ANITA BAKER
Cette lettre était écrite par Miss Baker, dans un moment de jalousie; Harry essaya d'en convaincre Ninie, mais celle-ci contente de trouver dans cette circonstance, un motif de s'éloigner de lui, mon cher Harry, lui dit-Ile, en y mettant autant de douceur que possible, je vous serais reconnaissante, si vous m'accordiez la faveur de ne pas m'en vouloir; vous avez été bon pour moi; j'ai su apprécier vos qualités et tout ce que vous avez fait pour moi, mais l'amour que vous n'avez cessé de prodiguer à Miss Baker, en même temps que vous juriez fidélité et amour éternel, m'a complètement déçue et voilà que mon coeur est tout changé.
Ma chère Ninie, ma chère amie, tout ce que j'ai- fait pour vous, je l'ai fait librement, mû que par un seul motif, celui cle vous être agréable; je croyais avoir réussi, je croyais avoir et posséder votre estime, votre considération, votre amour et votre coeur ; vous m'avez fait voir les choses ainsi ; J'ai cru en vous î Maintenant, vous voilà prête à me fuir, et ce, sans cause. Où était donc votre bonne foi? Vous prétextez avoir été blessée par la lettre de Miss Baker; je vous donne franchement l'expli-
cation de sa conduite; je sais qu'elle m'aime, mais je ne l'aime pas pour en faire mon épouse ; elle a cru vous éloigner de moi, en écrivant ainsi. Seconderez-vous ses desseins, ou si vous me resterez fidèle? Vous savez que je vous ai aimée, que je vous aime encore. Déjà, je goûtais les délices d'une union prochaine; déjà, je caressais les rêves de vous voir entrer à l'église, appuyée sur mon bras, pour y répéter ces mots d'une manière solennelle, que vous m'avez déjà dits, sous le souffle trop ardent de l'amour, ou sous le masque de l'hypocrisie: "Harry, je yous aime, oui pour la vie !"
Il me semble que je pourrais vous faire jouir de la vie ; ma conduite est exemplaire; mes amis appartiennent à la meilleure société de New York, regardez-bien, ce M. là-bas, avec deux amis, dans le coin de la salle, c'est un millionnaire, ayant à sa gauche, le gérant général de la Oie Métropolitaine, et à sa droite, le secrétaire de notre ville; désignant et nommant une dizaine de personnes, dames ou messieurs comme étant de ses amis, et appartenant à la meilleure société de New-York. Harry lui fit entrevoir, tous ses projets d'avenir, tous les voyages qu'il avait l'idée de faire, et lui promit de toujours être bien affectueux pour elle, lui garantissant que seule, elle avait place dans son coeur; que si elle le quittait, qu'il ne saurait trop comment se consoler du chagrin amer qu'il en éprouverait. J'ai fait pour vous, beaucoup, vous ne le niez pas ? J'attendais pour faire davantage, le jour où je croirais que je puisse être sûr de votre coeur; bien des fois, j'ai rêvé à vous, bien des fois, j'ai pensé de quelle manière, je pourrais arriver à vous rendre heureuse, je vous ai étudiée; et je n'attendais que le moment propice, pour vous prouver toute l'ardeur de mon amour ; mon coeur est fixé à votre amabilité, et je ne saurais l'en détacher. Mais, puisque vous êtes si souffrante, parlez-moi, ditesmoi la cause de votre malaise, car je lis sur votre figure qu'un sombre nuage plane au-desus de l'amour de votre coeur.
Ninie, toute confuse de se voir comme trahie par l'émotion, qu'elle n'avait pu dissimuler, et par le ton bref avec lequel, elle avait engagé la conversation, eut un moment d'indécision.
Constatant les nouvelles déclarations d'amour de Harry, et
ayant encore à la mémoire, tous les conseils donnés par une mère d'expérience, dans le seul but de son bonheur, Ninie se trouvait dans un état difficile à décrire; mais enfin,, son âme rafraîchie par les avis de sa mère, et comme réconfortée, lui donna un regain de courage et continua avec instance: Harry, lui ditelle, ne vous rappellez-vous pas que la première fois que je vous ai rencontrée, je vous apparus belle? ne vous rappelez-vous pas que je vous ai avoué que vous étiez gentilhomme, sans oser admettre que vous étiez mon ami ; ne vous rappelez-vous pas, que, bien que j'aie accepté certaines promenades que nous avons faites ensemble, je vous ai estimé, au point de vous rencontrer souvent et que j'ai mis entre vos mains, ma confiance et mon avenir? Ne vous rappelez-vous pas, que malgré que vous disiez que je sois d'un caractère mélancolique, vous m'avez déclaré que les jours que vous aviez passées avec moi, étaient les plus beaux de votre vie? Oh! je vous ai aimé, j'ai cherché à vous aimer davantage! mais je ne le puis pas, maintenant, car votre conduite me laisse trop soupçonner que vous aimez encore Miss Baker!
Tous les assistants ont les yeux fixés sur nous, reprit Harry, et je ne veux pas m'imposer à leur attention. Si l'amour a eu des prises sur moi, je veux et j'entends qu'il reste sans conséquences. Si je dois me séparer de vous chose cruelle que je devrai combattre, je serai un homme, un homme pratique, et je vous laisserai partir pour vous diriger vers le but que vous vous proposez d'attendre. Je vous laisse libre, allez! Allez! puisque c'est votre désir de me quitter !
Harry, dit Ninie, vous prenez les choses vraimen, au sérieux, je n'ai point l'intention de vous dire Adieu, mais seulement de me permettre d'étudier cette question de notre unior., au contact des conseils de ma mère; je vous sais bon, et. généreux! Je vous prie dé vous rappeler que ma conduite à votre égard, a été sans bassesses, ni culpabilité, que j'ai accepté toutes vos- invitations autant pour vous faire plaisir que pour en retirer moimême de l'agrément, que si vous pensez le contraire,, je devrai vous quitter, et alors je vous avouerai que toute séparation comporte des sacrifices, mais que si vo«s me soupçonnez de mauvaise foi, la séparation la plus douloureuse a encore des charmes.
A ce moment Harry pâlit, et . voyant les musiciens qui reprenaient leurs devoirs, il dit :
Ninie, ma chère amie, vous voulez donc me quitter?
Non, dit-elle, mais pour le moment, je veux retourner à mon foyer, étudier avec ma mère, cette question que vous me posez ; car je ne suis pas prête à essayer, sans consulter ma mère, de vous rendre heureux; vos ambitions dit-elle, mon cher ami, ne sont pas tout-à-fait les miennes, vos rêves ne sont pas les miens; je sais que vous avez de l'argent, que vous m'avez porté considération et estime, et je puis ajouter sans orgueil, que ce n'est pas sans à propos, car j'ai cherché par tous les moyens, à me rendre digne de vous. Tous m'avez aimée, je vous ai aimé ! mais le plus, nous nous connaissons, le moins nous nous aimons, je crois ; et en vue de notre bonheur commun, je m'attarde à réfléchir, et oser croire qu'une séparation serait aussi bonne, que la continuation d'un amour obligé de souffrir la rivalité d'un autre amour.
Séparons- nous, soit, dit Harry, puisque c'est là, votre désir, mais en attendant, un tour de valse.
L'atmosphère rempli des parfums des bouquets qu'on avait disséminés tout autour de la salle, répercutait les échos joyeux des instruments de l'orchestre, et les convives comme transportés dans le tourbillon des rires de la jeunesse, et enivrés de joie, répondaient aux notes de la musique, et se berçaient d'illusions faisant oublier les chagrins.
La jeune fille était tout de même, toute stupéfaite du changement de l'état d'âme de Harry; peut-être ne l'avait-elle pas connu, tel qu'il était? Harry se montrait plus généreux, plus délicat, plus affectueux et plus idéaliste qu'elle ne l'avait jamais cru!
Ninie, vous ne m'aimez donc plus, dit Harry, après^quelques moments de silence, en terminant sa valse? Oh ! Harry, vous me faites souffrir.
Répondez-moi, dit-il avec ténacité.
Vous répondre, Harry, m'obligerait à vous parler plu3 longuement, que je ne puis faire ici, maintenant en présence de cette assistance qui, toute joyeuse et occupée à se divertir, me
ridiculiserait de me voir plus longtemps retirée à l'écart avec vous, et causer sur un ton si sérieux et me verrait peut-être verser des larmes !
Soit, ajouta Harry, il se fait tard; retirons-nous; descendons au salon privé, et en présence de. votre tante, nous nous expliquerons.
Car je veux savoir à quoi m'en tenir!
A cette invitation, la jeune fille toute bouleversée des remarques de Harry, et bien décidée à ne pas changer sa décision, et de suivre les conseils de sa mère et de retrouver le bonheur, la paix dont elle jouissait avant de le connaître accepta avec un sourire gracieux, l'aimable causerie, en cabinet particulier.
Tous trois prirent place dans le salon privé de Ninie, où tout d'abord on dégusta un verre de fine Champagne à la santé de Harry qui se contenta de demander la permission aux dames de fumer une cigarette.
Mon ami dit-il s'adressant à Mnie, qui, toute inconsciente, venait de jouer le "Home Sweet Home/' sur le piano, qui était dans l'un des coins du salon; ouvrez-moi votre coeur, parlez-moi avec franchise ! M'aimez- vous encore ? Quand vous me disiez que vous désiriez vous fonder un "Home" , sous mes soins et sous mon amour, étiez-vous sincère? croyez-vous à la sincérité de celui qui a fait, tant pour vous ? Toute personne à ses défauts ; je ne suis pas parfait, moi non plus ; je peux vous paraître hautain, orgueilleux, trop pré-occupé des affaires et, comme devinant tous les sentiments cachés dans les plis et replis du coeur de la jeune fille, je peux vous paraître comme n'ayant pas l'idéal que vous voudriez trouver en moi ; permettezmoi de vous dire mademoiselle, que les rêves n'ont jamais bâti les fortunes, que la vie pratique n'a jamais obligé l'amour à diminuer d'intensité; permettez-moi de vous dire qu'un homme peut avoir un grand coeur, être très sentimental, et avoir, en même temps, une intelligence plus forte et plus maîtresse des sentiments de son coeur.
Harry, cher ami, vous m'avez retirée à l'écart; je suis contente de votre discrétion : je reconnais en vous, un homme que je croyais pouvoir aimer dès les premières rencontres que le
hasard m'a favorisé de faire de votre personne; je vous ai aimé, quoiqu'ayant toujours conservé en mon coeur, le désir de vous connaître davantage; ce désir s'est accentué depuis surtout que j'ai appris que vous n'aviez pas renoncé à l'amour que vous portiez, à Miss Anita Baker; je veux vous connaître davantage; nous ne vivons qu'une vie; le mariage heureux fait le bonheur des époux ! Je veux non seulement être aimée, mais je veux aimer, et je ne me sentirais pas capable d'aimer un homme au coeur si large qu'il peut abriter deux amours !
Le mariage heureux fait le bonheur des époux, non-seulement en ce monde, mais aussi pour ceux qui comme nous, croient à l'Eternel, le bonheur dans l'autre monde !
Je voudrais vous aimer autant que mon coeur est capable d'aimer; mais j'en suis empêché par ma rivale; laissons faire; le temps me persuadera si je dois vous aimer encore. Peut-être vous déciderez-vous à quitter ma rivale?
Si je réfléchis, Harry, ce n'est pas parce que je ne saurais vous aimer; je serais capable, de vous aimer si je vous savais digne de mon amour; je ne suis pas seule, comme je vous ai dit, dans ma décision; votre amour n'est pas resté sans écho, dans mon coeur vous le savez.
Oui, dit Harry, je le sais, je l'ai cru du moins que vous m'aimiez ! mais de grâce, ne me parlez plus de Miss Baker ! Si je dois pour vous faire plaisir et conserver votre amour, renoncer aux relations que ma parenté avec la famille Baker m'impose par devoir, je le ferai ! Si pour rétablir la paix dans votre âme, je dois ne plus fréquenter ni comme cousin, ni comme ami, Miss Baker, je le ferai; car l'amour que je ressens pour vous, est audessus de tous les sacrifices que vous pourriez exiger de moi.
Ninie, satisfaite de cette déclaration, en apparence, feignit de recouvrer le calme et l'assurance qu'elle avait jadis, quand elle sortait au bras de Harry; et de fait, intérieurement, elle sentit naître en son coeur, une flamme d'amour plus vivace que jamais, Harry lui apparut alors plus affectueux! si je l'avais connu, ainsi ? Après tout, c'est un bon garçon, se disait-elle ! il m'aime et je serais bien, avec lui !
; Harry, lui dit Ninie, si je, décide de quitter New York, .veuillez croire que je reviendrai ou que je vous enverrai de mes Nouvelles? Oh, mon ami, reprit-il, vous ne pouvez pas partir ainsi; vous avez un devoir à remplir et je tiens absolument à ce que vous l'accomplissiez.
Un. devoir à remplir? dit Ninie, toute étonnée, de se faire tracer ' une ligne de conduite, en présence de sa tante, par Harry ! La tante qui avait été occupée jusqu'alors, absorbée dans la lecture, en entendant cette phrase, demanda excuse au jeune couple, et regardant Ninie: Oui, ma chère nièce, M. Mitchell a raison, tu as un devoir à remplir; je comprends et je m'explique que toute saisie du sujet intéressant de la conversation qui t'intéresse, tu ne t'en doutes, mais je sais que tu sauras t'acquitter de ce devoir dont veut parler M. Harry; quel est ce devoir? je ne comprends pas, ma tante, reprit avec vivacité, Ninie. M. Harry, si je le devine bien, veut insinuer que tu devras aller saluer sa vieille mère?' Oui, hochant la tête, dit-il, vous avez raison, madame ! Oh ! mon ami, soyez sans inquiétudes; j'ai songé à ce que je dois faire. De même que je ne vous aurais pas quitté sans vous voir ni vous parler, à plus forte raison, je ne partirai pas sans avoir salué madame votre mère ; elle a été bonne pour moi ; elle m'a reçue dans sa maison comme si j'eusse été sa fille ! Si toutefois, je n'allais pas lui rendre visite, ce serait plus tôt par la crainte d'être reçue froidement. Comment, dit Harry, pouvez-vous vous attendre à être reçue froidement ? avez-vous l'intention de me quitter définitivement ? Harry, paraissant tout énervé et surexcité, et comme regrettant d'avoir fait tant de déclarations d'amour et craignant de s'être abaissée en face de cette jeune fille, qui semblait vouloir le délaisser, continua: pourquoi me parler ainsi? Vous me promettez de revenir ou de m'envoyer des nouvelles ? vous me déclarez que si je renonce à l'amitié de Miss Anita Baker, vous m'aimeriez; alors, pourquoi parler d'être reçue froidement par ma vieille mère qui a cru comme moi, à l'amour et l'estime que vous m'avez manifestés ouvertement.
Ne savez-vous pas que cette brave dame est la noblesse même? seriez-vous dans le tort qu'elle ne vous en parlerait
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même pas. Mais si vous lui déclarez, que votre amour pour moi est toujours le même, fort, puissant, persévérant et que vous partez pour obtenir le consentement de vos parents, à notre union vous lui ferez une grande consolation et lui apporterez la confirmation de tous les rêves qu'elle a faits pour mon bonheur.
Harry, dit Ninie, n'allez pas trop loin; je connais madame votre mère ; je connais mon devoir ! et je saurai l'accomplir à ma sati: s faction, avant de quitter New York!
Le lendemain, Ninie se préparait à quitter New York; elle avait passé la nuit à s'entretenir après le départ de Harry, avec sa tante qui lui reprochait de manquer son avenir, et de croire un peu trop à l'importance de son amour.
Cet homme n'a pas de défauts, lui disait sa tante, il a . ses manières, à lui ; tu ne dois pas avoir la prétention de prendre mari, pour en faire ton valet ! Ah ! l'avenir te dira que le galant que tu croiras prendre, épouser, sera un bourreau dans ta maison. Mme était satisfaite tout de même, de sa veillée avec Harry. Elle lui avait promis de venir ou de lui envoyer de ses nouvelles et il lui avait promis de se rendre à Montréal ou à Guigues pour lui rendre visite.
Ninie se rendit vers les deux heures de l'après-midi, chez la mère de son ami; elle y fut reçue très cordialement, comme d'habitude.
Après quelques paroles échangées, Mde Mitchell qui parut un peu, au courant de la situation, pressant sur son coeur, cette jeune fille qui venait la saluer, avant son départ et la remercier de tous les égards, de toutes les politesses qu'elle avait eus pour elle, lui dit: Mais, j'espère que vous nous revien-
Idrez ! et désignant le grand fauteuil qui se trouvait au milieu du boudoir, que Ninie occupait habituellement dans ses visites, lui dit: Votre fauteuil vous attendra? mademoiselle! Ninie, toute émue, à la vue de cette vieille mère, si bonne et si affectueuse lui répondit: Je reviendrai certainement, madame, reprendre mes appartements à l'Hôtel Savoie, où je me plais, et où nous sommes si bien; je reviendrai certainement madame, causer avec vous, si mes bons parents que je vais consulter m'en donnent la permission; car mon coeur d'abord un peu refroidi, proba>
blement par l'ennui de ma famille et de tout ce qui m'est chei là-bas,, redeviendra réchauffé et désireux de vous revoir madame, ainsi que M. votre fils Harry, mon cher Harry.
A ce moment, Harry qui était dans ses appartements, dont la porte était ouverte, comprit toute la conversation échangée entre Ninie et madame sa mère, s'élança rapidement aa cou de Ninie, et les larmes dans les yeux, en présence de sa mère: Ninie, ma chère amie, est-ce bien vrai que vous allez revenir? au moins, est-ce bien vrai que vous me donnerez de vos nouvelles? j'irai vous voir, j'irai moi, vous rendre visite, si vous ne pouvez revenir à New York ! Je veux vous revoir! Mnie, comme toute impressionnée de cette marque réelle d'amitié, de la part de la mère et de l'amour intense de Harry, répondit : Sûrement, je reviendrai ! à ce moment, Ninie avait changé sa décision ! elle avait pris la résolution de revenir! elle était convaincue que Harry n'était pas le garçon orgueilleux, que ses amis et son imagination le lui avaient dépeint.
Ninie dit, Au revoir, à Harry et embrassa filialement cette bonne vieille, qui lui posant les mains, chaque côté de la tête, et déposant sur ses joues roses de jeune fille, de ses baisers les plus affectueux, lui dit : pour le bonheur de mon fils et pour mon bonheur je vous demande de revenir ! Et Ninie de lui répondre par une seule caresse, ne pouvant contenir son émotion. Elle retourna avec sa tante, vers l'automobile que les attendait, pour les conduire à la gare, où Harry promit à Ninie d'être présent, au départ du train ! Que de réflexions, ne fit-elle pas ! Pensive et silencieuse, elle ne savait plus de quel côté, diriger ses pas ! Elle aimait tant la mère de Harry qui M manifestait tant d'intérêts !
Retourner pour y vivre de son emploi, à Montréal, quel contraste avec le genre de vie élevé et noble qu'il lui était offert! Harry- dont elle n'aimait pas les manières, lui paraissait maintenant meilleur et plus affectueux que jamais.
A l'heure indiquée, Harry se rendait en automobile à l'Hôtel Savoie pour y chercher son amie et sa tante qui l'accompagnait, pour les conduire à la gare.
Il y trouva Ninie, à sa grande surprise, en pleurs, et comme
toute désireuse de demeurer à New York; il en éprouva une certaine satisfaction de la voir, dans cet état d'âme.
Ma chère Ninie, lui dit Harry, me permettez-vous de vous demander la cause de votre chagrin? Il est très facile de vous l'expliquer. Je ne puis résister à l'émotion que je ressens, en me voyant sur le point de quitter cette belle ville, que j'ai tant admirée, de quitter l'Hôtel Savoie, dont la délicatesse et le savoir-vivre du personnel et l'amabilité du gérant, nous font désirer de prolonger notre séjour, de quitter un ami, vous, qui avez été si bon pour moi ! Je ne croyais pas vous aimer tant que cela ! Il faut donc croire que je vous aime, puisque mon départ, ma séparation d'avec vous me cause tant de peine! Harry s'avança, dans un moment de transports joyeux, vers Ninie, la pressa sur son coeur, et sans mot dire, déposa un long baiser
Isur son front.
Ninie sentit alors qu°elle l'aimait plus que jamais. Arrivés à la gare quelques minutes, avant le départ du train, tous trois prirent place dans le char "Pullman" et Harry dit à la jeune fille: "Le motif de votre départ, est-il réellement celui que vous prétextez? ou s'il est plutôt le désir que vous éprouvez de rencontrer un autre ami qui serait mon rival? Croyez-vous qu'il m'est possible d'espérer encore, sur votre amour ?
Ninie, vous le savez, je vous ai aimée, à la folie ! je vous
■ aime encore beaucoup ! Bien des fois, je me suis levé, dès cinq heures du matin, pour prendre une promenade à cheval, et avoir l'occasion, en passant en face de l'Hôtel Savoie, de vous
• saluer à votre fenêtre, et cueillir, rival avec le Soleil, les premiers sourires de votre figure rayonnante de joie, du repos de la nuit. Comme je vous ai aimée ! Pour conquérir votre amour, il n'y a pas de sacrifices, que je ne serais pas disposé à faire! Si votre coeur est engagé: dites-le moi, bien franchement; quoique bien attristé, je retournerai silencieux, auprès de ma mèrer et j'emporterai dans mon coeur, les souvenirs d'une illusion qui, après m'avoir apporté tant de bonheur, m'apportera tant de larmes ! mais les larmes que je verserai, seront sans reproches, à votre égard; tout ce que je vous demande, c'est de
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me dire la vérité. Keviendrez-vous ? M'enverrez-vous de vos nouvelles? Aimez-vous un autre ami? Jamais, mon coeur ne fut plus épris d'amour, comme il le fut de votre personne.
Oh ! Harry, je vous donne ma parole d'honneur, dit Ninie, je reviendrai certainement à New York, avant longtemps; et si quelques événements extraordinaires m'en empêchaient, je vous le laisserai savoir, et je serai heureuse, alors de recevoir votre visite.
A ce moment, comme le signal du départ du train était donné, Harry après avoir embrassé amoureusement sa Ninie et avoir salué la tante, se retira en déposant une lettre entre les mains de la jeune fille; elle ouvrit quelques instants après, cette lettre conçue ainsi :
Ma chère Amie,
Permets-moi de t'écrire, ce que je ressens à l'occasion de ton départ; et de te dire l'impression que tu fis sur mon âme quand je te vis pour la première fois ; en lisant cette poésie ci-incluse, de Gabriel Venise, tu te convaincras que je t'aime depuis le jour où je t'ai connue; car elle est l'expression fidèle de ma pensée !
En te yoyant t'éloigner de moi, mon coeur est serré, et je crains de mourir de chagrin!
La crainte que j'éprouve, d'apprendre que tes parents s'objectent à notre union ou que tu as changé tes amours, me laisse à demi-mort.
Qu'il me tarde d'avoir de tes nouvelles! Ne me fais pas souffrir le supplice d'une trop longue attente; car je suis impatient ....
L'ennui que j'éprouvai de me voir privé de tes sourires, de l'agrément de la douce conversation, de l'ardeur de tes baisers, sera terrible !
Puisses-tu penser sérieusement à moi, et te faire un devoir de conscience, de tenir tes promesses envers celui qui pour toi, est prêt à sacrifier le reste de ses jours.
Veuille croire en mon amitié toujours sincère et persévérante. HARRY
La poésie incluse se lisait ainsi:
O jeunesse aux grands yeux, jeunesse aux eheveux blonds. Qui poses, dès l'aurore, un pied, dans la rosée ; Dame du clair matin, pareille à l'épousée. Que le Seigneur amène au son des violons.
Toi qui vas les bras nus, les tresses dénouées. Rjeuse à travers l'ombre, et la nuit, et le vent ; Toi qui pour diadème, as le soleil levant. Et dont la robe rose est faite de nuées.
Que ton /charme est puissant et doux! Les plus hardis Fléchissant le genou, t'adorent en silence ; Pur comme l'encensoir cu'une vierge balance, Le ciel se teint pour toi d'un bleu de Paradis ;
Et dans le pays vert où ta grâce ingénue Sous le baiser d'avril éclate en liberté Pleins d'allégresse et fous de ta beauté. Les oiseaux par milliers, célèbrent ta venue.
Ta sveltesse ineffable est celle du bouleau, Ta voix nous berce ainsi qu'une chanson lointaine ; Comme un lys qui s'effeuille au bord d'une fontaine, Ton corps délicieux a la fraîcheur de l'eau
Tu ressembles parfois à la biche craintive. Qui, l'oreille aux aguets sent venir le chasseur : Ta bouche, au clair de lune, a l'étrange douceur. De la belle-de-nuit et de la sensitive.
Parfois, lasse d'avoir suivi les papillons.
Tu mires ton visage à la source des fées,
Et l'odeur des lilas t'arrive par bouffées,
Dans la brise qui vague et le chant des grillons.
Et puis comme Diane errant par la clairière, Le carquois sur l'épaule avec ses lévriers, Sur un fond d'azur pâle et de genévriers, Tu resplendis, superbe et chaste, ô guerrière.
Telle je t'aperçus pour la première fois Dans le brouillard léger de l'aube qui se lève. A cette heure où la vie est comme un divin rêve. Que traverse un soupir de flûte ou de haut bois.
Près du ruisseau d'argent, dans la forêt mystique, Où tremble, vers le soir, un chant de volupté ; Près des cascades d'or, dans le cirque enchanté ; Ton appel virginal était comme un cantique.
Enfant émerveillé, j'allais par le chemin ; Je regardais danser le soleil sur la mousse, Adorable et terrible, éblouissante et douce. Tu m'apparus, jeunesse,une rose à la main !
CHAPITKE V
Titre 1