‹ Amphitryon: comédieChapitre 18 sur 29 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

IVPITER, ALCMENE, CLEANTHIS, SOSIE.

IVPITER.

VOulez<«vous me désespérer?

Helas! arrestez, belle Alcméné.

ALCMENE.

Non, auec l'Autheur de ma peirte, le ne puis du tout demeurer.

IVPITER.

De grâce...

ALCMENE.

Laissez-moy.

IVPITER.

Qùoy...

ALCMENE.

Laissez-moy, vous dy-je.

IVPITER.

Ses pleurs touchent mon Ame, et sa douleur m'afflige. Souffrez que mon Cœur...

ALCMENE.

Non, ne suiuez point mes pas.

IVPITER.

Où youlez*vous aller?

Où vous ne serez pas.

IVPITER.

Ce vous est vne attente vaine.

Je tiens à vos Beautez, par vn nœud trop serré, Pour pouuoir vn moment en estre séparé ; Je vous suiuray par tout, Alcméne.

ALCMENE.

Et moy, par tout, je vous fuyray.

IVPITER.

le suis donc bien épouuantable^?

ALCMENE.

Plus qu'on ne peut dire, à mes yeui.

Oûy, ie vous voy, comme vn Monstre éfroyable ; Vn Monstre cruel, furieux.

Et dont rapproche est redoutable ; Comme vn Monstre à fuir en tous Lieux.

Mon Cœur souffre, à vous voir, vne peine incroyable, C'est vn suplice, qui m'accable ; Et ie ne voy rien, sous les Cieux, D'affreux, d'horrible, d'odieux, Qui ne me fust, plus que vous, suportable.

IVPITER.

En voila bien, helas ! que vostre bouche dit!

ALCMENE.

Ten ay dans le Cœur dauantage.

Et pour s'exprimer tout, ce Cœur a du dépit, De ne point trouuer de langage.

IVPITER.

y Hé! que vous a donc fait ma fiame.

Pour me pouuoir, Alcméne, en Monstre regarder?

ALCMENE.

Ah! juste Ciel! cela peut il se demander?

Et n'est-ce pas pour mettre à bout vne Ame?

IVPITER.

Ah! dVn Esprit plus adoucy...

ALCMENE.

Non, ie ne veux, du tout, vous voir, ny vous entendre.

IVPITER, Auez-vous bien le cœur de me traiter ainsy?

Est-ce là cet amour si tendre, Qui deuoit tant durer /quand ie vins hyer icy?

ALCMENE.

Non, non, ce ne l'est pas; et vos lâches injures

En ont autrement ordonné.

Il n'est plus, cet amour tendre, et passionné; Vous l'auez dans mon Cœur, par cent viues blessures .

Cruellement assassiné.

C'est en sa place vn courrons inflexible; Vn vif ressentiment; vn dépit inuincible; Vn desespoir d'vn Cœur justement animé; Qui prétend vous haïr, pour cet affront sensible. Autant qu*il est d^accord de vous auoir aimé :

'Et c'est haïr, autant qu'il est possible.

IVPITER.

Helas! que vostre amour n'auoit guère de force, Si de si peu de chose on le peut voir mourir ! Ce qui n'estoit que jeu, doit-il faire vn diuorce. Et dVne raillerie, a-t-on lieu de s'aigrir?

ALCMENE.

Ah l c'est cela dont ie suis ofFencée ;

Et que ne peut pardonner mon courrons.

Des véritables traits dVn mouuement jalons, le me trouuerois moins blessée.

La lalousie a des impressions,

Dont bien souuent la force nous entraisne ; Et l'Ame la plus sage en ces occasions,

Sans doute, auec assez de peine,

Répond de ses émotions.

L'emportement dVn Cœur, qui peut s*e8tne abusé, A dequoy ramener vne Ame, qu'il otfence ;

Et dans l'amour qui luy donne naissance, Il trouue au moins, malgré toute sa violence,

Des raisons pour estre excusé.

De semblables transports, contre vn ressentiment. Pour défense toujours, ont ce qui les fait naistre;

Et l'on donne grâce, aisénient,

A ce dont on n'est pas le Maistre.

Mais que de gayeté de cœur.

On passe aux mouuemens d'vne fureur extrême ; Que sans causé Ton vienne, auec tant de rigueur^

Blesser la tendresse, et l'honneur

D'vn Cœur, qui chèrement nous aime?

Ah ! c'est vn coup trop cruel en luy-mesmd ; Et que iamais n*oublîra ma douleur.

IVPITER.

Oûy, vous auez raison, AIcméne, il se faut rendre. Cette action, sans doute, est vn crime odieux.

le ne prétens plus le défendre : Mais souffrez que mon Cœur s'en défende à vos yeux ;

Et donne au vostre à qui se prendre,

De ce transport injurieux.

A vous en faire vn aueu véritable, L'Epous, AIcmène, a commis tout le mal.

C*est TEpous, qu'il vous faut regarder en coupable. L'Amant n'a point de part à ce transport brutal; Et de vous offenser, son Cœur n'est point capable. Il a pour vous, ce Cœur, pour iamais y penser.

Trop de respect, et de tendresse; Et si de faire rien à vous pouuoir blesser^

Il auoit eu la coupable foLblesse^ De cant coups à vos yeux il voudroit le percer. Mais l'Epous est sorty de ce respect soumis,

OÙ pour vous on doit toujours estre.

A son dur procédé, l*Ëspous &*est foit connoistre, Et par le droict d'Hymen, il s'est crû tout permis. Oûy, c'est luy qui, sans doute, est criminel vers vous. Luy seul a mal-traitté vostre aimable Personne.

Haïssez, détestez l'Epous;

Py consens, et vous l'abandonne e Mais, Alcméne, sauuez l'Amant de ce courrous,

Qu'vne telle offense vous donne.

N'en jettez pas sur luy l'effet.

Démeslez-le vn peu du coupable ;

Et pour estre enfin équitable, Ne le punissez point, de ce qu'il n'a pas f«it.

Ah! toutes ces subtilitez

N'ont que des excuses friuoles;

Et pour les Esprits irritez, Ce sont des contre-temps, que de telles paroles. Ce détour ridicule est en vain pris par vous, le ne distingue rien en celuy qui m'offence.

Tout y deuient l'objet de mon courrous;

Et dans sa juste violence, Sont confondus, et l'Amant, et l'Epous.

Tous deux de mesme sorte occupent ma pensée; Et des mesmes couleurs, par mon Ame blessée,

Tous deux ils sont peints à mes yeux.

Tous deux sont criminels ; toux deux m'ont offensée :

Et tous deux me sont odieux.

IVPITER.

Hé bien, puis que vous le voulez, Il faut donc me charger du crime.

Oûy, vous auuez raison, lors que vous m'immolez

A vos ressentimens, en coupable Victime.

Vn trop juste dépit contre moy vous anime ;

Et tout ce grand courrous, qu'icy vous étalez.

6o AMPHITRYON,

Ne me fait endurer quVn tourment kgitime.

C'est auec droict que mon abord vous chasse ; Et que de me fuir en tous Lieux, Vostre colère me menace, le dois vous estre vn Objet odieux.

Vous deuez me vouloir vn mal prodigieux.

11 n'est aucune horreur, que mon forfait ne passe, D'auoir olfensé vos beaux yeux.

C'est vn crime à blesser les Hommes, et les Dieux;

Et je mérite enfin, pour punir cette audace, Que contre moy vostre haine ramasse Tous ses traits les plus furieux :

Mais mon Cœur vous demande grâce.

Pour vous la demander, ie me jette à genoux ;

Et la demande au nom de la plus viue flame ; Du plus tendre amour, dont vne Ame Puisse iamais brûler pour vous, Si vostre Cœur, charmante Alcméne,

Me refuse la grâce, où l'ose recourir; Il faut quVne atteinte soudaine, M'arrache, en me faisant mourir, Aux dures rigueurs d'vne peine, Que ie ne sçaurois plus souffrir.

Oûy, cet état me désespère ; Alcméne, ne présumez pas.

Qu'aimant, comme ie fais, vos célestes appas,

le puisse viure vn iour auec vostre colère.

Déjà, de ces momens, la barbare longueur, Fait, sous des atteintes mortelles, Succomber tout mon triste Cœur;

Et de mille Vautours, les blessures cruelles.

N'ont rien de comparable à ma viue douleur.

Alcméne, vous n'auez qu'à me le déclarer.

S'il n'est point de pardon que ie doiue espérer;

Cette Epée aussi-tost, par vn coup fauorable,

Va percer à vos yeux, le Cœur dVn misérable ^

COMEDIE. 6i

Ce Cœur, ce traîstre Cœur, trop digne d'expirer, Puis qu'il a pu fâcher vn Objet adorable.

Heureux, en descendant au ténébreux séjour, Si de Tostre courrous mon trépas vous rameine; Et ne laisse en vostre Ame, après ce triste jour.

Aucune impression de haine,

Au souuenir de mon amour.

C'est tout ce que i'attens, pour faueur souueraine.

ALCMENE.

Ah ! trop cruel Epous !

IVPITER.

Dites, parlez, Alcméne.

ALCMENE.

Faut-il encor pour vous, conseruer des bontez? Et TOUS voir m'outrager par tant d'indignitez?

IVPITER.

Quelque ressentiment, qu'vn outrage nous cause, Tient-il contre vn remords d*vn Cœur bien enflamé ?

ALCMENE.

Vn Cœur bien plein de flame^ à mille morts s'expose, Plutost que de vouloir fâcher l'Objet aimé.

IVPITER.

Plus on aime quelquVn, moins on trouue de peine...

ALCMENE.

Non, ne m'en parlez point, vous méritez ma haine.

IVPITER.

Vous me haïssez donc ?

Vy fais tout mon eiFort; Et i'ay dépit de voir, que toute vostre ofFence Ne puisse de mon Cœur, jusqu'à cette vangeance, Faire encore aller le transport.

6a AMPHITRYON,

IVPITER.

Mais pûurquoy cette violence.

Puis que pour vous vanger, ie vous offre ma mort? Prononcee-en l'Arrest, et i'obels sur l'heure«

ALCMENE.

Qui ne sçauroit haïr, peut-il vouloir qu'on meure?

IVPITER.

Et moy, ie ne puis viure, à moins que vous quittiez

Cette colère qui m'accable; Et que vous m'accordiez le pardon fauorable,

Que ie vous demande à vos piez.

Resoluez icy l'vn des deux,

Ou de punir, ou bien d'absoudre.

ALCMENE.

Heiasl ce que ie puis résoudre,

Paroist bien plus, que ie ne veux!

Pour vouloir soutenir le courrous qu'on me donne,

Mon Cœur a trop sçeu me trahir.

Dire qu'on ne sçauroit haïr.

N'est-ce pas dire qu'on pardonne?

IVPITER.

Ah ! belle Alcméne, il faut que combla d'allégresse...

Laissez. le me veux mal de mon trop de foiblesse.

IVPITER.

Va, Sosie, et dépesche-toy, Voir, dans les doux transports dont mon Ame est charmée, Ce que tu trouueras d'Officiers de l'Armée ; Et les inuite à disner auec moy.

Tandis que d'icy ie le chasse, Mercure y remplira sa place.

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