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Amussat

Encore un nouveau deuil pour la famille médicale. Amussat meurt à 59 ans (il était né en 1797, à Saint-Maixent, département des Deux-Sèvres), après avoir payé un large tribut à la science, qu’il a toujours aimée, à l’art, qu’il a enrichi d’inventions précieuses et d’applications utiles. Je n’écris ici ni un éloge funèbre, ni même une notice nécrologique. Je ne saurais m’astreindre à la solennité de l’éloge, et les éléments essentiels me feraient défaut pour la notice. Ce sont quelques simples lignes consacrées à la mémoire du confrère distingué, qui fut un de mes premiers maîtres, et qui m’honora toujours d’une bonne et solide amitié.

La célébrité commença de bonne heure pour Amussat. 11 n’était encore qu’élève en médecine, que ses cours particuliers de physiologie expérimentale et de médecine opératoire avaient popularisé son nom. Ces cours, en effet, eurent un prodigieux succès. 11 les accompagna de quelques publications qui eurent un grand retentissement et qui attirèrent sur le jeune Amussat l’attention du monde savant. Il a eu riionneur insigne, et qui ne s’est jamais renouvelé depuis, d’avoir été appelé à faire partie de l’Académie de médecine, quoiqu’il n’eût pas encore reçu le titre de docteur. Sa nomination à cette compagnie savante date de 1824, et fut pour ainsi dire acclamée après la lecture de son beau Mémoire

intitulé : Recherches sur l'appareil biliaire , dans lesquelles il démontra l’existence d’une valvule spiroïde du col de la vésicule biliaire, qui, agissant à la façon de la vis d’Archimède, expliquerait pourquoi la bile peut remonter contre son propre poids dans ce réservoir. Le fait anatomique est resté; l’explication physiologique, admise par les uns, est contestée par les autres. C’est le sort commun à peu près de toutes les explications.

La première publication d’Amussat remonte à 1822, et ce premier travail fît alors, et a fait depuis beaucoup de bruit. Il s’agissait d’une simple Note sur la possibilité de sonder lf urètre de l'homme avec une sonde tout à fait droite. Cette démonstration a-t-elle eu sur la découverte de la lithotritie l’influence qu’Amussat a été naturellement porté à lui attribuer et que lui ont attribuée, d’ailleurs, des historiens respectables et autorisés? J’ai garde de me prononcer sur ce point délicat. Toujours est-il que l’historien impartial ne peut s’empêcher de signaler cette coïncidence au moins singulière : démonstration par Amussat de la possibilité du cathérisme rectiligne; premières opérations de lithotritie faites avec des instruments droits.

Avec les divers Mémoires et travaux qu’ Amussat a disséminés, soit dans les académies, soit dans la presse, il eût pu faire un grand et bel ouvrage de chirurgie qui lui eût assuré peut-être plus de durée. L’activité de son esprit s’est portée, en effet, sur les points nombreux et les plus importants de la médecine externe. Les hernies, les hémorrhagies, les maladies des voies urinaires, les sutures intestinales, l’anus artificiel, les maladies de la matrice, l’introduction accidentelle de l’air dans les veines, etc., etc., sont les sujets sur lesquels Amussat a principalement exercé la sagacité de son esprit, et qu’il a souvent éclairés d’une vive lumière. C’est là un beau bagage scientifique qu’Amussat a eu le tort de ne pas colliger et d’éparpiller dans de minces brochures. Les livres déjà durent fort peu par cette immense

production qui court ; mais les brochures n’ont que l’existence d’un jour, et deviennent après ce jour le désespoir des érudits et des bibliographes. Les Mémoires d’Amussat sur la torsion des artères et sur l’introduction de l’air dans les veines ont été splendidement récompensés par l’Académie des sciences qui, plusieurs fois, l’a porté avec distinction sur les listes de présentation aux fauteuils vacants dans la section de médecine et de chirurgie.

Le rôle d’Amussat , à l’Académie de médecine, n’a pas été sans éclat. Il a pris notamment une grande part aux célèbres discussions sur la taille et la litholritie, où il lutta presque seul contre la chirurgie dite encyclopédique, commandée, on sait avec quel art, quelle habileté et quelle influence, par M. Yelpeau, qui fit des prodiges de stratégie oratoire dans cette discussion mémorable, mais qui trouva dans Amussat un adversaire digne de lui, c’est tout dire; sur l’introduction de l’air dans les veines, où il eut l’honneur de ramener à ses idées un illustre dissident, M. Cruveilher, qui fit le loyal et noble aveu de sa conversion devant les expériences décisives d’Amussat; sur l’emploi du chloroforme, discussion dans laquelle Amussat introduisit encore l’élément expérimental pour démontrer l'influence directe et rapide sur le sang de l’agent anesthésique.

Sans être doué de qualités oratoires brillantes , Amussat disait avec clarté et netteté ce qu’il avait à dire , il ne manquait ni d’élan ni de spontanéité ; quelquefois il rencontrait des traits heureux; il parlait surtout avec une chaleur de conviction qui élevait le discours à une température convenable.

Amussat n’était ni chirurgien d’hôpital, ni chargé d’aucun enseignement officiel, ces deux grands éléments de la clientèle, et cependant Amussat était arrivé à une des plus belles pratiques chirurgicales de Paris. C’est là une exception rare, une sorte de phénomène dont on n’avait peut-être pas vu d’exemple depuis J.-L. Petit, car on sait que les grandes positions dans la pratique sont le privilège à peu

près exclusif des professeurs et, des chirurgiens d’hôpitaux. C’est qu’Amussat possédait les grandes qualités du praticien, et qu’à défaut des titres et des honneurs officiels qui imposent toujours au public, il lui montrait les soins, l’attention, le désir ardent de soulager et de guérir, la recherche minutieuse, et qui plaît tant aux malades, des moyens d’y parvenir; une sensibilité vraie pour leurs souffrances, une charité ingénieuse pour les adoucir. Amussat était un praticien par excellence. Aussi était-il un consultant très-recherché. Ses conseils étaient heureux, imprévus, d’une sagacité rare, d’une ressource inespérée. Récamier, qui se connaissait en hommes de ressources, lui confiait toute sa chirurgie. Ils ont obtenu l’un et l’autre, l’un avec l’autre, des succès éclatants, et dans des cas où l’art semblait avoir épuisé tous ses moyens d’action.

Opérateur brillant et habile, parce qu’il était profond anatomiste, Amussat a eu cependant la gloire et le courage, que je dois signaler, d’être un chirurgien conservateur et naturiste. L’opération, l’ablation, l’excision, la résection et le reste, n’étaient pour lui qu’une ressource ultime à laquelle il n’arrivait qu’après les tentatives les plus variées et les plus désespérées. Aussi, que de malades lui doivent la conservation de leurs membres ! Que de fois ne l’ai-je pas poussé à publier des faits éclatants dont j’ai été le témoin, et dans lesquels les blessures et les mutilations les plus graves qui, pour tous les consultants, exigeaient l’amputation immédiate, ont parfaitement guéri sans opération et grâce à son énergique insistance. Mais que de patience et de soins attentifs auprès de ses malades ! Les irrigations continues ont fait des m rveilles entre ses mains. Le taxis prolongé et méthodiquement institué a rendu maintes fois inutile l’opération redoutable et par d’autres déclarée urgente de la kélotomie. Ces résultats heureux que j'ai vus souvent, grâce à l’obligeance d’Amussat et à la connaissance qu’il avait de l’impression qu’ils produisaient sur moi, je devais les consi-

gner ici, parce qu’ils sont, à mes yeux, les véritables titres de ce chirurgien à une célébrité légitime et aux justes regrets que sa mort nous inspire.

Amussat était un esprit chercheur, curieux des choses utiles, inventif et prompt à improviser des ressources quand celles de l’art faisaient défaut. 11 avait à lui des procédés de pansement, des bandages particuliers, des moyens d’application d’appareils d’une ingéniosité rare et qui seraient rapidement entrés dans la pratique générale, si Amussat les eût produits dans une clinique officielle. Ils deviendront l’héritage de quelques-uns de ses élèves, et plus légitimement celui de son fils, qui se prépare à porter avec honneur un nom cher à la science et à l’humanité.

Me voilà naturellement porté, après avoir parlé du savant - et du praticien, à dire quelques mots de l’homme que nous avons perdu, homme excellent, toujours prêt à obliger, d’une amitié chaude et sûre, charitable et aumônieux, bienveillant et tolérant, encourageant la jeunesse et le travail, qui trouvèrent toujours en lui un protecteur et un appui. Qui n’a pas pénétré dans l’intérieur d’Amussat ne sait pas à quel point il portait l’amour, le culte, le respect de la famille ; il ne sait pas non plus quelles pures et douces jouissances l’homme le plus absorbé par les exigences professionnelles peut trouver au foyer domestique. Quelle tristesse , quelle douleur, quel vide, l’absence d’Amussat va produire dans cette famille si belle et si unie ! Quelle inéluctable affliction pour le vieux père d’Amussat, vieillard nonagénaire, qu’Amussat entourait des soins les plus tendres, et qui, dans ce moment encore, abusé par de pieux mensonges, ignore l’affreuse nouvelle de la mort de son fils !

Dieu me garde d’oublier les chaudes sympathies d’Amussat pour toutes les questions, pour toutes les manifestations qui touchaient aux intérêts professionnels. C’était ce qu’on pouvait appeler un heureux de ce monde et de notre profession, mais son bonheur ne le rendait pas égoïste, et parce qu’il

ne soufflait pas, il ne niait pas les souffrances confraternelles. Que de bonnes œuvres dont le secret s’ensevelit dans son tombeau ! Un des premiers, il adhéra au congrès médical, un des premiers, il fit partie de l’Association de prévoyance, un des premiers, il encouragea notre cher et honoré confrère Dumont, de Monteux, dans sa pieuse idée de la fondation d’une maison de retraite pour les médecins vieux et infirmes.

Amussat était aimé de ses confrères, et chéri de scs malades. On l’a bien vu tout à l’heure à l’empressement de la foule attristée qui assistait à ses obsèques. La vaste église de Saint-Germain des Prés était littéralement remplie de médecins, d’amis, d’hommes du monde. L’Académie de médecine y était représentée par une députation nombreuse, à la tête de laquelle marchaient son président et son secrétaire perpétuel. Le deuil était conduit par M. Amussat fils.

Après la cérémonie religieuse , le corps a été porté au cimetière de l’Est. C’est M. Larrey qui a prononcé le discours sur la tombe d’Amussat, au nom de l’Académie.

Je parlais de bonheur, de célébrité, de succès; hélas! tout cela cache un piège ; on ne l'obtient qu’en usant sa vie, on meurt quand on croit le tenir. Ainsi vient de finir notre bon et cher ami. De quoi est-il mort ? se demandait-on de toutes parts. Eh ! mon Dieu ! il est mort d’épuisement. Dans cette vie dévorante de praticien répandu, les ressorts de la vie se détendent tous les jours un peu; arrive un moment où, à l’occasion du plus léger phénomène pathogénique , l’organisme tout entier, n’ayant plus ni réaction ni forces, s’affaisse et se prostré , tout se détraque et s’écroule.

Amussat est une nouvelle victime du travail et du dévouement.

Amédée Latour.

(Extrait de l’Union médicale des 17 et 24 mai 1856.)

Pour conjurer les maux , secourir la misère ,

Avant de remonter au séjour des élus,

Un cœur d’ange un moment a battu sur la terre ; Hélas ! il ne bat plus.

A de rudes travaux, ardent, infatigable,

Tandis qu’il demandait des secrets pour guérir. Nous, qui devons le jour à sa main secourable.

Nous l’avons vu mourir.

Pour lui, tous ces secrets qu’il aimait à répandre N’étaient que des trésors pour mieux faire amassés.. Mais Dieu tend une palme à cette àme si tendre En disant : « C’est assez :

« Viens; de tant de bienfaits jamais la récompense « Ne se rencontrerait au monde où je t’ai mis ,

« Viens, et je tarirai par ton bonheur immense « Les pleurs de tes amis. »

Les yeux au doux regard à ces mots se fermèrent ; La voix qui consolait, doucement se plaignit. . .

Du génie expirant les lueurs s’éclipsèrent,

Le flambeau s’éteignit.

Puis on vit éperdus à cette heure dernière

Ces trois sœurs, ces enfants qu’il avait tant chéris,

Et ce vieillard navré, redemandant un père,

Quand il cherchait son fils.

Pour honorer celui qui nous servit d’exemple,

On l’a conduit au champ de son dernier sommeil.

En déployant pour lui sous les lambris d’un temple Un pompeux appareil ;

Mais la foule a fait mieux dans ce moment suprême Car, près de ce cercueil qu’elle avait entouré ,

Jeune et vieux, riche et pauvre, émules, rivaux même Tout le monde a pleuré.

17 Mai 1856.

Ferdinand de Laporte.

Kvreux, A. Hérisse y, imp. — 1267.

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