‹ Amusements sérieux et comiques :Chapitre 1 sur 26 · PAR · texte numérisé non relu

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Jean VI G

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Ox trouve, dit- on, des écrivains qui sont dans leur personne tout le contraire de leurs écrits. Dufresny n'est pas de ce nombre : rien n'est plus semblable à ses œuvres que sa vie : le titre même qu'il a donné à un petit livre sans règles et sans contrainte, Amusements sérieux et comiques, dit à merveille son histoire. « Tout est amusement dans la vie, déclare t-il en commentant ce titre ; la vertu seule mérite d'être appelée occupation ». Et pendant toute son existence, — qui fut longue, puisqu'elle va de la Fronde à la Régence, de 16/48 à 1724, — Dufresny s'est amusé, en se gardant bien d'être vertueux.

Son origine remonte à un amusement du bon roi Henri, qui trouva un jour à son goût la belle jardinière d'Anet, et en eut un enfant.

On pourvut celui-ci d'une sinécure ; on le fit « garçon de la chambre du roi » ; il fut le grand-père de Charles Dufresny, et cela valut au futur poète d'enviables privilèges. C'en était un, que de naître à la cour, et c'en fut un autre, plus enviable encore, que cette curieuse ressemblance qu'il fit paraître bientôt avec son royal ancêtre. Celle-ci se traduisait, au moral, par un enjouement et des saillies si plaisantes, par un tel talent pour s'amuser et pour amuser les autres, que dès l'enfance il gagna la faveur du jeune Louis XIV son cousin. Il avait mille ressources aimables pour le délasser de son métier de roi : il savait faire des chansons extrêmement spirituelles, dont il composait lui-même les airs, et qu'il mimait à ravir ; il savait découper des personnages et les disposer en tableautins comiques, de la façon la plus imprévue ; il savait même dessiner des jardins à l'anglaise avant que les Anglais s'en fussent avisés, et il fut question, dit la légende, de lui confier le dessin du Parc de Versailles. Il rappellera plus tard au roi, en lui demandant une grâce, ce privilège ancien qu'il a de l'amuser. Mais il s'amusait aussi pour lui-même, en regardant autour de lui, de ce sommet des grandeurs humaines où le hasard lui donnait une petite place. Aussi peut-il dire,

au début de sou livre, avec une pointe de mélancolie : « J'ai commencé bien jeune le voyage du monde... » — et il se trouve à même de porter sur les intrigues de cour et le génie cruel des courtisans « acharnés à la Fortune » des jugements sans indulgence (a).

Il faut beaucoup d'argent pour s'amuser avec élégance : Dufresny était prodigue. Il tenait table ouverte et faisait le Mécène ; il avait de coûteuses et originales fantaisies : si bien que Louis XIV se déclarait impuissant à l'enrichir. Il semble aussi qu'il ait tenu de son aïeul le goût des multiples expériences amoureuses. Mais quand vers la quarantaine le roi se rangea, Dufresny crut devoir faire de même : il se maria, — et il s'en repentit. On trouvera plus loin (b) l'expression non déguisée de sa déconvenue. De son mariage, il eut trois enfants ; ce qui nous vaut, dans les Amusements, quelques réflexions aimables sur l'affection paternelle et l'ingratitude filiale (c). Bientôt, en 1688, après six ans d'union, sa femme mourut ; impuissant à s'en affliger, Dufresny fit sur son veuvage une chanson fort piquante ; et plus tard, tant dans ses comédies que dans son livre de

(a) Voir ci-dessous le IIe Amusement, p. 63 et suiv. (*>) Voir le VIIe Amusement, p, io^. ctleXP, p. i4i-i4a. (c) X.P Amusement, p. i£5 à i5o.

prose (a), il se plut à dire sur les veufs et sur les veuves des choses vraiment très amusantes. Vers la même époque, — sans qu'on puisse préciser, car cette vie mouvementée et mal connue est assez difficile à suivre — Dufresny jugea sans doute qu'on ne s'amusait plus assez à la cour, où le vent, décidément, avait tourné, et où s'affirmait le règne sévère d'une Madame de Maintenon ; il vendit la charge d' « huissier de la chambre du roi » dont il était titulaire, et il vint se fixer à Paris. Il s'y amusa de plus belle. Pour échapper à toute contrainte, il y possédait deux ou trois logements dans différents quartiers : mais il passait le plus clair de son temps dans les tripots, où il jouait un jeu effréné, et dont on lira clans son Xe chapitre (b) une si curieuse description. Il y rencontrait un autre joueur, comme lui joyeux épicurien, Hegnard, avec qui il se lia bientôt. Or, Rognard, au retour de ses voyages, s'était fait auteur par passe-temps ; il avait choisi le genre le plus amusant : la comédie ; et il avait donné la préférence aux comédies les plus faciles : ces sortes de revues que jouaient, à grand renfort de mise en scène, les acteurs italiens.

(a) Voir ci-dessous les p. in à u5.

(b) P. 124 et suiv.

L'exemple était bien pour tenter Dufresny, qui s'empressa de le suivre, et c'est ainsi qu'après une vie de plaisirs, à quarante-cinq ans, il fit, en guise d'amusement nouveau, ses débuts d'homme de lettres.

En cinq années, il donna au Théâtre italien soit seul, soit en collaboration avec son ami, une dizaine de pièces, sans règles, mais pleines de fantaisie, riches d'idées divertissantes et qui eurent toutes beaucoup de succès. Il avait, en écrivant, pris goût à écrire: dès 1692, trois semaines seulement après Y Opéra de campagne, qui est sa première pièce italienne, il affronta le Théâtre français. Il avait trouvé plaisant de personnifier dans le héros d'une comédie de caractère, Le Négligent, le principal trait de sa propre nature : l'insouciance, le désir exclusif de « se réjouir ». Mais il fallait, sur la scène des Français, de la « conduite » dans l'intrigue, ce qui est assez incompatible avec la « négligence » ; aussi l'accueil du public fut il tiède. Dufresny ne se découragea pas : il entraîna Régna rd — qui, lui, était très fort en « conduite » — sur cette nouvelle scène, et ils donnèrent ensemble en 169/4 cette petite pièce charmante qu'est Attendez-moi sous l'orme. Puis, continuant à s'amuser de ses propres vices, il proposa à son ami un Joueur ; mais hélas ! le

l6 INTRODUCTION

jeu devait toujours lui porter malheur : dans des circonstances restées obscures, Regnard lui prit son idée, et le devança. Dufresny se fâcha, et donna une autre comédie sur le même sujet, le Chevalier joueur (1697) > e^e tomba ; et il passa — il passe encore — pour avoir été le plagiaire. Peu de temps après, Madame de Main tenon faisait interdire les comédiens italiens, qui avaient osé la plaisanter. Le pauvre Dufresny se trouvait, par ce double coup, éloigné du théâtre et privé des ressources qu'il en retirait.

Sans doute connut-il alors, plus que jamais auparavant, les cruels déboires du joueur dépouillé et du prodigue endetté ; il se consolait dans les cafés, dont il parle avec une sorte de reconnaissance (a), et aussi dans ces « cercles bourgeois », que l'on verra plus loin (b) longuement décrits. Sa conversation y était fort appréciée : plusieurs contemporains nous disent combien elle était originale, imprévue, amusante. Il s'avisa d'utiliser pour un livre ce bouillonnement d'idées qu'il répandait dans ses entretiens ; il écrivit un petit ouvrage qui est comme un bavardage à bâtons rompus ; ce furent ses Amusements sérieux et comiques.

(a) Voir le Xe Amusement, p. iag-i3o.

(b) P. i33 et suiv.

Le livre parut en 1G99, et comme nous le raconterons en son lieu, il eut du succès. Quelques mois auparavant, on avait chargé L'auteur de mettre au point et d'enjoliver « pour en faciliter la vente » le manuscrit d'un certain M. de Frontignières : Le Puits de ta vérité, histoire gauloise. Cet ouvrage, une espèce de roman, assez agréable, parut en cette mémo année 1699. Mais Dufresny ne dut pas juger très divertissant un tel travail de librairie : le théâtre restait sa grande passion, son incomparable amusement ; il y retourna l'année môme, et pendant onze ans ne donna plus que des comédies. C'est à peine s'il prit le temps, en 1707, de revoir et d'augmenter son petit livre : la seconde partie qu'il promit à cette occasion ne parut pas.

Ses dix comédies de cette période, données toutes au Théâtre français (qui restait alors sans concurrent) et toutes écrites en prose, sont d'une invention très ingénieuse et très personnelle. Mais le public n'appréciait pas toujours cette originalité : parfois le succès était vif — pour Y Esprit de contradiction par exemple ou pour le Faux instinct — ; parfois, pour Sancho Pança entre autres, la pièce tombait dès la « première », sans même atteindre le dénouement... Dufresny était voué à cette

succession de hauts et de bas : sa vie même, à cette époque, en était faite — et peut-être trouvait-il à ces alternatives constantes quelque chose d'amusant. Tantôt donc il roulait « dans un galant équipage », tantôt « il courait à pied toute la ville », sans un sou vaillant : à tel point, racontent les médisants, que devant un jour trois cents livres à sa blanchisseuse, et ne pouvant les paver, il l'épousa ! Libre à chacun de croire que la blanchisseuse avait d'autres charmes que celui de sa dot...

Le roi, qui continuait à le protéger, et même à le surveiller, venait à son secours dans les cas les plus pressants : il lui servit à partir de 1700 une rente de douze cents livres, en la qualité, tout honorifique, de « dessinateur de ses jardins». En 1710, il mit terme pour un an, « par arrêt rendu en son conseil », aux poursuites qu'exerçaient contre lui de cruels créanciers ; et à la faveur de ce délai, il lui procura un nouvel amusement.

Devizé venait de mourir, le Mercure galant se trouvait sans rédacteur. Plusieurs confrères avaient songé à Dufresny, causeur si brillant, que chacun connaissait pour un homme d'imagination. Et Dufresny demandait un privilège : Louis XIV le lui accorda, à la seule condition « qu'il ne ferait pas de politique ». Le nouveau

journaliste commença par tout bouleverser dans le Mercure, déclarant dès le début qu'il entendait se « réjouir » et réjouir ses lecteurs. Il déploya pour y réussir, une grande fertilité de moyens, et s'ingénia en particulier à développer, avec beaucoup de verve, les idées multiples qui se trouvaient en germe dans le petit livre de 1699. On a gardé souvenir surtout du très vivant et hardi Parallèle d'Homère et de Rabelais, qui brode sur un thème indiqué dans la Préface des Amusements (a). Malgré un succès considérable, la régularité d'un recueil mensuel ne tarda pas à « ennuyer » Dufresny : il négligea bientôt son Mercure, puis en 171/1, en céda le privilège, et dit adieu au journalisme. Par la même occasion, il dit adieu à la prose, dont il était excédé sans doute après ces quatre années ; désormais, il employa tout son loisir à faire des comédies en vers. En cinq ans, il en fit jouer quatre : et bien qu'il fût septuagénaire, la quatrième, le Mariage j ait et rompu, passe pour son chef-d'œuvre. Puis pour amuser ses dernières années, il s'avisa de mettre en vers toutes ses anciennes comédies en prose... Cette fin de carrière fut attristée pour lui par plus d'une épreuve : la mort de Louis XIV, son

(a) Voir ci-dessous les p. 49 à 52.

AMI SEMESTS

protecteur fidèle, l'avait, dit-on, rendu malade de chagrin ; car il n'avait cessé d'avoir pour le roi une affection et une admiration sincères, dont on trouve dans les Amusements (*) un double témoignage. Depuis, malgré une largesse du Régent, les conditions matérielles étaient pour le pauvre auteur de plus en plus dures : il y remédiait tant bien que mal, — en vendant ses tableautins par exemple, — et il s'en distrayait de son mieux ; en dehors de la poésie, le jardinage et l'architecture, conçus à à sa façon personnelle, la société « du grand monde », où il ne cessa d'être très estimé, et le commerce de ses confrères de lettres, qui ne l'appréciaient pas moins, lui firent une vieillesse aimable. Mais il voulut, avant de mourir, goûter de ce dernier amusement qui consiste pour le diable à se faire ermite : en l'automne de 1724, étant tombé malade, il céda à la prière de ses enfants, et, « par principe de conscience », brûla tous ses manuscrits. Il y avait là plusieurs comédies achevées — et, pour plus de malheur encore, cette seconde partie des Amusements sérieux et comiques qu'il devait, en 1707 (b), « donner l'année prochaine »... Dufresny mourut peu de jours après cet holo-

(a) IIe Amusement, p. 64. XIIe, p. 179.

(b) Voir ci-dessous la p. bi.

oauste. Le souvenir de l'homme aimable qu'il avait été resta vivanl pendant tout le wur siècle ; mais la postérité lointaine est dure pour qui songe moins à elle qu'à son propre plaisir : elle s'est vengée de Dufresny en l'oubliant.

Les A musemenls eux mêmes n'ont pas échappé à cet oubli. Certes on n'a pas cessé d'en parler ; mais pendant longtemps ils ont été un simple titre, non plus une œuvre. Et on les a tellement négligés qu'on ne connaissait plus au siècle dernier la date de leur apparition. On les donnait pour publiés en 1705. En réalité, l'édition originale, datée de 1699 sur le titre, porte un achevé d'imprimer du 6 décembre 1698 (l). Elle est aujourd'hui d'une grande rareté. Publiée chez Claude Barbin, elle forme un volume in-16, assez bien présenté, qui comprend 288 pages, imprimées en gros caractères, et une table, d'une disposition très curieuse (b), n'occupant pas moins de trente feuillets. L'ouvrage est anonyme, et se pré-

(a) Le privilège est dalé du 11 juillet de la même année.

(b) Voir à la fin de ce volume la note 1 de la p. 181.

sente sous ces seuls mots : Atnusemens sérieux et comiques.

Le nouveau volume fut annoncé en quelques lignes dans le Journal des savants du 9 février. Et à peine eut-il paru que les contrefaçons commencèrent. Les Nouvelles de la République des lettres que rédigeait en Hollande le consciencieux Jacques Bernard, successeur de Bayle, signalent dès le mois de mars une édition faite à Amsterdam par Henri Desbordes. Le compte rendu juge l'œuvre avec faveur ; il insiste sur les intentions morales et aussi sur le « tour tout nouveau » que l'auteur a su donner à des matières « qui semblent épuisées depuis longtemps ». Cette impression de Hollande semble avoir eu plusieurs tirages. Peu après, Lyon, officine de contrefacteurs, lançait une fort mauvaise édition sous l'adresse mensongère d' « Estienne Roger à Amsterdam » : on en connaît aussi plusieurs tirages, qui portent les dates de 1700, 1702, 1705 (*). Dufresny lui-même réimprima son œuvre en 1706, chez Ribou, avec un nouveau privilège, où son nom est donné pour la première fois. On voit que les Amusements avaient la faveur du

(*) Nous ne cherchons pas à donner une liste complète. Certaines éditions contemporaines sont attribuées à « M. de Fontenelle ».

public ; ils valaient en outre à l'auteur — qui ne s'était, jusqu'alors, essayé que dans le genre inférieur de la comédie — l'estime des vrais lettrés : ce livre, jugeaient-ils unanimement, « fait beaucoup d'honneur à M. Dufresny (a) ».

Celui-ci crut devoir répondre à un aussi bon accueil par une seconde édition « revue, corrigée et augmentée ». Il la mit à jour au début de 1707, chez la Veuve Barbin, en se faisant compliment « d'une réussite qui n'est plus douteuse (b) ». Mais par un hasard singulier, ce texte nouveau est resté jusqu'ici entièrement inconnu (c). Le texte choisi pour les « Œuvres » de Dufresny en 1780, et toujours reproduit par la suite, est le texte primitif, celui de 1699. Le texte de 1707 — qui se trouve être la forme définitive de l'ouvrage — a donc la valeur d'un véritable inédit ; c'est lui que nous publions plus loin. Les additions n'y sont pas sans importance — le livre a passé de 288 pages à 3 19 — et rien n'est plus curieux que la façon dont elles ont été faites : rien surtout ne caractérise mieux les méthodes de l'auteur.

Dans le premier chapitre, elles sont nom-

ia) Abbé Bordelon, Dialogues des vivants, p. 190.

(b) Voir ci-dessous la p. 48.

(c) Nous l'avons signalé pour la première fois dans la Revue du XYUI* siècle, année 1917, n° 1.

breuses, soignées ; elles sont rattachées au contexte par les modifications et corrections nécessaires : l'ensemble est entièrement renouvelé. Dans le second, elles sonten petit nombre, plus courtes, et pour la plupart simplement intercalées ; les corrections sont rares. Dans le troisième, il n'y a plus qu'une seule addition, assez maladroite (a), et trois ou quatre variantes. Dans le quatrième, on noie à peine deux ou trois corrections de mots ; mais, tout à la fin, on trouve un long épisode nouveau, où l'on reconnaît, non sans surprise, une scène empruntée à la Malade sans maladie. Cette comédie de Dnfresny, tombée huit ans plus tôt, à la première représentation, était restée manuscrite ; et L'auteur s'est arrangé tant bien que mal pour que la scène en question — laquelle est d'ailleurs d'un excellent comique — puisse, sans trop d'invraisemblance, se passer dans un coin du Palais. Enfin, après cette singulière addition et une autre de trois lignes au Chapitre suivant, on n'en trouve plus une seule dans tout le cours du livre, on ne rencontre plus la moindre correction : en sorte que le travail de révision a porté sur un quart seulement de l'ouvrage. L'auteur a pris soin de se disculper :

(a) Voir les p. 69-70 et les notes.

« Ma première édition n'était qu'un ébauche ; ce que j'y ajoute augmentera l'ébauche sans la finir » ; et, quoiqu'on fasse, « tous les ouvrages des hommes ne sont que des ébauches ». On pourra d'ailleurs, dans le texte ici donné, se rendre compte directement des deux états successifs de la rédaction : nous avons signalé par un signe conventionnel les passages nouveaux, et indiqué en note toutes les variantes. L'édition augmentée de 1707 ne put échapper plus que la première à la contrefaçon : il parut, les années suivantes, diverses impressions hollandaises ou lyonnaises. Depuis, le livre a été reproduit — mais toujours, comme nous l'avons dit, sous sa forme primitive — dans les diverses collections des œuvres complètes ou choisies de Dufresny, et parfois aussi, au xviii" siècle, en éditions isolées (a). Nous verrons bientôt quelle fut, jusqu'à i83o, sa postérité littéraire.

Il nous faut auparavant éclairer ses origines. Dufresny lui-même nomme ses maîtres :

« Monsieur de La Rochefoucauld et Monsieur Pascal (b) ». Mais il ne nomme pas son modèle

(») Il n'existe au xixe siècle qu'une seule édition séparée, défectueuse et tirée à petit nombre : celle de Jouaust dans le Cabinet du bibliophile (1869).

le plus direct, qui est, de toute évidence, La Bruyère. Les Caractères, dont les neuf éditions originales s'étaient succédé tout récemment, de 1688 à 1696, avaient renouvelé un genre et créé une mode. Cette forme fragmentaire, en contraste avec les ouvrages massifs où se complaisent les moralistes dogmatiques, convenait mieux que toute autre à une époque de transition et de fermentation, où les idées se dissociaient en même temps que les mœurs se relâchaient. Ce pêle-mêle suggestif de pensées hardies et d'observations satiriques fit naître de tous côtés les imitations : il y eut du La Bruyère à la chaire et sur la scène, il y en eut même en vers. Et Dufresny, pour s'amuser et amuser les autres, est amené tout naturellement à choisir le genre qui a la vogue.

Il dispose selon la même méthode que La Bruyère, et répartit dans des divisions semblables, des pensées qui portent sur des sujets identiques : la Cour et la Ville, le Palais et les salons. Çà et là, même, il introduit lui aussi, comme condiment, des allusions personnelles, qui pourraient donner matière à des « clefs ». Mais ce sont, comme on le verra(a), des allusions tout anodines. Car si Dufresnv subit l'influence

(a) Par exemple, p. 122 (Se reporter à la note 1 de cette même page). ., «

de La Bruyère, peu de natures sont entre elles plus différentes que ce censeur morose et cet amuseur enjoué. 11 réduit donc à presque rien la part de la satire individuelle, amère et dangereuse. Et sans doute il conserve ce qu'il y a de plus piquant dans la forme des Caractères : le morcellement en courts paragraphes, avec une « chute )>, un mot de la fin pour aiguillonner l'attention. Il s'entend même très bien à mettre en valeur ces « saillies », plus légères toujours et plus naturelles souvent que celles de son modèle. Mais une juxtaposition toute pure n'est pas le fait d'un esprit ennemi de la « concentration », et qui recherche plutôt les variations habiles, les transitions nuancées d'un élégant badinage. Dufresny s'essaie donc à réunir par un lien, si ténu soit-il, ces saillies multiples. Il choisit tout d'abord pour cela, l'idée du « voyage du monde » : il imagine un voyage de découverte à travers « tous les états de la vie », sur le modèle des relations, alors si fréquentes et si appréciées, d'expéditions lointaines, et dans le goût de « ces voyages imaginaires » et allégoriques où se complut le grand siècle finissant. Il fait l'expérience de cette idée dans son second chapitre. Mais il constate bientôt que la liaison obtenue est assez banale et factice : les u découvertes » d'un auteur français dans

le (( monde français » ne sont qu'un ingrat procédé de rhéteur. Combien plus réelles et plus intéressantes seront au contraire ces découvertes si le voyageur est étranger ! Combien alors nous serons « frappés plus vivement d'une variété que les préjugés de l'usage et de l'habitude nous font paraître presque uniforme », plus fortement choqués de certains abus que ces mêmes préjugés nous montrent « raisonnables et naturels (a) » ! Justement, un Livre très répandu en France depuis 168/i, et dont on vient de rééditer les six volumes, — ['Espion du Grand Seigneur de" l'italien Marana, — exploite longuement cette idée, sous la forme des « relations secrètes » d'un Turc « au Divan de Constantinople ». Dufresny choisit donc, lui aussi, un Oriental : il prend un « Siamois ».

Pourquoi cette préférence pour le Siam ? La réponse est assez curieuse. Il y avait au Siam, peu de temps auparavant, un aventurier grec, qu'on appelait « M. Constance », et qui était devenu le tout puissant favori du roi. Ce Grec, pour consolider sa situation incertaine, imagina d'obtenir l'appui du maître de l'Europe, et fit envoyer en France une solennelle ambas-

sade. chargée de solliciter un traité d'alliance. L'ambassade fit naufrage, et fut remplacée par deux mandarins, qui parurent à la Cour en 1 684 • Lu prêtre des Missions les accompagnait, et affirmait qu'ils venaient aussi pour proposer la conversion de leur roi au catholicisme. Ces étranges envoyés intriguèrent beaucoup les courtisans par leurs accoutrements et leurs manières bizarres : et aussitôt, le Siam fut à la mode. Il le fut plus encore, quand Louis XI\ eut lui-même envoyé au roi de Siam une ambassade, à laquelle s'adjoignirent un bon nombre de Jésuites. Les diplomates revinrent chargés de cadeaux, escortés de grands dignitaires siamois, et racontèrent monts et merveilles dans leurs relations de voyage. En Sept ans, il ne parut pas moins de dix gros ouvrages sur ce lointain pays ; le plus curieux de tous est celui de l'abbé de Choisy, ambassadeur en second, — celui-là même qui avait passé sa jeunesse habillé en femme. Chacun de ces livres donne sur les indigènes, sur leurs lalapoins, qui sont « les moines » delà-bas, sur les statues d'or de leurs temples, et surtout sur leurs éléphants, des détails extraordinaires. La Bruyère lui-même a fait dans ses Caractères une petite place, aux Siamois. Mais bientôt, la misère réelle du pays commença à se faire

connaître ; puis, en 1688, un mandarin révolté s'empara du pouvoir : M. Constance fut supplicié, la petite garnison française chassée, et il ne resta plus bientôt de ces négociations que le souvenir amusé d'une aventure fabuleuse. Un Siamois était donc tout indiqué pour contribuer aux amusements de Dufresny :

mais celui-ci n'entendait pas que son personnage fut pour lui l'occasion du moindre travail. Il n'a pas recherché la couleur locale, et ne s'est pas documenté ; c'est à peine s'il fait trois allusions à de prétendus usages du Siam (a), et aucune des trois n'a de fondement. L'une est purement symbolique et imaginaire ; dans les deux autres, le Siamois parle visiblement non pas en tant que Siamois, mais en tant qu'Oriental, dans l'acception du mot la plus large et la plus vague. Ce personnage est d'ailleurs assez inconsistant : il n'a ni relief ni caractère, il est sujet à de brusques éclipses et à de non moins brusques réapparitions. L'auteur prend soin de nous en avertir : « Dans les endroits de mon voyage où le Siamois m'embarrassera, je le quitterai, sauf à le reprendre quand je m'ennuierai de voyager seul (b). » Qu'on ne s'y trompe pas toutefois :

si Dufrcsny ne donne à son compagnon de route qu'une place discrète, cela ne l'empêche pas de s'en servir avec beaucoup d'habileté. Il pose en principe que cet habitant des limites de l'Asie doit se faire, des spectacles pour nous les plus ordinaires, les idées les plus étranges ; et il part de là pour renouveler des sujets usés, par le moyen de l'énigme et de l'équivoque : énigmes pour nous présenter le monde du Palais et celui de l'Opéra, énigmes pour nous parler des Halles et des marchands, énigmes encore, et fort embrouillées, pour nous mettre au courant des « systèmes » du pays latin ou des remèdes de la médecine. Ces jeux d'esprit se compliquent plus d'une fois de jeux de mots, et ils ne portent pas seulement sur les apparences dont un Oriental peut être dupe, mais sur le fond même des choses ; de sorte que Dufresny, en dernière analyse, se complaît à nous mystifier sous le couvert de son Siamois. D'aussi ingénieux exercices alternent au hasard avec des réflexions morales ou comiques, etle tout forme, il faut l'avouer, un mélangeassez hétéroclite. On ne voit aucun plan d'ensemble: l'idée première d'un « tableau du monde » n'a qu'un rudiment de réalisation. Il n'y a pas d'ordre dans la suite des chapitres : on trouve un amusement sur le Mariage entre un amuse-

ment sur les Promenades et un autre sur l'Université. Les chapitres eux-mêmes contiennent souvent une foule de choses qui ne répondent pas au titre choisi : l'amusement sur le Jeu, par exemple, nous parle des traiteurs, des cafés. des halles et de la friperie ! L'amusement sur le Cercle bourgeois est dune longueur démesurée, et le contenu en est des plus complexes. L'auteur, il est vrai, trouve des excuses à tout : s'il fait de nombreuses digressions, « les digressions sont précisément de son sujet, puisqu'elles sont des amusements (a) »... On voit que ces ébats littéraires répondent bien à leur titre ; ils sont tout aussi désordonnés que l'existence de Dufresny.

Mais de même, ils sont aussi variés, aussi riches d'imprévu : ses multiples expériences d'épicurien, nous l'avons vu tantôt, s'y sont reflétées ; en même temps bon nombre de ses imaginations d'homme de théâtre y ont pris place. On y trouve des fragments pris à une comédie antérieure — telle cette scène de la Malade sans maladie, dont il est question plus haut ; — on y trouve aussi des idées qui étaient indiquées déjà dans un dialogue comique, et qui prennent ici toute leur valeur.

On y trouve enfin — sur le veuvage, le6 joueuse», sur les faux: sincères — des comédies en germe, qui seront écrites plus tard (a). Ce petit livre est ainsi le miroir d'une vie et d'une œuvre.

Allons plus loin : il est par endroits le miroir d'une époque. Un esprit foncièrement classique, — comme est encore La Bruyère — s'applique « à l'intérieur de l'homme », et les apparences du dehors, les modes fugitives ne sont pour lui qu'un moyen d'atteindre la trame éternelle du cœur humain. Mais un Dufre6ny, nature vive et primesautière, qui par désir d'amusement est à l'affût de toute nouveauté, s'attache aux plus subtils changements dans les mœurs et les usages : il a comme une intuition de ce que ces oscillations imperceptibles portent en elles d'avenir. C'est pourquoi les Amusements nous donnent une idée si juste et si vivante de la période de transition pendant laquelle ils furent écrits. Veut-on voir combien la Régence est proche, avec son indifférence aimable dans le plaisir? Ces quelques lignes nous le feront pressentir : « Les Parisiens ont déjà introduit la commodité dans l'amour, en retranchant les soins,

(a) Voir les p. i^a-i^ô, et les p. 112, i?.S, i5i, i63, ainsi que les notes correspondantes.

les inquiétudes, les craintes, les rigueurs, en un mot, toutes les fatigues de la tendresse galante. Ils ont rendu l'amour moins vif, mais plus commode qu'il n'a jamais été (a). » Voici plus loin l'éloge de certaine liqueur noire qui a la vertu de faire parler (b), et qui n'est autre que le café : on se souvient à cette lecture de l'éloquente tirade de Michelet sur le breuvage magique qui a formé le siècle nouveau. Mais le souvenir devient plus précis encore, lorsque Dufresny, en passant, note un contraste : « Le pays des traiteurs est désert, celui des cafés en récompense est fort peuplé ». La chose — pour suivre encore Michelet — n'est-elle pas symptomatique ? Les natures se transforment : des constitutions sanguines du xvne siècle, alourdies de nourriture, l'évolution se dessine vers les tempéraments nerveux, cérébraux, qui vont instaurer l'ère des philosophes. Sur la fin du livre, le tableau du Cercle bourgeois, dans sa longueur exceptionnelle, est plus significatif encore. Combien profondément ce cercle, dans lequel se coudoient nouveaux riches et ducs, magistrats et poètes, intrigantes et joueuses, diffère des salons précieux et puérils d'il y a quarante ans ! Ces assemblées

nouvelles, dans leur composition mélangée, sont des « conseils où les affaires du prochain se jugent souverainement » des « tribunaux qui connaissent de toutes les matières » : elles sont en passe de devenir une vraie puissance sociale. Comme pour mieux le faire sentir, l'auteur fait suivre son tableau de tout un chapitre consacré au public, et c'est en même temps que la conclusion, la partie la plus curieuse de tout l'ouvrage : ce public qui naguère encore n'existait pas, qui se réduisait aune élite de courtisans et de lettrés, le voici présenté comme une entité personnelle, comme le maître anonyme de la puissance et de la gloire, le souverain dont dépendent les grands seigneurs et les rois (a) : il est le dieu inconstant et multiple dont la grande voix bientôt fera tomber les trônes.

11 n'est pas jusqu'au style même des Amusements qui ne donne le sentiment d'une transition. La phrase, çà et là, est encore un peu archaïque et embarrassée, mais presque partout, l'idée vive et nette s'est dégagée de cette vieille enveloppe traditionnelle : le style se fait coulant, limpide, enjoué. On sent Voltaire tout proche. Malheureusement, Dufresny est

(») Voir les p. i-3 à 179, et notamment les p. 17», 174, 176.

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bien trop paresseux pour être un Voltaire. La négligence — ici comme dans ses autres œuvres — se fait sentir à la fois dans la forme et dans la pensée. 11 y a des impropriétés, des incorrections, des maladresses : visiblement, l'auteur écrit au courant de la plume. Souvent aussi, les choses exprimées manquent de précision et de portée : plus d'un passage est insignifiant : d'autres sont tellement vagues qu'il devient difficile de les interpréter (a). Il y a encore des jugements hâtifs et mal fondés : par exemple, en passant par le pays des sciences. Dufresny se moque de ce qu'il ne comprend pas.

C'est qu'en définitive, certains extrêmes sont incompatibles. Et une exécution très poussée ne peut aller de pair avec les qualités, portées aux dernières limites, dont est formé le talent de Dufresny. Il a une facilité prodigieuse pour saisir, par intuition, des rapports nouveaux et subtils : et cet excès d'ingéniosité, cette sorte de génie de l'invention, produisent la surabondance d'idées délicates et fines qui caractérisent Bon livre. Celle effervescence d'espril lui permet de soutenir lour à tour le pour et le (entre avec une égale virtuosité, de déve-

(a) Voir par exemple la p. ia8 cl la note a.

loppcr sur des sujels vieillis des variations infinies. Elle donne également à presque toutes ses idées l'imprévu, la saveur personnelle, l'« originalité » dans laquelle il met son point d'honneur (»). Mais une idée pousse l'autre ; Dufrcsny n'a point le temps de s'arrêter à chacune d'elles pour en parachever l'expression. Sa facilité l'entraîne, et l'empêche d'aller jusqu'au fond des choses en creusant plus avant les voies déjà tracées ; il en repousse la pensée seule comme une fatigue (b), et il se contente de se jouer avec nonchalance à une demi-profondeur.

Nous venons de dire que Dufresny avait le génie de l'invention : c'est pour cela qu'il fut dans sa destinée d'être « pillé » par ses confrères. Regnard avait commencé, bien d'autres ont suivi : son théâtre a approvisionné d'idées neuves toute une succession d'auteurs comiques. Le plus grand et le plus habile d'entre ces imitateurs est Beaumarchais, qui doit à la JSoce interrompue, au Double veuvage, au Jaloux

■•"'■ Voir la p. 07.

(b) Noir la p. 169, en haut.

honteux de l'être plus d'un trait de son Figaro ou de sa Fanchette, plus d'une péripétie de sa Folle journée. Mais ces inspirations n'ont été que récemment mises en lumière : pendant longtemps, Dufresny fut pour l'histoire littéraire l'homme qui, par ses Amusements, avait donné à Montesquieu l'idée des Lettres persanes.

C'est Voltaire lui-même qui l'a dit, assuraiton ; son affirmation était devenue un dogme, et c'était un lieu commun que de la commenter, — - mais on se gardait bien de la vérifier. En fait, Voltaire avait dit, dans ses Lettres philosophiques : « L'idée des Lettres persanes est prise de celle de V Espion turc » (L. XXII). Et sans doute, dans le Catalogue des écrivains français, qui est postérieur, il complète : « C'est une imitation du Siamois de Dufresny et de l'Espion turc » : mais il ne se trompait nullement sur l'ordre de priorité, puisqu'il précise, dans ses Honnêtetés littéraires : « Après que Y Espion turc eut voyagé en France sous Louis XIV, Dufresny fit voyager un Siamois ». Et Voltaire a raison : nous avons vu plus haut que l'idée de l'Oriental juge et critique du monde fiançais appartient en premier à l'auteur de l'Espion du Grand Seigneur ; à l'italien Giovanni Marana. D'autre part une

comparaison serrée entre V Espion et les Lettres (a) révèle que Montesquieu a puisé directement dans ce copieux ouvrage. Il est vrai que les correspondances de détail ne manquent pas non plus entre les Lettres et les Amusements — on les trouvera signalées dans notre commentaire ; — mais elles sont moins nombreuses et moins nettes, et peuvent, en plus d'un cas, s'expliquer par une inspiration commune.

En outre, comme Dufresny, pour ne point faillir à « l'originalité »> dont il se pique, se devait à lui-même de donner un tour nouveau à une idée empruntée, il a fait un simple spectateur de celui qui chez Marana était un « correspondant ». Il rejette donc, sauf en un unique endroit, l'idée même à laquelle Montesquieu s'attache avec le plus de prédilection, l'idée d'un commerce de lettres. On sait d'ailleurs comme il traite cavalièrement son compagnon siamois : il l'oublie le plus souvent « dans un coin » et n'en parle plus. Il trouve même nécessaire, à un moment, de s'en excuser : « J'ai bien peur de l'avoir tout à fait perdu de vue ; et puisque j'avais commencé

(a) La comparaison a été faite par MM. Toido et Martine Voir ci-après, p. 44, la Bibliographie.

de voyager avec lui, il eût été plus régulier de l'avoir toujours à mes côtés. Mais qui sait si cette régularité ne vous eût point ennuyé ? J'aime mieux encore que mes Amusements soient irréguliers qu'ennuyeux (a)... » Or cette excuse, critique détournée de Y Espion tttre, n'est-elle pas également une critique anticipée des Lettres persanes, où la monotonie de cent soixante lettres pseudo-orientales finit vraiment par ennuyer un peu ? Ajoutons enfin que les imitations du livre de Marana sont fréquentes aux premières années du xviu" siècle : on en trouve en Angleterre, dans le Spectator d'Addison, en France, dans plus d'un ouvrage de second ordre. Et Montesquieu certainement les a connues.

Est-ce à dire qu'il n'y ait rien « à l'actif » de Dufresny dans les Lettres persanes ? Ce serait aller bien trop loin. Certaines ressemblances ne sauraient être mises au compte d'un modèle commun : par exemple, la description du Cercle bourgeois semble avoir inspiré directement, et d'assez près, la 48e lettre écrite par Usbek à Rhédi ; et le titre même des Lettres persanes paraît calqué sur le titre Lettre siamoise qu'on trouve au X'! Amusement. Mais un

pur parallèle de phrases cl de mots risquerait d'être stérile, puisque La réalisation matérielle

est la partie faible chez Dufrcsny. Son aetion s'est exercée dans le domaine des idées : il a eu le mérite de découvrir dans le gros ouvrage de Marana, tout encombré de politique, une fiction heureuse, de l'en extraire, limpide et nette, et d'en indiquer légèrement les applications possibles — aimables ou mordantes, sérieuses ou comiques, — comme pour convier ses successeurs à les développer.

Et l'on va voir combien féconde a été son initiative, de choisir pour utiliser cette fiction un livre imité de La Bruyère. Par là il mélange pour la première fois un rudiment d'intrigue à l'observation morale. Le mouvement ainsi donné. Lesage le suit aussitôt dans le Diable boiteuœ (1707), où A.smodéc joue le rôle du Siamois, et relie par son monologue des épisodes ou portraits aussi indépendants que ceux des Caractères. Montesquieu lui-même exploite celle veine, comme il le reconnaît lorsqu'il dit quelque part : « Rien ne plut davantage, dans les Lettres persanes, que d'y trouver, sans y penser, une espèce de roman ». Et ce mouvement, amplifié d'année en année, donnera le Gil Blas, — ce récit à tiroirs, — ■ premier chef-d'œuvre du roman de

mœurs, pour aboutir enfin, par une évolution continue, aux grands romans duxixp siècle, où l'intrigue se mêle intimement à l'observation. On pourrait donc soutenir, sans paradoxe, que les Amusements contiennent en germe la Comédie humaine. Or, chose curieuse, Balzac doit à un épisode des Amusements l'un des romans de la Comédie humaine. L'épisode est F « aventure du diamant » qui se trouve au chapitre XIe (ce chapitre si riche du Cercle bourgeois), et le roman est La Paix du ménage. Xons avons longuement traité ailleurs de cet emprunt (a) ; nous n'y reviendrons pas : les textes parleront par eux-mêmes. Nous donnons dans une note la scène principale de La Paix du ménage : que l'on compare, et l'on reconnaîtra que ce « plagiat » est l'un des moins contestables de l'histoire littéraire. Que l'on étende la comparaison à l'ensemble du roman, et l'on verra avec quel art Balzac a su adapter à la société de l'Empire une aventure et un tableau de mœurs du Paris de Louis XIV, avec quelle habileté il a fait une grave leçon de morale, à la gloire de la mère et de l'épouse, de ce qui était un pur badinage sur la sottise masculine et la fine coquetterie de la femme...

(a) Dufresny et Balzac, Revue du XVIII' siècle, 1917, n°2.

Qu'on lise enfin, à la suite de La Paix du ménage, la « postface » ambiguë que Balzac y a placée (a) , et l'on y trouvera l'aveu implicite de la faute, en même temps qu'une adroite et juste apologie.

Nous nous reprocherions toutefois d'inciter le lecteur à traiter les Amusements comme un simple terme de comparaison ; ce serait tomber dans le défaut même que nous déplorions tout à l'heure : ne plus voir dans l'ouvrage qu'un chaînon de l'histoire littéraire. Ce serait d'ailleurs agir contre l'intérêt de l'auteur : car il est facile d'écraser un pauvre poète avec Balzac et Montesquieu... Mieux vaut ne retenir de ces questions de sources que l'honneur fait à Dufresny par deux grands esprits, et lire le livre pour lui-même : on se convaincra bientôt qu'il n'y a point de plus délicat amusement.

(a) Dans l'édition originale (i83o).

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