SCENE TROISIÈME Alcmène, Amphitryon
ALCMÈNE. — Qu’allons-nous faire, Amphitryon ?
AMPHITRYON. — Qu’allons-nous faire, Alcmène ?
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ALCMÈNE. — Tout n’est pas perdu, puisqu'il a permis que tu le devances |
AMPHITRYON. — À quelle heure doit-il être là ?
ALCMÈNE. — Dans quelques minutes, hélas, au coucher du soleil. Je n'ose regarder là-haut ! Toi, qui vois les aigles avant qu’ils ne te voient, n’aperçois-tu rien dans le ciel ?
AMPHITRYON. — Un astre mal suspendu qui balance.
ALCMÈNE. — C'est qu'il passe ! Tu as un projet ?
AMPHITRYON. — J'ai ma voix, ma parole, Alcmène ! Je persuaderai Jupiter ! Je le convaincrai |
ALCMÈNE. — Pauvre ami ! Tu n’as jamais convaincu que moi au monde, et ce n’est point par des discours. Un colloque entre Jupiter et toi, c’est tout ce que je redoute. Tu en sortirais
désespéré, mais me donnant aussi à Mercure.
AMPHITRYON. — Alors, Alcmène !
Nous sommes perdus.
ALCMÈNE. — Ayons confiance en
sa bonté. A cette place où nous recevons les hôtes de marque, dans nos cérémonies, attendons-le. J'ai l’impression qu'il ignorait notre amour. Du plus profond de l’Olympe, il faut qu’il nous aperçoive ainsi, l’un près de l’autre, sur notre seuil, et que la vision du couple commence à détruire en lui l’image de la femme isolée. Prends-moi dans tes bras ! Etreins-moi ! Embrasse-moi en pleine lumière pour qu’il voie quel être unique forment deux époux. Toujours rien, dans le ciel ?
AMPHITRYON. — Le Zodiaque s’agite.
Il en a heurté le fil. Je te donne le bras ?
ALCMÈNE. — Non, pas de lien factice et banal. Laisse entre nous deux
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ce doux intervalle, cette porte de tendresse, que les enfants, les chats, les oiseaux, aiment trouver entre deux Vrais époux.
Bruits de la foule et musique.
AMPHITRYON. — Voilà que les prêtres donrent leur signal. Il ne doit plus être loin. Nous disons-nous adieu devant lui, ou maintenant, Alcmène ?
Il faut tout prévoir!
LA VOIX CÉLESTE, annonçant :
— Adieux d’Alcmène et d’Amphitryon !
AMPHITRYON. — Tu as entendu?
ALCMÈNE. — fJ’ai entendu.
La voix, répétant, — Adieux d’Alcmène et d’Amphutryon !
AMPHITRYON. — Tu n’as pas peur ?
ATCMÈNE. — O chéri, n’as-tu pas quelquefois, aux heures où la vie s’élar-
git, senti en toi une voix inconnue donner comme un titre à ces instants?
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Le jour de notre première rencontre, de notre premier bain dans la mer, n’as-tu pas entendu en toi appeler
Fiançailles d’Amphitryon! Premier bain d’Alcmène! Aujourd’hui l’approche des dieux a rendu sans doute l’atmosphère si sonore que le titre muet de cette minute y résonne. Disons-nous adieu.
AMPHITRYON. — Pour parler franchement, je n’en suis pas fâché, Alcmène. Depuis la minute où je t'a connue, je porte cet adieu en moi, non comme un appel dernier, mais comme s’il était la déclaration d’une tendresse particulière, comme un nouvel aveu. Me voilà, par hasard, obligé de le dire aujourd’hui au terme peut-être de notre vie et là où théoriquement il convient. Mais c'est presque toujours au milieu de nos plus grandes joies et quand rien ne menaçait notre union, que le besoin de te dire adieu m'étreignait et gonflait
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mon cœur de mille caresses inconnues.
ALCMÈNE. — Mille caresses inconnues ? On peut savoir ?
AMPHITRYON. — Je sentais bien que j'avais un nouveau secret à dire à ce visage où je n'aurai pas vu une ride, à ces yeux où je n'aurai pas vu une larme, à ces cils dont pas un seul ne sera tombé, même pour me permettre de faire un
vœu! C'était un adieu.
ALCMÈNE. — Ne détaille pas, chéri.
Toutes les parts de mon corps que tu ne nommeras point suuffriront de partir népligées vers la mort.
AMPHITRYON. — Tu crois vraiment que la mort s’apprête pour nous ?
ALCMÈNE. — Non ! Jupiter ne nous tuera pas. Pour se venger de notre refus, il nous changera bien plutôt d’espèce ; il nous retirera tout goût et toute joie commune, il fera de nous des êtres différents, un de ces couples célèbres
par leur amour mais séparés par leur race plus que par la haine, un rossignol et un crapaud, un saule et un poisson...
Je m'’arrête pour ne pas lui donner d'idées ! Moi qui mange avec moins de plaisir si tu te sers d’une cuiller quand j'ai une fourchette, lorsque tu respireras par des branchies et moi par des feuilles, lorsque tu parleras par un coassement et moi par des roulades, ô chéri, quel goût trouverai-Je à la vie!
AMPHITRYON. —- Je te joindrai, je resterai près de toi : la présence est la seule race des amants.
ALCMÈNE. — Ma présence? Peutêtre ma présence sera-t-elle bientôt pour toi la pire peine. Peut-être allons-nous à l’aube nous retrouver face à face, dans ces mêmes corps, le tien intact, le mien privé de cette virginité pour dieu que doit garder une femme sous tous les baisers du mari. Envisages-tu la vie avec cette épouse qui n'aura plus de
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respect d’elle-même, déshonorée, fîtce par trop d'honneur, et flétrie par limmortalité? Envisages-tu que toujours un tiers nom soit sur nos lèvres, indicible, donnant un goût de fiel à nos repas, à nos baisers? Moi pas.
Quel regard auras-tu pour moi quand le tonnerre grondera, quand le monde s’emiplira par des éclairs d’allusions à celui qui m'a souillée ? Jusqu’à la beauté des choses créées, créées par lui, sera pour nous un rappel à la honte.
Ah! plutôt ce changement en êtres primaires mais purs. [] y a en toi tant de loyauté, tant de bon vouloir à jouer ton rôle d'homme, que je te reconnaîtrais sûrement parmi les poissons ou les arbres, à ta façon consciencieuse de recevoir le vent, de manger ta proie ou de conduire ta nage.
AMPHITRYON. — Le capricorne s’est dressé, Alcmène. Il approche.
ALCMÈNE. —— Adieu, Amphitryon.
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J'aurais pourtant bien aimé voir avec toi l’âge venir, voir ton dos se voûter, vérifier s’il est vrai que les vieux époux prennent le même visage, connaître avec toi les plaisirs de l’âtre, du souvenir, mourir presque semblable à toi. Si tu le veux, Amphitryon, goûtons ensemble une minute de cette vieillesse. [magine que nous avons derrière nous, non pas ces douze mois de mariage, mais de très longues années. Tu m'as aimée, mon vieil époux ?
AMPHITRYON. — Toute ma vie!
ALCMÈNE. — Tu n’as pas, vers nos noces d’argent, trouvé plus jeune que moi une vierge de seize ans, à la fois timide et hardie, que ta vue et tes exploits tourmentaient, légère et ravissante, un monstre, quoi ?
AMPHITRYON. — Toujours tu as été plus jeune que la jeunesse.
ALCMÈNE. — Quand arriva la cinquantaine et que je fus nerveuse, riant