‹ amphitryon 38Chapitre 15 sur 42 · SCÈNE SIXIÈME · texte numérisé non relu

SCÈNE SIXIÈME

Alcmène à son balcon. Jupiter en Amphitryon.

ALCMÈNF, bien réveillée. — Qui frappe là? Qui me dérange, dans mon sommeil ?

JuPITER — Un inconnu que vous aurez plaisir à voir.

ALCMÈNE. — Je ne connais pas d’inconnus.

JuPITER. — Un général.

ALCMÈNE. — Que font les généraux

à errer si tard sur les routes? Ils sont déserteurs? Ils sont vaincus?

JUPITER. — Ils sont vaincus par l'amour.

ALCMÈNE. — Voilà ce qu'ils risquent en s’attaquant à d’autres qu'à des généraux! Qui êtes-vous ?

JuPITER. — Je suis ton amant.

ALCMÈNE. — C’est à Alcmène que vous parlez, non à sa chambrière. Je n'ai pas d’amant..… Pourquoi ce rire?

JUPITER. — Tu n'as pas tout à l'heure ouvert avec angoisse la fenêtre, et regardé dans la nuit?

ALCMÈNE. — Je regardais la nuit,

justement. Je peux te dire comment elle est : douce et belle.

JUPITER. — Tu n'as pas, il y a peu de temps, d’un vase d’or, versé de l’eau glacée sur un guerrier étendu.

ALCMÈNE, — Ah! elle était glacée!

Tant mieux. C’est bien possible...

JUPITER. — Tu n’as pas, devant le portrait d’un homme, murmuré: Ah!

si Je pouvais, tant qu'il sera absent, perdre la mémoire!

ALCMÈNE. — Je ne m'en souviens pas. Peut-être...

JUPITER." ==" Fu nñnelséns pas, sous ces jeunes étoiles, ton corps s’épanouir et ton cœur se serrer, en pensant à un homme, qui est peut-être d’ailleurs, je l'avoue, très stupide et très laid ?

ALCMÈNE. — Îl est très beau, et trop spirituel. Et en cffet, j’ai du miel dans la bouche quand je parle de lui.

Et je me souviens du vase d’or. Et c'était lui que je voyais dans les ténèebres. Et qu'est-ce que cela prouve?

JUPITER. — Que tu as un amant.

Et il est là.

ALCMÈNE. — J'ai un époux, et il

est absent. Et personne ne pénétrera dans ma chambre que mon époux.

Et lui-même, s’il déguise ce nom, je ne le reçois pas.

JUPIYER. — Jusqu'au ciel se déguise, à l'heure où nous sommes.

ALCMÈNE. — Homme peu perspicace, si tu crois que la nuit est le jour masqué, la lune un faux soleil, si tu crois que l’amour d’une épouse peut se déguiser en amour du plaisir.

JuPITER. — L'amour d’une épouse ressemble au devoir. Le devoir à

la contrainte. La contrainte tue le désir.

ALCMÈNE. — ‘Tu dis? Quel nom as-tu prononcé là?

JUPITER. — Celui d’un demi-dieu, celui du désir.

ALCMÈNE. — Nous n’aimons ici que les dieux complets. Nous laissons les demi-dieux aux demi-jeunes filles et aux demi-épouses.

JUPITER. — ‘Te voilà impie, maintenant ?

ALCMÈNE. — Je le suis parfois plus

encore, Car je me réjouis qu'il n’y ait pas dans l’Olympe un dieu de l’amour

conjugal. Je me réjouis d’être une créature que les dieux n’ont pas prévue...

Au-dessus de cette joie, je ne sens pas un dieu qui plane, mais un ciel libre. Si donc tu es un amant, j'en suis désolée, mais va-t-en.… Tu as l'air beau et bien fait pourtant, ta voix est douce. Que j'aimerais cette voix si c'était l’appel de la fidélité et non celui du désir! Que j'aimerais m'étendre en ces bras, s'ils n’étaient pas un piège qui se refermera brutalement sur une proie! Ta bouche aussi me semble fraîche et ardente. Mais elle ne me convaincra pas. Je n’ouvrirai pas ma porte à un amant. Qui es-tu ?

JUPITER. — Pourquoi ne veux-tu pas d’amant ?

ALCMÈNE. — Parce que l’amant est toujours plus près de l’amour que de l’aimée. Parce que je ne supporte ma joie que sans limites, mon plaisir que

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sans réticence, mon abandon que sans bornes. Parce que je ne veux pas d’esclave et que je ne veux pas de maître.

Parce qu’il est mal élevé de tromper son mari, fût-ce avec lui-même, Parce que j'aime les fenêtres ouvertes et les draps frais.

JUPITER, — Pour une femme, tu sais vraiment les raisons de tes goûts.

Je te félicite! Ouvre-moi!

ALCMÈNE. — Si tu n'es pas celui près de qui je m’éveille le matin et que je laisse dormir dix minutes encore, d’un sommeil pris sur la frange de ma journée, et dont mes regards purifient le visage avant le soleil et l’eau pure; si tu n'es pas celui dont je reconnais à la longueur et au son de ses pas s’il se rase ou s’habille, s’il pense ou s’il a la tête vide, celui avec lequel je déjeune, je dîne et je soupe, celui dont le souffle, quoi que je fasse, précède toujours mon souffle d’un mil-

lième de seconde ; si tu n’es pas celui que je laisse chaque soir endormir dix minutes avant moi, d’un sommeil volé au plus vif de ma vie, afin qu’au moment même où il pénètre dans les rêves je sente son corps bien chaud et vivant, qui que tu sois, je ne t’ouvrirai point! Qui es-tu?

JUPITER. — Il faut bien me résigner à le dire. Je suis ton époux.

ALCMÈNE. — Comment, c’est toi, Amphitryon ! Et tu n'as pas réfiéchi, en revenant ainsi, combien ta conduite était imprudente ?

JUPITER. — Personne au camp ne la soupçonne.

ALCMÈNE. — Il s’agit bien du camp!

Ne sais-tu pas à quoi un mari s'expose quand il apparaît à l’improviste, après avoir annoncé son voyage ?

Jupiter. — Ne plaisante pas.

ALCMÈNE. — ‘Tu ne sais pas que c’est

l'heure où les bonnes épouses recoivent dans leurs bras moites ieur petit ami, pantelant de gloire et de peur ?

JUPITER. — T'es bras sont vides, et plus frais que la lune.

ALCMÈNE. -— Je lui ai donné le temps de fuir, par notre bavardage. IL est présentement sur la route de Thèbes, maugréant et jurant, car il a pris sa tunique déroulée dans ses jambes nues.

JUPITER. — Ouvre à ton époux...

ALCMÈNE. — Alors tu penses entrer ainsi, parce que tu es mon époux ? Âstu des cadeaux ? As-tu des bijoux ?

JUPITER. — ‘Tu te vendrais, pour des bijoux ?

ALCMÈNE. — À mon mari ? Avec délices ? Mais tu n’en as pas

JUPITER. — Je vois qu'il faut que je reparte.

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ALCMÈNE. —- Reste ! Reste !.. A une condition pourtant, Amphitryon, une condition expresse.

JuPITER. — Et que veux-tu ?

ALCMÈNE. — Que nous prononcions, devant la nuit, les serments que nous n'avons jamais faits que de jour.

Depuis longtemps j'attendais cette occasion. Je ne veux pas que ce beau mobilier des ténèbres, astres, brise, noctuelles, s’imagine que je reçois ce soir un amant. Célébrons notre mariage nocturne, à l’heure où se consomment tant de fausses noces. Commence.

JUPITER. — Prononcer des serments sans prêtres, sans autels, sur le vide de de la nuit, à quoi bon !

ALCMÈNE. — C'est sur les vitres qu’on grave les mots ineffaçables.

Lève le bras.

JUPITER. — Si tu savais comme les humains paraissent pitoyables aux dieux, Alcmène, à déclamer leurs serments et

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brandir ces foudres sans tonnerre !

ALCMÈNE. — S'ils font de beaux éclairs de chaleur, c’est tout ce qu'ils demandent. Lève la main, et l’index plié.

JupiTER. — Avec l'index plié ! Mie c’est le serment le plus terrible, et lui par lequel Jupiter évoque les fléaux de la terre.

ALCMÈNE. — Plie ton index, ou pars.

JUPITER. — Il faut donc que je t’obéisse. (11 lève le bras). Contenezvous, poix célestes ! Sauterelles et cancers, au temps ! C’est cette enragée de petite Alcmène qui me contraint à ce geste.

ALCMÈNE. — Je t’écoute.

JuPiTER. — Moi, Amphitryon, fils et petit-fils des généraux passés, père et aïeul des généraux futurs, agrafe indispensable dans la ceinture de la guerre et de la gloire!

ALCMÈNE. — Moi, Alcmène, dont Bibliothèque,

Untversité du Qu Rimouski

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les parents sont disparus, dont les enfants ne sont pas nés, pauvre maillon présentement isolé de la chaîne humaine!

JuPITER. — Je jure de faire en sorte que la douceur du nom d’Alcmène survive aussi longtemps que le fracas au mien |

ALCMÈNE. — Je jure d’être fidèle à Amphitryon, mon mari, ou de mourir |

JuPITER. — De quoi?

ALCMÈNE. — De mourir.

JuPITER. — Pourquoi appeler la mort où elle n’a que faire ! Je t’en supplie. Ne dis pas ce mot. Il a tant de synonymes, même heureux. Ne dis pas mourir |

ALCMÈNE. — C'est dit. Et maintenant, cher mari, trève de paroles. La cérémonie est finie et je t’autorise à monter... Que tu as été peu simple, ce soir! Je t’attendais, la porte était ouverte. Tu

avais juste à la pousser. Qu’as-tu, tu hésites ? Tu veux peut-être que je t’appelle amant ? Jamais, te dis-je !

JUPITER. — Il faut vraiment que j'entre, Alcmène? Vraiment, tu le désires ?

ALCMÈNE. — Je l’ordonne, cher amour |

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