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Amour et vieillesse

Le département des manuscrits de la Bibliothèque Nationale possède depuis i852 deux manuscrits (i) qui reproduisent, pour une large part, des rognures inutilisées des Mémrires d'outre-tombe. L'origine de l'un de ces manuscrits (le n" 12454) nous est attestée par la note suivante qui ligure au folio 61 : « J'ai recueilli moi-même ces fragments de M. de Chateaubriand, pendant que j'étais secrétaire chez lui. et de même quelques manuscrits qui m'étaient restés. Je les cède à M. Bricon, ce jourd'hui 20 janvier 1845. — Ed. L'Agneau. « Ces fragments, reliés sans ordre, ne sont pas, en général, — et sauf une importante exception sur laquelle nous allons revenir, — écrits de la main de Chateaubriand (2). Edouard Bricon, avec l'intention sans doute de les publier, avait fait une copie de ces fragments, dont il dut, j'imagine, égarer quelques-uns, car sa copie, qui forme le manuscrit 1245?, est plus complète et plus riche que le manuscrit 12454. Puis il fit relier en deux recueils les fragments originaux et sa copie et il en fit don à la Bibliothèque Nationale.

Au milieu du manuscrit 12454 on a rassemblé une quinzaine de pages autographes de Chateaubriand où il est facile de reconnaître sa grande écriture tourmentée et hautaine. Ces pages, que Bricon. dans sa copie, peut-être sur l'mdication

(i) Nouvelles Acquisitions. FR., n" 12454 et 12433.

12) Les fragments non autographes ont été publiés en partie par moi dans mon Chateaubriand, Hachette, 1904, p. 82-92, et plus au complet par M. Anatole Feugère, dans la Revue d'histoire littéraire de la France, iQOy.

ri INTRODUCTION

d'un feuillet perdu, a intitulées Aiuuur et Vieillesse, semblent avoir été écrites à des époques assez ditférentes, — quatre ou cinq peut-être, — mais, avec des intonations, des reprises et des modulations ou des variations diverses, elles développent bien le même thème fondamental, la douloureuse contradiction que la nature a établie entre la vieillesse et lamour. L'ensemble forme, — avec des lacunes, des ruptures de mouvement, des interversions peut-être, peut-être aussi des interpolations, — une sorte de confession amoureuse, ardente et passionnée, qui est bien dans la manière de Chateaubriand, et qui ajoute quelques notes nouvelles aux plus célèbres pages du grand poète de la passion romantique.

Ce morceau a été connu, au moins partiellement^ de Sainte- Beuve qui, en 1862, dans un article assez inattendu des Xoiiveaux Lundis (i), en a publié un fragment avec des mines de pudeur effarouchée qui sont, de la part de ce moraliste austère, chose infiniment amusante. « J'y supprime seulement, écrivait-il, çà et là, quelques notes trop ardentes et qui ne sont à leur place que dans le Cantique des Cantiques. <> D'où Sainte-Beuve tenait-il ce texte? Il se contente de dire avec plus de poésie que de précision : « Un hasard heureux me met à même de faire ici un rapprochement assez inattendu. Dans une page déchirée des Mémoires d'outre-tombe que le vent m'apporte par ma fenêtre entr'ouverte... ■> Lui a-t-on signalé les manuscrits delà Bibliothèque Nationale? Ou bien Bricon lui a-t-il cominuniqué lui-même sa copie? Nous ne savons. En tout cas, — les lacunes et les erreurs de lecture étant les mêmes, — il semble bien s'être contenté de la copie de Bricon.

Dans un article de la Revue des Deux Mondes sur Chateaubriand et les Mémoires d'outre-tombe (2), j'ai publié pour la première fois au complet, en m'aidant des deux manuscrits, les pages autographes de Chateaubriand. Comme Sainte-Beuve et comme Bricon, je les supposais échappées des fameux Mémoires, et reprenant même une indication de Bricon, après mètre d'ailleurs demandé si le morceau ne pouvait pas être

(i) Article sur le Poème des champs, par Calemard de Lafaveite, Nouveaux Lundis, t. II, p. 258-260.

(2) i" avril 1899. Recueilli dans notre Chateaubriand, Études littéraires, Hachette, 1904; 2* édition, revue et corrigée, 1912.

INTRODUCTION m

rapporté ail ^.ha\^\Uc IJc Quelques femmes (\), je le rattachais à répisode de rOccitanienne (2), dont il sera parlé abondamment plus loin.

Cette publication excita une vive curiosité. Emile Faguet, Eugène-Melchior de Vogué, labbé Pailhès, Pierre-Maurice Masson se sont successivement appliqués au petit problème littéraire et sentimental qu'elle soulevait, 'iout récemment, .\1. Gabriel Faure a repris la question dans une charmante plaquette, tandis que, de son côté, .\1. Paul Gautier soumettait le morceau à un minutieux examen critique (3). M. Paul Gautier était d'ailleurs le seul, avec Maurice .Masson, à s'être, après moi, reporté aux manuscrits. Le moment est sans doutevenu d'utiliser tous ces travaux et de permettre au grand public, en lui en fournissant tous les moyens, de se faire une opinion directe et personnelle sur les diverses questions auxquelles peut donner lieu la mise au jour de ces superbes et curieuses pages. Les voici donc, sous leur abrupte forme primitive, en même temps que sous la forme, plus lisible, d'un texte critique.

(i) Mémoires, 1'^" édition, lomc XI.

(2) Mémoires, i" éd'w'ion, uime IX. p. i 36- liS- ; édition Biré, t. V, p. 237-

(3) Emile Faguet, Amours d'hommes de lettres. Société française dimprimerie et de librairie, 1907; — Eugène-Melcliior de Vogiié, les Inconnues de C/iateaubrianJ [Gaulois du 2 décembre 1901); — P. Maurice Masson, Revue d'histoire littéraire de la France, janvier-mars ipoS; — Gabriel Fauro, Chatcaub'-iand et l Occitanienne, L. Carteret, 1920; les Amours de Chateaubriand et de M'idame de Vichet. Grès, 1921, et Pèlerinages passionnés, 2' série, Fasquelle, 1922; — Paul Gautier, Une énigme littéraire, Etude critique sur un manuscrit de Chateaubriand. Revue d'histoire littéraire de la France, octobre-décembre 1920.

[(i) Avant d'entrer dans la société, j'errais autour d'elle. Maintenant que j'en suis sorti, j'en suis également à l'écart ; vieux voyageur sans asile, je vois le soir chacun rentrer chez soi, fermer la porte; je vois le jeune amoureux se glisser dans les ténèbres; et moi, assis sur la borne, je compte les étoiles, ne me fie à aucune, et j'attends l'aurore qui n'a rien à me conter de nouveau et dont la jeunesse est une insulte à mes cheveux.

Quand je m'éveille avant l'aurore, je me rappelle ces temps où je me levais pour écrire à la femme que j'avais quittée quelques heures auparavant. A peine y voyais-je assez pour tracer mes lettres à la lueur de l'aube. Je disais à la personne aimée toutes les délices que j'avais goûtées, toutes celles que j'espérais encore; je lui traçais le plan de notre journée, le lieu où je devais la retrouver sur quelque promenade déserte, etc.

Maintenant, quand je vois paraître le crépuscule et que, de la natte de ma couche, je promène mes

(i) Cette page entre crochets ne figure pas sur le manuscrit autographe. Elle nous a été conservée par la copie de BrJcon i^n° 12455).

AMOLK El vii:it. l.ESSt:

rcfj^ards sur les arbres de la forêt à travers ma fenêtre rustique, je me demande pourquoi le jour se lève pour moi, ce que j'ai à faire, quelle joie m'est possible, et je me vois errant seul de nouveau comme la journée précédente, gravissant les rochers sans but, sans plaisir, sans former un projet, sans avoir une seule pensée, ou bien assis dans une bruyère, regardant paître quelques moutons ou s'abattre quelques corbeaux sur une terre labourée. La nuit revient sans m'amener une compagne; je m'endors avec des rêves pesants, ou je veille avec d'importuns souvenirs pour dire encore au jour renaissant : « Soleil, pourquoi te lèves-tu? »]

(i) Il faut remonter haut pour trouver l'origine de mon supplice : il faut retourner à (2) cette aurore de ma jeunesse, où je me créai un fantôme de femme pour l'adorer. Je m'épousai (3) avec cette créature imaginaire, puis vinrent les amours réels, qui n'atteignirent (4) jamais à cette félicité imaginaire dont la pensée était dans mon âme. J'ai su ce que c'était que de vivre pour une seule idée et avec une seule idée, de s'isoler dans un sentiment, de perdre de vue ( ^ ) l'univers et de mettre son existence entière dans un sourire, dans un mot, dans [un] (6) regard.

Mais alors même, une inquiétude insurmontable troublait mes délices. Je me disais : « M'aimera-t-elle demain comme aujourd'hui ? » Un mot qui n'était pas prononcé avec autant d'ardeur que la veille, un regard distrait, un sourire adressé à un autre que moi me faisait a l'instant désespérer de mon bonheur. J'en voyais la fin (7)

(i) En tête, au craj'on : « Le premier feuillet manque. » (2) Deu.x mots barrés et un inachevé. Je lis : la première jeu[nessé\. M. Paul Gautier lit : retourner dès cette aurore, et se demande si les deux mots barrés ne sont pas : des preuves.

(3j Peut-être aussi : Je m'épuisai, conjecturé déjà par Emile Faguet. Pierre-Maurice Masson lisait : je me pensai arec celle créature imaginée. Et Bricon : ./e vis passer celte idéale image...

(4) M. Paul Gautier lit : réels, avec qui \je] n'atteignis. Bricon a lu, ou conjecturé, comme moi, admettant que le avec écrit par Chateaubriand est un lapsus.

(5) Chateaubriand a écrit : de perdre vue de l'univers et de... Lapsus évident.

(6) Un a été omis par Chateaubriand.

(7) Leçon approuvée par M. Gautier. Bricon avait lu : .J'en croyais l'enfer... et P. Maurice Masson : J'invoquais l'enfer...

Ce feuillet et le feuillet suivant (li et 24) ne sont peut-être pas nécessairement la suite de la page précédente non autographe. Ecrits sur un autre papier que les folios 25 à 33, d'une encre plus pâle et d'une écriture moins appuyée, ils doivent être d'une autre époque. M. Gautier, qui rattache ces trois feuillets aux Mémoires d'outre- /o;«èc', croit qu'ils ont été écrits à Chantilly, en novembre iSSj : toutes conjectures ingénieuses, mais sans force probante.

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AMOUR ET VIKII.LESSF.

Cl m'en prenais a moi-mcmc de mon ennui. Je nai jamais eu lenvie de tuer mon rival (i) ou la femme dont je voyais s'éteindre l'amour, mais toujours (2) de me tuer moi-même, et je me croyais coupable, parce que je n'étais plus aimé.

Repoussé dans le désert de ma vie, j'y rentrais {j) avec toute la poésie de mon désespoir. Je cherchais (4) pourquoi Dieu m'avait mis sur la terre, et je ne pouvais le comprendre ( ^' ). Qiiellc petite place j'occupais ici-bas! Qiiand tout mon sang se serait écoulé dans les solitudes où je m'enfonçais, combien aurait-il rougi de brins de bruyère ? Et mon àme, qu'était-ce ? Une petite douleur évanouie en se mêlant dans les vents.' Et pourquoi tous ces mondes autour d'une si chéiive créature? Pourquoi (6) voir tant de choses...

J'errai sur le globe, changeant de place sans changer d'être, cherchant toujours et ne trouvant rien. Je vis passer devant moi

I ) Chateaubriand avait écrit : mon riva! ou iiioi-mêi)ie, puis effacé woi-méme...

•2) La lecture que je propose m'a été suggérée par M. Pierre .Moreau. M. Paul Gautier a lu : de tiu'rinoit rival. La femme dont je voyais s'éteindre l'amour, m'eut exposé de me tuer, leçon qui ne me parait satisfaisante à aucun point de vue.

i3i Cette lecture de Bricon n'est guère lisible sur le manuscrit.

4; Ici, un mot barré illisible. Peut-être avidement...

(5) M. Paul Gautier lit : et je ne pouvais comprendre quelle pe/ite place... Sa lecture, moins conforme au texte du manuscrit, me parait faire contre-sens. Après comprendre. Chateaubriand avait d'abord écrit, puis barré : Quand /"aurais...

(6) Un mot barré illisible.

(i) [de nouvelles enchanteresses; les unes étaient trop belles pour moi et je n'aurais osé leur parler, les autres ne m'aimaient pas. Et pourtant mes jours s'écoulaient, et jetais effrayé de leur vitesse, et je me disais : « Dépeche-toi donc d'être heureux ! Encore un jour, et tu ne pourras plus être aimé ! » Le spectacle du bonheur des générations nouvelles qui s'élevaient autour de moi m'inspirait les transports de la plus noire jalousie : si j'avais pu les anéantir, je l'aurais fait avec le plaisir de la vengeance et du désespoir.]

'Vois-tu, quand je me laisserais aller à une folie, je ne suis (2) pas sûr de t' aimer demain. Je ne crois pas à moi. Je m'ignore. La (;j) passion me dévore, et je suis prêt à me (4) poignarder ou à rire. Je t'adore; mais, dans un moment, j'aimerai (5) plus que toi le bruit du vent dans ces rochers, un nuage qui vole, une feuille qui tombe. Puis je prierai Dieu avec larmes, puis j'invoquerai le néant. Veux-tu me combler de délices? Fais une chose: sois à moi. puis laisse-moi te percer le cœur et boire tout [ton] sang (6). Eh bien! oseras-tu maintenant te hasarder avec moi dans cette thébaïde ?

(1) Le passage entre crochets ne se trouve que dans la copie n» 12455, établie par Bricon. Il doit reproduire un feuillet perdu de Chateaubriand.

{■zj Sainte-Beuve donne comme la copie : serais...

(3) Chateaubriand semble avoir d'abord écrit Je. Les mots : La passion me dévore sont omis par la copie et par Sainte-Beuve.

(4) Poignarder — faire sont successivement barrés.

(5) Un mot inachevé où je crois Vire plus...

(6) Cette lecture, assez vraisemblable, est de ^L Paul Gautier. Ton aurait été omis par Chateaubriand.

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AMOUR ET \Ib:iLLESSE

Si tu me dis que tu m'aimeras comme un père, tu me feras horreur; si tu prétends m'aimer comme une amante, je ne te croirai pas (i). Dans chaque jeune homme, je verrai un rival préféré. Tes respects me feront sentir mes années; tes caresses me livreront à la jalousie la plus insensée. Sais-tu qu'il y a tel sourire de toi qui me montrerait la profondeur de mes mau.x, comme le rayon de soleil qui éclaire un abîme ?

Objet charmant, je t'adore, mais je ne t'accepte pas. Va chercher le jeune homme (2) dont les bras peuvent s'entrelacer aux tiens avec grâce ; mais ne me le ( 5) dis pas.

(i) Dans barré.

(2) Deux mots barrés. Il semble que Chateaubriand ait d'abord écrit : ./;</ peut...

[3) Chateaubriand a en réalité écrit : ue le me i.iis pas...

AMOUR ET VIEJLLESSE

Oh ! non, non, ne viens plus me tenter. Songe que tu dois me survivre, que tu seras encore longtemps jeune, quand je ne serai plus. Hier, lorsque tu étais assise avec moi sur la pierre, que le vent dans la cime des pins nous faisait entendre le bruit de la mer. prêt à succomber d'amour et de mélancolie, je me disais : « Ma main est-elle assez légère pour caresser cette blonde chevelure? ( i ) Que peut-elle aimer en moi? Une chimère que la réalité va détruire. » Et pourtant, quand tu penchas ta tête charmante sur mon épaule, quand des paroles enivrantes (2) sortirent de ta bouche, quand je te vis

(i) Ici une phrase barrée, qu'ont reproduite et Bricon et Sainte- Beuve, et qu'on peut à peu près reconstituer de la manière suivante : Pourquoi flétrir d'un baiser des lèvres qui ont l'air de s'ouvrir [pour moi] pour me rendre la jeunesse et la vie? — Sainte-Beuve a lu : de sourire pour moi...

(2) Chateaubriand a écrit en abrégé : enyvr...

■ (LA^cO^#jr 4a" t. lA» cxJi-^ o^r t.\i^. ^/>,<,

\i\ J<4t*t»^ vAt» Â tct*-r^ iL<i/J»«f vi^ (^ |j/^

prête à m'entourer de tes charmes ( i ) comme d'une guirlande de fleurs, il me fallut tout l'orgueil de mes années pour vaincre la tentation de volupté dont tu U) me vis rougir. Souviens-toi seulement des accents passionnés que je te fis entendre, et quand tu aimeras un jour un beau jeune homme, demandetoi s'il te parle comme je le parlais et si sa puissance {}) d'aimer approcha (4) jamais de la mienne. Ah! qu'importe ( ^' ) ! Tu dormiras dans ses bras, tes lèvres sur les siennes^ ton sein contre son sein, et vous vous réveillerez enivrés de [délices] (6) : que t'importeront les paroles sur la bruyère !

Non, je ne veux pas que tu dises jamais (7) en me voyant après l'heure de la folie : « Quoi ! c'est là l'homme

(i) Bricon et Sainte-Beuve ont lu : waiits...

(2) Chateaubriand semble avoir écrit d'abord :je...

(3) Est-ce bien ce mot-là qu'il faut lire ?

(4) Chateaubriand a écrit : approchât...

(5) Sainte-Beuve donne : Que t'importe...

(6) Délices, qui ne figure pas dans le manuscrit, a été conjecturé par Bricon.

(7) Après est ici barré.

à qui j'ai pu livrer ma jeunesse! » Écoute, prions le Ciel: il fera peut-être un miracle. 11 va me donner jeunesse et beauté. Viens, ma bien-aimée, montons sur ce nuage. Que le vent nous porte dans le ciel. Alors je veux bien être à toi (i). Tu te rappelleras mes baisers, mes ardentes étreintes (2). Je serai charmant dans ton souvenir, et tu seras bien malheureuse, car certainement je ne t'aimerai plus. Oui, c'est ma nature. Et tu voudrais être peut-être abandonnée par un vieux homme! Oh! non, jeune grâce, va à [ta] {)) destinée.

(i) Tu seras bien malheureuse est ici barré.

(2) Ici, tu me l'erras charmant, barré.

(3) Ta a été évidemment oublié par Chateaubriand.

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AMOUR ET VIEILLESSE i3

va chercher un amant digne de toi (i). Je pleure des larmes de fiel de le perdre. Je voudrais dévorer celui qui possédera ce trésor. Mais fuis environnée de mes désirs, de ma jalousie (2), et laisse-moi me débattre avec Ihorrcur de mes années et le chaos de ma nature où le ciel et l'enfer, la haine et l'amour, l'inditlerence et la passion se mêlent dans une confusion effroyable.

(i) Je pleure des larmes a été d'abord écrit, puis efface, puis rétabli par Chateaubriand.

(2) Après itm Jalousie, de i\ été écrit. La moitié de la ligne est en blanc. Visiblement, l'expression lui ayant manqué, Chateaubriand a laissé sa phrase incomplète.

( I ) Si tu te laissais aller aux caprices où tombe quelquefois rimagination d'une jeune femme (2), le jour viendrait où le regard d'un jeune homme (3) t'arracherait à ta (4) fatale erreur ; car même les changements et les dégoûts arrivent entre les amants du même âge. Alors, [de] quel œil (5) me verrais-tu, quand je viendrais à t'apparaître dans (6) ma forme naturelle? Toi, tu irais te purifier dans des jeunes bras d'avoir été pressée dans les miens; mais moi, que deviendrais -je ? Tu me promettrais ta vénération, ton amitié, ton respect; et chacun de ces mots me percerait le cœur. Réduit à cacher ma douleur ridicule (7), à dévorer des larmes qui feraient

(i) Les folios 3i à 33 sont écrits sur le même papier que les folios 25 à 3o; l'écriture est la même, mais, observait déjà avec raison Maurice Masson, << moins appuyée et comme d'une autre plume ». M. Paul Gautier note que l'encre aussi diffère, et conclut que le fragment « parait avoir e'té écrit un autre jour que le fragment précédent, et à un intervalle assez éloigné ».

(2) Enfin^ barré. Un long trait termine la ligne, comme pour marquer l'éventualité d'une reprise et d'un complément.

(3) Un ou deux mots barrés que je n'ai pu déchiffrer. . (4) Un mot barré illisible.

(5) Bricon donne : comment me verrais-tu. La lecture : de quel œil est de M. Paul Gautier et paraît fort vraisemblable. Chateaubriand aurait sauté le mot de...

(6) M. Paul Gautier lit : sous ma forme...

(7) Bricon a lu : >na double défaite, ce qui n'offre pas grand sens. J'adopte la lecture de M. Paul Gautier.

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AMOUR Kl" VIFIl.l.ESSE i5

rire ceux qui les apercevraient dans mes yeux, à (i) renlermer dans mon sein mes plaintes, à mourir de jalousie, je me représenterais tes plaisirs. Je me dirais : « A présent, à cette heure où elle meurt (2) de volupté dans les bras d'un autre, elle lui redit ces mots tendres qu'elle ma dits avec bien plus de vérité et avec cette ardeur de la passion quelle n'a pu jamais sentir avec moi! » Alors, tous les tourments de l'enfer entreraient dans mon âme, et je ne pourrais les apaiser que par des crimes.

Et pourtant, quoi de plus injuste.-^ Si tu m'avais donné quelques moments de bonheur, me les devaistu ? Étais-tu obligée de [j)

(1) Ici, trois mots barrés. Je crois lire : Liisser des pLiiiites...

(2) Ciiateaubriand a écrit : elle me elle meurt... Maurice Masson et M. Paul Gautier ont avec raison conjecturé que elle me est une première rédaction abandonnée de elle meurt. I3ricon avait lu : elle me parlait...

\'i) Chateaubriand a écrit d'abord te. évidemment par erreur.

i6 AMOUR ET VIEILLESSE

(i) me donner toute ta jeunesse? N'était-il pas tout simple que tu cherches (2) les harmonies de ton âge, et ces rapports d'âge et de beauté qui appartiennent à ta nature ? Te devais-je autre chose que la plus vive reconnaissance pour t'être un moment arrêtée auprès du vieux voyageur ? Tout cela est juste et vrai ; mais ne compte pas sur ma vertu ! Si tu étais à moi {j), pour te quitter, il me faudrait ta mort ou la mienne. Je te pardonnerais ton bonheur avec un ange ; avec un homme, jamais !

N'espère pas me tromper. L'amitié a bien plus d'illusions que l'amour, et elles sont bien plus durables (4). L'amitié se fait des idoles, et les voit telles

(1) Ce folio est le verso du folio 32, qui est écrit des deu\ côtés.

(2) Ici, deux ou trois mots en partie barrés. Je crois lire : l'âge en rapport...

p Quatre mots barrés : // te faudrait mourir... (4) Ici, un mot barré, probablement l'amitié...

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AMOLK KT VIF.ILl^ESSE

qu'elle les a créées. Elle vit du cœur et de l'àme; la fidélité lui est naturelle, clic s'accroit (i) avec les années et découvre chaque jour de nouveaux cliarmes dans l'objet de sa préférence.

L'amour (2) enivre {j), mais l'ivresse passe. 11 ne vit pas de poésie (4) et ne se nourrit pas de gloire. Découvrant tous les jours que l'idole quil a créée perd quelque chose à ses yeux, il [en] (^) voit bientôt les défauts, et le temps seul le rend infidèle en dépouillant l'objet qu il aime de ses grâces. Les talents (6) ne rendent pas ce que le temps efface (7) : la gloire ne rajeunit que notre nom.

(i) Chateaubriand avait d'abord écrit, puis eftacé : elle se double...

(2) Trois ou quatre mots barres. Je crois lire : se trompe, ne se...

(3) Chateaubriand semble bien avoir écrit : s'enivre...

4 Poésie est la leçon de M. Paul Gautier, qui parait assez vraisemblable. J'avais lu tout d'abord avec Bricon : pureté; et Maurice Masson : pensée.

(3) En n'est pas dans le manuscrit; mais cette rédaction est si négligée que la conjecture est fort légitime.

,b) J'avais cru lire tout d'abord : passions. J'adopte d'autant plus volontiers la lecture de M. Paul Gautier que ce passage, comme il le fait observer, est la reprise presque littérale de deu.\ vers d'une pièce de Chateaubriand, qui est datée de 1823 ; voir plus loin) :

Le talent ne rend point ce que le temps efface. La gloire, hélas 1 ne rajeunit qu'un nom.

7 Ici plusieurs mots etl'acés, et que je n'arrive pas à déchiUVer.

i8 AMOUR ET VIEILLESSE

(i) Il y a dans une femme une émanation de fleur et d'amour.

(2) Elle n'avait pas l'air d'être mise en mouvement par les sons, mais elle avait l'air de la mélodie ellemême rendue visible et accomplissant ses propres lois.

Non, je ne souffrirai jamais que tu entres dans ma chaumière : c'est bien assez d'y retrouver ton image, d'y veiller comme un insensé en pensant à toi ! Que serait-ce, si tu t'étais assise sur la natte qui me sert de couche, si tu avais respiré l'air que je respire la nuit, si je te trouvais à mon foyer compagne de ma solitude, chantant de cette voix qui me rend fou et qui me fait mal...

Comment croirais-je que cette vie sauvage ( ^ )

(i) Ce folio 34, écrit au recto et au verso, présente tous les caractères des folios 23 et 24 : même papier, même format, mêmes piqûres, même encre, « ancienne et pâle », écriture peut-être un peu dirtérente. Quelques détails aussi sont semblables. Les deux fragments sont vraisemblablement de la même époque. Mais ici, ce ne sont que « de courtes notations amoureuses -, des motifs rapidement esquissés, et que Chateaubriand se proposait sans doute de reprendre.

(2) Dans les, barré.

(3) Bricon a écrit en marge : « J'ai été forcé, en reliant les différents passages de cette page, tout en conservant les pensées de l'auteur, de changer la manière et l'ordre dont il s'est servi. »

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AMOUR Kl VIEILLESSE i.,

(i) pourrait longtemps te sullirc: Deux beaux jeunes gens peuvent s'enchanter des soins qu'ils se rendent ; mais un vieil esclave, qu'en ferais-tu? Du soir au malin [et du matin auj (2) soir supporter la solitude avec moi, les (5) fureurs de ma jalousie prévue, mes longs silences, mes tristesses sans cause et tous les caprices d'une nature malheureuse qui se déplaît et croit déplaire aux autres?

Et le monde, en supporterais-tu les jugements et (4) les railleries? Si jetais riche ()■), il dirait que je t'achète et que tu te vends, ne pouvant admettre que tu puisses m'aimer. Si j'étais pauvre, on se moquerait de ton amour, on en rendrait l'objet ridicule à tes propres yeux, on te rendrait (6) honteuse de ton choix. Et moi, on me ferait un crime d'avoir abusé de ta simplicité, de ta jeunesse, de t'avoir acceptée, ou d'avoir abusé de l'état de désir (7) où tombe... (8)

(i) Verso du folio 34.

(2) Et du matin au n'est pas dans le manuscrit, mais peut être légitimement conjecture'. Bricon a conjecture : Pourais-tu du matin au soir...

(3) Les est écrit par-dessus ma ou mes.

(4) Bricon avait mis entre parenthèses : les jugements et... et les trois lignes Je la fin.

{b'j Riche est écrit dans l'interligne, au-dessus de pauvre, barré.

(6) Rendrait est écrit au-dessus d'un mot barré, peu lisible : peut-être rendrait.

7 Désir, que je n'ai pu déchiffrer, est la lecture de M. Paul (iautier.

(8) Bricon a écrit en marge : « Je n'ai pas fait imprimer ce qui est entre parenthèses à cette page et à la suivante, soit parce que je n'ai pas pu le lire, soit parce que cela ne m'a pas semblé avoir un sens assez clair. »

Durerait-il, s'il était ridicule (i) ? Le temps de te serrer (2) dans mes bras. La jeunesse embellit tout jusqu'au malheur (3). Elle charme alors qu'elle peut (4), avec les boucles d'une (5) chevelure brune, enlever les pleurs à mesure (6) qu'ils passent sur les joues. Mais la vieillesse enlaidit jusqu'au bonheur; dans l'infortune (7), c'est pis encore : quelques rares cheveux: blancs sur la tête chauve d'un homme ne descendent point (8) assez bas pour essuyer les larmes qui tombent de ses yeux.

Tu m'as jugé d'une façon (9) vulgaire; tu as pensé (10), en voyant le trouble où tu me jettes, que je me laisserais aller à te faire subir mes caresses. A quoi as-tu réussi ? A me persuader que je pourrais être aimé? Non, mais à (11) réveiller (12) le génie qui m'a tourmenté dans ma jeunesse, à renouveler mes anciennes souffrances (13).

(i) Lecture de M. Paul Gautier. Chateaubriand avait d'abord écrit : elle si elle...

(2) Serrer est écrit dans l'interligne, au-dessus d'un mot barré, qui est probablement presser. Bricon a mis entre parenthèses durerait-il... vies bras...

(3) Ou rous plaint, mais, barré.

(4) Que vous poure\ enlever [je ne suis pas sûr de ce dernier mot] barré. Qu'on peut, écrit dans l'interligne, également barré.

■ (5) Longue, barré.

(6) Qu'elle, barré.

(7) Quelques, barré.

(8) Pas, barré, remplacé par point.

(9) Manière, barré, remplacé par façon.

(10) Cru, barré remplacé par jt»e;/S(?.

(11) Sentir mes sensuelles, — mes anciennes soujf'rances, — à sentir, successivement barrés.

(12) En vain, barré.

(i3) Une phrase barrée, où je ne puis déchiffrer que ceci : qui ;/■' sont jamais bien...

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I liu/ ikiK^x^ u^ '^}^r)L y\^U}i¥ yjJ*-^^ x^iAflW/

AMOl!R I r VIKir.LESSE

(i) \ieilli sur la terre sans avoir rien perdu de ses rêves, de ses folies, de ses vagues tristesses ; cherchant toujours ce qu il ne peut trouver et joignant à (2) ses anciens maux (3) les desenchantements de l'expérience, la solitude des désirs, l'ennui du cœur et la disgrâce des années, dis. (4) n"aurai-je pas fourni (0 aux démons, dans ma personne (6), ridée d'un supplice qu'ils (7) n'avaient pas encore inventé dans la région des douleurs éternelles?

Fleur charmante que je ne veux point cueillir, je t'adresse ces derniers chants de tristesse; tu ne les entendras qu'après ma mort, quand j'aurai réuni ma vie au faisceau des lyres brisées (8).

(i) Admiré de tous, barré.

(2) Tous, barre.

(3) Ceux de l'expérience, des désenchantemenls, barré.

(4) Daus la régiou des douleurs éternelles, barré.

(5) Un supplice qui et un mot illisible, barrés.

(6) Un supplice, barré.

(7) Plusieurs mots barrés, où je ne puis déchilTrer que : peutctre se...

{8; Ce folio et le précédent sont écrits sur un autre papier, d'un autre format que les précédents. L'écriture est plus appuj'ée, l'encre plus noire. Maurice Masson et M. Paul Gautier en font avec raison un groupe à part, et le dernier estime, non sans vraisemblance, que ces deux pages sont les dernières en date de tout le manuscrit. De plus, elles sont numérotées de la main de Chateaubriand 2 et 4. Les feuillets i et 3 nous manquent donc. — A la page 61 du manuscrit 12454, quelques lignes, non autographes, sur M"'" Tastu, se terminent ainsi : « J'adresse ces derniers chants à des femmes inconnues; elles ne les entendront qu'au delà de ma tombe, quand j'aurai réuni ma vie au faisceau des Ivres brisées. » Cette phrase, écrite en marge, est rayée, avec la mention : « Ces lignes sont déjà ailleurs. » Il est assez vraisemblable que les folios 35 et 36 devaient appartenir aux Mémoires d'outre-tombe (probablement au chapitre iJe quelques femmes, du livre IX de la 4" partie), et, sur ce point particulier, je donne volontiers raison à M. Paul Gautier.

Sur la foi de certaines indications d'Edouard Bricon, j'avais, je le répète, admis tort simplement naj^uère que ces pages brûlantes et douloureuses devaient faire primitivement partie des Mémoires d'oiitre-tombe, et quelles se rattachaient à un épisode particulier du célèbre livre. Je rappelle en quelques mots cette piquante anecdote. En 1829, — Chateaubriand avait alors soixante et un ans. — il était aux eaux de Cauterets, quand une jeune << Occitanienne » qui, depuis deux ans, lui écrivait sans qu'il l'eût jamais vue, se présenta à lui. Il lui rendit sa visite : " L'n soir, dit-il, qu'elle m'accompagnait lorsque je me retirais, elle me voulut suivre; je fus obligé de la reporter chez elle dans mes bras. Jamais je n'ai été si honteux... La brise de la montagne a bientôt emporté ce caprice d'une fîeur ; la spirituelle, déterminée et charmante étrangère de seize ans m'a su gré de m'être rendu justice : elle est mariée. » Mais, tout en se « rendant justice », pensais-je, René n'en avait pas moins écrit les pages de « folie », de regret et de désir inassouvi qu'un secrétaire semble lui avoir dérobées.

Emile Faguet accepta tout d'abord cette double hypothèse, à laquelle il n'a du reste jamais complètement renoncé. .Mais, à la suite d'un brillant article dEugène-Melchior de Vogiié sur le même sujet, il ne tarda point à en envisager une autre, qui d'ailleurs n'était point celle de l'auteur du Roman russe.

Celui-ci, sans s'être, à vrai dire, reporté au manuscrit, se

refusait à identifier l'Occitanienne des Mémoires avec l'héroïne de la confession. Pour lui, l'Occitanienne n'était autre que la marquise de Vichet, une femme de cinquante et un ans qui, de 1827 à 1829, correspondait avec René sans l'avoir jamais vu et qui, dans ses lettres, à plusieurs reprises, exprime le désir de le rencontrer aux eaux des Pyrénées. Et quant à la « fleur charmante » dont parle la confession, il inclinait, sans en être absolument sûr, à l'identifier, à cause de certaines analogies de pensées et de sentiments, avec une « inconnue » à laquelle, en 1823, au plus fort de sa guerre d'Espagne, Chateaubriand avait écrit des lettres extrêmement passionnées, qui nous ont été conservées, au moins en partie.

Le roman de M""" de Vichet nous a été révélé par Teodor de Wyzewa (i). Il est bien joli. Née en 1779, Marie-Élisa d'Hauterive avait épousé à quinze ans le marquis Bruno de Vichet qui, sous l'Empire et la Restauration, fut inspecteur des douanes à Toulouse. De ce mariage, elle avait eu un unique enfant, un fils, officier de chasseurs, qui tenait garnison à l'autre bout de la France. « Victime d'une obscure tragédie de famille », nous dit Vogué, elle vivait presque toujours seule dans un château du Vivarais. Elle était fort jolie, — Vogué va jusqu'à préférer son portrait à ceux de M""" Récamier, — elle avait, avec un peu de candeur, une extrême distinction d'esprit et de cœur. Comme tant d'autres de ses contemporaines, elle avait adoré Chateaubriand à travers ses livres. « Le style de M. de Chateaubriand, disait M""' de Beaumont, me fait éprouver une sorte de frémissement d'amour; il joue du clavecin sur toutes mes fibres. » — « En vous lisant, disait presque pareillement M""" de Vichet, on éprouve une admiration passionnée qui vous détourne de tout, et l'âme s'abreui'e d'une sorte de tendresse vague qui ne trouve rien digne d'elle et ne sait où s'attacher. » En 18 16, des relations avait failli se nouer entre eux, à Paris : par timidité, scrupule, M""" de Vichet les laissa tomber.

En 1827, l'annonce d'une indisposition de Chateaubriand la mit dans un tel émoi, qu'elle se décida à écrire au grand homme : celui-ci répondit avec le charme souverain dont il

(i) Un dernier amour de René : Correspondance de Chateaubriand avec la marquise de V..., avec un portrait de la marquise de V...; Perrin, igoS.

ROMANESQUE ET AMOUREUX i5

était coutumier dans ses lettres, surtout dans ses lettres à des femmes. Kt une correspondance s'engagea entre eux, qui dura près de deux années. La spirituelle et sentimentale marquise, moins, ce semblé, par amour-propre littéraire que par piété, avait gardé des copies de toutes ses lettres et les avait jointes à celles de René : de sorte qu'aucune des nuances de ce dialogue épistolaire ne nous échappe. Manifestement très honnête, mais aussi passionnée quhonnètc, M""' de \'ichet s'etlbrce, sans y bien parvenir, de contenir dans les bornes d'une affection purement << fraternelle » u l'attachement » qu'elle éprouve pour l'auteur d'Atala : elle l'appelle « mon cher maître », et quelquefois « mon maître chéri », " mon frère choisi et donne » ; elle écrit : « Adieu, mon cher maître, mon étoile toujours belle, toujours chérie, laissez-moi vous assurer de mon respect; vous ne savez pas combien ce mot est tendre, quand je vous l'adresse. » Mais il est visible quelle aime d'amour. Elle signe « .Marie »; elle n'insiste pas sur son mari et sur son fils; sans vouloir tromper son « maîire trop aimé », et même en essayant de lui faire entendre la vérité, elle laisse planer sur son âge un doute complaisant; la crainte de provoquer une douloureuse désillusion entre évidemment pour beaucoup dans le peu d'empressement qu'elle met à se rendre à Paris, pour y voir Chateaubriand, qui, lui, souhaite passionnément de la rencontrer. « Dans ma jeunesse, lui écrit-il dès sa seconde lettre, je m'étais fait une image de femme que je n'ai rencontrée nulle part. Ce fantôme charmant, qui me suivait partout, qui était toujours invisible à mes côtés et que j'aimais à l'idolâtrie, si vous tyi' apparaissiez, je le reconnaitrais... » Nous connaissons le thème : dans chaque femme nouvelle, René crovait retrouver sa « .sylphide ».

Knlin, ils se virent à Paris trois ou quatre fois, aux mois de mai et juin 1829. Que se passa-t-il exactement dans ces entrevues? René s'y est-il montré, comme l'a dit Emile Faguet, « un peu }p\\is jeune qu'il ne fallait, un peu moins platonicien qu'évidemment la marquise ne désirait qu'il fût », et fallut-il le rappeler au.x convenances? Il est possible, et la lettre de M""de Vichet qui suivit la première visite peut certainement être interprétée dans ce sens : « Mon frère..., vous êtes plus jeune que je ne croyais; vous paraissez plus jeune que vous n'êtes, et mes lettres sont inconvenantes. Mon orgueil en

souffre, vous me consolerez aisément en me traitant comme une femme qui j'oii ce qu'elle est et sent ce qu'elle vaut. » Quanta René, il est possible aussi, quoique non prouvé, que les scrupules, — et l'âge, — de « Marie » l'aient vite rebuté. On admet généralement que le roman sarrêta là, et qu'après cette déception réciproque, M""" de Vichet retourna s'enfermer dans son Vivarais, où elle mourut, en 1848, presque en même temps que Chateaubriand.

Mais il n'est pas sûr que Tidylle ait pris fin au mois de juin 1829. M. Gabriel Faure nous rapporte un témoignage de la détentrice actuelle des papiers de M"' de Vichet, d'où il ressort que la correspondance avec Chateaubriand a été « en partie » détruite; et d'autre part, on a l'adresse d'une lettre de René à la marquise, datée du 24 mars i83i. Peut-être un jour nous en apprendra-t-on davantage, et saurons-nous si, comme le supposait Vogué, « Marie » est allée rejoindre « son maître chéri » aux eaux de Cauterets, et peut être confondue avec « rOccitanienne ». Dans l'état actuel de notre information, l'hypothèse, je l'avoue, m'a longtemps paru toute gratuite. M"" de Vichet était « Occitanienne », c'est-à-dire méridionale, et en 1829, elle écrivait depuis près de deux ans à Chateaubriand, sans l'avoir jamais vu. Mais à cela, pensais-je, se bornent les analogies. « Marie » n'a pas « seize ans )^, mais cinquante, et, si généreux qu'il fût, on peut douter que Chateaubriand, pour la faire figurer dans ses Mémoires^ ait poussé la galanterie jusqu'à la rajeunir de plus de trente ans (i). J'aimerais mieux croire, avec Faguet, que l'héroïne de.?, Mémoires, — si elle n'est pas inventée de toutes pièces, — est une simple « grisette ». Vogué lui-même, pour justifier son hypothèse, est obligé d'invoquer « les transpositions Imaginatives » de Chateaubriand. Dans cet ordre d'idées, avec un poète comme René, tout est possible ; et peut-être, — nous y reviendrons, — le seul tort de Vogué est-il de n'avoir pas été assez hardi dans ses conjectures.

Aussi bien, et comme pour confirmer ces simples présomptions, voici un texte qui tranche, ce me semble, définitivement la question. Nous avions tous oublié de nous reporter au livre

(i) Un « chateaubriandiste » de Bagnères de Bigorre, le D' P. Gandy, m'écrit qu' « il n'y a pas trace de son passage à Cauterets », ce qui d'ailleurs a ne prouve rien », les archives de Cauterets étant inexistantes.

du comte de Marccllus sur Chateaubriand et son temps, lequel ncst, à proprement parler, qu'un commentaire perpétuel des Mémoires d'outre-tombe. Un « chateaubriandiste o de vocation, M. Marcel Duchemin, me signale cet oubli. I-^t en elfet, à propos de l'épisode de u l'Occitanienne », nous lisons ceci :

Quelle étrange aventure! La capricieuse Occiianicnne de seize ans avait mérité sans doute la discrétion du sexagénaire. Mais, peut-être aussi, (tant nos nymphes méridionales sont vaniteuses et coquettes!) espérait-elle que son nom serait immortalisé par l'illustre obiet de son choix. Elle devait être ainsi trompée dans tous ses Vieux de jeune fille. Faut-il dire que, malgré les réticences de l'auteur, il me semble que je pourrais nommer l'héroïne de l'aventure (i)?

Donc, la jeune Occitanienne de seize ans n'est pas un mythe; elle a réellement existé; et elle ne saurait être identifiée ni avec M"" de \'ichet, ni avec aucune de celles dont, à propos d'elle, on a prononcé le nom. Et Chateaubriand, — ce n'est pas la seule t'ois, — semble bien avoir raconté la vérité toute pure.

Que faut-il maintenant penser de l'autre hypothèse de \'ogiié, la confession délirante de la Bibliothèque nationale inspirée par la destinataire des lettres plus délirantes encore de 1823:-

Cet épisode de la vie amoureuse de Chateaubriand ne nous est pas connu dans le dernier détail. Quelques commérages mondains, une dizaine de lettres d'amour de René (2), si ardentes que j'hésiterais à en reproduire ici tous les termes, c'est à quoi nous en sommes réduits actuellement sur cette

(1) Comte de M&rctWus, Chateaubriand et son /ew/>i, Michel Lcvy, iSSq, p. 373-3-4. — Je dois dire que ce témoignage n'a pas paru à M. Gabriel Faure aussi péremptoire qu'à moi, et qu'il persiste à voir un peu de symbole dans l'anecdote et le personnage de l'Occitanienne [Un probtème sentimentalet titléraire. Supplément littéraire du « Gaulois », 26 novembre 1921).

(2) XXX il'abhé Pailhcs;, Chateaubriand : Faibksses et confession de Chateaubriand Annales romantiques, aoùt-septf mbre iqo4; juilletoctobre 1907); — Souvenirs du baron de Frénillr, publiés par .-Vrihur rjiuquet, I vol. Pion, p. 493. — Cf. Sainte-Beuve, Lundis, t. XIV, p. 377; A. Beaunier, Chateaubriand, Pion, i. il.

aventure. Que les amateurs de ces sortes d'histoires se consolent : il se trouvera bien quelqu'un pour leur en révéler, un jour, sans réticences, tous les « dessous ».

A en juger par le ton de ses lettres à M™' de C. . . (c'est Sainte- Beuve qui, le premier, a livré à la publicité le nom, ou plutôt l'initiale de cette « fort jolie et spirituelle dame »), Chateaubriand semble avoir été très pris et violemment secoué par cette passion soudaine : le « démon de midi », — d'un midi un peu déclinant, car il a cinquante-cinq ans, — aurait fait des siennes. Vogué, dans une fort belle page, nous représente « le puissant homme d'Etat », sous la lampe allumée dans son cabinet du boulevard des Capucines, « repoussant d'un geste impatient les dépêches, les lettres des rois et des ambassadeurs », et écrivant à la femme aimée des lettres enflammées, « naïves et folles comme les épîtres amoureuses d'un collégien ». Je ne suis pas très sûr que les choses se soient passées d'aussi romantique façon. J'ai sous les yeux les épreuves du 5' volume de la Correspondance de Chateaubriand, que publie M. Louis Thomas : je constate que la plus vive et la plus « folle » des lettres de Chateaubriand à M""' de C... — et dans laquelle d'ailleurs il ajourne un rendez-vous, pour une « raison de service », — s'y trouve encadrée, sous la même date du 5 octobre 1823, de deux autres lettres : une lettre charmante, mais parfaitement sage et correcte à... M""' Récamier, et une autre « confidentielle », longue, pleine, parfaitement lucide et nullement impatiente au prince de Polignac. notre ambassadeur à Londres. René avait du temps pour tout; et ses heures de folie n'empiétaient pas sur ses heures de sagesse. Ses folies mêmes étaient peut-être plus verbales que réelles.

Lebrun, dans la fureur d'un paisible délire,

disait Butfon de celui qu'au xv!!!*" siècle on considérait comme notre grand lyrique. Le mot doit s'appliquer à Chateaubriand. J'incline en tout cas à croire que la bagatelle ne l'a jamais sérieusement détourné des affaires sérieuses.

Et assurément il avait le tort, — impardonnable pour un homme qui se disait, et qui peut-être se croyait chrétien, — de ne pas paraître se douter qu'cc on ne badine pas avec l'amour », que les malheureuses femmes qui s'attachaientà lui étaient des êtres de chair et de sang, et qu'elles engageaient non seulement

leur honneur, mais leur bonheur, parfois leur vie même, dans les aventures de leur sensibilité. Toutes celles qui se sont laissé prendre à la gr^ice de son sourire ou à lenchantement de son verbe ont soutt'ert profondément par lui. M""" de C... n"a pas dû faire exception à cette règle. Et quant à .M""" Récamier, l'intrigue avec M"" de C..., qu'elle n'ignorait point, lui fut si douloureuse, qu'elle partit pour l'Italie pour faire diversion à sa peine : quand elle revint, elle avait les cheveu.x tout blancs. La justice immanente lui faisait ainsi payer les larmes que sa beauté avait coûtées à M'"" de Duras, — et à M'"'" de Chateaubriand.

Et M"'° de C... elle-même ne devait pas rester longtemps sans rivale. « Soyez sûre, lui écrivait Chateaubriand le 16 mars 1823, que tout ce qu'on a pu vous dire de cette M"'" H... est faux ; et vous pouvez être aussi sûre que je ne la reverrai de ma vie. » Rapprochons ces lignes d'un passage du Journal du maréchal de Castellane qui, très bien renseigné évidemment, nous apprend que «sous son ministère, Chateaubriand écrivait tous les matins à M""'Hamelin sur les affaires politiques ». Uniquement sur « les affaires politiques »? Nous n'avons pas les lettres de René à M""" Hamelin en 1823-1824; mais nous en avons une. datée du 1 1 décembre 1844, et qui est suffisamment explicite : « Aimez-moi toujours, lui disait-il, — il a soixanteseize ans, — comme quand vous veniez me chercher aux Affaires Etrangères. » Et concluons que le ministre de Sa Majesté le Roi Très Chrétien multipliait les « divertissements » (i).

Concluons aussi qu'en i823, malgré ses cinquante-cinq ans. Chateaubriand n'avait point désarmé et qu'il était assez loin de se considérer comme un vieillard. Comme d'autre part M™' de C... n'était ni une jeune fille, ni même une toute jeune femme, il suit de là, semble-t-il, que la confession délirante, si elle est l'écho fidèle de l'exacte réalité, ne saurait se rapporter à l'aventure de 1823. Tel était l'avis de Faguet; et il paraît bien difficile de ne pas lui donner raison.

Regardons-y d'un peu plus près cependant. Il y a, dans les œuvres complètes de Chateaubriand, une pièce de vers intitulée

(i) Voyez le livre de M. André Gayot, Une ancienne miiscadine : For tunee Hamelin, Paris, Emile-Paul. iQii, in-8.

3o CHATEAUBRIAND

A Lydie, « imitation d'Alcée, poète grec », et datée de Londres. 1797. Or, cette pièce figure, datée, de la main même dc' la destinataire, du 22 septembre i823, parmi les 4ettres à M"" de C... Chateaubriand, en l'antidatant pour l'édition de 1828, a supprimé deux ou trois strophes un peu vives et corrigé ou atténué un certain nombre devers. La pièce originale est intitulée A Délie. On y lit :

Au matin de tes ans, et du monde chérie, Tout est pour toi, joie, espérance, amour:

Et moi, vieux voyageur, sur ta route fleurie Je marche seul et vois finir le jour.

Irais-je me flattant dans mes tendres folies, Quand tout me fuit, que tu me resteras?

Vénus échappe aux mains par le t<;mps affaiblies, Pour lenchainer, il faut de jeunes bras.

Tout à la fois honteux et fier de ton caprice., Sans croire à toi, je m'en laisse enivrer;

Oui, je brûle pour toi, mais je me rends justice; Je sens l'amour et ne puis l'inspirer.

Je n'ai point le talent de Virgile et du Tasse;

Mais quand le ciel m'eût fait cet heureux don. Le talent ne rend point ce que le temps efface;

La gloire, hélas ! ne rajemiit qu'un Jiom.

Ce n'est pas seulement le même thème que dans la confession; ce sont parfois les mêmes mots, et presque les mêmes phrases :

■ Te devrais-je autre chose que la plus vive reconnaissance pour t'être un moment arrêtée auprès du vieux voyageur ?... Si tu te laissais aller aux caprices où tombe quelquefois l'imagination d'une jeune femme... tu irais te purifier dans t^es/e^wM bras d'avoir été pressée dans les miens... Les passions ne rendent point ce que le temps efface: la gloire ne rajeunit que notre nom.

Ces ressemblances verbales, que Maurice Masson a le premiersignalées et très finement commentées, et qui ne sauraient être fortuites, peuvent suggérer une double hypothèse. Ou bien ce sont des formules littéraires qui s'imposaient à la mémoire de Ki^aé. et qu'il retrouvait tout naturellement sous sa plume

ROMANESQUE ET AMOUREUX 3i

toutes les fois qu'il avait a exprimer le mcme sentiment (i) : il serait donc un peu arbitraire de s'en autoriser pour dater la confession en prose. Ou bien, on peut admettre, — avec Vogiié et Maurice Masson, — qu'une panie tout au moins de la confession en prose est contemporaine de la pièce A Délie, et qu'elles ont été toutes deux inspirées par la même femme. Une chose en tout cas est sûre, et très caractéristique des habitudes de rêverie et d'art de Chateaubriand. En 182^. tout jeune qu'il fût encore de cœur et d'allures, en dépit de ses cinquante-cinq ans, dès qu'il lui arrive de transformer en « littérature * une aventure personnelle, et, si je puis dire, de « styliser » sa vie sentimentale, c'est l'idée, douloureuse et voluptueuse tout ensemble, de l'amour fuyant la vieillesse, qui se présente spontanément à sa pensée et à sa plume. Son imagination anticipe sur la réalité de l'avenir. Dès maintenant, ce trait curieux de sa nature est a noter avec soin.

Consulté sur les questions d'identification que soulevait la publication de tous ces textes, l'abbé Pailhès, qui connaissait si bien son Chateaubriand, et qui avait révélé les lettres a M"* de C..., avait été amené à donner son avis dans une série de lettres et de notes qu'Emile Faguet a résumées de la manière suivante : « M. Pailhès. écrivait-il, ne croit pas que l'Occitanienne des Mémoires authentiques et la personne à qui se rapporte la confession délirante soient la même personne; mais il ne croit pas non plus que l'Occitanienne soit .M"^ de Vichet:

(i « La pensée de gàier une vie qui est à toi, à toi à qui je dois de la gloire pour me faire aimer, peut seule m'empêcber de jeter tout là et de t'emmener au bout de la terre ». lit-on dans une lettre à M"* de C... 5 octobre 1823 .On reconnaît une expression qui figurait dans un passage primitif des Mémoires J'outre-tombe relatif à M"* de Mouchy, et qui nous a été conservé par Sainte-Beuve : - Mais ai-je tout dit dans Yltinéraire sur ce voyage commencé au port de Desdémone et d'Othello? Allais-je au tombeau du Christ dans les dispositions du repentir? Une seule pensée m'absorbait, je comptais avec impatience les moments. Du bord de mon navre, les regards attachés sur l'étoile du soir, je lui demandais des vents pour cingler plus vite, de la gloire pour me faire aimer... * L'authenticité de cette page, — quia été écrite en i833, — a été jadis contestée, pour des raisons assez puériles, et des flots d'encre ont inutilement coulé pour embrouiller cette toute petite question.

et il croit que c'est M""^ de Vatry née Hainguerlot; et d'autre part, il croit que la confession délirante doit, se rapporter à l'année i834 et n'est du reste qu'un exercice littéraire. »

Pour identifier l'Occitanienne avec M"^ de Vatry, l'abbé Pailhès se fondait sur une lettre écrite le 6 aotàt 1841, par Chateaubriand, à M"'" Récamier, et que voici : « A propos, ne connaissez-vous pas une M"* de Vatry, M"" Hainguerlot ? Elle prétend que je l'ai fait danser sur mes genoux lorsqu'elle était petite fille. Mes genoux sont bien glorieux. Je crois l'avoir rencontrée autrefois aux eaux de Cauterets, lorsau'elle était une vraie lionne, alors que je donnai stupidement ma démission pour plaire à des hommes qui sont devenus mes ennemis. » Vogué, — qui ne connaissait pas, rappelons-le, le texte, à mon gré, décisif, de Marcellus, — n'avait pas de peine à observer que M™" de Vatry, ayant en 182g vingt-six ans, et non seize, étant d'ailleurs, à ce moment-là, mariée depuis neuf ou dix ans, enfin n'étant pas Occitanienne. ne peut pas être « l'étrangère » des Mémoires, ^'ogué a raison, sous la réserve pourtant que la page des Mémoires ne nous offre pas une de ces « transpositions Imaginatives » auxquelles Vogué lui-même est forcé d'avoir recours pour identifier l'Occitanienne avec M"" de Vichet. Car, n'est-ce pas? nous ne jurerons pas qu'en 182g, René n'ait pas noué, à Cauterets, une intrigue ou un commencement d'intrigue avec la piattante baronne de Vatry.

Pour dater de 1884 la confession délirante, et pour n'y voir qu'un simple « exercice littéraire », l'abbé Pailhès s'appuyait sur des raisons peut-être moins fragiles. D'abord, il remarquait assez justement que certains détails du paysage qu'évoque Chateaubriand dans ces pages ne s'appliquent guère à Cauterets, et se rapporteraient bien plutôt à Fontainebleau. Or, en novembre 1884, Chateaubriand est précisément à Fontainebleau, et il écrit de là à M""" Récamier, le 5 : « C'est dans le délicieux désert de Henri IV. J'ai peur qu'au lieu de faire du vieux [les Mémoires d'outre-tombe] je ne me mette en frais d'élégie. Je suis déjà assiégé de douze ou quinze muses. » Et le 6 :

La pluie n'a pas cessé de toute la journée. Le château, ou les châteaux, c'est l'Italie dans un désert. J'étais si en train et si triste que j'aurais pu faire une seconde partie à René, au vieux René ! Il m'a fallu me battre avec la muse pour écarter cette mauvaise pense'e;

ROMANESQUK ET AMOUREUX 33

encore ne m'en suis-/e tiré ^n'ai'ec cinq un six pof^es de folie, comme on se fait saigner quaiui le sang porte au cœur ou à la tète. Les Mémoires, je n'ai pu les aborder ; Jacques [de George Sand], je n'ai pu le lire. J'asais bien assez de mes rêves. A vous seule, il appartient Je chasser toutes les fées de la forêt qui se sont jetées sur moi pour m étrangler. Je devrais mourir de honte d'être comme cela. Je mets ma honte et ma tendresse à vos pieds.

Et i'ahbc Pailhès pensait que ces « cinq ou six pages de folie », ce sont précisément celles qui nous ont été conservées par le manuscrit de la Bibliothèque nationale.

La conjecture était si engageante qul-lmile Faguet en a été très ébranlé dans ses convictions premières. Tout en formulant certaines objections de détail, tout en déclarant que la confession délirante peut encore fort bien se rapporter à l'Occitanienne des Mémoires, il admettait qu'elle peut fort bien aussi avoir été écrite à Fontainebleau, en novembre 1834. Mais il se refusait à n'y voir, avec labbé Pailhès, qu' « un simple exercice de style ». « Tout cela, disait-il, est écrit avec du sang qui coule du cœur. Tout cela, c'est cris furieux de passion enragée. » Et affirmant avec force que la « confession délirante se rapporte à un objet très précis », il ajoutait : " Chateaubriand est à Fontainebleau ; il rend compte jour par jour à M""" Récamier de ce qu'il fait. Il y a quelques entrevues avec une lillette. 11 en est très troublé et redevient René pour huit jours. Il écrit cinq ou six pages d'élégie sur cela. Va il raconte tout cela à M"" Récamier, bien entendu, moins la fillette ». Je ne suis pas sijr que ces « rapides amours platoniques et du reste très tragiques », aient été aussi platoniques et aussi tragiques que parait le croire Faguet. Mais ceci mis à part, j'interprète exactement comme lui les deux lettres à M"" Récamier.

Et tandis que ces divers écrivains discutaient et entrechoquaient leurs hypothèses respectives, se reportant, lui tout seul, au manuscrit de la Bibliothèque nationale, .'Vlaurice Masson, dans un pénétrant et solide arycle que Ion ferait bien de recueillir en volume (i), s'efforçait de serrer la question de

II) Il le sera prochainement, dans un recueil posthume d'articles qui paraîtra à la librairie Perrin.

plus près que nous ne l'avions tous tait avant lui. Étudiant à la loupe l'écriture, l'encre, la couleur, le grain, le format, l'état de conservation de ces différentes feuilles manuscrites, il en arrivait à conclure, — Vogué avait eu un peu l'intuition de cela, — que la confession « n'a pas été écrite en une seule fois », et il en répartissait les fragments en trois ou quatre groupes différents, qu'il proposait de rapporter à des dates diff'érentes. L'un de ces groupes ramasse et concentre toutes les ressemblances verbales que nous avons notées plus haut avec la pièce A Délie : il le datait avec infiniment de vraisemblance de 1823. Et quant aux autres, il s'abstenait de les dater. Mais ce morcellement même le mettait sur la voie d'une observation très générale dont nous allons voir l'intérêt.

« Ainsi, écrivait-il, les pages autographes de la Bibliothèque nationale appartiennent très vraisemblablement à des moments et peut-être à des romans divers. » Et rappelant combien ces romans de Chateaubriand avaient été nombreux « entre cinquante et soixante ans », — et peut-être même au delà, — combien de femmes « ont dû passer dans cette vie finissante, qui ne se lassait pas de désirer l'amour et d'en souffrir », il multipliait les rapprochements, et il constatait que tous les passages, — y compris la confession délirante, — où nous percevons l'écho, direct ou affaibli, de ces amours d'automne, expriment la même pensée de folle ardeur désolée et rendent, pour ainsi dire, le même son. Voici, par exemple, prise entre beaucoup d'autres, une page des Mémoires, écrite en i832 :

Que de vie cependant je sens au fond de mon âme ! Jamais, quand le sang le plus ardent coulait de mon cœur dans mes veines, je n'ai parlé le langage des passions avec autant d'énergie que je pourrais le faire en ce moment... Me viens-tu retrouver, charmant fantôme de ma jeunesse? As-tu pitié de moi ? Tu le vois, je ne suis changé que de visage : toujours chimérique, dévoré d'un feu sans cause et sans aliment. Je sors du monde et j'y entrais quand je te créai dans un moment d'extase et de délire... Viens t'asseoir sur mes genoux; n'aie pas peur de mes cheveux, caresse-les de tes doigts de fée ou d'ombre; qu'ils rembrunissent sous tes baisers. Cette tête, que ces ciieveux qui tombent n'assagissent point, est tout aussi folle qu'elle l'était, lorsque je te donnai l'être, fille aînée de mes illusions, doux fruit des mystérieuses amours avec ma première solitude! Viens, lions monterons encore ensemble sur les 7111a ge s ; nous irons avec la foudre sillonner, illuminer, embraser les précipices où je passerai

demain. Viens, emporte-moi, comme autrefois, mais uc me remporte plus [\).

N'est-ce pas l'inspiration, le mouvement, et, parfois, la forme verbale de la fameuse confession ?

De tous ces romans vécus de la vieillesse de Chateaubriand, celui que nous connaissons le mieux nous a été raconté par la principale intéressée dans un livre qui serait illisible, si! ne contenait quelques anecdotes sur certains hommes de lettres du xix' siècle. Ce livre, moitié roman, moitié mémoires, intitulé les Enchantements de Prudence, signé du pseudonyme de M"" P. de Saman. orné d'une préface enthousiaste de George Sand, a pour auteur Hortense AUart qui, après diverses aventures, épousa M. de Méritens(2). Elle était fort jolie, paraît-il, avait de la grâce, du piquant, de la vivacité ; elle n'avait aucune espèce de préjuge : elle aimait la littérature et les littérateurs, et, femme de lettres jusqu'au bout des ongles, en aimant les littérateurs, elle obtenait des conseils, — et des articles. En 1829. elle avait vingt-huit ans, et Chateaubriand, ambassadeur à Rome, en avait soixante et un. Elle vint un jour à l'ambassade, avec une lettre d'introduction de M"" Hamelin. Chateaubriand, qui faisait la cour à une certaine comtesse dcl Drago, tout en écrivant de belles lettres à M""" de Vichet et à M"" Récamier, Chateaubriand eut vite fait d'oublier et de faire oublier son âge. Quand il retourna peu après en congé à Paris, Hortense ne tarda pas à le suivre ; elle s'installa rue d'Enfer, à la porte de l'Infirmerie Marie-Thérèse. Ils se vovaient souvent, tantôt chez Hortense, tantôt en de salantes

(i) Cf. dans la confession : « Viens, ma bicn-aimée, montons sur ce nuage. Que le vent nous porte dans le ciel... >> — Les belles pages sur Cynthic, plus enveloppées et plus poétiques, doivent avoir une origine analogue. Rappelons-nous ce que disait si joliment Sainte-Beuve de la ■ Svlphide •> : « Qu'était cette Sylphide? C'était un composé de toutes les femmes qu'il avait entrevues ou rêvées... c'était l'idéal et l'allégorie de ses songes; c'est quelquefois sans doute, le dirai-je? un fantôme responsable, un nuage officieux, comme il s'en forme, dans les tendres moments, aux pieds des déesses. »

(2) Les Enchantements de Prudence, par M°" P. de Saman, ?" édition avec préface de George Sand, Paris, Michel Lévy, 1873, in-i6. — Voyez aussi Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. II, p. 158-163; — Léon Séché, Hortense Atlart de Méritens, Mercure de France, 1908, in-8; — André Beaunier, Trois amies de Chateaubriand. Fasquclle, 1910, in-i6; — et Comte d'Haussonville, Ma jeunesse, 1814-1830, Calmann Lévy, i885, in-8.

promenades, agrémentées de fins dîners en cabinet particulier. On demandait du Champagne, et Hortense chantait des chansons de Béranger, que René admirait fort :

Apparaissez, plaisirs de mon bel âge.

Que d'un coup d'aile a fustigés le temps!

Du moins, c'est Hortense qui nous raconte tout cela. Et nous voulons bien l'en croire sur parole, encore que, quand une femme, et une femme de lettres, raconte certaines choses... Un court séjour à Cauterets, — agrémenté de l'épisode de rOccitanienne, — la démission de Chateaubriand ne rompirent point cette idylle. René était aimable et tendre, souvent ardent, parfois rêveur et mélancolique; et Hortense s'accommodait fort bien de cet illustre amoureux, jusqu'au jour où elle s'éprit d"un jeune Anglais du nom de Henry Buhver Lytton, en attendant Sainte-Beuve. Chateaubriand ne lui tint pas trop rigueur : il la revit souvent et lui écrivit jusqu'à la veille de sa mort de fort aimables lettres, dont Sainte-Beuve eut communication et dont il a publié quelques fragments. Elles forment, quoique tronquées, le plus joli ornement des Enchantements de Prudence.

On lit dans Tune d'elles, datée de mai i83i : « Ma vie n'est qu'un accident; je sens que je ne devais pas naître; acceptez de cet accident la passion, la rapidité et le malheur. Surtout, répondez-moi. Écrivez-moi de ces lettres qui réchauffent, comme vous m'en avez tant écrit, aux premiers temps de notre amour. Que je me sente encore aimé, j'en ai si grand besoin! Je pous donnerai plus dans un jour qu'un autre dans de longues années... »0n retrouve ce « motif » dans la confession: « Souviens-toi seulement des accents passionnés que je te fis entendre, et quand tu aimeras un jour un beau jeune homme, demande-toi s'il te parle comme je te parlais, et si sa puissance d'aimer approcha jamais de la mienne. » Et l'on peut se demander, avec plus de vraisemblance que pour M'"' de "Vichet, et avec autant de vraisemblance que pour M°" de C..., si la bonne Hortense ne serait pas l'inspiratrice, ou l'une au moins des inspiratrices de la célèbre confession.

A défaut d'une réponse précise à cette question, l'auteur des Enchantements nous fournit du moins une indication dont Maurice Masson le premier a vu toute l'importance :

Souvent, — nous dit-elle, — en me parlant de mes jeunes ans et de son imprudence, de son inquiétude, du charme qu'il trouvait en moi, et de l'entrainement qu'il subissait sans s'aveugler, disait-il, sur luimême et sur l'avenir, il nie parlait d'un roman qu'il projetait, oii il voulait peindre cet amour, et le caractère que lui prêtait son âge. Il j mettrait la passion, la rérilé; souvent je le vis plein de son sujet et de son talent...

Rapprochons ces lignes curieuses des deux lettres de 1834 à M"" Récamier que nous avons citées plus haut, et qui semblent avoir échappé à Maurice .Masson, mais qui renforcent sa thèse, w Les fragments de la Bibliothèque nationale, écrivait-il, ne seraient-ils pas les ébauches, rédigées en des années dirterentes, de ce roman d'amour inquiet et imprudent? Et, ce qui achèverait de me confirmer dans cette dernière hypothèse, c'est que ces fragments semblent par endroits déjà tout prêts pour l'impression : « Quand... de la natte de tua couche je promène mes regards sur les arbres de la forêt à travers ma fenêtre rustique... Non ! je ne souffrirai jamais que tu entres dans ma chaumière... » On n'écrit pas ainsi dans une confession qu'on veut garder pour soi ou dans un chapitre de Mémoires. Ce sont des formules littéraires, qui trahissent déjà la transposition romanesque. Nous aurions donc là les morceaux épars d'un second i^t'»e inachevé, où il aurait mis toute sa vieillesse ardente et triste, comme le premier René nous avait livré à demi-mot le secret de ses jeunes amours ennuyées. »

L'hypothèse n'est pas seulement fort ingénieuse et séduisante; elle se présente avec un tel cortège de vraisemblances convergentes, qu'il est bien difficile, ce me semble, je ne dis pas à " l'esprit géométrique «, — lequel n'a d'ailleurs rien à voir en pareille matière, — mais à « l'esprit de finesse », de lui refuser son adhésion. On notera qu'elle a été comme pressentie de presque tous ceux qui se sont préoccupés de la question ( i ). Quand Vogué nous parle de « transpositions imagina-

(i) M. Gabriel Faure, qui semble avoir primitivement ignoré l'article de Maurice Masson, mais qui a lu les Enchantements de Prudence, et qui en a confronté le texte avec celui qu'en donne Sainic-Beuve à la tin de son Chateaubriand, aboutissait dans sa brochure sur Chateaubriand et l'Occitanienne, à une conclusion peut-être un peu moins poussée, mais très voisine de la nôtre. Il nous disait même, après Léon Séché, que Chateaubriand u voulait appeler ce roman Valentine ». C'est mal interpréter, selon moi, le texte d'une lettre de Chateaubriand à Hortense (13 janvier 18331 :

tives ». l'abbé Pailhès d' « exercice littéraire », quand Faguet admet que les « cinq ou six pages de folie », écrites à Fontainebleau en novembre 1834, pourraient bien être la confession autographe de la Bibliothèque nationale, ne sont-ils pas tous les trois sur la voie de la solution que nous suggère notre enquête? Et Ton observera enfin qu'elle concilie et réconcilie toutes les interprétations qui ont été successivement proposées, pour expliquer l'origine de ces pages brûlantes. Le « fantôme de femme » qu'on y voit apparaître, ce n'est ni TOccitanienne, ni M"' de Vichet, ni M"' de C... ni M""* de Vatry, ni M"" Hamelin, ni Hortense Allart, ni tant d'autres dont le nom nous échappe; ou plutôt, ce sont toutes ces femmes qui sont venues se fondre ensemble dans une sorte d'allégorie romanesque. D'assez bonne heure, — au plus tard en 1823, — Chateaubriand aurait conçu une manière de roman qui eût été comme la synthèse poétique des expériences amoureuses de sa vieillesse commençante. Et au fur et à mesure que ces expériences se multipliaient, suivant les caprices de son inspiration ou de sa fantaisie, il écrivait quelques « pages de folie », développant toutes ou diversifiant le même thème fondamental. Quelquesunes de ces pages sont parvenues jusqu'à nous. Les autres ont sans doute été détruites. Car l'auteur à'Atala n'a pas réalisé complètement son dessein; et ce second René nous manque; mais peut-être, à y regarder d'un peu près, en avons-nous la menue monnaie dans maint passage des Mémoires d'oiitretombe et de la Vie de Rancé f i).

Ce projet de roman est-il né spontanément chez Chateaubriand? Ou bien aurait-il une origine littéraire? Le thème que développe la confession n'est pas sans analogie avec le roman

«M. Béranger, écrit Chateaubriand, m'a envové son petit volume; je l'ai dévoré; jamais il n'a rencontré tant de talent et de charme. Je vais commencer Valentine. » Il s'agit évidemment de la Valentine de George Sand, qui a paru en décembre i8?2. — M. Gabriel Faure a bien voulu se rendre à ces raisons, et, dans la nouvelle édition de sa jolie brochure [les Amoias de Chateaubriand et de Ah' de Vichet, Grès, 1921), il a supprimé le passage relatif à Valentine. N'a-t-il pas trop aisément abondé dans le sens de M. Paul Gautier, en ne maintenant pas contre lui notre hypothèse d'un René de la soixantaine, dont les pages de la Nationale seraient des ébauches fragmentaires?

{11 Voyez notamment l'édition de la Vie de Rancé, par Julien Benda, dans la Collection des Chefs-d'œuvre »ie'ca««M5 (Paris, Editions Bossard, 1920).

vécu de Goethe et de Bettina. Et sans doute la correspondance du pcK-to allemand ei de son adoratrice n'a paru qu'en iS35, doux ans après la mort de Gœthe. Mais Chateaubriand a pu en entendre parler auparavant. Et de même qu'en écrivant René, il avait eu la secrète pensée de refaire Werther, il n'est pas impossible qu'en songeant au roman de sa vieillesse amoureuse, il ait encore été tenté par l'idée de rivaliser avec Gœthe. I .a qucsticm a été discrètement posée par M. Gabriel Faure. Elle est probablement insoluble ; mais elle mérite qu'on la soulève.

En tout état de cause, le Chateaubriand romanesque, dont la physionomie nous semblait assez bien lixée, se dessine désormais à nos yeux avec une netteté et une continuité un peu imprévues. Atala, René, les Nalche:{, sont les romans ou poèmes en prose où il a chanté les amours de son adolescence et de sa jeunesse. Les Martyrs, le Dernier Abencerage, sous une forme tantôt un peu voilée, tantôt assez vive, sont l'écho symbolique des passions de sa maturité. F^t entin, nous ignorons pourquoi il a finalement renoncé à évoquer en un dernier roman la longue liste de ses amours d'automne. Mais qu'il en ait eu le dessein, et qu'il en ait même, à divers intervalles, jeté sur le papier de rapides ébauches, cela même est bien caractéristique du tour de son génie et de sa nature morale. René a passé sa vie, ou du moins une partie de sa vie, à désirer, à aimer, — si l'on appelle cela aimer, — et à traduire en des phrases voluptueuses et troublantes, et d'ailleurs immortelles, les fantaisies de son imagination et les caprices de son cœur.

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