Analyse raisonnée des travaux de Georges Cuvier
Les différents morceaux que je réunis ici, etdont quelques-uns ont déjà paru dans le Journal des Savants (^années >! 854-55-56 et 37), peuvent être regardés comme une Suite d'Études sur les travaux de Georges Cuvier.
VÉloge histon(]ue, lu dans la séance publique de FAcadémie des Sciences du 29 décembre 1854, forme une sorte cV Introduction à l'ouvrage entier.
Des morceaux qui suivent, le premier a
pour objet les travaux de M. Cuvier sur la zoologie; le second, ses travaux sur Vanalomie comparée; le troisième, ses recherches sur les ossements fossiles. J'examine, dans un quatrième, l'application qu'il a faite de Vanatomie comparée à Vkisloire naturelle générale et philosophique.
Je livre cette Suite d'Etudes à l'examen des hommes sérieux qui lisent et qui pensent .
DS
Lorsqu'une nation perd un de ces hommes dont le nom seul suffirait à la gloire d'une nation et d'un siècle, le coup qu'elle en ressent est si profond, sa douleur est si générale, qu'il s'élève de toutes parts des voix pour déplorer le malheur commun. C'est à qui s'honorera d'un regret public sur leur tombe ; c'est à qui s'empressera de faire connaître tout ce qu'il a pu savoir de ces vies illustres et si glorieuses à l'humanité.
Voilà ce qui devait arriver, et ce. qui est arrivé en effet pour M. Cuvier. Des savants, des écrivains célèbres, plusieurs Académies même, ont déjà publié de nombreux détails sur sa vie et sur sa
('I) Lu à la séance publique de rAcadémic des Sciences du 29 déoombre <834.
personne; et FAcadémie des sciences vient aujourd'hui trop tard pour avoir rien de nouveau à dire sur le grand homme qu'elle a perdu.
Mais, parmi les travaux sur lesquels repose sa renommée, il en est qui appartiennent plus particulièrement à cette Académie, et dont Tétude est loin d'avoir été épuisée. Je veux parler des progrès que les sciences naturelles ont dus à M. Cuvier, progrès qui ont renouvelé toutes ces sciences, et qui les ont si fort étendues, qu'ils ont réellement étendu par elles la portée de l'esprit humain et le domaine du génie.
Je ne considère donc ici, dans M. Cuvier, que le savant; et, même dans le savant. Je considérerai surtout le naturaliste.
Fontenclle a dit de Leibnitz, qu'il avait été obligé de partager et de décomposer en quelque sorte ce grand homme ; et que, tout au contraire de l'antiquité, qui, de plusieurs Hercules, n'en avait fait qu'un, il avait fait du seul Leibnitz plusieurs savants.
11 faut aussi décomposer M. Cuvier, pour peu qu'on veuille l'approfondir ; et cette vaste intelligence qui, comme celle de Leibnitz, menait de front toutes les sciences^ et qui même, ne s'en tenant pas aux sciences, répandait ses lumières jusque sur
DE G. CUVIKR. 5
les instilutions les plus élevées de TËtat, demande, pour être bien comprise, autant de travaux distincls qu'elle a fait éclater de capacités diverses. Je le répète donc ; je ne considère ici dans M. Cuvier que le naturaliste : encore ma tâche sera-t^lle immense ; et, pour oser Taborder, ai-je besoin de toute rindulgence de ceux qui m'écoutent.
L'histoire de M. Cuvier, à vouloir rappeler tout ce que lui ont dû les sciences naturelles, n'est rien moins, en effet, que l'histoire môme de ces sciences au dix-neuvième siècle.
Le dix-huitième venait de leur imprimer un mouvement rapide. Deux hommes, Linnœus et BufTon, avaient surtout concouru à produire ce mouvement ; et, bien que doués d'ailleurs de qualités très-diverses, il est néanmoins à remarquer que c'est par la même cause qu'ils avaient l'un et l'autre manqué leur but.
' En effet, ces phénomènes, ces êtres, ces faits que le génie étendu de Linnœus cherchait à distinguer et à classer; ces faits que le génie élevé de Buiïon cherchait à rapprocher et à expliquer, n*étalent point encore assez connus dans leur nature
4 ÉLOGK HISTORIQUE
intime pour pouvoir donner ni leur vérilabie classification, ni leur explication réelle.
Le premier mérite de M. Cuvier, et c'est par ce mérite qu*il a donné, dès Tabord, une nouvelle vie aux sciences naturelles, est d^avoir senti ç(ue la classification, comme Texplication des faits, ne pouvaient sortir que de leur nature intime profon dément connue.
En un mot, et pour nous en tenir ici à rtiistoire naturelle des animaux, branche de Thistoire naturelle générale que M. Cuvier a le plus directement éclairée par ses travaux, il est évident que ce qui avait manqué à Linnœus et à BufTon, soit pour classer ces animaux, soit pour expliquer convenablement leurs phénomènes, c'était de connaître assez leur structure intimé ou leur organisation ; et il D'est pas moins évident que les lois de toute classification, comme de toute philosophie naturelle de ces êtres, ne pouvaient sortir que des lois de cette organisation même.
On verra bientôt, en efTet, que c'est par l'étude assidue de ces lois fécondes que M. Cuvier a successivement renouvelé et la zoologie et l'analomie comparée ; quMl les a renouvelées l'une par l'autre ; et qu'il a fondé sur l'une et sur l'autre la science des animaux fossiles, science toute nouvelle, due
DE G. GUVIER. S
tout entière à son génie, et qui a éclairé, à son tour, jusqu*à la science même de la terre.
Mais, avant d'en venir à ces derniers et étdnnants résultats, fruits de tant de grandes conceptions et de tant de découvertes inattendues, voyons d.*abord'Ce qu'il a fait en particulier pour chacune des sciences que je viens d'indiquer, afin de pouvoir mieux saisii* ensuite, et embrasser d*un coup d'œil général ce qu'il a fait pour toutes.
Je commence par la zoologie.
Linnaeus, celui de tous les naturalistes du dixhuitième siècle dont l'influence avait été la plus universelle sur les esprits, particulièrement en fait de méthode, divisait le règne animal en six classes : les quadrupèdes^ les oiseaux, les reptiles, les poissons, les insectes et les vet^s.
Or, en cela, Linnœus commettait une première erreur générale ; car, en mettant sur une même ligne ces six divisions primitives, il supposait qu'un même intervalle les séparait l'une de l'autre ; et rien n'était moins exact.
D'un autre côté, presque toutes ces classes ou divisions, nommément la dernière^ tantôt séparaient les animaux les plus rapprochés, tantôt
réunissaient les plus disparates. En un mot, là classiûcation, qui n'a pourtant d'autre but que de marquer les vrais rapports des êtres, rompait presque partout ces rapports ; 6t cet instrument de la méthode, qui ne sert Tesprit qu'autant qu'il lui donne des idées justes des choses, ne lui en donnait, presque partout, que des idées fausses.
Toute cette classification de Linnœùs était donc à refondre, et le cadre presque entier de la science à refaire.
Or, pour atteindre ce but, il fallait d'abord fonder la classification sur l'organisation, car c'est l'organisation seule qui donne les vrais rapports ; en d'autres termes, il fallait fonder la zoologie sur l'anatomie ; il fallait ensuite porter sur la méthode elle-même dçs vues plus Justes et surtout plus élevées qu'on ne le faisait alors.
Ce sont, en effet, ces vues élevées sur la méthode, ce sont ces études approfondies sur l'organisation qui brillent dès les premiers travaux de M. Cuvier : ressorts puissants au moyen desquels il est parvenu à opérer successivement la réforme de toutes les branches de la zoologie Tune après l'autre, ot à renouveler enfin, dans tout son ensemble, cette vaste et grande science.
J'ai déjà dit que c'était surtout dans la classe
DE G. GUVIER. 7
des vers de Linnœus que régnaient le désordre et la confusion. Linnœus y avait Jeté tous les animaux à sang blanc, c*est-à-dire plus de la moitié du rè^ne animal.
r/est dès le premier de ses Mémoires, publié en 1795, que M. Cuvier fait remarquer Textréme différence des êtres confondus jusque-là sous ce nom vague d'animaux à saftg blanc, et qu*il les sépare -nettement les uns des autres, d*abord en trois grandes classes:
Les mollusques, qui, comme le poulpe^ la seiche, les huîtres^ ont un cœur, un système vasculaire complet, et respirent par des branchies ;
Les insectes, qui n*ont, au lieu de cœur, qu'un simple vaisseau dorsal , et respirent par des trachées;
EnGn, les soophytes^ animaux dont la structure est si simple qu*elle leur a valu ce nom même de zoophytes^ d* animaux-plantes, et qui n*ont ni cœur, ni vaisseaux, ni organe distinct de respiration.
Et formant ensuite trois autres classes : des vers, des crustacés^ des échynodermes, tous les animaux à sang blanc se trouvent compris et distribués en six classes : les mollusques, les crustacés^ les insectesy les vers, les cvhynoilermes et les zoophytes.
Tout était neuf dans cette distribution; mais
s ÉLOGE HISTORIQUE
aussi tout y était si évident qu'elle fut généralement adoptée, et dès lors le règne animal prit une nouvelle face.
D'ailleurs, la précision des caractères sur lesquels était appuyée chacune de ces classes ; la convenance parfaite des êtres qui se trouvaient rapprochés dans chacune d'elles, tout dut frapper les naturalistes ; et ce qui, sans doute, ne leur parut pas moins digne de leur admiration que ces résultats directs et immédiats, c'était la lumière subite qui venait d'atteindre les parties les plus élevées de la science ; c'étaient ces grandes idées sur la subordination des organes, et sur le rôle de cette subordination dans leur emploi comme caractères ; c'étaient ces grandes lois de l'organi- ^sation animale déjà saisies : que tous les animaux à sang blanc qui ont un cœur ont des branchies, ou un organe respiratoire circonscrit ; que tous ceux qui n'ont pas de cœur n'ont que des trachées ; que partout où le cœur et les branchies existent, le foie existe ; que partout où ils manquent, le foie manque.
Assurément, nul homme encore n'avait porté un coup d'œil aussi étendu, aussi perçant sur les lois générales de l'organisation des animaux ; et il était aisé de prévoir que, pour peu qu'il continuât
DE G. GUViER. il
à s'en occuper avec la même suite, celui donl les premières vues venaient d*imprimer à la science un si brillant essor, ne tarderait pas à en reculer toutes les limites.
M. Guvier a souvent rappelé depuis, et jusque dans ses derniers ouvrages, ce premier Mémoire, duquel datent, en effet, les premiers germes et de la grande rénovation qu'il a opérée en zoologie, et de la plupart de ses idées les plus fondamentales en anatomie comparée.
Jamais le domaine d'une science ne s'était, d'ailleurs, aussi rapidement accru. A l'exception d'Aristote , dont le génie philosophique n'avait négligé aucune partie du règne animal, on n'avait guère étudié, à aucune époque, que les seuls animaux vertébrés, du moins d'une manière générale et approfondie.
Les animaux à sang hlanc , ou, comme M. de Lamarck les a appelés depuis, les animaux sam vertèùres, formaient, en quelque sorte, un règne animal nouveau, à peu près inconnu aux naturalistes, et dont M. Cuvier venait tout à coup de leur révéler et les divers plans de structure, et les lois particulières auxquelles chacun de ces plans est assujetti.
Tous ces animaux si nombreux, si variés dans
4Q ÉLOGE HISTORIQUE ft
leurs formes, et dont la connaissance a si fort étendu depuis les bases de la physiologie générale et de la philosophie naturelle^ comptaient à peine alors pour le physiologiste et le philosophe ; et longtemps encore, après tous ces grands travaux de M. Cuvier dont je parle ici, combien n'a-t-on pas vu de systèmes qui, prétendant embrasser sous un point de vue unique le règne animal entier, n*embrassaient réellement que les vertébrés? Tant la nouvelle voie qu'il venait d'ouvrir aux naturalistes était immense, et tant il avait été difficile de l'y suivre à cause de cette immensité mémel
Dans ce premier Mémoire, M. Cuvier venait donc d'établir enfin la vraie division des animaux à sang blanc. Dans un second, reprenant une de leurs classes en particulier, celle des mollusques^ il jette les premiers fondements de son grand travail sur ces animaux ; travail qui l'a occupé pendant tant d^années, et qui a produit l'ensemble de résultats le plus étonnant peut-être, et du moins le plus essentiellement neuf de toute la zoologie, comme de toute l'ahatomie comparée modernes.
On n'avait point eu jusque-là d'exemple d'une anatomie aussi exacte, et portant sur un aussi grand nombre de parties fines et délicates.
^ DE G. GUVIER. 41 ^«
Daubenton, ce modèle de précision et d'exactitude, n'avait guère décrit, avec ce détail, que le squelette et les viscères des quadrupèdes : ici c'était la même* attention, et une sagacité d'observation bien plus grande encore, portées sur toutes les parties de l'animal, sur ses muscles, sur ses vaisseaux, sur ses nerfs, sur ses organes des sens.
Swammerdam, Pallas, qui avaient embrassé toutes les parties de TanimaJ dans leurs anatomies , avaient borné ces anatomies à quelques espèces; en un autre genre, Lyonnet s'était môme borné à une seule : ici c'était une classe entière d'animaux, et de tous les animaux la classe la moins connue, dont presque toutes les espèces se montraient décrites, et tout le détail, le détail le plus délicat, le plus secret de leur structure, mis au jour et développé .
Les mollusques ont tous un cœur, ainsi que je l'ai déjà dit : mais les uns n'en ont qu'un seul, comme Vhuiire, comme le limaçon ; les autres en ont deux; les autres en ont jusqu'à trois distincts, comme le poulpe comme la seiche. Et cependant, c'est avec ces animaux dont l'organisation est si riche, qui ont un cerveau, des nerfs, des organes des sens, des organes sécrétoires, que l'on en con-
^2 ÉLOGIï: HISTORIQUK ^
fondait d^autres^ui, comme les ^ophytes, comme les polypes, par exemple, n*ont, pour toute organisation^ qu*une pulpe presque homogène.
Les expériences de Trembley ont rendu célèbre le polype d'eau douce, cet animal qui pousse des bourgeons, comme une plante , et dont chaque partie, séparée des autres, forme un individu nouveau et complet. Toute la structure de ce singulier zoophyte se réduit à un sac, c'est-à-dire à une bouche et à un estomac.
M. Cuvier a fait connaître un autre zoophyte dont la structure offre quelque chose de plus sur- ' prenant encore, car il n'a pas même de bouche; il se nourrit par des suçoirs ramifiés, comme les plantes; et sa cavité intérieure lui sert, tour à tour, d*estomac et d'une sorte de cœur, car il s'y rend des vaisseaux qui y conduisent le suc nourricier, et il en part d'autres vaisseaux qui portent ce suc aux parties.
Un des problèmes les plus curieux de toute la physiologie des animaux à sang blanc qui ait été résolu par M. Cuvier, est celui de la nutrition des insectes.
Les insecies, eomme je l'ai déjà dit» n'ont, au lieu de cœur, qu'un simple vaisheau dorsal ; et, de plus, ce vaisseau d> rsal n'a aucune branche, au-
cune ramification, aucun vaisseaii particulier qui s'y rende ou qui en parte.
C'est ce que Ton savait déjà par les travaux célèbres deMalpighi, deSwammerdam, deLyonnet:
mais M. Cuvier va beaucoup plus loin ; il examine toutes les parties du corps des insectes^ Tune après Tautre ; et, par cet examen détaillé, i) montre qu*aucnn vaisseau sanguin, ou, ce qui revient au même, qu'aucune circulation n'existe dans ces animaux.
Comment s'opère donc leur nutrition?
M. Cuvier commence par faire remarquer que le but final de la circulation est de porter le safïg à l'air. Aussi tous les animaux qui ont un cœur, ont-ils un organe respiratoire circonscrit, soit poumon^ soit branchies; et le sang, revenu des parties au cœur, est-il invariablement contraint de traverser cet organe, pour y être soumis à l'action de. l'air, avant de retourner aux parties.
Mais, dans les insectes, l'appareil de la respiration est tout différent. Ce n'est plus un organe circonscrit qui reçoit l'air ; c'est un nombre près que infini de vaisseaux élastiques, nommés trachées y qui le portent dans toutes les parties du corps, et qui le conduisent ainsi jusque sur le fluide nourricier lui-même qui baigne continuellement ces parties.
r( ÉLOGE HISTORIQUE
En un mot, tandis que, dans les autres animaux, c'est le fluide nourricier qui, au moyen de la circulation, va chercher Tair, le phénomène se renverse dans les imectes, et c'est, au contraire, Tair qui y va chercher le fluide nourricier, et rend par là toute circulation inutile.
Une autre découverte de M. Guvier , non moins importante, est celle de l'appareil circulatoire ,de certains ver«qui, tels que le ver de terre, la sangsue, ' avaient été jusque-là confondus avec ces zoophytcs d'une structure incomparablement plus simple, qui ne vivent que dans l'intérieur d'autres animaux.
Par une singularité remarquable, le sang de ces vers, à appareil circulatoire , est rouge : nouvelle circonstance qui montre encore combien était inexacte et vague la dénomination ù'animaux à xang hianc, donnée Jusqu'alors, d'une manière ,. eénérale, djxx nmmau3ù4^ns vertèbres,
^i^^ Par tous ces graniti^ -travaux, M. Cuvier avait
donc fixé les limites de la classe des mollusques^ il avait déterminé celle des vers à sang rouge; il les avait complètement séparées l'une et l'autre de celle des zoophyies ; il avait enfin marqué la vraie place de ces zoophgtes eux-mêmes, désormais relégués à la fin du règne animal.
Mais un principe qu'il avait employé dans tous
DE G. CUVIËR. 45
CCS travaux devait le conduire plus loin encore. (]e principe est celui de la subordination des organes ou des caractères,
La méthode ne doit pas se borner, en effet, à représenter indistinctement les rapports de structure ; elle doit marquer, en outre. Tordre particulier de ces rapports et l'importance relative de chacun d'eux ; et c'est à quoi sert précisément le principe de la subordination des organes.
Bernard et Laurent de Jussieu avaient déjà appliqué ce principe, aussi fécond que sûr, à la botanique ; mais les zoologistes n'avaient point encore osé en faire l'application à leur science, effrayés sans doute par ce grand nombre et par cette complication d'organes qui constituent le corps animal, et qui, pour la plupart, manquent aux végétaux.
Le principe de la subordination des organes ne pouvait s'introduire en zoologie que précédé par l'anatomie. Le premier pas à faire était de connaître les organes ; la détermination de leur importance relative ne pouvait être que le second : ces deux pas faits, il ne restait plus qu'à fonder les caractères sur les organes, et à subordonner ces caractères les uns aux autres, comme les organes sont subordonnés entrç eux; tel a été
proprement l'objet du Règne animal diêtribtœ diaprés son organisation, ce grand ouvrage où la nouvelle doctrine zoologique de Tillustre auteur se montre enfin reproduite dans son ensemble, et coordonnée dans toutes ses parties.
C'est à compter de cet ouvrage que Tart des méthodes a pris une face toute nouvelle.
Linnœus. n'avait guère vu dans cet art, comme chacun sait, qu'un moyen de distinguer les espèces. M. Guvier est le premier qui ait entrepris de faire, de la méthode, l'instrument même de la généralisation des faits.
Prise en elle-même, la méthode n'est, pour lui, que la subordination des propositions, des vérités, des faits, les uns aux autres, d'après leur ordre de généralité.
Appliquée au règne animal, c'est la subordination des groupes entre eux, d'après l'importance relative des organes qui forment les caractères distinctifs de ces groupes*
Or, les organes les plus importants sont aussi ceux qui entraînent l'es ressemblances les plus générales.
D'où il suit qu'en fondant les groupes inférieurs sur les organes subordonnés, et les groupes supérieurs sur les organes dominateurs^ les groupes su-
DE G. CUVIËR. n
périeurs comprendront toujours nécessairement les inférieurs, ou, en d*autres termes, que Ton pourra toujours passer des uns aux autres par des propositions graduées, et de plus en plus générales à mesure qu'on remontera des groupes inférieurs vers les supérieurs.
La méthode, bien vue, n*est donc que Texpression généralisée de la science ; c*est la science ellemême, mais réduite à ses expressions les plus simples ; c*est plus encore : cet enchaînement des faits d'après leurs analogies, cet enchaînement des analogies d'après leur degré d'étendue, ne se borne pas à représenter les rapports connus ; il met au jour une foule de rapports nouveaux, contenus les uns dans les autres ; il les dégage les uns des autres ; il donne ainsi de nouvelles forces à l'esprit pour apercevoir et pour découvrir ; il lui crée de nouveaux procédés logiques.
Jusqu'ici M. Cuvier n'avait vu, dans chacune de ces trois grandes classes des anïniatix sans vertèbres : les mollusques , les insectes et les soophyleSj qu'un groupe pareil à chacune des quatre classés des animaux vertébrés : les quadrupèdes, les oiseaux^ ' les reptiles et les poissons.
C'est qu'il n'avait considéré encore que les organes de la circulation.
En considérant le système nerveux qui est un organe beaucoup plus important, il vit que chacune des trois grandes classes des animaux sans vertèbres répondait ou équivalait non plus à lelle ou telle classe des animaux vertébrés ^ prise à part, mais à tous ces animaux vertébrés, pris ensemble.
Une première forme du système nerveux réunit tous les animaux vertébrés, en un seul groupe; une seconde forme réunit tous les mollusques; une troisième réunit les insectes aux vers à sang 9 ouge, et les uns et les autres aux crmtacés , c'est le groupe des articulés; une quatrième forme, enfin, réunit tous les zoophytcs,
11 y a donc quatre plans, quatre types, dans le règne animal , quatre embranchements , comme M. Cuvier les appelle ; ou, en termes plus clairs, et dépouillés de tout vague, il y a quatre formes générales du système nerveux, dans les animaux.
Dans les sciences d'observation et d'expérience, Tart suprême du génie est de transformer les questions, desimpies questions de raisonnement, en questions de fait.
On disputait, depuis plus d'un siècle, sur la question de savoir s'il n'y a qu'un seul plan d'organi- . sation dans les animaux, ou s'il y eri a plusieurs.
Cette question, jusque-là posée en termes si vagues, M. Cuvier la transforme en cette autre, positive et de fait, savoir, combien il y a de formes distinctes du système nerveux dans les animaux.
Or, il y en a quatre, comme Je viens de le dire : une pour les vertébrés^ une pour les mollusques , une pour les articulés, une pour les zoophytes; il y a donc quatre plans, quatre types, quatre formes, dans le règne animal.
Telle est la lumière que le grand ouvrage qui nous occupe a répandue sur le règne animai entier, que, guidé par lui, Tesprit saisit nettement les divers ordres de rapports qui lient les animaux entre eux : les rapports d'ensemble qui constituent Tunité, le caractère du règne; les rapports plus ou moins généraux qui constituent Funité des embranchements, des classes ; les rapports plus particuliers qui constituent Tunité ùqs ordres, des genres.
Cependant cet ouvrage, d*une portée si vaste, d'un détail si immense , n'était point encore ce qu'aurait voulu M. Cuvier. C'est le propre du génie de voir toujours mieux et plus loin que tout ce qu'il fait.
Et d'ailleurs, en effet, bien que, dans ce grand ouvrage, toutes les espèces eussent été revues, la plupart n'étaient pourtant qu'4ndiquées ; ce n'était
donc qu'un système abrégé, ce n'était pas un syslènie complet des animaux.
Or, ridée d'un système complet des animaux , d'un système où toutes les espèces seraient nonseulement indiquées, distinguées, classées, mais représentées et décrites dans toute leur structure, est une de celles qui ont le plus constamment occupé M, Cuvier.
Aussi, à peine ce grand ouvrage sur le règne animal était-il terminé, qu'un autre était commencé déjà, et sur un plan non moins Vaste : je veux parler de V Histoire naturelle des Poissonsy dont le premier volume a paru en ^828.
Après avoir opéré, dans le premier de ces deux ouvrages, la réforme complète du système des animaux, ce qu'il avait voulu, dans le second, c'était de montrer, par l'exposition détaillée et approfondie de toutes les espèces coonues d'une classe, ce qu'on pourrait faire pour toutes les autres espèces, et pour toutes les autres classes.
Dans cette vue, il avait choisi la classe des poissons, comme étant, parmi toutes celles ûesvertébrés^ la plus nombreuse, la moins connue, la plus enrichie par les découvertes récentes des voyageurs.
En effet, Bloch etLacépède, les derniers auteurs principaux eji ichthyologie, n'avaient guère connu
DE G. OUVIER. ' 2\
que quatorze cents espèces de poissons ; dans l*ouvrage de M. Cuvier, le nombre de ces espèces se serait élevé à plus de cinq mille : Touvrage entier n*aurait pas eu moins de vingt volumes; tous les matériaux étaient mis en ordre ; et les neuf volumes qui ont paru en moins de six années, témoignent assez de la prodigieuse rapidité avec laquelle toute cette vaste entreprisé devait marcher.
Pressé par le peu de temps dont je puis disposer, je m'interdis là lecture de tout détail sur cet ouvrage, étonnaiît par son étendue, plus étonnant encore par cet art profond de la formation des genres et des familles, dont Tauteur semble s*étre complu à dévoiler les secrets les plus cachés , et par cette sciende des caractères que nul homme ne posséda jamais à un tel degré : résultats de Texpérience la plus consommée , et fruits du génie parvenu à toute sa maturité.
Tel est Tensemble des grands travaux par lesquels M. Cuvier a renouvelé la zoologie ; mais une réforme plus importante encore , et dont celle-ci n*est eiTectivement que la conséquence , c'est celle qu'il avait déjà opérée, ou qu'il opérait en même temps, dans ra/7n/omie comparée.
On ne peut parler des progrès que Vanaiomie corn* parée a dus à M. Cuvier, sans un respect plus profond encore, et mêlé d'une sorte de recueillement; il ne parlait jamais lui-même de cette science qu'avec enthousiasme ; il la regardait, et avec juste raison, comme la science régulatrice de toutes celles qui se rapportent aux êtres organisés ; et la mort Ta surpris méditant ce grand ouvrage qu*il lui consacrait , et où, rassemblant toutes ses forces, ce génie si vaste eût enfin paru dans toute sa grandeur.
Mais si cet ouvrage est à jamais perdu, du moins * ses éléments principaux subsistent, répandus dans tant de Mémoires dont j*ai déjà parlé; surtout dans Iqs Leçons d'anatomie eomparée; surtout dans les Recherches sur les ossements fossiles : travaux immortels, et qui ont imprimé à Vanatonùe comparée un tel essor, qu'après avoir été, pendant si longtemps, la plus négligée des branches de V histoire naturelle, elle les a tout à coup dépassées et dominées toutes.
L'histoire . de Vanatomie comparée compte trois époques nettement marquées : Tépoque d'Aristote , celle de Claude Perrault, et celle de M. Cuvier.
Chacun sait avec quel génie Âristote a jeté les premiers fondements de Vanatomie comparée^ chez les anciens. Mais ce qui n'a pas été aussi remarqué,
DE G. GUVIER. 25
quoique non moins digne de i*ôtrc , c*cst la puissance de tête avec laquelle Claude l^crrault a recommencé toute cette science , dès le mflieu du dit-septième siècle, et Ta recommencée par sa base même, c'est-à-dire par les faits particuliers.
Les descriptions de Perrault sont le premier pas assuré qu*ait fait Vanatomie comparée moderne. Daubenton lui en 6t faire un autre ; car il rendit ces descriptions comparables.
Vicq-d*Azyr alla plus loin encore.
Riche des travaux de Daubetiton , de Haller, de Hunter, de Monro, de Camper, de Pallas, Vicqd*Âzyr embrassa Vanatomie comparée dans son ensemble ; il y porta ce génie profond qui voit dans les sciences le but à atteindre, et cet esprit de suite par lequel on l'atteint ; et la grande réforme opé* fée en effet par M. Cuvier dans Vanatomie corn • parée^ nul ne Ta pins avancée que Vicq-d'Azyr.
Ce fut même un bonheur pour cette science que de passer immédiatement des mains de Tun de ces deux grands hommes dans les mains de Tautre.
Vicq-d'Azyr y avait porté le cckip d'œil du physiologiste ; M. Cuvier y porta plus particulièrement celui du zoologiste ; et Ton peut croire qu'elle avait un égal besoin d'être considérée sdtis ces deux
24 élogh: uistoriquk
points de vue. On peut croire que sa réforme n'a été si coniplète, etson influence si générale, que parce que , tour à tour étudiée et remaniée pour se pré* ter et à la zoologie et à la physiologie , elle a pu devenir, tout à la fois, le guide et le flambeau de ces deux sciences.
Quoi qu'il en soit , Vanatomie comparée n'était encore qu'un recueil de faits particuliers touchant la structure des animaux. M. Cuvier en a fait la science des lois générales de l'organisation animale.
Ce même homme qui avait transformé la méthode zoologique, de simple nomenclature , en un instrument de généralisation, a su disposer les faits en anatonne comparée dans un ordre tel que, de leur simple rapprochement, sont sorties toutes ces lois admirables, et déplus en plus élevées : par exemple, que chaque espèce d'organe a ses modifications fixes et déterminées; qu'un rapport constant lie entre elles toutes les modifications de l'organisme; que certains organes ont, sur l'ensemble de l'économie , une influence plus marquée et plus décisive, d'où la loi de leur mbonlination ; que certains traits d'organjsation s'appellent nécessairement les uns les autres, et qu'il en est, au contraire, d'incompatibles et qui s'excluent, d'où la loi de leur corrélation ou coexistence ; et tant
DK G. CUVIER. 25
d'autres lois , tant (l*autres rapports généraux, qui ont enfin créé et développé la partie philosophique de cette science.
Parmi tant de décoavertes , parmi tant de faits particuliers dont il Va enrichie, je dois me borner h citer ici les plus saillants, et encore ne puis-je, à beaucoup près, les citer tous.
Les travaux de Hunter et de Tenon avaient déjà fait faire de grands pas à la théorie du développement des dents; il a pgrté cette théorie, à peu de chose près, à sa perfection.
Ces parties, ces espèces de petits os qu'on appelle dents ^ paraissent, au premier aspect , des parties fort simples , et qui méritent à peine l'attention de l'observateur. Ces parties sont pourtant fort compliquées ; elles ont des organes sécréteurs, comme leur germe, leur membrane propre; des substances sécrétées, comme leur émail, leur ivoire; et chacune de c«s substances paraît à son tour ; chacune paratt à une époque fixe.
Ces* petits corps naissent, se développent, poussent leurs racines, meurent, tombent, sont remplacés par d'autres avec un ordre, une régulapîté admirables.
Et çc qui n'est pas moins admirable, bien quo
SOUS un autre point de vue , c'est que toutes les circonstances de leur organisation et de leur développement sont aujourd'hui rigoureusement démontrées.
En s' appuyant sur Tétude des dents de Véléphant, où tout se voit en grand , M. Cuvier est parvenu à constater Tépoque précise où chaque partie de la dent se forme, et par quel mécanisme elle se forme ; comment chacune de ces parties, ayant fait son râle d*organe producteur, disparaît; comment la dent tout entière disparaît à son tour, pour faire place à une autre qui aura aussi et son développement d'ensemble et de détail, et son point d'organisation complète, et son dépérissement et sa chute.
Perrault, Hérissant, Vicq'-d'Azyr, avaient déjà fait connaître quelques points de la structure des organes de la voix des oiseaux ; il a fait connaître cette structure d'une manière générale et par des comparaisons détaillées.
Il a, le premier^ mis dans tout son jour la disposition singulière de Torgane de Touïe, et la disposition plus singulière encore des fosses nasales, dans les cétacés.
Toul le monde connaît la merveilleuse métamorphose qu'éprouve la grenouille pour passer de rélat de fœtus ou de têtard à Tétat adulte. On .sait qu'après avoir respiré, dans le premier de ces deux états, par des branchies^ comme les poissons, elle respire ^ dans le second , par des poumons , comme les animaux terrestres.
M, Cuvier a fait connaître la structure des organes de la respiration et de la circulation d'un genre de reptiles qui offrent quelque chose de plus curieux encore.
La grenouUte est, tour à tour, poisson dans son premier âge, et reptile dans le second. Ces nouveaux reptiles, plus singuliers encore, tels que le proiée^ Vaxololt, la sirène, sont toute leur vie reptiles et poissons; ils ont tout à la fois des branchies et des poumons, et peuvent, pendant toute leur vie, respirer alternativement dans Tair et dans Teau.
M. Cuvier est encore le premier qui ait donné une comparaison suivie des cerveaux dans les quatre classes des animaux vertébrés; le premier qui ait fait remarquer les rapports du développement de cet organe avec le développement de Tintclligence, branche de Vanatoniie comparée, devenue depuis si féconde et si étendue; le premier, enfin.
qui ait déduit , d'une manière rigoureuse', de la quantité respective de la respiration de ces animaux, non-seulement le degré de leur chaleur naturelle , mais celui de toutes leurs autres facultés, de leur force de mouvement, de leur finesse de sens, de leur rapidité de digestion.
Mais l'application la plus neuve et la plus brillante qu'il ait faite de Vanaiomie comparée, est celle qui se rapporte aux osscmmts fossiles.
Tout le monde sait aujourd'hui que le globe que nous habitons présente, presque partout, des traces irrécusables des plus grandes révolutions.
Les productions de la création actuelle, de la nature vivante, recouvrent partout les débris d'une création antérieure, d'une' nature détruite.
D'une part, des amas immenses de coquilles, et d'autres corps marins , se trouvent à de grandes distances de toute mer, à des hauteurs où nulle mer ne saurait atteindre aujourd'hui ; et de là sont venus les premiers faits à l'appui de toutes ces traditions de déluges, conservées chez tant de peuples.
D'autre part, les grands ossements découverts à divers intervalles, dans les entrailles de la terre,
dans les cavernes des montagnes, ont fait natlrc ces autres traditions populaires, non moins répandues et non moins anciennes, de races de géants qui auraient peuplé le monde, dans ses premiers âges.
Les traces des révolutions de notre globe ont donc frappé, de tout temps, Tesprit des hommes ; mais elles Font fVappé longtemps en vain, et d'un étonnement stérile.
Longtemps même Tignorance a été portée à ce point qu'une opinion à peu près générale, et je ne parle plus d'une opinion populaire , je parle de Topinion des savants et des philosophes, regardait et les pierres chargées d'empreintes d'animaux ou de végétaux , et les coquillages trouvés dans la terre, comme des Jeux de la nature.
« 11 a fallu, ditFontenellc, qu'un potier de terre, « qui ne savait ni latin ni grec, osât, vers la On du « seizième siècle, dire dans Paris, et à la face de « tous les docteurs , que les coquilles fossiles « étaient de véritables coquilles déposées autrefois « par la mer dans les lieux où elles se trouvaient « alors; que des animaux avaient donné aux « pierres figurées toutes leurs différentes figures, «« et qu'il défiât hardiment toute l'école d'Arislote « d'attaquer ses preuves. »
Ce potier de terre était Bernard Palissy, immortel pour avoir fait à peine un premier pas dans cette carrière , parcourue depuis par tant de grands hommes, et qui les a conduits à des découvertes si étonnantes.
A la vérité, leâ idées de Palissy ne pouvaient guère être remarquées à Tépoque où elles parurent ; et ce n*a été que près de cent ans plus tard, c'est-à-dire vers la fin du dix-septième siècle , qu'elles ont commencé à se réveiller, et, pour rappeler encore une expression de Fontenelle, à faire la fortune qu'elles méritaient.
Mais, dès lors aussi, on s'est occupé avec tant d'activité, et à rassembler les restes des corps organisés enfouis sous Técorce du globe, et à étudier les couches qui les recèlent : et, sous ces deux rapports, les faits se sont tellement et si rapidement multipliés, que quelques esprits élevés et hardis, n'ont pas craint, dès lors même, de chercher à en embrasser la généralité dans leurs théories , et d'essayer de remonter ainsi à leurs causes.
C'est, en effet, à partir de la fin du dix-septième siècle et de la première moitié du dix-huitième, qu'ont paru successivement les systèmes fameux de Burnet , de Leibnitz , de Woodward, de Whiston , de Bufl'on ; tous systèmes prématurés , tous
DE G. CUVIëR. 5(
systèmes plus ou moins erronés sans doule , mais qui eurent du moins cet avantage d*accoutumer Tesprit humain à porter enfin une vue philosophique sur ces étonnants phénomènes, et à oser se mesurer avec eux.
Un autre avantage, et plus précieux encore, c*est que tous ces systèmes, excitant les esprits, amenèrent bientAt, de toutes parts, des observations plus nombreuses, plus précises, plus complètes, dont le premier effet fut de renverser tout ce que ces systèmes avaient d'imaginaire et d'absurde; et le second, de fonder sur leurs débris mêmes la véritable théorie, l'histoire positive de la terre.
1^ dix-huitième siècle , qui a marché si vite en tant de choses, n'a rien vu peut-être de plus rapide que les progrès de la science qui nous occupe. Ce même sièrie qui, dans sa première moitié, avait vu ou s'élever ou tomber tous ces systèmes dont je viens de parler, édifices brillants et fragiles, a vu poser, dans la seconde, par les mains des i^allas, des Deluc, des de Saussure, des Werner, des Blumenbach, des Camper, les premiers fondements du monument durable qui devait leur succéder.
Parmi ces progrès, je dois surtout rappeler ici ceux qui se rapportent aux dépouilles fossiles des corps organisés. .
52 ÉLOGE UISTORIQUE
Ce sont, en efTet^ ces restes des corps organisés, ténioins subsistants de tant de révolutions, de tant de bouleversements éprouvés par le globe, qui ont fait nattre les premières hypothèses de la géologie fantastique ; et ce sont encore ces restes qui ont fini par donner, entre les mains de M. Cuvier, les résultats les plus évidents, les lois les plus assurées de la géologie positive.
Les recherches de M. Cuvier ont eu principalement pour objet les oasenients fossiles des quadrupèdes : partie du règne animal jusqu*alorspeu étudiée sous ce nouveau point de vue, et dont Fétude devait néanmoins conduire à des conséquences bien plus précises, bien plus décisives que celle de toute autre classe.
J'ai déjà parlé de ces grands ossements fossiles découverts à différentes époques , et de ces idées ridicules de géants^ qui se renouvelaient à chaque découverte qu*on en faisait.
Daubenton a, le premier, détruit toutes ces idées ; il a, le premier, appliqué Vanaiomie comparée à la détermination de ces os ; mais, comme il Tavoue lui-même , cette science était loin d*étre assez avancée encore pour pouvoir donner, dans tous les cas , et donner avec certitude l'espèce ou le genre d'animal auquel un os inconnu, un os isolé, pou-
DE G. CUVIKR. ."^5
vait appartenir ; et tel était pourtant le problème à résoudre.
Le mémoire où Daubenton a tenté, pour la première fois, la solution de ce problème important est de 1762.
En 1769, Pallas publia son premier mémoire sur les ossements fossiles de Sibérie, On n'y put voir, sans étonnement, la démonstration de ce fait que réléphant, le rhinocéros, rhippopotame, tous animaux qui ne vivent actuellement que sous la zone lorride, avaient habité autrefois les contrées les plus septentrionales de no$ continents.
Le second mémoire de Pallas dut beaucoup plus étonner encore ; car il y rapporte ce fait, qui parut effectivement alors à peine croyable, d'un rhinocéros trouvé tout entier dans la terre gelée, avec sa peau et sa chair; fait qui s'est renouvelé depuis, comme chacun sait, dans cet éléphant, découvert, en 1 806, sur les bords de la mer Glaciale, et si bien conservé que les chiens et les ours ont pu en dévorer et s*en disputer les chairs.
L*éveil une fois donné par Pallas, on trouva bientôt de ces dépouilles d'animaux du midi, non-seulement dans les pay$*du nord, mais dans tous les pays de Tancien comme du nouveau monde.
Buffon se hâta d'en déduire son système du re-
rroidissement graduel des régions polaires, et de rémigratioo successive des. animaux du nord au midi.
IVlais le dernier fait observé par Ballas, et que je viens de citer, renversait déjà ce système. Ce fait démontre effectivement, et de la manière la plus formelle, que le refroidissement du globe, loin d'avoir été graduel, a nécessairement été, au contraire, subit, instantané, sans aucune gradation; il démontre que le même instant qui a fait périr les animaux dont il s'agit, a rendu glacial le pays qu'ils habitaient ; car, s'ils n'eussent été gelés aussitôt que tués, il est évident qu'ils n'auraient pu nous parvenir avec leur peau, leur chair, toutes leurs parties, et toutes ces parties parfaitement conservées.
L'hypothèse du refroidissement graduel ne pouvant donc plus être soutenue, Pallas y substitua celle d'une irruption des eaux venues du sud-est; irruption qui, selon lui, aurait transporté dans le nord les animaux de l'Inde.
Mais celte seconde hypothèse n était pas plus heureuse que la première ; car les animaux fossiles sont très-différents de ceux de l'Inde, et même de tous les animaux aujourd'hui vivants : dernier fait plus extraordinaire encore que tous ceux qui pré-
cèdent, et qu'il était réservé à M. Cuvier de mettre dans tout son jour.
Le fait d'une création ancienne d'animaux, entièrement distincte de la création actuelle, et depuis lon^emps entièrement perdue, est le fait fondamental sur lequel reposent les preuves les plus évidentes des révolutions du globe. Il ne saurait donc être sans intérêt de voir comment a pu nattre, se développer, se confirmer enfin Tidée de ce fait, le plus extraordinaire, assurément, qu'il ait été donné aux recherches scientifiques de découvrir et de démontrer.
Nous avons vu comment, vers la fin du seizième siècle, Bernard Palissy avait osé, le premier parmi les modernes, avancer que les ossements, les empreintes, les coquillages fossiles, regardés pendant si longtemps comme des jeux de la nature, étaient lès restes d'êtres réels, les véritables dépouilles de corps organisés.
En 1 670, Augustin Scilla renouvela l'opinion dé Palissy, et la soutint avec force. Peu après, en 1685, Leibnitz lui donna l'autorité de son nom et de son génie. Enfin, dès la première moitié du dix-huitième siècle, Bufl'on la reproduisit avec plqs d'éclat encore, et la rendit bientôt populaire.
Mais ces êtres organisés, dont les débris innom-
brablcssc montrent répandus partout, sont-ils les analogues de ceux qui vivent aujourd'hui, soit sur les lieux mêmes où Ton trouve ces débris, soit dans d'autres lieux? ou bien, leur espèce, leur genre ont-ils péri, et sont-ils entièrement perdus?
C'est là qu'est toute la difficulté, et Ton peut croire que cette difficulté n'aurait jamais été résolue, du moins avec une certitude complète, tant que l'on s*en serait tenu, par exemple, à l'étude des coquilles fossiles, ou des poissons.
On aurait eu beau trouver, en effet, de nouvelles coquilles, de nouveaux poissons inconnus, on aurait pu toujours supposer que leur espèce vivait encore, ^oit dans^ des mers éloignées, soit à des profondeurs inaccessibles.
11 n'en est pas» à beaucoup près, ainsi pour les quadrupèdes. Leur nombre est beaucoup plus borné, surtout pour les grandes espèces; on peut donc espérer de parvenir à les connaître toutes ; il est donc infiniment plus facile de s'assurer si des os inconnus appartiennent à l'une de ces espèces encore vivantes, ou s'ils viennent d'espèces perdueSi , C'est là ce qui donne à l'étude des quadrupèdes fossiles une importance propre, et aux déductions que l'on peut en tirer une force que ne sauraient
avoir les déductions tirées de Tétude de la plupart des autres classes.
BufTonsembleravoir senti. C'est principalement, en eQèt, sur les grands ossements fossiles de la Sibérie et du Canada qu'il chercha d*abord à appuyer la conjecture (car, vu Tétat de Vanatomie comparée à Fépoque où il écrivait, ce ne pouvait être encore qu'une conjecture) de certaines espèces perdues.
, Et, d'ailleurs, cette conjecture même était si peu établie dans son esprit, du moins relativement aux quadrupèdes, qu'après avoir regardé, dans sa Théorie de la Terre, tous les anilnaux auxquels ces os extraordinairesontappartenu comme des animaux perdus, il déclare ensuite, dans ses Époques de ta Nature^ qu'il ne reconnaît plus qu'une seule espèce perdue, celle qui a été nommée mastodonte, et que tous les autres os dont il s'agit, ne sont que des os d'éléphants et d'hippopotames.
Camper alla beaucoup plus loin ; et cela devait être, car l'una/omie comparée n'avait cessé de marcher à grands pas depuis Buffon.
Aussi, dès ^787, dans un mémoire adressée Pallas, Camper énonce-t-il hautement l'opinion que certaines espèces ont été détruites par les catastrophes du globe ; et il fait plus : il l'appuie des pre-
miers faits réellement positifs, quoique fort incomplets encore , qui aient été avancés pour la soutenir.
Ainsi donc, à mesure x|ue la détermination des ossements fossiles a fait des progrès, Tidée d'animaux perdus en a fait aussi ; et c*est toujours à la lumière de Vanatomie comparée que ces progrès ont été faits.
C'est, en effet, cette lumière de Vanatomie comparée qui iavait jusque-là manqué à tant de recherches laborieuses de tant de naturalistes. Mioiis il est aisé de voir que, vers Tépoque dont je parle, c'est-à^ire vers la (in du dix-huitième siècle, tout se préparait pour amener la solution cherchée depuis si longtemps, et qu'en un mot, Ton touchait enfin, sur ces étonnants, sur ces merveilleux phénomènes, au moment de quelque découverte, de quelque résultat complet et définitif.
Le 1 *' pluviôse, an iv, jour de la première séance publique qu'ait tenue rinstitut National, M. Cuvier lut, devant ce corps assemblé, son. mémoire sur les espèces iV éléphants fossiles, comparées aux espèces vivantes.
C'est dans ce mémoire qu'il annonce, pour la première fois, ses vues sur les animaux perdus. Ainsi, dans ce même jour où l'Institut ouvrait la
DE G. GUVIKR. r>9
première de ses séances publiques, s'ouvrait aussi la carrière des plus grandes découvertes que Thistoire naturelle ait faites dans notre siècle : singulière coïncidence, circonstance mémorable, et que rhistoire des sciences doit conserver.
M. Cuvier venait donc de commencer cette brillante suite de recherches et dç travaux qui Tont occupé pendant tant d'années, et par lesquels il 9 constamment tenu éveillés, pendant tout ce temps, rétonnement et Tadmiration de ses contemporains.
Dans ce premier mémoire, en effet, il ne se borne pas à démontrer que Véléphnnt fossile est une espèce distincte des espèces actuelles, une espèce éteinte, une espèce perdue ; il déclare netteniîent que le plus grand pas qui puisse être fait vers la perfection de la théorie de la terre, serait de prouver qu'aucun de ces^ animaux dont on trouve les dépouilles répandues sur presque tous les points du globe, n'existe plus aujourd'hui,
11 ajoute que ce qu'il vient d'établir pour Vélépltant, il l'établira bientôt d'une manière non moins incontestable pour le rhinocéros, pour Vours, pour le cerf, fossiles, toutes espèces également distinctes des espèces vivantes , toutes espèces également perdues.
Enfin, il termine par cette phrase remarquable,
et dans laquelle il semblait annoncer tout ce qu'il a découvert depuis.
« Qu'on se demande, dit-il, pourquoi Ton trouve « tant de dépouilles d'animaux inconnus, tandis « qu'on n'en trouve- aucune dont on puisse dire « qu'elle appartient aux espèces que nous connais- ^(( sons, et l'on verra combien il est probable qu'el- « les ont toutes appartenu à des êtres d'un monde « antérieur au nôtre, à des êtres détruits par quel- « ques révolutions du globe, à des êtres dont ceux « qui existent aujourd'hui ont rempli la place »
L'idée d'une création entière d'animaux , antérieure à la création actuelle ; l'idée d'une création
entière détruite et perdue, venait donc enfin d'être
• conçue dans son ensemble ! Le voile qui recouvrait tant d'étonnants phénomènes allait donc enfin être soulevé, ou plutôt, il l'était déjà ; et le mot de cette grande énigme qui, depuis un siècle, occupait si fortement les esprits, ce mot venait d'être dit.
Mais, pour transformer en un résultat positif et démontré cette vue si vaste et si élevée, il fallait rassembler, de toutes parts, les dépouilles des animaux perdus; il fallait les revoir, les étudier toutes sous ce nouvel aspect ; il fallait les comparer
DE G. CUVIËR. 44
toutes, et l'une après Tautre, au( dépouilles des aniriiaux vivants ; il fallait , avant tout , créer et déterminer Fart même de cette comparaison.
Or, pour bien concevoir toutes les difficultés de cette méthode, de cet art nouveau, il suffit de remarquer que les débris, que les restes des animaux dont il s'agit, que les o$9emenis fo$sile$, en un mot, sont presque toujours isolés, épars; que souvent les os de plusieurs espèces, et des espèces les plus diverses, sont mêlés, confondus ensemble; que presque toujours ces os sont mutilés , brisés , réduits en fragments.
Il fallait donc imaginer une méthode de reconnaître chaque os, et de le distinguer de tout autre avec certitude ; il fallait rapporter chaque os à respèce à laquelle il appartient ; il fallait reconstruire enfin le squelette complet de chaque espèce, sans omettre aucune des pièces qui lui étaient propres, sans en intercaler aucune qui lui fût étrangère.
Que Ton se représente ce mélange confus de débris mutilés et incomplets, recueillis par M. Cuvier; que Ton se représente, sous sa main habile, chaque os , chaque portion d'os allant reprendre sa place, allant se réunir à Tos, à la portion d'os à laquelle elle avait dû tenir ; et toutes ces espèces
d'animdux, détruites depuis tant de siècles, renaissant ainsi avec leurs formes, leurs caractères, leurs attributs, et Ton ne croira plus assister à une simple opération anatomique, on croira assister à une sorte de résurrection ; et, ce qui n*ôtera sans doute rien au prodige, à une résurrection qui s'opère à la voix de la science et du génie.
Je dis à la voix de la science : la méthode employée par M. Cuvier pour cette reconstruction merveilleuse n*est,'en effet, que l'application des règles générales de Vanatoniie comparée à la détermination des ossements fossiles .
Et ces règles elles-mêmes ne sont pas une -moins grande, une moins admirable découverte que les , résultats surprenants auxquels elles ont conduit.
On a vu plus haut comment un principe rationnel, celui de la subordination des organes, partout appliqué, partout reproduit dans rétablissement des groupes de la méthode, avait changé la face de la classification du règne animal.
Le principe qui a présidé à la reconstruction des . espèces perdues, est celui de la corrélation des formes, principe au moyen duquel chaque partie d'un animai peut être donnée par chaque autre, et toutes par une seule.
DE G. GUVIER. v^
Dansune machineaussi compliquée, et néanmoins aussi essentiellement une que celle qui constitue le corps animal, il est évident que toutes les parties doivent nécessairement étf e disposées les unes pour les autres, de manière à se correspondre, à s'ajuster entre elles, à former enfin, par leur ensemble, un être, un système unique.
Une se}ile de ces parties ne pourra donc changer de forme sans que toutes les autres en changent nécessairement aussi. De la forme de Tune déciles on pourra donc conclure la forme de toutes les autres.
Supposez un animal curtâvore, il aura nécessairement des organes des senSj des orfjanes du mouvement, des doigts, des dents, un estomac , des intestins disposé^ pour apercevoir, pour atteindre, pour saisir, pour déchirer, pour digérer une proie ; et toutes ces conditions seront rigoureusement enchaînées entre elles ; car une seule manquant, toutes les autres seraient sans effet, sans résultat, Tanimal ne pourrait subsister.
Supposez un animât herbivore^ et tout cet ensemble de conditions aura changé. Les dents, les doigts, V estomac, les intest.itês, les organes du mouvement, les organes des scns^ toutes ces parties auront pris de nouvelles formes, et ces formes
nouvelles seront toujours proportionnées entre elles , et relatives les unes aux autres.
De la forme d'une seule de ces parties, de la forme des dents seules, par exemple, on pourra donc conclure, et conclure avec certitude, la forme des pieds , celle des mâchoires , celle de Veslonwc, celle des iniesùns.
Toutes les parties, tous les organes se déduisent donc les uns des autres ; et telle est la rigueur, telle est l'infaillibilité de cette déduction /qu'on a vu souvent M. Cuvier reconnaître un animal par un seul os, par une seule facette d'os ; qu'on l'a vu déterminer 'des genres, des espèces inconnues, d'après quelques os brisés et d'après tels ou tels os indifféremment : reconstruisant ainsi l'animal entier d'après une seule de ses parties, et le faisant renattre, comme à volonté, de chacune d'elles ; résul^ tats faits pour étonner, et qu'on ne peut rappeler, sans rappeler, en effet, toute cette première admiration, mêlée de surprise, qu'ils inspirèrent d'àbord, et qui ne s'est point encore affaiblie.
Cette méthode précise, rigoureuse, de démêler, de distinguer les os confondus ensemble ; de rapporter chaque os à son espèce ; de reconstruire enfln l'animal entier d'après quelques unes de ses parties, cette méthode une fois conçue, ce ne
DE G. CUVIËB. 45
fut plus par espèces isolées, ce fut par groupes, par masses, que reparurent toutes ces populations éteintes, monuments antiques des révolutions du globe.
On put dès lors se faire une idée non-seulement de leurs formes extraordinaires, mais de la multitude prodigieuse de leurs espèces. On vit qu'elles embrassaient des êtres de toutes les classes : des quadrupèdes, des oiseaux, des reptiles, des poissons, jusqu'à des crustacés, des mollusques, des zoophytes.
Je ne parle ici que des animaux, et cependant rétude des végétau.v fossiles n'offre pas des conséquence;^ moins curieuses que celles que Ton a tirées du règne animal lui-même.
Tous ces êtres organisés, toutes ces premières populations du globe, se distinguent par des caractères propres, et souvent par les caractères les plus étranges, les plus bizarres.
Parmi les quadrupèdes, par exemple, se présentent d'abord le palœotherium , ïanoploiherium ces genres singuliers de pachydermes, découverts par M. Cuvier dans les environs de Paris, et dont aucune espèce n'a survécu, dont aucune n'est parvenue jusqu'à nous.
Après eux venait le mammoiuk , cet éléphant de
Sibérie, couvert de longs poils et d'une laine grossière ; le mastodonte, cet animal presqu'aussi grand que le mammouth, et que ses dents, hérissées de pointes, ont fait regarder pendant longtemps comme un éléphant Carnivore; et ces énormes paresseux , animaux dont les espèces actuelles ne dépassent pas la taille d'un chien, et dont quelques espèces perdues égalaient, par la leur, les plus grands rhinocéros.
L^srejiiiles de ces premiers âges du monde étaient plus extraordinaires encore, soit par leurs proportions gigantesques, car il y avait des lézards grahds comme des baleines; soit par la singularité de leur structure , car les uns avaient ras][)ect des céiavés ou mammifères nuLvins^ et les autres le cou, le bec des oiseaux, et jusqu'à des sortes d'ailes.
Et; ce qui est plus surprenant encore que tout cela, c'est que tous ces animaux ne vivaient point à une même époque; c'est qu'il y a eu plusieurs générations; , plusieurs populations successivement créées et détruites.
M. Cuvier en compte jusqu'à trois nettement marquées.
La première comprenait des mollusques, des poissons, des reptiles, tous ces reptiles monstrueux dontje viens de parler ; il s'y trouvait déjà
quelques mammifères marins, mais il ne s*y trouvait aucun , ou presqu'aucun mammifère terrestre.
La seconde se caractérisait surtout par ces genres singuliers de pachydermes des environs de Paris, que je rappelais tout à l'heure ; et c'est dès lors seulement que les mammifères terrestres commencent à dominer.
La troisième est celle des. mammouths, des mastodonies , des rhinocéros , des hippopoiames , des paresseur gigantexques.
Un fait bien remarquable, c'est que, parmi tous ces animaux, il n'y a aucun quadrumane, aucun singe.
Un fait, plus remarquable encore, c'est qu'il n'y a aucun homme. L'espèce humaine n'a donc été la contemporaine, ni de toutes ces races perdues, ni de toutes ces catastrophes épouvantables qui les ont détruites.
Ainsi donc, après l'âge des reptiles, après celui des premiers mammifères terrestres, après celui des mammouths et des mastodontes, est venue une quatrième époque, une quatrième succession d'êtres créés , celle qui constitue la population actuelle, celle que Von peut appeler Vnge de Vhoij^me, car c'est de cet âge seulement que da£e l'espèce humaine.
48 ÉLOGE HISTOBIQCE
La création du règne animal a donc éprouvé plusieurs interruptions , plusieurs destructions successives; et, ce qui n'est pas moins ^tonnant, quoique tout aussi certain , c'est qui! y a eu une époque, et la pi'emière de toutes, où aucun être organisé, aucun animal, aucun végétal, n'existaient sur le globe.
Tous ces faits extraordinaires sont démontrés par les rapports des restes des êtres organisés avec les couches qui forment Técorce du globe»
Ainisi, il y a eu une première époque où ces êtres n'existaient point, car les terrains primitifs ou primordiaux ne contiennent aucun de leurs restes ; ainsi les reptiles ont dominé dans l'époque suivante , car leurs restes abondent dans les terrains qui succèdent aux primitifs; ainsi la surface de la terre a été plusieurs fois recouverte par les mers,
et plusieurs fois mise à sec , car les restes d'ani-
maux marins recouvrent tour à tour les restes d'animaux terrestres , et sont tour à tour recouverts par eux.
La science, guidée par le génie, a donc pu rerîionter jusqu'aux époques les plus reculées de l'histoire de la terre ; elle a pu compter et déterminer ces époques ; elle a pu marquer, et le premier moment où les êtres organisés ont paru sur
DE G. GtJVIER. 4M
le globe , et toutes les variations , toates les modificatioiis, toutes les révolutions qu*ils olitéprouvées.
Sans doute, il serait injuste de laisser entendre ici que toutes led preuves de cette grande histoire ont été recueillies par M. Cuvier ; mais il n*est pas jusqu*aux découvertes que d'autres ont faites après lui qui n'ajoutent encore à sa gloire , car c'est en marchant sur ses traces qu'on les a faites.
On peut même dire que plus ces découvertes sont précieuses , que plus toutes celles que l'on fera par la suite seront importantes, plus sa gloire s'en accroîtra , à peu près comme on a vu grandir h*. nom de Ck)lomb, à mesure que les navigateurs, venus après lui , ont fait mieux connaître toute l'étendue de sa conquête.
Ce monde inconnu , ouvert aux naturalistes, est, sans contredit, la découverte la plus brillante de M. Cuvier.
Je n'hésite pourtant pas à placer à côté d'elle cette autre découverte , à mes yeux non moins importante , de la vraie méthode en histoire jiaturelle.
Le besoin des méthodes natt également pour nôtre esprit, et du besoin qu*il a de distinguer pour connaître, et du besoin qu'il a ûe généraliser ce
qu'il connaît , pour pouvoir embrasser et se repré-
senter nettemeot le plus grand nombre possible de faits et d'idées.
Toute méthode a donc un double but, savoir, la disiinctton et la généralisation des faits.
Or, jusqu'à M. Cuvier, la méthode s'était bornée à démêler et à distinguer ; c'est lui qui en a fait , comme je Tai déjà dit, un instrument de généralisation : par où il a rendu un service éternel , non-seulement à l'histoire naturelle, mais, j'ose le dire, à toutes les sciences.
Car la méthode, j'entendç la vraie, est essentiellement une. Son objet est partout de s'élever jusqu'aux rapports les plus généraux , jusqu'à 1 expression la plus simple des choses; et de telle sorte que tous ces rapports naissent les uns des autres, et tous des faits particuliers qui en sont l'origine et la source.
C'est là ce qu'entendait Bacon , quand il disait que toutes nos sciences ne sont que les faits généralisés : mot qui peint admirablement la marche suivie par M. Cuvier.
C'est, en effet, par cette puissante généralisation des faits qu'il a créé la science des ossements fos-^ siles; qu'il a renouvelé, dans leur ensemble, la zoologie et l'anatomie comparée ; qu'il n'a jamais abandonné un ordre de faits, sans remonter ju«*
DE G. GUVIER. 51
qu'à leur principe , et à leur principe le plus élevé : conduisant la classiflcation zoologique jusqu'à son principe rationnel , la subordination des organes ; fondant la reconstruction des animaux perdus sur le principe de la corrélation des former; démontrant la nécessité de certains intervalles, de certaines interruptions dans réchelle des êtres, par Timpossibilité même de certaines coexistences, de certaines combinaisons d'organes.
C'est dans cette habitude de son esprit de remonter, en toute chose , Jusqu'à un principe sûr et démontré, qu'il faut chercher le secret de cette clarté si vive qu'il répand sur toutes les matières qu'il traite. Car la clarté résulte partout de l'ordre des pensées et de la chaîne continue de leurs dépendances. '
(^est dans cette habitude encore que se trouve la raison pour laquelle ses opinions, en tout genre, sont si fermes, si arrêtées; c'est qu'il ne se borne jamais à quelques rapports isolés , fortuits ; c'est qu'il remonte toujours jusqu'aux rapports nécessaires , et qu'il les embrasse tous.
Deux choses frappent également en lui : l'extrême précocité de ses vues ; car, c'est dès son premier mémoire sur la classe des vers de Linnœus ,
qu'il réforme toute cette classe, et, par elle, la zoologie entière; c*est*dès son premier cours d*a-^ natomie comparée qu*il refond toute cette science et la reconstitue sur une nouvelle base ; c'est dès son premier mémoire sur les éléphanu fomle$ qu'il jette les fondements d'une science toute nouvelle, celle des animaux perdus : et cet esprit de suite, de persévérance, cette constance à toute épreuve, par lesquels il a développé, fécondé ses vues; consacrant une vie entière à Ie3 établir, à les démontrer, à les mûrir par l'expérience, à les transformer enfln, de simples vues, fruits d'une conception hardie, d'une inspiration soudaine, en vérités de fait et d'observation.
Si je suis cet homme célèbre dans les routes diverses qu'il s'est tracées, je retrouve partout ces qualités dominantes de son esprit, Tordre, l'étendue, l'élévation des pensées ; la netteté, la précision, la force des expressions.
Je retrouve toutes ces qualités unies è un style plus animé, plys varié, plus vif, dans ces Éloges hisioriques qui ont fait, pendant longtemps, une si grande partie du charme et de l'éclat de vos réunions publiques.
On a beaucoup loué dans ces Eloges, et l'on ne
DE G. CUVJER. 55
peut trop y admirer, sans doute, cette verve, ce feu qui y répandent tant de mouvement et de vie ; cet art de raconter une anecdote, un trait, d'une manière si piquante ; cette vigueur de conception qui lie toutes les parties du discours en un ensemble si fortement construit qu'il semble avoir été créé d'un seul jet ; cette singulière aptitude enfin à s'élever aux considérations les plus variées, et à peindre tant de personnages divers d'une manière également juste et frappante.
Ce qu'une observation un peu plus attentive y fait remarquer, avec peut-être plus de plaisir encore, c'est la même sagacité d.'observation, la même finesse de rapprochement, le même art de comparer, de subordonner, de remonter à ce t|ue les faits ont de plus général, porté dans un autre champ ; et, par-dessus tout, ces traits lumineux, profonds qui saisissent tout à coup le lecteur, et le transportent dans un grand ordre d'idées.
M. Cuvier semble avoir été destiné à donner un nouveau caractère à tous les genres qu'il a cultivés. C'est lui qui a porté dlans l'enseignement de l'histoire naturelle ces vues philosophiques et générales qui jusque-là n'y avaient point pénétré encore.
Dans ses éloquentes leçons, Thistoire des sciences est devenue Thistoire même de Tcsprit humain ; car, remontant aux causes de leurs progrès et de leurs erreurs, c*est toujours dans les bonnes ou mauvaises routes, suivies par Tesprit humain, qu1l trouve ces causes.
C'est là qu'il met, pour me servir d'une de ses expressions, pleine de force, c'est là qu'il meiVes* prit humain en expérience : démontrant, par le témoignage de l'histoire entière des sciences, que les hypothèses les plus ingénieuses, que les systèmes les plus brillants ne font que passer et disparaître, et que les faits seuls restent ; opposant partopt aux méthodes dé spéculation, qui n'ont jamais produit aucun résultat durable, les méthodes d'observation et d'expérience auxquelles les hommes doivent tout ce qu'ils possèdent aujourd'hui de découvertes et de connaissances.
Ehl dans quelle bouche ces grands résultats tirés de l'histoire des sciences, cette théorie expéri" mentale de l'esprit humain, si je puis ainsi dire, auraient^ils pu avoir plus d'autorité que dans la sienne? Qui s'est monti*é plus constamment attaché à l'observation, à l'expérience, à l'étude rigoureuse des faits, et qui néanmoins a jainais
DE G. GDVI£R. 55
enrichi son siècle de vérités plus neuves et plus sublimes?
Depuis que les hommes observent avec précision, et font des expériences suivies, c'est-à-dire depuis à peu près deux siècles, ils devraient avoir renoncé, ce semble, à la manie de chercher à deviner, au lieu â'obsetver; car, d*abord, et comme Ta dit un écrivain philosophe, on devrait se lasser, à la longue, de deviner toujours maladroitement; et ensuite, c*est qu'on devrait avoir fini par reconnaître que ce qu'on imagine est toujours bien au-dessous de ce qui existe, et qu'en un mot, et à ne considérer même que le côté brillant de nos théories , le merveilleux de l'imagination est toujours bien loin d'approcher du merveilleux de la nature.
Le débit de M. Cuvier était, en général , grave, et même un peu lent, surtout vers le début de ses leçons; mais bientôt ce débit s'animait par le mouvement des pensées ; et alors ce mouvement qui se communiquait des pensées aux expressions, sa voix pénétrante, l'inspiration de son génie peinte dans ses yeux et sur son .visage, tout cet ensemble opérait sur son auditoire Timpression la plus vive et la plus profonde. On se sentait élevé, moins encore par ces idées grandes, inattendues,
qui brillaient partout, que par une certaine force de concevoir et de penser que cette parole puissante semblait tour à tour éveiller» ou faire pénétrer dans les esprits.
11 a porté,, dans la carrière du professorat, le même caractère d'invention que dans la carrière des recherches et des découvertes. Après avoir créé renseignement de Vanatotnie comparée au Jardin des Plantes, il a fait, au Collège de France, d'une simple chaire d'histoire naturelle, une véritable chaire de la philosophie des sciences ; deux créations qui peignent son génie, et qui, aux yeux de la postérité, doivent honorer notre siècle.
M. Cuvier a laissé des mémoires sur sa vie, destinés, comme il Ta écrit lui-même, à celui qui aurait à prononcer son Éloge devant cette Académie.
Ce soin qu'il a pris pour vous. Messieurs, me fait un devoir d'ajouter ici quelques détails empruntés à ces mémoires.
« J'ai tant fait d'éloges historiques, dit-il en
DE G. GUVIER. 57
« commenis^nt» qu'il n'y a rien de présomptueux « à croire qu'on fera le mien, et gâchant, par ex- 8 périence, tout ce qu'il en coûte aux auteurs de « ces sortes d'écrits pour être informés des détails « de la yie de ceux dont ils ont à parler, je yeux « éviter cette peine à celui qui s'occupera de la « mienne.
« Linnœus, Tenon, et d'autres peut-être, n'ont « pas cru que cette attention fût au-dessous « d'eux, et ils ont rendu par là service à l'histoire des sciences. Ce sont des exemples respec- « tables, continue-Ml , et que je puis opposer à a ceux qui me taxeraient sur ce point d'une va- « nité minutieuse. » ,
11 ne prévoyait pas que les détails de sa vie étaient destinés à devenir si populaires, que celui qui aurait l'honneur de prononcer son Éloge devant vous, oserait à peine les reproduire.
Georges Cuvier est né le 25 août ^769, à Mont- "béliard, ville qui appartenait alors au duc de Wurtemberg, mais qui depuis a été réunie à la France.
Sa famille était originaire d'un village du Jura, qui porte encore le nom même de Cuvier. Â l'époque de la réforme, elle s'établit dans la petite principauté de Montbéliard, où quelques-uns de
ses membres ont occupé des charges distinguées.
Le grand-père de M. Cuvier était d*une branche pauvre; il fut greflQer de la ville. De deux fils qull eut, le second s'engagea dans un régiment suisse au service de .France; et devenu, à force de bonne conduite et de bravoure, officier et chevalier de Tordre du Mérite, il épousa à cinquante ans une femme encore assez jeune, et dont le souvenir sera cher à la postérité ; car elle a été la mère de Cuvier, et, de plus, son premierinattre.
Femme d*un esprit supérieur, et mère pleine de tendresse, Tinstruction de son fils IQt bientôt toute son occupation. Bien qu'elle ne sût pas le latin, elle lui faisait répéter ses leçons ; elle le faisait dessiner sous ses yeux ; elle lui faisait lire beaucoup de livres d'histoire et de littérature ; et c'est ainsi qu'elle développa, qu'elle nourrit dans son jeune élève, cette passion pour la lecture et cette curiosité de toutes choses, qui, comme M. Cuvier le dit lui-même dans les mémoires qui me sont confiés, ont fait le ressort principal de sa' vie.
On remarqua, de bonne heure, dans cet enfant, cette prodigieuse aptitude à tous les travaux de l'esprit, qui a fait plus tard un des traits distinctifs de son génie. Tout réveillait, tout excitait son activité. »
Un exemplaire de Buflbn qu'il trouve, par hasard, dans la bibliothèque d*un de ses parents, allume tout à coup son goût pour Thistoire naturelle. Il s'applique aussitôt à en copier les figures, et à les enluminer d'après les descriptions ; travail qui, dans un .goût naissant,, révélait déjà une sagacité d'observation d'un ordre supérieur.
Le séjour du jeune Cuvier à l'Académie de Stuttgard est trop connu pour que je m'y arrête beaucoup ici.
lie souverain d'un petit État, Charles, duc de Wurtemberg, semblait s'être proposé de montrer dès lors à de plus grandes nations ce qu'elles pourraient faire pour l'instruction de la jeunesse.
Il avait réuni dans un magnifique établissement plus de quatre cents élèves qui y recevaient des leçons de plus de quatre-vingts maîtres. On y formait tout à la fois des peintres, des sculpteurs, des musiciens, des diplomates, des jurisconsultes, des médecins, des militaires, des professeurs dans toutes les sciences. 11 y avait cinq facultés supérieures : le droit, la médecine, l'administration, Tart militaire et le commerce.
Le cours de philosophie terminé, les élèves de Stuttgard passaient dans une des cinq facultés supérieures. CiUvier choisit l'adminislration ; et le
(>0 KLOGE HISTORIQUE
moUr qu*il en donne doit être rapporté : « C'est , « dit-il, que, dans cette faculté, on s'occupait beau- « coup d'histoire naturelle, et qu'il y aurait, pftr « conséquent, de fréquentes occasions d'herbori- « ser et de visiter les cabinets. »
Tout intéresse dans la vie d'un grand homme ; mais on y recherche avec une sorte d'avidité tout ce qui peut jeter quelque jour sur la marche de ses travaux. On voudrait le suivre dans tous les progrès par où il a passé pour changer la face des sciences; on voudrait démêler, jusque dans ses premiers pas, quelque chose de la tournure de son esprit et da caractère de ses pensées.
On vient de voir comnoent, dès les premières figures d'histoire naturelle qui lui tombent entre les mains, notre naturaliste, encore enfant, conçoit tout à coup l'heureuse idée de les enluminer d'après les descriptions.
Étant à Stuttgard, un de ses professeurs, dont il avait traduit les leçons en français, lui fait présent, à son tour, d'un Linnœus. C'était la dixième édition du Système de la nature; et ce livre fait, à lui seul, pendant plus de dix ans, toute sa bibliothèque d'histoire naturelle.
Mais, à défaut de livres, il avait les objets ; et cette étude directe, exclusive, des objets les lui
gravait bien mieux dans la tète que s'il avait eu, je me sers de ses propres expressions, que s'il avait eu à sa disposition beaucoup d'estampes et de descriptions. N*ayant, d'ailleurs, ni ces figures, ni ces descriptions, il les faisait lui-même.
Cependant toutes ces excursions dans l'histoire naturelle n'avaient point nui aux études prescrites : il avait remporté presque tous les prix ; il avait obtenu l'ordre de chevalerie, qui ne s'accordait qu'à cinq ou six parmi tous ces jeunes gens ; et, selon toutes les apparences , il devait promptement obtenir un emploi.
Mais, fort heureusement pour lui, et plus heureusement encore pour l'hiatoire naturelle, car ces deux destinées sont désormais inséparables, la position de ses parents ne lui permettait pas d'attendre.
11 lui fallut donc prendre un parti : une^lace de précepteur lui ayant été oflerte dans une famille de Normandie , au moment où il quittait Stuttgard, il se hâta de l'accepter, et il partit aussitôt pour Caen, où il arriva au mois de juillet 4788, âgé d'un peu moins de dix-neuf ans.
Dès ce moment, sa passion pour l'histoire naturelle prit une nouvelle vigueur. La famille d'Hérici, chez laquelle il était, alla bientôt résider
dans une campagne du pays de Caux, à une petite lieue de Fécamp. C'est là que notre jeune naturaliste passa les années de 94 à 94, entouré, comme il le dit lui-même, des productions les plus variées que la mer et la terre semblaient lui offrir à Tenvi; toujours au milieu des objets, presque sans livres, n*ayant personne à qui communiquer ses réflexions, qui, par là, n'en acquéraient que plus d*énergie et de profondeur.
(^ost dés lors, en éfTet, que son esprit commence à s'ouvrir de nouvelles routes. C'est dès lors qu'à la vue de quelques térébratules, déterrées près de Fécamp, il conçoit l'idée de comparer les espèces fossiles aux espèces vivantes; c'est dès lorsque la dissection de quelques mollusques lui suggère cette autre idée d'une réforme à introduire dans la distribution méthodique des animaux; en sorte que les germes de ses deux plus importants travaux, ' la comparaison des espèces fossiles aux espèces vivantes et la réforme de la classification du règne animal, remontent à cette époque.
C'est de cette époque que datent aussi ses premières relations avec M. Tessier, que les orages de la révolution retenaient alors à Fécamp, et qui, depuis quelque temps, y occupait l'emploi de médecin en chef de l'hôpital militaire.
DE G. CDVIER. 65
M. Tessier ne put voir le jeune Cuvier sans être frappé de l'étendue de son savoir. 11 rengagea d'àbord à faire un cours de botanique aux médecins de son hôpital ; il écrivit ensuite à tous ses amis de Paris pour leur faire part de l'heureuse découverte qu'il venait de faire ; il en écrivit surtout à ses amis du Jardin des Plantes, qui eurent aussitôt l'idée d'y appeler et d'y attacher le jeune Cuvier, en qualité de suppléant de Mertrud, alors charge de l'enseignement de Vanaiomie comparée.
« Je me suis sans cesse rappelé , dit à cette oc- « casionM. Cuvier, je me suis sans cesse rappelé « une phrase de M. Tessier dans sa lettre à M. de « Jussieu : Vous vous souvenez, disait-iU que c'est « moi qui ai donné Delambre à V Académie; dans un « autre genre , ce sera aussi un Delambre, »
C'est donc ' à M. Tessier que l'Académie et les sciences ont dû Delambre et Cuvier. Un homme qui d'ailleurs n'aurait rendu que ces deux services aux sciences devrait compter à jamais sur le respect et sur la reconnaissance de tous ceux qui les cultivent. Mais combien de pareils traits touchent plus vivement notre âme, quand ils ornent une vie consacrée tout entière aux sciences, à leurs progrès, à leurs applications, et qui devait se prolonger en une suites! respectable de travaux utiles et de vertus !
Fontenelle a dit que c'était un bonheur pour les savants, que leur réputation devait appeler à la capitale, d'avoir eu le loisir de se faire un bon fonds dans le repos d'une province.
Le fonds de M. Cuvier était si bon que, quelques mois après son arrivjée à Paris, en ^95, sa réputation égalait déjà celle des plus célèbrejs naturalistes, et qu'en effet, dès cette année même, qui est celle de la création de l'Institut National, il fut immédiatement nommé pour être adjoint à Daubenton et Lacépède, qui formaient déjà le noyau de la section de zoologie.
Dès Tannée suivante, il commença ses cours, devenus si rapidement célèbres, à l'école centrale du Panthéon.
En n99, la mort de Daubenton lui laissa une chaire beaucoup plus importante, celle d'histoire naturelle au Collège de France. Enfin, en 4802, Mertrud étant mort, M. Cuvier devint professeur titulaire au Jardin des Plantes.
On se souvient que les fonctions de secrétaire de rinstitut étaient d'abord temporaires. M. Cuvier fut appelé, un des premiers, à les remplir ; et, bientôt après, en 4805, une iiouvelle organisation de ce corps savant ayant rétabli la perpétuité de ces places, il y fut nommé à la presque unanimité des voix.
DE G. CUVIËR. 05
Ce fut en cette nouvelle qualité de secrétaire perpétuel qu*il composa son noémorable Rapport sur les progrès des sciences naturelles depuis ^789. Delambre avait été chargé du rapport sur les sciences mathématiques ; et chaque classe de Tlnstitut dut ainsi en présenter un sur les sciences ou sur les arts dont elle s'occupait.
On sait avec quel appareil Tempereur reçut ces rapports. Il exprima par un mot heureux la satisfaction particulière que lui fit éprouver celui de M. Guvier. • 11 m'a loué comme j'aime à Tétre^» dit-il. tt Cependant, ajoute M. Cuvier, je m'étais « borné à l'inviter à imiter Alexandre, et à faire « tourner sa puissance aux progrès de l'histoire « naturelle. •
Mais cette sorte de louange est précisément celle qui devait le plus flatter un homme qui avait compris tous les genres de gloire que peut ambitionner le fondateur d'un empire, et qui eût voulu ne demeurer étranger à aucun. 11 est permis de croire, d'ailleurs, que la louange qui n'a d'autre but que de porter un souverain à faire de grandes choses, n'est point indigne d'un philosophe.
 toutes ces occupations d'historien des sciences,
de secrétaire perpétuel, de professeur au Muséum
et au Collège de France, M. (Guvier en joignait plu-
sieurs autres. 11 avait été nommé membre du conseil de l'Université en ^808, et mattre des requêtes en ^845.
La Restauration sut respecter une grande renommée. M. Cuvier conserva sa position; et même il ne tarda pas à se voir revêtu de fonctions nouvelles. Nommé successivement concilier d'État, président du comité de Tintérieur, chancelier de l'instruction publique, enfin, en iS5^, pair de France, rétendue de son esprit embrassait tous les ordres d'idées> et se prêtait à tous les genres de travaux.
11 était membre, comme on pense bien, de toutes les Académies savantes du monde ; car quelle Académie eût pu omettre d'inscrire un pareil nom sur sa liste? Et, ce qui est un honneur dont il y a eu peu d'exemples avant lui, il appartenait à trois Académies de l'Institut, l'Académie française, celle des sciences, et celle des inscriptions et belleslettres.
Sa grande renommée lui amenait, de toutes parts, tout ce qui se faisait d'observations et de découvertes. C'était d'ailleurs son esprit, c'étaient ses leçons, ses ouvrages qui animaient tous les observateurs, et qui en suscitaient partout ; et jamais on
n'a pu dire d'aucun homm^ avec plus de vérité que de lui, que la nature se voyait partout interroger en son nom.
Aussi, rien n'est^il comparable à la richesse des collections qu'il a créées au Muséum, et qui toutes ont été mises en ordre par lui. Et quand on songe à cette étude directe des objets qui fut l'occupation principale de sa vie, et de laquelle il a fait sortir tant de résultats, on n'est point étonné de ce mot qu*il a répété souvent : « Qu'il ne croyait pas avoir « été moins utile à la science par ces collections « seules que par tous ses autres ouvrages. »
Dans le cours d'une carrière si pleine de succès et de gloire, M. Cuvier avait été frappé des plus rudes coups. 11 avait perdu ses deux premiers enfants, ou peu de jours, on peu d'années après leur naissance ; le troisième , qui était un garçon, mourut à l'âge de sept ans ; et toutes ces douleurs devaient se renouveler quelques années
plus tard , avec bien plus d'amertume encore ,
quand il perdit sa fille, jeune personne de l'esprit le plus distingué, et qui, dans la tournure de cet esprit, et jusque dans les traits de son visage, rappelait quelque chose de son père.
Dans tous les malheurs de sa vie, sa consolation
ordinaire a été de redoubler de travail. 11 trouvait une consolation plus puissante encore dans les soins dont sa famille, et surtout madame Cuvier, se plaisaient à l'entourer .
Quand on songe aux nombreux emplois de M. Cuvier, à tous ses travaux, à tous les ouvrages qu'il a produits, et à retendue, à l'importance de ces ouvrages, on est étonné qu^un seul homme y ait pusuf* fire. Mais, outre tant de facultés supérieures de son esprit, il avait une curiosité passionnée qui le portait, qui le poussait à tout ; une mémoire dont rétendue tenait du prodige ; une facilité, plus pradigieuse encore, de passer d'un travail à un autre, immédiatement, sans effort; faculté singulière, et qui, peut-être, a plus contribué que toute autre à multiplier son temps et ses forces.
D'ailleurs, aucun homme au monde ne s'était jamais fait une étude aussi suivie, et, si je puis ainsi dire, aussi méthodique, de l'art de ne perdre aucun moment.
Chaque heure avait son travail marqué ; chaque travail avait un cabinet qui lui était destiné, et dans lequel se trouvait tout ce qui sp rapportait à ce travail : livres, dessins, objets. Tout était préparé, prévu, pour qu'aucune cause extérieure ne vînt ar-
DE G. CUVIER. (jî)
rêler, retarder Tesprit dans le cours de ses méditations et de ses recherches.
M. Cuvier avait une politesse grave, et qui ne se répandait point en paroles ; mais il avait une bonté intérieure et une bienveillance qui allaient droit aux actions. On aurait dit qu'en ce genre encore il craignait aussi toute perte de temps.
Je ne vous rappellerai point, Messieurs, en finissant, cette mort si funeste et si prompte qui vint le frapper au milieu de tant de travaux et de grandes pensées. Ces souvenirs vous sont trop présents, trop pénibles ; et votre douleur, toujours aussi vive, toujours aussi profonde, est Thommage le plus digne de sa mémoire.
D'ailleurs, dans cette faible esquisse des travaux d'un grand homme, j'ai moins considéré l'homme que le savant. J'ai cherché surtout à retracer cette suite de véfités sublimes que les sciences doivent à son génie. Et ce génie est immortel !
Sa gloire s'accrottra sans cesse, comme les progrès des sciences qu'il a créées. Le temps qui efface tant d'autres noms, perpétue, au contraire, et entoure sans cesse d'un nouvel éclat le nom de ces hommes rares qui semblent avoir révélé de nouveaux ressorts dans l'intelligence, et donné de nou-