OBSERVATIONS SUR LES ARTICLES ET LES ADJECTIFS
En se rappelant les nombreux emplois que l'albanais donne aux petits pronominaux i e të, on ne s'avisera pas, j'espère, de les identifier à la légère aux is ea id des Latins, ou bien aux h -h r6 des Grecs. Les deux étymologies auraient d'ailleurs pour elles un égal degré, soit de vraisemblance, soit d'invraisemblance. Une certaine assimilation à l'article grec pourrait, à la rigueur, s'admettre; mais il faut renoncer à formuler un avis certain. Ce qui frappe, c'est que dans les deux langues le même contraste éclate entre le nominatif et les cas obliques du singulier : 77, Toti TYjç — i, e, të — et si l'albanais a son te aussi au nominatif pluriel, on peut faire valoir qu'à côté des oî, al se rencontrent les formes doriennes rol^ rai Ce contraste se retrouve en albanais même, dans la déclinaison du pronom de la troisième personne et dans celle du démonstratif. En effet, aï est un composé de a + i; voilà pour le nominatif : or le génitif, le datif et l'accusatif de ce pronom sont composés de a + të {attij, atté). Le féminin est au nominatif ajô, c'est-à-dire a + je + a? Dans les cas obliques nous y trouvons a-ssai, a-ssoje (sur ce changement du t en 5, voir p. 54), et atté (à l'accusatif). La forme du neutre singulier et pluriel serait atta, La même opposition se répète dans chii celui-ci, che-jo celle-ci, che-ta ceci. Ce pronom fait au génitif singulier che4ij (masculin), che-sai (féminin), au nominatif pluriel che-tà (masculin), che-tô (féminin), etc. Mais ce qui se passe ici pour la troisième personne n'a-t-il pas lieu pour la première et la seconde personne dans
toutes les langues indo-européennes? Ne nous étonnons donc pas si l'albanais aussi fait contraster les nominatifs ou, ouvc (je, moi), ti (toi), avec fAoua, f«-je (au singulier), na et ju au pluriel.
Nous avons dit plus haut qu'à quelques exceptions prés, l'adjectif était toujours précédé de son article. Que faut-il donc penser, lorsque nous le trouvons seul, sans substantif et sans article ? Alors il est adverbe. Aussi M. de Rada, justement frappé de ce fait, laisse-t-il échapper les considérations suivantes (1) : dans les langues latine et grecque, les adverbes qualificatifs se forment généralement des adjectifs et des participes. Dans l'albanais, c'est le contraire qui a lieu. La modalité y a été rendue dés l'origine sous la forme de l'adverbe représentant le quomodo absolu inhérent à la nature (?) ; et il cite : remd {graviter) ^ chekë {plus œqiu>), ma$ (magne). De là viendraient les adjectifs qualificatifs précédés de leurs articles, puis les verbes attributifs qui incarnent le quomodo dans une action ou dans une existence ; ainsi : i, e, te reend (gravis, grave), rendèn (gravât), puis les attributifs abstraits envisagés substantivement : rend-es-ii (gravitas), etc.
BT. de Rada se trompe manifestement. Le point de départ de la série reend (graviter), i, e, terend (gravis, gr ave) , rendèn (gravât) ,rendesii (gravitas), ou de celle-ci : Ijigch (prave) i, e, te Ijigch (pravus, u, um), Ijigchinj (depravo),
(i) De Rada, p. 42.
Ijigchesii {pravtta3)y ne doit pas être cherché dans les adverbes reend et Ijigch, mais bien dans les thèmes nus identiques quant à leur forme aux adverbes et aux adjectifs, lorsque ees derniers sont précédés de substantifs masculins au singulier ou au pluriel, ou de féminins au singulier. Le thème nu exprime la qualité en général. Lorsque celle-ci se rapporte à un nom qu'elle détermine de plus près, ce rapport est indiqué le plus souvent par l'article, ou bien encore par des suffixes (lorsque c'est l'adjectif qui précède). Mais lorsque la qualité fait cortège à un verbe, cette indication n'est plus nécessaire.
A l'opposé de ce que nous voyons en grec et en latin otfc racines et thèmes nous apparaissent toujours revêtus, les thèmes albanais ont un sens, malgré leur absolue indétermination, et ils peuvent figurer dans le discours comme des mots véritables. La langue albanaise a-t-elle été jadis organisée, construite, comme elle l'est aujourd'hui? C'est au moins possible. Telle qu'elle se présente à nous aujourd'hui, le système de sa grammaire, comme celui de la grammaire turque, semble avoir quelque chose de mécanique, partant d'artificiel ; chaque syllabe dans chaque mot a son sens propre, et ette peut, suivant les besoins, être retranchée ou de nouveau ajoutée ou insérée. Dans les langues anciennes, au contraire, chaque mot ressemble à un être vivant dont aucune partie ne peut être distraite impunément. L'examen de la déclinaison albanaise ne nous révèle donc pas une langue conçue sur le plan des idiomes indo-européens. Bien mieux, la plupart des désinences du pluriel, comme celles des cas des décHnaisons indéfinie et définie, ne rappellent pas celles des langues dérivées du sanscrit.
M. Camarda, qui dispose d'une érudition très-respectable, et dont les ingénieuses combinaisons semblent avoir pour unique but de nous faire voir dans l'albanais quelque ancien dialecte barbare de la langue des Hellènes, est forcé pourtant de déclarer qu'il n'est resté que peu de chose des anciens sufGxes de la déclinaison grecque. C'est notamment r^ du nominatif qui a complètement disparu. II s'est conservé pourtant dans quelques cas signalés par M. Camarda, comme dans Xaovo-t pour Xa6ç, xoirodc pour xoiroç, 0appoo-( pour Goppoç. Comment notre savant philologue ne s'aperçoit-il pas que les Albanais, en donnant droit de cité dans leur langue à des mots grecs sans les dépouiller de leurs désinences primitives, et en les munissant d'un suffixe de leur propre déclinaison, fournissent eux-mêmes la preuve qu'ils n'ont pas le véiitable sentiment de la grécité, que le grec est, en réalité, pour eux un idiome étranger? Ne procèdent-ils pas de même à l'égard des mots latins, tels que corona, crista, etc., lorsqu'après avoir affaibli en e mi-muet Va par lequel ces mots se terminent, ils y ajoutent un autre a servant d'exposant aux féminins de la déclinaison définie, et qu'ils écrivent coronea, crisiea? Ne suivent-ils pas les traces des Allemands qui, voulant germaniser des mots français comme « marcher, gouverner ^ » acceptèrent ces mots tels quels, et y ajoutèrent leur propre suffixe en : marschiren, gouverniren ; c'est comme si les Français disaient marcherery gouvemerer.
M. Camarda est mieux inspiré lorsqu'il a recours à des analogies empruntées à la langue moldo-valaque. Là les substantifs, dès qu'ils ne sont pas suivis de l'article défini l (illé)y perdent aussi leur u final, comme ils le perdent lorsqu'ils sont placés après le pronom démonstratif. Les
Roumains disent lupu + /(c'est-à-dire lupus ille), exactement comme les Albanais disent ovXxj-ow, ouXxj-tpc-Tc, au lieu de dire il hipo comme les Italiens, ou « le loup » comme les Français. Les Roumains écourtent le nom dès qu'il est précédé de l'article indéfini : un gross lup. Ils disent de même : omul l'homme ; omu cela^ c'est-à-dire homo isie, mais cela hom, c'est-à-dire iste homo. Laquelle des deux langues, de la roumaine et de l'albanaise, adonné à l'autre l'exemple d'une flexion aussi étrange? Le roumain est de toutes les langues néo-latines la seule qui l'ait adoptée, et de toutes les langues slaves le bulgare est la seule qui ait suivi le roumain dans cette voie. Les races qui parlent les trois langues sont voisines encore aujourd'hui; elles vivent mêlées ensemble. La Roumanie a été colonisée au IV« siècle par l'empereur Valentinien III; Serbes et Bulgares ont occupé les pays qui portent leurs noms à partir du VII® siècle. N'est-il pas naturel que les habitants qui subirent la colonisation romaine d'abord et la conquête ensuite, et qui furent obligés d'apprendre la langue de leurs maîtres, ne l'aient apprise qu'imparfaitement? Et comme après tout ils formaient la majorité de la population, devenus ici Valaques et là Bulgares, n'est-il pas naturel qu'ils aient introduit dans les idiomes nouvellement appris et mal compris les constructions et les tournures de leur langue natale? La postposition de l'article défini est donc un fait propre à l'albanais, et c'est de l'albanais qu'il aura pénétré dans le valaque et dans le bulgare.