Amphion et Zéthus
La Société d'Émulation a voulu qu'en ce jour solennel où la littérature est appelée à jeter des fleurs sur la statue de Grétry, la science sérieuse vint aussi y déposer son offrande. En prenant cette résolution , elle a dû compter sur l'indulgence de l'honorable assemblée, et moi-même j'ai dû y avoir confiance à mon tour pour me décider à répondre à l'appel de mes collègues. Je n'ai pas eu à hésiter, Messieurs, sur le choix du sujet archéologique dont je vais avoir l'honneur de vous entretenir. Je possédais dans oies portefeuilles le dessin d'un miroir étrusque inédit (1) , où est figuré entre autres un personnage mythique que l'antiquité a regardé comme un des inventeurs de la musique (2) et dont le nom a passé dans les langues modernes pour signifier un musicien. Il ne pouvait pas s'offrir d'occasion plus propice pour publier un monument antique représentant le barde thébain Amphion , qu'une solennité consacrée à l'Amphion liégeois..
On donne aujourd'hui le nom de miroir à un meuble qui se rencontre fréquemment dans les tombeaux de l'Étrurie et que l'on a désigné longtemps sous la dénomination de patère (S). Il consiste en une plaque de bronze de forme ronde (4), à laquelle s'adapte un manche et dont l'une des superficies porte des figures gravées au simple trait. Celui que je fais connaître au public , montre , au centre de la composition dont il est décoré , une femme vêtue d'une double tunique et couronnée de myrte. A sa gauche est un jeune homme appuyé sur sa lyre , posée sur une colonne ionique cannelée ; il n'a pour tout vêtement que des bottines et une chlamyde jetée sur l'épaule gauche. Derrière lui, on remarque un autel. De l'autre côté de la femme, avec laquelle il paraît s'entretenir, se trouve un autre jeune homme, le corps entièrement nu, à la réserve du bras gauche que couvre sa chlamyde. Une épée, dont il touche le fourreau avec la main droite, est suspendue à son côté. Au fond du tableau on aperçoit un portique soutenu par
des colonnes ioniques. Le tout est encadré dans une bordure de myrte. Je crois, avec un savant membre de l'académie des inscriptions de Paris (S) , qu'il faut reconnaître dans les trois personnages en question Antiope entre ses
deux fils Amphion et Zéthus. Mais pour mieux comprendre la scène que l'artiste a voulu représenter , il est utile de
rappeler succinctement les récits fabuleux auxquels elle est
empruntée.
Le mythe d' Antiope et de ses fils a été traité par un grand
nombre de poètes , et principalement par les tragiques (6).
Delà les nombreuses variantes que nous y rencontrons,
mais que je m'abstiendrai de discuter ici. Antiope, fille de
Nyctée (7), était douée d'une rare beauté (8) ; Jupiter, épris
de ses charmes, la posséda sous la forme d'un satyre. La princesse, redoutant le courroux paternel, s'enfuit chez Epopée, roi de Sicyone, qui l'accueillit etla prit pour femme. Cependant Nyctée mourut et légua à son frère Lycus (9) , en même temps que son trône , le soin de tirer vengeance d'Antiope et de son époux. Lycus marcha en conséquence contre Sicyone , saccagea la ville , tua Epopée et emmena sa femme captive. En route (10), la princesse donna le jour à deux jumeaux, Amphion et Zéthus, qui ayant été exposés d'après les ordres du vainqueur , furent recueillis et élevés par un berger du mont Cithéron. Leur mère conduite à ïhèbes devint l'esclave de Dircé , femme de Lycus , laquelle l'accabla de toutes sortes de mauvais traitements. Après une longue captivité, Antiope parvint à s'évader et se réfugia auprès de ses fils. Une bacchanale ayant amené par hasard Dircé dans les mêmes lieux, elle voulut ressaisir son esclave fugitive et la faire mettre en pièces par un taureau furieux (11). Mais Amphion et Zéthus, à qui le vieux berger venait d'apprendre que cette malheureuse était leur mère, volèrent à son secours, s'emparèrent de Dircé et, lui infligeant le supplice dont elle avait menacé Antiope, la lièrent par les cheveux à un taureau. L'animal indompté l'entraînant rapidement à travers les ronces et les cailloux, ne tarda pas à la faire périr, Les deux frères se rendirent ensuite maîtres des états de Lycus , et s'occupèrent d'abord à fortifier la ville de Thèbes. Les nouvelles murailles ne furent pas élevées par la main de l'homme ; aux accords harmonieux de la lyre d' Amphion les pierres vinrent se ranger d'elles-mêmes sur les murs (12). Je passe sous silence la suite de l'histoire d' Amphion et de Zéthus ; elle importe peu à notre sujet.
L'art ancien n'a pas exploité tous les événements principaux du mythe des deux jumeaux thébains ; le trait même de la construction merveilleuse des murs de Thèbes paraît lui être demeuré presque entièrement étranger (12a). Il semble au contraire qu'il ne soit pas sorti du cadre des faits mis en scène ou rapportés par Euripide dans sa tragédie ÏÏJntiope , dont malheureusement il ne nous reste plus que des fragments. Pour autant qu'à l'aide de ces fragments la critique moderne a pu deviner le plan de la pièce , elle comprenait trois parties principales , à savoir la première entrevue d'Antiope avec Amphion et Zéthus, l'arrivée de Dircé sur les lieux, et la reconnaissance de l'infortunée princesse par ses fils , suivie du récit du supplice de la reine de Thèbes (18). Cette dernière aventure a été traitée avec prédilection par les artistes : elle fait le sujet du plus grand morceau de sculpture antique qui soit parvenu jusqu'à nous ; je veux parler du groupe connu sous le nom de taureau Farnèse (Il toro Farnese) , ouvrage d'Apollonius et de Tauriscus de Tralles , existant aujourd'hui au musée royal de Naples (14). Nous possédons des répétitions de cette composition sur une médaille de Thyatire en Lydie (15), sur plusieurs pierres gravées (16), ainsi que sur un sarcophage étrusque (16a). Une peinture découverte à Pompéï en 183S nous montre la même scène avec plus de développement encore (17).
La composition figurée sur le miroir étrusque qui nous occupe en ce moment me paraît tirée de la première partie de la tragédie d'Euripide (17a). Antiope échappée de sa prison et arrivée auprès de ses fils, qui ne la connaissent pas , leur fait le récit de ses malheurs. Amphion est touché de son infortune et se montre disposé à lui accorder un
asile , mais Zétlms la repousse impitoyablement , comme une misérable esclave fugitive (18), et reproche à son frère sa sensibilité et sa faiblesse , qu'il attribue à la culture de la musique. Le poète grec , fidèle à son habitude de prêter à ses héros les goûts et l'esprit de son siècle , avait montré dans la personne de Zéthus un partisan chaleureux de l'éducation guerrière et des mœurs simples et austères des anciens temps. Amphion au contraire apparaissait comme le représentant de la civilisation moderne , laquelle faisant peu de cas des exercices du corps , cultivait de préférence la musique et la rhétorique , par la raison qu'à la guerre, de même que dans le gouvernement de l'État, la supériorité appartient à l'intelligence et à la sagesse (19). L'artiste ne s'est pas contenté d'emprunter le sujet de son tableau à Euripide, il a cherché à conserver aux personnages le caractère que le poète leur avait attribué. Amphion, appuyé nonchalamment sur sa lyre, écoute avec attention et intérêt le récit d'Antiope. Celle-ci, sûre dès d'abord de sa sympathie, se tourne d'un air suppliant vers l'inflexible Zéthus et s'efforce de le toucher par ses prières. C'est par le même motif que dans le groupe du taureau Farnèse, l'infortunée Dircé, n'espérant rien de l'inflexibilité de ce dernier, implore sa grâce d' Amphion et cherche à embrasser ses genoux.
Le graveur de notre miroir a caractérisé les goûts militaires de Zéthus en lui donnant Fépée pour attribut (20). Amphion est reconnaissable à sa lyre (21) , instrument dont il a été gratifié , en même temps que de l'art d'en jouer , selon les uns (22) par Mercure , selon d'autres (2!B) par Apollon ou par les Muses (24). La couronne de myrte qui ceint le front d'Antiope pourrait être le symbole de sa délivrance de l'esclavage (25). La scène est censée se passer
sur le mont Cithéron ; il peut en conséquence paraître étonnant qu'au lieu d'un paysage, tel que nous le voyons représenté sur la peinture de Pompéï, nous trouvions pour désigner la localité un temple avec ses dépendances. Le Cithéron n'avait pas , que nous sachions , d'édifice de ce genre qui jouît de quelque célébrité (26). Pausanias (27) fait mention, à la vérité , du culte qu'on y rendait à Jupiter et à Junon , mais sans parler de l'existence d'un sanctuaire. La perte de la majeure partie de la pièce d'Euripide ne nous permet plus de savoir s'il n'y était pas question du temple d'une divinité et si ce n'est pas aussi à cette source que l'artiste a puisé l'idée des accessoires de sa composition. Du reste , ce n'est pas ici le seul exemple d'une pareille singularité. On se rappellera que sur deux autres miroirs étrusques de la collection Durand (28) , représentant le jugement de Paris , on voit également dans le fond de la composition , le portique d'un temple, qui ne semble pas cependant se rapporter au mont Ida, lieu de l'action. D'après une tradition que nous a conservée Pausanias (29) , Amphion avait reçu de Mercure une lyre, pour avoir le premier élevé un autel à ce Dieu. Si j'avais la certitude que cette légende fût plus ancienne que notre miroir , je ne serais pas éloigné de croire que l'artiste a voulu faire allusion à l'autel en question; dans cette hypothèse, le temple appartiendrait à la même divinité.
En attribuant à Amphion un caractère doux, humain et bienfaisant , qualités que relève encore le contraste de la férocité de son frère , la poésie et l'art ont voulu faire voir dans la personne de l'inventeur de la musique les effets moraux qu'elle produit sur les hommes. Dès les temps les plus anciens, la Grèce reconnut par expérience et sutappré-
cier la puissance civilisatrice de l'art musical. Les tigres et autres animaux féroces attirés par les sons mélodieux d'Orphée ou d'Amphion et venant déposer leur fureur aux pieds de ces chantres ne signifient rien autre que les mœurs de peuplades agrestes adoucies par la musique. Les murs même de Thèbes s'élevant aux accords de la lyre du fils d'Antiope ne sauraient avoir une signification différente (80). Le fait réduit à sa plus simple expression, c'est qu'Amphion poliça et réunit en une seule cité les habitants des bourgs situés dans le voisinage de la citadelle bâtie par Cadmus (SI),
Telle fut, messieurs , la noble et auguste mission qu'eut à remplir dans l'enfance des peuples, l'art dont nous glorifions en ce jour un des grands maîtres. Cette mission n'a rien perdu de son importance dans notre état avancé de civilisation. S'il n'y a plus de mœurs rudes et sauvages à adoucir , il y a des passions et des haines politiques à calmer, des penchants vicieux à corriger, des infortunes à consoler.