M. Mansfield , la grandeur d'Ame qui la faisait faire m'imposait , à ce que je croyais , la loi de la refuser ; je regardais comme un devoir de le dédommager des affronts qu'il avait essuyés ; et, m'élever pour lui au-dessus des préjugés , me semblait autant un acle de vertu qu'une preuve d'amour : aussi n'hé-

43 AMELIE

siîai-)e pas à lui confirmer mes promesses, et à lui jurer de ne jamais appartenir qu'à lui, II se piécipita à mes pieds, eu s'applaudissant d'élre vaincu en gc-nérosité : il me conjura de lui écrire dans la ville la plus prochaine de Lunebourg , où il allait se retirer; je le lui promis, et nous nous séparâmes.

Les progrès du mal de mon père furent si rapides que, malgré toute la diligence d Albert jiour se rendre à Lunebourg , il ne put aniver que la veille de sa mort. Comment entreprendre de tracer cette scène de terreur et d'affliction , oii deux orphelins se virent privés du meilleur des pères, de leur unique appui ? Tous deux Tun contre Tautre à genoux piès de son lit , n'ayant plus d'espérance, nous ne formions qu'un seul vœu, c'était de mourir avec lui. La nuit s'avançait; nous frémissions de voir renaître le jour , qu'on nous avait annoncé devoir être le dernier des siens. Mon père , qui sentait son élaî, fit un effort pour parler : « Ecoute-moi, Albert, dit-il. » A ces mots, procoiicés d'une vox éteinte, mon

. MANSFIELD. 49 frère étouffa ses sanglots ; je soulevai la têle, et ma tante, qui n'avait point voulu se coucher, s'avança de l'autre côté du lit, en face de moi. Mon père reprit : <c Albert, je te connais bien, et je suis sûr de toi, ni Tadversilé , ni les passions ne dégraderont ton âme vertueuse; mais celte pauvre orpheline.... et il étendit vers moi une

main que je saisis en la baignant de larmes, il ne lui reste plus que toi..... Moa fils, sers-lui de père, de mère , deviens sa providence. J'ignore si Té poux qui lui est destiné doit faire son bonheur j si tu ne le pensais pas, et qu'une lépognance invincible lui fit redouter celte union, Albert, ne permets point qu'elle s'accomplisse, et que mon Amélie ne soit Jamais forcée.... » Ace mot, je vis ma tante tressaillir; elle fit un mouvement pour parler, l'état de mon père la retint. Il y eu^ un long silence : mon père regarda Albert, il semblait attendre une réponse : hors d'élat de la faire , mon frère me serra dans ses bras avec transport, en élevant les yeux au ciel comme pour le prendre à témoin du ser- I. 3

5o AMÉLÎE

ment qu'il faisait d"'exécuter religieusement les volontës de son père. Touche de notre tendresse fraternelle , ses yeux mourans se ranimèrent, il se souleva, uoit entre ses mains la main d'Albert et la mienne, en demandant à Dieu de bénir ses enfaiis comme il les bénissait luilïîéme Sa tête retomba sur son oreiller, et quelques minutes après il expira

O mon excellent père ! je vous perdis , et mes malheurs commencèrent.

Il y avait un mois que nous étions en proie à la plus vive douleur, lorsqu'un matin madame de A'^^oldemar nous fît prier démonter chez elle; elle s'assit entre mon frère et moi, et nous prenant la main, elle nous dit : « Mes enfans, il est temps de songer aux ' arrangemens que vous avez à prendre; je ne puis rester ici plus long-temps , et il ne serait pas décent qu'à Tâge d'Amélie , elle demeurât seule sous la tutelle d'un si jeune frère. Je sais bien que mon fils doit arriver incessamment, -et que son mariage avec Amélie ne pouvait se conclure qu'après l'explialion de

MANSFIELD. 5r

vofre deuil, les slricîes bienséances demanderaient peut-être qu'elle passât cette année ailleurs que chez moi; mais ce n'est qu'auprès du baron de Geysa qu'elle pourrait se retirer convenablement , et le procès qui le retient à Vienne avec sa famille peut encore durer long-temps. Dans cette circonstance, ma maison devient doi/C son seul asile ; et je ne crois pas , ajouta-t-elle , en nous regardant alternativement, que personne puisse trouver mauvais que, sous les yeux d'une mère , elle habite quelque temps près de son futur époux. »

A celte proposition, mon coeur battit violemment; mais ne voulant point m'expliquer devant madame de Woldemar, je baissai les yeux sans faire de réponse. Mon frère l'attendit quelque temps avant de parler ; voyant que c'était en vain , il répliqua qu'en effet il ne croyait point que les convenances fussent blessées lorsque j'habiterais sous le même toit qu'Ernest jusqu'à la fin de mon deuil; mais que, dans cette occasion-ci, c'était moins elles qu'il consultait que ma volonté et mon goût,

Gu'il donnerait son consentement à tout ce qui me conviendrait , mais qu'il ne le donnerait qu'à cette condition. Je persistai à me taire. « N'avez-vous rien à dire? ïïie demanda ma tante vivement. — Je parlerai à mon frèie, repond's-je d^une voix tremblante. — A votre frère! répiiqua-t-elle avec colère; ne pouvez-vous donc vous expliquer devant moi? Avezvous des aveux si honteux à faire que vous rougissiez de ma présence ? » Son ressentiment s'accroi.ssant par mon silence, elle continua avec un emportement qu'elle ne pouvait plus modérer : « Quelle e.t donc l'indigne pensée qui vous occupe,

Aaiélie? Si c'est celle que je crains,

croyez -vous que votre frère l'entende sans horreur, lui, le petit-fils des comtes de V/oldemar? Malheureuse! s'il était possible que ta la nourrisses dans Ion sein , que Dieu le fjsse expirer sur fheure. » Mon frère, surpris et presque effrayé d'une pareille imprécation, me prit par le bras en disant ; « Je causerai avec elle , madame; elle ouvrira son cœur à son ami ,

et je suis bien certain de n'y rien découvrir qui puisse excuser la manière dont vous venez de la traiter. i> Nous quittâmes madame de Woldemar. A peine arrivée dans ma chambre , je me jetai, dans les bras de mon frère, en m'écriant que je ne voulais point aller chez ma tante *, qu'il connaissait mon aversion pour Ernest, qu'il savait combien elle était fondée , et que ridée seule de ce mariage me remplissait de terreur. A ces mots, il m'en souvient, je \is Albert pâlir, il me parut agite' ; mais , après un moment de réflexion , il prit ma main, qu'il serra fortement entre les siennes, et me dit, en me regardant d'un air attendri : « Mon Amélie ne sera jamais forcée, les dernières volontés d'un père et le cœur d'Albert lui en répondent. »

O mon oncle ! si vous saviez quelle sublime générosité renfermait ce peu de mots ! mon vertueux frère venait de me sacrifier le bonheur de sa vie entière, car il aimait Blanche de Geysa , et il en e'tait aimé. En suivant la volonté de mon grand-

père, mon union eût assure la leur; tandis qu'en refusant la main d'Ernest , je forçais Blanche à lui donner la s;enne sous peine d'être déshériîée. Ce mutuel atlachemeut sétait formé pendant le séjour du baron de Geysa et d'Albert à Vienne. Dans aucune de ses lettres, mon frère ne m'avait parle' de son amour , parce que sachant bien que son sort dépendait de mon mariage, il ne voulait pas que son intérêt gênât ma liberté; et il me connaissait assez pour être sûr que, plutôt que de faire son malheur, je n'hësilerais pas à consentir au mien. Ce n'est qu'après mon ïnariage avec M. Mansfîeld, que j'ai sa tout ce que je coûtais à Albert , et c'est Blanche qui me l'a appris; sans elle j'au- I rais ignoré toujours sans doute le mal que j'ai fait à un frère si chëri. A ce souvenir, je pleure de reconnaissance, d'admiration et de tendresse; je regarde mon Albert comme le meilleur de tous les êtres, je goûte un plaisir inexprimable à reconnaître sa supériorité, et je l'aime avec une si profonde et si exclusive amitié, que je

croirais que mon cœur a payé son sacrifice, si un tel sacrifice pouvait se payer.

L'aveu que j'avais fait à mon frère de mon e'Ioignement pour Ernest , ne m'avait point coûté; mais celui de mon inclination pour M. Mansfield m'embarrassa beaucoup; je ne savais comment apprendre à Albert que j'avais donné mon ccsar et presque engagé ma main à Tinsçu de mes parens. Cependant je ne lui cachai rien de ma situation; je lui montrai une leltre que j'avais reçue de M. Mansfield depuis la mort démon père, par laquelle il réclamait l'exécution de ma promesse , et j'ajoutai que j'étais décidée à la remplir aussitôt que mon deuil serait fini.

Albert combattit fortement ma résolution; le noble Albert, que les sollicitations de mes parens, ni celles de Blanche , ni celles de son propre cœur ne pouvaient décider à me presser en faveur d'Ernest, S'opposa toujours à mon mariage avec M. Mansfield; son orgueil souffrait d'une union si désassortie : son orgueil 1 oui, le mot m'est échappé; mais chez lui l'orgueil

n'est pas une faiblesse, et la suite ne m'a que trop fait voir que c'était la raison même qui parlait par sa bouche , lorsqu'il me peignit les funestes inconvéniens des mésalliances. «Amélie, me disait-il, si tu ne peux aimer Ernest, renonce à lui, et je t'approuverai; mais si tu veux êîre heureuse, respecte les opinions du pays oii tu vis. Si tu t'y soumets, tu trouveras dans ta conscience, dans l'estime publique et dans la tendresse de tes proches , un adoucissement à les peines. Si tu les braves , au contraire, et que tu tombes dans l'infortune, quelles consolations te restera-t-il ? Quoique vertueuse , tu te verras méprisée , fa famille te rejettera de son sein , les jeunes compagnes feindront de ne te plus connaître; je verrai le front de mon Amélie couvert de confusion, chacun l'accabler d'humiliaiion, et elle-même enfin obligée de s'ensevelir dans l'obscurité pour se soustraire à la honte. » Ces raisons , données par tout autre que mon frère , m'auraient fait peu d'impression, et j'aurais mis ma gloire à surmonter ce que j'appe-

lais de vains préjuges , pour rester fidèîe à ma foi et à mon amour ; mais ma confiance dans Albert e'tait telle, que je ne me permettais pas de croire que je pouvais justifier mon opinion quand il en avait une contraire. Ainsi, sans renoncer à mon projet, ni rompre avec M. Mansfield, je lui écrivis que la perte de mon père était encore frop récente pour qu'il me fui possible de songer au mariage; que d'ailleurs nos engagemens étaient désapprouvés par mon frère, et que, quoique j'espérasse bien obtenir un jour son consentement, il me faudrait du temps pour le faire changer d'avis; qu'ainsi, pendant rfinnée tle mon deuil, je suspendais non-seulement l'accomplissement de ma promesse, mais toute correspondance avec lui. « Je connais assez votre délicatesse, ajoutai-je, pour être sûre que vous ne tenterez pas d'ébranler celte résolution , telle rigoureuse qu'elle vous paraisse; et vous devez assez compter sur mon cœur pour ne pas douter que , si dans un an vos sentimcns

58 AMELIE

pour moi sont les mêmes , ma main ne vo-us soit assurée. »

M. Mansfield ne fit aucune réponse à cette lettre , son silence m'inquiéta ; j'envoyai un homme de confiance dans la ville qu'il habitait pour prendre des informations. J'appris que depuis dix jours (époque où il avait du recevoir ma lettre) , il avait quitté son logement, et que personne ne savait où il était allé.

Cette dispaiition soudaine me causa une vraie peine ; je tremblais que ma lettre, en le mettant au désespoir, ne fût cause de quelque malheur ; je me reprochais sans cesse de Tavoir écrite, et ce continuel regret, joint à la tyrannie que madame de W^oldemar exerçait sur moi , me rendirent ma situation icsupportable.

Je voulais m'éloigner de ma tante : pour cela il fallait quitter Lunebourg , où elle avait juré de rester tant que je ne consentirais pas à aller avec elle à Woldemar; je priai donc mon frère de m'emmener avec lui dans une terre qu'il possède ei»

MANSFIELD. ' 5g

Bohême, et dont la position sombre et sauvage s'accordait parfaitement avec la mélancolie qui m'oppressait. Il approuva mon désir, et, dès le soir même , déclara notre projet à la baronne. Elle s'y opposa avec une violence qui aurait intimidé tout autre qu'Albert. Pour lui , ferme dans sa résolution, il répondit avec tant de raison, de mesure et de respect , qu'il n'y avait que madame de ViToldemar au monde qui pût ne pas lui céder. Mais, accoutumée à régner despotiquement sur tout ce qui l'entourait , elle ne vit dans la résistance de mon frère qu'un insupportable affront; et comme elle n'avait pas le pouvoir de m'arracher de ses mains , elle le quitta , en lui jurant qu'elle allait assembler un conseil de famille qui lui ôterait tous les droits qu'il avait sur moi , et dont elle pre'tendait qu'il faisait un si mauvais usage,

Cfes menaces nous alarmèrent peu ; nons partîmes pour la Bohême. Après nous être arrêtés quelques jours à Prague , nous poursuivîmes notre route jusqu'à la terre d'Albert. Les roches sauvages, les foiête

60 AMELIE

antiques qui entourent ce séjour , semblaient le séparer du reste du monde. En y arrivant , je regardai autour de moi , et je crus être seule dans l'univers avec mon frère. Eh bien, ce sentiment me fut agréable; et quand ;e voudrai peindre la sérénité d'une âme tendre et innocente, je me rappellerai les six mois que j'ai passés tête à tête avec Albert dans cette demeure; j'ai connu des sensations plus vives , mais non d'aussi touchantes. J'adorais mon frère , le ciel , les arbres ; je pleurais souvent, et il n'est aucun plaisir que je préférasse à ces larmes; enfin , dans les diverses situations de ma vie passée, s'il m'était permis de choisir celle où je voudrais passer ma vie entière, je n'hésiterais pas à marquer ce temps.

Cependant je n'avais point oublié M. Mansfield , et son souvenir vivait toujours dans mon cœur; mais peut-être aurait-il fini par s'y affaiblir, si l'incertitude où j'étais sur son sort n'eût sans cesse ramené ma pensée sur lui , en présentant à mon imagination toutes les différentes rai-

MANSFIELD; 6ï

sons d'un si inconcevable silence. Albert iâchait de me distraire par des études assidues , d'inte'ressanfes promenades , des conversations instructives; enfin , je Tai dit, malgré Tabsence de M. Mansfield , je commençais à être paisible et heureuse , lorsque nous reçûmes la nouvelle de Tarrivée du baron de Geysa à Dresde, et du mouvement que se donnait madame de W^oldemar pour assembler ce conseil de famille dont elle nous avait menacés. Son influence sur Tesprit de tous nos parens é.'ait si reconnue , que mon ft ère craignit qu"'elle ne réussît dans ses projets, s'il n'allait s'y opposer lui-même. Il partit , et je reslai seule.

Il m'avait promis de m'écrire en arrivant à Dresde ; quinze jours se passèrent sans nouvelles : je m'en inquiétai peu , parce que je savais combien les communications étaient difficiles dans l'inaccessible retraite oii je vivais. Cependant , au bout de trois semaines , je commençais à être alarmée du silence d'Albert , lorsqu'un matin une de mes femmes accourut me

62 AMELL.

dire, pendant qne j'étais encore au Kt, qu'un homme , qui venait d'arriver à caeval, demandait à me voir sur- le champ. Je crus que c'était un courrier d'Albert ; je passai une robe , je descendis : cet homme, c'était M. Mansfîeld.

,En le reconnaissant, la surprise et t'e'motion m'arrachèrent un cri , et je tombai toute tremblante sur un fauteuil. Il se jeta à mes pieds, et me dit d'une voix étouffée : « Je viens de Dresde ; j'ai suivi toutes les de'marches de madame de Woldemar:

le conseil de famille hû a remis une entière autorité sur vous : elle va venir vous enlever d'ici. En arrivant à Dresde , vous trouverez le ccmie Ernest qu'on attend tous les jours; on vous unira à lui maigre' vous, ei je ne survivrai pas à votre perte. Est-ce là ce que vous voulez , Amélie? ■— Quelles funestes nouvelles m'apportezvous, lui dis-je, et qu'êtes-vous devenu depuis si long -temps? — Quand je reçus la cruelle lettre que vous m'écrivîtes de Lunebourg , je méloignai d'un lieu où TOUS m'aviez accablé d'une pareille dou-

leur, sans avoir le courage de vous répondre. Qu'aurais-je pu vous exprimer ? que des plaintes sur voire manque de foi. J'en avais le droit, peut-être, mais je ne voulais pas en user. Je vins à Dresde j le chagrin me fit tomber malade; je Tai été longtemps, vous pouvez vous en apercevoir (en effet il était maigri et pâle). Je n'étais pas rétabli encore , lorsque jVntendis parler des desseins de madame de "Woldemar. Quand j'ai su qu'ils étaient au moment de s'effectuer, j'ai surmonté ma faiblesse , et je suis venu jour et nuit pour vous instruire de ce qui se passe. — Que dois-je faire? inlerrompis-je avec inquiétude. — Amélie, reprit-il, dans trois jours il ne sera peut-être plus tempsde réfléchir; votre tante sera ici, et vous emmènera à Woldemar sans que votre frère puisse vous défendre. Bientôt Ernest viendra vous y joindre ; toute votre famille vous entourera , vous pressera ; on obiicndra peutêtre des ordres supérieurs auxquels vous ne pourrez résister , et , forcée à subir le joug — Non, Bou, m'écriai'je, je ne

me laisserai pas réduire à cet exfrëmite'; il n'est lien que je ne fasse pour Téviter. — Il est un moyen, répliqua-t-il vivement, un moyen sûr de vous soustraire à une autoritë iyrannique, et en même temps de remplir vos sermens et d'assurer le bonheur de ma vie. O mon Amélie ! consentez à m'acGompagner aujourd'hui à Prague; venez engager votre foi à celui qui vous a consacré toute son existence. — Que me proposez-vous , M. Mansfield ? quitter celle maison , m'unir li vous sans Taveu de mon frère 1 — Voire frère , Amélie , n'a d'autres droits sur vous que ceux que vous consentez à lui donner ; d'ailleurs , si vous lui êtes vraiment chère , n'applaudira-t-il pas à un parti qui vous préserve du plus grand des malheurs? — J'ai promis à Albert de ne prendre aucun engagement avant d'avoir revu mon cousin. — Et pourquoi l'avez-vous promis , Amélie? Serait-il donc possible que vous voulussiez me sacrifier à lui? Attendezvous pour me rejeter , de savoir si le comte Ernest vous paraîtra moins odieux

qu''aulrefois? Se pourrait-il , grand Dieu! qu'une pareille pensée fût enirée dans un cœur aussi pur? Ce n'est donc pas l'amour qui décidera de votre choix? O Améle!

pourquoi m'avez-vous abusé ? Qu'est devenue la tendresse, l'honneur, la générosité?—Mais, M. Mansfield, répliquai-je , émue par ses reproches, que dira le monde d'une démarche aussi téméraire , d'un hymen conclu à mon âge, malgré ma famille ?... Ma famille me maudira.,...— Le monde, interrompit-il vivement, ne verra point sans admiration une jeune fille qui fut un modèle de piété filiale, braver la tyrannie de parens éloignés et injustes ; il applaudira avec transport à la grandeur d'âme qui vous fera sacrifier le nom illustre d'un homme que vous n'estimez pas, pour prendre celui d'un homme dans lequel vous avez reconnu quelques vertus; et quant à votre famille, s'il était possible que, par un méprisable orgueil , elle désavouât le sang qui vous unit, parce que vous auriez plus écouté le mouvement de votre cœur que les préjugés du rang, alors

rheureux Mansfield deviendra Tunivers de la tendre Amélie; alors, plus riches de notre bonheur et de notre amour , que vos parens de leurs dignités et de leur fortune, nous fuirons leurs persécutions en Suisse; nous nous réfugierons auprès de mon oncle Grandson; il adoptera pour sa fille Tépouse d'un neveu qu'il a toujours aimé comme son fils; et, sous les auspices de cet excellent homme , nous nous aimerons en paix, n'envisageant d'autre terme à notre féh'cité que celui de notre amour, et à note amour que celui de notre vie. » Que vous dirai je, mon oncle? cette arrivée de madame de Woldemarque votre neveu affirmait, quoiqu'il fût bien éloigné :d'en avoir Ja certitude; cet horrible mariage qu'il me montrait comme inévitable, la terreur dont il me remph'ssait , la force avec laquelle il me rappelait une promesse qui nous liait fun à l'autre, son serment de ne pas survivre à un refus, la passion qui ranimait, i'espoir qu'il avait et que je partageais du pardon de mon fère, ei^fia mon propre penchant qui me parlait

en sa faveur, tout se réunit pour précipiter ma résolution; et, à dix-sept ans, sans expérience, sans conseil, sans protecteur, sans prendre un seul jour pour réfléchir, au milieu du trouble, de Teffroi et delà se'dnction , je décidai en un moment du sort de ma vie entière.

Le jour même je partis pour Prague; le lendemain au soir nous étions unis. Je récrivis aussitôt à mon frère, en lui dévelappant les motifs qui m'avaient poussée à cette de'marche : il demeura long-temps à me répondre, et son silence commeiiçait à me livrer au désespoir, lorsque je reçus enfin la lettre suivante :

Albert a Amélie.

« Imprudente, qu'as-tu fait? Tu t'es engagée sans mon aveu; tu as pu croire que, tandis que j'existe, il y aurait une puissance au monde qui pourrait t'arracher à ton frère ? Je ne doute pas qu'en te parlant de la décision du conseil de famille, M. Mansfield n'ait été lui-même dans l'erreur. Il est des tor!s dont je ne

68 AMÉLIE supposerai jamais coupable celui qui est maintenant Tepoux d'Amélie; mais vous vous êtes trompés tous deux : loin que les efforts de madame de Woldemar l'eussent emporté sur mon zèle , le conseil de famille , après m'avoir honoré des témoignages d'estime les plus flatteurs , venait de confirmer mes droits sur ma sœur, lorsque ta lettre m'est parvenue , Tu dois

croiie qu'en apprenant cette nouvelle, ta famille a été furieuse , et qu'un orage terrible va éclater contre toi. Je reste ici pour le conjurer et te défendre; tu connais nos lois (i); madame de 'VYoIdemar les fera foutes valoir, et, par son crédit, ajoutera même, si elle le peut, à leur n'o-ueur. Reste dans ma ferre avec ton époux; c'est une retraite sûre où vous serez fous deux à l'abri du mal qu'on voudra vous faire. » Quand je ne te serai plus utile ici ,

(i) La noblesse de Saxe ne soufTre pas les mésalliances 5 quelquefois elle ne se contente pas de les punir pr.r le mépris et le retranchement du corps ; il est des familles qui ont poursuivi ces sortes de coupables jusqu'à la mort. (Art. Saxe, Ilist. unw. , tom- VII.)

Amélie, j'irai le joindre et lâcher, par mon amitié, de te rendre cette paix, dont je crains bien que tu ne te sois privée pour toujours. »

Malgré la douceur de cette lettre, je démêlai facilement que le mécontentement de mon frère était bien pins grand qu'il ne l'exprimait ; mais j'espérais que les vertus de M. Mansfield le réconcilieraient avec mon mariage; et, sans me permettre un regret sur le passé, ni un soupçon sur la franchise démon époux, je revins avec celui-ci dans la terre d'Albert i et pendant six mois que nous y passâmes tête à tête , son amour paraissait si tendre, et j'étais si occupée de son bonheur, que , malgré la sauvage solitude de ce séjour, les heures s'écoulaient rapidement : je me trouvais heureuse, et me croyais destinée à l'être toujours. *■

Pendant cet intervalle, les lettres d'Albert étaient fréquentes, mais courtes; il me parlait toujours de son amitié, et point de ses démêlés avec mes proches. Quand je le pressais de s'expliquer la- dessus , il me

70 AMELIE

repondait seulement que je devais êfre tranquille. Hëlas ! (andis que , par mon hymen , je venais de blesser la fierlé et de détruire le bonheur de cet excellent frère, dévoué à mes seuls intérêts, il me défendait avec une telle chaleur , qu'il se brouilla sans retour avec madame de ^Volderaar , et que tous nos parens eussent suivi cet exemple , sans le respect et l'amour que commandait son généreux caractère. Madame de Woldemar voulait me traduire devant les tribunaux, pour faire casser mon mariage: Albert, par sa fermelé , me sauva de cet affront, et , à sa prière, Blanche usa de l'ascendant qu'elle a sur son père , pour l'empêcher de se liguer contre moi avec tous nos parens, que madame de Woldemar avait réussi à mettre de son parti.

Cependant, M. Mansfield commença bientôt à s'ennuyer de la profonde retraite où nous vivions ; il avait passé toute sa vie dans le tumulte du monde, et il ne pouvait s'en passer. Vers le milieu de l'hiver , il me proposa de venir quelque temps à

MAKSFIELD. yr

Prague avec lui. Je cédai à ses cî^s'rs, et je m'en repentis bientôt : la noblesse de celte ville , aussi vaine que celle de Saxe, avait vu mon mariage du même œil ; les maisons qui m'avaient accueillie avec le plus d'eujpressement lorsque j'étais venue en Bohème l'année d'avant , me repoussèrent maintenant avec un dédain si insultant 5 que je n'osai plus me montrer , et que je conjurai M. Mansfîeld de me ramener dans la solitude que je n''avais quittée que par complaisance pour lui. Il était loin de trouver à Prague les mêmes désagrémens que moi; car cette noblesse si fière , qui se croyait le droit de m'accabler de mépris parce que j'étais sortie de son rang , ne voyant dans mon époux qu'un poè'ls distingué , le recherchait avec une sorie d'engouement, et lui prodiguait les éloges les plus flatteurs. Hélas ! mon oncle, combien dans ce temps j'ai connu de femmes qui ne daignaient pas me regarder , parce que j'avais fait mon époux de celui dont elles s'efforçaient chaque jour de faire leur amant !

Cependant, malgré tous les charmes dont on l'entourait, M. Mansfield n'hésita point à partir avec moi. Peu de temps après , je donnai le jour à Eugène. Ce nouveau lien causa des transports de joie à mon époux; et pendant quelque temps il aima son enfant à un tel excès, qu''il ne pouvait le quitter ni jour ni nuit ; mais il se fati"ua bientôt de ses soins. Trouble' dans son sommeil et dans ses compositions par les cris de son fils, ennuyé de m'en voir toujours occupée , il me montra le désir d'aller passer quelques jours à Prague ; je ne m'opposai point à ce qu'il le satisfît : son bonheur m'était si cher, que je ne songeai pas même à me plaindre de ce qu'il Fallait chercher loin de moi.

Le retour de M. Mansfield fut trèsprompt ; mais quinze jours après il me quitta encore, et peu à peu ses voj'^ages devinrent si fréquens, que j'étais presque toujours seule : me reposant sur sa foi avec la confiance de la première jeunesse , je souffrais de sa froideur sans y croire, et ridée qu'on pouvait cesser d'aimer m'éiàit

si étrangère , que de toutes celles qui me vinrent dans Tesprit pour expliquer la conduite de nion cpoux , ce fut la dernière qui se présenta; mais si elle fut lente à entrer dans mon cœur, elle y jeta de si profondes racines , qu'elle n'en sortit plus. Il avait fallu Tévidence pour m'y faire croire : une lettre, perdue par négligence, surprise par hasard, m'avait révélé mon malheur. A l'instant où je reçus cette funeste lumière, je dis un éternel adieu au bonheur , trop sûre qu'il est à jamais perdu pour celle qui a appris que c'est ua bien qu'on peut perdre.

Je dévorai ma peine en silence; je ne me permis aucun reproche; je ne cherchai point à reconquérir un cœur dont le retour ne pouvait plus me rendre heureuse; je ne désirai même pas redevenir l'objet d'une préférence qui , toujours mêlée de crainte, ne pouvait plus donner de bonheur : séparée de mon frère , haïe de ma famille , abandonnée de mon époux je dépérissais de jour en jour. Loin de trouver une consolation près du berceau

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de raon fils, sa vue envenimait ma blessure; le souvenir de l'avoir aimé avec M. Mansfteld augmentait le tourment de l'aimer seule ; et ses caresses , ses sourires , qui me rempiissaiënt jadis d'une si douce joie , inainlcnant me déchiraient l'âme. O Mansfield 1 volage Mansfield ! tandis que tes talens te rendaient l'idole de toutes les femmes, qu'enivré de leurs éloges, era- \ porté par le tourbillon des plaisirs, tu oubliais que lu avais Juré de n'aimer que moi, isolée dans ma retraite, je pleurais en secret, en demandant au ciel la fin d'une vie dont ton inconstance m'avait fait un supplice.

Depuis six mois voire neveu ne m'écrivait même pUis , lorsque je reçus une leltre d'une main inconnue, qui m'apprenait que M. Manfield s'était battu aveo | un officier riisse pour une cantatrice dont ils étaient amoureux l'un et l'autre; que mon mari àfait été dangereusement blessé , et qu'il demandait à me voir avant de mourir. Je partis sur-le-champ , je voyageai toute la nuit, et le lendemain au

soir , quand j'arrivai à Prague , il n'existait plus.

En apprenant celle nouvelle, je perdis connaissance : je nourrissais encore; le lait p;ssa dans le sang, et la fièvre se déclara. Aussitôt que rnon f.ère fut iuntruit de cet éve'nemeni , il accourut près de moi : ses soins et ma jeunesse triomphèrent bientôt de mon mal. Aussitôt que je pus supporter la voiture, il m'emmena à Dresde, où je pouvais demeurer sans crainte depuis que la mort de M. Mansfield , sans avoir adouci la haine que me portait madame de Woldemar, avait de'truit l'objet de ses persécutions.

Depuis trois ans , mon oncle , je vis à Dresde dans la plus profonde obscurité', rebutée par mes pai eus , n'ayant pu voir Blanche qu'une seule fois, aimée du seul Albert, et pleurant encore un ëpoux dont les brillantes qualités avaient peut-être plus séduit que touché mon cœur.

Flétrie par la douleur, éclairée par l'expérience , détrompée de l'amour, je ne désire plus que la solitude, la paix et l'a-

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rûilié. Vous m'ouvrez vos bras, mon oncle, je m'y Jette avec transport; sauvezmoi d'un monde qui, loin d'être louché de mes peines , se plaît à répéter que je les ai méritées : j'ai l'aveu d'Albert , je m'éloignerai de lui, et le ciel sait ce qu'il m'en coûte; mais mon absence lui rendra peut-être le bien que je lui ai ravi. La protection qu'il m'accorde est un tort que notre famille ne peut lui pardonner , et je me flatte que quand le baron et la baronne de Geysa ne verront plus auprès d'eux l'infortunée dont le mariage les a si vivement offensés; quand ils commenceront à m'oublier, et qu'indignes d'apprécier le coeur de mon frère, ils croiront qu'il m'a oubliée comme eux, alors ils céderont peut-être aux prières de Blanche; et, en I lui donnant le titre de comtesse de Lune- I bourg, sans doute elle portera un as«ez beau nom pour qu'ils ne croient point devoir se repentir d'avoir préféré le bonheur de leur fille unique au nom plus illustre que l'hymen d'Ernest lui donnerait. Oui, je suis décidée à m'éloigner^ d'Albert , et,

dussé-je ne le revoir jamais, puisque soa intérêt demande ce sacrifice , je ne dois pas hésiter à le faire. Ah! quand je lui donnerais ma vie, je serais encore redevable envers lui. Ne m'a-t-il pas sacrifié son amour? Je m'éloignerai de Blanche, dont la constante amitié ne s'est point démentie pendant mes adversités, et qui, pour devenir l'heureuse épouse d'Albert, aura sans doute le courage de rejeter l'odieuse main d'Ernest, d'Ernest, la cause de toutes mes infortunes , l'objet de mon aversion , qui , par l'effroi d'être à lui , m'a précipitée malgré moi entre les bras d'un autre, et est parvenu ainsi à accomplir l'arrêt qui, dès le berceau, l'avait rendu maître de ma destinée.

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