RUE DE SBI^IE
AVICRÏISSEMENT.
Les différents morceaux que je réunis ici, etdont quelques-uns ont déjà paru dans le Journal des Savants (^années >! 834-35-36 et 37), peuvent être regardés comme une Suite d'Etudes sur les travaux de Georges Cuvier.
V! Éloge historique^ lu dans la séance publique de TAcadémie des Sciences du 29 décembre 4834, forme une sorte d^Introdaction à l'ouvrage entier.
Des morceaux qui suivent, le 'premier a
pour objet les travaux de M. Cuvier sur la zoologie; le second, ses travaux sur Vanalomie comparée; le troisième, ses recherches sur les ossements fossiles. J'examine, dans un quatrième, l'application qu'il a faite de Vanatomie comparée à V histoire naturelle générale et philosophique.
Je livre cette Suite d^Etudes à l'examen des hommes sérieux qui lisent et qui pensent.
DE
Lorsqu'une nation perd un de ces hommes dont le nom seul suffirait à la gloire d'une nation et d'un siècle, le coup qu'elle en ressent est si profond, sa douleur est si générale, qu'il s'élève de toutes parts des voix pour déplorer le malheur commun. C'est à qui s'honorera d'un regret public sur leur tombe ; c'est à qui s'empressera de faire connaître tout ce qu'il a pu savoir de ces vies illustres et si glorieuses à l'humanité.
Voilà ce qui devait arriver, et ce gui est arrivé en effet pour M. Cuvier. Des savants, des écrivains célèbres, plusieurs Académies même, ont déjà publié de nombreux détails sur sa vie et sur sa
H) Lu à la séance publique de l'Acadcniie des Sciences du 29 décembre 1854.
personne ; ci F Académie 4es sciences vient aujourd'hui trop tard pour avoir rien de nouveau à dire sur le grand homme qu'elle a perdu. ^
Mais, parmi les travaux sur lesquels repose sa renommée, il en est qui appartiennent plus particulièrement à oette Académie, ?t dont Fétude est loin d'avoir été épuisée. Je veux parler des progrès que les sciences naturelles ont dus à M. Cuvier, progrès qui ont renouvelé toutes ces sciences, et qui les ont si fort étendues, qu'ils ont réellement >étendu par elles la portée de l'esprit humain et le domaine du génie.
Je ne considère donc ici, dans M. Cuvier, que le savant; et, même dans le savant, je considérerai surtout le naturaliste.
Fontenelle a dit de Leibnitz, qu'il avait été obligé de partager et de décomposer en quelque sorte ce grand homme ; et que, tout au contraire de l'antiquité, qui, de plusieurs Hercules, n'en avait Tait qu'un, il avait fait du seul Leibnitz plusieurs savants.
11 faut au3si décomposer M. Cuvier, pour peu qu'on veuille l'approfondir; et cette vaste intelligence qui, comme celle de l.eibmtz, menait de front toutes lé$ sciences^ et qui môme, ne s'en tenant pas aux sciences, répandait ses lumières jusque sur
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les institutions les plus élevées de 4'Etat, denfvandé, pour être bien comprise, autant de travaux distincts qu'elle a fait édater de capadtés diverses, ie le répète donc; je ne considère ici dans M. Guvier que le naturaliste : encore ma tâche sera^^-ellc immense; et, pour oser Taborder^ ai-Je besoin de toute rindulgence de ceux qui m^écoutent.
L*histoire de M. Cuvier, à vouloir rappeler tout ce que lui ont dû les sciences naturelles, n'est rien moins, en effet, que Thistoire même de ces sciences au dix-neuvième siècle.
Le dix-huitième venait de leur imprimer un mouvement rapide. Deux hommes, Linnseus et Buffon, avaient surtout concouru à produire ce mouvement; et, bien que doués d'ailleurs de qualités très-diverses, il est néanmoins à remarquer que c'est par la même cause qu'ils avaient Tuii et l'autre manqué leur but.
En effet, ces phénomènes, ceis êtres, ces faits que le génie étendu de Linnœus cherchait à distinguer et à classer; ces faits que le génie élevé de Buffoo cherchait à rapprocher et à expliquer, n'étaient point encore assez connus dans leur nature
intime pour pouvoir donner ni leur vérilabie classification, ni leur explication réelle.
Le premier mérite de M. Cuvier, et c'est par ce mérite qu'il a donné, dès Tabord, une nouvelle vie aux sciences naturelles, est d'avoir senti que la clas!sification, comme l'explication des faits, ne pouvaient sortir que de leur nature intime profon dément connue.
En un mot, et pour nous en tenir ici à l'histoire naturelle des animaux, branche de Thistoire naturèlle générale que M. Guvier a le plus directe-ment éclairée par ses travaux, il est évident que ce qui avait manqué à Linnœus et à Buffôn, soit pour classer ces animaux, soit pour expliquer convenablement leurs phénomènes, c'était de connaître assez leur structure intime ou leur organisation ; et il n'est pas moins évident que les lois de toute classification, comme de toute philosophie naturelle de ces êtres, ne pouvaient sortir que des lois de cette organisation même.
On verra bientôt, en effet, que c'est par l'étude assidue de ces lois fécondes que M. Cuvier a successivement renouvelé et la zoologie et l'anatomie comparée ; qu'il les a renouvelées l'une par l'autre ; et qu'il a fondé sur l'une et sur l'autre la science des animaux fossiles, science toute nouvelle, due
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tout entière à son génie, et qui a éclairé, à son tour, jusqu*à la science même de la terre.
Mais, avant d*en venir à ces derniers et étonnants résultats, fruits de tant de grandes conceptions et de tant de découvertes inattendues, voyons d'abord cequMl a fait en particulier pour chacune des sciences que je viens d'indiquer, afin de pouvoir mieux saisir ensuite, et embrasser d'un coup d'œil général ce qu'il a fait pour toutes.
Je commence par la zoologie.
Linnœus, celui de tous les naturalistes du dixhuitième siècle dont l'influence avait été la plus universelle sur les esprits, particulièrement en fait de méthode, divisait le règne animal en six classes : les quadrupèdes, les oiseaux, les reptiles, les poissons, les insectes et les vers.
Or, en cela, Linnœus commettait une première erreur générale ; car, en mettant sur une même ligne ces six divisions primitives, il supposait qu'un même intervalle les séparait l'une de l'autre ; et rien n'était moins exact.
D'un autre côté, presque toutes ces classes ou divisions, nommément la dernière, tantôt séparaient les animaux lés plus rapprochés, tantôt
réunissaient les plus disparates. En un mot, la classiflcation, qui n'a pourtant d'autre but que de marquer les vrais ra^^oîts des êtres, rompait presque partout ces rapports ; et cet instrument de la méthode, qui ne sert Tesprii qu'autant qu*il lui donne de6 idées justes des choses, ne lui en donnait, presque partout, que des idées fausses.
Toute cette classiflcation de Linnseus était donc à refondre, et lecadte presque entier de la science à refaire.
Or, pour atteindre ce but, il fallait d'abord fonder la classiflcation sur l'organisation, car c'est l'organisation seule qui donne les vrais rapports;
en d'autres termes, il fallait fonder la zoologie sur Tanatomie ; il fallait ensuite porter sur la méthode ellennéme des vues plus justes et surtout plus élevées qu'on ne le faisait alors.
Ce sont, en effet, ces vues élevées sur la ihéthode, ce sont ces études approfondies sur l'organisation qui brillent dès les premiers travaux de M. Cuvier : ressorts puissants au moyen desquels il est parvenu à opérer successivement la réforme de toutes les branches de la zoologie l'une après l'autre, et à renouveler enfin, dans tout son ensemble, cette . vaste et grande science.
J'ai déjà dit que c'était surtout dans la classe
des vei^ê de Linnœus que régnaient le désordre et la confusion. Linnœùs y avait Jeté tous les animaux à sang blanc, c*est-à-dire plus de la moitié du rè^ne animal.
C*est dès le premier de ses Mémoires, publié en 1795, que M. Carier Tait remarquer Textrème diflérence des étrés confondus jûsque^ii sous ce nom vague û'animnux à sang blatitr, et qu'il les sépare nettement les uns ées autres, d'abord en trois grandes classes :
Les mollusques, qui, comme le poulpe^ la seiche, les huîtres^ ont un cœur, un système vasculairc complet, et respirent par des branchies;
Les insectes, qui n'ont, au lieu de cœur, qu'un simple vaisseau dorsal , et respirent par des trachées.;
Ëbûn, les zoophytes^ animaux dont la structure est si simple qu'elle leur a valu ce nom même de wophytts, d'animaux'planies, et qui n'ont ni cœur, ni vaisseaux, ni organe distinct de respiration.
Et formant ensuite trois autres classes : des v^'s, des crustacés^ des échijnodedjnes, tous les animannc à sang bianc se trouvent compris et distribués en six classes : les niùUusques, les cntsiacés^ lesinsecti^s, les vc^'s, les échynodennes et les wophyles.
Tout était neuf dans cette distribution; mais
aussi tout y 'était si évident qu'elle fut généralement adoptée, et dès lors le règne animal prit une nouvelle fôce.
D'ailleurs, la précision des caractères sur lesquels était appuyée chacune, de ces classes ; la convenance parfaite des êtres qui se trouvaient rapprochés dans chacune d'elles, tout dut frapper les naturalistes ; et ce qui, sans doute, ne leur parut pas moins digne de leur admiration que ces résultats directs et immédiats, c'était la lumière subite qui venait d'atteindre les parties les plus élevées de la science ; c*étaient ces grandes idées sur la subordination des organes, et sur le rôle de cette subordination dans leur emploi comme caractères ; c'étaient ces grandes lois de l'organisation animale déjà saisies : que tous les animaux
à sang blanc qui ont un cœur ont des branchies, ou un organe respiratoire circonscrit ; que tous peipL qui n'ont pas de cœur n'ont (Jue des trachées ; que partout où le cœur et les branchies existent, le foie existe ; que partout où ils manquent, le foie manque.
Assurément, nul homme encore n'avait porté un coup d'œil aussi étendu, aussi perçant sur les lois générales de l'organisation des animaux ; et il était aisé de prévoir que, pour peu qu'il continuât
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à s'en occuper avec la même suite, celui dont les premières vues venaient d'imprimer à la science un si brillant essor, ne tarderait pas à en reculer toutes les limites.
M. Cuvier a souvent rappelé depuis, et jusque dans ses derniers ouvrages, ce premier Mémoire, duquel datent, en effet, les premiers germes et de la grande rénovation qu'il a opérée en zoologie, et de la plupart de ses idées les plus fondamentales en anatomie comparée.
Jamais le domaine d'une science ne s'était, d'ailleurs, aussi rapidement accru. A l'exception d'Aristote , dont le génie philosophique n'avait négligé aucune partie du règne animal, on n'avait guère étudié, à aucune époque, que les seuls animaux vertébrés, du moins d'une manière générale et approfondie.
Les animaux à sang blanc , ou, comme M. de Lamarck les a appelés depuis, les animaux sans vertèbres, formaient, en quelque sorte, un règne animal nouveau, à peu près inconnu aux naturalistes, et dont M. Cuvier venait tout à coup de leur révéler et les divers plans de structure, et les lois particulières auxquelles chacun de ces plans est assujetti.
Tous ces animaux si nombreux, si variés dans
leurs formes, et dont la connaissance a si fort étendu depuis les bases de la physiok^ie générale et de la philosophie naturelle^ comptaient à peine alors pour le physiologiste et le philosophe ; et longtemps encore, après tous ces grands travaux de M. Cuyier dont je parle ici, combien n'a-t^n pas vu de systèmes qui, prétendant embrasser sous un point de vue unique le règne animal entier, n'embrassaient réellement que tes vertébrés? Tant la nouvelle voie qu'il venait d'ouvrir aux naturalistes était immense, et tant il avait été difflcite de l'y suîTfe' à cause dé cette immensité ' même!
Dans ce premier Mémoire, M. Cuvier venait donc d'établir enfin la vraie division des anùnaaxà sang blanc. Dans un second, reprenant une de leurs classes en particulier,' celle des moUusquts, il jette les premiers fondements de son grand travail sur ces animaux ; travail qui l'a occupé pendant tant d'années, et qui a produit l'ensemble de résultats le plus étonnant peut-être, et du moins le plus essentiellement neuf de toute la zoologie, comme de toute l'anatomie comparée modernes.
On n'avait point eu jusque-là d'exemple d'une anatomie aussi exacte, et portant sur un aussi grand nombre de parties fines et délicates.
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DaubentOD, ce modèle de précision et d'exactitude, Ti*aV«it guère décrit, avec ce détail, que le squelette et les viscères des quadrupèdes : ici c*ètait la même attention, et une sagacité d'observation bien plus grande encore, portées sur toutes les parties de TanimaU sur se& muscles^ sur ses vaisseaux, sur ses nerfs, sur ses organes des sens.
Swammerdam, Pallas, qui avaient embrassé toutes les parties de l'animal dans leurs aaa^ tomiès , avalent borné ces anatomies à quelques espèces; en un autre genre, Lyonnet s'étèlt même borné à une seule : ici c'était une classe enh tière d'animaux, et de tous les animaux la classe la moins connue, dont presque toutes les espèces se montraient décrites, et tout le détail, le détail le plus délicat, le plus secret de leur structure, mis au jour et développé.
Les mollusques' ont tous un cœur, ainsi que Je l'ai d^à dit : mais les uns n'en ont qu'un seul, comme rhuiire, comme le limaçon; les autres en ont deux; les autres en ont jusqu'à trois distincts, comme le pouipe comme la seiche. Et cependant, c'est avec ces animaux dont l'organisation est. si riche, qui ont un cerveau, des nerfs, des organes des sens, des organes sécrétoires, que l'on en con-
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fondait d'autres qui, comme les zoophytes, comme les polypes, par exemple, n*ont, pour toute organisation, qu'une pulpe presque homogène.
Les expériences de Trembley ont rendu célèbre le polype d'eau douce, cet animal qui pousse des bourgeons, comme une plante, et dont chaque partie, séparée des autres, forme un individu nouveau et complet. Toute la structure de ce singulier zoophyte se réduit à un sac, c'est-à-dire à une bbuche et à un estomac.
M. Guvier a fait connaître un autre zoophyie dont la structure offre quelque chose de plus surprenant encore, car il n'a pas mémo de bouche; il se nourrit par des suçoirs ramifiés, comme les plantes ; et sa cavité intérieure lui sert , tour à tour, d'estomac et d'une sorte de cœur, car il s'y rend des vaisseaux qui y conduisent le suc nourricier, et il en part d'autres vaisseaux qui portent ce suc aux parties.
Un des problèmes les plus curieux de toute la physiologie des animaux à sang blanc qui ait été résolu par M. Cuvier, est celui de la nutrition des insectes.
Les insectes, comme je l'ai déjà dit, n'ont, au lieu de cœur, qu'un simple vaisseau dorsal ; et, de plus, ce vaisseati d* rsal n'a aucune branche, au-
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cune ramiûcation, aucun vaisseau particulier qui s'y rende ou qui en parte,
C'est ce que Ton savait déjà par les travaux célèbres de Malpighi, deSwammerdam, deLyonnet:
mais M. Cuvier va beaucoup plus loin ; il examine toutes les parties du corps des insectes. Tune après Tautre ; et, par cet examen détaillé, il montre qu'aucun vaisseau sanguin, ou, ce qui revient au mémo, qu'aucune circulation n'existe dans ces animaux.
Comment s'opère donc leur nutrition?.
M. Cuvier commence par faire remarquer que le but final de la circulation est de porter le sang h l'air. Aussi tous les animaux qui ont un cœur, ont-ils un organe respiratoire circonscrit, soit poumon^ soit branchies; et le sang, revenu des parties au cœur, est-il invariablement contraint de traverser cet organe, pour y être soumis à l'action de l'air, avant de retourner aux parties.
Mais, dans les insectes, l'appareil de la respiration est tout différent. Ce n'est plus un organe circonscrit qui reçoit l'air; c'est un nombre prèsque infini de vaisseaux élastiques, nommés trachées^ qui le portent dans toutes les parties du corps, et qui le conduisent ainsi jusque sur le fluide nourricier lui-même qui baigne continuellement ces parties.
En un mot, tandis que, dans les autres anknam, c*cst le fluide nourricier qui, au moyen de la oirculaiion, va chercher Tair, le phénomène se renverse dans les insectes, et e^est, au contraire, Taif qui y va chercher le fluide nourricier, et rend parir là toute circulation inutile.
Une autre découverte de M. Guvier, non moins importante, est celte de l'appareil cnrculatoire de certains vers qui, tels que le ver de tevre^ la sangsue^ avaient été Jusque-là confondus avec ces zoopktjÊcs d*ttne structure incomparablement plus simple, qui ne viventque dans Tintérieur d'autres amnraux.
Par une singularité remarquable, le sang de ces vers,' à appareil circulatoire , est rouge : nouvelle circonstance qui montre encore oombieh était inexacte et vague la dénomination d'animA»x àstanghlanc, donnée* Jusqu'alors, d'une manière générale, aux nniniaux sans vertèbres.
Par tous ces grands travaux, M. Cuvier avait donc fixé les limites de la classe des mollusques; il avait déterminé celle des vers à sang rouge; il les avait complètement séparées l'une et l'autre de cdie des zoophyus ; il avait enfin marqué la vraie place de ces zoopktjtes eux-mêmes, désormais relégués à la fin du règne animal.
Mais un principe qu'il avait employé dans tous
ces travaux devait le coDduire plus loîn encore, (je {)rin^i()e est celui de la subordinulkmées ûrganes
hk Biéthode ue doit pas ise iMMiner^' en effet, à représenter indtsitîficteaie»t les rapports de structure; elle doit marquer, en outre. Tondre particulier de ces rapports et Timportaiiee relative de (tecuo d^eux; et c'est à quoi sert prédaéinent le priacipe de la «ufrordinafiott ées wgaHes,
Beraard et Laurent de Jussieu avaient déjà appliqué ce principe, aussi fécond que sûr, à la botanique ; mais les zoologistes n'avaient point imoore osé en faire l'application à leur science, effrayés sans doute par ee grand noadire ei par cette compUeation d'organes qui oonstkuent le corps animal, et qui, pour la plupart, manquent aux végétaux.
Le principe de la subordination des organes ne pouvut s'introduire en zoologie <]ue précédé par l'anatomie. Le premier pas à faire était de con«naltre les organes ; la détermini^ion de leur importaniie relative ne pouvait être que le second : ces deux pas faits, il ne restait plus qu'A fbnder les eausctères sur les organes, et à subordonner ces caractères les uns aux autres , comme les organes sont subordonnés entre eux; tel a été
proprement l'objet du Règne animal disiribué d'après son organisation, ce grand ouvrage où la nouvelle doctrine zoologique de l'illustre auteur se montre enfin reproduite dans son ensemble, et coordonnée dans toutes ses parties.
C'est à compter de cet ouvrage que l'art des méthodes a pris une face toute nouvelle.
Linnœus n'avait guère vu dans cet art, comme chacun sait, qu'un moyen de distinguer les espèces. M. Cuvier est le premier qui ait entrepris de Taire, de la méthode, l'instrument même de la généralisation des faits.
Prise en elle-même, la méthode n'est, pour lui, que la subordination des propositions, des vérités, des faits, les uns aux autres, d'après leur ordre de généralité.
Appliquée au règne animal, c'est la subordination des groupes entre eux, d'après l'importance relative des organes qui forment les caractères distinctifs de ces groupes.
Or, les organes les plus importants sont aussi ceux qui entraînent les ressemblances les plus générales.
D'où il suit qu'en fondant les groupes inférieurs sur les organes subordonnés, et les groupes supérieurs sur les organes dominateurs, les groupes su-
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périeurs comprendront toujours nécessairement les inférieurs, ou, en d'autres termes, que l'on pourra toujours passer des uns aux aNitres par des propositions graduées, et de plus en plus générales à mesure qu'on remontera des groupes inférieurs vers les supérieurs.
La méthode, bien vue, n'est donc que l'expression généralisée de la science ; c'est la science ellemême, mais réduite à ses expressions les plus simples ; c'est plus encore : cet enchaînement des faits d'après leurs analogies, cet enchaînement des analogies d'après leur degré d'étendue, ne se borne pas à représenter les rapports connus ; il met au jour une foule de rapports nouveaux,' contenus les uns dans les autres ; il les dégage les uns des autres^; il donne ainsi de nouvelles forces à l'esprit pour apercevoir et pour découvrir ; il lui crée de nouveaux procédés logiques.
Jusqu'ici M. Cuvier n'avait vu, dans chacune de ces trois grandes classes des aniniatLx sans vertehres : les mollusques, les insectes et les soophifies, qu'un groupe pareil à chacune des quatre classes des animaux vertébrés : les quadrupèdes, les oiseaux, les reptiles et les poissons.
C'est qu'il n'avait considéré encore que les organes de la circulation.
IS ËLOGG HISTORIQUE
En coosidérant le système nerveux qui est un organe beaucoup plus important, ii vit que chacune des trois grandes classes des aniniaux êons verièbres répondait ou équivalait non plus à telle ou telle classe des animatix vertébrés^ prise à part, mais à tous ces animaux vertébrés^ pris ensemble.
Une première forme du système nerveux réunit tous les animaux vertébrés en un seul groupe; une seconde forme réunit tous les nwUnsques; une troi- ^ème réunit lès msecies aux' vers à sang rouge, et les uns et les autres aiix crustacés , c'est le groupe désarticulés; une quatrième forme, enlin, réunit tous les xoophytes.
11 y a donc quatre plans, (juatre types, dans le règne animal , quatre embranchemeau , comme M. Guvier les appelle ; ou, en termes plus clairs, et dépouillés de tout vague, il y a quatre formes générales du système nerveux, dans les animaux.
Dans les sciences d'observation et d'expérience, l'aÉt Suprême du génie est de transformer les questions, de simples questions de raisonnement, en questions de fait.
On disputait, depuis plus d'un siècle, sur la question de savoir s'il n'y a qu'un seul plan d'organisation dans les animaux, ou s'il y en a plusieurs.
m G. CDVIBR. 49
Cette question, jusque-là posée en termes si vagues, M. Cuvier la transforme en cette autre, positive et de fait, savoir, combien il y a de formes distinctes du système nerveux dans les anUiiaux.
Or, il y ea a quatre, oomme je viens de le dire : une poor les vertébrét^ une pour les moUiuqnes , une pour les ariiculéi, une pour les %oophytes; il y a donc quatre plans, quatre types, quatre formes, dans le règne animal.
TeUe est la lumière que le grand ouvrage qui niNis occupe a répandue sur le règne animal entier, que, guidé par lui, Tesprit saisit nettement les divers ordres de rapports qui lient les animaux entre eux : les rapports d^ensemble qui constituent Tunité, le^caractère du règne; les rapports plus ou moins généraux qui constituent Tunité des einètonr chemeau^ des dusses ; les rapports plus particuliers qui constituent Tunité des ordres, des genres»
Cependant cet ouvrage, d'une portée si vaste, d'un détail si immense , n'était point encore ce qu'aurait voulu M. Cuvier. C'est le propre du génie de voir toujours mieux et plus loin que tout ce qu'il fait.
Et d'ailleurs, en effet, bien que, dans ce grand ouvrage, toutes les espèces eussent été revues, la plupart n'étaient pourtant qu'indiquées ; ce n'était
donc qu'un iystime abrégé, ce n'était pas un système complet des aniiilaux.
Or, ridée d'un système complet des animaux , d'un système où toutes les espèces seraient nonseulement indiquées, distinguées, classées, mais représentées et décrites dans toute leur structure, est une de celles qui ont le plus constamment occupé M. Cuvier.
Aussi, à peine ce grand ouvrage sur le règne animal était-il terminé, qu'un autre était commencé déjà, et^ùr un plan non moins yaste : je veux parler de V Histoire naturelle des Poissonsy dont le premier volume a paru en ^828.
Après avoir opéré, dans le premier de ces deux ouvrages, la réforme complète du système des ani-
maux, ce qu'il avait voulu, dans le second, c'était de montrer, par l'exposition détaillée et approfondie de toutes les espèces connues d'une classe, ce* qu'on pourrait faire pour toutes les autres espèces, et pour toutes les autres classes.
Dans cette vue, il avait choisi la classe des poissons, comme étant, parmi toutes celles ûesvertébrés, la plus nombreuse, la moins connue, la plus enrichie par les découvertes récentes des voyageurs.
En effet, Bloch et Lacépède, les derniers auteurs principaux en iciithyologie, n'avaient guère connu
DE G. GUYIER. 2\
que quatorze cents espèces de poissons ; dans Toavrage de M. Cuvier, le nombre de ces espèces se serait élevé à plus de cinq mille : l'ouvrage entier n'aurait pas eu moins de vingt volumes ; tous les matériaux étaient mis en ordre ; et les neuf volumes qui ont paru en moins de six années, témoignent assez de la prodigieuse rapidité avec laquelle toute cette vaste entreprise devait marcher.
Pressé par le peu de temps dont je puis disposer, Je m'interdis la lecture de tout détail sur cet ouvrage, étonnant par son étendue, plus étonnant encore par cet art profond ^e la formation des genres et des familles, dont l'auteur semble s'être complu à dévoiler les secrets les' plus cachés , et par cette science des caractères que nul homme ne posséda jamais à un tel degré : résultats de l'expérience la plus consommée , et fruits du génie parvenu à toute sa maturité.
Tel est l'ensemble des grands travaux par lesquels M. Cuvier a renouvelé la zoologie ; mais une réforme plus importante encore, et dont celle-ci n'est effectivement que la conséquence , c'est celle qu'il avait déjà opérée, ou qu'il opérait eh même temps, dsifïs ïanalomie comparée.
22 ELOGE UISl^RiOUË
On ae peut parler des pi^ogrès que Vamtmnfie cmn* paréeééu^shM. Cuvîer, sans un respect plus profond eacore, et mêlé d'une sorte (ie recueillement; il ne parlait jamais luî-méme de eetteeciepee qu'avec enthousiasme ; U la regardait , et avec juste i^îson, comme la science régulatrice de toutes celles qui se rapportent aux êtres organisés; et la .mort Ta surpris méditant ce grand ouvrage quMl lui consacrait, et où, rassemblant toutes ses forces, ce génie si vaste eût enfin paru dans toute sa grandeur.
Mais^i cet ouvrage est à Jamais perdu, du moins ses éléments principaux suJbsistênt, répandus dans tant de li^moîresdontj'ai d^ parlé; surtout4ans les Xiefonc d'anaiomie comparée; surtout dans les Recherches sur les ossauenU fossiUs : travaux immortels, et qui ont imprimé à Vanawmie comparée un tel essor, qu'iiprès avoir été, pendant si longtemps, la plus négligée des branches de Vhistoire naturelle, elle les a tout à coup dépassées et déminées toutes.
L'hiatoire de ï analomie comiparée <compi^ istois époques nettement marquées : Tépoque d'Arislolè , celle de Claude Perrault , et celle de M. Cuvier.
Chacun sait avec que^l génie Arîstote a jeté les premiers (bnd^aents de Vanatomk cojNpartfif, ctaez les anciens. Mais ce qui n*a pas été aussi remarqué,
quoique Bon moins digne de Fétre , c'est la poissanœ de tête avec laquelle Gfaude Perraolt a recommencé toute* cettei sdenee , dès le mifîeu Su dix-septième siècle, et Ta recommencée par sa base même, e'est*à-dire par les faits particuliers i^
Les descriptions de Perrault sont le premier pas assuré qu*att fait Vaaatomie cêmpitrée moderne. Daubentmi lui en .fit faire an aurtre; car il rendit ces descrtpli<His comparables^
Vicq-*d\4zyr alla plus loin eneore.
Rlcbe ées' trait aux de Daobenton , de Karller, de liiHiter^ de Monro, «de Camper, de Rallas, Yiccpd*Azyr embrassa Vnnaionne comparée dans son en*^ semble; il y porta ce génie profond qui yoit dans les sciences le but à atteindre, et cet espritde suite' par lequel on Tatteint ; et la grande réforme opérée- en effet par M. Cuyier dans Vcmaiouène com • parée,, nul ne l- a plus avancée que Vicq^d- Azyr.
Ce fut même un bonheur pour celte science que de passer immédiatement des mains de l'un de ces deux grands hommes dans les mains^de Tautre.
Vieq-^'Azyry avait porté le coup d'œii du physiologiste; M, Cuvier y porta plus particulièrement celui du zoologiste ; et Ton peut croire qu'elle avait un égal besoin d'être considérée sous ces deux
24 KLOGE HISTORIQUE
points de vue. On peut croire que sa réforme n'a été si complète, et son influence si générale, que parce que , tour à tour étudiée et remaniée pour se prêter et à la zoologie et à la physiologie, elle a pu devenir, tout à la fois, le guide et le flambeau de ces deux sciences.
Quoi qu'il en soit , Vanatomie comparée n*était encore qu*un recueil de faits particuliers touchant la structure des animaux. M. Cuvier en a fait la science des lois générales de l'organisation animale.
Ce même homme qui avait transformé la méthode zoologique, de simple nomenclature, en un instrument de généralisation, a su disposer les faits en anaiomie comparée dans un ordre tel que , de leur simple rapprochement, sont sorties toutes ces lois admirables, et déplus en plus élevées : par exemple , que chaque espèce d'organe a ses modifications fixes et déterminées; qu'un rapport constant lie entre elles toutes les modifications de l'organisme; que certains organes ont, sur l'ensemble de l'économie , une influence plus marquée et plus décisive, d'où la loi de leur snbordinatUm ; que certains traits d'organisation s'appellent nécessairement les uns les autres, et qu'il en est, au contraire, d'incompatibles et qui s'excluent, d'où la loi de leur corrélation ou coexistence ; et tant
d*autres lois , tant d*autres rapports généraux, qui ont enfin créé et développé la partie philosophique de cette science.
Parmi tant de découvertes , parmi tant de faits
' particuliers dont il Fa enrichie, je dois me borner
à citer ici les plus saillants, et encore ne puis-je, à
beaucoup prè^, les citer tous.
Les travaux de Hunter et de Tenon avaient déjà fait faire de grands pas à la théorie du développement des dents ; il a porté cette théorie, à peu de chose près, à sa perfection.
Ces parties, ces espèces de petits os qu*on appelle dents, paraissent, au premier aspect, des parties fort simples , et qui méritent à peine Tattention de l'observateur. Ces parties sont pourtant fort compliquées ; elles ont des organes sécréteurs, comme leur^<?i*me, leur membrane propre; des substances sécrétées, comme leur émail, leur ïvo\re; et chacune de ces substances paratt à son tour ; chacune paratt à une époque fixe.
Ces petits corps naissent, se développent, poussent leurs racines, meurent, tombent, sont remplacés par d'autres avec un ordre, une régularité admirables.
Et ce qui n'est pas moins admirable, bien que
SOUS un autre point de vue , c'est que toutes les eirconstances de leur organisation et de Feur développement sont aujourd*hui rigoureusement démontrées.
En s' appuyant sur Tétude des dents de Y éléphant, où tout se voit en grand , M. Cuvier est parvenu à constater Fépoque précise où chaque partie de la * dent se forme, et par quel mécanisme elle se for* me; comment chacune de ces parties, ayant Tait son rAle d*organe producteur, disparaît; comment la dent tout entière disparaît à son tour, pour Taire place à une autre qui aura aussi et son développement d'ensemble et de détail, et son point d'organisation complète, et son dépérissement et sa chute.
Perrault, Hérissant, Vicq-dWzyr, avaient déjà fait connaître quelques points de la structuré des organes de la voix des oiseaux ; il a l^it connaître cette structure d'une manière générale et par des comparaisons détaillées.
Ha, le premier, mis dans tout son jour la disposition singulière de Forgane de FouYe, et la disposition plus singulière encore des fosses nasales, dans les cétacés.
i)Ë e. cuviEs. , 27
Tout le inonde connaît la merveillease méta^ morphose qu'éprouve la (jrenouUk pour passer de rélat de fœtus ou de têtard à Tétat adulte. On sait qu'après avoir respiré, dans le premier de ces deux états, par des branchia yComm^ les poissons, elle respire , dans le second , par des poumons,
comme les animaux terrestres.
M. Cuvier a fait connaître la structure des organes de la respiration et de la circulation d'un genre de reptiles qui offrent quelque chose de plus curieux encore.
La grenouUle est, tour à tour, poisson dans son premier âge , et reptile dans le second. Ces nouveaux reptile, plus singuliers encore, tels que le prolie^ ViUpalolt, la sirène, sont toute leur vie ripliles et pmêons; ils ont tout à la fois des branchies et des powÊiùns, et peuvent, pendant toute tout vie, respirer alternativement dans Tair et dans Teau.
M. Cuvier est encore le premier qui ait donné une comparaison suivie des cerveaux dans les quatre classes des animaux vertébrés; le premier qui ait fait remarquer les rapports du dévelQi^ment de cet organe avec le développement de Tintclligence, branche de VaHaionnceomparée^ûeyQnuc depuis si féconde et si étendue; le premier» enfin.
28 ÉLOGE UISTOftlQUË
qui ait déduit , d*une manière rigoureuse , de la quantité respectiVe de la respiration de ces animaux, non -seulement le degré de leur chaleur naturelle , mais celui de toutes leurs autres facultés, de leur Torce de mouvement, de leur finesse de sens, de leur rapidité de digestion.
Mais Tappiication la plus neuve et la plus brillante qu'il ait faite de Vanalomie comparée, est celle qui se rapporte aux osscnnnis fossiles.
Tout le monde sait aujourd'hui que le globe que nous habitons présente, presque partout, des traces irrécusables des plus grandes révolutions.
Les productions de la création actuelle, de la nature vivante, recouvrent partout les débris d'une création antérieure, d'une nature détruite.
D'une pa'rt, des amas immenses de coquilles, et d'autres corps marins , se trouvent à de grandes distances de toute mer, à des hauteurs où nulle mer ne saurait atteindre aujourd'hui ; et de là sont venus les premiers faits à l'appui de toutes ces traditions de déluges, conservées chez tant de peuples.
D'autre part, les grands ossements découverts à divers intervalles, dans les entrailles de la terre,
DE G. GUVIER. 29
dans les cavernes des montagnes, ont fait nattrc ces autres traditions populaires, non moins répandues et non moins anciennes, de races de géants qui auraient peuplé le monde, dans ses premiers âges.
Les traces des révolutions de notre globe ont donc frappé, de tout temps, Tesprit des homnies ; mais elles Tout frappé longtemps en vain, et d*un étonnenient stérile.
Longtemps même Tignorance a été portée à ce point qu^une opinion à peu pt*ès générale, et je ne parle plus d'une opinion populaire, je parle de Topinion des .savants et des philosophes, regardait et les pierres chargées d'empreintes d'animaux ou de végétaux , et les coquillages trouvés dans la terre, comme des jeux de la nature.
« il a fallu, ditFontenelle, qu'un potier de terre,
« qui ne savait ni latin ni grec, osât, vers la fin du
« seizième siècle, dire dans Paris, et à la face de
« tous les docteurs , que les coquilles fossiles
« étaient de véritables coquilles déposées autrefois
« par la mer dans les lieux où elles se trouvaient
« alors; que des animaux avaient donné aux
« pierres figurées toutes leurs différentes figures,
(t et qu'il défiât hardiment toute l'école d'Arislote
« d'attaquer ses preuves. »
Ce potier de terre était Bernard Palissy, iinmoriel pour avoir fait à peine un premier pas dans cette carrière , parcourue depuis par tant de grands hommes, et qui les a conduits à des découvertes si étonnantes.
A Ja vérité, les idées de Paiissy ne pp^vai^nt guère être remarquées à Tépoque où elles parur rent ; et ce n*à été que près de cent: ans plus tard, c'est-à-dire vers la fin du dix-septième siècle , qu'elles ont commencé à se réveiller, et, pour.rappeler encore une expression de Fontenelle, à fair^ la fortune qu'elles méritaient.
Mais, dès lors aussi, on s'est occupé avec tant d activité, et à rassembler les restes des corps organisés enfouis sous l'écorce du globe, et à étudier les couches qui les recèlent : et, sous ces deux rap* ports, les faits se sont tellement et si rapidement multipliés, que quelques esprits élevés et hardis, n'ont pas craint, dès lors même, de cherchera en embrasser la généralité dans leurs tliéories » ot d'essayer de remonter ainsi à leurs causes.
C'est, en efTet, à partir de la On du dix-septième siècle et de la première moitié du dix-huitième, qu'ont paru successivement les systèmes fameux de Burnet, de Leiboitz, de Woodward, de Whiston , de BulTon ; tous systèmes prématurés , tous
DK G. CUVlËfi. 51
syslëlues plus ou moins erronés sans doUtc , mais qui eurent du moins cet avantage d'accoutuaier l'esprit humain à porter enfin une vue philosophique sui* ces étonnants phénomènes, et à oser se niesurer avec eux.
Un autre avantage, et plus précieux encore, c^est que tous ces systèmes, excitant les esprits, amenèrent t)ientôt, de toutes parts, des observatiofis plus nombreuses, plus précises, plus complètes, dont le premier effet fut de renverser tout ce que ces systèmes avaient d'imaginaire et d'absurde ; et le second, de fonder sur leurs débris mêmes la véritable théorie, Thistoire positive de la terre.
\a dix-huitième siècle, qui a marché si vite en tant de choses, n'a rien vu peut-être de plus rapide que les progrès de la science qui nous occupe. Ce même siècle qui, dans sa première moitié, avait vu ou s'élever ou tomber tous ces systèmes dont je viens de parler, édifices brillants et fragiles, a vu poser, dans la seconde, par les mains des Pallas, des Deluc, des de Saussure, des Werner, des Blumenbach , des Camper, les premiers fondements du monument durable qui devait leur succéder.
I^rmi ces progrès, je dois surtout rappeler ici ceux qui se rapportent aux dépouilles fossiles des c^rps organisés.
Ce sont, en effet, ces restes des corps organisés, témoins subsistants de tant de révolutions, de tant de bouleversements éprouvés par le globe, qui ont fait naître les premières hypothèses de la géologie fantastique ; et ce sont encore ces restes qui ont fini par donner, entre les mains de M. Cuvier, les résultats les plus évidents, les lois les plus assurées de la géologie positive.
Les recherches de M. Cuvier ont eu principalement pour objet les ossements fossiles de» quadrupèdes : partie du règne animal jusqu'alors peu étudiée sous ce nouveau point de vue, et dont Tétude devait néanmoins coqduire à des conséquences bien plus précises, bien plus décisives que celle de toute autre classe.
J'ai déjà parlé de ces grands ossements fossiles découverts à différentes époques , et de ces idées ridicules de géants, qui se renouvelaient à chaque découverte qu'on en faisait.
Daubenton a, le premier, détruit toutes ces idées ; il a, le premier, appliqué ïanatoinie comparée à la détermination de ces os ; mais, comme il l'avoue lui-même , cette science était loin d'être assez avancée encore pour pouvoir donner, dans toii^ les cas , et donner avec certitude l'espèce ou le genre d'animal auquel un os inconnu, un os isolé, pou-
DE G. CUVIËR. .>o
vait appartenir ; et tel était pourtant le problème k résoudre
Le mémoire où Daubcnton a tenté, pour la première fois, la solution de ce problème important est de 4 762.
En 1769, Pallas publia son premier mémoire sur \!ds ossements fossiles de Sibèine. On n'y put voir, sans étonnement, la démonstration de ce fait que réléphant, le rhinocéros, Thippopotame, tous animaux qui ne vivent actuellement que sous la zone torride, avaient habité autrefois les contrées les plus septentrionales de nos continents.
Le second mémoire de Pallas dut beaucoup plus étonner encore ; car il y rapporte ce fait, qui parut effectivemeut alors à peine croyable, d'un rhinocéros trouvé tout entier dans la terre gelée, avec sa peau et sa chair ; fait qui s'est renouvelé depuis, comme chacun sait, dans cet éléphant, découvert, en 1 806, sur les bords de la mer Glaciale, et si bien conservé que les chiens et les ours ont pu en dévorer et s'en disputer les chairs.
L*éveil une fois donné par Pallas, on trouva bientôt de ces dépouilles d'animaux du midi, non-seulement dans les pays du nord, mais dans tous les pays de Tancien comme du nouveau monde.
Buiïon se hâta d'en déduire son système du re-
rroidissement graduel des régions polaires, ict.xle l'émigration successive des animaux du nord au midi.
Mais le dernier fait (^seryé par Pallas, et qUG je viens de citer, renversait déjà ce système. Ce ÎMi démontre effectivement, et de la manière la plus formelle,, que le refroidissement du globe, loin d'avoir été graduel; a nécessairement été, au contraire, subit, instantané, sans aucune gradation ; il démontre que le même instant qui a. (ait périr les animaux dont il s'agit, a rendu glacial le pays qu'ils habitaient ; car, s'ils n'eussent été gelés aussitôt que tués, il est évident qu'ils n'auraient pu nous parvenir avec leur peau, leur chair, toutes leurs parties, et toutes ces parties parCaitemept conservées.
L'hypothèse du refroidissement graduel ne pouvant donc plus être soutenue, Pallas y substitua celle d'une irruption des eaux venues du sud-est; irruption qui, selon lui, aurait transporté dans le nord les animaux deFlnde.
Mais celte seconde hypothèse n'était pas plus heureuse que la première ; car les animaux fossiles sont très-différents de ceux de l'Inde, et même do tous les animaux aujourd'hui vivants : dernier lait plus extraordinaire encore que tous ceux qui pré-
cèdent, et qù*il était réservé à M. Cuvier de mettre dmis tout son jour.
' Le fait â*ané création ancienne d'animaux, entièreiheilt distincte diB la création actuelle, et depuis longtemps entièrement perdue, est te fait fondamental sur lequel reposent les preuves les plus évidentes des révolutions du globe. Il ne saurait donc èfre sans intérêt de voir comment a pU nattre, se développer, se confirmer enfin l'idée de ce fait, le plus extraordinaire, assurément, qu'il ait été donné aux recherches scientifiques de découvrir et de démontrer.
Nous avons vu'comment, vers la fin du seizième siècle, Bernard Palissy avait osé, le premier parmi les modernes, avancer que les ossements, les empreintes, les coquillages fossiles, regardés pendant si longtemps comme des jeux de la nature, étaient les restes d'êtres réels, les véritables dépouilles de corps organisés. •
En 4670, Augustin Scilla renouvela Topinion de Palissy, et la soutint avec force. Peu après, en i683, Leibnitz lui donna l'autorité de son nom et de son génie. Enfin, dès la première moitié du dix-huitième siècle, Buffbn la reproduisit avec plus ' d'éclat encore, et la rendit bientôt populaire.
Mais ces êtres organisés, don! les débris innom-
brables se montrent répandus partout, sont-ils les analogues de ceux qui vivent aujourd'hui, soit sur les lieux mêmes où Ton trouve ces débris, soit dans d'autres lieux?, ou bien, leur espèce, leur genre ont-ils péri, et sont-ils entièrement perdus?
C'est là qu'est toute la difficulté, et l'on peut croire que cette difficulté n'aurait jamais été résolue, du moins avec une certitude complète, tant que l'on s'en serait tenu, par exemple, k l'étude des coquilles fossiles, ou des poissons.
. On aurait eu beau trouver, en effet, de nouvelles coquilles, de nouveaux poissons inconnus, on aurait pu toujours supposer que leur espèce vivait encore, soit dans des mers éloignées, soit h dos profondeurs inaccessibles.
11 n'en est pas, à beaucoup près, ainsi pour les quadrupèdes. Leur nombre est beaucoup plus borné, surtout pour les grandes espèces; on peut donc espérer de parvenir h les connaître toutes ; il est donc infiniment plus facile de s'assurer si des os inconnus appartiennent à l'une de ces espèces encore vivantes, ou s'ils viennent d'espèces perdues.
C'est là ce qui donne à l'étude des quadrupèdes fossiles une importance propre, et aux déductions que l'on peut en tirer une force que no sauraient
UE G. GUVIGR. 57
avoir les déductions tirées de Tétude de la plupart des autres classes.
Buffon semble ravoir senti. C'est principalement, en effet, sur les grands ossements fossiles de la Sibérie et du Canada qu'il chercha d'abord à appuyer la conjecture (car, vu l'état de Vanaiomie comparée à l'époque où il écrivait, ce ne pouvait être encore qu'une conjecture) de certaines espèces perdues.
El, d'ailleurs, cette conjecture même était si peu établie dans son esprit, du moins relativement aux , quadrupèdes, qu'après avoir regardé, dans sa Théorie de la Terre, tous les animaux auxquels ces os extraordinairesontappartenu comme des animaux perdus, il déclare ensuite, dans ses Époques de la Nature^ qu'il ne reconnaît plus qu'une seule espèce perdue, celle qui a été nommée mastodonte, et que tous les autres os dont il s'agit, ne sont que des os d'éléphants et d'hippopotames.
Camper alla beaucoup plus loin ; et cela devait être, car Vanatomie comparée n'avait cessé de marcher à grands pas depuis Buffon.
Aussi, dès 1787, dans un mémoire adressé à Pàllas, Camper énonce-t-il hautement l'opinion que certaines espèces ont été détruites par les catastrophes du globe ; et il fait plus : il l'appuie des pre-
miers faits réellement positifs, quoique fort iBComplets encore , qui aient été avancés pour la soutenir. .
Ainsi donc, à mesure que la détermination des ossements fossiles a fait des progrès, Tidée d*ani* maux perdus en a fait aussi; et c*est toujours à la lumière de Vnnatomte comparée que ces progrès ont été faits.
C/est, en eiTet, cette lumière de Vanaiomie coiwparéc qui avait jusque-là manqué à tant de recher-^ ches laborieuses de tant de naturalistes. Mais il est aisé de voir que, vers l'époque dont je parle, c'est-à-dire vers la fin du dix-huitième siècle, tout se préparait pour amener la solution cherchée depuis si longtemps, et qu*en un mot. Ton touchait enfin, sur ces étonnants, sur ces merveilleux phénomènes, au moment de quelque découverte, de quelque résultat complet et définitif.
Le i ^^ pluviôse, an iv, jour de la première séance publique qu'ait tenue l'Institut National, M. Cuvier lut, devant ce corps assemblé, son mémoire sur les espèces d'éléphants fossiles, comparées aux espèces vivantes,
(Vest dans ce mémoire qu'il annonce, pouria première fois, ses vues sur les animaux perdus. Ainsi, dans ce même jour où l'Institut ouvrait la
DE G. GUVIKR. r>9
première de ses séances publiques, s'ouvrait aussi la carrière des plus grandes découvertes que l'histoire naturelle ait faites dans notre siècle : singulière coïncidence, circonstance mémorable, et que rhistoire des sciences doit conserver.
M, Cuvier venait donc de commencer celle bril-' lante suite de recherches et de travaux qui Font occupé pendant tant d'années, et par lesquels il a constamment tenu éveillés, pendant tout ce temps,, rétonnement et l'admiration de ses contemporains.
Dans ce premier mémoire, en elTet, il ne se borne pas à démontrer que ï éléphant fossile est une espèce distincte des espèces actuelles, une espèce éteinte, une espèce perdue ; il déclare nettement que le plus grand pas qui puisse être fait vers la perfection de la théorie de la terre, serait de prouver qu'aucun de ces animaux dont on trouve les dépouilles répandues ^ur presque tous les points du globe, n'eiiste plus aujourd'hui.
Il ajoute que ce qu'il vient d'établir pour Vêléphant , il rétablira bientôt d'une manière non moins incontestable pour le rhinocéros y pour ïonrs, pour le cerf y fossiles, toutes espèces également distinctes des espèces vivantes , toutes espèces également perdues.
40 ' ËLOGE HISTORIQUE
Enfin, il termine par cette phrase remarquable, et dans laquelle il semblait annoncer tout ce qu*il a découvert depuis.
« Qu'on se demande, dit-il, pourquoi Ton. trouve « tant de dépouilles d'animaux inconnus, tandis « qu'on n'en trouve aucune dont on puisse dire « qu'elle appartient aux espèces que nous connais-
« sons, et l'on verra combien il est probable cpi'el- . « les ont toutes appartenu à des êtres d'un fnonde « antérieur au nôtre, à des êtres détruits par quel- « ques révolutions du globe, à des êtres dont ceux « qui existent aujourd'hui ont rempli la place »
L'idée d'une création entière d'aniniaux , antérieure à la création actuelle ; l'idée d'une création entière détruite et perdue, venait donc enfin d'être conçue dans son ensemble ! Le voile qui recouvrait tant d'étonnants phénomènes .allait donc enfin être soulevé, ou plutôt, il l'était déjà ; et le mot de cette grande énigme qui, depuis un siècle, occupait si fortement les esprits, ce mot venait d'être dit.
Mais, pour transformer en un résultat positif et démontré cette vue si vaste et si élevée, il fallait rassembler, de toutes parts, les dépouilles des animaux perdus; il fallait les revoir, les étudier toutes sous ce nouvel aspect ; il fallait les comparer
toutes, et l*une après Taulrc, aux dépouilles des animaux vivants ; il fallait , avant tout , créer et déterminer Tart même de cette comparaison.
Or, pour bien concevoir toutes les difficultés de cette méthode, de cet art nouveau, il suffit de remarquer que les débris, que les restes des animaux dont il s'agit, que les osëemetus fossiles, en un mot, sont presque toujours isolés, épars; que souvent les os de plusieurs espèces, et des espèces les plus diverses, sont mêlés, confondus ensemble; que presque toujours ces os sont mutilés , brisés , n^duits en fragments.
11 fallait donc imaginer une méthode de reconnaître chaque os, et de le distinguer de tout autre avec certitude ; il fallait rapporter chaque os à Fespèce à laquelle il appartient ; il fallait reconstruire enfin le squelette complet de chaque espèce, sans omettre aucune des pièces qui lui étaient propres, sans en intercaler aucune qui lui fût étrangère.
Que Ton se représente ce mélange confus de débris mutilés et incomplets, recueillis par M. Guvier ; que Ton se représente, sous sa. main habile, chaque os , chaque portion d'os allant reprendre sa place, allant se réunir à Tos, à la portion d'os à
laquelle elle avait dû tenir ; et toutes ces espèces
42 ÉLOGE HISTORIOUË
d'animaux, détruites depuis tant de siècles, renaissant ainsi avec leurs forme», leurs caractères, leurs attributs, et Ton ne croira plus assister à une simple opération anatomique, on croira assister à une sorte de résurrection ; et, ce qui n*ôtera sans doute rien au prodige, à une résurrection qui Vopère à la voix de la science et du génie.
Je dis à la voix de la science : la méthode employée par M. Cuvier pour cette reconstruction merveilleuse n*est, en effet, que l'application des règles générales de Yanatomie comparée à la détermination des ossements fossiles .
Et ces règles elles-mêmes ne sont pas une moins grande, une moins admirable découverte que les résultats surprenants auxquels elles ont conduit.
On a vu plus haut comment un principe rationnel, celui de la subordination des ovganes, partout appliqué, partout reproduit dans rétablissement des groupes de la méthode, avait changé la face de la classification du régne animal.
Le principe qui a présidé à la reconstruction des espèces perdues, est celui de la conélation des formes, principe au moyen duquel chaque partie d'un animal peut être donnée par chaque autre, et toutes par une seule.
DE G. CUVIËR. 45
Dans une machineaussi compliquée, et néanmoins aussi essentiellement une que celle qui constitue le corps animal, il est évident que toutes les parties doivent nécessairement être disposées les unes pour les autres, de manière à se correspondre, à s*ajuster entre elles, à former enfin, par leur ensemble, un être, un système unique.
Une seule de ces parties ne pourra donc changer de forme sans que toutes les autres en changent nécessairement aussi. De la forme de Tune d'elles on pourra donc conclure la forme de toutes les autres.
Supposez un animal caruïvorc, il aura nécessairement des organes des sens, des orfjanes du mouvement, des doigts, des dents, un estomac, des îuiesiins disposés pour apercevoir, pour atteindre, pour saisir, pour déchirer, pour digérer une proie ; et toutes ces conditions seront rigoureusement enchaînées entre elles ; car une seule manquant, toutes les autres seraient sans effet, sans résultat, l'animal ne pourrait subsister.
Supposez un animal herbivore^ et tout cet ensemble de conditions aura changé. Les dents, les doigts, ïestomacy les intestins y les organes du niouvemenl, les organes des sens, toutes ces parties auront pris de nouvelles formes, et ces formes
>t{ ÉLOGE HISTORIQUE
nouvelles seront toujours proportionnées entre elles , et relatives les unes aux autres.
De la forme d'une seule de ces parties, de la forme des dmis seules, par exemple, on pourra donc conclure, et conclure avec certitude, la forme des piedn , celle des mâchoires , celle de VtUonmc, celle des ïniesùns:
Toutes les parties, tous les organes se déduisent donc les uns des autres ; et telle est la rigueur, telle est rinfaillibilité de cette déduction, qu'on a vu souvent M. Cuvier reconnaître un animal par un seul os, par une seule facette d'os ; qu'on Ta vu déterminer des genres, des espèces inconnues, d'après quelques os brisés et d'après tels ou tels os indifféremment : reconstruisantainsi l'animal entier d'après une seule de ses parties, et le faisant renaître , comme à volonté, de chacune d'elles ; résultats faits pour étonner, et qu'on ne peut rappeler, sans rappeler, en effet, toute cette première admiration, mêlée de surprise, qu'ils inspirèrent d'a> bord, et qui ne s'est point encore affaiblie.
Cette méthode précise, rigoureuse, de démêler, de distinguer les os confondus ensemble ; de rapporter chaque os à son espèce ; de reconstruire enfin l'animal entier d'après quelques unes de ses parties, cette méthode une fois conçue, ce no
Tut plus par espèces isolées, ce fut par groupes, par nrjasses, que reparurent toutes ces populations éteintes, monuments antiques des révolutions du globe.
On put dès lors se faire une idée non-seulement de leurs formes extraordinaires, mais de la multitude prodigieuse de leurs espèces. On vit qu'elles embrassaient des êtres de toutes les classes : des quadrupèdes, des oiseaux, des reptiles, des poissons, jusqu'à des crustacés, des mollusques, des zoophytes.
Je ne parle ici que des animaux, et cependant rétude des végétaux fossiles n'offre pas des conséquences moins curieuses que celles que Ton a tirées du. règne animal lui-même.
Tous ces êtres organisés, toutes ces premières populations du globe, se distinguent par des caractères propres, et souvent par les caractères les plus étranges, les plus bizarres. *
Parmi les quadrupèdes, par exemple, se présentent d'abord le palœolhcrium , Vanoploihcnum ces genres singuliers de pachydermes, découverts par M. Cuvier dans les environs de Paris, et dont aucune espèce n'a survécu, dont aucune n'est parvenue jusqu'à nous.
Après eux venait le mmnmonih , cet éléphant do
Sibérie, couvert de longs poils et d'une laine grossière ; le mastodonte, cet animal presqu'aussi^rand que le mammouth, et que ses dents, hérissées de pointes, ont Tait regarder pendant longtemps comme un éléphant Carnivore; et ces énormes paresseux , animaux dont les espèces actuelles ne dépassent pas la taille d'un chien, et dont quelques espèces perdues égalaient, par la leur, les plus grands rhinocéros.
Lesreptiles de ces premiers âges du monde étaient plus extraordinaires encore, soit par leurs proportions gigantesques , car il y avait des lézards grands comme des baleines; soit par la singularité de leur structure , car les uns avaient Taspect des cétacés ou mammifères marins, et les autres le cou, le bec des oiseaux, et jusqu'à des sortes d'ailes.
Et, ce qui est plus surprenant encore que tout cela , c'est que tous ces animaux ne vivaient point à une même époque; c'est qu'il y a eu plusieurs générations y plusieurs populations successivement créées et détruites.
M. Cuvier en compte jusqu'à trois nettement marquées.
La première comprenait des mollusques, des poissons, des reptiles, tous ces reptiles monstrueux dont je viens de parler ; il s'y trouvait déjà
DE G. GUVIER. 47
qoelques mammifères marins, mais il ne s'y trouvait aucun , ou presqu^aucun mammifère terrestre. La seconde se caractérisait surtout par ces genres singuliers de pachydermes des environs de Paris, que Je rappelais tout à Theure ; et c*est dès lors seulement que les mammifères terrestres commencent à dominer.
La troisième est celle des mammouths, clés maxtodonlex , des rhinocéroM , des hippopotames , des paresseux gigantesques.
Un fait bien remarquable, c'est que, parmi tous ces animaux, il n'y a aucun quadrumane, aucun singe.
Un fait, plus remarquable encore, c'est qu'il n'y a aucun homme. L*espèce humaine n'a donc été la contemporaine , ni de toutes ces races perdues , ni de toutes ces catastrophes épouvantables qui les ont détruites.
Ainsi donc, après l'âge des reptiles, après celui des premiers mammifères terrestres, après celui des mammouths et des mastodontes , est venue une quatrième époque, une quatrième succession d'êtres créés , celle qui constitue la population actuelle, celle que l'on peut appeler Vàge de Vhomme^ car c'est de cet âge seulement que date l'espèce humaine.
La création du règne animal a donc éprouvé plusieurs interruptions , plusieurs destructions successives; et, ce qui n'est pas moins étonnant, quoique tout aussi certain, c'est qu'il y a eu une époque, et la première de toutes, où aucun être organisé, aucun animal, aucun végétal, n'existaient sur le globe.
Tous .ces faits extraordinaires sont démontrés par les rapports des restes des êtres organisés avec les couches qui forment i'écorce du globe.
Ainhi, il y a eu une première époque où ces êtres n'existaient point, car les terrains primitifs ou primordiaux ne contiennent aucun de leurs restes; ainsi les rf^ptiles ont dominé dans l'époque suivante ^'^ car leurs restes abondent dans les terrains qui succèdent aux primitifs ; ainsi la surface de la terre a été plusieurs fois recouverte par les mers, et plusieurs fois mise à sec , car les restes d'animaux marins recouvrent tour à tour les restes d'animaux terrestres , et sont tour à tour recouverts par eux.
La science, guidée par le génie, a donc pu remonter jusqu^aux époques les plus reculées de l'histoire de la terre ; elle a pu compter et déterminer ces époques ; elle a pu marquer, et le premier moment où les êtres organisés ont paru sur
DE G. CUVICR. A^)
le globe , et toutes les variations, toutes les rnodiflcatioiis, toutes les révolutions qu'ils ontéprouvées.
Sans doute, il serait injuste de laisser entendre ici que toutes les preuves de cette grande histoire ont été recueillies par M. Guvier ; mais il n*est pas jusqu'aux découvertes que d'autres ont faites après lui qui n'ajoutent encore à sa gloire , car c'est en marchant sur ses traces qu'on les a faites.
*0n peut même dire que plus ces découvertes sont précieuses , que plus toutes celles que Ton fera par la suite' seront importantes, plus sa gloire s'en accroîtra , à peu près comme on a vu grandir lo nom de Colomb, à mesure que les navigateurs, venus après lui , ont fait mieux connaître toute l'étendue de sa conquête.
Ce monde inconnu , ouvert aux haturalistes, est, sans contredit, la découverte la plus brillante do M. Cuvier.
Je n'hésite pourtant pas à placer à côté d'elle cette autre découverte, à mes yeux non moins importante , de la vraie.méthode en histoire naturelle.
[^e besoin des méthodes natt également pour
notre esprit, et du besoin qu*il a de distinguer pour
connaître, et du besoin qu'il a de génét'aliser ce
qu'il connaît , pour pouvoir embrasser et se repré-
senter nettement le plus grand nombre possible de faits et d'idées.
Toute méthode a dope un double but, savoir, la dislinction et la généralisation des faits.
Or, jusqu'à M. Cuvier, la^néthode s'était bornée à démêler et à distinguer ; c'est lui qui en a fait , comme je l'ai déjà dit, un instrument de généralisation : par où il a rendu un service éternel, non-seulement à l'histoire naturelle, mais, j'ose le dire, à toutes les sciences.
Car la méthode, j'entends la vraie,* est essentiellement une. Son objet est partout de s'élever jusqu'aux rapports les plus généraux , juçqu'à l'expression la plus simple des choses; et de telle sorte que tous ces rapports naissent les uns des autres, et tous des faits -particuliers qui en sont l'origine et la source.
. C'est là ce qu'entendait Bacon , quand il disait que toutes nos sciences ne sont que les faits géné-^ ralisés : mot qui^ peint admirablement la marche suivie par M. Cuvier.
C'est, en efTet, par cette puissante généralisation des faits qu'il a créé la science des ossements fossiles; qu'il a renouvelé, dans leur ensemble, la zoologie et l'anatomie comparée; qu'il n'a jamais abandonné un ordre de faits, sans remonter jus-
DE G. GUVIEB. 5^
qo*è leur principe , et à leur principe le plus élevé : conduisant la classification zoologique jusqu'à son principe rationnel , la ivibordvnaûfm des organes ; fondant la reconstruction dés animaux perdus sur le principe de la corrélation des formes; démontrant la nécessité de certains intervalles , de certaines interruptions dans l'échelle des êtres, par l'impossibilité même de certaines coexistences, de certaines combinaisons d'organes.
C'est dans cette habitude de son esprit de remonter, en toute chose , jusqu'à un principe sûr et démontré , qu'il faut chercher le secret de cette clarté si vive qu'il répand sur toutes les matières qu'il traite. Car la clarté' résulte partout de l'ordre des'pensées et de la chaîne continue de leurs dépendances.
C'est dans cette habitude encore que se trouve la raison pour laquelle ses opinions, en tout genre, .sont si fermes, si arrêtées; c'est qu'il ne se borne jamais à quelques rapports isolés , fortuits ; c'est ' qu'il remonte toujours jusqu'aux rapports nécessaires, et qu'il les embrasse tous.
Deux choses frappent également en lui : l'extrême précocité de ses vues ; car, c'est dès son premier mémoire sur la classe des vers de Linnœus ,
52 ÉLOGE HISTOldQUE
qu'il rérorrae toute cette classe, et, par elle, la zoologie entière ; c'est dès son premier cours d-anatomie comparée qu'il refond toute cette science et la reconstitue sur une nouvelle base ; c'est dès son premier mémoire sur les éléplsanls fomles qu'il jette les fondements d'une science toute nouvelle, ^. celle des animaux perdus : et cet esprit de suite, de persévérance, cette constance à toute épreuve, par lesquels il a développé, fécondé ses vues ; consacrant une vie entière à les établir, à les démontrer, h les mûrir par l'expérience, à les transformer enfin, de simples vues, fruits d'une conception hardie, d'une inspiration soudaine, en vérités de fait et d'observation.
Si je suis cet homme célèbre dans les routes diverses qu'il s'est tracées, je retrouve partout ces qualités dominantes de soii esprit, l'ordre, l'étendue, l'élévation des pensées ; la netteté, la précision, la force des expressions.
Je retrouve toutes ces qualités unies à un style plus animé, plus varié, plus vif, dans ces Éloges Insioriques qui ont fait, pendant longtemps, une si grande partie du charme et de l'éclat de vos réunions publiques.
On a beaucoup loué dans ces Eloges, et l'on ne
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peut trop y admirer, sans doute, cette verve, ce feu qui y répandent tant de mouvement et de vie ; cet art de raconter une anecdote, un trait, d*une
' manière si piquante ; cette vigueur de conception qui lie toutes les parties du discours en un ensemble si fortement construit qu*il semble avoir été créé d*un seul jet ; cette singulière aptitude enfin à s'élever aux considérations les plus variées, et à peindre tant de personnages divers d'une manière également juste et frappante.
Ce qu'une observation un peu plus attentive y fait remarquer, avec peut-être plus de plaisir en-
.- core, c'est la même sagacité d'observation, la même finesse de rapprochement, le même art de comparer, de subordonner, de remonter à ce que les faits ont de plus général, porté dans un autre champ; et, par--dessus tout, ces traits lumineux, profonds qui saisissent tout à coup le lecteur, et le transportent dans un grand ordre d'idées.
M. Cuvier semble avoir été destiné à donner un nouveau caractère à tous les genres qu'il a cultivés. C'est lui qui a porté dans l'enseignement de l'histoire naturelle ces vues philosophiques et générales qui jusque-là n'y avaient point pénétré encore.
Dans ses éloquentes leçons, Thistoire des sciences est devenue Thistoire même de Tcsprit , hu> main ; car, remontant aux causes de leurs progrès et de leurs erreurs, c'est toujours dans les bonnes ou mauvaises routes, suivies par Tesprit humain, qu1I trouve ces causes.
C'est là qu'il met, pour me servir d'une de ses expressions, pleine de force, c'est là qu'il met l'es* prit humain en expérience : démontrant, par le témoignage de l'histoire entière des sciences, que les hypothèses les plus ingénieuses, que les systèmes les plus brillants ne font que passer et disparaître, et que les faits seuls restent ; opposant partout aux méthodes de spéculation, qui n'ont jamais produit aucun résultat durable, les méthodes d'ob- ' servation et d'expérience auxquelles les hommes doivent tout ce qu'ils possèdent aujourd'hui de découvertes et de connaissances.
Ëhl dans quelle bouche ces grands résultats tirés de l'histoire des sciences, cette théorie expéi-imentale de l'esprit humain, si je puis ainsi dire, auraient-ils pu avoir plus d'autorité que dans la sienne? Qui s'est montré plus constamment attaché à l'observation, à l'expérience, à l'étude rigoureuse des faits, et qui néanmoins a jamais
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enrichi son siècle de vérités plus neuves et plus sublimes?
Depuis queles hommes observent avec précision, et font des expériences suivies, c*estrà-dire depuis à peu près deux siècles, ils devraient avoir renoncé, ce semble, à la manie de chercher à deviner, au lieu d'observer; car, d*abord, et comme Ta dit un écrivain philosophe, on devrait se lasser, à la longue, de deviner toujours maladroitement; et ensuite, c*est qu*on devrait avoir fini par reconnaître que ce qu'on imagine est toujours bien auHlessous de ce qui existe, et qu*en un mot, et à ne considérer même que le c6té brillant de nos théories, le merveilleux de Timagination est toujours bien loin d'approcher du merveilleux de la nature.
Le débit de M. Guvier était, en général , grave, et même un peu lent, surtout vers le début de ses leçons; mais bientêt ce débit s'animait par le mouvement des pensées ; et alors ce mouvement qui se communiquait des pensées aux expressions, sa voix pénétrante, l'inspiration de son génie peinte dans ses yeux et sur son visage, tout cet ensemble opérait sur son auditoire l'impression la plus vive et la plus profonde. On se sentait élevé, moins encore par ces idées grandes, inattendues,
ses membres ont occupé des charges distinguées.
Le grand-père de M. Cuvier était d*una branche pauvre; il fut greffier de la ville. De deux fils qu*il eut, le second s*engagea dans un régiment suisse au service de France ; et devenu, à force de bonne conduite et de bravoure, officier et chevalier de Tordre du Mérite, il épousa à cinquante ans une femme encore assez jeune, et dont le souvenir sera cher à la postérité ; car elle a été la mère de Cuvier, et, de plus, son premier maître.
Femme d'un esprit supérieur, et mère pleine de tendresse, Finstructionde son fils fit bientôt toute son occupation. Bien qu'elle ne sût pas le latin, elle lui faisait répéter ses leçons ; elle le faisait dessiner sous ses yeux ; elle lui faisait lire beaucoup de livres d'histoire et de littérature ; et c'est ainsi qu'elle développa, qu'elle nourrit dans son jeune élève, cette passion pour la lecture et cette curiosité de toutes choses, qui, comme M. Cuvier le dit lui-même dans les mémoires qui me sont confiés, ont fait le ressort principal de sa vie.
On remarqua, de bonne heure, dans cet enfant, cette prodigieuse aptitude^ à tous les travaux de l'esprit, qui a fait plus tard un des traits distinctifs de son génie. Tout réveillait, tout excitait son activité.
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Ud exemplaire de Buffon qu'il trouve, par hasard, dans la bibliothèque d'un de ses parents, allume tout à coup son goût pour Thistoire naturelle, il s'applique aussitAt à en copier les figures, et à les enluminer d'après les descriptions ; travail qui, dans un goût naissant, révélait déjà une sagacité d'observation d'un ordre supérieur.
Les^our du Jeune Cuvier à l'Académie de Stuttgard est trop connu pour que je m'y arrête beaucoup ici.
liC souverain d'un petit État, Charles, duc de Wurtemberg, semblait s'être proposé de montrer dès lors à de plus grandes nations ce qu'elles pourraient faire pour l'instruction de la jeunesse.
Il avait réuni dans un magnifique établissement plus de quatre cents élèves qui y recevaient des leçons de plus de quatre-vingts mattres. On y formait tout à la fois des peintres, des sculpteurs, des musiciens, des diplomates, des jurisconsultes, des médecins, des militaires, des professeurs dans toutes les sciences. Il y avait cii^q facultés supérieures : le droit, la médecine, l'administration, Tart militaire et le commerce.
Le cours de philosophie terminé^ les élèves de Stuttgard passaient dans une des cinq facultés supérieures. Cuvier choisit l'administration ; et le
moUr qu*il en donne doit être rapporté : « Cest , « dit-il, que, dans cette faculté, on s'occupait beau- « coup d'histoire naturelle, et qu'il y aurait, par « conséquent, de fréquentes occasions d'herbori- « ser et de visiter les cabinets. »
Tout intéresse dans la vie d'un grand homme ; mais on y recherche avec une sorte d'avidité tout ce qui peut jeter quelque jour sur la marche de ses travaux. On voudrait le suivre dans tous les progrès par où il a passé pour changer la face des sciences; on voudrait démêler, jusque dans ses premiers pas, quelque chose de la tournure de son esprit et du caractère de ses pensées.
On vient de voir comment, dès les premières figures d'histoire naturelle qui lui tombent entre les mains, notre naturaliste, encore enfant, conçoit tout à coup l'heureuse idée de les enluminer d'après les descriptions.
Étant à Stuttgard, un de ses professeurs, dont il avait traduit les leçons en français, lui fait présent, à son tour, d'un Linnœus. C'était la dixième édition du Système de la nature; et ce livre fait, à lui seul, pendant p}us de dix ans, toute sa bibliothèque d'histoire naturelle.
Mais, à défaut de livres, il avait les objets ; et cette étude directe, exclusive, des objets les lui
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gravait bien mieux dans la tête que s'il avait eu, je me sers de ses propres expressions, que s*il avait eu à sa disposition beiiucoup d'estampes et de descriptiens. N*ayant, d'ailleurs, ni ces figures, ni ces descriptions, il les faisait lui-même.
Cependant toutes ces excursions dans l'histoire naturelle n'avaient point nui aux études prescrites ; il avait remporté presque tous les prix ; il avait obtenu Tordre de chevalerie, qui ne s'accordait qu'à cinq ou six parmi tous ces jeunes gens ; et, selon toutes les apparences, il devait promptement obtenir un emploi.
Mais, fort heureusement pour lui, et plus heureusement encore pQur l'histoire naturelle, car ces deux destinées sont désormais inséparables, la position de ses parents ne lui permettait pas d'attendre.
Il lui fallut donc prendre un parti : une place
de précepteur lui ayant été ofTerle dans une famille de Normandie , au moment où il quittait Stuttgard, il se hâta de l'accepter, et il partit aussitôt pour C.aen,<t)ù il arriva au mois de juillet n88, ftgé d'un peu moins de dix-neuf ans.
Dès ce moment, sa passion pour l'histoire naturelle prit une nouvelle vigueur. La famille d'Hé-
rici, chez laquelle il était, alla bientôt résider
dans une campagne du pays de Canx, à une petite lîeue de Fécamp. C'est là que notre jeune naturaliste passa les années de 9i à 94, entouré, comme il le dit lui-même, des productions les plus variées que la mer et la terre semblaient lui offrir à Tenyi; toujours au milieu des objets, presque sans livres, n'ayant personne à qui communiquer ses réflexions, qui, par là, n'en acquéraient que plus d'énergie et de profondeur.
C'est dés lors, en effet, que son esprit commence à s'ouvrir de nouvelles routes. C'est dès lors qu'à la vue de quelques térébratules, déterrées près de Fécamp, il conçoit l'idée de comparer les espèces fossiles aux espèces vivantes; c'eçt dès lors que la dissection de quelques mollusques lui suggère cette autre idée d'une réforme à introduire dans la distribution méthodique des animaux; en sorte que les germes de ses deux plus importants travaux, la comparaison des espèces fossiles aux espèces vivantes et la réforme de la classification du règne animal, remontent & cette époque.
C'est de cette époque que datent aussi ses premières relations avec M. Tessier, que les orages de la révolution retenaient alors à Fécamp, et qui, depuis quelque temps, y occupait l'emploi de médecin en chef de l'hôpital militaire.
M. Tessier oe put voir le jeune Cuvier sans être fhippé de rétendue de son sayoir. Il rengagea d'abord à faire un cours de botanique aux médecinà de son hôpital ; il écrivit ensuite à tous ses amis de Paris pour leur Taire part de Theureuse découverte' qu'il venait de faire; il en écrivit surtout à ses amis du Jardin des Plantes, qui eurent aussitôt l'idée d'y appeler et d'y attacher le jeune Cuvier, en qualité de suppléant de Mertrud^ alors chargé de l'enseignement de Vanatoniie comparée.
i Je me suis sans cesse rappelé , dit à cette oc-
• casion M. Cuvier, je me suis sans cesse rappelé
• une phrase de M. Tessier dans sa lettre h M. de
• Jussieu : Vou9 vous souvenez, disait-il> que c'est « nwi qui au donné Delambr,e à i'Aca4énite; dans un « autre genre ^ ce sera aussi un Delambre. »
C'est donc à M. Tessier que TAcadémie et les sciences ont dû Delambre et CUvier. Un homme qui d'ailleurs n'aurait rendu que ces deux services aux sciences devrait compter à jamais sur le respect et sur la reconnaissance de tous ceux qui les cultivent. Mais combien de pareils traits touchent plus vivement notre ftme, quand ils ornent une vie consacrée tout entière aux sciences, à leurs progrès, i leurs applications, et qui devait se prolonger en une suitesi respectable de travaux utiles et de vertus!
Fontenelle a dit que c'était un bonheur pour les savants, que leur réputation devait appeler à la capitale, d'avoir eu le loisir de se faire un bon fonds dans le repos d'une province.
Le fonds de M. Cuvier était si bon que, quelques mois après son arrivée à Paris, en ^95, sa réputation égalait déjà celle des plus célèbres naturalistes, et qu'en effet, dès cette année même, qui est celle de la création de l'Institut National, il fut immédiatement nommé pour être adjoint à Daubenton et Lacépède, qui formaient déjà le noyau de la section de zoologie.
Dès l'année suivante, il commença ses cours, devenus si rapidement célèbres, à l'école centrale du Panthéon.
En ^99, la mort de Daubenton lui laissa une chaire beaucoup plus importante, celle d'histoire naturelle au Collège de France. Enfin, en 4802, Mertrud étant mort, M. Cuvier devint professeur titulaire au Jardin des Plantes.
On se souvient que les fonctions de secrétaire de l'institut étaient d'abord temporaires. M. Cuvier fut appelé, un des premiers, à les remplir ; eU bientôt après, en 4 805, une nouvelle organisation de ce corpssavant ayant rétabli la perpétuité de ces places, il y fut nommé à la presque unanimité des voix.
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i/i fut en cette nouvelle qualité de iecrétaire perpétuel qu'il composa son mémorable Rapport ntr les progrès dex sciences naturelles depuis n8tf. Delambre avait été chargé du rapport sur les sciences mathématiques ; et chaque classe de Flnstitut dut ainsi en présenter un sur les sciences ou sur les arts dont elle s'occupait.
On sait avec quel appareil Fempereur reçut ces rapports. Il exprima par un nK)t heureux la satisfactioa particulière que lui fit éprouver celui de M. Guvier. • 11 m*a loué comme j'aime à Tétre,» dit-il. tt Cependant, ajoute M. Cuvier, je m'étais • borné à Finviter à imiter Alexandre , et à faire « tourner sa puissance aux progrès de Fhistoire « naturelle. »
Mais cette sorte de louange est précisément celle qui devait le plus flatter un homme qui avait compris tous les genres de gloire que peut ambitionner le fondateur d*un empire, et qui eût voulu ne demeurer étranger à aucun. 11 est permis de croire, d'ailleurs, que la louange qui n'a d'autre but que de porter un souverain à faire de grandes choses, Q*est point indigne d'un philosophe.
À toutes ces occupations d'historien des sciences,
de secrétaire perpétuel, de professeur au Muséum
et au (k>llége de France, M. (luvier rn joignait i)lu-
sieurs auires. il avait été nommé membre du conseil de l'Université en 4808, et maître des requêtes en 4815.
La Restauration sut respecter une grande renommée. M. Cuvier conserva sa position; et même il ne tarda pas à se voir revêtu de fonctions nouvelles. Nommé successivement conseillei: d'État^ président du comité de Tintérieur, chancelier de rinstruction publique, enfin, en 4854, pair de France, rétendue de son esprit embrassait tous les ordres d'idées^ et se prêtait à tous les genres de travaux.
Il était membre, comme on pense bien, de toutes les Académies savaptes du monde; car quelle Académie eût pu omettre d'inscrire un pareil nom sur sa liste? Et, ce qui est un honneur dont il y a eu peu d'exemples avant lui, il appartenait à trois Académies de Tlnstitut, TÂcadémie française, celle des sciences, et celle des inscriptions et belleslettres.
Sa grande renommée lui amenait, de toutes parts, tout ce qui se faisait d'observations et de déco,uvertes. C'était d'ailleurs son esprit, c'étaient ses leçonS; ses ouvrages qui animaient tous les observateurs, et qui en suscitaient partout; et jamais on
n'a pu dire d'aucun homme avec plus de véjriié qoe de lui, que la nature se voyait partout interroger en son nom.
Aussi, rien n'est-il comparable à la richesse des collections qu'il a créées au Muséum, et qui toutes ont été mises en ordre par lui. Et quand on songe à cette étude directe des objets qui fut l'occupation principale de sa vie, et de laquelle il a fait sortir tant de résultats, on n'est point étonné de ce mol qu'il a répété souvent : « Qu'il ne croyait pas avoir « été moins utile à la science par ces collections I seules que par tous ses autres ouvrages. »
Dans le cours d'une carrière si pleine de succès et de gloire, M. Cuvier avait été frappé des plus rudes coups. 11 avait perdu ses deux premiers enfants, ou peu de jours, ou peu d'années après leur naissance ; le troisième , qui était un garçon, mourut à l'Age de sept ans ; et toutes ces douleurs devaient se renouveler quelques années plus tard , avec bien plus d'amertume encore , quand il perdit sa fille, jeune personne de l'esprit le plus distingué, et qui, dans la tournure de cet esprit, et jusque dans les traits de son visage, rappelait quelque chose de son père.
Dans tous les malheurs de sa vie, sa consolation
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Telles forces à la pensée. Et oomme leur esprit, devançantleur siècle, avait surtoiit en vue la postérité, ce n*est aussi que de la postérité, ce n*est que de la suite des siècles, qu'ils peuvent attendre tout ce qui leur est dû de reconnaissance et d*admiratioD.
>vuo<