EPISTRE
nous vantons au Public, ne nous coûtent rien à /aire imprimer , et que ce sont des choses dont nous disposons comme nous voulons.
On sçaity dis-^je, qu^vne Epistre Dédicatoire dit tout ce qu^il luy plaist; et qu\n Autheur est en pouuoir d'aller saisir les Personnes les plus augustes, et de parer de leurs grands Noms les premiers feuillets de sonLiure; quil a la liberté de s*y donner autant quHl veut r honneur de leur estime, et de se faire des Protecteurs qui n'ont iamais songea Vestre.
le ri abuser ay, MONSEIGNEVR, ny de vostre Nom, ny de vos bonte:{, pour combattre les Censeurs de /'Amphitryon, et m' attribuer vne gloire, que ie riay pas peutestre méritée; et ie ne prens la liberté de vous offrir ma Comédie^ que pour auoir lieu de vous dire que je regarde incessamment avec vne prof onde vénération^ les grandes Qualite:{ que vous joigne:^ au Sang auguste dont vous tene\ le jour, et que ie suis, MONSEI- GNEVR, avec tout le respect possible , et le :{ele imaginable,
De Vostre Altesse Serenissime,
Le tres-humble, tres-obeïssant, et tres-obligé Seruiteur,
MOLIERE
SS*l!SCSSeeCS!l!SÛ8*t!Sas«t!3fiS^^
Extrait du Priuilege du Roy.
PAr Grâce et Privilège du Roy, donné à Saint Germain en Laye, le 20. jour de Février 1668. Signé, Par le Roy en son Conseil, Margerbt : Il est permis à I. B. P. db Molibrb, de faire impri« mer par tel Libraire ou Imprimeur qu'il voudra choisir, vne Pièce de Théâtre de sa composition, intitulée, L'AMPHITRYON, pendant le temps et espace de cinq années entières et accomplies, à commencer du jour qu'elle sera acheuée aimpri* mer : Et défenses sont faites à tous autres Libraires et Imprimeurs, d'imprimer, ou faire imprimer, vendre et débiter ladite Pièce, sans le consentement de TEzposant, ou de ceux qui auront droict de luy; à peine aux contreuenans, de trois mille liures d'amende, confiscation des Exemplaires contrefaits, et de tous despens, dommages et interests, ainsi que plus au long il est porté par lesdites Lettres de Priuilege.
Et ledit Sieur de Molière a cédé et transporté son droict de Priuilege, à Iean Ribov Marchand Libraire à Paris, pour en jouir, suiuant Taccord fait entr'eux.
Registre sur le Liure de la Communauté, suiuant FArrest de la Cour de Parlement.
Acheué dHmprimer pour la première fois, le 5. Mars 1668.
ACTEVRS.
MERCVRE
LA NVIT.
IVPITER, sous la forme d'Amphitryon.
AMPHITRYON, General des Thébains.
ALCMENE, Femme d'Amphitryon.
CLEANTHIS, Suiuante d'Alcméne, et Femme de Sosie.
SOSIE, Valet d'Amphitryon'.
ARGATIPHONTIDAS, \
NAVCRATES, /
POLIDAS /^Capitaines Thébains.
POSICLES.
La Scène est à Thébes, deuant la Maison d'Amphitryon.
PROLOGVE
MERCVRE sur vn Nuage, LA NVIT dans vn Char traisné par deux Cheuaux,
MERCVRE
OvT BEAV, charmante Nuit ; daignez vous
arrester.
Il est certain secours, que de vous on
désire :
Et i'ay deux mots à vous dire, De la part de lupiter.
LA NVIT.
Ah, ah, c'est vous, Seigneur Mercure !
Qui vous eust deuiné là, dans cette posture r
MERCVRE
Ma foy, me trouuant las, pour ne pouuoir fournir Aux difFerens Emplois où lupiter m'engage, le me suis doucement assis sur ce Nuage, Pour vous attendre venir.
LA NVIT.
Vous vous moquez, Mercure, et vous n'y songez pas. Sied-il bien à des Dieux de dire qu'ils sont las?
MERGVRE.
Les Dieux sont-ils de Fer ?
LA NVIT.
Non ; mais il faut sans cesse Garder le décorum de la Diuinité.
Il est de certains mots, dont IVsage rabaisse Cette sublime qualité ; Et que, pour leur indignité, Il est bon qu'aux Hommes on laisse.
MERCVRE
A vostre aise vous en parlez; Et vous auez, la Belle, vne Chaise roulante, Où par deux bons Cheuaux, en Dame nonchalante , Vous vous faites traîner par tout où vous voulez.
Mais de moy ce n est pas de même ; Et ie ne puis vouloir, dans mon destin fatal,
Aux Po6tes assez de mal,
De leur impertinence extrême :
D'auoir, par vne injuste Loy,
Dont on veut maintenir Tvsage,
A chaque Dieu, dans son Employ,
Donné quelque allure en partage;
Et de me laisser à pié, Moy,
Comme vn Messager de Village.
Moy qui suis, comme on sçait, en Terre, et dans les Cieux, Le fameux Messager du Souuerain des Dieux ;
Et qui, sans rien exagérer.
Par tous les Emplois qu'il me donne,
Aurois besoin plus que Personne,
D'auoir dequoy me voiturer.
LA NVIT.
Que voulez-vous faire à cela?
Les Po6te8 font à leur guise.
Ce n'est pas la seule sottise.
Qu'on yoit faire à ces Messieurs-là.
Mais contr'eux toutefois vostre Âme à tort s*irrite, £t vos ailes aux piez sont vn don de leurs soins.
MERCVRE
Oûy ; mais pour aller plus yiste.
Est-ce qu'on s'en lasse moins.
LA NVIT.
Laissons cela, Seigneur Mercure ; Et sçachons ce dont il s'agit.
MERCVRE
C'est lupiter, comme ie tous Tay dit.
Qui de yostre Manteau veut la faueur obscure. Pour certaine douce auanture, Qu'vn nouuel Amour luy fournit.
Ses pratiques, ie croy, ne vous sont pas nouuelles. Bien souvent, pour la Terre, il néglige les Cieux : Et vous n'ignorez pas que ce Maîstre des Dieux Aime à s'humaniser pour des Beautex mortelles, Et sçait cent tours ingénieux.
Pour mettre à bout les plus cruelles* Des yeux d'Alcméne il a senty les coups ; Et tandis qu'au milieu des Beotiques Plaines, Amphitryon, son Epous, Commande aux Troupes Thebatnes, Il en a pris la forme, et reçoit là-dessous
Vn soulagement à ses peines, Dans la possession des plaisirs les plus doux. L'état des Mariez à ses feux est propice :
L'Hymen ne lésa joints, que depuis quelques iours; Et la jeune chaleur de leurs tendres amours, A fiait que lupiter à ce bel artifice S'est auisé d'auoir recours.
Son stratagème icy se trouue salutaire :
Mais, prés de maint Objet chery, Pareil déguisement seroit pour ne rien faire; Et ce n*est pas par tout vn bon moyen de plaire,
Que la Figure dVn Mary.
LA NVIT.
Tadmire lupiter; et ie ne comprens pas.
Tous les dégulsemens, qui luy viennent en teste.
MERCVRE
Il veut gouster par là toutes sortes d'Etats ;
Et c*e5t agir en Dieu qui n'est pas Beste.
Dans quelque rang qu'il soit des Mortels regardé,
le le tiendrois fort misérable, S'il ne quittoit iamais sa mine redoutable, Et qu'au faiste des Cieux il fut toujours guindé. Il n'est point à mon gré de plus sotte méthode, Que d*estre emprisonné toujours dans sa grandeur ; Et sur tout, aux transports de l'amoureuse ardeur, La haute Qualité devient fort incommode, lupiter, qui sans doute en plaisirs se connoist, Sçait descendre du haut de sa Gloire suprême ;
Et pour entrer dans tout ce qu'il luy plaist, Il sort tout-à-fait de luy-méme, Et ce n'est plus alors lupiter qui paroist.
LA NVIT.
Passe encor de le voir de ce sublime Etage,
Dans celuy des Hommes venir ; Prendre tous les transports que leur Cœur peut fournir,
Et se faire à leur badinage ; Si dans les changemens où son humeur l'engage, A la Nature Humaine il s'en vouloit tenir.
Mais de voir lupiter Taureau,
Serpent, Cygne, ou quelqu'autre chose ;
le ne trouue point cela beau, Et ne m*étonne pas, si par fois on en cause.
MERCVRE
Laissons dire tous les Censeurs.
Tels changemens ont leurs douceurs.
Qui passent leur intelligence.
Ce Dieu sçait ce qu'il feit aussi bien là qu'ailleurs ; Et dans les mouuemens de leurs tendres ardeurs. Les Bestes ne sont pas si Bestes, que Ton pense.
LA NVIT.
Reuenons à l'Objet, dont il a les faueurs.
Si par son stratagème, il voit sa fia me heureuse.
Que peut-il souhaiter? et«qu'est->ce que ie puis?
MERCVRE
Que vos Cheuaux par vous au petit pas réduits, Pour satisfaire aux vœux de son Ame amoureuse, DVne Nuit si délicieuse, Fassent la plus longue des Nuits.
Qu'à ses transports vous donniez plus d'espace; Et retardiez la naissance du lour, Q.ui doit auancer le retour De celuy, dont il tient la place.
LA NVIT.
Voila sans doute vn bel Employ, Que le Grand lupiter m'apreste :
Et l'on donne vn nom fort honneste Au seruice qu'il veut de moy.
MERCVRE
Pour vne jeune Déesse, Vous estes bien du bon temps !
Vn tel Emploi n'est bassesse, Que chez les petites Gens.
Lors que dans vn haut rang on a Theur de paroistre, Tout ce qu'on fait est toujours bel, et bon : Et suiuant ce qu'on peut estre, Les choses changent de nom.
LA NVIT.
Sur de pareilles matières, Vous en sçauez plus que moy :
Et pour accepter TEmpIoy l'en veux croire vos lumières* MERCVRE.
Hé, la, la. Madame la Nuit, Vn peu doucement ie vous prie.
Vous' auez dans le monde yn bruit.
De n'estre pas si rencherie.
On vous fait Conâdente en cent climats diuers,
De beaucoup de bonnes Affaires ; Et ie crois, à parler à sentimens ouuerts,
Que nous ne nous en deuons gueres.
LA NVIT.
Laissons ces contrarietez.
Et demeurons ce que nous sommes.
N'apprestons point à rire aux Hommes, En nous disant nos veritez.
MERCVRE
Adieu, ie vais là-bas, dans ma Commission, Dépouiller promptement la forme de Mercure, Pour y vestir la Figure Du Valet d* Amphitryon.
LA NVIT.
Moy, dans cet Hémisphère, auec ma Suite obscure, le vais faire vne Station.
MERCVRE
Bon-jour., la Nuit.
LA NVIT.
Adieu, Mercure.
Mercure descend de son Nuage en terre, et la Nuit passe dans son Char,