NOTICE
OLiÈRE, dans les Précieuses ridicules, s*est raillé agréablement des commentateurs, qui déjà épluchaient chaque mot de ses comédies et prodJguaient les longues digressions sur leurs origines. L'Amphitryon a, depuis, fourni matière à des études infinies, et Voltaire lui-même n'a pas craint de remonterjusqu'à la mythologie des Hindous. Il vaudrait mieux s'en tenir au XVII* siècle français. Le récit des aventures de Jupiter et d'Alcmène, après avoir joui d*une immense popularité sur la scène gréco-romaine, fut encore exploité par la poésie du moyen âge, et, dès les premiers temps de la Renaissance, reprit possession du théâtre dans les essais dramatiques des Italiens.
Molière, s'inspirant du texte de Plaute et des Deux Sosies de Rotrou, changea Téconomie de
Vj NOTICE.
Tancienne pièce par sa création du personnage de Cléanthis. Peu sensibles aux beautés comiques de V Amphitryon ainsi rajeuni et présenté dans un style dont l'auteur seul avait le secret, les ennemis de Molière s^acharnèrent sur son œuvre comme sur la plus honteuse des supercheries littéraires.
Grimarest nous renseigne sur le fond de ces premières attaques: « V Amphitryon passa tout d'une voix au mois de janvier 1668. Cependant un savantasse n'en voulut point tenir compte à Molière. Comment 1 disait-il, il a tout pris sur Rotrou, et Rotrou sur Plante. Je ne vois pas pourquoi on applaudit à des plagiaires... De semblables critiques n'empêchèrent pas le cours de V Amphitryon, c^ue tout Paris vit avec beaucoup de plaisir. » (La Vie de M. de Molière.)
Il est inutile de chercher à défendre Molière d'avoir risqué quelques allusions aux amours de Louis XIV et de la Montespan, et d'avoir mis en scène le mari de cette favorite.
C'est le paradoxe soutenu par Rœderer dans son Mémoire sur la société polie, et dont la critique a fait justice. Louis XIV n'avait que faire du poëte pour forcer M. de Montespan à lui céder sa place dans le lit d'Alcmène et pour le persuader que
Un partage avec Jupiter N'a rien qui déshonore.
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11 répugne trop de penser que Molière eût cure d*un scandale déterminé, d'un fait Versailles, pour entretenir son théâtre. On peut être également certain que Louis n'eût pas toléré qu'on amusât la cour et la ville des audaces de sa passion, audaces mystérieuses pour la masse du public, ignorées même alors des grands, et découvertes à peine d*hier par l'infortuné mari*.
Il faut chercher plus haut la morale de cette œuvre charmante, peinture fidèle de la vie dissipée des cours. Nous ne saurions y voir autre chose que le développement d'un sujet analogue aux nouvelles du Mercure galant, arrangé pour la scène et déguisé sous un prétendu costume mythologique.
La mythologie était alors le cadre obligé des satires de la vie moderne. Avec un bien petit effort d'esprit, Dufresny et Montesquieu remplacèrent plus tard les dieux et les déesses par des personnages empruntés aux séduisants tableaux des moeurs orientales.
Quel sujet de satire, sous la plume de Molière, et quelle heureuse rencontre que la fable d'Amphi* tryon pour se rire, sans rien paraître inventer, ,de la sensualité coupable des contemporains!
I. Envisagée à ce point de vue, la pièce aurait été le panégyrique de M. de Montespan, mari d'une rigueur à nulle autre seconde, et que sa situation aurait rendu plus sympathique aux spectateurs qu'il ne convenait à des comédiens ordinaires de représenter un personnage de si difficile composition.
Vllj NOTICE.
En i653, tandis que Molière amusait le Languedoc et la cour corrompue de Pezénas, où les maximes et la conduite de Jupiter étaient mises en action par le prince de Conti, la pièce des Deux Sosies de Rotrou (i638) avait encore de la vogue. et faisait partie du répertoire des troupes de province. Rotrou n'était-il pas mort en i65o, pendant les apprêts de la mise en scène d'une œuvre à grand spectacle, la Naissance (T Hercule f qui n'était autre que sa première pièce à peine modifiée? Et Benserade ne repritil pas immédiatement le même sujet pour en faire le thème de son Ballet de la Nuit^doai les splendeurs et le succès eurent un vif retentissement (i653), dans le moment même où Molière préparait de son côté le Ballet des Incompatibles ?
Reportons-nous, d'autre part, aux détails de la vie scolaire du milieu du XVII^ siècle, nous trouverons V Amphitryon dans les mains de tous les professeurs d'humanités, prenant plaisir à expliquer à la jeunesse cette fable scabreuse et qui paraissait toute naturelle. La mythologie, mêlée aux mystères delà religion, était le fond de l'ancien enseignement classique. L'enfant à peine nubile était déjà blasé sur l'histoire des fredaines des dieux.
Le XVI II* siècle a expliqué excellemment le silence de la critique devant les hardiesses de V Amphitryon « par une suite de l'usage où l'on est d'adopter sans scrupule les rêveries les plus