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XXXIV GEORGES PLÉKHANOFF.
Plus tard, en 1917, après la retraite de Galicie, lorsque le gouvernement eut démontré son incapacité et même: sa trahison, Plékhanoff salua la révolution avec enthou- Siasme, espérant que le peuple russe, enfin libre, saurait défendre sa patrie et la liberté.
Malheureusement le défaitisme et le Zimmervaldisme S'ajoutant à la fatigue du peuple et de l'armée, avaient accompli leur œuvre néfaste, et l’arrivée de Plékhanoff, sur qui les regards de toute la Russie étaient dirigés, ne pouvait plus sauver la situation.
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Dès avant qu'il fût appelé par le gouvernement provisoire pour occuper le poste de: Ministre du Travail, Plékhanoff s'était mis en route. Il quitta San-Remo au milieu de mars. Sa santé était mauvaise, mais le sentiment profond qu'il avait de son devoir, le désir passionné de retrouver sa patrie enfin libre, lui firent oublier sa maladie. À Paris, il eut une entrevue avec Guesde, qui partagea son enthousiasme et son espoir dans les jours à venir. « Vous avez raison de partir — lui dit-il en prenant congé de lui — j'admire votre décision ; vous êtes nécessaire à la Russie. Mais soignez-vous bien ! ».
Le voyage qui dura huit jours, fut pénibleet dangereux. A Londres, où il fut retenu plus qu'il ne pensait et où le temps était exécrable, il tomba malade. Ses amis, inquiets, lui conseillèrent de retourner à San-Remo. car, le changement de climat pouvait lui être fatal. C'était la voix de la raison. Mais renoncer à se rendre dans sa patrie à un moment aussi critique, aurait élé une insupportable privation.
Déjà en 1906, au moment de la première révolutions Plékhanoff, qui se disposait à rentrer en Russie, était tombé malade à la veille de son départ. Il avait dû renoncer à ce voyage. Bientôt lé triomphe rapide de la réaction avait rendu son retour impossible. Plékhanofft en avait
beaucoup souffert. « J'ai l'impression — disait-il à sa femme — d'avoir déserté le champ de bataille ». Il ne vou-
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lait donc pas maintenant risquer de se trouver avec le même tourment.
Après un voyage pénible à travers l'Ecosse, la mer du Nord et la Norvège, Plékhanoîïf arriva à Pétrograd le 31 mars à minuit.
À la gare, une foule innombrable d'ouvriers, d'étudiants et d'intellectuels l'attendaient. L’enthousiasme était indescriptible ; les ovations succédaient aux ovations. Ses amis l'entraînèrent dans la salle où l'attendaient les délégués du Soviet des députés ouvriers et soldats, du Gouvernement Provisoire, du Corps diplomatique, du « Bund » et de différentes organisations politiques ou ouvrières. Tcheïdze et Tseretelli prirent la parole a'1 nom du Soviet ; ils souhaïtèrent la bienvenue à Plékhanoff en
termes chaleureux, lui disant que sa patrie l'attendait avéc impatience et qu'ils seraient heureux de travailler avec lui. Plékhanoff répondit que c'était le jour le plus heureux de sa vie, quil était venu pour donner ses forces à sa patrie et serait heureux de sacrifier sa vie au bonheur de la Russie.
Accompagné de Tcheïdze et de Tseretelli, il se rendit de la gare au palais de Tauride, où le Soviet au grand complet l’attendait pour lui souhaiter la bienvenue.
Son apparition à la tribune provoqua des acclamations sans fin. Trop fatigué pour prononcer un discours, il remercia par quelques paroles. C'est à trois heures du matin seulement qu'il rentra à l'appartement de Jordansky, qu'il devait habiter et où sa femme et des amis l'attendaient. Plékhanoff était profondément heureux et ait en plaisantant : « Pétrograd m'aime tant qu'il a failli m étouffer ».
Le 2 avril, remis des fatigues du voyage, Plékhanoff prononça devant le Soviet son premier grand discours. La salle blanche du Palais de Tauride était comble ; les colonnes étaient chargées de grappes humaines, les corridors, l'abord de la salle, tout était bondé. Lorsque Plékhanoff parut à la tribune, des tempêtes. d'applaudissements éclatèrent, des cris d'enthousiasme s'élevèrent de tous côtés dans la salle ; beaücoup avaient les larmes aux
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yeux. Le moment élait d'une grandeur impressionnante.
Plékhanoff, d'une voix d'abord un peu émue et qui alla en s affermissant, prononça son discours. Il parla de son amour pour Sa patrie et déclara que cet amour n'affaiblissait en rien ses conviclions et ses sentiments socialistes. « On me reproche d'être social-patriote ; oui, je suis socialiste et j aime ma patrie. L'Internationale n'exclut pas l'existence des nations. L'Internationale est même impossible entre nations esclaves ». Ces paroles, loin de soulever des protestations, furent applaudies de tout l'auditoire. La salle entière vibrait avec lOPateRrs ; une harmonie parfaite régnait entre eux. :
Le 5 avril, Plékhanoff — qui avait besoin de repos — ne parul pas au Soviet, mais toute la journée, il reçut des délégations de l’armée, des soldats, des officiers, des organisations politiques et des étudiants.
La journée suivante, 4 avril, malgré sa fatigue, il résolut de la consacrer à écrire un article pour le journal sdinsivo, qui avait récommencé à paraître et qu'il dirigeait. Mais on vint lui demander instamment d'aller prononcer quelques paroles au Soviet, dont les membres ne: voulaient pas quitter Pétrograd sans l'avoir entendu une fois encore. Il s'y rendit donc. Reçu avec le même enthou- Siasme que la première fois, il fut élu président de la séance ; les questions les plus importantes furent soulevées : discipline de l’armée, question agraire, etc. Plékhanoff vivement intéressé, oubliant la fatigue, dirigeait les débats. Arrivé à deux heures, il ne prononca son discours. qu à huit heures. A la sortie du palais de Tauride, il prit froid, passa une très mauvaise nuit avec une température très élevée, et le jour suivant, les médecins constatèrent une congestion aiguë des poumons.
Comme je l'ai déjà dit, on demandait à Plékhanoff d'accepter le poste de Ministre du Travail. Cette décision avait été prise par le Gouvernement Provisoire avec approbation du Soviet, avant le retour de Plékhanoff. Lorsque celui-ci arriva à Pétrograd, la dissention entre le Soviet et le Gouvernement étaient déjà grandes, et les résultats.
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déplorables d'un double pouvoir se faisaient sentir. Plékhanoff voulut prendre le temps d'étudier la situation. II estimail ne pouvoir occuper dans le Gouvernement provisoire qu'un poste de, représentant de Ja classe ouvrière, c'est-à-dire de délégué du Soviet des ouvriers et soldats. Mais des signes de désunion apparaïissaient déjà dans cétte assemblée. Les ennemis cachés de Plékhanoff qui redoutaient son influence, relevèrent la tête en apprenant sa maladie qui allait l'empêcher de parler aux ouvriers. Les intrigues commencèrent dans le Soviet. EL lorsque, dix jours après son dernier discours, Plékhanoff se sentant mieux fit venir auprès de lui le pré ident du Soviet Techeidzé et le député Tseretelli pour leur demander conseil au sujet de la proposilion que le Gouvernement Provisoire le pressait d’'accepter, ses camarades lui conseillèrent d'attendre. Le Soviel avait déjà évolué : quelques jours auparavant, il était soulevé d'enthousiasme par la parole de Plékhanoff et semblait prêt à le suivre tout entier : il hésitait maiïotenant et redoutait visiblement son influence.
Les léninistes, avec leurs idées de destruction de l’armée et de transformation de la guerre mondiale en guerre civile, avaient ébranlé le Soviet et modifié son attitude à l'égard de Plékhanoff.
Bien que de tous les points de la Russie —$S bérie, Crimée. Caucase, gouvernements du centre — fussent arrivés des télégrammes le suppliant d'accepter le ministère du travail, Plékhanoff repoussa cet honneur. Il ne voulait pas aller contre le désir du Soviet. Les journaux bourgeois lui reprochèrent amèrement cette attitude, mais Plékhanoff demeura fidèle à la résolution d'Amsterdam.
Il n'avait désormais plus d'autre arme que sa plume. Il allait s'en servir avec talent et énergie. Malade, très souvent alité, il se mit à la tête du Journal Edinsivo, écrivant un article chaque jour et réagissant à tous les événements qui se déroulaient dans sa patrie. Son journal fut comme un tocsin qui ne cessait de prévenir des dangers et de mettre en garde le gouvernement, le soviet et le parti socialiste.
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La maladie l’'empêchait de paraître en public. Il put cependant prendre part à quelques rares réunions et il y fut recu avec un en housiasme indescriptible.
C'est ainsi que se rendant au Champ de Mars, sur la tombe des héros de la Révolution, il fut aussitôt reconnu, entouré et acclamé par une foule nombreuse, qui le pria
de dire quelque mots.
La même scène se reproduisit le premier Mai. L'arrivée de Plékhanoff en automobile fit arrêter tout le cortège. On entoura Plékhanoff aux cris de « Vive la gloire de la Russie ». En juin, il parla devant plusieurs milliers d'ouvriers des chantiers navals de Narvskaia Zastava. Il les exhorta’au milieu des acclamations à défendre la Révolution et Les organisations ouvrières contre l'agression ennemie. Les bolcheviks et les anarchistes présents n’osèrent élever la voix contre lui. à |
Mais le fait d'avoir parlé en public le fatigua beaucoup et il partit malade pour la conférence de Moscou (15 août 14917), où il considérait comme un devoir de se rendre.
Atteint d'une forte fivvre, il fit un grand effort sur luimême et prononça un « discours d'Etat » Au dire des assistants, il appelait à l'union toutes les forces vives du pays d'une voix si ferme et si jeune, qu'on demandait ensuite à sa femme s'il était possible qu un homme paraissant si bien portant fut réellement malade.
Le coup d'Etat bolchevisie ne fut pas une surprise pour Plékhanoff. Il l'avait prévu, estimant que les fautes du Gouvernements provisoire, celles du Soviet des Députés ouvriers et soldats et celles des membres du Parti socialiste qu'il appelait les « demi-leninistes », y conduisaient tout droit. Les amis et les camarades de Plékhanoff croyaient à une aventure qui allait durer cinq à six semaines. Mais Plékhanoff n'était pas de cet avis. « Vous vous trompez leur disait-il. La force des bolcheviks est dans la fatigue, dans l'ignorance de notre peuple et aussi dans nos conditions économiques arriérées. Le bolchevisme durera plu-
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sieurs années el notre peuple ne deviendra conscient qu'après cette dure leçon de choses. Ce sera alors la fin du bolchevisme. Mais c'est encore loin. »
Au moment du coup d'Etat d'Octobre, Plékhanoff se trouvait à Tsarskoïé Sélo. Le 31 Octobre, à 4 heures de l'après-midi, une petite bande, composée d'un matelot
athlétique, d'un petit soldat maigre et fatigué, et d'un
garde-rouge (gamin d'une quinzaine d'années), fit irruption chez Plékhanoîïf, par l'escalier de service et la cuisine. A la domestique qui Îles questionnait ils répondirent « Le patron ! ». Mme Plékhanoff leur dit que son mari était malade, qu'il se reposait et qu'on ne pouvait pas le déranger. « Nous sommes venus chercher les armes — crièrent-ils — Il nous faut le patron. Où est sa chambre ? ». Voyant d'après leurs visages que la résistance pourrait avoir des conséquences lragiques, Mme Plékhanoff les conduisit vers la chambre où son mari reposait tout ha-
billé sur son lit, et n'eut que le temps de dire sur le pas de.
la porte pour le prévenir : & Ils sont là ». Le matin même Plékhanoîf et sa femme avaient parlé des perquisitions et des arrestations qui se faisaient alors en masse.
Comme Mme Plékhanoff disait qu'une perquisition chez eux lui semblait impossible, il lui répondit : « Comme tu connais peu ces gens-là ! Ils sont capables d'envoyer un assassin et, après le meurtre, de verser des larmes de crocodile et d'expliquer l'événement par le déchaînement de la fureur populaire ».
Après avoir prié son mari de ne pas quitter son lit,
Mme Plékhanoîf ouvrit les armoires et les malles, et enga-
gea les visiteurs à chercher les armes.
Le matelot, dont le visage ne promettait rien de bon,
se tenait immobile, appuyé à son fusil. Le soldat était ir-
résolu, une expression de bonhomie sur la face ; quant au jeune garde-rouge il visitait à contre cœur les malles et ne touchait à rien. Il semblait que Plékhanoff malade avait fait sur ces enfants naïfs une impression profonde.
« Donnez-moi une carte », dit le soldat à Mme Plékhanoff. « Quelle carte ? Une carte de visite ou une carte pho-
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tographique ? » Le soldat ne répondit rien, il n'avait pas compris la question. Après avoir donné l'ordre d'apporter du café à son mari, Mme Plékhanofîff amena le soldat dans son cabinet de travail et lui donna sa carte de visile. Le soldat la regarda et la posa sur la table. Il dofnait limpression d’un être inculle. qui exécutait automatiquement un ordre mal compris. Rentrée dans la chambre de son mari, Mme Plékhanoff le trouva altablé devant la tasse de café el causant tranquillement avec le jeune garde-rouge.
Aux mots du soldat : « Eh ! bien, nous partons », ses camarades répondirent : € Partons »,.et le trio se dirigea vers la porle. À ce moment un coup violent ébranla la porte de la cuisine et des cris furieux : « Le patron | Je veux Île patron ! » se firent entendre. Cette fois, c'élait un matelot petit maïs fort, bien vâti, avec un beau visage aux traits réguliers, qui fit irruplion dans la chambre en ctiant: « Les armes ! Je veux les armes ! » Il avait l'air ému, mais furieux, et avait un revolver à la main.
Mme Plékhanoff déclara au nouveau venu que ses ca-: marades avaient déjà fouillé l'appartement sans y rien trouver. Mais l’autre s'approcha tout près de Plékhanoff debout auprès de la table et, dirigeant le révolver contre son visage, il cria : « Donnez les armes ; si j en trouve, je vous tue sur place »
Plékhanofîf lui répondit avec le plus grand calme : « fl est facile de tuer un homme, mais vous ne trouverez pas d'armes chez moi ».
Ce calme refroidit le matelot et il se dirigea vers la sortie. Ses compagnons Je suivirent. À la porte ils s'arrètèrent de nouveau et les questions recommencèrent : « De quelle classe êtes-vous ? — De la classe des écrivains ». La réponse parut peu claire au matelot. «Sur quoi écrivezvous ?/— Sur la révolution, le socialisme — La révojution ! et puis après ? Kerensky aussi était révolutionnaire... Vous êtes ministre ? — Non. — Vous êtes membre de la Douma ? — Non. » Les deux dernières questions étaient posées par le jeune garde-rouge.
Is eurent ensuite un petit conciliabule. On entendit :
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« Ce n'est pas lui ! »,et ils parlirent. PléKhanoff était sauvé. Après leur départ, Plékhanofl dit à sa femme qu'il s'était attendu à être emmené et tué, et que c'était pour être plus ferme sur ses jambes qu'il s'élait fait servir du café. Au moment où le matelot lui mettait le révolver à la tempe, il s'était demandé s'il verrait d'abord le feu où s'il entendrait d'abord la détonation.
Dans fes journaux russes et européens de l'époque, il a paru plusieurs narrations de ces heur s tragiques vécues par Plékhanoff. On l'avait soi-disant tiré de force de son lit, traîiné, puis roué de coups. Ces violences “uraient délerminé des crachements de sang dont les conséquences pouvaient être mortelles, etc
Ces récits sont faux. L'élat de santé de Plékkanoff ne fut aggravé en rien par ces événements. Lui-même en parlait sans irritation. Il avait seulement de la pitié pour les hommes frustes et ignorants qu'on avait trompés.
Le lendemain, un nouveau groupe de gardes rouges arriva portant un billet graisseux, dans lequél on demandait à Plékhanofïff de remettre ses armes. Celle fois Mme Plékhanoff refusa de les laisser péné rer dans l'appartement. Elle leur dit résolument qu'elle ne permettrait pas une nouvelle perquisition et qu'il était honteux de faire lever les malades de leur lit. A ces mois, un ouvrier garde rouge d'âge mûr s'excusa : (€ Nous ne dérangeons pas les malades », el il s'en alla entraînant ses camarades.
La l'erreur faisait rage à Tsarskoïé Sélo, et il élait impossi le d'y rester plus longtemps. Mme Plékhanoff décida son mari à se laisser transporter à l'hôpital où on ne le dérangerait plus. Il n’y passa qu'une nuit. Le 3 novembre. des amis inquiets de son sort, envoyèrent üne ambulance automobile avec un médecin et Plékhanoff fut transporté à Pétrograd.
Après son départ, un groupe de gardes rouges se présenta pour garder la maison et empêcher de nouvelles invasions. Ces braves gens furent offensés et désemparés, quand on leur annonça que Plékhanoîff ne restait plus là. C'étaient des ouvriers de l'usine Oboukoff.
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A Pétrograd, Plékhanoff descendit à la clinique privée de Guerson, dans un des quartiers les plus sains de la ville. Mme Plékhanoff espérait que son mari pourrait y être mieux soigné que dans un hôpital. Mais Pétrograd était en pleine anarchie : des matelots, armés de brownings, se rendaient, en bandes ou séparément, dans les maisons et les cliniques privées, faisaient des perquisitions, arrêtaient, fusillaient. Le soir de l’arrivée de l’arrivée de Plékhanoîff à la clinique Guerson, Mme Plékhanoîf se trouvant dans le corridor de l'établissement, vit un matelot armé d'un revolver qui se faisait conduire par une infirmière terrorisée dans la chambre de l’adjudant du général Korniloff heureusement parti depuis la veille. Rester plus longtemps. à la clinique devenait impossible. On proposa à Plékhanoff deux endroits plus sûrs : l'hôpital anglais sur Ia perspective Nevky et l'hôpital français de l'île Vassilieff. Plékhanoîf choisit ce dernier. Il y fut reçu à bras ouvert, et l'impossible fut fait par tous pour lui en rendre le séjour agréable. Mais, malgré ces soins, son état ne cessait d'empirer. Le climat de Pétrograd lui était néfaste. De plus, l'hôpital était bondé de typhiques, ce qui n'était pas sans danger. La fièvre ne le quittait plus et il maigrissait sensiblement.
Cela ne l’'empêchait pas de travailler. Il écrivait des articles pour Edinsivo, que les bolcheviks n'avaient pas encore supprimé. Il rassemblait des matériaux pour son « Histoire de la Pensée sociale en Russie », dont nous avons parlé plus haut, restant fidèle à son principe : « Il faut s instruire jusqu’au dernier souffle ».
Parmi les articles écrits à l'hôpital français, se trouve Son Æ pur si muove, dans lequel il remerciait les prolétaires de Pétrograd et des autres villes pour leurs témoignages de sympathie, à propos des événements dont il avait souffert à Tsarskoïé Sélo. Il demandait instamment aux ouvriers conscients de ne pas cesser de considérer les égarés comme des frères et de consacrer leur vie à les éclairer. Aussi faut-il bien mal le connaître pour lui prêter, comme à fait Sadoul, l'idée infernale de provoquer à
l'émreute le peuple qui suivait les bolcheviks, afin de l'écra-
GEORGES PLÉKHANOFF XXXXIIE
ser. Mme Plékhanoff, qui a assisté à toutes les conversations de son mari avec Sadoul, conteste avec la dernière énergie les assertions de Sadoul.
Monatte, dans L'Humanilé, tient pour vraies les sé: gations de Sadoul et explique les dénégations de Mme Plékhanoff par le désir très humain de défendre la mémoire de son mari.
Mme Plékhanoff déclare à ce sujet qu'elle tient la courte période de la vie de Plékhanoff, à son retour dans sa patrie après quarante années d'exil, pour la plus belle et la meilleure de toute sa carrière. Seul, presque abandonné par ceux de ses disciples qui craignaient l'impopularité, il “est allé la tête haute, plein de coura:e, contre le courant. Lors de son séjour à Moscou, en août 1917, quand il parlait devant le peuple et le< intellectuels de cette ville, quelqu'un dit à la tribune : &« Ah ! Si Plékhanoff voulait être démagogue et suivre le courant, sa route de Pétrograd à à Moscou $erait jonchée de roses ! » Mais Plékhanoff préférait la vérité.
C'est aussi à l'Hôpital français quil écrivit une série d'articles publiés sous le titre général d'A.B.C., dans Isequels, en réponse à un libéral qui prétendait que les bolcheviks avaient pris chez Plékhanoff beaucoup de leurs idées et de leur tactique, il marque nettement et d'une façon brillante et spirituelle la limite qui Île sépare des bolcheviks.
Cependant son état s'aggravait toujours. Il fallait quitter Pétrograd pour un climat moins pernicieux. Mais où aller ? Un grand voyage était impossible ; tous les chemins étaient barrés. Il ne restait guère que la Finlande. Pendant des semaines, il fallut lutter pour décider PlékhanOff, qui ne voulait pas quitter sa patrie en un pareil moment. « Bien que cloué au lit, je puis — disait-il — lutter encore par la plume »
Le voyage en hiolande se fit dans des conditions extrê-
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mement pénibles, car on manquail de tout ce qu'exige Île transport d'un malade.
Durant la première parlie de son séjour en l‘inilande, Plékhanoff, malgré la fièvre qui ne le quiltait plus, se sentit assez bien physiquement et moralement. Il conservait des liens avec Pétrograd ; des amis venaient le voir, assez rarement.il est vra', vu les difficultés des communications. Ï suivait avec un intérêt pas-ionné tout ce qui se passait sur le front et dans le pays, et bien qu'il fût déjà trop faible pour tenir la plume, ilenvoyait à ses camarades de Russie. par l'intermédiaire de sa femme, des conseils et des observations sur leur tactique. Il gardait ainsi quelque influen:e sur les événements.
Lorsque les Allemands avancèrent sur Pétrograd et que Trotzky lança une proclamation aux ouvriers les invitant à défendre l: Pélrograd de la révolution, :Plékhanofïff insista pour que ses partisans se joignissent aux ouvriers insurgés pour sauver la capitale: C'est au moment de la paix de Brest-Litovsk que son inquiétude fut la plus grande. |
Il continuait cependant à lire, à travailler ; il discutait avec animation, sur les sujetsles plus divers, avec ceux qui venaient le voir. Tous, trompés par son énergie, cro-. yaient à sa guérison : le médecin du sanatorium en était persuadé... |
Mais, le 15 mars, une complication survint et, dès lors, avec des hau s et des bas, le mal empira rapidement. C'était pendant la guerre civile :n Finlande. Les Blancs occupaient le nord du pays : les Rouges. le sud. Le pays était terrorisé et le sang coulait à flots. Le sanatorium fut complètement coupé d'avec la Russie. Plus de journaux, plus de visites. Nous ne savions plus rien de ce qui se passait ni en Russie, nien France, que Plékhanoîff considérait comme sa seconde patrie. Parfois seulement, des fuyards apporlaient des nouvelles plus ou moins fantaisistes. On ne savait rien de l'Europe occidentale Les journaux finlandais eux-mêmes n'arrivaient pas. Ce furent pour Plékhanoff des heures très dures. On savait que les Allemands
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avançaient de nouveau sur Paris, que Paris courait le plus grand danger et l'incertitude dans laquelle Plékhanoff se trouvait sur le sort de la France et de la Belgique était lourde à son cœur.
Avec les progrès de la maladie, ses souffrances physiques augmentèérent. Îl avait des crises d'étouffement pendant la nuit et délirait par moments. Dans l'intervalle, il lisait, ou bien sa femme lui faisait la lecture à haute voix, car il n'avait presque plus la force de tenir le livre. Mais il était forcé de changer souvent de lectures, car il avait de la peine à se concentrer. À son grand chagrin il dut abandonner les ouvrages de philosophie et de sciences sociale. Il se faisait lire souvent Plutarque et Thucydide. Deux semaines avant sa mort, il demanda à sa femme de lui lire à haute voix, le Discours de Periclès aux Athéniens après la guerre du Péloponèse. Il le connaissait bien, et il l'entendit, cette fois, avec un enthousiasme junévile. Dix jours avant sa mort, il montrait une fois de plus cet amour du beau qui avait marqué toute sa vie : il avait en visite une vieille dame polonaise très cultivée qu'il interrogea sur les hymnes polonais, puis la conversation roula sur Mickieviez. Plékhanofîf était transformé, et les assistants pouvaient se croire en présence d'un homme en parfaite santé. Malgré les protestations de Mme Plékhanoîïf, qui craignait une trop grande fatigue, la conversation dura longtemps, et il fallut presque emmener de force la dame polonaise. En sortant, elle dit à Mme Plékhanoîïf : « Il est tout à fait bien portant ! Est-ce qu'il y a des malades comme lui ! »
Mais le délire revenait plus fréquemment, et les nuits étaient de plus en plus lourdes. Plékhanoff comprit la gravité de son état. Dans une conversation avec sa femme, il parla pour la première fois de la mort et de son avenir à elle. Mme Plékhanoff qui s'efforçait toujours d'écarter l'idée de la mort et d'entretenir en lui l'espoir d'une guérison, protesta contre ses paroles. Il lui dit alors : « Tu fais preuve de faiblesse. Nous sommes, toi et moi, deux vieux révolutionnaires, et il faut nous tenir ainsi ! » En, disant