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NINIE EN VOYAGE

Les heures de la vie se succèdent, mais ne se ressmblent pas ; certains jours que l'on croit être ceux, nous procurer le plus de joie et de bonheur, souvent ne nous apportent que déceptions et amertume; comme certains jours que l'on croit être ceux, devant nous apporter que désagréables surprises et malheurs, ne sont souvent que le baume bienfaisant qui guérit nos blessures, ou ne sont qu'une douce brise qui vient sécher les sueurs encore ruisselantes sur nos fronts, ou ne sont que le messager porteur de la gaieté, prélude du bonheur.

Les aspirations les plus nobles, d'un coeur laborieux et honnête, sont souvent incomprises et non satisfaites; les désirs les plus légitimes d'une âme à la recherche de jours heureux sont souvent consumés en de vains efforts!

Les cascades d'eau les plus puissantes, les chutes les plus bruyantes, sans se déplacer, attirent l'attention de tous ceux .mi passent auprès d'elles; impétueuses, elles lancent leurs eaux sur leurs eaux, dans des torrents épais et tumultueux, sans autre résultat que l'écume blanche qui recouvre la surface des eaux tombées, et le bruit sourd et régulier qui se dégage de ces tourbillons à l'aspect majestueux.

Ainsi, les âmes ardentes, enthousiastes, promptes à l'action, lancent, en attirant l'attention de ceux qui les coudoient, désirs sur désirs, sentiments sur sentiments, sans autre résultat que

le trouble causé dans leur intérieur, par le choc de leurs diverses situations.

Le coeur est fait pour aimer; bien qu'il se prête à divers amours, bien qu'il aime souvent aujourd'hui, le contraire de ce qu'il désirait aimer quelques années auparavant, il demeure, lui, toujours lui, capable de donner naissance à l'amour, capable comme la cascade ou la chute, de lancer ses eaux d'une manière impétueuse sans cependant cesser d'être lui, la source même de l'amour.

Ninie avait un coeur qui avait aimé la noblesse, la fierté, la modestie, l'ardente naïveté de Eogers ; mais, peu à peu, désillusionnée de tous ses rêves d'espérances, et versée sur le côté pratique de la vie, elle était portée à aimer, mais d'une manière superficielle ; son coeur lançait bien encore, ses feux d'amour, mais d'une manière différente; elle aimait fol-âtrement ; comme pour éloigner des forêts sombres de son coeur, ce chasseur qui la poursuivait dans la solitude, à ses heures de recueillement, pour dissiper le grand souvenir qu'y avaient laissé, et le sourire bon et le regard tendre ,de Eogers, elle commençait à rpondre de l'oeil, à tous les -amis, qui se présentaient poliment sur sa route :

Sa position rémunératrice, la mettait en contact avec beau- oup d'hommes d'affaires; jamais, son coeur ne prit au sérieux, les amours qui lui furent offerts; que de pierres cependant, furent lancées dans son jardin ! Elle répondit au sourire, par un sourire; à l'oeillade, par une oeillade; à une remarque amoureuse, par une saillie des plus spirituelles ; elle marcha ainsi dans la vie, sans arrêter, ni ses regards ni ses sentiments.

Le vie lui apparut comme un "sauve-qui-peut général"; elle ne croyait plus aux déclamations des orateurs qui, sur les hustings, se proclamaient les champions du patriotisme; son âme fut toute scandalisée de toutes les enquêtes faites sur le compte de certains échevins qui, ayant charge de prendre les intérêts de leurs contribuables vendaient et leurs mandats et trahissaient leurs serments les plus nobles ! Elle ne croyait plus à l'amour; depuis son arrivée à Montréal, elle avait été trop souvent témoin de procès où une jeune fille, où un jeun 3 homme étaient délaissés par son fiancé, à la veille du mariage, par

l'unique cause, que les clauses du contrat de mariage, .ne lui apportaient pas tous les avantages qu'il avait osé espérer recevoir de cette union, elle ne croyait plus à l'amour; elle ne désirait pas se marier; elle avait été témoin, elle avait entendu répéter trop souvent aussi, que dans la ville de Montréal^ que le mariage n'était qu'une vilaine comédie, dont plusieurs ne profitaient que pour tromper leurs conjoints et leur manquer de fidélité!

Que la spéculation se faisait partout dans toutes les entreprises; elle n'y voyait que du désordre dans la société; voyous, mauvais citoyens, échevins vendus, magistrats en boisson, amis hypotcrites et traitres, filles sans moeurs, religions intéressées, apôtres de la tempérance payés, détectifs affamés, prêtres corrompus même quelquefois!

Ce fut la première impression qu'elle eut de la société de Montréal, quand elle y arriva; aussi, passa-t-elle- plusieurs mois, sous l'impression que la vie du monde n'avait qu'une base: l'argent! En dehors de l'intérêt, elle n'y voyait rien! Elle avait beau étudier les moeurs de ceux qui rapprochaient, v?lle avait beau s'inquiéter de son avenir, elle avait beau scruter tous les plis et repli* de ça conscience, elle en arrivnit toujours à la même conclusion.

Avoir de l'argent, c'est commander la considération ! Avoir beaucoup d'argent, c'est pouvoir se dispenser de la considération ! Avoir encore beaucoup plus d'argent, c'est pouvoir commander et acheter toutes ou à peu près, toutes les autorités ! Aussi, convaincue que tout, dans le monde, n'a pour base que l'argent, elle n'attacha d'abord de prix, qu'à ce qui pouvait lui rapporter bénéfices ; longtemps, elle ne se sentait pas capable de sympathies ; son coeur était comme remodelé à la dernière mode; mais sa nature bonne, en souffrait quand revenue à sa chambre, fatiguée de ses longues heures de travail, elle méditait sur ce changement qui s'était opéré en elle! Je n'aurais pourtant pas, ces sentiments, se disait-elle souvent, si mon premier amour, que je ne peux pas faire suivre d'autres, tellement je les redoute ne m'avait pas causé tant de chagrin! elle appelait de toute la force de son âme, l'amour vrai ! l'amour sincère ! mais il lui

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paraissait impossible! Rogers, seul, le lui avait témoigné le vrai amour, ces vrais sentiments qui n'ont aucune autre base que la réciprocité, de l'estime que deux personnes se portent !

A l'oeil observateur de l'étranger, dans les grandes villes, apparait toujours d'abord le mal, comme les sales écumes apparaissent toujours tourbillonnantes, à la surface des eaux des remous ! Mais celui qui y séjourne pendant plusieurs années, peut se rendre compte de la multitude innombrable de bonnes âmes, 1 qui vivent au contact journalier de gens corrompus! celui qui

!est dans les affaires, ou employé7 dans l'exercice des Saints Ministères de la Religion, peut constater toute la sublimité des vertus pratiquées d'une manière cachée, dans l'humilité et la modestie, non seulement dans les communautés, mais aussi dans toutes les classes de la société!

C'est ainsi que, Ninie put se rendre compte de tout le bien qui se faisait à Montréal; elle eut moins peur du monde; elle choisit ses gens, elle entra peu à peu en relations, avec de bonnes familles qui lui rendirent de la joie et lui procurèrent de saines distractions; elle ne resta plus confinée dans sa petite chambrette; les multiples promenades qu'elle eût l'occasion de faire ainsi, la réconfortèrent, et sortirent son âme du profond mépris qu'elle avait de la société Montréalaise; elle fit connaissance, avec des gens qui n'ont pas toujours présente à leur esprit, la pensée de faire de l'usure, en profitant de la pauvreté de leur prochain,, pour lui prêter de l'argent à des taux exorbitants ; elle rencontra sur sa route, de bonnes dames charitables qui la renseignèrent sur les moeurs de différentes classes de personnes, ainsi Ninie put jouir de la vie, plus agréablement.

Aussi, elle commença à faire quelques sorties, eHe visita plusieurs villes dans notre Province; son expérience lui démontra que partout, il y a du bon et du méchant monde! Elle apprit en Voyageant, que dans les grandes villes, si l'on voit de profondes misères, si l'on voit un état excessif de pauvreté, si l'on- constate que le scandale sous les formes, traîne les rues, d'un autre côté, on est obligé d'ouvrir les yeux, et de rester étonné à la vue de toutes les vertus pratiquées si noblement!

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■ Un jour elle partit en promenade pour New-Bedford, Mass., visiter Furie de ses tantes; elle y passa plusieurs semaines.

Cette dame lui fit voir plusieurs villes des Etats-Unis que la jeune fille aimait à connaître; elle aima les Etats-Unis, le climat tempéré lui allait bien ! elle aimait le genre de vie de ces villes, comme Boston et New York, où tout le monde marche droit à son but, ne s'oecupant que de ses affaires, sans se préoccuper le moins du monde, de la conduite de ceux qui les entourent!

La belle saison de l'été, l'aspect verdoyant des parterres et des forêts, les figures épanouies et remplies de bonheur des touristes, en promenades d'automobiles, le chant des milliers d'oiseaux divers, le gambadage des petits animaux domestiques, tout comme l'apparence heureuse des couples assis confortablement, dans les chaloupes sillonnant les eaux, ainsi que la vue de multitudes de personnes sur le rivage de la mer, livrées à toutes sortes d'amusements, jetèrent Ninie dans de sérieuses réflexions et vinrent jeter dans son âme de jeune fille comme un réveil de tous ses amours.

Quand, elle voyait cette suite- d'amoureux, bras dessus bras dessous, à Coney Isand, New York, faire la promenade, sur cette magnifique terrasse observatoire, en face de la mer, Ninie se sentait éprise du désir d'aimer; la compagnie de cette bonne tante lui plaisait sans doute, mais ne pouvait satisfaire le besoin de son âme qui aurait aimé à s'épancher, dans la bonté du coeur d'un amant.

Le souvenir de Rogers et de leurs belles promenades et excursions, lui revenait bien à l'esprit, mais impossible maintenant pour elle, de ne jamais songer à lui, car il était voué au Seigneur, au service des saints autels ! Comme la gazelle qui relève la tête, et prête l'oreille à certains bruits ou échos qu'elle croit entendre, Ninie relevait la tête, et avait l'oeil ouvert sur l'attention des garçons qui paraissaient lui porter attention, c'est ainsi qu'accompagnée de sa tante, alors qu'elle regagnait la ville, laissant par oubli, son parasol, sur un banc de la terrasse où elles s'étaient assises, quelques minutes, un monsieur dont le sourire, avait rencontré les regards brillants de la jeune

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fille, vint lui remettre cet objet; Ninie remercia poliment, et Madame sa tante, le saluant, croyant reconnaître ce jeune homme: Pardon, monsieur, lui dit-elle en anglais, je crois vous reconnaître? n'êtes-vous pas M. Mitchell qui demeurez à New- York et qui venez fréquenter à New-Bedford, mademoiselle Anita Baker, la fille de notre voisin? Oui, madame, je vois que vous me reconnaissez, je suis M. Mitchell qui rend visite à la famille Baker à New-Bedford ; mais je ne courtise pas, mademoiselle Baker, je vous demande pardon, madame; c'est ma cousine, et en qualité de parent, je suis heureux de lui rendre visite; ceci d'ailleurs, me donne une occasion de prendre un ccngé, et de sortir de New- York, de temps en temps, où il fait si chaud, en la saison d'été !

La tante présenta alors sa jeune nièce, à M. Mitchell qui en deux ou trois phrases, la complimenta d'avoir une nièce aussi gracieuse, et ne cacha pas l'admiration qu'il avait pour cette jeune fille.

Ninie n'avait que peu remarqué ce jeune homme qui lui parut tout d'abord, plus âgé de plusieurs années qu'elle ne l'était elle-même, et qu'elle n'espérait plus rencontrer.

La conversation fut de courte durée, et les deux femmes prirent place dans leur auto qui les attendait, au coin Est du Parc, et regagnèrent leur hôtel Savoie où elles avaient leurs chambres.

Ninie ne pensait pas au mariage; elle avait fait tant de sacrifices, pour se faire instruire; elle avant tant fait de démarches, pour se trouver une position enviable qu'elle n'était pas prête à penser au mariage! D'ailleurs, les espérances qu'elle avait d'arriver à se créer un avenir par elle-même, ne lui permettaient pas de renoncer à tous les rêves qu'ell avait nourris, depuis son enfance.

Elle désirait aimer, aimer pour se distraire, aimer pour sentir son coeur se réchauffer au contact, d'une personne bonne et affectueuse, aimer pour être aimée, pour avoir un ami, un confident à qui elle pourrait faire part de ses projets d'avenir, de ses rêves d'espérances, de ses regrets, de tout ce qui l'intéresse et

donner en retour d'une sympathique attention, un grand amour

Ivivace !

Ninie, retourna avec sa tante, à New-Bedford où elle eut l'occasion de rencontrer dans une soirée, chez une des amies de sa tante, ce jeune homme qu'elle avait quelques jours auparavant, rencontré à New York.

IM. Mitchell redoubla d'attention pour elle; elle ne put répondre à ce monsieur, que par un témoignage d'estime et par une conversation assez longue qu'elle eut avec lui; il lui fit connaître qu'il était célibataire, riche propriétaire à New York, et qu'il tenait le commerce de bijouteries; qu'il vivait seul, avec sa vieille mère, sur la quarante cinquième avenue ; il lui fit part de tous les sentiments qu'il éprouvait, depuis cette rencontre qui lui avait permis de faire conaissance, avec elle; il l'invita à faire une promenade avec sa tante à New York, qu'il connaissait bien, étant établi dans cette grande ville, depuis audelà de quinze ans, se faisant un plaisir de lui faire visiter New- York, et ses environs, ce que Ninie accepta après avoir consulté sa tante.

M. Mitchell alla, à un jour convenu, rencontrer Ninie au Savoy Hôtel, où elle ne pouvait en croire à ses yeux, quand elle en admirait les beautés et les décors, et quand de sa chambre qu'elle occupait avec sa tante, elle pouvait contempler le joli parc, qui s'étend en face du Savoy Hôtel, parc d'une immense étendue, couvert d'arbres de toutes variétés, de fleurs de toutes sortes, et au milieu duquel, coulent les eaux claires d'une rivière artificielle. Tous ces édifices, à quinze et vingt étages, lui faisaient un étrange contraste avec les maisonnettes de Guigues ; elle ne se lassait pas d'admirer ces architectures à divers styles !

M Mitchell conduisit ces dames d'abord chez sa vieille mère, à qui, il présenta sa nouvelle amie, Ninie, avec un air de satisfaction peu ordinaire; l'amour qu'il éprouvait déjà pour elle, était visible, et sa mère, une brave femme aux cheveux blancs, au sourire gracieux, grande, svelte, et à l'air très distinguée, parut aimer à première vue, cette jeune fille de qui son fils Harry aVait déjà conquis l'estime, et la confiance, sinon l'amour.

M. Mitchell fit tout son possible, pour faire faire en auto-

mobile, d'agréables promenades, à Ninie et à sa compagne de voyage.

Sans le vouloir, dans son coeur bon et généreux, naissaient eï grandissaient des sentiments de reconnaissance et d'amitié pour Harry qui, *de son côté aimait de plus en plus, cette jeune fille naïve et intelligente.

Durant les mois de vacances, que Ninie passa chez sa tante à New-Bedford, elle ne refusa pas les nombreuses promenades qu'il lui offrit gracieusement de lui faire faire, vu que sa tante* l'-acompagnait dans toutes ses excursions; M. Mitchell lui présenta à plusieurs reprises, de ses amis et trois jeunes demoiselles de bonne famille de New- York, qu'ils eurent l'occasion do rencontrer plus tard, dans leurs visites soit à Boston, à Meriden, à Hartford ou à Providence ; quelquefois même, ils firent ensemble des promenades d'automobiles.

Quelles impressions, son âme ne subit-elle pas, au contact de ces Américains, si larges dans leurs manières, si habitués à vivre avec tout le confort tel qu'on peut se le procurer avec de l'argent. Que de réflexions lui venaient à l'esprit, quand revenue dans sa chambre, elle racontait à sa tante, les considérations qu'elle avait faites sur le voyage de la journée; sa tante plus habituée à ce genre de vie, elle qui demeurait à New- Bedford, depuis plus de vingt ans et qui était alors veuve d'un mari, qui avait aimé passionnément le voyage et les aventures, où elle avait été entraînée pour l'accompagner, recevait peu ou point d'impressions de la vue de toutes ces villes qu'elle avait plus d'une fois visitées !

Mais Ninie, si jeune, partie du fond des bois du Témiscamingue, s'apercevant que M. Mitchell l'aimait éperdûment, et elle, qui ne ressentait que pour lui, jusqu'alors qu'une amitié qui était plutôt de la reconnaissance, que do l'amour, se sentait prise dans une alternative qui lui amenait souvent à l'esprit, des réflexions qu'elle avait des dificultés à résoudre.

Refuser d'accompagner M. Mitchell, c'était renoncer aux chances de connaître les différentes villes où il se plaisait à la conduire; accepter de nouveau d'accompagner M. Mitchell dans toutes les promenades' qu'il lui proposait, c'était en quelque

sorte, engager son coeur dans la voie d'une amitié qu'elle savait tôt ou tard être obligée de briser; et alors elle se rappelait que |f. Mitchell, pour elle, dans l'espoir de conquérir son amour, avait discontinué ses visites chez sa cousine Miss Baker, qui en avait éprouvé un cruel chagrin et qui avait conçu contre Ninie, une haine terrible, sans la bien connaître, autrement que pour sa rivale. Déclarer à M". Mitchell qu'elle ne l'aimait pas d'amour, c'était pour Ninie, s'exposer à des reproches et à de la vengeance !

Si M. Mitchell était bon, s'il l'aimait, il serait devenu haineux et l'aurait détestée ; car les amis qu'il lui avaient présentés un jour, l'avaient dépeint, peut-être par jalousie, terrible dans ses reproches, s'il se croyait dupe, de quelque manque de franchise et de loyauté; plus d'une fois, Ninie avait conversé avec la mère de Harry ; elle l'aimait beaucoup cette jeune fille et aurait désiré la garder avec elle, tant elle la trouait bonne et madame Mitchell avait paru confirmer l'appréciation des qualités comme des défauts de son fils ! ce qui était de nature à plonger Ninie dans la plus noire anxiété; son coeur était en proie, à la plus vive douleur; elle l'aurait aimé pour un amant, s'il n'eut pas été si arrogant et si autoritaire ; car elle admirait chez lui, la propreté, la droiture, la franchise ! elle aimait aussi la loyauté et la distinction de sa vénérable mère qui lui manifestait tant d'égards et de considération !

Son imagination lui faisait entrevoir, d'un côté si elle consentait à l'épouser, la richesse, la vie large menée dans la ville de New York, qu'elle aurait aimée passionnément; elle savait que toute la famille de M. Mitchell qu'elle avait rencontré plus d'une fois, chez la mère, l'appréciait beaucoup ^Kifîie savait que toute la famille de M. Mitchell qu'elle avait rencontrée plus d'une fois, chez la mère, la'ppréciait beaucoup $ Ninie savait que par ses connaissances et son instruction, et par sa facilité à parler anglais, elle n'aurait pas de difficultés à paraître au premier rang de la société de cette grande ville.

Partout où elle avait été, partout où M. Mitchell l'avait conduite, soit dans les bals, soit dans les réunions de sa famille, soit dans les soirées intimes de ses amis, Ninie était apparue na-

turellement distinguée et bien éduquée; toutes les règles de la bienséance, et du savoir-vivre qu'elle avait apprises aux couvents de Jésus Marie, à Hochelaga et à Chatham lui étaient si familières et si naturelles qu'on aurait dit qu'elle avait été élevée dans les familles du grand monde.

M. Mitchell était fier de son amie; les charmes de sa jeunesse, la naïveté de son esprit, les réponses intelligentes et réfléchies qu'elle donnait quand il s'agissait de converser sur des sujets d'actualité, sérieuse, son regard vif et étincelant d'ardeur, d'amour, en faisaient une charmante jeune fille, digne de la haute distinction et des richesses de M. Mitchell.

Aussi ne manquait-il pas l'occasion pour présenter sa jeune amie dont il se sentait orgueilleux, à ses parents, à ses amis et pour s'en faire accompagner dans tous ses voyages, et pour assister avec elle, à toutes les grandes réceptions, fêtes musicales, qui se donnaient à New- York et auxquelles il décidait de prendre part.

Ninie, sans le détester, n'éprouvait pas pour lui, l'amour qu'elle avait ressenti quand jeune, elle avait aimé son anv Rogers; souvent, le soir, retirée à sa chambre, seule, pensive, quand l'aquilon venait souffler fortement à sa fenêtre, que la pluie tombait en torrents bruyants sur la façade de l'hôtel Savoie, qu'assise dans son grand fauteuil, et contemplant les nuages déversant leurs orages, sous les rayons tristes de la lune qui se montrait de temps en temps, elle faisait la comparaison de l'amour nouveau qu'elle avait pour M. Mitchell avec l'amour d'autrefois qu'elle avait ressenti pour Rogers! l'amour que Ninie avait pour M. Mitchell était dicté par sa raison, celui qu'elle avait eu pour Rogers lui avait été dicté par son coeur! Mais à quoi bon, se disait-elle, penser encore à cet amour de Rogers? Je ne puis plus le voir! il est prêtre ou sera un jour, prêtre! L'amour qu'elle avait eu pour lui l'avait fait tressaillir de joie, de bonheur!

Celui qu'elle avait pour M. Mitchell, ne lui inspirait que de la reconnaissance pour ses bontés ; sa raison seule lui faisait l comprendre qu'elle serait heureuse en l'épousant; mais plu^ elle le conaissait, moins elle était portée à l'aimer, bien que M.

Mitchell fut bon, il était d'un caractère orgueilleux, prétentieux et d'un genre commercial, sans aucun rêve d'avenir, sans idéal, iî ne pouvait satisfaire à toute l'ambition de lV.me de Ninie, qui lui demandait plus de rêves de la vie, plus d'aventures que ce genre de vie monotone et réglé; sa nature sensitive et délicate exigait pour elle, des égards qu'elle ne croyait pas recevoir de Harry.

Plusieurs fois, elle révéla l'état de son âme, à sa tante qui était d'un caractère tout différent et qui par sa différence d'âge n'avait pas les mêmes goûts ni les mêmes aspirations, et par conséquent lui conseillait de mettre l'amour de coeur, de côté, et d'être pratique, et d'épouser ce M. Mitchell qui lui offrait toutes les chances par son mariage, de l'élever à son rang, au rang de sa famille ; ce qui ne convainquait pas Ninie d'agir ainsi ; elle ne pouvait faire taire son coeur, qui n'ayant encore aucun autre amour, ne pouvait se décider à renoncer de rencontrer un amant, qu'elle pourrait aimer du même amour qu'elle avait éprouvé pour Eogers !

Ninie ne sachant trop quoi faire, bercée tantôt par les rêves d'espérances de rencontrer un autre Eogers, illusionnée tantôt par le miroitage des diamants qu'elle porterait et les richesses dont elle serait douairée si elle épousait M. Mitchell, Ninie se trouva dans une cruelle inquiétude et résolut de demander conseils à sa mère.

Madame. . . .

Guigues

Témiscamingue Co.

Ma chère Maman,

Le nom de mère est bien doux; mais pour vous prouver comme j'ai besoin de vos conseils, je vous appelle aujourd'hui, ma chère maman.

Je suis plongée dans la plus cruelle incertitude; des inquiétudes de la haute gravité envahissent mon âme, et je viens vous les soumettre pour ou m'aider à les dissiper en changeant

8Ç AMOJJK VAINQUEUR

ma situation pour celle qui s'offre à moi ou m'aider à les combattre en renonçant à ce qui m'est offert et qui peut être pour moi,t un avenir heureux ou un avenir des plus pénibles !

J'ose croire que le retard que j'ai apporté pour répondre à votre bonne lettre que j'ai reçue à New-Bedford, chez ma tante, ne vous a pas causé trop d'inquiétudes.

Ma santé est très bonne, ainsi que celle de ma tante qui me parle souvent de vous et de toute notre famille.

Je vous écris de New- York, où pour la cinquième fois depuis mon arrivée aux Etats-Unis, j'ai passé quelques jours à chaque promenade, en compagnie de ma tante; nous nous retirons à l'Hôtel Savoie qui est un peu plus joli et plus considérable que le Vendôme ou le Maple Leaf de Haileybury ! !

Ce qui m'a surtout frappé, ici, c'est que presque tous les employés parlent le français !

Inutile de vous dire que nous y sommes très bien traitées.

Je vous sais anxieuse de connaître la cause de ces fréquentes excursions à New- York, je vais vous la dire franchement, et j'en suis d'autant plus aise de vous l'avouer que j'éprouve un besoin de tout vous dire et de vous demander vos bons conseils.

Vous vous rappelez sans doute, ma chère maman, que j'ai toujours eu l'idée de connaître et d'acquérir des connaissances.

Bien, voilà, pendant mes vacances à New-Bedford, j'ai fait connaissance d'un jeune homme charmant ; je l'ai aimé d'abord ; lui aussi, il m'a aimée et m'aime encore davantage; il m'a fait visiter presque toutes les grandes villes des Etats-Unis de l'Est; je suis allé en automobile, très souvent avec lui, accompagnée de ma bonne tante.

J'ai été heureuse de voir, de connaître et d'apprendre; plus d'une fois, vous le devinez j'ai ouvert les yeux, de surprise et d'étonnement ; ce jeune homme appartient à une belle et brave famille de New- York, très riche et vit seul avec sa mère.

Je comprends très bien que si je l'épouse, mon avenir est tout fait ; j'ai l'estime de sa famille ; et je crois avoir son amour ; mais moi, je ne ressens pour lui que de la reconnaissance, car je ne l'aime plus; il est orgueilleux et ne souffre pas de con-

AMori; VAINCUE' £7

tradictions; je devrais avoir le droit à mes idée.»; parfois. jY

les rêves d'avenir, il rit de moi; il a un genre commercial et très pratique; il est dans, le commerce des bijouteries et il possède de riches magasins qui font envie ; sa résidence privée est princière; Je sais que je serais très bien si je pouvais forcer mon coeur à l'aimer. Que dois-je faire? ma (.-hère maman? Quitter New-York sans lui parler, ce serait passer pour une espiègle! lui déclarer que je ne l'aime plus, c'est m'exposer à sa haine! Continuer à sortir avec lui, pour temporiser, quand je sais qu'il me faudra briser ce lien, cet amour, tôt ou tard, c'est m'exposer davantage à sa haine.

En ces derniers temps, en présence de l'avenir souriant qui s'offrait à moi, j'ai essayé de forcer mon coeur, à l'aimer; tous mes efforts sont vains et mon coeur comprimé ne sait plus que laisser échapper des sentiments d'indifférence et de froideur; c'est à peine si je ressens encore de la reconnaissance pour cet homme que je vois chercher à me dominer au point de ne pas pouvoir respecter mes moindres pensées exprimées, bien qu'il réitère ses déclarations d'amour, et que je sache, vu son assiduité auprès de moi qu'il m'aime beaucoup.

Ma chère maman, que do:s-je faire? dites-le mo* bien vite, car je souffre de l'indécision de mon âme; je sens le besoin de vos conseils; la base de mon anxiété n'est peutêtre que l'inconstance? suis-je à refuser mon bonheur, par mon inconstance qui me ferait délaisser l'objet poursuivi dès que je l'atteins?

Avec l'assurance de ma piété filiale, recevez un bon baiser et les amitiés de celle qui se souscrit.

Votre enfant respectueuse et reconnaissante

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