‹ Amélie MansfieldChapitre 6 sur 25 · LETTRE VI · texte numérisé non relu

LETTRE VI

Amélie a Albert.

PrcsJe, 14 juin ^ minuit.

Mon Albert, en vain j\n yruîu i'obéir et tâcher de c/dmer ma peine : depuis

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deux heures que tu es parti , je n'ai pu que pleurer. O mon frère! mon seul ami! mon unique appui 1 à la veille d'une si longue séparation, puîs-je espérer ni repos, ni sommeil ? Quand jWtends encore rex>pression de Ion amitié, que Je vois la place où tu étais assis , et sur cette table où j'écris, la trace récente de tes larmes; quand je songe que je t'ai quitté; que demain, qu'après-demain , que les jours suivans je ne te verrai point , et que ce sacrifice , c'est moi qui me le suis imposé, mon esprit se trouble, mon cœur se déchire, et j je me demande comment il est possible que j'aie pu vouloir ra'accabler moi-même d'une pareille douleur ? Cher Albert ! ha ! laisse-moi croire , laisse-moi me persuader que mon absence te sera utile, et qu'enfin il m'est aussi permis de faire quelque chose pour ton bonheur. Je sais bien que mon inîérêt seul devrait m'engagera vivre loin de Dresde; mais ce n'est qu'en peu-, sant au tien que je pourrai avoir la force de partir. Depuis deux heures, j'ai été tentée vingt fois de conlremander les che-

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vaux, d'ëcrîre à mon oncle de ne plus m'attendra, et , aux premiers rayons du jour , d'aller me jeter dans tes bras pour ne te quitter de ma vie. J'avais beau me représenter les insultes de ma famille, l'humiliation où je vis, le danger d'élever mon fils dans un pays oii on lui apprendra à mépriser le nom de son père , et peutêtre la mère qui le lui a donné : toutes ces peines s'effaçaient devant celle de ne plus te voir. Si j'ai persisté, si je persiste encore dans ma résolution , c'est pour ne pas être plus long-temps un sujet de discorde entre toi et ma famille, et un obstacle à ton bonheur. En vain ton amitié se refuse à croire, et cherche à me persuader que ma présence ne te nuit pas, ne sais-je pas que plus d'une fois ton cœur, fier et généreux, a repoussé si vivement les traits dont on m'accablait, que c'est là le motif qui t'a interdit la maison de madame de Wolderaar , et que le baron de Geysa eut suivi son exemple , si l'ascendant et la tendresse de Blanche n'eussent empêche' une rupture qui m'eût dévouée à des re-

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mords éternels? Mon frère, je ne l'ai déjà que trop coûté ! N'est-ce pas moi qui, par mon imprudence , t'ai exposé à perdre la femme que ton cœur a choisie ? Pour me punir , je me condamne à ne plus te voir : je sais bien que je ne répare pas ma fauîe par ce sacrifice; mais si tu en connais un plus grand , nomme-Je : je suis prête à le faire... O mon Albert! lorsqu'après m'avoir embrassée ce soir , tu t'es arraché de mes bras , que tu t'es éloigné , que j'ai cessé de t'entendre , que je me suis vue seule au monde, que j'ai senti qu'en renonçant à toi, je perdais l'unique bien qui m'attache à la terre, je t'assure qu'en te donnant ma vie, j'aurais moins fait qu'en le disant adieu.

Déjà le jour commence à paraître ; j'entends du bruit dans la maison, le départ s'apprête, il faut subir sa destinée, il faut partir. O mon frère ! toi , dont les traits et les vertus m'oOVaient sans cesse la vivante image du père le plus chéri, je (e reverrai sans doute dans ces montagnes où je me relire ; tu viendras retrouver ta première

amie , et lui ramener de beaux jours.

Mais quand je m'éloigne de ma terre natale , avant de Tabandonner pour toujours , n'ircii-je pas revoir la tombe de mon père , et lui dire un dernier adieu ? Parce que sa cendre repose à AYoldemar , ne pourraije Tarroser encore une fois de mes larmes? Ma tante, il est vrai, m'a défendu Tentrée de sa maison, et m'en ferait chasser honteusement si elle m'y surprenait, mais la piété filiale m'élève au-dessus de cette crainte, et j'ose croire que mon frère ne blâmera pas mon courage.

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