‹ amphitryon 38Chapitre 13 sur 42 · SCÈNE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

SCÈNE CINQUIÈME

Jupiter en Amplitryon. Mercure en Sosie.

MERCURE. — Vous les avez entendus, Jupiter ?

JUPITER. — Comment, Jupiter? Je suis Amphitryon!

MERCURE. — Ne croyez pas m'y tromper, on devine le dieu à vingt pas.

JUPITER. — C'est la copie exacte de ses vêtements.

MERCURE. — Il s’agit bien de vêtements! D'ailleurs, sur le chapitre vêtements aussi, vous vous trompez : Regardez-les. Vous sortez des ronces, et ils n'ont aucune éraflure. Je cherche en vain sur eux cet élan vers l'usure et vers l’avachissement qu'ont les tissus des meilleures marques le jour où on les étrenne. Vous avez des vête-

En

ments éternels. Je suis sûr qu’ils sont imperméables, qu’ils ne déteignent pas, et que si une goutte d’huile tombe sur eux de la lampe, elle ne fera aucune tache. Ce sont là les vrais miracles pour une bonne ménagère comme Alcmène, et elle ne s’y trompera pas. Tournezvous.

JUPITER. — Que je me tourne?

MERCURE. — Les hommes, comme les dieux, s’imaginent que les femmes ne les voient jamais que de face. Ils s’ornent de moustaches, de poitrines plastronnantes, de pendentifs. Ils ignorent que les femmes feignent d’être éblouies par cette face étincelante, mais épient de toute leur sournoiserie le dos. C’est au dos de leurs amants, quand ceux-ci se lèvent ou se retirent, au dos qui ne sait pas mentir, affaissé, courbé, qu’elles devinent leur veulerie ou leur fatigue.

Vous avez un dos plus avantageux qu’une poitiine! Il faut changer cela!

AMPHITRYON 38 s3

JUPITER. — Les dieux ne se tournent jamais. D'ailleurs, il fera nuit, Mercure.

MERCURE. — C’est à savoir. Il ne fera pas nuit si vous gardez ainsi sur vousmême le brillant de votre divinité.

Jamais Alcmène ne reconnaîtrait son mari en ce ver luisant humain.

JUPITER. — Toutes mes autres maîtresses s’y sont trompées.

MERCURE. — Aucune, si vous voulez

m'en croire. Avouez que vous-même n’étiez pas fâché de vous révéler à elles, par quelque exploit, ou par un de ces accès de lumière qui rendent votre corps

translucide et épargnent les lampes à huile et leurs ennuis.

JUPITER. — Un dieu aussi peut se plaire à être aimé pour lui-même.

MERCURE. — Je crains qu’Alcmène

ne vous refuse ce plaisir. Tenez-vous à la forme de son mari. JuPITER. — Je m’y tiendrai d’abord,

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et je verrai ensuite. Car tu ne saurais croire, cher Mercure, les surprises que réserve une femme fidèle. Tu sais que j'aime exclusivement les femmes fidèles. Je suis dieu aussi de ia justice, et j'estimais qu’elles avaient droit à cette compensation, et je dois te dire aussi qu’elles y comptaient. Les femmes fidèles sont celles qui attendent du printemps, des lectures, des parfums, des tremblements de terre, les révélations que les autres demandent aux amants. En somme, elles sont infidèles à leurs époux avec le monde entier, excepté avec les hommes. Alcmène ne doit pas faire exception à cette règle. Je remplirai d’abord l’office d’Amphitryon, de mon mieux, mais, bientôt, par des questions habiles sur les fleurs, sur les animaux, sur les éléments, j’arriverai à savoir lequel hante son imagination, je prendrai sa forme. et serai ainsi aimé pour moi-même... Mes vêtements vont, maintenant ?

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