RETOUR DE ROGERS AU COLLEGE
Les vacances de Rogers touchaient à leur fin; sa mère lui écrivit que le jour de l'entrée des élèves du collège de F Assomption, elle l'attendrait chez une parente, à Joliette ; trois semaines encore, et il devait reprendre ses cours pour y terminer sa philosophie; il devait aussi cette année là, se fixer sur le genre de vie qu'il embrasserait; mais comme il n'était pas encore tout-àfait décidé de se vouer à l'état ecclésiastique, et que ses parents croyaient que c'était une affaire réglée et qu'ils annonçaient déjà le bonheur de voir leur fils, se préparer à devenir prêtre, Rogers sentait sa liberté, de plus en plus restreinte !
Le vieil oncle le Curé, sans y mettre de l'autorité, car cela n'aurait pas eu son effet, redoublait de ferveur dans ses prières qu'il faisait en commun avec Rogers. pour demander la grâce que son neveu ait une vocation ecclésiastique! Il cherchait à infuser de plus en plus, dans l'âme de son neveu, tous les principes de la pénitence et de la prière, de l'abnégation et des sacrifices ; sa vieille mère dans les lettres qu'elle lui adressait, ne pouvait lui disimuler toute la joie qu'elle aurait, si Dieu lui faisait la faveur de voir avant de mourir, son cher Rogers, prêtre t
Naturellement, le bon coeur de Rogers ne se montrait pas indifférent à toutes les marques d'estime et de considération dont il était l'objet ! mais, plus il touchait à la fin des vacances, plus il lui répugnait de se voir obligé de retourner au collège, où il devait choisir sa vocation sans avoir pu jamais revoir celle dont le souvenir seul, causait tant de ravages dans son coeur! Il aurait aimé à recevoir de sa bouche même, les raisons qui l'avaient fait
le délaisser et l'abandonner; il aurait aimé à recevoir de son regard, une flamme sinon d'amour, au moins d'estime; il aurait aimé à recueillir sur ses lèvres, un dernier baiser, baiser chaste de paix, serment d'oubli et de discrétion, foi jurée de toujours s'estimer !
Si je pouvais, se disait-il, seulement la voir, il me semble que les combats qui se livrent dans mon coeur, cesseraient, et que le calme étant rétabli dans mon âme, je pourrais plus facilement me vouer au Seigneur! Il avait essayé plus d'une fois, timidement, à parler à son oncle, de sa vocation, pour finir par lui révéler toute la source de ses peines et de ses profondes misères. Mais le vieillard, lui avait répondu de ne pas s'arrêter à ces considérations, que ce n'étaient que des tentations que le démon lui tendaient!
Dès lors, Eogers adressa à son amie Ninie, qu'il croyait encore à Gkiigues, mais qui était rendue à Montréal où elle occupait une position de confiance, une petite poésie de Paul Déroulèd \ au bas de laquelle, il signa son nom, en y ajoutant les mots : si tu daignes me répondre, adresse ta missive à poste restante, ici où je passe mes vacances ! cette petite poésie se lisait ainsi :
Si tu veux de ma vie, un jour et puis un jour,
Hôtesse passagère, entre dans ma demeure,
Et des pesants soucis qui font mon front si lourd,
J'aurai garde qu'aucun te touche ni t'effleure.
Mais, comme ces vieux vins que l'on verse au retour
Je verserai pour toi, ma gaieté la meilleure.
Si tu veux de ma vie, un jour et puis un jour,
Si tu veux de ma vie un mois et puis un mois, Ce pacte de plaisir peut se signer encore. Nous choisirons avril et la senteur des bois, Juin et ses douces nuits avec sa douce aurore. Puis, nous nous quitterons, sans ces sombres émois, Fleurs de regret qu'un trop long bonheur fait éclore. Si tu veux de ma vie un mois et puis un mois.
Si tu veux de ma vie, un an et puis un an.
O vanité! tout est vanité! dit l'Apôtre!
Tous nos beaux feux de joie, à l'éclat rayonnant,
Pourraient bien être éteints d'une saison à l'autre,
Mais tant qu'ils flamberont, comme ils font maintenant,
Quel sort sera le tien! quel délice le nôtre!
Si tu veux de ma vie un an et puis un an.
AMOUE vainque: 1; 63
Mais si tu veux ma vie entière ei pour toujours,
Oh! alors laisse-moi redevenir moi-même.
Et triste sans contrainte et morne sans détours,
Je t'ouvrairai le fond de ma douleur suprême!
Et ta douleur sera mon suprême secours,
Car c'est ainsi qu'on souffre et c'est ainsi qu'on aime,
Quand on veut une vie entière et pour toujours
Kogers n'aurait pas aimé que cette lettre ne tombât entre les mains de personnes étrangères; aussi, avait-il eu le soin de la faire recommander, mais les parents de la jeune fille, à Guigues, en apprenant du maître des postes que Ninie avait à son adresse, une lettre recommandée, obtinrent cette lettre qu'ils promirent remettre, à leur fille, doutant de l'importance de cette lettre recommandée, ils l'ouvrirent.
Une lettre de Rogers, dit la mère de Ninie, à ma fille! Comment se fait-il ? ils se sont donc écrit pendant tout ce temps ! Et encore assez amoureuse cette poésie? Bah! lui répondit le père, des enfantillages ! Des amourettes de jeunes gens ! Rogers n'a pas fini son cours ! Ninie qui n'a pas encore ses vingt ans ! Voyons, jette-moi cela au feu.
Non, oh ! Non ! par exemple, je ne jetterai pas cette lettre, au feu! Que la mère de Rogers ne me dise pas que c'est ma fille qui court après son garçon! J'ai la preuve dans les mains! On ne sait pas ce qui peut arriver! Amis aujourd'hui, ennemis demain, et alors la mère de Rogers sera tentée de prendre fait et cause pour son fils !
Quelques jours écoulés; la mère de Rogers qui avait pris le train à Haileybury, pour se rendre à Lachtford, vint saluer la mère de Ninie, se dirigeant à North Bay, et les deux femmes causèrent; c'est là que la mère de Rogers apprit à la mère de Ninie que son fils avait eu bien des prix, des félicitations de ses professeurs, en un mot qu'il était à terminer cette année-là, son cours d'étude et se destinait à se faire prêtre !
La mère de Ninie, comme blessée par cette déclaration aussi prématurée qu'orgueilleuse, comment, Madame, vous dites que votre fils se destine à se faire prêtre ! Je ne saurais le croire ! — toute étonnée, la mère de Rogers lui demanda des explications !
Il est vrai, Madame, que votre fils a une bonne éducation; je l'ai toujours trouvé bien gentil; il est venu rendre visite à ma fille et s'est toujours montré d'une amabilité rare: seulement, je ne veux pas le désapprécier à vos yeux, mais je ne saurais croire qu'il pense à la prêtrise, puisqu'il pense encore aux filles ! Il vient encore, cette semaine même d'écrire à ma fille ; c'est moi qui ai ouvert cette lettre recommandée qui venait de votre fils, en vacances, et tenez madame : la voici.
La mère de Eogers, reconnaissant l'écriture de so;; ['ils, faillit perdre connaissance, mais reprenant ses sens, elle trouva quelques paroles assez heureuses pour se tirer d'embarras, et expliquer que la décision de Eogers n'était pas faite, mais qu'il lui avait seulement laissé entrevoir ses penchants du côté ecclésiastique !
A peine était-elle de retour à son foyer, qu'elle écrivit à son fils, pour lui reprocher ce qu'elle appelait de l'inconstance et de la légèreté, et lui expliquer toute l'étendue des sacrifices que la famille avait faits pour lui, et en même temps cherchait à lui faire comprendre toute la grandeur de l'affront dont elle avait été l'objet, à son sujet, par son étourderie.
Pendant ce temps, Eogers, avait-il un moment libre, qu'il courait à chaque jour, et quelques fois, matin et soir, au bureau des postes, anxieux de savoir si Ninie répondrait à sa lettre ! Il osait espérer, car l'un de ses amis lui avait appris quelques jours passées qu'il avait rencontré Délie Ninie, à Haileybury.
Au lieu de recevoir une lettre de sa douce amie, il reçut cette lettre de sa mère !
Il n'en pouvait croire à ses yeux !
C'en était assez pour lui faire désirer son entrée au collège ! Déconcerté, découragé, démoralisé, Eogers languit à moitié mort, plutôt qu'il ne vécut, le reste des vacances; sa santé en fut affectée et partit pour le collège avec au coeur, une plaie profonde, dans l'âme, des considérations sur sa liberté contrainte et u :i grand dégoût pour la vie où tout n'est qu'égoisme, honneurs faux et mensongers et spéculations sur les bons!
Se dirigeant vers l'Assomption, vers le Collège, il s'arrêta è Joliette où tel que le lui avait écrit sa mère, il devait la ren-
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