HISTOIRE DE NAPOLEON
C*était la nuit, nuit sombre, étrange, merveilleuse; Un nuage, abaissant sa ceinture houleuse.
Entourait l'île aux noirs abords; Et sous l'épais rideau d'un horizon sans flammes.
La convulsive mer précipitait ses lames Qui râlaient en battant les bords.
Point d'astre à l'horizon; — l'orage, sous son aile. Couvait, cette nuit-là, quelque œuvre solennelle;
Les cieux n'osaient se découvrir, Lescieux semblaient attendre, et l'île étroite et sombre, Le front ceint de vapeurs, bondissait dans cette ombre,
Comme un volcan prêt à s'ouvrir.
Mais par-dessus ces bruits, rumeur sourde et profonde. Qu'on eût dit arrachée aux entrailles du monde,
L'oreille distinguait un nom; L'Océan l'exhalait dans sa langue sublime, Et les arbres des bords criaient de cime en cime :
Napoléon ! Napoléon î
Oh! c'est qu'indifférente au trépas d'un autre homme, Ijà nature s'émeut quand le mourant se nomme
AMOUR F/r For.
César, Alexandre ou ('roiiiwell :
Crest qu'en des cœurs si forts, la sève du jjénie. Le souFfle créateur ne sort dans l'ai^onie
Qu'avec les tempêtes du ciel.
L'avide conquérant qui rêva plusieurs terres
Se courbait à son tour: la mort aux laques serres,
La mort l'avait pourtant étreint; Elle avait abattu ce front où tant d'années L'univers appuya toutes ses destinées,
Comme sur des bases d'airain.
EU quoi ! c'est lui qui meurt, cet homme des tempêtes Ce |][énie éclatant qui sema ses conquêtes
A travers tout<' nation !
OU î de quels souvenirs il a doté l'histoire, l/histoire qui partout ressuscitant la j^loire.
U('sum(» un siècle dans un nom!
■" Il apparaît : — le monde ébloui le salue; 11 soumet d'un regard la France irrésolue,
La France encore à son réveil; Redoutant les rayons de la Liberté prête A conquérir le globe, il se lève et l'arrête,
Comme Josué le soleil.
Voyez comme il est fort, même quand il commence. Et de quelle hauteur incalculable, immense,
Il domine le monde ancien; Voyez son pas hardi sur la terre qu'il lasse, Ces sceptres qu'il reprend, ces trônes qu'il déplace
Avec son bras herculéen.
Voyez, devant l'Europe effarée, interdite. Ces fantômes de rois qu'il entraîne à sa suite.
Et qu'il gourmande d'un regard.
11 marche, et le sol tremble au bruit de ses batailles Et son épée inscrit sur toutes les nuirai lies
La sentence de Balthazar.
El puis, c'est le désert où son coursier se [)lonjje. Et des combats si grands (|u'ils paraissent un sonj^v
Dans leur éclat mystérieux :
Là, sont les vieux tombeaux que chaque siècle vante, Et là, c'est cncor lui, pyramide vivante,
Qui se mesure en face d'eux.
Mais tout passe : l'étoile a pâlî, le sort chanjje... 0 Dictateur ! pourquoi cette agonie étrange
Qui dénoue un drame si beau?...
S'il fallait qu'un linceul recouvrît le colosse, Ah! que ne prenais-tu pour dormir dans ta fosse
Le suaire de Waterloo?
C'était là, sous les yeux de la France usurpée, Que tu devais t'abattre, et briser ton épée
Dont l'éclair cessait d'être roi :
Ton trône éblouissant, qui touchait le nuage. Ne pouvait tomber mieux qu'à ce dernier orage...
Le gouffre était digne de toi.
C'était là! — quel contraste! ô fortune jalouse! n
Mourir sans avoir vu la France son épouse,
Et sa colonne et ses palais; Mourir le cœur tout plein d'une angoisse profonde, Sur un coin de rocher à l'autre bout du monde...
Mourir sur un chevet anglais!
C'en est fait : — le voilà qui, de sa couche sombre, Jette un œil dédaigneux sur les fastes sans nombre
De son empire triomphant :
Cette âme, dont le vol dépassa toutes gloires, Cette âme qui se lit un monde de victoires.
Ne voit, ne rêve qu'un enfant.
Son enfant! c'était là sa dernière pensée r
Son enfant! c'est à lui que dans l'ombre glacée
1 1 tendait ses bras au hasard :
Point d'enfant! — Oh! des pleurs sillonnaient .sa paupière
AMOl R ET roi. 8Î)
Car il avait partie les entrailles du père Dans sa poitrine de Césai*.
Alors, se redressant sur le bord de la coucIkn
Il écouta : — des mots se pressaient dans sa bouche.
Son sein haletant se gonflait; Et, comme l'ouragan secouait sa demeure. L'homme-siècle comprit que c'était là son heure.
Puisque le monde s'ébranlait.
11 expire! — La i'oule avide, impatiente. Vient saluer encor sa tète rayonnante
D'une immuable majesté :
Puis le tombeau reçoit sous les vents et la pluie Ce tVont prodigieux dont la terré éblouie
Rêva long-temps l'éternité.
Mais on dit que des mers, on dit que des ramées, lia tempête apporta comme un grand bruit (Larmées
Près du cercueil impérial; Et l'île entière crut que toutes ses batailles Accouraient à la fois grossir ses funérailles
De leur cortège filial.
Maintenant tout se tait sur le tertre sauvage,
Tout dort : l'étranger seul cherche à travers la plage
L'empreinte des pas du lion. — G voyageur qui viens dans l'île solitaire Ployer tes deux genoux sur les six pieds de terre
Qui dévorent Napoléon;
O voyageur pensif, si ton àme demande Quel bras a pu courber cette taille si grande,
Quel souffle a pu l'anéantir; Voyageur, souviens-toi qu'ici-bas rien n'est stable, Va que le même vent qui broie un grain de sable
Déracina Babel et Tyr.
EPANCHEMENÏ
EPANCHEMENT.
Oh! dis-moi, le sais-tu, mon seul bien, mon seul rêve Sais-tu que sur le sol où j'allais dépérir. Un rayon de tes yeux a réchauFt'é ia sève De l'arbuste prêt à mourir?...
Sais-tu que ma pauvre âme, errante et solitaire, Devina dans ton âme, à ses parfums de miel, Une rose cachée, une fleur de mystère Epanouie au vent du ciel;
Et que j'ai vu par toi descendre à travers l'ombre L'Amour, chaste lueur qu'aucun mortel ne fuit. Et qui se vient poser sur un visage sombre. Comme l'étoile sur la nuit?