III. J — SOLDATS
Nom, n'ayant plus de prétexte, vont s éteindre. En sept années, à force de courage et de persévérance, le maréchal Bugeaud a conquis l'Algérie. Lorsqu'il fut nommé gouverneur-général, nos possessions se bornaient à quelques villes, où nos soldats captifs étaient décimés par la fièvre et par la faim. Ce qu'on appelait alors le territoire français n'était qu'un hôpital dans une prison. Le maréchal nous a laissé un royaume plus vaste et plus soumis que les Turcs ne l'avaient jamais possédé. Ce royaume, créé par ses armes, est défendu et sera gardé par ses traditions.
On écrira sans doute un jour cette histoire. Si l'historien est digne du sujet, la postérité n'aura pas assez d'éloges pour l'homme qui a su accomplir en si peu d'années un si grand ouvrage ; et quel que soit le mépris qu'inspire à nos descendants le temps où nous sommes, ils s'étonneront des injures et de l'impopularité que cet homme a subies.
Quelle honte, grand Dieu ! le maréchal est mort frappé en quelque sorte d'ostracisme. Le département qu'il habitait, et dont il était le plus ardent bienfaiteur en même temps que le plus illustre citoyen, lui a préféré, aux dernières élections, des hommes qui n'ont pas même l'honneur d'avoir un nom dans cette foule qui se rue avec une fureur ignorante à l'assaut de l'ordre social.
Rien n'excusait cette monstrueuse aberration. Les qualités privées de M. le maréchal Bugeaud étaient au niveau de son courage et de ses talents. Il avait le cœur aussi droit que l'esprit, l'âme pleine de bonne foi et de générosité. Peu d'hommes ont fait plus d'ingrats, ont moins voulu croire à l'ingratitude ; forcés d'y croire, en ont moins tenu compte. Il faut dire tout de suite, pour l'honneur de la nature humaine, qu'il rencontra aussi dans sa longue carrière des cœurs dignes du sien. On peut voir et recueillir partout les témoignages de la douleur publique. L'affliction et les regrets de ceux qui l'ont particulièrement connu ne se peuvent exprimer.
Sa mort a été chrétienne. Dieu n'a pas oublié que le vaillant soldat avait travaillé à agrandir l'empire de la croix; il n'a pas oublié surtout les œuvres de charité dont il s'était toujours montré prodigue, et il l'a prévenu de toutes les grâces qu'il accorde à ceux qu'il veut récompenser et bénir. Calme comme en un jour de bataille, le vieux guerrier a vu s'avancer d'un œil ferme le dernier ennemi dont il dût triompher. Il a reçu avec la foi et la simplicité d'un enfant les secours do la religion, et c'est après avoir suivi avec toute la liberté de son esprit les prières des mourants qu'il a rendu à Dieu son âme purifiée par le sacrement de pénitence. Spectacle augUvSle,
AMES HLBOÏQUtS. - II. - 5.
dont ceux qui l'ont vu ne parlent pas sans pleurer ; consolation suprême et la seule que puissent goûter les cœurs dévoués que ce malheur public atteint plus particulièrement.
Le maréchal adorait sa famille. La plus grande de ses douleurs a été de n'avoir auprès de lui ni sa femme ni ses enfants. On a pu le deviner, il n'en a point parlé. Aucun de ces noms chéris n'a passé de son cœur jusqu'à ses lèvres. Il craignait de faiblir en les prononçant. Seulement, on le voyait parfois lever les yeux et les mains au ciel, un soupir aussitôt étouffé s'échappait de sa poitrine, et une ombre de tristesse voilait ce mâle visage, sur lequel ni la vie ni la mort n'ont pu faire passer un moment l'expression de l'effroi.