UN DINER DES TETES DE BOIS
J. D. préside au bout de table.
André Lemoyne fait sur les amours du hanneton des révélations étonnantes. Le poète a surpris deux hannetons et une même amoureuse. Tous les trois formaient un groupe sympathique où, dans un accolement décisif, chacun des deux mâles différemment traité touchait en même temps au but convoité sans avoir à subir la promiscuité directe du partage.
Bracquemond, lui; a fait de fortes études sur les amours des limaces. Il a vu la limace tirer d^elle-même un fil épais, visqueux, s y suspendre, entraînant dans un enroulement lourd et
lent la servante de ses ardeurs amoureuses jusqu'au moment où ils se pâment dans l'absolue immobilité conquise.
Bracquemond met J. D. du côté de la bonne oreille et Ton discute. Bracquemond est tumultueux, autoritaire : — Un paysagiste, cela n'existe pas ! — Et Corot ? — Je fais une exception pour Corot. — Et Courbet ? — Courbet est un peintre de figure qui fait aussi le paysage comme Corrège, Titien, Véronèse.
Roger-Marx intervient en paroles sages et rares. Louis Mettling, qui a la dent pointue et les ongles affilés, surseoir.
Bracquemond : — Tout le monde peut être paysagiste. Le garçon qui nous sert est un paysagiste qui s'ignore. A Cayenne les paysagistes !
Mais les grands noms sonnent, les beaux exemples abondent : Le convoi ne partira pas. .
L'anarchie règne. Du désaccord général et de dissemblances profondes, l'harmonie, est faite : aux ardeurs du verbe les yeux donnent un démenti.
Eugène Carrière et Rapin, causent paisiblement.
Parmi les convives, Jules de Marthold, Alphonse Bouvret, Saint-Juirs, Edmond et Félix- Frank^ Paul Duprey, Jules Gaillard, Amédée Besnus, Paul Eudel, Jean Desbrosses, Félix et Frédéric Régamey, Léon Duvanchel.
Gustave Déloye dit des vers de sculpteur et les peintres chantent de la voix qu''ils ont les chansons qu'ils savent.
Henri Boutet, le Boutet des petites femmes à la pointe sèche ; Edouard Stern, Ernest Depré, Ch. Clairville, Paul Sébillot, Antony Valabrègue, poète et amateur d'art. Poète, il a le goût des sentiments contenus, le calme amour des notes assourdies.
Jules Valadon jette le trouble dans les paisibles esprits et sème le doute dans les cœurs croyants. Valadon m'avait dit : « Vous êtes un prince ! » Mais bientôt il attaque à grands coups de pioche les murs de ma principauté.
Les petites natures mortes de Valadon sont à lui.
Les poètes se font écouter et, cependant avec une honnêteté puritaine , André Lemoyne , Antony Valabrègue, Hippolyte Devillers dé-
daignent d'une façon sensible les artifices de diction.
Façons d'exprimer :
C'est d'un joli œil.
PUVIS DE ChAVAKNES A DaLOU !
— Je vous aime parce que vous êtes d'avis qu'il est des exécutions nécessaires.
Le peintre rentre chez lui affolé par son rêve, il pense au tableau qui vient bien, au modèle rare et sa femme lui dit : « Les chiens ont bien mangé. » Il se couche.
'ai cru ceci : Félicien Rops, c'est de la curiosité surtout ; Odilon Redon, c'est de la curiosité seulement. Surtout ?... Seulement ?...
Salon de 1887.
Leconte de Lisle : — La Théodora de Benamin-Constant, c'est Théodora.
Un peintre :
Gustave Moreau : rharmonie des châles de rinde.
Puvis DE Chavannes :
Il est bon de penser à une harmonie : L'or^ l'argent; à une pierre précieuse : le saphir^ Fémeraude, le rubis ; quand on cherche les blancs, à la perle.
Un peintre :
Fantin-Latour n'emploie pas des moyens de peintre.
Dans ma rue :
Tableau,
Le coiffeur : — Nous étions 28 chez Lespès; les coudes se touchaient. On se disait (et c'était bien agréable) : Celui qui a les cheveux gris en brosse, c'est M. V... le Directeur de
théâtre. Celui qui se fait friser au petit fer tous les quinze jours, c'est M. A. D... (trois francs pour la maison et deux francs pour le service). Voilà M. le chef d'orchestre D... M. F. F... qui vient tous les jours ; ce pauvre M. J... M. A. V... et son petit chien qui mord. M. Ed. P... que tout le monde aime. Lequel était le plus désagréable... ? (Il songe) : C'était le ténor polonais.
Un Carolus Duran, cela manque de dessous sacré.
La fille, un fumier odorant.
Indication de mise en scène d'une pièce naturaliste :
Tout ce qu'il faut pour décrire.
« Donner un corps au rêve, idéaliser la réalité ». Je me permet de dire ceci. C''est plus simple que ça.
Je parle d'un mauvais peintre^ mais j'en parle, il y a beaucoup de politesse dans le mal que je dis.
Je crois que le peintre Besnard est littéraire dans la mesure de sa puissance de volonté.
Eugène Carrière :
— Chez les maîtres, la perle est plus noire que la peau.
Façons d'exprimer :
Une trentaine fêlée.
Les amateurs d'art qui savent quelque chose ont un sourire permanent aux lèvres. Sourire dispense de répondre, de répondre tout de suite. Il est des questions si nettes, la terreur des amateurs d'art ! — « Oui ou non est-ce un original ? » — Oui et non, dit le sourire.
Un petit architecte commence ainsi ses récits : (( C'est Tannée ou j'ai construit Bouffemont ; » ou : (( Je n'avais pas encore construit Bouffemont. ))
Ne nous moquons pas...
Façons d'exprimer :
L'haleine chargée de parfums.
Entendre dire : Besnard ! ça finit où il s'arrête. — Pointelin ne fait pas d'observations nouvelles : un Pointelin c'est un Pointelin — la roublardise
du métier de Vollon — le petit travail de Fantin- Latour — le dessin spécial de Puvis de Chavannes — les répétitions d'Henner...
Cela plaît à un peintre.
— Savez-vous reconnaître l'original de la copie ?
— Assez souvent.
— Pouvez-vous dire si dans un tableau les valeurs sont justes ?
— Le plus souvent.
— Alors vous ne savez rien ?
— Rien, absolument. Je veux dire rien d'une façon absolue.
Un peintre :
François Millet ne peint pas bien quand il peint pour bien peindre.
AMOUREUX D'ART 233 Fragment de lettre :
« J'ai vu d'Eugène Carrière des choses admirables. » Rodin.
Le peintre L. M... : — Puvis de Chavannes a copié le musée Campana. Il y a des gens qui, s'échauffant devant ça, cherchent la poésie... ils découvrent des choses... Mais où sont les modelés ?
La salle des Etats au Louvre.
Un peintre : — Le Corot, la %pnde de femmes est retapé ; c'est indigne du Louvre. Le Huet sur la cimaise, on dirait un Français peint par César de Cock. La Chapelle sixtine d'Ingres, on disait c'est un Titien : et c'est un Gerôme. Ingres, j'aime mieux la petite fille de Prud'hon. La salle des États, de qui est-ce ! Nous avons Rodin et Dalou et ça a Tair d'être de Dumont. Ah ! le Ddacroix^hs Femmes d' ^élger, la femme qui se déplace;, la femme avec des noirs différents...
U Entrée des Croisés^ les bannières roses dans le ciel bleu, Véronèse lui-même n'a jamais fait ça !
Odilon Redon tend à s'affranchir du connu de la figure humaine : Toujours deux yeux, un nez, une bouche... ah !
Dalou :
— Je ne mets pas encore assez de nature.
Les Francs Bourgeois. Titre.
Ah ! les coups de force des malingres, le cri rauque des gens aphones !.
La Bouquetière de l'Hotel-Dieu :
— Fleurissez vos malades, deux sous.
Toujours laide, d'une laideur qui se déplace.
La grande piste. Titre.
— Je suis peut-être trop littéraire, dit le statuaire Rodin.
— Je ne travaille qu'avec la permission de la nature^ dit Puvis de Chavannes.
Un peintre :
— On dit Henner poète et il ne voit rien dans les fonds.
(Derniers feuillets.^
I je n'étais pas épris d'art, je serais mystique.
L'innocence de l'esprit, une innocence conauise.
L'an, Miisica sacra.
J'aime le chemin qui nous y mène.
Les découvrir. — Les sentir. — Les désirer. — Les cueillir.
La nuit : La solitude, le silence. J'aime la nuit.
Ce que j'ai appris : A pressentir parTémotion ressentie, l'intérêt continu, la valeur artistique de l'œuvre.
Si de deux femmes qui m'écoutent, l'une rougit, l'autre pâlit, c'est de celle-ci que je me souviens.
Un amateur d'art peut être jeune, il ne peut
pas être gai ; triste, non, pensif. L'art est un refuge.
Le peintre Eugène Carrière a recruté bien des esprits du salon de 1880 : Portrait du père de r artiste, au salon de 1887 : Portrait du sculpteur L. H. Deville:(^. — Les Dévideuses.
Un amateur d'art possède de ce peintre savant et innocent :
La petite Jeanne (profil).
La petite Jeanne (face).
Portrait de l'artiste.
Portrait de la femme de l'artiste.
V Accouchée,
Henriette endormie (une fille du peintre). La Mère et l'Enfant.
V ^Allaitement , • Femme nue couchée.
Femme nue assise (vue de dos).
Chat mangeant le mou.
Pot blanc et bouteilles.
Elise lisant (une fille du peintre).
AMOUREUX DWRT
Femme qui coud.
Elise riant.
Marguerite (S^lon dt 1884).
L'Enfant à l'assiette.
Portrait de M. J. D...
Eugène Carrière compose du premier au dernier coup de pinceau, cherche des accords dans la nature et, fort de son pouvoir de se développer^ d'affirmer ce qu'il aime, il produit ! En évolution toujours ce peintre croit à ce qu'il va dire et n y croit déjà plus pleinement quand il le dit. Eugène Carrière exprime ce que je sens, il montre l'objet même de mes constantes tendresses : des Réalités ayant la magie du Rêve !