ACTE II, SCÈNE V
ALCMÈNE
Vous n'êtes pas loyal en parlant ainsi de lui. Croyez-vous que je ne comprenne pas le sens de ces passions subites qui précipitent Jupiter dans les bras d’une mortelle? Je m’y connais en greffes, par mon mari, qui a trouvé, comme vous le savez peut-être là-haut, la greffe des cerises. En classe aussi on nous fait réciter que le croisement avec la beauté et même avec la pureté, ne peut s'opérer que par ces visites et sur des femmes trop honorées de cette haute mission. Je vous déplais, en vous disant cela?
MERCURE Vous me ravissez.… Alors le sort de Léda, de Danaé, de toutes celles qu'a aimées ou qu’aimera Jupiter vous paraît un sort heureux ?
ALCMÈNE Infiniment heureux.
MERCURE Enviable ?
ALCMÈNE Très enviable.
MERCURE
| Bref, vous les enviez ?
ki ALCMÈNE Si je les envie? Pourquoi cette question ?
MERCURE Vous ne le devinez pas? Vous ne devinez pas
à pourquoi je viens ici, et ce que j'ai à vous noncer, en messager de mon maître ?
ALCMÈNE Dites toujours.
MERCURE Qu'il vous aime... Que Jupiter vous aime.
ALCMÈNE . Jupiter me connaît? Jupiter daigne savoir mon existence? Je suis fortunée entre toutes.
| MERCURE Depuis de nombreux jours, il vous voit, il ne ; perd aucun de vos gestes, vous êtes inscrite dans son regard rayonnant.
ALCMÈNE ; De nombreux jours ? |
MERCURE Et de nombreuses nuits. Vous pâlissez |
ALCMÈNE ei
C'est vrai, je devrais rougirl!… Excusez-m Mercure, Mais je suis navrée de penser Ve n'ai pas toujours été digne de ce reg ne m'avez-vous prévenue |
MERCURE Et que dois-je lui dire ?
ALCMÈNE Diteslui que je serai désormais dig
faveur. Un a tel en argent se dresse déjà pour lui dans le palais. Dès le retour d'Amphitryon, nous élèverons un autel d'or.
MERCURE Ce n'est pas votre autel qu'il demande.
ALCMÈNE Tout ici lui appartient! Qu'il daigne choisir un objet parmi mes objets préférés !
MERCURE Il l’a choisi, et il viendra ce soir au coucher du soleil le demander lui-même.
ALCMÈNE Lequel ?
MERCURE
Votre lit. (Alcmène n'affecte pas une surprise démesurée.) Préparez-vous! Je viens de donner mes ordres à la nuit. Elle n'aura pas trop de toute la journée pour amasser les éclats et les sons d'une nuit de noces célestes. Ce sera moins une nuit qu’ une avance sur votre future immortalité. Je suis heureux d'intercaler ce fragment d'éter- nité. entre vos moments périssables. C'est mon cadeau de fiançailles. Vous souriez ?
#| ALCMÈNE On sourirait à moins.
5 Len
È % MERCURE
t pourquoi ce sourire ?
ALCMÈNE Tout simplement parce qu'il y a erreur sur la personne, Mercure. Je suis Alcmène et Amphitryon est mon mari.
MERCURE Les maris sont très en dehors des lois fatales du monde.
ALCMÈNE Je suis la plus simple des Thébaines. Je réussissais mal en classe, et j'ai d’ailleurs tout oublié. On me dit peu intelligente.
MERCURE Ce n'est pas mon avis.
ALCMÈNE Je vous fais observer qu'il ne s’agit pas en ce moment de vous, mais de Jupiter. Or, recevoir Jupiter, je n’en suis pas digne. Il ne m’a vue qu'illuminée de son éclat. Ma lumière à moi est infiniment plus faible.
MERCURE Du ciel on voit votre corps éclairer la nuit grecque.
ALCMÈNE Oui, j'ai des poudres, des onguents. Cela va encore, avec les épiloirs et les limes. Mais je ne sais ni écrire ni penser.
Je vois que vous parlez très suffisamment. D'’ail-
Ce
leurs les poètes de la postérité se chargeront de votre conversation de cette nuit.
: ALCMÈNE Ils peuvent se charger aussi bien du reste.
MERCURE Pourquoi ce langage qui rapetisse tout ce qu'il touche ? Croyez-vous échapper aux dieux à retrancher tout ce qui dépasse de vous en noblesse et en beauté? Vous vous rendez mal compte de la gravité de votre rôle ?
ALCMÈNE C'est ce que je me tue à vous dire ! Ce rôle ne me convient pas. Je vis dans tout ce qu'il ÿ à de plus terrestre comme atmosphère, et aucune divinité ne pourrait la supporter longtemps.
MERCURE ; N'allez pas vous imaginer qu'il s'agisse d’une liaison, il s’agit de quelques heures.
ALCMÈNE Cela, vous n’en savez rien. La constance de Jupiter, comme je l’imagine, me surprendrait à
peine. C'est son intérêt qui m'étonne.