DÉCLINAISON
§ ler. — PLUMEL DES SUBSTANTIFS.
Giuseppe de Rada a le mérite d'avoir le premier nettement séparé les formes de la déclinaison définie de celles de l'indéfinie. Cette dernière est évidemment la plus ancienne : elle ne distingue pas les genres au nominatif singulier, lequel d'ailleurs n'a pas de terminaison ; il présente la forme du thème. Dans les autres cas du nombre singulier, le masculin se distingue du féminin. Au pluriel, l'un et l'autre ont en commun les désinences qui marquent les cas obliques ; mais il n'en est pas de même au nominatif et à l'accusatif. Les féminiûs, quand ils ont une terminaison pour ces cas, — car il y en a qui n'en ont pas, — les désignent le plus souvent à l'aide de la voyelle a, plus rarement par l'adjonction d'un e, etalors le pluriel ressemble encore au singulier (1). Un petit nombre de féminins ont des désinences tout à fait irrégulières.
Quant aux masculins, M. de Rada est d'avis qu'il n'y a pas de règle à établir. Ceux qui désirent connaître les formes si variées de leurs pluriels sont renvoyés par lui aux dictionnaires. Malheureusement, ces derniers, généralement fort incomplets, sont de plus très-souvent muets sur
(1) De Rada, Grammatica délia linguaAlhanete.Yvteaie^ 1870, p. 11.
ce point. Il sera donc indispensable de passer en revue la longue liste de roots masculins que nous présente le savant albanopbile, suivis de leurs formes plurielles; nous essaierons même de la compléter et de dégager quelques règles qui semblent avoir échappé à sa perspicacité, si rarement toutefois en défaut.
La première découverte que nous fait faire cet examen, c'est que les Albanais, en dehors de la distinction d'une déclinaison définie et indéfinie, connaissent encore celle d'une déclinaison forte et d'une déclinaison faible. La première, qui forme le nominatif pluriel à l'aide d'une modification de la voyelle radicale, ne comprend qu'un nombre limité de substantifs ; la seconde, qui forme le même cas par l'adjonction de suffixes, embrasse la majorité des noms. L'analogue du premier genre de flexion se rencontre, comme on ne l'ignore pas, non seulement dans les langues teutoniques, mais encore dans la grammaire arabe.
§ 2. — PLURIELS MASCULINS EN CrU,
Commençons par le pluriel formé à l'aide de suffixes. Ces derniers sont : 1® era-ra {er), 2» a, 3®-e (je), 4« ez; enfin il y a : 5<» les indéclinables. La plupart des pluriels masculins se terminent en e; quelques-uns cependant ont la désinence a. La plupart des pluriels féminins se terminent en -a; quelques-uns pourtant ont la désinence e. Quelques féminins aussi ne distinguent pas le nominatif singulier du nominatif pluriel.
PLURIELS EN era (ra, er),
Asht 08, pluriel ashlera.
At père, pi. atera.
Bat herbe, pi. tarera.
BiUi yeau, pi. bitsere.
Sors (fringilla), pi. borsera.
Chragh bras, pi. chraghera et -ghe,
Avlhak sillon, pi. avlhakera et avlkake,
Culuk (gorgée), pi. culukera,
Cucuvi chouette, pi. cucuvira,
Draa (amurca)^ pi. draara.
Dee terre, pi. deera,
Diel soleil, pi. dielera.
Dicculj (bidens\ pi. dicculjera et dicculje.
Deit mer^ pi. deiteraei dette (v. Hahn).
Druu bois, pi. druujer, druunje et e/rtiti.
Er^ air, pi. erera,
Elbe, orge (âDi^crov?), pi. elbera.
Gjak sang, pi. gjakera.
Gjii (sein, giron), pi. gjiera.
GjiiQ ortie, pi. gjUBera,
Ghjist doigt, pi. ghjistera ou -^r^.
6r/(7ui9i sommeil, pi. gjumera.
Zot (seigneur), pi. zoiera.
Kengje agneau, pi. kengjera et kengje.
Kiel ciel, pi. kielera et ki^e.
Kift milan, pi. ki fiera.
Krie tête, pi. fcr^ra et krie.
Karte papier, pi. Xrar/^ra (quoique féminin?).
l^elp pus, pi. kjelbera.
Kets chèvre, pi. ketsera et kerUinje (Hahn, p. 31).
iforp corbeau, pi. korbere.
Ko fste iardin, pi. kofsiera.
Lhivan encens, pi. Ihivanerà.
Ljume fleuve, pi. Ijumera.
Lhe$h laine, pi. Iheshera,
Ijuft lutte, pi. Ijuftera et (;ti/ifa.
Musgich âne, pi. musgichera,
Mn souris, pi. miira.
Miel farine, pi. mielera.
Mundash soie, pi. muntfas^^a.
JIftsA viande^ pi. mishera.
Moût boue, pi. moukra, Nengj nœnà, pi. nenghera et mngkje, Nipp peât-fils, pi. nippera ou -ère.
Noun parrain, pi. nounere.
oui eau, pi. outra et ouje, Ounkj (oDcle)^ pi. ounkjere.
Ouk loup, pi. oukjere et ouJ^.
Ousht épi, pi. oushtera et -ère.
Ou^e route, pi. ou^era et oud (contesté par de Rada conune étant féminin).
Pee fil, pi. peera,
PietUs {ventriculus)j pi. piefUsera.
Rob serviteur, pi. r obère.
Shtocë {tomerUum), pi. shêocera.
Strate lit, pi. stretera.
Shi pluie, pi. shira,
Vaa gué, pi. vaara,
Fre frein, pi. frère et fre.
Fshat (bourg), pL fshatera.
Bopp a essayé d'expliquer le suffixe ra par une syllabe -rip, -a/>, perdue au singulier, et qui aurait existé en grec, en latin et même en sanscrit. Profitera^ pluriel de profite, viendrait d'un ancien npofnmpj comme prifiera, pluriel de
priftBy en dialecte napolitain ; preveie rappelle le latin presbyter (grec npt^xmpoç) ; mbretera de mbretj Tosque embratur et le latin imperator; puis nippera (singulier nipp)^ le sanscrit naptar (latin nepos) ; bitsere de bitse, le sanscrit vatsa (latin vitulus).
On peut ajouter qu'un certain nombre de noms albanais se terminent réellement en -er au singulier, et leur pluriel ressemble alors à la majorité des pluriels en a et en e. Tels sont gjarper serpent, gjarpera (et gjarpinje), bresher (grêle), plur. breshera, shtier agneau, plur. shtierra; zinzerr la cigale, plur. zinzerra; et même derr sanglier, plur. derra.
Nous sommes convaincu que -eruy -ra était un suffixe destiné à exprimer le pluriel en albanais aux premiers âges de la langue, et personne, à coup sûr, ne pourra s'étonner que ce suffixe ait été réduit à un simple a dans des mots déjà terminés en ar ou er; mais il a été abrégé dans une foule d'autres cas, où sa conservation n'aurait pas produit de cacophonie. Nous en avons la preuve dans des mots comme avlhak, chragh, dicculj, deil, kingje, kiely kriCy nengh, Ijufty ouj, ouk ou oulk^ frê, et peut-être même dans oui route, quoiqu'il soit féminin et que, d'après de Rada^ aucun féminin ne fasse le pluriel en -ra. N'en peut-on pas conclure que la plupart des noms qui, au pluriel, se terminent en ^ et en a ou qui l'ont, au nominatif au moins, entièrement égal au singulier^ se formaient autrefois en -ra ou en era ?
M. Camarda voudrait voir dans ce suffixe étrange le -va du comparatif des langues indo-européennes (plus souvent -taray rzpo). L'albanais, à l'instar d'un grand nombre de langues modernes, forme le comparatif d'une manière toute analytique, c'est-à-dire à l'aide de l'adverbe mêplus. Nous serions plutôt disposé à y voir un mot indigène tel que era s'enfler, ou ra nuage, erre ténèbres. Dans les langues de l'Asie centrale, tamam, qui signifie obscurité, est employé pour désigner le grand nombre. Mais quelle que soit l'origine de notre suffixe, il parait certain qu'il est ancien, et nous le trouvons dans des langues parlées de peuples qui ont eu des rapports intimes avec les Skipétars. C'est à ces derniers qu'ils ont dû l'emprunter, puisque la supposition inverse parait absolument inadmissible. Le suffixe déclinatif -m est en effet, de sa nature, étranger aux langues] néo-latines, telles que l'italien et le
roumain. Et pourtant il se trouve dans ce dernier idiome des pluriels comme jugu-ri, dugu-re (1). On rencontre dans le dialecte sicilien des formes comme voscura pour boschi, ramu-ra pour rami, loghira pour luoghiy nomira pour nomi, sonu-ra pour moni. Enfin l'ancien italien parait avoir connu des pluriels tels que ramura, ortura et d'autres encore (2). Faut-il conclure de ces concordances singulières que les Albanais ont fait pénétrer quelques-unes des formes grammaticales de leur langue dans celles des populations au milieu desquelles ils ont fondé des colonies? Ou plutôt n'auraient-ils pas précédé eux-mêmes, dans une haute antiquité, d'autres populations sur le sol dont ils n'ont pas su rester les maîtres et uniques possesseurs? Dans ce dernier cas, les pluriels cités par nous, comme un grand nombre de singularités phonétiques que nous avons mentionnées plus haut, seraient autant de preuves en faveur de l'ancienne extension des populations pélasgiques.
§ 3. — PLURIEL EN ez.
Un certain nombre de substantifs albanais forment leurs
(1) Ascoli $iud, criUc,, p. 76.
(2) Canti iiciUani par Yigo, chez Gamarda, Grammat. alb,, p. 200. Je ferai remarquer qu'une population du Caucase, les Suanes (appelés par Ptolémée Suano-Golchi), forme le pluriel de ses substantifs pareillement en ar on ra, quelquefois en rai ou lar, formes qui rappelle, raient les pluriels turcs. Nous citerons cham porc, pi. chamar;i'ia n^ain, pi. s'tar; gu cœur, pi. guar; ghah abeille, pi. ghabar; mais Bxim hogho moustique, pi. kogholar; Igré œuf, pi. Igral; mare homme, pi. rnarel, etc. (Voir Rosen, Ueher das Uingrelische, Suaniscke und Abchasische, p. 59.)
pluriels en ez. Le plus connu de ces pluriels est njerez hommes, du singulier njeri homme. Camarda en cite un certain nombre qui, d'après lui, se trouveraient dans plur sieurs dialectes, notamment dans ceux de la Sicile, par exemple t7;62 ou ijez étoiles, du singulier ile{ouylef). Les Tosques, il est vrai, qui disent v^, laissent le mot invariable au pluriel, et en lui donnant l'article défini ils disent vXcn ou v^rc les étoiles. Camarda nomme encore pelembez ou pelemes-ele (grec moderne nakaïuuç) (1), vassaz jeunes filles, du singulier vassa ou vassja; pouarez fables^ du singulier pouare, et de Rada cite ninaz du singulier nine image, qui est un nom féminin. — Les pluriels en 2;, ez^ sont particulièrement fréquents dans les rhapsodies d'un poème albanais recueillies dans les colonies napolitaines par Girolamo di Rada. Nous choisissons au hasard, p. 22, shochyzit emii mes compagnons; p. 29, pendezit ailes; p. 42, vasha mârr H golazit, H golat H bardazit (de Rada : La vergihe raccolte le fine^ le sue fine biancherie) ; p. 48, skepezy voiles; p. 49, duarzit les mains; puis p. 57, shkyntezit les étoffes, buchyzit les pains ; p. 58, zakonezit les coutumes; p. 60, craghyàt les "plumes des ailes; kelhekezit les tasses, etc., etc.
Peut-être faut-il considérer toutes ces formes comme des pluriels de diminutifs tels que doreze petite main, Jcokeza petite tête, kembeza petit pied, etc. (2). Mais alors naîtrait la question : s'il n'existerait pas quelque rapport caché entre la désinence des diminutifs et celle des pluriels en ez. Bopp a voulu retrouver dans njerez le naras du
(1) Le grec moderne ajoute volontiers, comme on sait, un c anz nominatîfii pluriels en 0».
(2) Hahn, A\h. GrammcU., p. 41.
sancrit et I'c^nc des Grecs. Nous avouerons que cette homophonie nous semble due à un pur hasard. Nous conjecturerions plutôt que le suffixe ezy az, z doit son origine aux pronoms nm quelques-uns, r<n quelque chose, qui se retrouvent sans doute dans les composés dtrtm et tmv. La ressemblance entre le suffixe des diminutifs et celui du pluriel en 2; se justifierait ainsi d'elle-même. Il convient, avant de passer à un autre paragraphe, de mentionner le pluriel vdazer ou velezer (avec l'article défini velezerit)y dans lequel Bopp voudrait voir une forme corrompue du scr. bhrataras. Nous croyons, nous, que veUiy via est un mot indigène n'ayant aucun rapport avec hhrâtarj que la syllabe ez qui est venue s'y joindre représente le suffixe de l'ancien pluriel en ez^ et celle de er celui du pluriel en era. En un mot, le pluriel dans velazer serait exprimé deux fois.
§ 4. — LE PLURIEL DBS SUBSTANTIFS MASCULINS EN OYl.
La liste de M. de Rada renferme ensuite un certain nombre de substantifs, dont le pluriel se terminant en n/, nje est considéré comme également irrégulier par les grammairiens. Ce sont :
Bugua poudre, T^luneVbuganje.
Crua source^ pi. cronje.
Druu bois, pi. druunje.
Bùua ongie, pi. Bonje.
Qjuu genott, pi. djuf^e.
Guu marais, pi. guwnje.
Ijèèm aire, pi. Ijemenje.
Pee fil, pi. peenje.
Perrua torrenl, val, pi. perrenje.
M. Camarda mentionne encore eeljpi noyau, pi. Beljpinje; kertsi (génitif kertsiri)\ skop hitoUy p\. shopinje; pljaf couverture de laine, pi. plefinje; xou (génit. x<>^^) pieu, pi. x^^i^ > ^^^^^ gjarper (qui, dans le dialecte des Guègues, fait gjarpen), pi. gjerpanje.
Tous ces pluriels n'ont de l'irrégularité que l'apparence. Nous avons vu plus, haut que les Albanais, à l'exceptioq des Guégues, n'aiment généralement pas la nasalation à la un des mots. Des formes comme Boua, kroua, bugua^ perrua tiennent lieu des anciennes formes Bon, krôn (encore aujourd'hui à Scodra kroni au nominatif déterminé), bugon, perron. L'n qui a disparu au nominatif indéfini reparait au pluriel, mais soutenu par un i qui le rend mouillé et suivi d'un e, désinence de la grande majorité des masculins au pluriel. Des pluriels comme iatronje (de iatrôs médecin), zygonje (du grec 7v7Ôv joug)^ et comme te medenje-ie les grands, te kekjinje-te les méchants, ont été créés d'après une fausse analogie. D'ailleurs le Skipétar aime l'épenthèse d'une syllabe qui contient une nasale.