‹ Analectes pour servir à l'histoire de l'Université de Louvain (volume 2)Chapitre 28 sur 49 · Tableaux chronologiques : de l'histoire ancienne · texte numérisé non relu

Tableaux chronologiques : de l'histoire ancienne

de l'histoire du moyen Age, — de l'histoire moderne {Atinuaire de l'Université catholique. Années 1839-40-43).

49. Clément XIV et les Jésuites; dans la Revue catholique, tom. V. Année 1847.

20. Correspondance des bords du Rhin, signée X; dans l'Univers de Paris, à partir de 1841.

21. Lettre à M. Defré, rapporteur de la commission d'enquête sur les élections de Louvain; in-8°. Louvain 1859.

22. Das Katholische Untcrrichlswesen in Belgien; discours prononcé à Aix-la-Chapelle, dans la réunion des Associations catholiques de l'Allemagne; dans le Katholik de Mayence, 1802, pagg. 452-444. Voyez ci-dessus p. 59 not. 9.

DISCOURS PRONONCÉ LE 28 JANVIER 1863, APRÈS LES OBSÈQUES DE M. JEAN MOELLER, PROFES- SEUR D'HISTOIRE A L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE DE LOUVAIN, PAR M. FÉLIX NÈVE, DOYEN DE LA FACULTÉ DE PHILOSOPHIE ET LETTRES.

Monseigneur , Messieurs ,

Répondant à l'appel de nos évéques, M. Jean Moeller recevait en Belgique, il y a vingt-neuf ans, un doux et fraternel accueil. Bientôt après, le jeune représentant delà science allemande prenait possession de la chaire d'histoire à l'Université catholique inaugurée à Malines, et il était de ceux qui avaient l'honneur d'y donner les premières leçons. Sa destinée fut dès lors étroitement liée à celle de VAlma Mater : il la suivit à Louvain, et, par une prodigieuse activité, il contribua aux succès qui ont marqué son existence de plus d'un quart de siècle.

Mais voilà qu'au milieu des travaux que cet homme dévoué poursuivait sans relâche, avec l'ardeur et la confiance qui semblent n'être en partage qu'à la jeunesse, la mort nous Ta enlevé subitement, pour ainsi dire, dans le cours de sa cinquante-septième année. Malgré le poids de ce nouveau deuil qui ravive des

pertes douloureuses, il nous tarde, Messieurs, d'acquitter à son égard une dette d'affection, de gratitude et de justice. L'heure est venue où la Faculté qui compta le professeur Mœller parmi ses membres doit prendre part aux solennels hommages qui lui sont décernés.

Faisons donc trêve un moment, Messieurs, à la tristesse qui nous accable, et rendons témoignage, devant le pays et devant l'étranger, au savant maître d'histoire dont nous avons perdu le généreux concours. La Belgique est une terre hospitalière entre toutes : cette seconde patrie, qui a joui de ses loyaux services, et qui conserve sa dépouille mortelle, ne sera point ingrate envers lui. L'Université qu'il a éclairée des lumières de son érudition, qu'il a échauffée de son zèle, glorifiera son nom à côté du nom de ses fondateurs : ne vient-on pas de nous le dire avec une autorité à laquelle la voix d'aucun de nous ne saurait atteindre? Et nous , Messieurs , nous , ses collègues, qui avons été chaque jour les témoins de ses efforts, de ses labeurs, de ses vertus, nous lui devons un tribut spécial de notre attachement et de nos regrets. S'il est vrai que trop souvent, dans le monde de la politique et des affaires , on se fasse gloire de l'ingratitude, nous, chrétiens, voués au culte de la science et des lettres, nous tenons à honneur de pratiquer et d'enseigner aux autres la reconnaissance.

La mémoire de Jean Mœller nous est chère, comme elle est chère à la jeunesse de notre école; elle est

désormais sous notre garde; elle nous est confiée comme un précieux dépôt que nous transmettrons à ceux qui viendront après nous. Puissé-je aujourd'hui faire entrer dans ce discours qui va lui être consacré, l'expression vraie de nos sentiments communs! Je me croirai constamment votre interprète, Messieurs, en vous entretenant des qualités qui distinguaient éminemment notre collègue, en louant tour à tour le savoir dont il a laissé parmi nous des fruits si abondants, et l'admirable dévouement dont il a donné t3nt de preuves dans tous ses emplois et dans toutes ses relations.

Serait-il possible, Messieurs, sous l'empire de nos pénibles émotions, de retracer la carrière de M. Jean Mœller , sans donner tout d'abord de respectueux éloges à son vénérable père , mort dans un âge trèsavancé, peu de jours avant lui? Leur sort fut , en effet, inséparablement uni, comme il l'avait toujours été jusque-là, pendant les années qu'ils passèrent ensemble dans notre pays, et il a plu à la Providence de rapprocher leurs noms dans nos souvenirs et dans nos hommages.

Originaire de la Norwége (1), mais réputé Danois,

(1) Né à Porsgruud, le C février 1777, il est mort à Louvain, le 30 novembre 1862, dans sa quatre-vingt-sixième année. Le corps

M. Jacques Nicolas Moeller avait satisfait en Allemagne son goût passionné pour les hautes sciences, et, dans son amour sincère de la vérité, il avait abjuré le protestantisme à l'époque où grand nombre d'esprits distingués s'étaient librement tournés vers l'Église catholique; il ne cessa plus dès lors de nourrir son intelligence et de fortifier sa foi par de profondes études. Docteur en philosophie, Nicolas Moeller suivit d'un œil pénétrant les questions de science spéculative et de polémique religieuse agitées en Allemagne depuis la fin du siècle passé, et il acquit une juste considération parmi les penseurs de ce grand pays qui vivaient dans la même sphère d'idées. Aussi fut-il à même, après son arrivée en Belgique, de nous faire connaître le mouvement et les principaux systèmes de la philosophie allemande. Nous le vîmes, dans l'âge où d'autres se reposent, reprendre ses recherches favorites et composer des travaux qui restent dignes de l'attention des hommes sérieux. Espérons qu'une biographie, sortant quelque jour de la plume d'un philosophe, nous conservera la fidèle esquisse des problèmes vraiment .élevés qui occupèrent sans cesse ce noble esprit jusque dans les années d'une longue et vigoureuse vieillesse.

C'est le lieu de vous rappeler, Messieurs, que Nicolas Mœller donna, avec le titre de professeur hono-

univorsitairc a assisté à ses funérailles, qui ont eu lieu le 3 décembre, dans l'église de Saint-Michel.

raire , des leçons publiques dans la Faculté de philosophie et lettres, et qu'il fit pendant six ans le cours d'histoire de la philosophie ancienne (1). Ainsi le vénérable et pieux patriarche resta-t-il jusqu'à la fin de sa vie membre de la famille académique, et c'est au plus âgé de nos collègues que nous rendions, il y a peu de semaines, les derniers devoirs. Mais, quand nous songions dans cette funèbre cérémonie aux aspirations de sa grande âme, quand nous nous apprêtions à porter des consolations au fils qui avait réjoui sa vieillesse, comment eussions-nous prévu que ce digne fils eût succombé si promptcment aux atteintes d'une maladie aiguë (2) et qu'un second coup non moins accablant eût frappé une respectable famille déjà si cruellement éprouvée ? Que pouvons-nous faire de mieux aujourd'hui , Messieurs , pour honorer la mémoire du père, que de vanter les soins et les exemples qui ont formé l'intelligence et le cœur de son fils, qui ont développé de bonne

(4) De l'année académique 4837-4838 à Tannée 4842-1843. — On lui donnait pour attributions, dans le personnel de la Faculté, « l'histoire de la philosophie et les parties fondamentales de la philosophie spéculative. »

(2) Tombé malade le 2 décembre 48G2, H. Mœller est mort le 44 du même mots, à onze heures du soir. Ses funérailles ont eu lieu le lundi 45 décembre, au milieu d'un grand concours de monde : les professeurs et les élèves l'ont accompagné à pied jusqu'à Héverlé , lez-Louvain , où s'est faite l'inhumation dans la sépulture de la famille.

heure en lui l'esprit de foi avec l'esprit de science et qui l'ont rendu capable de si utiles entreprises ?

Jean Mœller naquit à Munster, en Westphalie, le 1 août 1806. Ce fut un illustre converti, l'historien de la religion chrétienne, le comte Frédéric Léopold de Slolberg, qui le tint sur les fonts baptismaux. Ses parents l'élevèrent avec une tendre sollicitude dans la pratique du catholicisme qu'ils avaient embrassé tous deux le jour de leur mariage (1) : leurs pieuses habitudes et leurs relations distinguées agirent puissamment sur lui dès son enfance.

La vocation scientifique du jeune Mœller se développa sans peine sous les yeux de son père, dans plusieurs grandes villes de l'Allemagne où celui-ci transporta successivement son domicile. Il fut pendant une année élève au gymnase de Nuremberg dont Hegel était alors directeur. De là il passa à Prague et puis à Dresde où il fréquenta trois années de suite l'École de la Croix. Quand vint le moment de commencer son cours de hautes études, il se rendit

(4) Au zèle vigilant de son père répondait l'affection de sa mère , Caroline Élisabctb Alberti , femme spirituelle et courageuse » dont les hautes qualités n'ont échappé à aucun de ceux qui ont été reçus dans l'intimité de la famille. Issue de la maison Alberti , de Hambourg, elle devint la belle-sœur du célèbre poète et romancier Ludwig Tieck , et elle se trouva dans d'excellentes conditions pour apprendre à connaître plusieurs littérateurs du Nord de l'Allemagne. Elle fut appréciée par la société d'élite qu'elle fréquentait avec son mari et son fils , à Dresde , à Vienne et sur les bords du Rhin.

d'abord à Vienne où il assista pendant deux ans aux leçons de philosophie (1825-1827). Désirant ensuite visiter, suivant l'usage généralement reçu en Allemagne, d'autres écoles ayant des litres reconnus à la célébrité, il fit choix de l'Université de Bonn qui avait gagné en peu d'années une immense réputation : la philosophie, l'histoire et la philologie y étaient professées par des maîtres consommés, Windischmann et Brandis, Niebuhr et Weicker, Heinrich et Naeke, qui avaient attiré autour de leurs chaires des étudiants de plusieurs nations. A cause de son goût décidé pour les sciences historiques, Mœller s'attacha avec une sorte de prédilection à l'enseignement de Niebuhr dont les investigations sur l'ancienne Rome lui semblaient assurer la rénovation et les progrès de la haute critique; c'est dans le même dessein qu'il écouta Ferdinand Walter et Arndts dont les cours de droit romain et germanique avaient une grande portée pour l'histoire des peuples et des États européens. Enfin, en 1829, il alla prendre à Berlin le grade de docteur en philosophie, après avoir entendu les leçons de Hegel, de Raumer et de Boeck. Le 20 février 1830 , il défendit avec les thèses d'usage la dissertation d'histoire qu'il avait composée en latin sous le titre de Saxones, et il fut félicité publiquement par Hegel à l'issue de cette épreuve académique. L'écrit qu'il avait présenté à la Faculté de Berlin justifiait de la durée et de la spécialité de ses études : il y exposait ses recherches personnelles sur l'origine, le nom et les plus anciennes migrations

des Saxons, sur leurs affinités avec les peuples Scandinaves sous le rapport des croyances, des traditions et des mœurs, et enfin sur leurs guerres de conquête dans la Germanie septentrionale jusqu'à leur soumission par les armes et la politique de Charlemagne.

L'histoire était la branche d'études que Jean Mœller avait préférée dans le cours entier de son éducation, et son souhait était depuis longtemps de pouvoir s'y consacrer exclusivement (1), quand il fut nommé en 1834 professeur d'histoire générale à l'Université catholique. En donnant le cours d'histoire ancienne au début de son professorat à Malines, il mit à l'épreuve de prime abord la méthode qu'il voulait appliquer à la science de l'histoire. Il en concevait renseignement comme éminemment sévère, et il entendait lui conserver le caractère et le ton didactiques qu'il a le plus souvent en Allemagne. Dès lors, comme il le fil toujours dans la suite, il renvoyait sans cesse les auditeurs à la lecture des sources, et prenait la peine d'indiquer la valeur des ouvrages qu'il leur importait le plus de consulter. Souvent il rectifiait des préjugés et des erreurs, par exemple des assertions fausses répandues alors dans les classes sur l'autorité du manuel de Heeren.

(I) De 1831 à 1831, il acquit de l'expérience dans l'art d'enseigner, en donnant sa part de leçons dans l'Institut noble , dont son père, M. Nicolas Mœller, était directeur à Diisseldorf.

Mais c'est en abordant, Tannée suivante, l'histoire du moyen âge que le docte professeur Ht mieux comprendre l'esprit et la portée de sa méthode. Le discours d'ouverture, qu'il prononça peu de jours après l'installation de l'Université à Louvain, fut reçu avec une faveur marquée comme un programme qui présentait les grandes divisions du sujet, comme un résumé des vues que le maître allait développer dans ses leçons et dans ses écrits. Il y exposait en traits généraux son dessein de mettre en lumière la véritable histoire des peuples chrétiens , de refaire les annales souvent défigurées de la société catholique, de réhabiliter des époques de travail et de lent progrès confondues sous la vague dénomination d'âges de ténèbres. Les premiers auditeurs de M. Mœller s'intéressèrent vivement à la tâche qu'il assumait; ils reconnurent bientôt à quel point ses aperçus l'emportaient en exactitude et en vérité sur le tableau des mêmes époques dans des livres d'ailleurs recommandables. Il parlait avec autorité, et il était écouté avec confiance , parce qu'il ouvrait fréquemment à ses élèves une perspective sur la littérature historique de l'Allemagne, si neuve et si vaste, que l'on ne connaissait guère alors en Belgique que par la renommée. En effet, plusieurs travaux éminents d'histoire et de critique conçus dans un esprit inaccoutumé de justice envers l'Église et la Papauté, tels que ceux des Voigt, des Raumer et des Hurler, etc., Savaient pas encore été traduits en plusieurs langues.

Il fut permis à M. Mœller de partager désormais

son enseignement annuel entre l'histoire de l'antiquité et l'histoire du moyen ûge (!) ; mais c'est à cette seconde partie de ses cours qu'il s'empressa de donner au plus tôt l'appui, on dirait mieux la sanction d'un livre. En 1857, il fit imprimer son Manuel d'histoire du moyen âge , depuis la chute de l'empire d'Occident jusqu'à la mort de Charlemagne (2). Ce beau travail répondait à de graves intérêts , religieux et scientifiques. On l'accueillit partout comme la première assise d'une œuvre considérable (3), comme la promesse de recherches systématiques et toujours plus développées. Les hommes instruits de plusieurs pays l'honorèrent de leurs suffrages; ils y louèrent l'initiative prise par l'auteur, le pian et la distribution de l'ouvrage , l'inventaire générai des sources , ainsi que la valeur intrinsèque du récit, serrant de près les faits, mais les éclaircissant de point en point par les plus sûrs témoignages. Aussi, quand l'Académie royale des sciences de Munich envoyait le 5 août 1814 à notre collègue le diplôme de membre étranger, désignait-

(1) Jusqu'en 1849, les matières de la candidature en philosophie étant réparties en deux années, le premier des cours d'histoire était destiné aux élèves de la première anuée , et le deuxième à ceux de la seconde. Plus tard , ces cours ont été partagés entre les deux semestres d'une seule année académique , et la nouvelle loi les a désignés l'un et l'autre sous le titre d' « histoire politique. >

(2) Louvain , Vanlinthout et Vandenzaudc , 1837, 1 volume in-8*, pp. V1U-468.

(3) Ce volume fut traduit en italien et imprimé à Naples en 1841 : Hanuale di storiu del Medio Evo.

elle la restauration de l'étude du moyen âge comme un service signalé qu'elle entendait récompenser.

Mœller ne suspendit l'exécution complète de son Manuel qui devait former quatre volumes , que pour concourir plus directement aux nécessités de l'instruction publique dans sa patrie d'adoption. Le programme des examens de candidature en philosophie restreignant partout k une seule année la durée des leçons d'histoire, il exprima plus d'une fois le regret de ne pouvoir donner des cours spéciaux sur l'histoire d'un seul peuple ou d'un seul État, d'une époque ou d'une institution , comme il est facultatif de faire dans les universités allemandes; mais il reporta toute sa force d'application à la composition de livres classiques qui pussent satisfaire à des besoins permanents dans l'enseignement moyen aussi bien que dans l'enseignement supérieur (1).

Sous deux titres différents, Mœller continua l'oeuvre qu'il avait essayé de fonder par son premier livre. Il fit d'abord paraître son Précis de l'histoire du moyen âge, depuis la chute de l'empire romain d'Occident jusqu'à la naissance du protestantisme (2), renfermant en un seul volume cette période importante de l'histoire universelle , et il en donna , cinq ans plus tard , une

(1) Noué citerons à ce titre une Anthologie allemande en prose et en vers, imprimée par ses soins à Louvain (1840, 1 volume iu-8B) et adoptée dans plusieurs collèges.

(2) Louvain , Vanlintliout et Vaudenzande , 1841, 1 volume in-8*. pp. VUi. 580.

seconde édition entièrement refondue (f). Dans l'intervalle , il en avait publié lui-même , à Mayence y en langue allemande , une rédaction remaniée et développée en maint endroit, parce qu'il la destinait plus spécialement à son pays natal (2).

Peu d'années après , Mœller voulut faire descendre à tous les degrés de l'enseignement l'usage de sa méthode. Tel était le but de la publication qu'il annonça en 1849 de son Cours complet d'histoire universelle , à l'usage des collèges et des maisons d'éducation, divisé en cinq parties : l'histoire des peuples orientaux , celle des Grecs, celle des Romains, l'histoire du moyen âge et l'histoire moderne. Il a lui-même donné ses soins à trois éditions de ce Cours , imprimées à Hasselt, à Louvain et à Tournai (3), et il a fait entrer dans les deux dernières le travail neuf auquel il

(1) Louvain, ibid., 1840, pp. XVI-63G in-8\

(2) Le tome I«r a seul paru : Geschichte des Mjttelalters. £in Lehrbuch fur akademûchc fbrlcsungen und die hôheren Classcn gC-

lehrtcr Schulcn (Mainz , Kirchheim, 18W, pp. XXU-492, in-8»)

Ce volume comprend les deux premières périodes jusqu'au pontificat de Grégoire VII.

(3) La première édition , dont la préface est datée du 29 juin 1849, fut terminée chez M. S. Milis, à Hasselt, en 1853, par le tome II de Phistoire du moyen âge (5 volumes în-12). — La seconde fut imprimée, sauf le tome I", chez M. C. J. Fontcyn , à Louvain , 1853.1858 (cinq parties en sept tomes in-12). — La troisième édition , entièrement refondue , fut conOée à la maison H. Casterman ; commencée en 1858 et terminée seulement en 1862, elle comprend cinq tomes grand in-12, dont les deux derniers sont de forts volumes.

s'était livré en vue d'exposer suivant le même plan l'histoire des temps modernes.

Le Cours complet venait combler une lacune dans les livres destinés aux humanistes et aux élèves de la section des études dites professionnelles : aussi fut-il bien vite adopté par plusieurs établissements d'enseignement secondaire, en France comme en Belgique (1), et fut-il traduit en hollandais. D'autre part , les étudiants des universités se servirent du même recueil pour entretenir des connaissances antérieurement acquises en histoire et pour suivre avec fruit des leçons approfondies. Telle fut la double utilité des volumes du Cours que l'auteur a revus et remaniés successivement avec l'autorité de sa propre expérience et avec le secours des observations judicieuses qu'il avait sollicitées en toute franchise des membres du corps enseignant. Les chapitres relatifs à la géographie des pays qui furent la scène des grands événements ont une incontestable valeur; exigeant l'emploi de cartes et d'atlas classiques (2) , ils favorisent des études élémentaires, mais substantielles et fécondes sur chaque période de l'histoire universelle.

(1) L'auteur a publié en outre, à partir de 1853 , uu travail abrégé en cinq petits volumes in-18 : Cours élémentaire d'histoire universelle, à l'usage des écoles primaires et moyennes , des inslitutions commerciales et industrielles et des pensionnats de demoiselles.

(2) M. Mœller avait le projet de faire graver un atlas adapte aux grandes divisions de l'histoire dans son Cours complet.

Des écrivains estimés ont fait usage des aperçus et des résultats consignés par Mœller dans ses publications classiques, et ils se sont plu à le déclarer. Un témoignage loyal, qu'il est doux de recueillir à cet égard, c'est celui du professeur Moke, enlevé luimême aux lettres vers la fin du mois passé (1). En tête d'un précis d'histoire universelle, il disait avoir tiré parti des ouvrages et des recherches de M. Mœller, et, après avoir inscrit son nom dans la dédicace (2), il le remerciait d'avoir « facilité sa tûchc par ses écrits et par ses communications amicales, » et de lui avoir fait part de ses travaux « avec cette confiance généreuse qui n'appartient qu'aux hommes d'un savoir véritable. »

En publiant le Cours complet, notre collègue se croyait en droit de compter sur le bon vouloir des maîtres qui l'expliqueraient dans chaque classe; car c'était son opinion arrêtée qu'il ne faut jamais imposera l'élève la peine d'apprendre par cœur les chapitres d'un abrégé d'histoire, mais exiger de lui un exposé des faits étudiés dans cet abrégé, après qu'ils auront été mis en lumière par l'enseignement oral. Mœller supposait que les professeurs qu'il avait lui-

(1) M. Henri Moke , professeur à l'Université et à PAthénée <!«■ Gand , membre de l'Académie royale de Belgique , est mort à Ganrt le 20 décembre 48G2, ;ïgc de 59 ans.

(2) Gaud , l«r novembre 4849. — Tome I«% Histoire primitive (dans l'Encyclopédie populaire, éditée par Jamar, à Bruxelles).

même formés comprendraient aussi largement leur triche : sans doute, il avait rencontré quelques auditeurs d'élite capables de s'y dévouer, et il aimait à penser qu'ils auraient beaucoup d'imitateurs. Il n'ignorait point cependant que nul ne saurait interpréter avec succès le texte d'un manuel devant de jeunes écoliers, sans consacrer un long travail au dépouillement d'une foule d'ouvrages qui lui fourniraient la matière de lectures et d'aperçus variés. Toujours est-il vrai que notre collègue espérait élever par cette voie le niveau de l'instruction et développer chez un grand nombre le goût d'un savoirapprofondi.

Sans contredit, Mœller a réalisé, au profit de l'enseignement historique, la véritable idée du manuel qui ne manque en Allemagne à l'apprentissage d'aucune branche de la science. On l'a reconnu depuis longtemps dans notre pays, et c'est h la littérature allemande que l'on a demandé plus d'une fois le modèle de ces livres élémentaires, mais instructifs, qui, sous le titre de Handbucli ou de Lehrbuch, forment la base d'une éducation spéciale et forte. L'Allemagne a justifié l'usage de ces livres par des progrès scientifiques de premier ordre dans des études qui ont ailleurs marché moins rapidement. Cet avantage ne lui a pas été contesté par les savants de plusieurs pays qui ont examiné impartialement l'état des sciences et des lettres en Europe; de ce nombre est le regrettable Charles Lenormant qui n'a pas craint d'avouer ce qui fait défaut sous ce rapport à l'érudition française :

« La culture d'esprit que je demande, disait-il (i), » doit être le résultat tout naturel des progrès simul- » tanés de la méthode dans toutes les applications » de l'intelligence humaine; les facultés individuelles » ne croîtront pas, sans doute, mais l'existence d'une » fouie de Guides et de Manuels, conçus dans un » esprit philosophique, permettra à l'esprit de se » répandre sans efforts dans les voies les plus oppo- » sées. La tendance encyclopédique des travaux alle- » mands est un progrès de ce peuple sur la France; » lorsque j'ai cherché à m'expliquer les causes de » cette supériorité, je n'en ai pas découvert de plus » évidente que l'existence en Allemagne d'un grand » nombre d'ouvrages élémentaires, composés par les » sommités intellectuelles de la nation : chez nous, » on laisse cette tâche aux esprits de quatrième » ordre.»

Les manuels de Mœller sont de ces bons livres qui servent de point de départ k une série fructueuse de lectures et d'investigations d'où peuvent sortir des résultats neufs, et même d'importantes découvertes. Non-seulement ils fournissent une instruction abondante et sûre, mais encore ils indiquent au travailleur les secours qui l'aideront à pénétrer lui-même plus avant, à parcourir des routes non encore battues. Jusque dans le cadre de ses traités classiques,

(1) L'Archéologie , son objet et ses conditions. — Voir le recueil posthume intitulé : Beaux-Arts et Voyages. Paris, 1861 , tome !•% p. 436.

il a été donné à l'auteur d'éclaircir des épisodes curieux, mais restés obscurs des événements de l'Italie au moyen âge. Ainsi a-t-il réduit à leur juste valeur des relations qui nous sont venues sur le règne agité de plusieurs Papes au Xe siècle, sur leur rivalité avec la maison des comtes deTusculum qui étaient à la tète d'un parti italien; il a restitué la généalogie de ces seigneurs de manière h réfuter des traditions injurieuses pour le Saint-Siège, qu'on avait coutume de rattacher à leurs intrigues politiques (1).

Le temps a manqué à Mœller pour donner luimême le tableau complet du moyen âge dans les proportions de son Manuel de 4837. C'est non-seulement l'état inachevé de ce grand ouvrage que nous avons à regretter : nous devons également déplorer qu'il n'ait pu entreprendre, comme il l'avait souhaité, des recherches approfondies sur plusieurs points inexplorés de l'histoire générale dans les siècles laborieux qui ont précédé l'ère moderne. Telle eût été, par exemple, une monographie sur l'histoire de la Prusse et des provinces de la Baltique, dans laquelle il eût mis au jour leur rapide et prodigieuse prospérité, quand, après la conversion tardive de leurs peuples au christianisme, elles vécurent sous

(i) Cette tentative attira l'attention d'écrivains étrangers s'occupant de recherches sur la Papauté au moyen âge , entre autres de M. Charles Lenormant qui, dans une lettre du II octobre J84G, demanda à M. Mœller de lui faire connaître les éléments du tableau généalogique.

le gouvernement des grands-maîtres de l'Ordre teutonique (1).

Il restera glorieux pour Mœller d'avoir deviné l'intérêt capital de recherches d'histoire qui seraient de nature à rectifier l'opinion sur des époques fameuses, mais trop souvent décriées. La question qu'il avait rédigée pour le prix d'histoire dans le concours universitaire sur les franchises communales des grandes villes de la Lombardie sortit de l'urne pour le concours de l'année académique 4855-1856. Le jeune savant qui l'avait traitée ne fut pas dans les conditions voulues par la loi pour subir les épreuves requises (2); mais, s'étant décidé à en agrandir le cadre pour en faire un livre, M. Prospcr de Haulleville reçut de Mœller les conseils les plus empressés et l'appui le plus chaleureux. C'est donc à l'initiative du professeur de Louvain que l'on doit le tableau d'un épisode d'histoire européenne qui montre sous un magnifique aspect l'action de la Papauté dans les luttes des Italiens contre les empereurs pour leurs constitutions et leurs libertés communales (3). En

(1) Ce point de recherches u*a été qu'indiqué dans le Précis, édition de 4846, pp. 520-523 , et dans le Cours complet, 5# édition , tome IV, pp. 385-389.

(2) Voir le Rapport lu à la distribution générale des prix , aux Augustins, le 27 septembre 185G (Annales des Universités de Belgique, 45- et 46« aunée, p. 400. — Bruxelles , 4859).

(3) Essai sur l'histoire des communes lombardes, depuis leur origine jusqu'au XIII* siècle (Gand et Paris, 4857-1838, 4 volumes grand

1861 , un grand prix, un prix national a été décerné à V Histoire des communes lombardes, comme au meilleur ouvrage appartenant aux sciences morales et politiques (1). Mœller applaudit à une telle récompense; mais c'est justice de dire que le problème résolu dans le livre couronné avait été signalé à notre jeunesse studieuse par l'infatigable apologiste du moyen âge.

Enfin, Messieurs, ne terminons pas l'esquisse des travaux littéraires de Jean Mœller, sans donner de justes regrets à la brusque interruption de l'œuvre qu'il avait commencée au service de la grande patrie allemande. Ce n'était rien moins que « l'histoire du monde envisagée au point de vue chrétien.» 11 l'avait rédigée dans sa langue maternelle , sous la forme d'un récit suivi, dégagé de tout appareil de notes et de citations. Mais, de ce cours d'histoire générale qui aurait compris dix à douze volumes, quelques livraisons seulement, concernant la haute antiquité, ont vu le jour dans le dernier mois de l'an 186-2 (2). L'Allemagne catholique est donc tout d'un coup pri-

in-8°). — Voir sur cet ouvrage un article de M. J. Mœller, dans la Belgique , août 1859, tome VIII, pp. 46-58.

(1) Période du 1" janvier 1856 au 31 décembre 18G0. — Voir le Rapport de M. Charles Faidcr, sur ce prix quinquennal , lu à la séance publique de la classe des lettres, le 15 mai 1861, dans les Bulletins de V Académie royale de Belgique, tome IX, pp. 571-58-1.

(2) Die Weltgeschichte vom christlichen Standpunkt aufgefasst. — Ouvrage publié par livraisons, format grand in~8*, à la librairie de Ilerder, à Fribourg en Brisgau.

vée d'un ouvrage utile qui aurait fait concurrence à des livres prétendant à la popularité aux dépens des vraies croyances. Elle venait d'entendre le consciencieux écrivain réclamer hautement un suprême effort des catholiques allemands pour ériger sur leur sol une école libre, une université qui plaçât la science sous la sauvegarde de la foi. La génération présente s'est chargée de l'accomplissement de son vœu si chaudement acclamé à Aix-la-Chapelle au mois de septembre dernier, et elle recommandera aux générations futures la mémoire de celui qui l'a formulé.

Nous n'avons pas tout dit, Messieurs, quand nous avons passé en revue les services rendus par le professeur et l'écrivain. Considérons maintenant Jean Mœller dans l'action , c'est-à-dire dans sa sollicitude pour ses élèves, dans ses rapports avec les jeunes gens, et, d'autre part, dans son zèle empressé à servir à tous les points de vue les intérêts religieux de la société.

D'un naturel franc et ouvert, Mœller inspirait à tous ceux qui le connaissaient pleine confiance dans la loyauté de son caractère. Il communiquait aux autres l'idée du dévouement inspiré et soutenu par la foi : c'était bien là le dévouement qu'il possédait lui-même au plus haut degré, et qui consumait en quelque sorte tous les moments de sa vie. J'entreprendrais en vain de vous décrire ici les tentatives

et les démarches de tout genre par lesquelles notre collègue donnait libre cours à son esprit de prosélytisme vraiment chrétien. Il faudrait vous nommer toutes les œuvres de la piété et de la charité catholiques qui ont été établies depuis vingt-cinq ans à Louvain et qu'il n'a pas cessé de soutenir par sa coopération ou par ses exemples. Il faudrait vous tracer le tableau de ses journées si remplies, que le travail qu'il fournissait dans chacune d'elles eût suffi à l'activité et à l'honneur de plusieurs hommes. Ce ne seraient, d'ailleurs, que des allusions bien courtes et bien faibles à des actes éclatants, k des bienfaits dûment reconnus.

Vous jugerez bon, Messieurs, que j'insiste aujourd'hui sur les travaux et les efforts de M. Jean Mœllcr qui se rapportent de plus près k la science et à l'enseignement, à l'éducation intellectuelle, au progrès littéraire. Ce sera pour vous une intime satisfaction de considérer son heureuse influence sur la jeunesse , et les divers moyens par lesquels il l'exerça envers tous et à tous les instants. Nous avons, h cet égard, l'embarras-de choisirentre des faits nombreux encore vivants dans le souvenir de l'élite des étudiants qui se sont succédé à cette Université depuis sa fondation.

Le professeur Mœller était à peine entré en fonctions que déjà il se conciliait la sincère estime de ses collègues et inspirait une très-vive sympathie à ses élèves. C'est rappeler un des grands bienfaits de la Providence, dont il était certainement digne, que de parler en votre présence de la tendresse dévouée et,

pour ainsi dire, paternelle qu'il trouva tout d'abord dans l'âme de M. le comte Charles de Coux. L'ingénieux penseur, qui fondait dans cette école encore au berceau l'enseignement de l'économie politique, fut pour son jeune collègue un conseiller intelligent , un protecteur fidèle, un ami d'une expérience comme d'une affection éprouvée. Il vous plaira sans doute, Messieurs, d'entendre évoquer ici des souvenirs qui sont précieux pour la famille du défunt et qui le sont aussi pour les membres les plus anciens de notre institution.

L'action que Mœller exerça de bonne heure parmi nous s'étendait à toutes les branches d'études. Il excitait le zèle de ceux qui lécoutaient , par la franchise de ses avis et par la mention des plus beaux exemples ; afin de développer chez eux l'amour de la science, il esquissait les grands travaux qui venaient de faire la gloire des nations étrangères. Quelle que fût la vocation présumée de ses jeunes visiteurs, il faisait en sorte de former, d'agrandir, de fortifier dans leur esprit l'idéal du savant. Il n'avait pas d'autre pensée, quand il leur montrait, du côté de l'Allemagne, l'horizon sans limites de recherches critiques et de glorieuses conquêtes. De la sorte soutint-il chez plusieurs élèves la résolution d'embrasser courageusement la carrière des lettres, et il leur vint en aide quand, après avoir accompli les premiers l'épreuve du doctorat en philosophie, ils songèrent à visiter les Universités allemandes. Vous devez me permettre, Messieurs, de donner place en cet endroit

à un témoignage de reconnaissance personnelle el d'attribuer les mêmes sentiments à d'anciens condisciples qui honorent aujourd'hui l'enseignement supérieur dans leurs chaires de l'Université de Liège (1).

Une pensée de prévoyance et d'utilité guidait Mœller, quand il proposait à Monsieur le Recteur de notre Université la création d'exercices et de cours spéciaux pour ceux des élèves en philosophie qui se destinent à l'enseignement des humanités. L'Institut philologique lui doit son existence : il élabora les règlements qui furent adoptés en 1844, à l'imitation de ce qui se pratique en Allemagne; il prit pour sa part la direction d'exercices d'histoire et de géographie qui servissent le mieux aux leçons graduées du collège, et pendant dix ans il remplit la nouvelle charge qu'il avait sollicitée , avec la même patience et le même désintéressement.

Le zèle que M. Mœller avait déployé d'abord en faveur des élèves de sa Faculté, il se plut dans la suite à le montrer envers les élèves de toutes les autres. Il leur témoigna l'intérêt le plus sincère ; il les assista des conseils de son expérience, el il étendit même son patronage aux années où ils devaient

(1) H. Arnold Troisfontaiucs et H. Charles Loomans , tous deux professeurs à la Faculté de philosophie et lettres de Liège , chargés, l'un des cours d'histoire ancienne et d'antiquités romaines, l'autre des cours de psychologie , de morale et de droit naturel.

faire leur début dans la vie publique. Tl ne s'épargna aucune peine, avec le concours de ses nombreux amis, pour aplanir les obstacles qui se trouvaient sur leur chemin, et nous pouvons être fiers d'être à même d'affirmer qu'ils se sont tous montrés dignes de l'inépuisable sollicitude d'un de leurs anciens maîtres.

Les besoins intellectuels et religieux de notre temps étaient compris dans toute leur étendue par Jean Mœller. Il avait l'œil constamment ouvert sur les ressources aujourd'hui acquises à la grande cause que représente l'Université. Il exhortait nos étudiants au travail, afin qu'ils se rendissent capables de servir cette cause à leur tour; il leur représentait l'opportunité d'un long apprentissage pour être toujours et partout au niveau de la discussion; il les poussait à s'emparer de l'arme de la parole, qui est une puissance redoutable et prompte, grande pour le bien comme pour le mal, dans l'état présent de la société. Il leur montrait les voies de publicité qui leur sont ouvertes dans la littérature et dans la presse périodique; il les encourageait par l'exemple des défenseurs éminents de la liberté religieuse chez les grandes et les petites nations.

Jamais Mœller ne recula devant des fatigues ou des sacrifices pour réaliser pleinement ses idées de propagande et d'émulation. Nous l'avons vu, en 1842, s'imposer la charge de la direction de la Revue de Bruxelles dont il fit paraître deux volumes sur le plan des recueils religieux et scientifiques alors les

• plus vantés de l'étranger (1). Plusieurs collaborateurs qui ont gardé l'anonyme s'empressèrent de prêter appui à son entreprise , et d'autres les relevèrent quand un peu plus tard il soutint la Revue des Revues.

Si occupé qu'il fût des principaux devoirs qu'il s'était imposés, Mœller sut trouver le temps de tenir la plume à diverses reprises dans l'intérêt de la vérité. Il ne lui suffît pas d'avoir, comme historien, pris la défense de l'Église dans le passé; il portait un regard vigilant sur ses destinées actuelles, particulièrement sur les combats qu'elle soutient dans les deux mondes pour revendiquer sa liberté (2). Il ne nous sied point de récapituler ici les affaires innombrables qu'il a traitées par des lettres et des correspondances, d'accord avec ses convictions religieuses; mais il est indispensable de dire qu'il élevait la voix avec courage toutes les fois qu'on attaquait les principes, et qu'il avait à cœur de venger l'honneur des personnes ou de rétablir l'exactitude des faits, toutes les

(1) Ce recueil, imprime à Louvain (2 volumes in-8°, chez, lckx et Geets), faisait suite à la Revue de Bruxelles, publiée par livraisons mensuelles, formant autant de volumes détachés. — M. J. Mœller avait donné un article sur l'action sociale des Papes, dans la première série dudit recueil, livraison de mai 1859.

[î) On lui doit la publication d'une brochure sur les Affaires de Cologne, suivie de pièces justificatives (Louvain, 4838, 130 pag«*s in-8#), et un article en anglais sur ces mêmes affaires , dans la Revue de Dublin , janvier 1838.

fois qu'on y portait atteinte par légèreté ou par passion.

Un spirituel écrivain avait ridiculisé à plaisir un poëtc allemand, Clément Brentano, en lui attribuant un fol ascétisme après une jeunesse désordonnée. Mœller protesta au plus tôt pour défendre à la fois la mémoire de son noble ami, et la véracité du témoignage de celui-ci, touchant les pieuses visions qu'il avait été autorisé à recueillir et à publier (1).

Un peu plus tard un publiciste exalté, qui avait échangé tout à coup son rôle de panégyriste contre celui de détracteur, avait dirigé contre le pontificat de Clément XIV des attaques sans mesure ni critique. Notre historien discuta sur-le-champ les raisons et les pièces alléguées par Fauteur, afin de démontrer qu'il n'y eut point de pacte odieux entre Ganganelli et le roi d'Espagne, et il s'éleva de toutes ses forces contre l'accusation de simonie, ajoutée au reproche de faiblesse et de peur (2). Repousser de telles insinuations convenait assurément de la part de celui qui avait glorifié dans l'histoire la Papauté comme

(1) Lettre du 2 juin 1846 (Revue catholique, tome I", î* série, pp. 222-223), en réponse à un article de M. le baron de Rcifleuberg [Annuaire de la Bibliothèque royale de Bruxelles, 7* année, 1846, pp. 201-202). Il s'agit des méditations de la religieuse de Dulmen , Catherine Emmerich, sur la douloureuse passion de Notre -Seigneur Jésus-Christ.

(2) Voir ses articles de la Revue catholique, deLou\ain, année 1847, tome V, sur le livre de Crétineau Joly, intitule : Clément XIV et les Jésuites (Paris , 1847, i volume in-8°).

autorité souveraine, soutenant des luttes opiniâtres pour préserver l'Église du grand crime du trafic de ses dignités.

Ce que Mœller était dans l'école, il voulait également Tétre dans les relations de la vie sociale. Le sentiment du vrai, uni au sentiment du bon, élait le fond de ses pensées. Avait-il conçu une œuvre utile, il n'avait point de repos avant d'y avoir mis la main, ou avant de lavoir hautement recommandée à d'autres. Le désir de bien faire et aussi de voir le mieux se réaliser l'animait au-dessus de tout. Alors même qu'il semblait agir seul et sans conseil, il n'était pas, il n'était jamais mû par une arrière-pensée personnelle, par un dessein égoïste. Et ce trait, Messieurs, vous paraîtra l'insigne éloge de sa conscience : sur de ses intentions, il n'était jamais arrêté dans ses actes par la crainte d'être taxé d'ambition ou même de vanité. Quoi qu'on eût pensé de la chaleur qu'il mettait dans ses instances, de l'énergie qu'il déployait dans la discussion, du premier éclat auquel se laissait aller sa vertueuse indignation, on reconnaissait, en définitive, que c'était chez lui, non l'aveuglement de la passion, non l'emportement de l'orgueil, mais ia dictée, mais l'entraînement d'une conviction forte et pure.

Ce n'est pas à un homme honnête et convaincu , comme il Tétait, qu'on oserait jamais contester le droit de parler haut, d'énoncer son opinion sans aucun détour, d'exercer hardiment la critique. Mœller redoutait-il jamais de s'avancer, de s'exposer au

premier rang? N'était-il pas du petit nombre des hommes à qui on ne peut reprocher aucune contradiction entre leurs actes et leur conduite? Cette constance de logique ne lui a fait défaut en aucune occasion : elle explique même sa sereine fermeté en présence des décisions qui ébranlent les plus forts, des grands sacrifices qui coûtent le plus au cœur humain; n'a-t-il pas donné l'aîné des siens à l'austérité du cloître (1), et un second fils, pour la plus sainte des causes, aux périls de la vie militaire (2)? Mais c'était se montrer conséquent pour ce chrétien qui ne séparait point la croyance de la science, ni la science de la vie ; qui entendait mettre les actions en rapport étroit avec les doctrines.

Élevé dans la société des plus célèbres convertis de l'Allemagne catholique, Jean Mœller avait hérité de leur ferveur; enfant du Nord, il portait dans les choses de 1 ame une exaltation toute méridionale. 11 aurait pris volontiers pour sa devise ce cri parti naguère de la tribune d'un grand pays : « Nous sommes les fils des Croisés! »

Là est l'unité de sa carrière, l'honneur de son caractère, la raison de sa généreuse impétuosité qui

(1) Son fils uiué, entre jeune dans Tordre des Rcdemptoristes, 1g Père Joseph Marie Mœller, est mort à Mons, le W juin 186*, âgé de 2C ans.

(û) Apn-s s'èlrc enrôle comme volontaire au service du Saint-Siège en 1860 , M. Jean Mœller se comporta vaillamment dans la journée de Castclfidardo. 11 a aujourd'hui le rang de lieutenant dans le bataillon des zouaves pontificaux.

ne connaissait point d'obstacles. Dans un temps de crise et de lutte comme le nôtre, Mœller voulut être le champion de toutes les heures; tantôt il combattit seul, tantôt il rallia d'autres combattants. 11 fit sentir à ses amis le prix d'héroïques résolutions, et il obtint l'estime même de ses adversaires. On n'a jamais jugé le premier élan de la bravoure suivant les calculs de la stratégie, ni suivant les prévisions d'une prudence vulgaire; car, dans l'intrépidité du soldat, il y a toujours de la gloire!

La mort de M. Mœller a fait éclater de toutes parts, en sa faveur, cet invincible respect qui est ici-bas la plus sûre, la meilleure récompense de la solide vertu, du vrai dévouement. Mais avons-nous fait assez, Messieurs , quand nous avons témoigné de notre juste admiration pour les qualités de l'homme et du chrétien? N'est-ce point notre devoir en cette circonstance de dire, du fond du cœùr , aux étudiants de Louvain qui l'ont connu, ce que nous attendons d'eux pour notre collègue à jamais regretté , c'est-à-dire des hommages publics et durables qui soient à la hauteur de leur vive reconnaissance? C'est à vous, en effet, jeunes gens, qui avez entendu ses dernières leçons, et aussi à vous tous, anciens élèves et amis du professeur Mœller, aujourd'hui répandus dans nos collèges, appelés par des fonctions diverses dans toutes nos provinces, qu'il appartient de poursuivre son œuvre. Vous le ferez au profit de la science, chacun dans la carrière qui lui est propre, et, pour

être conséquents , vous serez dans le monde les émules de ses rares vertus.

L'histoire des siècles chrétiens fut la grande tâche de M. Mœller : il vous a tracé la voie; il serait beau pour vous, assurément, de vous y engager après lui, de mettre en valeur les trésors de l'érudition allemande qu'il vous a ouverts. Vous acquerrez d'autant mieux l'intelligence des besoins de la société moderne, que vous aurez mieux exploré à sa suite les anciens âges de la «République chrétienne,» mère de notre civilisation. Des mémoires, des monographies, et puis de vastes ouvrages sortiront de vos mains accoutumées au travail. Vous contribuerez ainsi à l'avancement des sciences historiques, et par là, au progrès général de l'instruction dans notre pays. Vous viendrez donner l'appui de vos recherches à notre littérature nationale, qui s'est enrichie, depuis trente ans, de livres d'histoire fort remarquables dans les deux langues entre lesquelles elle est partagée. Plusieurs écrivains de la Belgique contemporaine vous ont montré que, si l'histoire est une science, elle est aussi un art, et ils vous ont fait voir en elle une des forces du véritable patriotisme.

Ce n'est pas le seul service, jeunes gens, que vous puissiez rendre à notre pays pour être fidèles aux grands exemples de votre maître vénéré. Estimezvous à jamais heureux d'avoir serré la main d'un homme de cœur à votre entrée dans la vie, exposés que vous êtes à rencontrer tant de fois sur votre route l'inconséquence et la lâcheté. Souvenez-vous

toujours de Jean Mœller. Imitez-le dans son amour du bien, dans l'ardeur de son dévouement. Vous avez appris de lui comment chacun doit mettre en œuvre les facultés qu'il a reçues d'en haut. Serviteur intelligent, comme ceux que récompense le maître de l'Évangile, il a fait fructifier les talents qu'il avait en dépôt; entre ses mains, vous l'avez vu, ces talents se sont accrus de plusieurs autres. Faites comme lui, et, tout en vous disposant à rendre compte 11 Dieu de l'emploi de vos jours , vous amasserez aux yeux de vos concitoyens une grande moisson de mérites. Vous aurez servi, avec un égal honneur, la religion, la patrie et la science.

DISCOURS PRONONCÉ A LA SALLE DES PROMO- TIONS LE 27 FÉVRIER 1865, PAR P. F. X. DE RAM, RECTEUR DE L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE DE LOUVAIN, APRÈS LE SERVICE FUNÈBRE CÉLÉBRÉ EN L'ÉGLISE PRIMAIRE DE SAINT- PIERRE POUR LE REPOS DE L'AME DE MON- SIEUR MARTIN MARTENS, PROFESSEUR ORDI- NAIRE A LA FACULTÉ DES SCIENCES.

MESSIEURS

La sainte et salutaire pensée de prier pour les morts préoccupait encore notre esprit (1), lorsqu'une perte nouvelle vint causer parmi nous une douleur nouvelle. Les prières que nous adressions au Ciel pour le repos de ceux qui avaient récemment quitté la terre n'étaient pas encore terminées , que déjà les traits de la Mort allaient atteindre , dans le corps académique, une autre victime.

Il y a un an, la faculté de Droit perdait M. Quirini (2). Il y a quelques mois, un des plus jeunes de nos professeurs, M. Vanden Broeck, fut brusquement enlevé à la faculté de Théologie (3). Hier, dans la faculté de Philosophie et Lettres, MM. Mœller, père et fils, se tenaient en quelque sorte par la main pour descendre ensemble dans le même tombeau (4). Aujourd'hui , c'est la faculté des Sciences qui déplore

avec nous tous la perte d'un de ses membres les plus distingués.

En présence de ces tristes événements qui , se succédant avec une rapidité étonnante, nous avertissent que nous n'avons point ici-bas une demeure permanente et que nous devons sans cesse nous préparer à la vie future (5),— en présence de ces événements il ne nous reste qu'à nous résigner à la volonté de Dieu , après avoir versé des larmes sur nos frères, après leur avoir payé le tribut de nos prières et de nos regrets. N'avons-nous pas d'ailleurs les espérances de la religion qui répand dans nos cœurs le baume de la consolation en portant nos pensées vers le Ciel où nous serons un jour réunis , dans le sein de Dieu , à ceux que nous avons aimés sur la terre?

Nous nous garderons donc de vous parier le langage de la douleur en venant rendre aujourd'hui un pieux hommage à la mémoire de M. le professeur Martin Martens, — mémoire si digne d'éloge et si chère à mes affections, — mémoire dont les annales de la science conserveront un souvenir aussi glorieux pour le défunt que poùr l'Université à laquelle il a consacré, pendant vingt-huit ans, toutes les forces de sa haute intelligence et de son incomparable activité.

M. Martens , né à Maestricht le 8 décembre 1797 , était fils unique d'un honorable négociant de cette ville. A l'âge de deux ans, il perdit sa mère, de sorte que sa première éducation fut privée de la douce in-

fluence que la tendresse maternelle exerce toujours sur le caractère pendant le premier âge. Très-jeune encore, vers 1808, il commença ses études à l'école centrale du déparlement de la Meuse inférieure, laquelle devint plus tard l'athénée royal de Maestricht. Il s'y distingua non-seulement par des succès obtenus dans toutes les classes, mais aussi par une ardeur extrême pour l'étude. Cette ardeur inspira même des craintes à cause de la constitution délicate du jeune homme; et son père, homme simple et pieux, voyait toujours approcher avec joie l'époque des vacances, dans l'espoir d'arracher son fils, pendant quelques semaines, au péril d'une application excessive. Il l'envoyait alors au fond de la Campine limbourgeoise chez un curé de ses parents qui affectionnait beaucoup le jeune étudiant. Il lui défendait expressément d'emporter avec lui aucun livre classique. Martens se conformait à l'injonction paternelle; mais la soif de savoir qui le dévorait devait lui faire trouver un aliment : au lieu de rechercher les distractions du jeune ûge, il se blottissait dans la modeste bibliothèque du digne curé de campagne et là il lisait et relisait un grand nombre d'ouvrages théologiques et ascétiques.

C'est de cette époque que date sa vive et constante prédilection pour la lecture de l'Imitation de Jésus- Christ, livre prodigieux dont la douce et lumineuse parole nourrit et fortifie Tàme du jeune homme comme celle du vieillard. Dans les derniers temps qui ont précédé la mort de M. Martens, on le trou-

vait plus souvent qu'à l'ordinaire avec son Thomas à Kempis en main. C'était peut-être un de ces pressentiments mystérieux qui, au déclin de la vie, rendent plus vives et plus chères les impressions de nos premières années.

Dès qu'il eut terminé, en 181i, l'étude des humanités, il ne rêva plus que sciences mathématiques et physiques. L'enseignement de la chimie et de la physique était donné alors , à l'école de Macstricht , par un membre de l'ancienne Université de Louvain , le professeur Minkelers, ce modeste savant auquel l'illustre Cuvier a rendu un solennel hommage et auquel on doit la découverte du gaz d'éclairage par la houille (6). Les leçons et les conseils de ce maître ouvrirent un nouvel horizon à M. Martensqui, par ses talents et par son aptitude au travail, avait captivé toute l'affection de Minkelers.

A l'étude de la chimie et de la physique M. Martens joignit celle des mathématiques supérieures. Les notes nombreuses qu'il fit, à cette époque, sur les traités de Lacroix, de Lagrange et de Biot, montrent combien l'étude des mathématiques pures lui était devenue familière. Elles prouvent que , loin d'étudier les sciences exactes par routine, il possédait au plus haut degré l'aptitude de s'assimiler les connaissances qu'il puisait dans les écrits des maîtres de la science; elles attestent surtout qu'il savait féconder ces connaissances par ses propres efforts et à l'aide d'une série de remarques judicieuses et originales.

Les études auxquelles il s'était livré à Macstricht

Dig

pendant trois ans avec une prodigieuse ardeur lui permirent de prendre, le 3 novembre 1817, son inscription en médecine à rUniversité naissante de Liège et d'y subir , avec la plus grande distinction , dès le 12 mai suivant, l'examen de candidat en sciences mathématiques et physiques.

Cette même année (1818), il essaya ses forces dans un concours ouvert par la faculté des Sciences de Liège sur les propriétés des quantités négatives, infinies et imaginaires en algèbre. Il n'obtint pas le prix. D'après l'avis des commissaires du concours, il avait résolu dans sa réponse presque toutes les parties les plus difficiles de la question , mais on trouvait qu'il avait trop négligé de traiter les parties secondaires et accessoires (7).

Cet échec ne le rebuta point. Pour sa satisfaction personnelle, il compléta son travail en 1820, et cette même année il prit part à deux concours ouverts à Liège, l'un par la faculté de Médecine, l'autre par la faculté des Sciences. Deux matières bien disparates l'occupèrent ainsi en même temps : d'abord un mémoire sur les analogies et les différences que présentent entre eux le calorique et la lumière, et sur la possibilité d'attribuer à un seul et même principe les phénomènes de chaleur et de lumière; ensuite un mémoire sur l'action des médicaments cathartiques. Les deux ouvrages furent couronnés le même jour, le 2 octobre 1820 (8).

Le rude travail que lui coûta ce double triomphe ne l'empêcha point de subir, l'année suivante, le

23 janvier et le 28 juin , les épreuves requises pour le doctorat en sciences et pour le doctorat en médecine, et d'écrire deux remarquables dissertations inaugurales , Tune sur la phthysie laryngée , l'autre sur les phénomènes de la combustion. Avec le sentiment d'une reconnaissance filiale, il dédia cette seconde dissertation à son cher et vénérable maître, le professeur Minkelers, qui avait guidé ses premiers pas dans l'étude des sciences physiques et qu'il considérait à bon droit comme le père de sa vie scientifique (9).

Les connaissances que le jeune docteur avait acquises aux écoles de Maestricht et de Liège se complétèrent ensuite dans le grand centre scientifique des écoles de Paris. Pendant une année entière, il y suivit les cliniques médicales de Laennec , de Dupuytren , de Broussais, de Chomel et de Rostan. Il y fréquenta les cours des professeurs les plus renommés de l'École polytechnique, de la faculté des sciences et du Muséum d'histoire naturelle. Une pléiade de savants brillait alors à Paris : c'étaient Gay-Lussac, Thénard, Vauquelin et Pouillet pour la physique et la chimie; Biot, Cauchy , Hachette et Lacroix pour les sciences exactes; de Blainville et d'autres pour les sciences naturelles. M. Martens s'imposa le sacrifice de tout repos et de toute distraction pour suivre les cours de ces savants. Il se concilia surtout l'amitié de l'illustre Biot, qui le chargea plus d'une fois de faire des calculs très-difficiles de mécanique céleste. C'est ainsi qu'il fit pour

ce savant et sous sa direction le calcul de l'orbite d'une comète découverte en 1821 (10).

A son retour de Paris, en 1823, M. Martens s'établit comme médecin dans sa ville natale; mais il ne cessa pas de cultiver les sciences. Avec son ami, feu M. le professeur Crahay, il contribua à fonder et à faire prospérer à Macslricht la Société des Amis des Sciences, des Lettres et des Arts (11). La même année 1823, il fit dans le local de cette Société l'ouverture d'un cours gratuit de botanique, science qui faisait déjà les délices de son jeune âge et à laquelle il s'attacha plus spécialement lorsque, en 1819, il commença son herbier qui est aujourd'hui un des plus considérables de la Belgique.

La Société, que nous venons de mentionner, s'était imposé la tâche de publier un Annuaire de la province du Lim bourg, M. Martens prit une part active à la rédaction de cet utile recueil, et c'est à lui que Ton doit tous les articles sur la constitution médicale de la province de Limbourg que l'Annuaire renferme de 1823 à 1851.

En 1825 encore, il travailla à un mémoire en réponse à une question de mécanique transcendante, qui lui valut, de la part de l'Académie royale des Sciences et Belles-Lettres de Bruxelles, une médaille en argent, le 7 mai 1824 (12).

M. Martens devint bientôt membre et secrétaire de la Commission médicale du Limbourg. Un arrêté ministériel du 16 octobre 1824 le nomma membre du Conseil d'administration de l'athénée royal de

Maestricht; un autre arrêté du 10 juin 1825 le nomma professeur de pharmacologie et de chimie pharmaceutique à l'école provinciale de pharmacie de la même ville. Un peu plus tard, le 26 mai 1827, il devint membre de la Commission provinciale de statistique instituée par le gouvernement des Pays-Bas.

Ni ces diverses occupations, ni sa pratique médicale, qui s'étendait de jour en jour, ne purent l'empêcher de se livrer à l'étude des sciences exactes, comme le témoignent entre autres les notes écrites, en 1826 et 1827, sur Yopplication de l'anattjse à la géométrie des surfaces du premier et du deuxième degré de Monge, le créateur de la géométrie descriptive.

A cette époque un engouement extrême s'était emparé des médecins et des gens du monde pour le système médical et pour la doctrine matérialiste du docteur Broussais. M. Martens fut, dès le début de sa carrière médicale , l'adversaire décidé de l'un et de l'autre.

Au mois de février 1828, la Commission provinciale de la Hollande septentrionale mit au concours un examen critique du système médical de Broussais ainsi que la question de savoir s'il y aurait du danger à en suivre les préceptes dans les provinces septentrionales du royaume des Pays-Bas. M. Martens entra en lice et envoya au concours un volumineux mémoire. Si ce travail ne fut pas couronné, c'est uniquement parce que l'auteur n'avait pas assez insisté sur l'application spéciale de la thérapeutique

de Broussais aux provinces septentrionales. Mais , comme le dit le rapporleur de la Commission, ce ce » mémoire contient tant de réflexions utiles, il juge » avec une telle précision le système de Broussais , » il expose avec tant de clarté la doctrine de cet » auteur concernant les fièvres graves, que l'asscm- » blée désire publier celte dissertation en invitant » l'auteur à faire connaître son nom. » C'est ce qui eut lieu en effet. Le mémoire parut à Amsterdam , en 1829.

M. Martens était également, comme je viens de le dire, un adversaire décidé de la doctrine anti-psychologique que Broussais a exposée dans le traité si tristement célèbre De ïirrilation et de la folie. Le jeune médecin de Maestricht, dans une s^rie d'articles imprimés dans l'Êclaireur de cette ville, vers la fin de 1828, revendiqua énergiquement les droits de l'âme niés par le médecin matérialiste de Paris. Il démontra la spiritualité de l'âme en réfutant avec une grande solidité de jugement les principaux arguments que Broussais avait avancés à l'appui de sa thèse. Ces articles portèrent coup. Le fils du praticien français, M. le docteur Casimir Broussais, écrivit de Paris à l'Êclaireur, en date du 18 octobre 1828, une lettre dans laquelle il essaya de défendre son père; mais Martens n'eut pas de peine à poursuivre ce nouvel adversaire jusque dans ses derniers retranchements.

La victoire remportée dans le domaine de la médecine et de la philosophie fut bientôt suivie d'un triomphe académique.

Eq 1834, l'Académie royale de Belgique décerna à M. Martens la médaille d'or pour un mémoire sur les chlorures d'oxydes solubles. Voici ce qu'on lit dans les conclusions du rapport qui fut fait à l'Académie sur ce travail « Les rapporteurs sont unanimement » d'avis que l'auteur a résolu la question dans toute » son étendue , et a prouvé qu'il possède à fond les » principes de la philosophie chimique. Il a incor- » poré sainement dans son ouvrage ce qui était » connu sur l'objet de la question , et par des expé- » riences concluantes il a éclairci ce qui était dou- » teux (13). » Plus tard, l'auteur compléta ce travail par une série de mémoires et de notices , où il défendit son système contre l'opinion contraire d'autres chimistes.

Le corps savant, qui venait de couronner M. Martens et qui se félicitait d'avoir trouvé en lui un chimiste de premier ordre, le nomma correspondant de la classe des Sciences, Je 8 novembre 1854. Le 15 décembre de l'année suivante, il devint membre effectif.

Au milieu de ces succès académiques, le choix des fondateurs de l'Université catholique s'était déjà fixé sur lui. Dès le commencement de 1835, M. Martens avait reçu sa nomination de professeur ordinaire de chimie et de botanique ; mais la nomination dut rester secrète pendant quelque temps, à cause des graves désagréments qu'il avait à redouter de la part de l'autorité militaire de Maestricht, déjà profondément irritée par le départ de M. Crahay, professeur de l'athénée royal de cette ville.

Vers la fin de mai 1835, M. Martens se rendit à Paris pour y faire l'acquisition des instruments et des appareils indispensables pour le cours de chimie, dont l'ouverture eut lieu à Louvain au mois de décembre de la même année (14). 11 commença en même temps renseignement de la botanique. S'il accepta avec empressement cette double charge, c'était, comme il me le disait dans une de ses lettres, dans la vue de pouvoir échanger sa position de médecin contre une position plus conforme à ses goûts et de pouvoir cultiver à son aise deux branches de prédilection, la chimie et la botanique. C'était aussi, me disait-il dans une autre lettre, parce qu'il avait confiance dans les destinées de la Belgique qui venait de renaître à la liberté et dont la position politique offrait alors un singulier contraste avec l'ennui et les rigueurs que l'état de siège de sa ville natale lui faisait éprouver. Enfin , M. Martens s'était associé de tout cœur à l'Université catholique parce que , comme il me l'écrivit encore, au début même de nos relations, toutes ses sympathies étaient irrévocablement acquises au grandiose projet de l'établissement d'une Université semblable à celle qui avait formé son cher et vénérable maître Minkelers.

Vous savez tous, Messieurs, avec quel zèle et quelle haute distinction M. Martens a rempli parmi nous, pendant vingt-huit années, les fonctions de professeur de chimie et de botanique.

Pendant une si longue période , il a fallu des motifs exceptionnellement majeurs pour qu'il crût pouvoir

se dispenser d'ajourner une seule de ses leçons. Je dis ajourner, car, lorsque dans de rares circonstances il lui arrivait de devoir omettre une leçon, il s'attachait aussitôt à rechercher, dans le programme des cours, des heures libres pour pouvoir faire des leçons supplémentaires. C'était pour lui une véritable affaire de conscience de ne jamais manquer au moindre devoir de son professorat. Tout, même ses intérêts privés et sa santé, était subordonné à une immuable régularité dans Tordre et la suite de ses leçons. Je puis le dire, sans crainte de blesser qui que ce soit, peu de personnes peut-être ont su s'assujettir comme lui à l'idée du devoir ou porter plus loin, sous ce rapport, le zèle et la délicatesse.

Ce sentiment se manifestait même dans les choses plus ou moins accessoires de son enseignement. Ainsi, pour ne citer qu'un seul exemple, chaque fois que de nouvelles découvertes scientifiques nécessitaient l'acquisition de nouveaux appareils, il usait du crédit, qui lui était alloué, avec une réserve et une délicatesse extrêmes.

Et cependant son enseignement fut constamment à la hauteur des progrès de la science. Aucune théorie nouvelle, aucune découverte scientifique n'échappait à la pénétration et à l'étonnante activité de son esprit. Toute sa carrière professorale de même que ses nombreux écrits en rendent un témoignage irrécusable.

Il ne m'appartient pas, Messieurs, de vous parler en détail des travaux scientifiques de M. Martcns ou

de vous présenter un tableau analytique de ce qu'il a fait, comme professeur et comme écrivain, pour la chimie et la botanique. Ce sujet est trop au-dessus de mes forces et trop étranger au cercle habituel de mes études. Une parole bien autrement compétente que la mienne vous fera connaître tout ce que la nature même du sujet me condamne à passer sous silence, en me forçant à rester dans mon rôle de narrateur chargé de rendre hommage à la mémoire d'un homme pour lequel j'ai toujours éprouvé la plus profonde et la plus sincère affection, — d'un homme (je ne puis m'empécher de le dire bien haut) qui m'a donné constamment de nombreux témoignages de la bonté de son cœur et de la franchise de son caractère.

Chacun de vous, Messieurs, s'associe, j'en ai la certitude, à cet hommage personnel qu'un sentiment d'amitié et de regret m'engage à déposer sur sa tombe et à consacrer à son souvenir.— Le souvenir, Messieurs, est un lien entre la mort et la vie , entre l'absence et la présence, entre le passé et l'avenir. Le souvenir prolonge en quelque sorte nos rapports avec ceux qui ne sont plus. L'oubli, au contraire, est une grande misère, une grande infirmité de l'âme. Cet oubli ne régnera pas autour de la tombe de M. Martens. Tous ses collègues, tous ses amis et tous ses élèves se souviendront toujours de lui ; jamais aucun d'eux ne pourra l'oublier.

Une intelligence d'élite secondée par la plus énergique activité distinguait le professeur que nous avons perdu. Comme chimiste et comme botaniste ,

il a pris rang parmi les sommités de la science. La variété de ses connaissances était étonnante et lui permettait d'aborder une foule de sujets presqu'entièrement étrangers à sa double spécialité. Tour à tour il s'occupa de questions de médecine et d'hygiène , de philosophie et de mathématiques , d'agronomie et de politique, de finances et d'administration.

L'ancien bourgmestre de Bruxelles, le regretté M. Charles de Brouckere, me disait un jour : «Mon » compatriote et ami Martens a des connaissances » financières, industrielles et administratives si soli- » des, que bien souvent j'ai voulu l'engager à suivre » une autre carrière que celle de l'enseignement. »

Mais l'enseignement et les travaux du cabinet avaient pour lui des attraits bien plus puissants. Pour juger de l'ardeur avec laquelle il a poursuivi sans relâche ses travaux scientifiques, pour se faire une idée fidèle de leur multiplicité et de l'incroyable variété de connaissances qu'ils supposent, il suffira de faire remarquer que la liste de ses publications s'élève à plus décent et trente, sans compter une trentaine d'écrits restés manuscrits (15).

Presque tous les bulletins mensuels de la classe des Sciences de l'Académie royale de Belgique, comme aussi plusieurs volumes du grand recueil des mémoires de cette compagnie , renferment des écrits, des communications, des rapports dûs à l'infatigable activité de M. Martens.

A l'époque de la création de l'Académie royale de Médecine, il fut nommé l'un de ses premiers mem-

bres, par arrêté royal daté du 19 septembre 1841. Dans les recueils de ce corps savant se trouvent aussi un grand nombre de ses travaux, comme on en rencontre encore dans les recueils d'autres sociétés savantes, nationales et étrangères, qui s'honoraient de l'avoir inscrit parmi leurs membres (16).

Mais ce n'était pas seulement au sein des sociétés savantes que sa parole exerçait une grande autorité; elle était tout aussi respectée dans le sanctuaire de la justice. Plusieurs fois les tribunaux curent recours à ses lumières pour élucider des questions importantes d'expertise chimique. Une affaire d'empoisonnement, qui se déroula devant la cour provinciale du Limbourg vers 1827, lui fournit l'occasion d'introduire des modifications d'un grand intérêt dans la recherche de l'arsenic que récèlent les organes d'une personne empoisonnée. Le tribunal de Namur le nomma expert, il y a une douzaine d'années, en 1849, pour élucider la question de savoir si les établissements industriels, surtout les fabriques de produits chimiques , peuvent exercer des dommages sur la végétation d'alentour. Vers la même époque, à l'occasion d'un procès devant le tribunal de Louvain, il découvrit un nouveau procédé simple et sùr pour reconnaître les falsifications des farines.

A différentes reprises, il fut nommé membre de commissions temporaires instituées par le gouvernement dans un but d'utilité publique, et il prit une part très-active à la rédaction de la Pharmacopée belge.

Sa nomination de chevalier de Tordre de Léopold date du 10 novembre 1844. Les considérants de l'arrêté portent que cette distinction lui était accordée pour importants services rendus à ta science et à renseignement. Ces services , il continua à les rendre, avec un zèle qui ne se démentit jamais, jusqu'à la fin de sa vie. Lorsque ceux qui connaissaient le mérite et l'étendue de ses travaux le proclamaient depuis longtemps digne de recevoir une distinction plus élevée que celle de chevalier , lui-même n'eut garde de s'en préoccuper. Toute ambition lui était inconnue.

Simple et modeste dans ses goûts , il pensait à peine à jouir des biens de la fortune qui lui étaient échus si largement en partage. L'ostentation de la richesse comme l'ostentation de la science lui étaient également étrangères; mais son cœur, foncièrement bon et compatissant, était toujours disposé à venir au secours de ceux qui souffrent et à leur donner gratuitement les conseils de sa longue expérience médicale. Cet homme , qui paraissait peut-être quelquefois trop sévère pour lui-même, savait être noblement généreux envers les pauvres.

Je viens de dire qu'il était étranger à toute ostentation de science. Certes, après s'être si longuement et si laborieusement appliqué à acquérir de vastes connaissances, il pouvait lui être permis d'avoir la conscience de son mérite et même, sous certains rapports, la conscience de sa supériorité. Mais il continua toujours, avec une admirable et naïve fer-

veur, à aimer la science pour la science elle-même; il se serait cru coupable d'un acte d'infidélité en briguant par la science les applaudissements du public et les faveurs de la renommée. La gloire humaine lui paraissait une plante fragile, un gaz subtil et délétère. On est tenté de croire qu'il était inspiré par une pensée du plus grand poète des temps modernes : La réputation 9 dit le Dante, n'est qu'un souffle de vent qui s'agite d'un côté ou d'un autre, et change de nom en changeant de direction (17).

Pour M. Martens, sa gloire et son bonheur à lui se concentraient dans l'élude et le travail.

Si , au milieu de ses travaux , il se permettait de prendre quelque distraction , c'était pour se rendre au Jardin botanique, où il trouvait à satisfaire sa passion favorite , celle de la culture des fleurs. Cette passion était si vive chez lui que le développement d'une plante , l'éclosion ou le parfum d'une fleur, l'examen physiologique de leur structure, le ravissaient quelquefois jusqu'aux larmes.

Sous sa direction, cet établissement s'enrichit d'un grand nombre de plantes rares; il y introduisit, pour l'école de botanique, une nouvelle classification mieux en harmonie avec les besoins de l'enseignement et les progrès de la science. Plus d'une fois, l'autorité communale , dans les rapports administratifs, a rendu hommage aux soins intelligents déployés par M. Martens dans l'intérêt du Jardin botanique.

Par une remarquable coïncidence, une question de chimie qui le préoccupa au début de sa carrière fut

précisément celle qui faisait l'objet de ses méditations pendant les derniers jours de sa vie si bien remplie. A la séance de la classe des Sciences du 8 novembre dernier, il présenta un mémoire Sur les radicaux multiples et leurs rapports avec la théorie des types. Il pria le célèbre chimiste , M. Dumas , de présenter un exemplaire de ce mémoire à l'Institut de France. Dans la lettre d'envoi, qui a été imprimée dans les Comptes-rendus hebdomadaires des séances de l'Académie des Sciences de Paris {tom. LVp. 918), M. Martens s'exprimait dans les termes suivants : « Vous savez , disait-il à M. Dumas , quel désaccord » règne actuellement entre les chimistes au sujet des » principales théories chimiques et comment la théo- » rie des types, à laquelle vous avez donné naissance » par vos belles découvertes sur les décompositions » par substitution, a fini par envahir tout le domaine » de la science et par modifier profondément nos » principales théories en même temps que la nota- » tion symbolique de Berzélius.

» Ennemi des hypothèses qui ne sont pas l'expres- » sion fidèle des faits (continue M. Martens), je n'ai pu » me rallier jusqu'ici à cette doctrine nouvelle, et j'ai » cherché à démontrer dans ma notice que la théorie » des types , telle qu'elle a été formulée par vous , » n'est applicable qu'aux radicaux multiples et non » point aux combinaisons chimiques ordinaires. J'ai » montré déjà en 1858 (tom. V p. 466 des Bulletins , » 2me série) que les chimistes n'ont pas assez distin- » gué les composés ordinaires dualistiques , décom-

» posablcs par la pile , des composés unitaires con- » stiluant les radicaux multiples ; que ceux-ci sont » indécomposables par la pile et jouent le rôle de » corps simples, qu'ils n'offrent pas de dualisme » électrique entre leurs éléments ; que d'autre part » ils peuvent se modifier par substitution sans perdre » leurs caractères électriques et même chimiques, » ce qui est le contraire des composés ordinaires. » J'ai montré encore qu'un des traits caractéristiques » des radicaux multiples, c'est de ne pas réagir aisé- » ment l'un sur l'autre par double décomposition » comme les composés ordinaires, dont les éléments » ne s'échangent entre eux avec une extrême facilité » que parce que, doués d'états électriques opposés, » ils tendent toujours, en vertu des attractions élec- » triques, à s'unir dans un ordre différent dès que » quelque circonstance vient à favoriser cet échange.»

Qu'on me permette de citer encore la conclusion de cette lettre. Car, en citant les propres paroles de M. Martens , je ne puis m 'exposer à me tromper en osant parler d'un problème scientifique qui était à ses yeux l'une des bases de l'enseignement : «Si tous » les corps composés, disait-il, doivent se rapporter, » comme l'enseigne la nouvelle école , à un petit » nombre de types fondamentaux , de la môme ma- » nière que la plupart des alcaloïdes artificiels se » rapportent à l'ammoniaque, radical multiple, dont » ils dérivent par substitution, il faudra changer nos » principales théories chimiques. Il n'en serait pas » de même si , comme l'expérience nous autorise à

» l'admettre , la théorie des types , qui découle des » décompositions par substitution , ne s'appliquait » qu'aux radicaux multiples, comme je me suis atta- » ché à le prouver. Dans le cas contraire , une véri- » table révolution devra s'opérer dans la chimie. Les » lois de combinaison et de décomposition des corps, » la théorie électro-chimique, la doctrine des équi- » valents , telle qu'elle a été formulée jusqu'ici , les » lois de composition des sels , n'ont plus de raison » d'être. Aussi, disons-le hautement, il règne en ce » moment une véritable anarchie dans la science, » et si quelque chimiste d'une haute intelligence et » d'une réputation européenne ne parvient à jeter » quelque lumière dans ce dédale, on ne saura bien- » tôt plus quelle direction il faut donner à l'ensei- » gnement de la chimie. »

La lettre qui fait entendre ce cri d'alarme poussé dans l'intérêt de l'enseignement de la chimie, qu'il craint de voir livrer à des tiraillements anarchiques, porte la date du 2i décembre dernier. Si le Mémoire sur les radicaux multiples et leurs rapports avec la théorie des types doit être considéré comme le testament chimique de M. Martens, nous pouvons ajouter que sa lettre à M. Dumas est unesorte de codicille confirmant les dispositions testamentaires d'un homme qui fut toujours l'un des partisans les plus notables et les plus instruits des doctrines chimiques qui ont régné depuis Lavoisier jusque vers la fin de la première moitié de notre siècle.

La santé de notre zélé et digne professeur était

ébranlée depuis longtemps. Si, il y a à peine quelques semaines, il s'occupait d'un dernier acte de sa carrière scientifique, une autre pensée, beaucoup plus importante dans la vie du chrétien, le préoccupait depuis longtemps , — la pensée de se préparer à la mort. Il y a deux ans, quand la maladie de poitrine dont il souffrait s'aggrava, il crut sa fin déjà très-prochaine.

Malgré l'affaiblissement de sa santé, il ne voulut cependant prendre aucun repos. Il nous disait souvent, ainsi qu'à sa famille et à ses amis, que ce serait pour lui un immense chagrin de devoir cesser ses leçons. Hélas ! il ne sortit de son laboratoire que pour se jeter sur son lit, où il alla attendre, avec le courage et la résignation de la piété chrétienne, l'arrivé&de l'heure du passage qui nous conduit du temps à l'éternité.

Le 7 février 1863, il reçut avec un calme parfait, en présence de sa famille en pleurs, les saints Sacrements de l'Église, s'unissant à haute voix aux prières du prêtre et manifestant avec un pieux élan les sentiments de cette foi vive qui l'avait animé pendant sa vie tout entière.

Le lendemain, à quatre heures et demie du matin, il s'endormit doucement dans la paix du Seigneur.

Le jour de la cérémonie funèbre de l'inhumation, des délégués de la classe des Sciences de l'Académie royale de Belgique et de l'Académie royale de Médecine ont pris part au deuil de l'Université (18); ils ont consacré , avec la jeunesse académique , un so-

lennel hommage à la mémoire de M. Martens. Les belles et touchantes paroles, prononcées sur sa tombe se sont confondues au cimetière d'Heverlé avec nos prières et nos regrets, — les prières, ces anneaux indestructibles de la chaîne mystérieuse suspendue entre la vie et la mort , entre le ciel et la terre, entre te temps et l'éternité!

Marie , vierge sainte et immaculée , nous recommandons à votre douce et maternelle protection l'âme d'un homme de foi qui a honoré un établissement consacré à la gloire de votre nom et à la gloire du nom de votre divin fils notre seigneur Jésus-Christ. Nous vous supplions d'exaucer les prières que nous vous adressons avec une ferme confiance , afin que celui que nous regrettons jouisse dans le ciel de la plénitude de la vie , de la lumière éternelle», de la béatitude des Saints : Ut animam famoli tui... in

PACIS AC LUCIS REGIONE CONSTITUAS, ET SàNCTORUM TUORUM JUBEAS ESSE CONSORTEM (19).

NOTES

(1) Sancta... et salubris est cogitatio pro defunctis exorare, ut a peccatis solvantur. II Macch. XII. 46.

(2) Voyez le Discours prononcé aux obsèques de M. Quirini, le 5 novembre 1861.

(3) Voyez le Discours prononcé aux obsèques de M. Vanden Broeck, le 5 novembre 1862.

(4) Voyez le Discours prononcé aux obsèques de AT. Mœller, le 28 janvier 1865.

(5) Non enim habemus hic manentem civitatem , sed futuram inquirimus. Ad Hebr. XIII. 14.

(6) Voyez nos Considérations sur V histoire de V Université de Louvain, p. 31 et 97 et le Discours prononcé aux obsèques de il/, le professeur Crahay, en 1855, p. 7 et suiv.

(7) Les commissaires chargés de l'examen du travail portèrent le jugement suivant : a Responsio... probabili satis » stylo conscripta, nonnullas argumenti partes fusius et » docte tractavit , alias vero , quamvis faciliores , aut vix v attigit aut neglexit. » Voyez Annales Academiœ Léodiensis 1818-1819, tom. II p. 15.

(8) Voici le jugement de la faculté de Médecine de Liège au sujet du mémoire sur les médicaments purgatifs : « Qua- » tuor commentationes allatae , singuke attentione dignae : » quarum una tamen, signata schedula : Non omnia possu- » musomnes, caeteras ita superavit, ut Ordo , statim ac » examinata esset , ei palmam designaret. » Annales Acad. Leod. tom, III p, 19.

La faculté des Sciences s'exprima de la manière suivante sur l'autre mémoire : « Facultas bujus commentationis auc- » torem , ob perfectam luminis et caloris proprietatum » cognitionem, prœmio coronandum judicavit.» Op. cit. tom. III p. 21.

(9) M. Martens , comme M. Crahay et plusieurs autres savants , formés à l'école de Maestricht , parlait toujours avec un profond sentiment de respect de son professeur Minkelers.

(10) Biot, dans un certificat portant la date du 31 juillet 1822, s'exprimait ainsi :

« Je certifie que M. Martin Martens de Maestricht a suivi * mon cours de mécanique céleste au collège de France » pendant l'année 1822 , et qu'il y a apporté le plus grand » zèle , ainsi que la plus complète assiduité.

» Je certifie en outre que M. Martens a suivi mon cours » de physique expérimentale à la faculté des Sciences pen- » dant le second semestre de cette même année et qu'il y a » apporté les mêmes qualités.

» Je certifie enfin que M. Martens m'a paru constamment » animé d'un vrai désir de s'instruire et qu'il m'a donné » des preuves de son amour pour le travail en exécutant » avec soin tous les calculs difficiles que le cours de méca- » nique céleste pouvait présenter.

i» Biot, membre de V académie des Sciences. »

(11) Voyez le Discours prononcé aux obsèques de M. le professeur Crahay, le 25 octobre 1855, p. 11.

(12) Cette question fut remise au concours pour l'année suivante et alors M. Pagani obtint la médaille d'or. Voyez la Notice sur la vie et les travaux de M. le prof. Pagani par M. le prof. Gilbert, dans Y Annuaire de VUniv. cath. de 1857, p. 208 , et dans les Analecles pour servir à Vhist. de VUniv. de Louvain, num. 20 p. 46.

(13) Bulletins de ï Académie, tom. I p. 129.

(14) Voyez la Notice sur le laboratoire de chimie dans Y Annuaire de 1851, p. 246, et dans les Analecles pour servir à l'histoire de l'Université de Louvain , num. 14 p. 60. — Lors de la suppression de l'Université de l'État à Louvain ,

( ioo )

le laboratoire de chimie laissait beaucoup à désirer , à tel point qu'il devint nécessaire d'en construire un autre et de renouveler toute la collection des instruments et appareils. • J'ai remarqué, disait M. Martens dans une lettre de 1835, » qu'il y manque beaucoup d'appareils nécessaires aux » leçons , soit parce que depuis plusieurs années on n'y a » pas fait de nouvelles acquisitions, soit peut-être parce » que le professeur ne s'attachait pas dans ses leçons à faire » les expériences pour lesquelles ces appareils sont requis. » Il est donc nécessaire de faire l'acquisition de ces instrut ments etc. pour l'Université , soit qu'elle reste à Malines, » soit qu'elle vienne à Louvain. » Ce fut dans le but de pourvoir à tous les besoins de l'enseignement de la chimie que M. Martens se rendit à Paris.

(15) Voyez ci-dessous la Notice de ses écrits que nous devons à l'obligeance de son Gis , M. le docteur Edouard Martens.

(16) Voici la liste des Sociétés savantes auxquelles M . Martens appartenait :

Membre honoraire de la Société de médecine de Liège , 24 mars 1839.

Membre correspondant de la Société de médecine de Louvain {Societas medica Lo'vaniensis), 12 juin 1825.

Membre de l'Académie royale des Sciences et Belles- Lettres de Belgique, 15 décembre 1855. Le 8 novembre 1854, il avait été nommé correspondant.

Membre honoraire de l'Association des pharmaciens du Nord de l'Allemagne ( Âpotheker-verein in Nord-Deutschland), 21 octobre 1859.

Membre de l'Académie royale de médecine de Belgique , nommé par le Roi le 19 septembre 1841.

Membre correspondant de la Société de médecine d'Anvers, 21 mars 1840.

( iOt )

Membre correspondant du Cercle médico-chimique et pharmaceutique de Liège, 13 mai 1843.

Id. de la Société médicale de Verviers, 4 juillet 1843.

Id. de la Société scientifique et littéraire du Limbourg, à Tongres, 13 lévrier 1859.

Membre honoraire de la Société Vaudoise des sciences naturelles de Lausanne, 22 avril 1846.

Membre correspondant de la Société d'horticulture de St-Pétersbourg, 1860.

Id. de la Société de botanique d'Anvers (Antwerpsch kruidkundig Genootschap), 9 février 1859.

(17) 0 vana gloria dell* umane posse ,

Non è il mondan romore allro cKun fiato Di vento, ch'or vien quinci ed or vien quindi, E muta nome perché muta lato.

Il Purgatorio, canto XI.

(18) MM. Van Beneden et Marinus, l'un délégué par la classe des Sciences de l'Académie royale de Belgique, l'autre délégué par l'Académie royale de médecine.

(19) Oratio Ecclesiœ pro defuncto.

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