PRÉFACE
Le titre que j'ai choisi me met en droit de faire une préface aussi longue qu'il me plaira ; car une longue préface est un véritable amusement.
J'en ai pourtant vu de très nécessaires pour l'intelligence du livre ; mais la plupart, au lieu de mettre l'ouvrage en jour, n'y mettent que la vanité de l'ouvrier.
Un bon général d'armée est moins embarrassé à la tête de ses troupes, qu'un mauvais auteur à la tête de ses écrits. Celui-ci ne sait quelle contenance tenir : s'il fait le fier, on se plaît à rabattre sa fierté ; s'il affecte de l'humilité, on le méprise ; s'il dit que son sujet est merveilleux, on n'en croit rien ; s'il dit que c'est peu de chose, on le croit sur sa parole. Ne parlera-t-il point du tout de son ouvrage ? La dure nécessité pour un auteur !
* Tel parle tant de lui et si peu de son livre, qu'on croirait qu'il a fait ce livre pour avoir occasion de se louer dans la préface : ces sortes de panégyriques peuvent avoir les grâces de la nouveauté ; car le mérite de tels auteurs est un sujet que peut-être personne n'a traité avant eux.
Je ne sais si mes Amusements réussiront ; mais si on s'amuse à les critiquer, mon dessein aura réussi (1).
* Je pourrais retrancher cet article dans ma seconde édition, la réussite de la première n'étant plus douteuse à mon égard (2). On m'a dit de reste que mes Amusements avaient réussi ; mais les auteurs et les maris sont souvent les derniers
à savoir le mal qu'on dit de leurs livres et de leurs femmes.
J'ai donné aux idées qui me sont venues le nom d'Amusements : ils seront sérieux ou comiques, selon l'humeur où je me suis trouvé en les écrivant ; et selon l'humeur où vous serez en les lisant, ils pourront vous divertir, vous instruire, ou vous ennuyer.
* Si je suis destiné à ennuyer, j'aime encore mieux que ce soit par les traits sérieux, que par les comiques ; quand le comique ennuie, c'est souvent la faute de l'auteur ; quand le sérieux ennuie, c'est quelquefois la faute du lecteur.
* Je pardonne aux ouvrages sérieux qui me font rire ; mais comment tirer parti de ces comiques qui vous attristent ?
L'autre jour un de ces esprits forts qui croient que c'est une faiblesse de rire, trouva sous sa main un de mes premiers exemplaires (x) ; j'étais présent, et il ignorait que j'en fusse l'auteur. A l'ouverture du livre, il fronça le sourcil : Quel titre (2) ! s'écria-t-il d'un ton chagrin ; n'est-ce pas profaner le sérieux, que de le mêler avec du comique ? quelle bigarrure !
Cette bigarrure, lui répondis-je, me paraît assez naturelle : si l'on examine bien les actions et les discours des hommes, on trouvera que le sérieux et le comique y sont fort proches voisins : on voit sortir de la bouche d'un bon comique les maximes les plus sérieuses ; et tel qui affecte d'être toujours sérieux est plus comique qu'il ne pense.
* Non, s'écria d'un ton colère mon critique, qui sans m'écouter avait continué de lire, je ne puis supporter cet assemblage monstrueux. Vouloir unir les extrêmes, le comique au sérieux, le bas au sublime !
* Doucement, Monsieur, doucement, ne confondez point le bas avec le comique ; la bonne plaisanterie a son sublime, et peut-être faut-il plus d'étendue d'esprit pour le comique sublime, que pour le sérieux. En voici une preuve qui vous paraîtra comique, parce que vous prenez les choses trop sérieusement.
* Un auteur qui s'acharne à vouloir traiter sérieusement la moindre badinerie, paraît sentir qu'il a besoin de toute son application et de toutes ses forces pour s'élever jusqu'à son sujet ; un comique au contraire semble être si supérieur
à son sujet, qu'il se fait un jeu de le dompter.
* Si vous aperceviez d'un côté un joueur d'échecs, se creuser sérieusement la cervelle pour régler la marche de trente-deux pirouettes (:l) de bois, et de l'autre un Maréchal de France régler en se jouant les mouvements d'une grosse armée, donneriez-vous la supériorité de génie au joueur d'échecs ?
* Je suis persuadé que le bon comique s'accorde parfaitement avec le sérieux ; j'avance même que le comique est si naturel aux hommes les plus graves, que ceux à qui la nature a refusé les grâces de la plaisanterie, ne sauraient s'empêcher d'être mauvais plaisants. J'avancerai même que l'éloquence sublime est presque inséparable de la plaisanterie.
* Ces propositions paraîtront un peu hardies à certains auteurs sérieux qui se croient distingués des comiques, comme les nobles le sont des bourgeois. Cependant la plupart des orateurs sont pleins de figures et d'expressions figurées
(a) Dans le sens vieilli où le mot est pris ici, la pirouette est ce jouet d'enfant, formé d'un petit disque et traversé d'un pivot, que l'on fait tourner avec les doigts. Le terme est employé par dérision, pour désigner les pions du jeu d'échecs.
AMISEURN'TS 4
qui tirent leur origine de la raillerie, de l'ironie et d'autres sources- de plaisanterie. Comme ceci trouvera des critiques, je m'engage par avance à le soutenir dans un parallèle des auteurs sérieux et des comiques, que je donnerai l'année prochaine, dans un second volume d'Amusements (1).
* Comment donc ! me dit mon critique.
Quoi ! vous êtes l'auteur du livre que je condamne ?
* Oui, Monsieur, lui répondis-je, c'est moi qui me réjouis comiquement de votre condamnation sérieuse ; et si vous me méprisez, croyant votre caractère supérieur au mien, j'en appelle à la définition de l'homme.
* En définissant l'homme, on l'appelle par excellence, et pour le distinguer des bêtes, un animal risible (a) plutôt qu'un animal sérieux; cela prouve comiquement que le sérieux convient mieux à une bête que la plaisanterie.
* Voilà du franc comique, me dit mon sérieux avec un ris forcé ; cependant il faut convenir
(a) Dans l'acception scolastique : qui a la faculté de rire.
qu'il ne laisse pas d'y avoir parmi tout ceci quelques traits assez brillants.
* C'est justement là que je vous attendais, lui dis-je, et certains beaux esprits usent finement de cette espèce de louange pour décrier ce qui n'est point d'eux. Au lieu d'attaquer un livre par ses défauts, comme les critiques vulgaires, ils louent avec une malignité cordiale quelques endroits brillants, et se flattent que leur silence sur tout le reste prouve invinciblement qu'il est mauvais ; on peut impunément blâmer ainsi tous les livres ; car il est impossible que dans les plus parfaits il n'y ait quelque beauté qui se distingue du reste. Dieu nous préserve de ces ouvrages d'esprit si unis et si égaux qu'un trait n'y passe pas l'autre !
* Un auteur qui tombe souvent au-dessous de sa sphère se peut appeler inégal ; mais accuseronsnous d'inégalité celui qui s'élève quelquefois audessus de lui-même ? Si cette inégalité est blâmable, plût au Ciel que j'en fusse blâmé !
* Ne plaisantons point là-dessus, reprit mon auteur égal : je suis ennemi des saillies, et dans mes compositions je les évite comme des écueils.
* Dites plutôt comme des hauteurs inaccessibles, lui répliquai-je. Il ne s'appliqua point l'inaccessible ; car les auteurs égaux n'entendent point les inégalités ; mais continuant son examen méthodique, et comparant la quantité des matières à la petitesse du volume, il conclut que mes Amusements n'étaient qu'ébauchés. J'en convins avec lui. En effet, ma première édition n'était qu'une ébauche ; ce que j'y ajoute augmentera l'ébauche sans la finir, et si j'en fais plusieurs volumes, ce sera encore des ébauches. Je le promets au public. Je lui tiendrai parole, et tous ceux qui lui promettront des ouvrages finis le tromperont : tous les ouvrages des hommes ne sont que des ébauches ; l'homme lui-même n'est qu'un ouvrage ébauché, où le Créateur n'a pas voulu mettre ici-bas la dernière main.
* Quand on se propose de parler de tout, la perfection ne consiste pas à dire sur chaque sujet tout ce qui s'en peut dire, mais à dire bien tout ce qu'on en veut dire : il suffit que chaque pensée y soit finie en elle-même ; encore faut-il qu'elle ne soit pas tellement finie, qu'elle ne laisse rien à penser.
* Si l'on pouvait faire un livre qui ne laissât rien à souhaiter, j'en aimerais encore mieux un
qui me fît souhaiter la suite. Pour plaire à l'homme il faut contenter sa curiosité sans éteindre ses désirs.
* Faire sentir en même temps la jouissance et lef désir, c'est l'art le plus raffiné des coquettes ; hé pourquoi non (a) des auteurs? C'est quasi la même espèce. Espèce vaine et babillarde, qui vend quelquefois trop cher le verbiage et la flatterie, et perd souvent gratis son étalage (b) et sa réputation.
* On peut dire également d'un auteur et d'une coquette : tel ou telle se pare d'ornements étrangers et se charge de faux brillants pour déguiser, farder et rajeunir un vieux sujet.
* Feu tel auteur ou telle coquette, en son vivant, eut bec et ongles, c'est-à-dire sut mordre et piller à toutes mains. Le pauvre défunt, ou la pauvre défunte, loin d'avoir eu dans sa vieillesse les grâces et l'enjouement des jeunes coquettes, n'eut dans son jeune âge que la singerie et la malignité des vieilles.
(a) On écrirait aujourd'hui : et pourquoi non...
(b) « Elle perd son étalage » se disait par plaisanterie d'une coquette, dans le sens : « Elle en est pou, ses frais de toilette ».
* Rendons justice aux bons auteurs, en les comparant à d'honnêtes femmes. Ceux-ci ne se livrent jamais aux dépens de leur gloire : plus jaloux de leur réputation, qu'envieux de celle des autres, ils savent mêler prudemment la retenue à la vivacité, la modestie à l'élévation, et mettre sans affectation les beautés dans leur plus beau jour.
* Vous me donnez de la confusion, me dit mon homme, en m 'embrassant gravement, et le portrait que vous faites-là de moi est trop avantageux pour...
* Ce portrait, lui dis-je, en l'interrompant, n'est qu'un portrait général que je...
Epargnez ma modestie, reprit-il, en m 'interrompant à son tour, je sens toute l'étendue de vos louanges, et par reconnaissance, je veux vous donner un bon conseil. En vérité, Monsieur, avec le goût que vous vous trouvez pour les bons auteurs, vous devriez vous appliquer à quelque bonne traduction, plutôt qu'à des Amusements. Ne savez-vous pas que l'homme est fait pour s'occuper, et non pour s'amuser ? A ceci, voici ma réponse (1).
Tout est amusement dans la vie. La vertu
seule mérite d'être appelée occupation. S'il n'y a que ceux qui la pratiquent qui se puissent dire véritablement occupés, qu'il y a de gens oisifs dans le monde !
Les uns s'amusent par l'ambition, les autres par l'intérêt, les autres par l'amour ; les hommes du commun par les plaisirs, les grands hommes par la gloire, et moi je m'amuse à considérer que tout cela n'est qu'amusement.
Encore une fois tout est amusement dans la vie ; la vie même n'est qu'un amusement, en attendant la mort.
Voici du sérieux (1), j'en ai promis ; mais passons vite au comique.
Je voudrais écrire et je voudrais être original. Voilà une idée vraiment comique, me dira ce savant traducteur, et je trouve fort plaisant que vous vous avisiez de vouloir être original en ce temps-ci : il fallait vous y prendre dès le temps des Grecs ; les Latins mêmes n'ont été que des copistes.
Ce discours me décourage. Est-il donc vrai qu'on ne puisse plus rien inventer de nouveau (2) ?
Je l'entends dire à tous les auteurs copistes ; si Monsieur de la Rochefoucault et Monsieur Pascal l'eussent dit, je le croirais (1). Les pensées de ces deux auteurs originaux sont autant de brillants d'esprit mis en œuvre par le bon goût et par la raison : à force de les retailler pour les déguiser, les petits ouvriers les ternissent ; mais tout ternes qu'ils sont, on ne laisse pas de les reconnaître, et ils effacent encore tous les faux brillants qui les environnent.
Celui qui peut imaginer vivement avec goût et justesse (2) est original dans les choses mêmes qu'un autre a pensées avant lui ; par le tour naturel qu'il y donne, et par l'application nouvelle qu'il en fait, on juge qu'il les eût pensées avant les autres, si les autres ne fussent venus qu'après lui.
Ceux qui dérobent chez les modernes s'étudient à cacher leurs larcins ; ceux qui dérobent chez les anciens en font gloire. Mais pourquoi ces derniers méprisent-ils tant les autres ? Il faut encore plus d'esprit pour déguiser (3) une pensée de Pascal, que pour bien traduire un passage d'Horace.
Après cela je conviens que quelque génie qu'on ait, il est impossible de bien écrire pour son siècle, qu'après (a) s'être formé l'esprit sur les anciens, et le goût sur les modernes (1).
Cela ne suffit pas, s'écrie mon savant ; il faut être tout plein de l'antiquité ; il faut composer à force d'érudition (2) ; il faut puiser dans les sources. — ■ Je vous entends, il faut piller, vous ne l'osez dire : hé bien, je le dis pour vous, il faut piller. Mais je ne pillerai ni dans les livres anciens, ni dans les livres modernes ; je ne veux piller que dans le livre du monde.
Le monde est un livre ancien et nouveau : de tout temps l'homme et ses passions en ont fait le sujet. Ces passions y sont toujours les mêmes ; mais elles y sont écrites différemment, selon la différence des siècles ; et dans un même siècle chacun les lit différemment, selon le caractère de son esprit et l'étendue de son génie.
Ceux qui ont assez de talent pour bien lire dans le livre du monde, peuvent être utiles au public en lui communiquant le fruit de leur
(a) Selon l'usage de l'époque classique, que a ici le sens de si ce n'est.
ÔO LES AMUSEMENTS
lecture ; mais ceux qui ne savent le monde que par les livres, ne le savent point assez pour en faire des leçons aux autres.
Quelle différence entre ce que les livres disent des hommes, et ce que les hommes font !
Si le monde est un livre qu'il faut lire en original, on peut dire aussi que c'est un pays, qu'on ne peut ni connaître, ni faire connaître aux autres, sans y avoir voyagé soi-même. J'ai commencé ce voyage bien jeune (x) ; j'ai toujours aimé à faire des réflexions sur ce que j'y ai vu : celles de ces réflexions qui viendront au bout de ma plume vont composer mon second Amusement (2).