‹ AnastaseChapitre 12 sur 407 · Pâ'cire de l esme ^recqae · texte numérisé non relu

Pâ'cire de l esme ^recqae

oncle le peintre une de ses plus jolies madones pour en faire une enseigne , je me mis , sous les auspices de la Panagie * , à voler dans les vergers et à mettre les villageois à contribution avec toute la dévotion possible. La terreur qu'inspiraient nos croisades était telle que ceux qui avaient à s*en plaindre n'osaient le faire qu'en masse. Toutes les fois qu'en ma qualité de chef de la bande qui avait commis quelque déprédation, je devenais l'objet marqué de l'animosité, j'avais soin de me tenir à l'écart » jusqu'à ce que mon père eût payé le dommage et m'eût demandé pardon d'avoir tardé à le faire. Une fois que, fatigué de mes incartades, il s'écriait que je serais la cause de sa ruine , je lui répondis que pour se tirer d'inquiétude il n'avait qu'à me donner un congé illimité, et que je lui promettais qu'il ne me reverrait qu'au jour du jugement. C'en était trop pour lui. Plutôt que de se séparer de son Anastase , Dimitri Sotiri aurait payé d'avance les paysans pour qu'ils souffrissent mes larcins.

M'étant ainsi habitué de bonne heure à lever des dîmes , je causai quelque surprise à mon père quand , à la veille de prendre les ordres, je lui déclarai que je n'en ferais riem Pour la première fois de sa vie , le seigneur Sotiri insista pour être obéi ; mais cette première fois venait trop tard. J'en fis la derni^ en lui jurant que, s'il me forçait à prendre la mitre S je la couvrirais d'un turban. Il céda , et se borna à me demander tranquillement ce que je comptais faire. « Rien » aurait été la réponse de mon cœur ; mais comme la profession de ne rien faire exige de grands moyens, je prétendis vouloir apprendre le commerce , et mon père écrivit à un négociant de Smyrne de sa connaissance pour lui proposer de me prendre chez lui.

Cependant j'avais trouvé, pour mes heures de loisir, une occupation qui mit fin à tous mes passe-temps enfantins. Le seigneur Sotiri , quoique un peu sourd , comme je l'ai déjà dit , s'exprimait avec assez de facilité; ses facultés oratoires s'étaient principalement exercées à rendre son patron muet. Il lui représentait constamment que la dignité du poste qu'il occupait lui défendait d'avoir la moindre conversation avec les naturels ,

1. T.a Toute-Sainte, la Sainte-Vierge. B. 2. Le honncl que portent les pi êtres grecs.

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el qu'elle exigeait de lui que, quoique né et élevé dans le Levant, il parût ne pas comprendre un seul mot de ses idiomes. Parce moyen , mon père se réservait presque exclusivement le droit de discourir. Il est vrai qu'à l'égard des Turcs , toujours plus portés que la stricte politesse ne le permet à honorer les représentants des puissances chrétiennes des titres d'infidèle , degiaourS de chien de chrétien, et à qui la guerre contre la Russie ^ donnait en ce moment plus d'humeur que jamais, c'était souvent le seul moyen de sauver à la vanité consulaire quelques petits désagréments que rendaient inévitables les relations nécessaires avec le gouvernement. Il en résultait nonseulement que M. de M*** ne faisait jamais un pas hors de chez lui sans avoir son drogman sur ses talons, mais que, même dans sa maison, il voulait toujours le voir à son côté, afin d'en faire Tunique canal de toutes ses affaires officielles, circonstance dort mou père savait parfaitement tirer parti.

En qualité de premier commis et de messager du drogman je me trouvais tous les jours chez le consul, ce qui me fut utile sous un rapport en me fournissant l'occasion d'apprendre le français, et je l'appris d'autant plus facilement que personne ne s'offrit expressément pour m'en donner des leçons. Le vieux consul, ayant à maintenir sa dignité avec les Grecs et son point d'honneur avec les Turcs, ne voyait que très-peu de société , el la vivacité de mes reparties me rendit son favori. Non-seulenicnt M. de M*** m'encourageait à prendre part à la conversation, mais il s'amusait même beaucoup de mon talent pour railler, et il riait de bon cœur de mes railleries, quand elles n'étaient dirigées ni contre lui, ni contre aucun de ses parents, de ses amis, de ses protégés ou de ses domestiques.

M. de M*** avait une fille unique, Hélène aux yeux bleus, enfant de sa vieillesse. Privée des soins vigilants d'une mère , cette aimable fille jouissait, dans la maison de son père, d'une liberté illimitée , et usait de ce privilège avec la franchise de l'innocence qui ne connaît ni ne soupçonne le mal. Le consul, sans être passionné pour la musique , aimait à entendre le son d'un instrument , et sa fille avait appris à pincer de la harpe ;

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