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analyse du roman du hem, du trouvere sarrazin

JI existe au département des manuscrits de la bibliothèque Impériale , à Paris , sous le n" 7609 , un volume contenant plusieurs pièces rimées, entre lesquelles li Rouman du Hem ^ d*une écriture 'du xiv" siècle. Malheureusement le premier feuillet de ce poème manque, et, vers la fin, plusieurs vers ont été rognés par la pourriture du parchemin.

L'auteur du Roman du Hem prend soin de se nommer au début, et en parlant du tournoi qui aura lieu ,

Au bel castel de Hem sour Somme Sarrasin dist en sa parole C*un rommant i vaurra extraire Selon çau qu'il en vaura faire.

A Texplicit on lit :

Ci fine li Remans du Hen.,

Et Sarrasins , s'il Fen est miex ,

Dist que boine part i ait Diex.

L'œuvre de Sarrasin est, en 4,500 vers de huit syllabes, le curieux et naïf récit d'une fête complète, tournoi, danses, banquets , représentations d'épisodes où figurent dames et chevaliers, sous les noms des héros de la Table-Ronde, chantés par Chrétien de Troyes : Artus et la reine Genièvre , Ivain, le Chevalier au lion, et, comme toujours, le Sénéchal , le fameux Queux.

La date de Tannée et même le jour de la fête ne sont pas oubliés par notre trouvère.

Et pour çou qu'il en souvenra Giaus qui venront en na scion , Vous di qu'en l'incamation Avoit XII^. ans en conte , Themoins celui qui fist ce conte, Et puis LX et X et VIII , Ni avoit plus ne jour ne nuit.

Nous verrons plus tard que ce fut au jour de Saint Denis.

Quant au lieu, théâtre de ces joutes, je dois avouer que, sur la foi, et de l'inventaire du trésor des chartes (titres de Picardie) , et des historiens de Picardie , incliné d'ailleurs à doter la ville de Ham qui m'est chère , j'avais d'abord compris ce tournoi dans le bagage des faits historiques qui se passèrent sous ses murs.

On voit en effet que Guillaume de Longueval, en cédant, en l'Année 1266, la châtellenîe de Péronne au roi Louis iX, fit la réserve de villa de Hem^ mots traduits en français, dans l'inventaire mentionné, par ceux-ci : la ville de Ham, ce qui est une erreur évidente du traducteur.

L'abbé de la Rue, dans son ouvrage sur les trouvères, place en cette ville la fête contée par Sarrasin.

M. Francisque Michel en publiant, en 1840, dans la collection in-8'* de la Société de V Histoire de France, le Roman de Ramj n'éleva pas de doutes sur ce point; s'il eût connu les lieux, sa science et son grand esprit de critique n'auraient point été en défaut. Je lui ai soumis mes observations; il m'a pleinement autorisé à déclarer qu'il partageait entièrement mon opinion , à savoir que le Hem , actuellement simple hameau, situé entre Péronne et Bray, est bien le lieu où les seigneurs de Longueval et de Montauban donnèrent cette mémorable fête, et non la ville de Ham, en Vermandois.

Ces deux chevaliers pouvaient très-bien donner rendezvous à la noblesse au Hem , placé à proximité de leurs manoirs ; Ham en eût été fort éloigné , et le sire de Longueval ne Ogure aucunement dans lès actes de cette époque concernant cette ville du Vermandois. Le Hem , au contraire, était sur les marches de l'Artois.

J'ai voulu visiter le Hem, en compagnie de M. l'abbé Decagny, consciencieux auteur de l'histoire de l'arrondissement de Péronne; nous avons vu, entre les masures qui subsistent encore le long de la Somme et la ferme située sur la même ligne, une plaine suffisamment étendue et offrant une déclivité douce et régulière vers la rivière. A ce point , quelques traces d'une chaussée conduisant à travers le marécage à un îlot distant de 26 à 30 mètres, aujourd'hui baigné presque constamment par les eaux retenues pour le service des moulins de Fargny , qu'on aperçoit à Curlu non loin de là, en vaai.

De temps immémorial, les habitants du lieu retirent de cet endroit des matériaux façonnés, des pierres de grand et petit appareil , des grès taillés , des débris de tuiles.

Evidemment il y eut là, autrefois, il y a moins de six cents ans, d'importantes constructions, un manoir, un château fort, bornier, dont il ne reste ni souvenirs sur les lieux, ni

titres, ni documents que je sache, autres que ceux relates ci-dessus.

Et pourtant , ce fut là que les nobles du nord de la France, de l'Artois surtout, tinrent donner, pour la dernière fois , carrière à ces montres de bravoure et de galanterie déjà de'fendues, comme dangereuses, par saint Louis et Philippele-Hardi, et bientôt entièrement prohibées.

Pour la dernière fois aussi, Ton y vit les joutes chevaleresques entremêlées d'épisodes scéniques tirés des aventures des héros de la Table Ronde. A moins de nouvelles découvertes, nous ne saurons jamais qui représenta Bruiant , le chevalier au lion, le brave Ivain , qui fut le grand Sénéchal, le fameux Queux; quant à la belle Genièvre, ce fut une parente du comte d'Artois, et le chevalier au lion est bien le comte Robert II d'Artois, surnommé le beau, le gentil chevalier.

Sarrasin débute par l'éloge de Charles d'Anjou, roi de Sicile, frère de saint Louis; se souvenant sans doute de Mainfroi et de Conradio, il dit :

Tout cil qui à lui afaire ont Le prisent pour sa loialté Et doutent pour sa cruauté :

Puis il donne un souvenir au roi d'armes , Fauviaus de Suzanne.

Si bou qu'il ni avait que dire :

J*ai retrouvé, après bien des recherches saris résultats, la curieuse lame de ce chevalier, et cela en plein Montfaucon (t). En voici l'inscription, telle que lui-même l'avait recueillie à l'abbaye du Mont-St.Quentin, près de Péronne :

Chi gist de Suzane Fauviaus , Roi d'armes fors preux et ioiaus , Plains des meurs de chevalerie

(1) Les monuments de la monarchie françoisCj tom. ii.

PIERRE TOMBAl.F. DR ROBERT FAUVEL DE SUZANNE

Chtvslier.H'Ji d'Arme:

( relevée par dom VtDnlTauconl

hhsm m wm:.' mwim phec ?mm.

Ëspéraache de se lignie.

Vainquierres fii, et nient vaincus.

Par tout fu moustrer ses escus.

Robers fu apelés par non , Li Trai Dix \i fâche pardon.

. M. ce. et LX ans Mourut dont mains homs fut dolens.

Vient ensuite Téloge de Robert de Ronsoy, celui-là des environs de Cambrai, de la lignée des Couci, portant leurs armes, frère de la dame Béatrice d'Offemont qui donna ^0 liv. de rente à TAbbaye d'Ouf^camp (c où li cors de son frère gist en réglise. »

Preus fu et preus et bien apris , Et courtois et bien entechiés Et à tous biens faire adrechiés :

Gonvoitiés fii pour sa biauté , Et convoitiés pour sa bonté En ces lieus où il ne fu mie ; Tex n'en set mot , qui a amie :

J'ai cité ces deux derniers vers , bien empêché d'en trouver le véritable sens; ainsi ferai-je encore plus d'une fois dans le cours de cet e^icamen.

L'auteur continue ainsi le portrait de Robert de Ronsoi :

Il fu preus en bacelerie , Il fu larges et moût ]oiaus ; De menestreus et de hiraus Estoit adiès ses ostex plains ; Tousjors donoit il à II mains.

En toute occasion, notre trouvère tient grand compte de la largesse.

Suit un blâme vigoureux aux gens qui ont conseillé au roi de défendre les tournois où chacun pouvait s'avancer par les armes, et où hérauts, lormiers, maréchaux et selliers trouvaient à gagner leur vie.

Neis cil qui oevrent en gisant.

Aussi, ceux qui vendent commins, pertris et plouviers (lapins et pluviers) et bons vins, maudissent ces défenses.

La défense fut toutefois levée en cette occasion. L'auteur ne fournit point d'explications à cet égard.

Il met en présence ;

Doi Baceler, dont 11 mains preus Est preus et vaillans et courtois ; Us sont de la marce d'Artois.

LoYigueval et Basentinsontde la Picardie; mais on voit que la plupart des nobles chevaliers du tournoi sont de la comté d'Artois.

Preu et vaillant et de grant pris;

Li uns à l'autre se conseille Com bon ami et bon voisin ;

Certes, sire de Basentin, dit le sire de Longueval :

Une cose vous conteroie Moût volentiers, si jou osoie.

Il propose au sire de Basentin « d'aler as armes plainement sous un mois ; » celui-ci répond :

« Je sai auques que vous pensés ; » Il a bien iiij jours passés » Que vous aies en tour le pot.

)) N'onques ne m'en désistes mot;

» Tant que je puisse trouver fin

» Por mettre en gages Bazentin

» Et Montauban et Hibercourt ,

2) Ne vous faurrai de compaignie ! »

Aux confins de Ribécourt (Oise), vers Pimprez, existent les lieux dits les Basentins, cette terre est tombée dans la maison de Flavy par le mariage de Théritière de Basentin; Guillaume de Flavy, le commandant de Compiègne lors de la prise de Jeanne dArc, en Tan 1430, était seigneur de Ribécourt.

Mesire Aubers de Longueval

 dit : c si me gart Dix de mal , Sire, sire de Basentin, Pour lie livres d'argent fin , Se vous le me's aviés donné , Ne vous séussé-jou tel gré Que de çou que me présentés.

D'accord , ils conviennent alors qu'on criera de par eux deux une fête à Ham sour Somme, où chaque chevalier entrera muni de trois lances. Arrive dame Courtoisie. Elle se présente à nos deux bons chevaliers ; cbmme elle est pauvre et nue, ils ne la reconnaissent pas d'abord; elle se découvre à eux, et reçoit leurs excuses, moût bonetneni. Ensemble les trois personnages arrêtent le programme de la fête qu'on publiera partout :

De Rome dusk*à Constantinople.

On y viendra d'Angleterre,

A Warennes et à Noyon Si haut que partout Toie-on.

Là trueve-on les bons joustéours Les durs, les roides et les fors.

On enverra en Normandie, en Auvergne, en Champagne. Partout on saura que. la reine Genièvre y sera. Pourront venir

Au jour de Saint-Denise

En tel manière et en tel guise

Tous ciaus qui voelent avoir

Pris d'armes et joie d'amours.

Les dames y seront bien reçues.

Quant à la noble reine, elle s'y rendra modestement.

Assès en faut de 111 milliers Tant en seut-elle bien mener.

Rien np manquera à cette fête.

Vins ne viande ne vitaille

Tel connue au jour apparlrent....

On y Terra telles afentores qo'on esgardera volentiers. Ici le poète donne quelques détaîk.

Dame Courtoisie quitte nos cberaliers en leur promettant d'assister à la réunion du Hem. A l'époque assignée, la reine Genièvre arrive. Elle avait

Priéevement un peu de gent :

Elle n'amène que sept cents cbeyaliers , dames et pucelés.

Le poète raconte qu'une pucelle , Sore d'Amour , vient au Hem montée sur un roncin , qu'un nain tient par la bride, se plaindre de la dame de Hébrison ,

Qui tient son ami en prison

Pour çou qu'il ne la veut amer; J'ai iiij fois passé (dit-elle à la reine) la mer D'Escoche et de Norhombelande ; Or TOUS Yoi chi , si tous demande S'il a en Tostre cour vassal Qui viegne armés sor son ceval moi pour mon ami rescourre....

Madame Geneyièyre se taist :

Quand pensé ot , si respondi , Que toute la Cours l'entendi :

€ Damoiselle Sore d'Amours , A moi arés-TOus bon secours Et as chevaliers de ma court, i

Plus de cent champions se présentent devant la reine, empressés d'obéir à son ordre ; mais Genièvre

Lor dist : « Signeur, aies mei^er C'o li n'en ira c'uns tous seus. »

Messire Keus réclame son droit de partir le premier pour délivrer le chevalier captif ; il prend congé : la dame et le nain raccompagnent. — L'auteur dit qu'il revint plus tard, mal bailli de son aventure.

Autre épisode :

Quatre puceles la roïne ,

Ce fu Marote et Englentine

Si fu Cardonale et Plaisans...

Cevaucent en pur les chiefs

En septembre ( trois semaines avant la fête )

Sans nule compaignie d'omme.

Voient pendue une lettre en parchemin qui annonçait qu'en un châleau voisin, sept chevaliers se tenaient prêts à jouster — à tous venants. — Elles pénètrent dans le manoir; le maître les fait entrer en sa salle, et leur demande où elles se rendent.

Elles de répondre qu'elles vont au Hem , où la dame Genièvre ornera la fête et la joute, et que lui et les sept autres chevaliers y trouveraient à qui parler. Nous irons, reprend le seigneur , mais prisonniers de la reine , pourvu qu'elle envoie qui pourra me mettre à merci- — 11 garde les quatre pucelles captives en son château, et donne avis par message à Genièvre, pour lui signifier ce qu'il a dit et fait. La princesse prie le Chevalier au lion d'aller délivrer ses pucelles ; ainsi fait-il. Après avoir erré depuis la fêle de saint Jean jusqu'à la semaine devant la feste saint Denis, il rencontre un écuyer qui le mène au château, près des sept braves. Le Chevalier au lion s'avance, la lance droite et haute, et la visière baissée, contre le maître du château pareillement armé. Au choc leurs lances se brisent.

Les quatre danves, du haut d'une tour, voyant la lutte, encouragent du geste et de la voix le preux qui vient pour les secourir.

On présente aux champions une seconde lance, qu'à cette seconde rencontre, tous deux brisent également jusqu'aux poings. A la troisième passe, les deux heaumes des chevaliers volent en éclats.

Les jeunes iîlles tombent étonnées en reconnaissant dans leur libérateur, le comte d'Artois.

Un varlet en prévient le maître du château.

Si li dist : c Sire, vous avés

Jousté (et si ne le savés)

Au conte d'Artois vraiement. >

11 est venu de par la reine Genièvre ; rendez-lui les prisonnières, il lésa conquises.

Le seigneur vient au Chevalier au lion : celui-ci

Se main devant son vis tenoit :

Pour Diu prie c'on li aport

Son hiaume sans plus de déport ;

Mais li chevaliers du Castel

Li dist : c Sire, s'il vous est bel,

nous hebergerés anuit ;

Et pour Dieu, qu'il ne vous anuit,

Volentiers vostre non saroie.

Se demander le vous osoie. »

Et li quens li dist en apert :

c Mon parin ot à non Robert. »

Et li chevaliers com courtois

Li dist : Vous estes quens d' Artois ;

Vers nous ne vous devés couvrir.

J'ai jà fait vo castel ovrir :

Vés chi vos clés, je les vous rent.

Sire, pour Dieu! menés-nous-ent

En tel prison que vous vaurrois ;

Car il est bien raison et droi^ ,

Quant vous m'avés d'armes outré....

Nous nous rendons, sauves nos vies ,

Et nos armes et nos amies :

Tous entrent dans la salle où le comte d'Artois reçoit , des jeunes filles à genoux, leurs grands remerciements de les avoir délivrées.

Lui, de son côté, s'agenouille tout armé, « de sanc et de sueur moilliés, » — il ne se relèvera point qu'elles ne lui aient pardonné le retard qu'il a mis à accomplir sa mission. Puis les sept chevaliers du château viennent lui crier merci. — Pour leur rançon, il les invite à la fête du Hem. Ceux-ci s'y rendent :

Et 11 chevaliers du castel

Salue la roïne et dist :

« Ma dame , sans nul contredit

Nous venons mètre en vo prison

De par le vassal au lyon. »

Et la roïne les retient

En manière qu'il leur convient

Oster leur hiaumes de leur ciés :

Erramment les ont deslaciés ,

Si c'on les vit apertement;

Et messire Kex erramment ,

Et dist au signeur voiant tous :

« Certes , vous me sanlés moût dous

Et moût simples à vos resgart ;

Vous feriez jà moût grand essart

En une bataille mortel :

Si tout vo compaignon'sont tel,

Vous estes périlleuse gent.

Du cors estes-vous bel et gënt ;

Mais du surplus ne sai parler. )>

Mesire Quex prist à aler

De l'un à l'autre et dist ses cox,

Et dist : « Vous me sanlés moût mox , »

Dist mesire Kex à l'un d'eus :

« C'est grans damages et grans deus

Que vous vu estes si cruel

Que par droite faide mortel

Vous a uns chevaliers conquis.

Par amours, qu'estes-vous chi quis ?

Venés-vous femes demander?

Cil li set moût bien commander,

Qui volroit faire ses commans ;

Et cis rous-là, qui est si grans,

Aroit tost fait un home cous ;

Et cil-là aroit tost rescous

Plain hanap de vin au besoing;

Et cil là est venus de loing ,

Qui si est magres et halles ;

Et cil là est moût enfonsés

De car ; je croi qu'il soit moul mous. »

Comme de coutume ces mauvais quolibets de Queux choquent la reine Genièvre; elle réprimande vivement le sénéchal auquel elle reproche , et son défaut de retenue , et le blâme qu'il jette sur chacun.

Toutes grossières que fussent les apostrophes duThersitedu moyen-âge, elles excitaient, il n'en faut pas douter, les rires de la foule, chevaliers, dames et peuple. Ce sont les mœurs du temps; les jeunes bacheliers se rappelaient à l'occasion, soit dans les joutes, soit dans les combats, le vœ viclis.

On se mit à souper, puis la reine

A fait commencier les caroles Qui durèrent près que la nuit.

Sarrasin revient cependant sur plusieurs joutes de cette journée, dont il n'avait rien dit d'abord.

Li huis des lices fu ouvers.

Si entroit chevaliers à masse ;

Trestous li mondes s'i amasse ,

Aine n'en vi tant à nul marcié.

Li pâlie furent si carcié

Qu'ils rompirent en plus d'un lieu.

Le Corbiois (un héraut d'armes) crie de par la reine

Que vienne jouter, qui trouvera un jouteur.

Messire de Longueval et Baudouin , châtelain d'Arras , se présentent , saluent courtoisement la reine et les dames. Ce dernier, qui était venu en nombreuse compagnie de chevaliers de son pays, va faire les préparatifs de joute.

Que li sires de Longueval Est tout armés sour son cheval Au bout du renc, ù il l'atent Com cil qui gaires ne s'entent Combien li blés vaut el marchié :

Et tenoit l'escu embrachié Sour un destrier qui n'est pas lais.

Devant les dames un eslais Fait pour son ceval essaiier.

La lutte commence, la reine tremble pour l'un des chevaliers qui était sou frère germain Ce passage donne à connaître que la dame Genièvre, du jour, était la proche pa-

rente du sire de Longueval. — Le poète ne la désigne pas autrement.

(1) V. G. quidièrent qu'il tonnast

Des grands cox qu'il s'entredonerent ; Li tronçon plus haut en volèrent C'uns hom ne ruast à le main.

La reine se pencha vers les champions ;

Un chevalier de grans bontés,

Qui sour un ceval ert montés

Em pur le corps sans arméure

Gilles de Nœve-Vile ot non

« Alés-lor de par moi priier (dit-elle),

Que il se gardent de cukier,

Si kier que cascuns a m'amour. »

Je m'en garderai bien, madame, répond le chevalier, je ne serai jamais messager pour défendre de se faire honneur , et pour entreprendre honte.

Et li castelains comme sages Vint à son rené le petit pas.

Voici les deux jouteurs — poignant à rencontre.

a La reine détourne les yeux. Dieu les garde , dit-elle. » Dieu les garda en effet; ils dépiécèrent leurs lances et ne furent pas blessés. A peine leur troisième course était-elle fournie que survient le Sénéchal; il demande à grands cris qu'on fasse droit à son privilège, d'ouvrir la carrière , mais son jouteur ne vint point. — Des échafauds, les dames lui répondent en riant ; vous avez bien le temps de vous faire battre, grand abalteur de gens.

Queux honteux s'esquive.

Toujours, on le voit, la petite scène comique pour intermède de celle chevaleresque et émouvante. Maintenant c'est le tour du Sours de Seuni et de Mathieu de Wallaineourt.

Quanques cheval peurent destendre Se vont entreferir d'eslais ,

(1) Cinq cents.

Des escus percierent les ais Et les grans pelâtes d* acier

Penchées sur les balustrades, les dames et pucclles

MoutYolentiers les regardèrent.

Vinrent ensuite deux autres chevaliers

Les daines de seur Tescafaut

Demandèrent à cens d'aval :

c Signeur, qui sont cil doi vassal ? >

Giles de Nœvile en Artois,

Qui tous jours a esté courtois ,

Respont as dames : > ii uns est

Fiex le droit signeur de Hangest. >

c Li quès. » — < C'est cis eschekerés ,

Dit vous ai ce que vous querés ;

Sires en ert après son père.

Et Jehan messire de Glere

 à non cil qui à lui vient. »

Cil de Hangest sa lance tient ,

Que on li a bonne baillie,

Grosse et quarée et bien taillie ;

Mal baillis est s'il ne l'emploie.

Si s'estent que l'eskine ploie

Au destrier dessus coi il sist

Cil de Hangest , lance sour fautre Li vient moût bien , et moût à droit.

Us brisent leurs trois lances; la reine et les dames trouvèrent qu'ils avaient bien joûlé; et chacun de s'écrier: Cest bien fait.

Vous le voyez, Messieurs, nulle étude ne peut-être plus profitable que celle de ce monument de l'art poétique , au xiii*" siècle, pour connaître les usages et les détails pratiques des tournois et des fêles qui les accompagnaient.

Chaque rencontre est racontée par le trouvère en termes techniques admirablement variés.

Boisset et Monard de Ralengues, brisent parfaitement leurs lances. ^

« Tés bacelers doit-oa prisier,

» Dist la Roïne , et je le pris :

» De lor mestier sont bien apris. »

Drieu de Morlaines et Guis de Neuville s'élancent Vécu en canieL On s'écrie, ils vont se choquer; cependant ils se rencontrent en passant bien à point; chacun dit que tous ont bien fait.

Le poète ajoute ensuite :

Je TOUS dirai à peu de plait Lesjoustes; que se je disoie Que cascuns fit et dévisoie Trop vous anuieroit , je croi.

Vous me permettrez aussi d'abréger et , pour ne pas abuser de votre attention et de votre temps, je ne citerai que les épisodes principaux.

Geoffroy de Clere , jouta ensuite contre Guillaume de Beau vais, qui

Li donna un cop si pesant Qu'il ne volsist pour I besant Que ses pelâtes fuissent hors , Féru réust parmi le cors ;

Messire Geoffroy lui brisa sa lance à la gorge, ce que prisa toute la compagnie.

Chacun de dire qu'ils ont fait beaux coups.

Messire Queux, sous l'échafaud, se tourmente toujours de ne point voir venir son adversaire ; celui-ci se présente enfin.

Prenez garde, crient les dames au Sénéchal, d'ensemencer le terrain.

« Pléust Dftu que desous le trosne , Dist mesire Quex, n'éu^t famé Qui langue éusf ! Et maie flame Vous puist les vostres embraser , Tant estes prestes de p(i)a(i)ller Et de dire cose qui cuit ! »

— « Mesire Que, ne vous anuit,

Dist li nains , qui moût fu rebors ; Les femmes ont du poil de Tours :

Femmes dient que dire suelent, Et en ce font ce que faire voeient ; Femme est li froumages buskex? » (1)

J'avoue que cette apostrophe raeparatt, en plusieurs passages , inintelligible , et je recevrai de grand cœur les bons éclaircissements qui, sans doute, ne me manqueront pas.

Le Sénéchal se réjouit du secours que le nain lui a prêté.

Kex, cependant, prend une lance et essaie son cheval. Le bon Âubert de Longueval lui présente un destrier qu'il refuse, trouvant le sien très-bon.

Toute la fête se rassemble pour assister à la joute du Sénéchal.

Jean de Gestes, son adversaire,

Chevaliers est grans et fors , Bien fais et de membre et de cors , Preus et vaiiians de grant vaillance ; Il est tout près et tient sa lance , Dont il pense à faire biaus caus.

Mesire Quex li senescaus Ne targe plus , ançois li muet Quanques chevax porter le puet.

Les chevaliers disent les voyant s'approcher : a Jâ chuqueront, s'il ne se gardent. »

Ils se choquent, en effet, si fortement qu'ils rompent « poitrail et estriers. » Or, l'adresse des jouteurs consistait à diriger leurs chevaux, pendant l'allonger, de telle façon qu'en s'entredonnant de la lance, toujours on la dirigeait vers la visière, obliquant aussi peu que possible , pour mieux assurer le coup. Mais se heurter était marque de maladresse, et souvent cause de chutes graves des chevaux et des jouteurs.

Pour faciliter la rencontre, on' plaça plus tard des barrières qui servaient aussi de guides.

(1) Boquinus. Glossaire de Ducange. Bouquesmot, hircosus, malè olcns.

Mais nus ne wida le destrier ,

Et ne pourquant si laidement

Chukierent que certainement

Quida-on qu'ils fuissent crevé.

La roïne en a moût grevé,

Qui moût aime mon signeur Keu.

I chevalier vaillant et preu

Envoie pour savoir k'il font ;

Mais lour gens remonté les ont

Gascun desseur 1 paleffroy,

Si n'en fu pas en tel effroi

La rome comme devant.

Et mesire Kex vient avant ,

S'a la roïne saluée.

Ele s'est contre li levée.

Car ele l'aimme et crient et doute.

Le Sénéchal, comme de coutume, s'adresse assez vilainement aux dames qui Tavaient elles-mêmes, il faut le dire, assez vivement apostrophé. II finit en leur disant :

< Et si dirai-ge ma goulée

Tele est droite, qui tost querroit

S'ele estoit asprement requise

Que Dix vous doinst toutes mal jor f >

Le comte de Clermont se met en rang...

A la roïne congié prent Que par III lances le retiengne De sa maisnie et c'a li viegne Jouster un de ses chevaliers.

La reine demande conseil à ses barons; elle ne veut pas que le comte, frère germain du roi, ait un jouteur qui lui déplaise. Le sire de Longueval s*écrie : En trouverez-vous un entre tous ceux de votre suite, madame, qui soit plus preux que le seigneur de Basentiu.

« Je vous di voir par Saint-Quentin ! »

Il fu mandés et il i vient, Tous prest de quanque il li convient ; Et la Roïne li commande,

Que par nul autre ne le mande ,

Qu'encontre le frère le roy

Voist jouster, et de tout desroi

Se gart, ele li em prie.

Huars l'entend, moat Ten mercie

Et fait tout son commandement.

Lour lances prendent erramment, .

Et muevent sans plus délaiier.

Montjoie ! crie le comte de Clermont ; Huart de Basentiii dit: Amours!

Al alongier nus deus ne faut , ,Âins brisent andoi dusk*es poins.

Gascuns passe outre , en lescu joins , Et sont à leur rens retourné , Il sanloit qu'ensi fuissent né , Si estoient-il noble et bel.

Cascuns tint léscu en quantel, Et s'esmuevent sans plus atendre ; Quanque cheval pueent destendre Se vont grans cox entre-paiier, Moût durement font esmaiier Lour gens à la lance seconde.

Mangouniaus ne piere ne fonde Ne descoche plus radement Qu'il venoient, certainement.

Au tiemoing de chiaus qui i furent.

Les nobles champions brisent également avec succès leur troisième lance ; le comte fit bien

Et si chevaleureusement

Que tout li mondes l'en prisa

Es-Tous un hiraut qui acourt Et escrie : « Wuidiés les rens ! »

Regardés fii de maintes jens Messire Wistace deSisi.

Gis jousta encontre Ridel ; Un mot en dist courtois et bel Mesire Gilles à sen (il :

€ Ridel > Dix vous gart de péril Entre ti, et ton compaignon ! »

Chacun d'eux brise ses lances avec adresse et vigueur :

» C'est là une jus moût perilleus, y> Dist uns vilains qui les regarde :

)> D'ex et des autres soit Dix garde!

Vient ensuite le tour de Robert de Montigny, contre Guillaume d'Aunoi. Tous deux s'en tirent à merveille. Ënguerrand de Bailleul se met en rang, plus noir que fer en son costume. Le brave Pierre de Fouconcourt vient contre lui,

Mais ses chevax, qui bien ii court,

Ne l'osa onques aprocier,

Tant le séusf poindre et brocier.

Drieu du Plaissie, petit et court, se présente contre le sire de Hamelincourt, qui, près de son adversaire, a Fair d'un géant. Ils s'approchent à toute course.

De cors, de cevax et de pis S'entr'encontrent : si en fu pis Lor cevax, et si les grevèrent , Que onques puis ne relevèrent.

Li monsigneur Drieu fu frois mors.

I!^us des chevaliers de sen cors Ne fu bleciés ne malmis :

Joie fu à tous ses amis.

Cil doi jousterent bien et fort ; ^ S'on ne les prise, c'est à tort.

A ceux-ci succèdent Driues de Praïaus, avec messire Robert d'Oineval.

De lors escus si bien se cuevrent Que li uns ne fist l'autre grief.

Aigres joute à son tour avec Huon de Conflans; ils brisent (sauf une) toutes leurs lances. Se présente alors

Mesire de Ghines li qtiens , Certes^ qui est vaillant et buens Et moût a amé le mestier.

Oa lui envoie un chevalier (messire Simon de Beronne),

De sou aaige, bon et preu (Li rois ne fait mie sen preu, Qui desfent Taler au tournoi.)

Encore une lamentation du bon trouvère, sur la guerre faite à ces réunions cbevalereuses.

Et si keurent bien leur chevax Que cascuns fist comme vassax.

Et ont de lor lances brisies Tant que leur joustes sont prisies Demoutdejent, si com moi sanle.

Deux chevaliers de renom, l'un nommé Guillaume de Bloseville, l'autre Jean de Jumelés firent de leurs trois lances, des asteles] tous deux vigoureux et prêts à bien faire.

Messire Vautier de Sorel, sur un beau destrier noir, joute contre Pieron de Bailleul; jamais on ne vit chevalier mieux venant.

Dagras de Bourc se plante bien joint à son escu ; Pieres de Molaines , encouragé par Solars, son oncle, fit bien son devoir: grands coups furent donnés de part et d'autre.

Le sire de Montmorenci et le seigneur Bernard de Moreuil joutent à leur tour. Ils s'avancent l'un sur l'autre en tout abandon; ils mettent leurs trois lances en éclats, rien ne manqua à leur succès. Après eux se présentent le sire de Saleri contre messire Raoul de Maignelai; son compagnon et lui se conduisirent avec honneur et courtoisie, ils fracassèrent leurs lances jusques à la poignée.

S'en vient ensuite en grande allure, Mathieu de Trie contre Renaut de Montauban.

Il n'en ot mie trois au Han , Mien escient, plus biaus de lui....

Nature, n'i oublia rien. ...

De lour VI lances nus ne faut.

Les voyanl tous deux , jeunes , combatire avec vigueur :

a; À foi ! honnis soit cist mestiers , Dict mesire Gilles adonques , Qui cil qui riens n'en Grent onques Sont vaillant dès le premier jour :

En cest mestier n'a point d'onnour. >

Deux chevaliers qui voulant jouter à l'ordinaire mettent chacun la lance sur (autre. Ce sont Muidavaine , et Pierre de la Malmaison.

Les hérauts crient: Hiencourt îi chevalereus (car Muîs d'Avaine est de cette noble race ) , prends garde qu'on puisse citer de toi vilain fait, ni vilaine œuvre.

Que vous feroie lonc devise?

lis se sont noblement passé.

Voici alors le Fosseux de Moyencourt qui se met en rangs, attendant qu'on lui remette sa lance. Son jouteur se nommait Pierrart de Ghenevières.

Andoi frappent des espérons Quanques ceval pueent aler ; Grans cox se vont entre-donner , Lor lances brisent et revienent ; Des autres lances que il tienent Font tronçons, asteles et clices.

Les dames placées sur les lices les prisèrent fort tous deux.

En sont andoi entre-blechié.

Après sont as rens adrecié Doi , ki bien fîsent la besoigne :

Messire lehans de Gouloigne Et messire Mahieus de Ver , Voir vous dirai à l'autre ver , Ils jousterent et bien et fort.

Or me plaist que je vous recort D'une jouste moût mervilleuse , Qui moult fu dure et périlleuse ;

Li UBS ot non, que je bien sai, Bauduins de Saint-Nicolai, Et li autres Flamens de Mons :

Il abattit son compagnoQ et son cbeval d'un coup de lance devant la reine; les vilams entrent dans la fiée, et jettent à terre Flamens et son cheval.

Et ils éreintent presque son varlet.

Il leur en coâta cher.

Que ceci apprenne à ne se mettre en lice qu'avec un bon destrier.

Alors se mettent en rang Jean de Moreuil et Mathieu de Montmorenci; je ne crois pas qu'il y eut au Hem jeunes gens mieux joutant.

Le seigneur Pierron de WaflK bon et vigoureux quoique déjà âgé Jouta bien contre Jean de saint Martin.

Après vint ii sires de Ghanle , Bien acesmés de biaux adans :

c Certes, cis est et biaus et dous, »

Dist une dame qvi fn haut....

Messire Jean de Pierre s'avance; ils brisent leurs trois lances et s'en vont.

Mesires Nicoles Donchart Et Jehan de Fenieres mue vent Nule si fort lance ne truevent ; Qu'il ne froissent tout et esmient , Si ke néis les dames dîent; c Cil de Fenieres Fa bien fart. »

Nicolas de Barbançon et Jean d'Itre^ Messire Robert de Moreuil et Jean de Garois, paraissent ensuite et se montrent à leur avantage. Le brave ^atetain de Beanm^etz entre en lice; il eût été, ce jour là, bien aimé de dame ou damoiselle, s'il n'avait eu femme.

Il prend Fescu par les enarmes

Et muet contre Gerart de Ganle ,

Qui sour son hiaume ot, che me sanle^

Oisiaus vis en une gaiole.

Lanche roide , ne mie mole ,

Ot cascuns mise en son goucet.

Li uns et li autres s'esmet

Quanque ceval pueent porter ;

Grans cox se ¥ont entre-donner ,

Que lour VI lances sont froissies.

Les dames qui sont apuîes

la Roïne , dient bien

Qu'en ceste j ouste ne faut rien.

Le fils du comte de Guines se fit voir digne

De porter mance u cueyrechief ; Il jousta, se vint bien a chief , Contre le seigneur d'Aveluis.

Es lices entra par mi Fuis Mesires Âmaurris de Saint-Cler Contre un angle riant et cler , Qui portoit Fescu Nevelon Qui de Molains à le surnon.

Li angles venoit noblement Tost et près et hardiement ; Et ses trois lances emploia Si c'onques lance n'en ploia;

Voici un chevalier en costume d'ange; nous trouverons dans un instant , Engnerrant de Bailleul , en malfé j ou en diable. Lunés et Jean de la Couture en joutant ,

Des grans cox qu'il s'entre-donerent Ga peu qu'il ne s'entrestonerent....

Aimers de Noevile errant S'en vint sur un destrier corant Contre monsigneur Engherrao De Bailluel , qui joosta au Han Primes an guise d'un malfé.

Andoi vienent p)us escauffé Que doi lyon u doi lupart ; Cascuns en fist bonne sa part.

Gui de Tor de Mence jouta ensuite avec Giies de Chenevieres. Autant en firent Girard de Moislaincs et Jehan de Mesles.

La Reine voit venir de son échafaud

IIII puceles d'un sanlant :

Lour palefroi furent ambiant ;

Et sont si bien faites de taille,

Je ne quic mie que j'en faille , «»

Qu'aine plus bêles veist nus hom.

Elles précèdent le chevalier qui les délivra du Castel. Celui-ci dépèche Mademoiselle Souffre-Peine, mal vêtue, jaune, noire et de grande taille ; il la charge d'aller trouver la Reine, et de lui porter une lettre scellée d'un mireotir? Messire Quex vous introduira près d'elle, lui dit-il. Elle part; en effet, Quex l'aborde et lui dit : soyez la bien-venue, c'est vous sans doute qui avez causé la mort de tant de chevaliers ; par ma tête, vous ne quitterez pas ce lieu, si vous voulez m'entendre, sans avoir un ami; votre beauté me transporte.

La demoiselle s'aperçoit que Quex se moque d'elle ; elle se tait et va saluer la reine qui se lève.

Le Sénéchal dit à Genièvre , voici une dame

Qui une lettre vous aporte ; Puisqu'ele entra dedens le porte^ Le m'a-on hapée trois fois Pour sa biauté. — Taisiez vous cois,

Messire Quex, dit la reine, vous avez toujours de mauvais propos à tenir; aussi chacun vous tient rancune.

Mais il est drois qu'espine poingne £t que maie langue parole.

11 n'est nus qui jamais vous tôle Vostre usage^ que si est viens ; De Gasstiier cat qui est vieux Ne puet nus hom venir à cief. »

La reine prend la lettre que lui présente la demoiselle,

...et huce un chapelain Qui li devise mot à mot (1).

Dès qu'elle entend que le chevalier au lion demande à faire partie de sa cour.

S'en est la roïne si lie Qu'ele ne set que devenir.

Demoiselle Souffre-Peine , sur Tinvitation de la dame Genièvre, retourne vers le chevalier au lion, lui conte ce qu'elle a vu et entendu, et lui dit :

c La roïne n'a nul désir

Si grant comme de vous véoir. >

Le chevalier prend son lion ; les pucelles l'accompagnent , chantant mieux que des sirènes.

Chacun court au devant du cortège.

Il i a trompes et taburs.

Es lices entrent par mi luis , Si ordené que riens n'i faut.

Les dames, du haut des hourds, n'ont des yeux que pour voir le chevalier , son lion et ses pucejles.

« Par le cief saint Jehan d'Amiens !

Dit Forterece , cis est vassaus ; Et , si puisse-jou estre sans y Je ne vi onques de mes iex Nul homme qui resanlat mix Monsigneur le conte d'Artois. >

Le chevalier se tient à l'entrée des lices, attendant qu'on lui envoie un compagnon, ce qui lui fera grand plaisir, at-

(1) La science de lecture n'était pas ordinaire même chez les grandes dames; cela le prouve.

tendu qu'il pourra se rendre près des dames, (suivant la loi du tournoi), mais seulement après avoir jouté.

Li chevaliers a tant esté A Fuis des lices contreval Qne li sires de Longheval Se met es rens de l'autre part ; Et li escrie qu'il se gart, Au plus hautement que il puet.

Li chevaliers au lyon muet Quanqu'il puet traire du destrier.

Amours! commence à escrier Mesire Aubers de Longueval.

Or les gart Dix andeus de mal , Qu'ils vienent près et tost et droit , Et li renc sont auques estroit !

Bien lesevent et bien le voient , Et en courant les dames oient , Qui pour aus prient doucement, Bien et chevalereusement.

Vient li chevaliers au lyon :

Tel cop donne son compaignon Que sa lance froisse et esmie (1), Li bon Aubers ne se faint mie, Ains li donne tel cop et paie Que ses lyons forment s'esmaie Pour çou qu'il oï tel effrois.

La reine dit :

« Ci a jouste pesant et dure. i>

Les quatre pucelles ramènent le chevalier au lion;

Sire, lui disent-elles, vous qui nous avez secourues dans notre peine et notre douleur, vous avez accru votre gloire. Si vous suiviez mon conseil, reprend Cardonale, vous resteriez de la cour de madame.

<( Ce conseil ne refus-je mie ,

Dist li quens d'Artois ; alons m'ent. »

(1) Mettre en miettes.

Il emmène avec lui les pucelies près de la reine qu'il salue en homme bien appris; voici vos messagères, lui dit-il, qui vous amènent un chevalier prêt à vous servir à votre gré.

Sire Vc merpis vous rent De Founour que faite m'avés.

Ore aies, si vous désarmés Et revenés o nous seoir; Si pores les joustes véoir.

Que j'ai moût à vous à parler. . .

Par devers les tentes à destre Voient en air une capele, Qui à merveilles estoit bêle , Et venoit en air vers les tentes. Pluisour metoient lor ententes

A adeviner que c'estoit

C'estoit li dus de Loeraine Qui ne pooit en nule paine Estre hors de celé prison, Se par IIII puceles non.

Les demoiselles de la reine ouvrent son pavillon ; il en sort richement vêtu.

Et sa chote et ses II bracieres Furent, ç*oï dire, plus cieres De Vc livres tournois

On lui envoie un bon jouteur, chevalier de grand prix, Wautier de Fouilloi; celui-ci pique de ses éperons d'acier, il avise le duc et brise en éclats sa lance ; le duc assène à Wautier, un tel coup en Técu, qu'il s'en fallut peu qu'il ne le désarçonnât.

Ambedoi ont tout depechié

Le bos c'en leur mist entre mains.

Ici le poète se montre de nouveau sensible à un manque de générosité ; il ajoute à ce qui précède :

Il m'en convient passer à mains

Du duc , pour çou que rien ne mist A le feste, et dedens se mist Le premier jour c'on i jousta ; Mais je croi bien qu'il Toublia, . Car il est larges et courtois.

Sarrazin donne le chiffre de la générosité d'autres seigneurs.

Li quens de Clermont et d'Artois I donna cascuns II^ livres.

Puis il revient au tournoi qui continue .

Es rens se mettent sans demour Doi baceler de bon renom.

Raoul d'Ëstrées , fils du maréchal de France , et Yautier de Halin (de Hallewin). Us sont bons et vaillants. Deux autres chevaliers se présentent. Mathieu de Waulincourt donne à Mathieu de Yaudricourt un tel coup en pleine poitrine, que 500 personnes qui le virent, le crurent mort; mais bien que blessé, il brisa sa lance. La reine le vit de loin, pâmé sur son cheval, mais le métier le veut ainsi.

Onvit alors les chevaliers venir jouter en cinq ou six rangées.

Jean de Châtenai monté sur un beau cheval, suivant Guillaume Donsèle, pique des éperons contre lui. Ils rompent parfaitement leurs trois lances.

Ici une scène nouvelle :

Une jeune fille belle et blonde se présente à la reine, chevauchant sur un roncin blanc et maigre, sans selle, portant à son cou une lance, et d'autre part, une épée. Un affreux nain monté sur un cheval maigre et beauçant^ la frappait à chaque pas sur les épaules et les bras d'une courroie pleine de nœuds. Son amant la fait traiter si vilainement

Pour çou, sans plus, qu'ele prisa Les bons chevaliers la roïne.

Le chevalier suivait la dame ainsi traitée :

Et, pour li faire plus de, honte Oïssiés escrier le nain :

> Aies avant, dame putain,

> Orde ribaude, orde loudiere! »

La pauvre pucelle pleure et crie ; chacun en prend pitié ; la foule s'amasse. — Le méchant chevalier passe, tout armé et le heaume en tète, devant la reine qu'il salue. La reine attendrie demande à la jeune fille la cause du mauvais traitement qu'elle subit.

> Ha ! dame ! toute ceste honte Ai-ge pour vous et cest anui...

Elle lui expose alors que douze semaines auparavant, comme on parlait devant son ami, de prouesses de chevaliers, il lui arriva de dire que Ton ne pourrait en trouver de jneilleurs que ceux de la reine Genièvre ; il n'eut pas de répit qu'il ne l'eût ainsi outragée. Madame, dit-elle, ayez pitié de moi ; il a fait serment d'en agir ainsi à mon égard , tant qu'un de vos chevaliers n'aura pas jouté contre lui ;

.... et li premiers Qui la jouste demandera , Sachiés qu'il me déliverra. »

Un chevalier ot là endroit Devant la roïne tout droit, Très-bien armés et bien monté ; Et portoit I escu bulle De geules et de fin argent A une bende , bel et jent, Voire et à V quoquilles d'or ; Et séoit sour I cheval sor.

La reine le prie de ne pas laisser la pucelle au chevalier qui la desprise. Il prend une lance et se présente en face de Robert de Coupigny, au moment où il disait à la jeune HUe : Vous

allez avoir le cœur dolent quand Robillard de Goupigoy abattra devant vous votre champion.

La lutte s'engage, Yautier de Hardecourt brise sa lance, et Robert de Goupigny manque son coup ; plein de courroux , il retourne à son r^ng; à la seconde rencontre, il manque également son adversaire une seconde fois, ayant visé trop haut. Vautier est le vainqueur.

Or fu délivre la puceje.

Le chevalier vainqueur dit à la belle afBigée, nous avons vu comment vous traitait votre ami , il vous menait comme ennemie ; puis il ajoute

.... € Pucele, vousirés, Avoec le quel que vous vaurrés, Soit moi u à vostre ami ; Mais 11 nains demourra à mi

Qui vous a tenue si court

Or estes hors de son dangier :

Prendés lequel c'avez plus cier.

Ou r'aler avoec vostre ami, Ou estre avoec ma dame chi , Qui vous tenra à grant honnour. j»

La demoiselle sans demour Et sans nul conseil demander Courut son ami acoler , Et voiant tous Tacole et baise.

a Ci ne voi rien qui ne me plaise Çou a dit Kex H senescaus Que plus ferés femes de max Et de hontes et de vieutés , Plus ara à vous d'amités Et en ferés mix vo talent »

Le chevalier et la pucelle prennent congé de la reine qui invite le Sénéchal à faire mettre les tables ; mais auparavant , dit-elle, il y aura encore une joute ou deux.

Le bon Mathieu de Hiencourt se meut encontre Guillaume

des Granges ; ils briseat leurs lances sans délai ^ el chacun en dit du bien.

Deux chevaliers des meilleurs, Messire Guillaume de Careu et Jean de Bailleul, laissent aller leurs chevaux; il font voler les débris de leurs lances à plus de 40 pieds de haut; les hérauts crient à haute voix :

c Par ci gaste de gaste bois ! »

Mathieu de Roye, qui est sire de Garmegni, fit ensuite sa joute contre Jean de Soisi, qui de la première lance reçoit en pleine poitrine nn choc terrible; puis, de la seconde, celui-ci ' à son tour le touche à la gorge et brise sa lance en éclats. De toutes leurs grosses lances de sapin, ils font à tous coups des tronçons et s'entrefrappent leurs blasons.

Après jousta uns chevaliers ,

Qui bien jousta et volontiers ;

Jake du Bos Toi nommer.

Son compaîgnon n'en puis blasmer,

Monsigneur Jehan du Faï :

De ses III lances n'i fali

Nés une, ains les brisa.

La roîne à tant avala

Des loges et va ou castel.

Par ces loges braient cil hirel :

« Qui veut mengier si viengne à cort !

Nus n'i venra qui s'en retourt,

S'ara et mengié et béu

Et le plus bel atour véu

Conques fust à court de roïne ;

Ne de corde ne de caïne

Ni ara huimais pont levé. »

On trompe Tiauwe, et ont lavé

Et se vont au mengier seoir ;

De toutes pars puet-on véoir

Vins et viandes mètre as tables.

N'i oïssiés romans ne fables ,

Mais parler d'armes et d'amour.

Les caroles dessi au jour

Durèrent, que peu s'en lali.

Un peu se coucent, s'ont dormi l^s dames et H chevalier ; Puis oent messe et vont lacier. . .

En peu de mots, on le voit, notre Sarrazin fait la peinture des usages suivis alors dans les châteaux; puis il reprend le récit des aventures du jour suivant.

Messire Guis de St.-Pol

Vint sour un grand destrier morel Contre le signeur de Sorel.

La reine assiste à la joute avec intérêt ; elle voit Messire Gui * qui frappe sur la tète du léopard que Sorel porte sur son écu et tour-à-tour voler leur six lances en éclats. Messire Gérard de Boubers joute contre Jeau de Fegères, chevalier

Bon et vigreux et fort et fier.

Chacun prise fort leur rencontre.

Jean des Barres vient ensuite, avec Jean de Coing; chacun d'eux rompit, sans faillir, ses trois lances.

S*il vous arrive de visiter Téglise d*Oisery, aux environs de Meaux , vous trouverez la statue d*.un chevalier, de ce nom, dont on voit l'écu losange. De chaque côté, deux autres statues, celles de ses deux femmes. On lit à cet égard au bulletin archéologique, cette note qui pourra vous intéresser.

« La célébrité de Jean des Barres eut la singularité suivante. Guillaume, père de Jean des Barres, était parti pour la 7* croisade, mais la mort le surprit dans l'Ile de Chypre. Jean des Barres s'empressa de partir pour le remplacer; il était de Tarrière-ban commandé par le comte de Poitiers, lequel n'arriva en Egypte qu'en 1249.

» De grands revers accueillirent alors l'armée Française. Malgré des prodiges de valeur, Jean des Barres tomba entre

— Soles mains des musulmaDS. Ses manières nobles et engageantes lui gagnèrent le eœur de son maître qui devint bientôt son ami.

)) II ne restait plus au chevalier qu'à désirer la liberté, le musulman la lui accorda. H voulut même lui faire épouser une de ses parentes, et pour le contraindre à accepter son offre, il le menaça de mor(, singulier retour à la violence. On peut juger de l'embarras du chevalier; ta jeune fille était musulmane, et, de plus, il avait laissé en France une femme à laquelle il avait promis la foi conjugale. Le parti fut néanmoins accepté, mais Jehan persuada à la musulmane de vivre avec lui comme un frère. Il la convertit même à la foi chrétienne et revint en France auprès de son épouse. Celle-ci étant morte quelque temps après, le chevalier put enfin s'unir à sa libératrice. Ces deux femmes sont vêtues de même. On sait seulement que la première se nommait Pétronille, et la seconde Elisabeth. »

Comme trente ans s'étaient écoulés depuis l'arrivée en Egypte de ce Jean des Barres, ce fut sou fils, sire de Chaumont sur Oise , qui figura probablement au tournoi de 1278.

Jean deBoscais entre en lice avec Alenard Esclinghehem ; Giles d'Oisy a pour adversaire Jean de la Tournelle. Michel Coupliaus joute contre Jean d'Espagny, ainsi que Gérard d'Escaillon contre Soillars de Morlaines; tons

S'entre-viennent tost et hardiement.

Chacun d'eux fait bien et chevaleureuseraent. Le vidame de Picquigny en bat dans les lices contre Reneaut de St*Maat, et le bon Jean de Harcourt

Muet contre Adan de Cardonnoi.

Tous brisent leurs lances sans faillir, ainsi que Vautier d'Antoing et Anciaux de Chevreuse; ()uis notre poète cite

Cil d'Olehain Escarboniaus,

qui se comporta bien ; mais il ne donne pas le nom de son compagnon (d'un adversaire, pugnare cum, nous avons, dans les variations de notre langue, fait un Socim , un ami , un associé).

Li jours estoit et clers et biaus Et il solaus resplendissoit Qui en ces armes reluisoit EnTor, en Targent^ en Tasur.

Messire Kex desur le mur Et voit comment cascun le fait.

Le sénéchal avait, en ces occasions, la police et la garde de Tenceinte.

Messire Geo£froi de Milli jouta alors contre Messire Waleran de Luxembourg : Tauteur ne peut rendre compte de cette lutte ; il ne put la voir. Mais il peut parler, parcequ'il était là» de celle de Mathieu d'Espagni contre Gossuiu de Saint- Aubin. Ceux-ci

. Jousterent bien , et fort et dur ; Il jousterent devant le mur Près des dames, que gi estoie.

A tant es vous Driuon de Roie Et Henri de Soiri en vient.

La roïne , bien m'en souvient , Pria pour eus de cuer entier , Qu'il sont moût jone chevalier.

Us piquent tous deux des éperons, percent les ais de leurs écus,et brisent et froissent tout à plain leurs trois lances. Jean de Brimeu vint à son tour jouter contre Jean de Fouconcourt, et Adam deBlimeus contre Enguerrand de Boves; tous ont bien brisé.

A tant es vous de Manicourt

Le maisnant (1) qui es rans accourt,

L'escu au col, le lance es pons.

(1) Le puîné.

Jean de Conteus vient contre lui ; le maisnant lui porta de sa lance un coup trop haut; il le frappa dans [les yeux; du reste, les autres lances furent brisées bien à point de part et d'autre.

Voici Toncle de Friencourt, contre Adam Gourlé,

Qu'il donna Toncle un cop si grant , Si malaisu et si pesant Qu'il en ot moût à soustenir.

Puis ce fut le tour de Pierre de Houdenc avec Jean de Bois Giriaume.

L'auteur s'excuse ici de ne pas donner de grands détails

De IX vins joustes ^u'il i ot.

De Hoteri et Jean de Gannes , le sire de Caieu et le seigneur de Cramaille viennent tour à tour.

Messire Keux, à l'arrivée de ces derniers, fait crier par les hérauts :

« Ghi vont li gastéonr de bois ; « Cist feront ja de bos essart. »

Toutefois nos chevaliers pour avoir visé trop haut manquent leur premier coup , l'un et l'autre.

S'en sont moût durement courcié , A l'autre cop sont esforcié De venir tost et près et droit.

Ils brisent leurs lances jusqu'aux poings ; tous deux se tiendraient pour mal baillis, s'il n^en était ainsi. Leurs femmes sont sur les échafauds avec la reine.

Messire Aubert de Longueval voit qu'il a besoin d'intervenir; il se met en rang contre Wautier d'Antoing. L'un et l'autre brisent leurs lances d'une telle force que leurs chairs sentent le fer ; tout blessé qu'il fut ,

Mesire Aubers deLongueval, Ne pour angoisse ne pour mal N'en fist saulant dusk*à la nuit.

i> Dame, dist Kex, ne tous anuit ; Vos frères Ta mix fait de moi :

Encore ne sai-je ne voi Que ses chevaux soit riens grevés. »

« Certes , Quex , vous fuissiés crevés Si vo pensée ne fust dite.

Que Teure puist estre maldite Que fustes si mal enteciés ! »

On voit par ce passage que ce fut une sœur d'Aubert de Longuevâl qui remplit le rôle de la reine Genièvre.

Aigres vient jouter contre Guillaume de Liere , Jean de Perremont et Raoul d'Estrées, Jean de Jumelés et Guillaume de Huerle. Guion du Plessier et Jean de Lonc en Ponthieu entrent tour à tour en lice, et à leur honneur. Messire Enguerrand de Rougi et Pierre l'Orible {l ) joutèrent ; ce dernier ne rompit que deux lances, et manqua la troisième. Ce fut une mésaventure pour lui, mais à ce métier, il y a gens plus ou moins habiles. Messire Hernou de Fosseux vint ensuite encontre Bernard du Plessier; ils brisent leurs lances à la satisfaction des dames qui se trouvaient avec le Comte d'Artois sur les échafauds. Ce dernier voit venir un chevalier armé de toutes pièces.

Sans plus dire , ii quens s'en court.

Si s'arme et monte et vient es rens.

Il demande à la reine congé de joute, s'il Ii plaît; elle lui baille et accorde moût votentiers, tout en le priant de revenir, sans s'être mis en danger, se placer près d'elle.

Li quens, sans plus dire, s'esmuet , La lame u puing, Fiaume lachié,

(i) Pierre l'Orible figure comme créancier du comte d'Artois , aux registres de Godefroy, a Arras, !. i.

Et tint son escn embrachié

Contre son pis, et muet d'amout

Contre Pieron de Bueffremont,

Qui bien lour vient, ce m'est avis.

De Jour lances en mi le vis

S'entre-donerentsans déport.

Le bien fait se je je (sic) le cort,

Nus ne m'en doit mal gré savoir ;

Mais je ne puis le grasse avoir

Des malvais et des mesdisans.

Certes qui vivera X ans.

Pour envieus faire crever

Verra-on le conte grever.

De tes coses empera-il.

< E, dix! chis jours, quand venra-il,

Qu'envieus morront à destrece? »

—Ce sera tost, ce dist Fortrece ,

Que mesires li quens d'Artois

Est si largues et si courtois

Et si loiaus et si entiers

Et tant aime les chevaliers

Qu'il ne penra en nule terre.

Soit pour tournoi ou soit pour guerre,

Qu'il ne truist compaignie assés,

Car il ne fu onques lassés

De tous biens faire, ne jà n'ert :

Il fait bien çou c'a lui affiert.

Sarrasin, et je te requier,

Si com tu m'aimes et as chier.

Que tu dies de cascun bien ;

Et s'aucuns fait aucune rien

Qui face a taire et à celer,

Tant soit de povre baceler,

Di le bien, et si lai le mal :

Tout cil qui sont bon et loial

T'en ameront et tenront cier. »

— » Veés là homme bel chevaucier.

Dit Gillart de Noevile , et bel. »

Li quens met l'escu en cantel ,

Qui bien et bel en set sen çoi.

Cil de Beffremont à desroi

Li vient encontre d'autre part ;

Etli quens, lues qu'il se départ,

L'avise à ferir en es dens ;

Et cil, qui esl de grant apens A chou c'on li a ensignié, N'a mie le conte espargnié , Ains li donne en s en mi Tescu ; Mais de tant com jou ai vescu Ne vi si grant cop recevoir Sans cors de chevalier mouvoir.

Et li quens grand cop le refiert En mi les dens, où il le quiert ; Si s'en passe outre, et ont brisié :

Che cop ont moult de gentprisié.

Des tierces lances s'entr'estonent Si k'il les brisent et arçonnent , Et volent lour hiaumes des ciés:

t Dix gart nos amis de mesquiés ! j> Dist la roïne y je Ten proi.

Le trouvère Sarrazin , après avoir plus d'une fois célébré son souverain et Tun des seigneurs auteurs de la fête, fait la part du seigneur de Basentin ; il fait intervenir Fortrèche, qui prie la reine de donner, comme étant chevalier de grande valeur, le sire de Basentin , pour jouteur avec sire Landegrave ; ce dernier fournit sa carrière,

A la manière d'Allemaingne.

Montauban escrie s'ensegne Cil qui porte les flours de lis.

Des deux côtés, même adresse, même vigueur.

Ils s'esmuevent de grant randon, Mais nieut très plus que doi brandon Pueent durer encontre fu Ne pueent durer lour escu.

Puis, la lutte finie,

Devant les dames , à cheval i S'entre-saluent et s'en vont.

I Dieu de lassus loé en ont

' Les dames qui ne sont blecié.

Le sire Henri de Soiri et Jean de Neuville se présentent.

Cedernier, que Sarrazin nomme Ex-de-fer (œil de fer), donne un si grand et si beau coup que les dames Ten prisent entièrement; et c'est bien fait, car le

Preus est et larges et loiaus.

Notre poète ajoute qu'il ne voit aucun des

De Noeville qui le rataigne, Prouece et larguece se baingne En son cuer^ sans jamais partir.

Par saint Ëstene le martir !

Se j'estoie de France rois , Âvoec moi porteries la crois Rois de France, bien vous fiiés Là ù Dieus fa cruceliiés.

Rois de France, bien vous fiiés En lui , se le poés avoir :

Vous ferés et preu et savoir.

Enguerrand de Mainnés (de Magny-Guiscard?) se met en rang ainsi queMessire Jean de Douai. Ils arrivent bien et chevaleureusement; toutefois, du premier coup de lance, ils faillirent l'un et l'autre ; il en fut de même de la seconde.

Ore Toiissiés mesprisier

A ses voisins moût durement ,

Mais à la troisième lance, ils réparent leur déconvenue et brisent l'un et l'autre jusqu'au poing. Jean de Dompierre joute encontre Tolart du Haitiel ; ils brisent à point.

Jean de Dompierre travailla en homme de cœur, et il envoya à son adversaire un palefroi.

Henri de Soiri et Pierre de Montagu, Mathieu de Vis et Bretoul de Houdencourt, Waulier de Fouilloy et Huet de Halluin font leur joute en chevaliersl)ien appris

Est venu li quens de Glenuont, L*escu au col, le hiaume u cief :

c Sire, Dix vous gart de meschief, Dist la roine , et tout si saint!

Ne puet laissier qui ne les aint; Et le commande au Saint Esprit. »

Le comte joute avec Erart de Braîne ; tous deux font voler en éclats leurs trois lances.

Et li quens, Tescu en cantei, S'em passe devant la roïne, Si le salue et si l'encline ; Et ele li rent son salu ; Et a au conte tant valu Que les dames de cief en cief Boute cascune avant son cliief , Et damoiseles ensement ; Se Tsaluent moût doucement ; Et il les regarde et remire, Et dist : c Dame, Dix le vous mire Et grand honneur vous puist venir Riens ne vous puist mesavenir ! i Le cheval tourne et si s'esmuet, Quanques chevax porter le puet S'en va des espérons broçant.

Et ses compains li vient à tant.

Grans cax et rades s'entre-donent^ Lour lances brisent et arçonent.

Que li plus longue, sans mentir, N'avoit pas une aune d'entir; A tant li quens s'en retourna.

Et la roîne se tourna As fenestres del escafiaut, Se li a escrié en haut Qu'il se voist desarmer à tant ; Et il si ûst

Gaucher d'Autreche et Jean de Fenières se présentent ; tous deux

Bien le firent et bien brisierent Tant que les dames les prisierent.

L'échiqueté d'Hangest se met sur les rangs contre Robert Wavrin (que l'auteur surnomme Burnel).

Buridans de Waulaincourt joute contre Nicole des Armoises qui eut les côtes bien froissées par la lance de son adversaire.

Jean de Perremont et Henri de Bacile, Âubert de Hangest et Gautier de Chatillon, le plus jeune sans doute, prennent leur tour. A Toccasion de ce dernier, messire Queux s'écria :

Q*en cest siècle deus coses sont Dont maistre sont lî aprentis.

Uns Bacelers de bon renon S'en vint armés devers la court :

Ghe fu Jehans de Hargicourt Contre Jehan de lin-de-Buef .

Viennent ensuite Boiset joutant contre Wautier du Heurle (Le poète ne sait lequel l'emporta). Puis arrive Louis de Beaujeu, battant des éperons; il s'avance contre Robert de Wavrin ,

Et s'entre-donnent tel tatin

De lour lances à tout les fers

Que la main senestre et les ners

Qtmesire Loïsbrisie,

Sa jouste éust été prisie

S(e il) fiist tous sains demorés :

» Nostre Sires soit aourés

Dist-il , de quanques il m'envoie ! >

Ërramment s'est mis à la voie

Jehans de Yilers , sans targier

Broce des espérons d'acier

Encontre Willaume de Gistele ;

Tel cop lî donne qu'en astele

 mise la lance qu'il tint,

Et de l'autre si li avint

Qu'il la deffroisse etdebrisa.

A la tierce jouster ala

De cors, de pis et de cheval.

< Tes Bacelers gart Dix de mal !

Dient les dames sour le mur ;

11 ajousléetbien et dur.

Et cil de Gistele ii vint Moutbien.» Et après jouster vint Drieus de Salive et Boursaus De Mequelines, qui les saus S'en venoit sour .1. bon destrier.

Ândoi vienent sans manecier , Et s'entre-fierent es escus Si qu*il les ont frains et rompus, Et brisierent , bien m'en souvient.

A leur tour, Guillaume de Locques se mesure avec Jean de Soiri; Boiset, avec Wautier de Haluîn (de Hallewin sans doute). Ceux-ci

De lour fer et de lour acier Faisoient salir le cler fu.

Jehan de Francieres,

Bons bacelers , preus et vassaus , Sour I destrier les menus saus Vient jouster à Rogier d'Englume.

Peu s'en faut c'on ni alume , Que la nuis durement aproce.

Jean de Francieres touche en telle façon son compagnon qu'il chancelle ;

»A, douce Mère Dieu, ajue (4)!

Dient se gent, hui en cest jour Nous eskievés de deshonour! »

Mais, Dieu merci, tout se passe bien.

Pour la nuit qui vient et aproce, Pieres de Houdenc point etbroce Le destrier encontre Boisart De Relengues ; mais il fu tart^ Si que ne sai k'il leur avint.

(1) Adjuva, aide-moi.

Daulés de Wavegnies vint Contre Engherrande Gheulesin :

L'uns donne l'autre tel tatin Qu'il ûerent et brisent ensanle ; De leur trois lances, ce me sanle, N'ont nule entière retenue.

Pour la nuit qui tost est venue^ Se haste cascuns quanqu'ii puet.

Le sire de Moreul ( de Moreuil ) se rencontre avec Monard de Laleng ; Bridons de Baillet avec Robert d'Englos : tous font bien;

Mesire li quens de Clermont,

Qui molt est et frans et courtois,

Et mesire li quens d'Artois

Vienent à la roîne haut,

Qui encore est sour l'escafaut,

Qui voit les joustes et esgarde

Et ne s'en donna onques garde ;

Si les voit à jenous à terre ,

Et dient ; c Dame, pour vous querre

Somes venu , s'il ne vous grieve. >

La roïne en estant se lieve

Et les salue et lour dist tant :

€ Biau signeur, à vostre commant ;

Hui, mais est tans d'aller a cort. »

Kex li senescaus devant cort ,

Et fait tant alumer tortis

Que il sanloit que tous espris

Fust et li castiaus et li pars....

Puisque la roïne s'en vint,

I ot-il joustes plus de vint

Dont je ne sai conte tenir.

 la candeille vi venir

Jouster Garin de Montagu :

Mais s'il joustast de fer agu,

Robert Burnel éustblecié.

Ce passage indique Tespèce de tournoi qui eut lieu , savoir à armes courtoises.

Si a-il son cop adrecié ;

Mais Diu merci ! il n*ot nul mal.

La roïne est venue aval,

Si entre es cambres et s'atoume ;

En petit d'eure s'en retourne,

Si corne-on Tiauwe et ont lavé.

Ne quist mi palais pavé

La roïne pour asseoir ;

Mais là où ele pot véoir

Plus grant plenté (1) de chevaliers

S'ala seoir, et li mengiers

Vient as tables, c'on î aporte.

Et la roïne se déporte

A la compaignie qu'ele a ;

Mais en une pensée entra

Dont moût de gent sont merviliié.

Et s'en ont assés murmillié ;

Mais nus n'ose parler a li.

Elle pensa et fu ensi

Plus d'une lieue à tout le mains,

Et tint en une de ses mains

I petit Kenivet agu.

En ce pensé ù ele fu

Rist et demaine moût grant joie

II n'i a ame qui le voie (2) Qui n'en soit liés et esbadis ; Et pensent, puisque ele a ris, Que n'a chose qui li anuit.

Lors a li quens de Clermont dit Et il et mesires d'Artois, Gomme sage et comme courtois ; » Dame, vous avés peu soupe.

Ici le manuscrit a été rongé et détérioré de (elle façon qu'il ne reste plus que quelque syllabes des vers suivants. On peut comprendre seulement que Kex engage la dame Genièvre à aller se reposer; puis on lit le mot carofe^ plusieurs fois répété, ce qui fait supposer que des danses eurent lieu pendant la mût pour clore la fête.

(1) Prononcez : (Pleneté) de Plenus.

(2) On dit encore : (Il n'y avait là âme qui vive).

Le poème finit ainsi :

('Sa)rrasins en un petit livre

(M)ist les joustes qu'il vit molt dures ;

(Et) si i mist les aventures ,

(D)ont vous avez oï de bêles ,

Des chevaliers et des puceles

Et du chevalier au Lyon,

Qui bons est et de grant renon^

Et toute Tafaire qui i fu ;

Et la roîne qui là fu

Li commanda et si li dit

Que , s'il en faisoit un bel dit,

Qu'ele li paieroit si bien

Qu'il ne s'en plainderoit de rien ,

lit feroit à sa g^nt paiier.

€ Tu ne t'en doit mie esmaiier,

Dist li sires de Basentin :

Je sui pièges , par saint Martin !

S'ele men prie tant ne quant. »

— » Sire , je m'en tieng bien à tant ;

Mais je ne vous refuse mie ,

Que vous ares et crouste et mie,

Je pens et croi , encore au wen (1) »

Ci fine li Remans du Hen ;

Et Sarrasins, s'il l'en est miex »

Dict que boine part i ait Diex.

P. S. J'ai lu cette note à Arras lors de la réunion du Congrès en Tannée 1853. Mon intention a été de provoquer l'attention sur ce poème Picard-Artésien, et d'inviter les personnes qui pourraient nae fournir des renseignenaents , soit' historiques, et héraldiques ou généalogiques, soit philologiques ou archéologiques, sur les personnages qui figurent dans le Roman du Hem , à ne pas me refuser leur bonne assistance.

J'ai déjà réuni des matériaux assez nombreux, destinés à être joints à l'édition que je prépare de cette œuvre du xiir siècle, intéressant spécialement les deux provinces. Les noms

(1) Vinum?

des seigneurs qui prirent part à ce tournoi sont presque tous des environs du Hem; ii serait bon d'avoir, sinon pour tous, du moins pour le plus grand nombre, des détails qui échappent nécessairement à une personne seule.

Puisque j'en trouve l'occasion , je m'empresse de renou« veler ma prière.

Gomme un seul exemplaire manuscrit est connu, la découverte d'une seconde leçon serait précieuse. Elle servirait très-probablement à compléter letchant du trouvère Sarrazin.

Je termine en invitant les érudits à l'examen de certains passages fort alambiqués, pour l'élucidation desquels j'avoue humblement mon insuffisance. *

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