‹ Analyse de la langue albanaiseChapitre 3 sur 109 · EMPRUNTS, ASSIMILATION · texte numérisé non relu

EMPRUNTS, ASSIMILATION

Plus les hommes se mêlent et plus les langues agissent les unes sur les autres. De tout temps elles se sont fait des emprunts , et on rencontre aujourd'hui beaucoup de mots que notre civilisation a rendus communs à tous les

peuples de l'Europe. Seulement ces intrus ont dû se plier d'abord à la phonétique de la langue où ils ont pénétré. Ce ne sont pas seulement des mots isolés, mais des séries de mots ayant la même désinence ; des locutions, des tours de phrase qui voyagent de pays à pays, de nation à nation. Mais les grammaires? Tout le monde comprend que, lorsque le latin et le basque, le vieux persan et l'arabe étaient aux prises, la fusion de deux formes de penser aussi complètement différentes eût été impossible. Il fallait que l'une des deux cédât le pas à l'autre. Mais lorsque la lutte s'engage entre des langues appartenant aux groupes différents d'une même famille, les grandes Ugnes de la grammaire peuvent-elles fléchir et même se confondre? Existe-t-il des grammaires mixtes? Si l'étude des langues pouvait nous répondre affirmativement, le transformisme régnerait en maître dans le domaine de la linguistique.

Le travail des siècles se fait sentir sans doute dans la phonétique des langues qui passent de la période de la synthèse à celle de l'analyse ; mais il s'y fait sentir différemment, suivant que les langues appartiennent au groupe germanique ou bien à la branche gréco-latine. Les premières, sous l'empire d'une accentuation tonique des plus énergiques, font ressortir les syllabes radicales et conservent soigneusement les consonnes, parce que c'est à elles surtout que l'idée s'attache; elles expulsent les voyelles, et elles abrègent les mots. Elles gagnent ainsi sous le rapport de l'-expression ce qu'elles perdent du côté de l'harmonie. Qui pourrait nier que l'allemand de nos jours est plus dur que le gothique parlé par UUilas? Les langues méridionales, au contraire, ont tenu plus à être sonores que significatives; elles ont accordé la prédo-

minance à la voyelle. Le latin n'était pas une langue bien rude : elles Font adouci encore, elles l'ont énervé quelquefois. Cela peut se dire de l'italien surtout : dans Yauctumnus du latin on pouvait reconnaître encore la racine augere dont ce mot est formé; on en pouvait saisir le sens intime. Qui peut le deviner dans Vautunno du Romain de nos jours? Le français automne en conserve mieux la forme primitive. L'Anglais prononce le même mot de façon à le rendre méconnaissable pour des oreilles latines, car il porte l'accent sur la première syllabe, et il donne à la voyelle de la seconde le son presque d'un e mi-muet (aûtumn).

C'est ainsi que le mot natio, nationem^ rappelait aux anciens Roipains le verbe nascor avec ses dérivés nativus^ natura, naturalis, etc. Le français nation^ formé de l'accusatif nationenij ne s'est guère éloigné de son prototype. L'anglais nation reproduit exactement l'orthographe du mot français ; mais prononcé par la bouche des insulaires d'outre-Manche, il ne conserve plus que le son d'une seule lettre, celui de Vn initial.

Ces observations prouvent à quel point est chimérique le projet toujours à nouveau mis en avant d'une langue universelle. Si elle pouvait être inventée, elle se ferait adopter bien difficilement; si elle était adoptée, elle cesserait d'être universelle au bout de quelques heures. Elle se modifierait instantanément sur les lèvres des peuples qui la parleraient, et sa grammaire elle-même cesserait bientôt d'être la même sur tous les points du globe. En revanche, on pourrait penser sérieusement à introduire une pasigraphie au moyen d'une écriture purement idéographique.

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