Amis d'automne
[boue, EnJormeuses saisons, il faut que je vous loue D'envelopper ainsi mon cœur et mon cerveau D'un linceul vaporeux et d'un vague tombeau.
Charles Baudelaire.
La tristesse des premières pluies, l'angoisse des jours plus courts et surtout des longues et interminables soirées d'hiver, où le cœur se sent si seul ! toute la détresse de cette saison d'adieux et des départs les étreint et les détraque, les pauvres êtres malades et mal armés contre la vie, que la
fatigue d'exister déprime et que la névrose obsède.
Voici l'époque monotone où les nerfs des aimants et des sensitifs commencent à se tendre douloureux et à vibrer écorchés, mis à vif dans la mélancolie des couchants de turquoise et des ciels de vieux jade, ces horizons délicieusement -nuancés comme d'anciennes étoffes, que les brumes d'octobre disposent au-dessus des silhouettes familières et des coupoles connues des monuments de Paris.
Oh! le gigantesque chandelier de la tour Eiffel, se profilant à jour avec sa précise armature de fer sur les coteaux rouilles de Meudon et de Sèvres, la laque verte trempée de rose de la Seine déjà crépusculaire ou bien, là-bas, tout là-bas, dans un ciel ouaté de nuées couleur de duvet d'eider, avec çà et là des brisures de nacre, les tours de Notre-Dame apparues d'un violet d'améthyste éteinte, d'un violet de pierre rare, d'unedouceurinfinie, tandis que bombent et
AMES D'AUTOMNK
mi roiteut sous un coup de lumière les dômes
satinés du Yal-de-Grâce et du Panthéon!
Et la pénétrante humidité des avenues,
leur frissonnement après l'ondée, le sol défoncé et mou, la chute lente, comme d'un oiseau blessé, des premières feuilles mortes, les feuilles de platane surtout, toutes minces et déjà jaunes, et dans l'air cette odeur fade de fruitier et de moisi!
C'est l'automne.
Et les lourds camions, les fardiers se traînent cahin-caha le long des berges; des brigades de terrassiers bouleversent la chaussée des boulevards, et les voitures de déménagement, lamentables sous leur bâche trempée d'eau et raidie — se suivent à la file à l'entour des gares, comme pour un enterrement.
C'est l'automne.
Dans les faubourgs populeux et mornes, les marchands de marrons ont rallumé leur poêle, tandis que, dans la banlieue, les petits jardinets de villa se pavoisent de fleurs funèbres, or rouillé des chysanthèmes à côté des velours tuyautés des dahlias et du bleu de renoncement des asters et, là-bas, sous ce rayon de soleil, le gris bleuté des ardoises avivé parla pluie, comme il brille mélancoliquement i
Oui, la voilà bien la saison monotone où les nerfs des sensitifs et des malades se
tendent douloureux et vont vibrer à vif dans La détresse îles soirs de bourrasque et de pluie, connue les cordes roidiesd'un pauvre vieux violon.
Chez toutes et chez tous, le spleen se réveille, le spleen ne de l'ennui de vivre, et de la peur d'aimer, et du désir coupable d'aimer, quoi qu'il arrive, et de souffrir encore, et de la rage sourde de savoir tout effort inutile et toute tentative vaine devant l'instinct vainqueur et la fuite irréparable du temps; et avec l'ennui, incrusté comme un crabe en la pauvre cervelle, l'essaim des fantaisies s'essore et bat de l'aile, les honteuses comme les enfantines, les monstrueuses comme les cruelles; en cette louche saison, tous et toutes ont quelque chose de pourri dans le cœur, et voilà pourquoi les cafés et les bouges, les rues suspectes et les équivoques banlieues, comme les tripots et les maisons de filles, s'emplissent et regorgent de clients amateurs et d'indo-
lents rôdeurs en cette morne saison. Pourquoi on en rencontre tant, à la tombée du jour, qui déambulent le long des quais avec des yeux brillants et vides, des
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gestes las et d'ambigus sourires, disant le stupre, le lucre
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et toutes les trahisons. Oh! les rencontres sont mauvaises, les soirs d'octobre, à l'angle de nos ponts! Oh! la main crispée, frémissante, déjà griffe de l'homme que l'ennui pousse au meurtre en exacerbant l'instinct! Oh! les prunelles hagardes, de prière et d'effroi, de la pauvre créature, parfois une honnête femme et même une mondaine, que le spleen implacable entraine à la luxure, à l'aventure, à quelque chose encore de pire dans l'inconnu et l'imprévu, el cela sans que la misérable proie s'en doute, devenue inconsciente, devenue une autre, une étrangère; dont le péché la fera mourir de honte et d'angoisse demain.
Sans compter tous ceux que la cour d'assises et que l'hôpital guettent, ô pauvres a mes d'automne, victimes d'inéluctables et d'iniques destins!
Comme le ciel saigne étrangement ce soir au-dessus de ce viaduc, et comme les feuilles s'égouttent tristement le long de cette
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berge, où pétaradent des tirs et beuglent des guinguettes... Il y aura, je parie, encore des suicides aux faits-divers des journaux de demain.
Le Poinl-du-Jour, 6 octobre 1892.