PARIS
édition» de La Nouvelle Revue Critique (Ancien Carnet Critique) 10, Rue Linné, 10
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On n'a plus aujourd'hui la superstition de cette « théorie des miUeux » que Taine mit jadis en faveur. Peut-être apparaît-elle trop séduisante pour être honnête. Pourtant, l'abandonner serait dommage : définir le caractère d'une œuvre par les lieux, l'époque et le climat qui la virent naître, c'est une amusante mécanique. La critique et l'histoire littéraires perdraient, avec elle, le plus ingénieux de leurs ressorts.
Il n'est guère de personnalités qui s'accommodent mieux de cette méthode que celle d'Anatole France. Si l'on ne savait que sa mère était brugeoise et son père angevin, que celui-ci, Noël France (1) Thibault, tenait commerce de livres, et que sa boutique était sise au 9 du quai Malaquais, si l'on ne savait pas ces détails, il faudrait sans hésitatation les inventer. Il paraît (2) que le berceau de la famille Thibault se trouve dans le département du Maine-et-Loire, à sept kilomètres de Brissac, dans la commune de Saulgél'Hôpital. Cela n'est pas indifférent, et nous avons lieu de croire que vraiment Anatole France reçut en naissant
(1) « Le père France, comme on l'appelait familièrement, occupait, au compte, je crois, de Bachelin Deflorenne, quai Malaquais, près de l'Institut, une petite boutique très fréquentée des amateurs de livres... i (Louis-Xavier de Ricard) : • Anatole France et le Parnasse contemporain • (Revue des Revues, l»'' avril 1902).
(2) Cf. H.-M. Casset. Anatole France et ses origines angevines, 1915, In-S», Angers, G. Grassin.
d'une de ces fées judicieuses qui président aux lois de l'hérédité, un peu de cette « douceur angevine » qui infléchit si mélodieusement la poésie de Joachim du Bellay. Cependant, du côté maternel, le Nord lui apportait le goût du rêve, la sensibilité, je ne sais quelle langueur.
Lorsqu'Anatole France naît, en l'an de grâce, — c'est le cas où jamais de le dire, — 1844, le décor qui s'offre à ses yeux d'enfant se trouve être celui qui pouvait le mieux accentuer, et en même temps équilibrer ses jeunes dons. Décor double, inclinant au manichéisme : côté cour, la librairie paternelle ; côté jardin, les quais. Ici le spectacle majestueux de la pensée, là le déroulement de la vie, d'une vie demeurée paisible, ordonnée, et comme provinciale, au milieu de l'agitation sans cesse croissante de la grande, ville. Parmi les livres, il connut que « l'homme est né pour comprendre ». Mais le lumineux cliquetis des feuilles, le va-et-vient des belles promeneuses, la flânerie du fleuve lent, nonchalant, roulant dans son lit confortable ainsi qu'un de ces rois fainéants qu'on nous montrait, enfants, dans les Histoires, lui apprirent la volupté de vivre, de regarder autour de soi, de « respirer le jour ». Ainsi placé, comme l'Hercule de la légende, entre deux routes, celle de la connaissance, celle du plaisir, il hésitera toute sa vie, ou plutôt, que dis-je, il n'hésitera pas, mais, toute sa vie, s'efforcera de se composer un chemin de traverse, un chemin d'écolier agréablement sinueux, à égale distance des deux avenues, en sorte qu'il ne perdra de vue ni les roses de la seconde, ni les hauts arbres bien taillés de la première.
Anatole France nous a bien des fois raconté son enfance.
Il l'a fait dans Pierre Nozière, il l'a fait dans Le Petit Pierre et dans La Vie en fleur. Dans maint autre de ses romans, il a égrené des souvenirs de ce temps ingénu où il tenait le « quai Malaquais pour le centre du monde », et croyait « que la Chine était derrière l'Arc de Triomphe ». Mais il n'est pas jusqu'à ses articles de critique où il n'ait semé de ces souvenirs. Et les jeunes écrivains, décadents ou naturalistes, qui suivaient, dans le Temps, son feuilleton, espérant y trouver une étude de leur dernier ouvrage, étaient bien fâchés en voyant que si d'aventure il ne prenait pas pour sujet l'Iliade ou les tragédies d'Euripide, c'était pour raconter ses voyages dans « le pays où les montagnes sont en caramel et les rivières en limonade ».
Ces « Enfances » écrites sur le tard, quelle créance leur doit accorder le biographe ? L'écrivain n'est-il pas tenté de truquer ? Baudelaire notait : « Mes ancêtres, idiots ou maniaques, dans des appartements solennels, tous victimes de terribles passions. » C'étaient de braves paysans champenois, vierges de tout romantisme. Dans les souvenirs d'Anatole France, s'il y a mensonge, ce mensonge travaille toujours dans le sens de la vérité. Il ne fait qu'enjoliver les faits authentiques pour leur donner cet accent du vrai, plus vrai que le vrai, qui appartient en propre à l'œuvre d'art. Certes les historiens des siècles futurs, quand ils voudront écrire la Vie d'Anatole France, auront fort à faire pour démêler, entre ces deux « vrais »..., le véritable. Mais nous n'en avons cure. Ce qui nous importe, pour essayer de comprendre le génie d'Anatole France, ce sont bien moins des dates précises, des noms exacts que ces précieux renseignements qu'il se complaît à nous donner lui-même sur la formation de son caractère et de son esprit.
De son esprit surtout. Car Anatole France est un amateur d'idées, plutôt qu'un amateur d'âmes. Il nous fait assister, dans ses autobiographies, bien moins à l'histoire de son cœur qu'à la genèse de sa raison. Il nous montre l'éclosion des idées générales dans le cerveau de « son ami » Pierre Nozière, et nous voyons comment peu à peu, sous l'influence des conversations qui se déroulaient au logis paternel, sa jeune intelligence a pris le goût de tirer du moindre fait tout un infini de réflexions.
Quel est le caractère de cette intelligence naissante ? S'il faut en croire la postface de La Vie en fleur, la tournure d'esprit de M. Thibault, père d'Anatole France, était t toute métaphysique », « ne considérait point les dehors des choses ». Ce n'est pas le cas de son fils : nulle intelligence ne fut plus imprégnée de concret. Les idées ont pour lui une forme vivante : avant que d'être idées, elles sont images. La première conception qu'Anatole France, enfant, se fit de l'univers était empruntée à certaine vieille Bible illustrée d'estampes. Et il dit, dans le Petit Pierre, qu'il se représentait la création comme une grande boîte de Nuremberg. Il y a, dans cette bible et cette boîte, de quoi construire Anatole France, le poète et le penseur ; et je l'imagine volontiers, à soixante-dix-huit ans comme à neuf, répandant sur sa table, ainsi que de menus jouets, l'humanité, les mondes, les idées, les mœurs et les institutions, les religions et les cosmogonies, et s'amusant tantôt à les placer en bel ordre, tantôt à les casser pour voir de quoi diable ils sont fabriqués, comme un enfant fait ses moutons de carton pâte.
* ♦ Car la vie est un jeu, et la grande affaire, en ce monde, est
de se divertir. Mais il y a des jeux violents et des jeux sages. Le tempérament doux et paresseux d'Anatole France devait le porter vers les plus sages, les plus modérés de tous les jeux, ceux dont on ne se lasse jamais : ceux de l'esprit. Il n'entre pas dans notre dessein de tracer une biographie détaillée d'Anatole France. Je me contenterai de rappeler qu'Anatole France collabora, en juin 1867, à la Gazette rimée, petite revue satirique, dirigée par Victor Luzarche, et publiée chez Lemerre, par l'envoi de deux poèmes, intitulés l'un Denys, tyran de Syracuse, l'autre la Légion de Varus, violentes satires dirigées contre le régime impérial et la politique étrangère de Napoléon III, qui faillirent li\Ter leur auteur à la vindicte impériale et contribuèrent au rapide trépas de la revue. Après avoir été quelque temps rédacteur en chef du Chasseur biographe, créé par Bachelin-Deflorenne, et qui dura sept numéros, il fut chargé par Lemerre de l'édition de divers auteurs dans sa collection de classiques, puis celui-ci lui confia les fonctions de lecteur. Il entra ensuite, en 1874, à la Bibliothèque du Sénat, aux destinées de laquelle présidait Leconte de Lisle (1). De 1886 à 1891, il assura la critique des livres au journal Le Temps. Enfin, le 24 décembre 1896, il est élu membre de l'Académie française
(1) Sur cette période de la vie d'Anatole France on consultera avec fruit l'étude que fit paraître à la Revue des Revues, le le^ février 1902, le poète parnassien Louis-Xavier de Ricard. On y trouvera des renseignements, discrets d'ailleurs, comme il convient, sur la fréquentation du jeune écrivain dans une maison hospitalière aux poètes, qu'habitait, au coin de la rue Chaptal et de la rue Léonie, Nina de Callias, et sur la collaboration probable du poète des Noces corinthiennes à la rédaction de deux poèmes qui parurent dans le second Parnasse sous la signature de cette femme assez énigmatique. Voir aussi d'amusants détails sur le duel qu'Anatole France faillit avoir avec Leconte de Lisle.
au fauteuil de Ferdinand de Lesseps. Telles sont les principales étapes de cette vie paisible et quasi bénédictine. Comme on le voit, elle n'est guère chargée que d'événements littéraires. Nulle carrière ne fut plus lisse et plus unie. On peut ajouter, nulle ne fut plus harmonieuse.
Sans doute, voit-on d'abord, au contact des Parnassiens, son culte de la beauté plastique l'emporter sur toute autre inclination ; la constante fréquentation des anciens, que ses fonctions successives lui imposèrent, prolongeant l'influence de la librairie du quai Malaquais, développa son goût inné pour les « silencieuses orgies de la méditation », et l'on assiste, après les Poèmes dorés et les Noces Corinthiennes, à l'effacement du poète devant le prosateur (1). Mais peut-on parler d'évolution ? Dans le prosateur, le poète est demeuré ; quant au penseur, le principal de la doctrine qu'il exprimera dans ses essais ou dans ses romans, on le trouve en germe déjà dans ses feuilletons de la Yie littéraire. Le génie d'Anatole France semble être né tout armé, comme l'Athénée de la mythologie grecque.
Les deux mots qu'il faut faire intervenir le plus souvent dans une étude sur Anatole France sont le mot volupté et le mot intelligence.
La volupté, chez lui, a pour caractère la lenteur et la passivité. Pour la lenteur, elle est bien l'élève des quais parisiens et de leur fleuve placide. Mais elle doit aussi au commerce des vieux auteurs ; la pensée ensevelie aux plis
(1) Sur l'œuvre poétique d'Anatole France, lire une intéressante étude de M. Georges Mongrédien, (Revue Mondiale, 1922).
des textes poudreux n'abandonne ses faveurs qu'au prix des longues patiences, comme ces dames des temps anciens qui imposaient à leurs chevaliers, entre mille épreuves, la plus dure, celle du temps. « La philologie, a dit Nietzsche, est un art vénérable qui, de ses admirateurs, exige avant tout une chose : se tenir à l'écart, prendre du temps, devenir silencieux, devenir lent. » Le mot s'applique à la bibliophilie.
A cet égard, Anatole Fraijce est un homme d'autrefois. L'homme du xx^ siècle est impatient. Il dévore le temps. Il ne comprend que le plaisir actif. L'homme du xx^ siècle, c'est Joseph Lacrisse déclarant, dans Monsieur Bergeret à Paris : « Moi, je suis pour l'action, toujours et quand même. » Anatole France au contraire est passif. Il ne se donne jamais la peine de courir après le plaisir. Il l'accueille, mais ne le cherche point. La volupté qu'il veut est celle qu'Epicure préconisait sous le vocable de « volupté en repos », par opposition à la « volupté en mouvement ». Mais Epicure, on le sait, dans son désir de supprimer la douleur, ne balançait pas à exclure le plaisir. Anatole France estime que l'avantage est chèrement acheté, et il n'a garde de suivre la doctrine épicurienne jusqu'à son extrême aboutissant logique, l'ascétisme.
Il est impossible en effet de trouver une expression plus aiguë, en même temps que plus mesurée, de la joie charnelle, que dans l'œuvre d'Anatole France. Souvenons-nous de ces charmantes silhouettes, tout auréolées de désir, — la beauté, dit Hello, est la forme que l'amour donne aux choses, — qui ont nom Orberose, Thaïs, la baronne de Bonmont, Gilberte des Aubels, M°^e Trépof, Catherine la Dentelhère, et bien d'autres encore, sans excepter de
l'aimable cortège cette M™^ de Gromance de qui la démarche inspirait à M. Bergeret de si mélancoliques réflexions sur la « douceur cruelle que donne aux âmes voluptueuses la beauté des formes vivantes. »
Anatole France raconte qu'adolescent, la timidité engourdissait son esprit : « J'avais été un enfant intelligent, mais a vers dix-sept ans je devins stupide. La présence des « femmes me jetait dans une sorte d'effarement. » Plus tard, quand Pierre Nozière avancera en âge, et qu'il s'appellera tour à tour Jean Servien ou Lucien Bergeret, il gardera quelques traits de parente, ce me semble, avec cet Anatole que les Concourt, dans Manette Salomon, définirent « un désireur ». Ses personnages sont plus sensuels que sentimentaux ; les femmes ressemblent pour la plupart à la savoureuse Gilberte des Aubels, de la Révolte des Anges, laquelle « faite pour plaire et charmer, se déshabillait aisément, en femme qui sait qu'il lui est convenable d'être nue, et décent de montrer sa beauté » ; elles sont, comme RI™^ Bergeret, « sociables par richesse de chair et défaut de vie intérieure. » Quant aux hommes, l'amour est chez eux d'une élégante concision ; il ne dure guère au delà de l'acte qui le libère. Il se prolonge parfois en volupté, bien rarement en passion. Dans ce dernier cas, il prend, — c'est le Lys rouge, — la forme de la jalousie, qui est l'amour-propre du désir. « Celui-ci aimera avec transport, dit Moréas, et les autres pour la commodité. » C'est, il me semble, parmi ces autres qu'il faut ranger les héros de France, et je ne serais pas surpris qu'ils partagent le sentiment d'Annœus Mêla, l'un des interlocuteurs du dialogue « Sur la pierre blanche », pour qui « l'Amour est une passion abjecte... qui trouble les conseils, brise les desseins généreux et tire les pensées
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les plus hautes aux soins les plus vils », en un mot, « ne saurait habiter un esprit sensé. »
N'allons pas croire pourtant que Pierre Nozière ni M. Bergeret vécurent en moines. Ce n'est pas eux qui partageront jamais la folie de Paphnuce rabattant son capuchon sur ses yeux pour ne pas voir la beauté des choses. Anatole France introduit la volupté jusque dans les choses de l'esprit. Il aime les livres, non pas seulement pour le contenu, mais pour le contenant ; il parle du grain de leurs reliures et du parfum de leur papier avec le même accent qu'un amoureux célébrant la peau de sa maîtresse et ses secrètes moiteurs. Et il n'est pas jusqu'à la nature même de sa pensée qui ne soit voluptueuse. Il se frotte aux idées, il les caresse en ronronnant. C'est un chat. Son intelligence n'est pas constructive. Il n'a pas l'esprit de système. Dans le domaine de la pensée comme dans ctlui de la vie, il demeure spectateur, il aime mieux contempler qu'agir, goûter que créer, critiquer qu'inventer.
Dans les raisons de cette attitude, il n'y a pas seulement recherche du plaisir; il y entre de la défiance. Heureux l'homme d'un seul livre ; il se laisse naïvement porter sur le chemin de velours de la foi. Mais l'homme de tous les livres (1) écartelé aux quatre pôles de l'esprit, comment ne
(1) Nul nom, semble-t-il, ne lui conviendrait mieux. Il faudrait chercher bien longtemps pour découvrir quelle idée, quel livre, quel système philosophique a bien pu échapper à l'universelle curiosité d'Anatole France. Pour se rendre compte de l'ubiquité de cet esprit, il^n'est que de jeter un coup d'œil sur la bibliographie de ses ouvrages, qui tiendra plusieurs pages de ce petit livre. Et ce serait ici le litu de parler de cette question qui a déjà fait couler tant d'encre : celle des sources d'Anatole France. Il ne se passe point de semaine qu'une revue française ou étrangère, ne signale une similitude entre un texte
serait-il pas circonspect ? Il manque à France « cette illusion précieuse qui soutenait Bacon et Descartes, de croire en eux-mêmes après n'avoir cru en personne ». Il ne tentera jamais de composer un corps de doctrine avec les résultats de son expérience. Il se contentera d'éprouver chaque idée, de l'essayer à l'occasion d'un fait particulier, événement politique, découverte ou publication d'un livre nouveau. Et l'étiquette d'essayiste lui conviendra tout aussi bien qu'à Montaigne. Nul n'a donné plus de vérité au sens
de France et quelques passages d'un écrivain grec, arabe ou anglais Et bientôt, voici lâché le grand mot de plagiat.
Le problème de la légitimité du plagiat est éternel. C'est, par excellence, le sujet de composition française pour candidats au baccalauréat. Un mot de Gourmont sur La Fontaine me parait fort applicable à France : t II ne crée pas, il achève. » Gourmont ajoute : C'est peut-être là une des formes caractéristiques du génie français. Ils sont tous ainsi, Renan aussi bien que Racine, Chateaubriand tout comme Ronsard. » Et que dire de Molière, de Rabelais, de Montaigne, ou, plus près de nous, de Stendhal, qui copia sans la moindre vergogne des chapitres entiers dans des ouvrages de ses contemporains. Ne peut-on pas dire que c'est un privilège du génie, tout court, sans réserver ce caractère à l'esprit de notre pays. Virgile, Shakespeare, Goethe, ne sont-ils pas, avant toute chose, de merveilleux assimilateurs ? Qu'on nous épargne la classique métaphore, vieille comme la Sorbonne, de l'abeille et du miel qu'elle distille en pillant çà et là les fleurs les plus diverses.
Il est une remarque toutefois qu'il faut faire, après Jules Lemaître : c'est que la culture d'Anatole France est surtout gréco-latine. Il emprunte plus volontiers aux anciens qu'aux modernes. Anatole France estime que l'homme n'a pas changé depuis Homère. Notre esprit n'est pas capable de renouveler à l'infini ses attitudes devant le problème du monde. Le pluralisme moderne était déjà dans Heraclite, le transformisme dans Epicure. Il était naturel que France cherchât ses maîtres dans l'antiquité plutôt que parmi les modernes : emprunter à ceux-ci, ce serait, indirectement, prendre à ceux-là. Il vaut mieux supprimer l'intermédiaire. La matière, c'est de la réalité qui f... le camp », affirme un des personnages de l'Orme du Mail, et l'on fait aussitôt un rapprochement avec ce passage de Bergson, dans l'Evolution créatrice : • la matière, c'est le mouvement inverse de l'élan vital ; c'est de la réalité qni descend », Mais cette notion, sous ses deux formes, la philosophique et la vulgaire, ne provient-elle pas de l'idée de « procession ■ des néo-platoniciens?
étymologique du mot penser. Penser, c'est peser. En général, les hommes se contentent, dans leurs échanges intellectuels, de troquer des pensées toutes faites, comme une monnaie dont le poids est connu, une fois pour toutes, et qu'il n'y a plus besoin de mettre dans la balance. Ces monnaies à cours forcé, Anatole France ne les accepte pas. Ce n'est point qu'il chérisse le paradoxe. Chamfort disait, avec une pointe de dandysme : « Quand une idée est acceptée par le plus grand nombre, il y a tout à parier qu'elle est fausse. » Anatole France ne s'engagerait pas dans ce pari. Il ne lui répugne nullement de penser comme le vulgaire, car ce sera toujours pour d'autres raisons que celles du vulgaire, et ce qui le choque, ce n'est pas qu'une opinion soit communément admise, mais qu'elle le soit sans examen. « Il en est, dit-il, (de ces opinions) comme de cet « amateur de spectacles qui, pendant vingt ans, entra à « la Comédie Française en jetant au contrôle ce nom : 0 feu Scribe. » Ce droit d'entrée ainsi motivé ne supporterait pas l'examen. Mais on ne l'examinait pas. Examiner ces opinions communes, c'est toute la tâche que s'est assi-
Le Banquet de Thaïs est, à cet égard, fort curieux, Le débat auquel il nous fait assister, entre les sept ou huit doctrines principales qui se disputaient la faveur des hommes cultivés pendant l'époque alexandrine, n'est pas un spectacle bien éloigné de celui que nous offre la présente philosophie. Cotta, le brave soldat-philosophe, apparaît assez bien comme le champion, avant la lettre, du pragmatisme, qui fut romain avant d'être anglo-saxon. Il n'y a pas si loin que l'on pense de la théorie de l'extase, qu'expose Zénothémis, à celle de l'intuition bergsonienne, ni du stoïcisme d'Eucrite à notre kantisme. Le sceptique Nicias, qui pique l'un puis l'autre, en souriant, de sa critique aérienne et désabusée, n'est autre que France lui-même; et Paphnuce, qui garde le silence au milieu de ces controverses, représente assez bien l'immobile rigueur de la pensée orthodoxe, dont le dogme n'a point bougé depuis la Somme de saint Thomas.
gnée Anatole France. Elle n'est pas mince, et comme ce ne sont pas seulement les valeurs en cours qu'il s'impose de vérifier, mais toutes celles que l'humanité, depuis ses premiers balbutiements, a jetées sur le marché de l'esprit, son œuvre est une des entreprises les plus vastes que se soit proposées un homme, et ce n'est pas trop dire que de le définir : une critique du monde.
Ce qui devait se présenter au premier chef à l'épreuve de ce « doute méthodique », c'était la religion. Il faut se souvenir à ce propos que France fut élevé chez les Pères. En même temps que le premier aliment à son appétit critique, l'enseignement religieux devait lui fournir ses meilleures armes. L'abbé Lantaigne constate, dans VOrme du Mail, que l'Église fait elle-même ses propres ennemis. L'histoire des hérésies et celle de la philosophie moderne confirment abondamment cette observation mélancolique.
On ne peut nier, en effet, que l'enseignement religieux ne soit une remarquable école de dialectique, et pour peu que l'on rejette tout parti pris, on reconnaîtra que les mains ecclésiastiques sont singulièrement expertes à façonner les esprits, à les délier, à leur donner cette agilité, ce brillant, en même temps que cette prudence et cette mesure à quoi l'école laïque, dans sa sollicitude trop anonyme et quelque peu brouillonne, ne saurait atteindre. La religion n'aura donc pas de plus lucides contradicteurs que ceux qui auront appris le doute dans les écoles religieuses.
Mais ce seront des contradicteurs délicats, nuancés, nullement sectaires, et, Jules Lemaître l'a fort judicieusement indiqué, enclins à la tolérance. « Quand plus tard la
foi vous quitte, on demeure capable de la comprendre et de l'aimer chez les autres. » Ces remarques ne sont pas inutiles si l'on veut comprendre pourquoi France, dans ses fréquentes attaques contre la religion, apporte, en même temps que tant de zèle critique une pénétration si courtoise.
C'est, je pense, moins sa raison que sa sensibilité d'artiste qui fut choquée par « le déplorable malentendu qui, voici dix-huit siècles, brouilla l'humanité avec la nature. » Le plus raisonnable des hommes ne demande guère à la raison que la justification de ses sentiments. Que la physique chrétienne et sa cosmogonie soient en contradiction avec la science moderne, cela ne suffirait peut-être pas à faire de lui un athée.
Les motifs profonds de son athéisme, il faut les demander à son tempérament, qui est, nous l'avons vu, celui d'un voluptueux et d'un artiste. Voluptueux et artiste, autant dire païen. Le spectacle du christianisme trouve en lui une disposition d'esprit analogue, en ses alternatives de raillerie légère ou d'irritation, à celle que pouvait avoir un contemporain du crépuscule des dieux olympiens. Les Noces Corinthiennes, Thaïs, Sur la pierre blanche, le Procurateur de Judée, sont les protestations, acres ou malicieuses, du douillet épicurisme que blesse l'ascétisme chrétien.
Réjouis-toi, Dieu triste à qui plaît la souffrance, s'écrie Kallista, dans les Noces Corinthiennes.
Et dans la dédicace à Hellas qui sert de prologue à ce poème, il explique son amour du paganisme et sa curiosité pour l'époque trouble où il sombra :
D'autres ont exprimé ton enfance tranquille. Lorsque de la fontaine où respiraient tes Dieux
Tu revenais, portant au front l'urne d'argile.
Tant de paix convient mal à nos cœurs anxieux.
Moi, fai mis sur ton sein les pâles violettes,
Et je Vai peinte. Relias, lorsque les Dieux nouveaux
Arrachant de ton front les saintes bandelettes
Rompirent ta poitrine et ses heureux travaux.
Dans le monde assombri s'effaça ton sourire;
La grâce et la beauté périrent avec toi :
Nul au rocher désert ne recueillit ta lyre.
Et la terre roula dans un obscur effroi.
Et je Vai célébrée, ô fille des Kharites,
Belle et pleine d'amour en tes derniers moments
Pour que ceux qui liront ces paroles écrites
En aiment mieux la vie et soient doux aux amants.
Paganisme et jacobinisme sont loin de se confondre. Certains ne l'ont pas compris, qui ont accusé France d'avoir, en particulier dans Thaïs, peint systématiquement le christianisme sous des couleurs sombres et violentes. Il y a quelque candeur dans ces griefs. Thaïs, ce n'est pas la peinture du christianisme, c'est la peinture du fanatisme chrétien, ce qui n'est pomt la même chose, et les détracteurs d'Anatole France font le plus grand tort à leur propre cause en refusant d'admettre cette distinction. Anatole France n'aime pas les iconoclastes, les intolérants, les imbéciles. Aux époques d'effervescence religieuse, les imbéciles n'ont pas manqué, et leurs sottises, atroces ou ridicules, Anatole France ne les a pas inventées, il n'a eu qu'à les recueillir dans l'histoire. Chrétien, il me semble que je
supporterais fort bien de le voir railler le zèle affreux de Paphnuce, qui, de la douce doctrine de Jésus, compose une si laide caricature.
Il est faux, et il est sot de dire qu'Anatole France a voulu donner au christianisme le visage de Paphnuce. A côté de ce moine excessif, voyez quelles aimables, quelles émouvantes figures de chrétiens il a su tracer : le bon nègre Ahmès, le vieillard Vivantius, saint Antoine, Paul le Simple, Flavien le poète, la prudente Albine, Thaïs ellemême, et surtout, ce personnage infiniment curieux et séduisant, Palémon, dont la foi jardinière, si plaisante au Seigneur, n'est pas éloignée de celle d'un saint François d'Assise. Qu'on lise aussi les petits contes religieux d'Anatole France, tels que le Rédésa du Curé, le Jongleur de Notre-Dame, et en général les nouvelles qui composent l'Etui de Nacre, et l'on conviendra qu'il s'est toujours conformé au louable principe qu'il formulait dans la préface des Noces Corinthiennes : « C'est manquer du sens de l'harmonie que de traiter sans piété ce qui est pieux. »
Tout le dessein de France est de montrer que la religion chrétienne serait supportable, avec ses légendes charmantes, ses mythes imagés, sa mansuétude et sa naïve onction, s'il ne s'y glissait le souffle du fanatisme, soufïle véritablement diabohque. C'est le malin qui suggère au fol ermite ses entreprises contre la vie et la beauté. Contre la simple foi, l'épicurien et le sceptique n'useraient que d'une ironie fraternelle, et indulgente jusqu'à donner parfois le son de l'admiration : l'ironie de Nicias lorsqu'il dit adieu à Paphnuce ravissant Thaïs. « Ce cher Papha nuce, ne crois pas que je te trouve extrêmement ridicule, < ni même tout à fait déraisonnable. Et si je compare ma
t vie à la tienne, je ne saurais dire laquelle est préférable « en soi. Je vais tout à l'heure prendre le bain que Croie byle et Myrtale m'auront préparé ; je mangerai l'aile a d'un faisan du Phase ; puis je lirai, pour la centième fois, « quelque fable milésienne ou quelque traité de Métro- « dore. Toi, tu regagneras ta cellule où, t'agenouillant « comme un chameau docile, tu rumineras je ne sais quelles « formules d'incantation depuis longtemps mâchées et « remâchées, et, le soir, tu avaleras des raves sans huile, a Eh bien 1 très cher, en accomplissant ces actes, dissem- « blables quant aux apparences, nous obéirons tous deux « au même sentiment, seul mobile de toutes les actions « humaines ; nous rechercherons tous deux notre volupté « et nous nous proposerons une fin commune ; le bonheur, « l'impossible bonheur. J'aurais donc mauvaise grâce à « te donner tort, chère tête, si je me donne raison.
« Et toi, ma Thaïs, va et réjouis-toi, sois plus heureuse « encore, s'il est possible, dans l'abstinence et dans l'aus- « térité que tu ne l'as été dans la richesse et dans le plai- « sir. A tout prendre, je te proclame digne d'envie. Car si « dans toute notre existence, obéissant à^ notre nature, « nous n'avons, Paphnuce et moi, poursuivi qu'une seule 0 espèce de satisfaction, tu auras goûté dans la vie, chère « Thaïs, des voluptés contraires qu'il est rarement donné s à une même personne de connaître. En vérité, je voudrais « être pour une heure un saint de l'espèce de notre cher « Paphnuce... »
La tolérance peut-elle tenir un langage plus souriant ? Il faut que Nicias soit bien modéré pour ne pas trouver Paphnuce « extrêmement ridicule ». Nous sentons tout le mérite de cette modération quand nous lisons ce passage
où Thaïs apparaît à l'ermite « comme une Léda mollement « couchée sur un lit d'hyacinthe, la tête renversée, les « yeux humides et pleins d'éclairs, les narines frémis- « santés, la bouche entr'ouverte, la poitrine en fleurs et « les bras frais comme deux ruisseaux. A cette vue, Paph- <x nuce se frappait la poitrine et disait : « Je te prends à « témoin, mon Dieu, que je considère la laideur de mon « péché. )»
France n'aime guère l'ascétisme. Vous pensez bien qu'il n'a nul goût pour le martjTe. Il estime que « les martyrs manquent d'ironie » et qu' « il y a quelque impertinence à se faire brûler pour une idée ». Mais pourtant,
La foi qui n'agit point, est-ce une foi sincère ? Hélas ! l'on sait ce qu'en matière de foi, signifie ordinairement le mot agir. C'est supprimer ceux qui ne pensent pas comme nous. Cela, c'est plus qu* « impertinent ». La tolérance du sceptique ne va pas jusqu'à tolérer l'intolérance. Il ne supporte pas l'argument du bâton. Pour rendre sensible tout l'odieux du fanatisme, Anatole France, ce modéré, trouve des accents d'une cinglante cruauté, ce sceptique emprunte à la passion ses traits les plus corrosifs. C'est bien l'intolérance, et non la foi, qui a le visage de Paphnuce, et c'est à elle qu'il faut songer quand on ferme le roman de Thaïs sur cette phrase terrible : « Il était devenu si hideux qu'en passant la main sur son visage il sentit sa laideur. »
Au demeurant, ce n'est pas seulement dans le camp des croyants que France ira chercher, pour les bafouer, ses fantoches iconoclastes. A tout prendre, M. Bergeret se plaît mieux dans la compagnie de M. l'abbé Lantaigne que dans celle du solennel M. Mazure, « républicain, jacobin, terroriste et patriote », qu'au fond, ainsi qu'il le
lui dit, « peu de chose distingue des cléricaux ». Aux catholiques qui ont voulu voir en Anatole France un sectaire, il suffit de rappeler la silhouette de M. Rockstrong, ou celle d'Evariste Gamelin, entre bien d'autres. Il est un personnage qu'il eût certainement inventé, s'il n'avait été précédé par Flaubert : c'est celui de M. Homais, Paphnuce laïque. France abhorre le jacobin à l'égal de l'inquisiteur. Dans quelque parti qu'il les trouve, il déteste les violents et marque au fer de son ironie ceux qui veulent faire régner l'absolu sur la terre.
La démarche ordinaire de l'esprit déçu par la foi est de s'aller jeter dans les bras de la science et de lui demander le secours de la religion : la certitude. C'est ce que ne manqua point de faire la génération qui précéda celle de France. Mais la sienne, encore que tout enivrée des jeunes succès de la science, s'apercevait qu'elle lui avait demandé plus qu'elle ne pouvait donner, et, piaiïant d'impatience, commençait d'insulter la nouvelle idole. Déjà la belle confiance du positivisme abandonnait les esprits. « Je hais la science pour l'avoir trop aimée », dit l'abbé Jérôme Coignard, « à la façon des voluptueux qui reprochent aux femmes de n'avoir pas égalé le rêve qu'ils se faisaient d'elles.»
Avant l'abbé Coignard — puisqu'à vrai dire, en tenant ce langage, il jette son masque d'homme du xviii® siècle et apparaît notre contemporain — avant donc l'abbé Coignard, Bouvard et Pécuchet avaient semblablement abouti au scepticisme, après avoir interrogé tous les visages de la science. Ils avaient trop exigé d'elle, la mettant en demeure de leur livrer la vérité une et totale, de leur donner la clé
dirRéel. Anatole France ne tombe pas dans ce travers. Il y tombe si peu que tout en confessant en maint endroit sa désillusion, il n'a garde de parler d'une « faillite de la science », et même, dans sa Révolte des Anges, traite de cuistre le critique qui lança ce mot. Seulement, il reconnaît qu'elle n'est apte qu'à nous faire connaître de nouveaux phénomènes, ou à nous renseigner sur les rapports des choses entre elles, tandis que sur la réalité même, elle ne peut rien nous dire. La loi recule sans cesse devant l'observateur. « Les plus doctes d'entre nous, dit Jérôme Coignard à son jeune élève Tournebroche, diffèrent uniquement des ignorants par la faculté qu'ils acquièrent de s'amuser à des erreurs multiples et compliquées. Ils voient l'univers dans une topaze taillée à facettes au lieu de le voir, comme madame votre mère, par exemple, avec l'œil tout nu que le bon Dieu lui a donné. Mais ils ne changent point d'œil en s'armant de lunettes. » Et ailleurs, il précise : « Que sont les lunettes, astrolabes, boussoles, sinon des moyens d'aider les sens dans leurs illusions et de multiplier l'ignorance fatale oîi nous sommes de la nature, en multipliant nos rapports avec elle ? »
Dans ces préoccupations, on reconnaît le précurseur, ou tout au moins le contemporain des Henri Poincaré, des Boutroux. Le problème de la science est, on peut le dire, le principal souci de la philosophie moderne. Il implique naturellement, comme une question préjudicielle, une critique de l'esprit humain, et cette critique a pu, à bon droit, être prise comme ligne de démarcation des doctrines contemporaines. Quelle attitude Anatole France adoptera-t-il dans ce débat. Sera-t-il intellectualiste ? ou anti-intellectualiste ? Je ne sache pas que nulle part il
ait considéré le problème en son entier. On ne trouve guère, à proprement parler, dans son œuvre, que des boutades contre l'intelligence, jamais une critique en règle* C'est ainsi que Jérôme Coignard s'amuse à soutenir que « la pensée est une maladie particulière à quelques individus, et qui ne se propagerait pas sans amener promptement la fin de l'espèce (1) ». Cette idée est développée plus longuement dans le dialogue entre Ariste, Polyphile et Dryas, qu'Anatole France a inséré dans Pierre Nozière : Polyphile assure que l'intelligence n'est pas essentielle à l'homme. Il commence par donner une définition de l'intelligence, qui est : o la faculté de concevoir quelques rapports fixes dans la diversité des phénomènes » ; puis il montre d'abord, qu'elle n'est pas nécessaire à l'existence ; qu'elle est sans action sur ce qui constitue la vie profonde des êtres, leurs instincts et leurs sentiments ; enfin qu'elle est demeurée étrangère à la genèse des institutions humaines. « Les lois « ne- sont que l'administration des instincts. Elles se trou- « vent soumises aux habitudes qu'elles prétendent soumet- « tre ; c'est ce qui les rend supportables à la communauté. « On les appelait autrefois des coutumes. Le fonds en est « extrêmement ' ancien. L'intelligence a commencé de « poindre dans les esprits quand l'homme avait déjà cons- « truit sa foi, ses mœurs, ses amours et ses haines, son im- « périeuse idée du bien et du mal. Elle est d'hier. Elle « date des Grecs, des Égj'ptiens, si vous voulez, ou des
(1) Cf. Oscar Wilde, Opinion de Littérature et d'Art. « La Nature hait r Intelligence.,. Penser est la chose la plus malsaine du monde, et l'on en meurt, tout comme de quelque autre maladie. Heureusement, en Angleterre au moins, la pensée n'est pas contagieuse. Le magnifique aspect physique de notre race vient imiquement de notre stupidité nationale. •
« Acadiens, ou des Atlantes. Elle vient après la morale. « Que dis-je ? Après la flûte et l'essence de rose. Elle est « dans ce vieil animal une nouveauté charmante et mé- « prisable. Elle a jeté çà et là d'assez jolies lueurs, je n'en « disconviens pas. Elle rayonne agréablement dans un « Empédocle et dans un Galilée, qui auraient vécu plus « heureux s'ils avaient eu moins d'aptitude à saisir quelques « rapports fixes dans l'infinie diversité des phénomènes. « L'intelligence a quelque grâce, un charme, je l'avoue. « Elle plaît en quelques personnes. Rare comme elle est « aujourd'hui et retirée dans un petit nombre d'hommes « méprisés, elle demeure innocente. Mais il ne faut pas « s'y tromper : elle est contraire au génie de l'espèce. « Si par un malheur qui n'est point à craindre elle pénéa trait tout à coup dans la masse humaine, elle y ferait « l'effet d'une solution d'ammoniaque dans une fourmilière. a La vie s'arrêterait subitement. Les hommes ne subsis- « tent qu'à la condition de comprendre mal le peu qu'ils « comprennent. L'ignorance et l'erreur sont nécessaires « à la vie comme l'eau et le pain. L'intelligence doit être, « dans les sociétés, excessivement rare et faible pour res- « ter inoffensive. »
. Le discours de Polyphile peut paraître un réquisitoire contre l'intelligence. Il n'en est rien. Tant dans la définition qu'il donne d'elle que dans la peinture des méfaits dont il la croit capable, il reconnaît implicitement que si la vérité pouvait être connue, elle ne le serait pas par l'intelligence. L'intellectualisme n'en demande que davantage. Ce que nie Polyphile, c'est l'influence de la spéculation sur l'action, ce n'est pas la valeur cognitive de la raison. Tout est là. Et dans la conclusion de l'entretien.
Ariste a bien raison de lui répondre : « Je m'aperçois, Polyphile, que vous faites à l'intelligence une querelle d'amoureux. Vous l'accablez de reproches parce qu'elle n'est pas la reine du monde, »
Dans le même livre, si l'on retourne quelques pages en arrière, on trouve quelques lignes qui s'enfoncent plus profondément dans le sujet : « La raison, la superbe raison, est capricieuse et cruelle. La sainte ingénuité de l'instinct ne trompe jamais. Dans l'instinct est la seule vérité, l'unique certitude que l'humanité puisse jamais saisir en cette vie illusoire, ou les trois quarts de nos maux viennent de la pensée. » Ici, France semble prendre plus nettement position. Mais on voit, une fois encore, à la lecture de la dernière ligne, « cette vie illusoire où les trois quarts de nos maux viennent de la pensée », que France continue à mêler intimement la critique de l'intelligence en tant que moteur de l'action et la critique de l'intelligence en tant que moyen de connaissance. Il serait imprudent d'inférer de cette mélancolique boutade qu'Anatole France se rallie à l'hypothèse d'un mode de connaissance distinct de la raison. Quelque louange qu'il décerne à l'instinct, son œuvre entier, sa méthode dialectique, le constant recours qu'il exerce, contre les décisions de l'ignorance, devant la juridiction de la raison, qu'est-ce, sinon le plus éclatant hommage qu'on puisse rendre à l'hégémonie de l'intelligence.
Sans doute, cette hégémonie ne s'étend pas sur un bien grand domaine. L'intellectualisme ne consiste pas à prétendre que l'intelligence puisse parvenir à la certitude.
mais simplement que, si imparfait que soit l'outil, c'est encore le seul qui vaille quelque chose pour cet ouvrage. On peut même dire que la notion de certitude est incompatible avec l'intellectualisme, lequel aboutit — la remarque est de M. Bergson — nécessairement au relativisme. Poser rintelligence comme absolue, est-il dit dans ï Evolution créatrice, c'est la faire inexplicable, « tombée du ciel avec sa forme », d'où il suit que « pour une intelligence autrement conformée, autre eût été la connaissance ». Anatole France s'accommode assez volontiers de cette proposition, et dans l'Histoire Comique, le docteur Trublet en formule les conséquences, à propos de notre notion du temps. C'est la pure doctrine de Protagoras : « L'homme est la mesure de toute chose... On ne sort pas de soi. » Ces deux thèmes reviennent à tout instant sous la plume de France.
S'il en est ainsi, rien n'est vrai. Ou plutôt, mais cela revient au même, tout est vrai. C'est ce que symbolise l'admirable page du Puits de Sainte-Claire où le bonhomme Giovanni, cherchant la Vérité, vit paraître devant ses yeux une roue pareille aux disques des loteries qui portait, non pas une vérité, mais des vérités, des rouges, des bleues, des vertes, des jaunes... Pas de blanche... « Et le saint homme a soupira : — Je ne rencontrerai donc pas sur la roue « universelle la Vérité blanche et pure, l'albe et candide 0 vérité que je cherche ?
« Et il appelle la Vérité, disant avec des larmes :
« — Vérité pour qui je meurs, parais aux regards de « ton martyr 1
« Et comme il gémissait de la sorte, la roue vivante « se mit à tourner,... et il se forma sur le grand disque des
« cercles de toutes couleurs, et ces cercles étaient plus « grands à mesure qu'ils s'éloignaient du centre. Et, le « mouvement devenu plus rapide, ces cercles s'effacèrent « les uns après les autres ;... alors la roue parut toute « blanche... Et le saint homme Giovanni ouït une voix « qui lui disait :
« — Contemple la Vérité blanche que tu désirais con- « naître. Et sache qu'elle est faite de toutes les vérités « contraires, en même façon que de toutes les couleurs « est composé le blanc... »
On a tort d'appeler Anatole France un négateur. Il ne nie pas, il doute. Nier tout, ce serait encore, en quelque manière, affirmer. Au dernier chapitre de la Révolte des Anges, l'armée des rebelles vient trouver l'archange Satan dans sa retraite pour qu'il la conduise à l'assaut de la forteresse céleste. Satan fait reposer une nuit ses visiteurs avant de donner sa réponse. Et pendant cette nuit, il a un rêve; et dans ce rêve, il voit la bataille qu'il livre contre les mihces de Jéhovah. L'issue en est d'abord douteuse, mais bientôt, les assiégants ayant pour eux l'avantage d'un armement perfectionné, la vieille citadelle capitule, la famille divine s'échappe par un souterrain, et Satan plante l'étendard noir au cœur de la Jérusalem céleste. Il s'y fait couronner Dieu, cependant que le Très Haut est précipité dans les Enfers. Et Satan, dès qu'il est installé sur le trône de l'Univers, agit en toute chose exactement comme son prédécesseur : il prend goût aux actions de grâce, il devient inaccessible à la pitié, il regarde la souffrance et la mort comme des effets heureux de sa toute-puissance et de sa souveraine bonté. « Il se plaisait <i dans le mystère, et se croyant diminué s'il était compris,
tt il affectait d'être inintelligible. Une épaisse théologie « enfumait son cerveau. Il imagina un jour de se proclamer, « à l'exemple de son prédécesseur, un seul Dieu en trois « personnes... » Pendant ce temps, au fond de sa géhenne, le Très-Haut d'autrefois, devenu le Très-Bas, médite la révolte et le rachat de l'humanité. Et Satan se réveillant dit à ses compagnons : « ...Non, ne conquérons pas le ciel. « C'est assez de le pouvoir. La guerre engendre la guerre, « et la victoire, la défaite. Dieu vaincu deviendra Satan, « Satan vainqueur deviendra Dieu. Puisse le destin « m'épargner ce sort épouvantable... »
C'est une bien grande sagesse, de la part du Prince des Ténèbres, de comprendre que la négation, si elle entreprend de remplacer l'affirmation, devient affirmation elle-même, et que l'abstention est la seule attitude qui convienne au philosophe. Mais Satan est un pur esprit. Le plus hardi douteur, le plus grand contempteur des dogmes n'est pas à l'abri de ce besoin d'affirmer après avoir nié. Montaigne a dit : « Quel bon oreiller que le doute, pour une tête bien équilibrée » Quand on cite ce mot célèbre, on omet trop volontiers la seconde partie de la phrase. Montaigne avait raison, il y faut une tête solide, si solide que l'on ne voit guère quelle tête a jamais pu s'en accommoder. Le vrai oreiller, c'est la foi. Le doute, c'est l'insomnie ou le cauchemar assurés. Qu'on le demande plutôt à Pascal.
« L'homme est né pour comprendre », a dit France. Il ne supporte pas le point d'interrogation. On se rappelle l'amusante anecdote de Kant et de son fidèle Lampe, que rapporta, ou plus probablement qu'imagina le mali-
cieux Henri Heine. Cette légende est éternelle. Anatole France, comme tous les philosophes, a eu son Lampe. Il y a toujours, dans ses dialogues, aux côtés de ses Bergeret ou de ses Jérôme Coignard, un savoureux imbécile qui n'a d'autre mission que de ramener à la terre les audacieux envols idéologiques de son interlocuteur, par un rappel au respect des œillères sacrées. Ce Lampe s'appelle tantôt M. Panneton de la Barge (1), et il. est dogmatique, autoritaire ; tantôt, M. Goubin ; et, ahuri, s'effarouchant de la moindre audace, il essuie infatigablement les verres de son binocle que voile une pudique buée.
Ces personnages, Anatole France n'a pas eu la peine de les inventer. Ils se sont offerts tout équipés à son observation : ce sont ses critiques. L'un d'eux, l'abbé Lecigne, déclare (2) « qu'il ne croit pas qu'un honnête homme puisse goûter un plaisir sans mélange aux livres de M. Anatile France ». « Vous avez commencé par sourire avec lui, vous n'avez pu résister à la prenante séduction de son esprit léger, et puis vous vous apercevez qu'il blasphème, qu'il foule aux pieds les choses les plus saintes..., et vous rejetez le livre avec un geste de colère. » L'autre, M. G. Michaut, dans une conférence qu'il fait à Genève sur l'œuvre de France, montre que sa doctrine est décevante, aboutit forcément à la « désillusion, au dégoût et à l'ennui » ; qu'elle est en outre « une doctrine anarchique, parce que l'imperfection est la loi de tout ce qui existe, et que le dilettan-
(1) Voir M Bergeret à Paris : a L'armée, c'est la hache. Ne touchez ] as à la hache. »
(2) Anatole France, par l'abbé Lecigne, 1901, in-S". Arras. Les seules vues intéressantes que contient cet opuscule sont empruntées au remarquable essai publié par ^L Edouard Rod dans ses Nouvelles Etudes critiques. (Paris, 1899, in-16.)
tisme est une révolte vaine contre la réalité ; enfin, qu'elle est une doctrine impossible, parce que l'esprit, sollicité de formuler une conclusion sur les idées et les faits, doit finir par prendre parti, et ne peut rester en suspens indéfiniment. » Bien dit. Monsieur Goubin. Essuyez votre lorgnon.
Le philosophe finit toujours par céder à l'homme, Kant à Lampe. France cédera, lui aussi, à M. Goubin, et s'efforcera de satisfaire la manie qui possède cet excellent jeune homme, comme elle nous possède tous : « l'horrible manie de la certitude. » Renan, à qui j'emprunte ce mot cruel, fit un jour allusion, avec quelque mélancolie, au célèbre « mouvement tournant » que constitue après la Critique de la Raison pure, la Critique de la Raison pratique ; et il constatait une volte-face analogue dans l'œuvre de Lachelier. Mais quelle est donc la doctrine qui ne comporte pas ce mouvement ? Tôt ou tard, il faut faire intervenir la pétition de principes. C'est la plus vieille amie des philosophes. Sans elle, que deviendraient-ils ? Sans le mortier qu'elle leur apporte, ils seraient incapables d'édifier un système, ils en resteraient à la table rase.
Seuls, un Gorgias, un Pyrrhon ne lui font point de place. Gorgias dit : « Rien n'est. Si quelque chose est, nous ne le pouvons connaître. A supposer que nous le puissions connaître, nous ne pouvons le communiquer par la parole. » Et Pyrrhon, mieux encore, s'est tu.
Anatole France n'a point leur féroce indifférence. Il est homme, et il aime les hommes. Il n'a pu se résoudre au silence, seul véridique : « J'ai, dit-il, regardé, je l'avoue.
« plus d'une fois du côté du scepticisme absolu. Mais je « n'y suis jamais entré. J'ai eu peur de perdre pied sur « cette base qui engloutit tout ce qu'on y met. J'ai eu « peur de ces deux mots, d'une stérilité formidable : « Je « doute ». Leur force est telle que la bouche qui les a une « fois convenablement prononcés est scellée à jamais et « ne peut plus s'ouvrir. Si l'on doute, il faut se taire; « car quelque discours qu'on puisse tenir, parler, c'est « affirmer. Et puisque je n'avais pas le courage du silence « et du renoncement, j'ai voulu croire, j'ai cru. J'ai cru « du moins à la relativité des choses et à la succession des « phénomènes. »
Il faut soigneusement relire cette conclusion. Sur les derniers mots de la phrase, nous aurons à revenir tout à l'heure. Mais que l'on analyse de près ce « J'ai voulu croire, j'ai cru. » On y trouvera, en même temps que le mouvement tournant annoncé, la preuve que France n'en est point dupe.
« Je suis médecin, dit le docteur Trublet, dans V Histoire Comique, je tiens boutique de mensonges. Je soulage, je console. Peut-on consoler et soulager sans mentir. »
Quelle sera donc, au milieu du désert de la pensée, la terre de Chanaan qu'Anatole France fera resplendir à nos yeux ? Quelle idole nouvelle installera-t-il dans le temple d'où il a chassé tous les dieux ? Ce sera la notion de bonté, et celle de beauté. Et sans doute, il ne construira pas une métaphysique sur ces mouvantes données, mais il nous les proposera comme de suffisants « buts de vie ».
Nous lisons déjà, dans la Vie Littéraire, cette profession de foi :
« J'ai demandé mon chemin à tous ceux qui, prêtres, 0 savants, sorciers ou philosophes, prétendent savoir la « géographie de l'Inconnu. Nul n'a pu m'indiquer exac- « tement la bonne voie. C'est pourquoi la route que je « préfère est celle dont les ormeaux s'élèvent plus touffus « sous le ciel plus riant. Le sentiment du beau me conduit. »
Ailleurs, il précise ainsi sa pensée : « Pour ma part, « s'il me fallait choisir entre la beauté et la vérité, je n'hési- « terais pas, c'est la beauté que je garderais, certain 9 qu'elle porte en elle une vérité plus haute et plus pro- « fonde que la vérité elle-même. J'oserai dire qu'il n'y a « de vrai au monde que le beau (1). » Et l'on voit également, dans La Révolte des Anges, Gaétan d'Esparvieu abandonner le culte des idées pour celui des lignes, des formes sensibles, « le seul absolu qui reste dans la ruine de tous les autres, »
Mais où cette attitude se dessine de la façon à la fois la plus familière et la plus précise, c'est dans le recueil de propos à bâtons rompus que M. Paul Gsell vient de publier sous le titre :Les « Matinées de la Villa Saïd (2). » Nous y voyons Anatole France répondre non sans une véhémence qui surprend un peu, aux reproches de ceux qui ont vu en lui le négateur universel. « Le scepticisme 1 s'écrie-ta il. On fait de ce mot le synonyme de négation et d'impuis- 0 sance. Mais nos grands sceptiques furent parfois les plus « affirmatifs, et souvent les plus courageux des hommes.
(1) V. Renan : t La beauté vaut la vertu.
(2) Bernard Grasset, éd.
t Ils ne nièrent que des négations. Ils s'attaquèrent à « tout ce qui ligote l'intelligence de la volonté. Il luttèrent « contre l'ignorance qui abêtit, contre l'erreur qui « opprime, contre l'intolérance qui tyrannise, contre « la cruauté qui torture, contre la haine qui tue (1). » Et il représente que les sceptiques français professèrent un credo dont chacun formulait quelque article : Rabelais prêchait la tolérance, Montaigne la toute-sagesse de la nature. Voltaire la raison *et la bonté, Renan le progrès. « Ainsi, tous nos sceptiques furent pleins de ferveur, tous « travaillèrent à délivrer leurs semblables des chaînes a qui les accablent. Ils furent des saints à leur manière. »
En acceptant ce credo, Anatole France a-t-il vraiment trahi son scepticisme ? Et faut-il dire avec M. Edmond Jaloux : « France est foncièrement optimiste et même croyant. Il a un fond de naïveté »?
Sextus Empiricus disait qu'il ne suffisait pas, pour être sceptique, de parler à l'ordinaire comme un sceptique, mais qu'on cessait de l'être dès qu'on prononçait une affirmation dogmatique. A ce compte, Anatole France ne serait point un sceptique. M. Paul Gsell assure en effet « qu'il n'eut pas de peine à découvrir dans ses moindres reparties des convictions très fermes. » Et pourtant, les Opinions de Jérôme Coignard, le Jardin d'Epicure...
Anatole France avait dit de Leconte de Lisle : « M. Leconte de Lisle doute de l'existence de l'univers, mais il ne doute pas de la bonté d'une rime. » On lui reprocha.
(1) Cf. France dit ailleurs : « Nous appelons sceptiques ceux qui n'ont point nos propres illusions, sans même nous inquiéter s'ils en ont d'autres. »
non sans raison, de tomber dans la même contradiction puisqu'après avoir proclamé le doute philosophique, « il n'avait rien de plus pressé que de quitter la paix du sage, la bienheureuse ataraxie, pour se jeter dans les régions de la joie et du bonheur, de l'amour et de la haine. » Sa défense est fort curieuse, en ce qu'elle contient, en même temps que l'indication des raisons qui déterminent chez lui l'apparent abandon du scepticisme, un nouveau regard vers le scepticisme parfait. « Il faut permettre, dit-il, aux pauvres humains, de ne pas toujours accorder leurs maximes avec leurs sentiments. Il faut même souffrir que chacun de nous possède à la fois deux ou trois philosophies ; car à moins d'avoir créé une doctrine, il n'y a aucune raison de croire qu'une seule est bonne. »
Croire tour à tour à plusieurs doctrines, et qui se contredisent, ce n'est pas là bien certainement le propre de • convictions très fermes », et si nous nous rappelons le passage cité plus haut, où Anatole France déclare : « J'ai cm du moins à la relativité des choses et à la succession des phénomènes », nous nous demandons si vraiment cette croyance implique l'exclusion du scepticisme; car qu'est-ce que la doctrine de l'universel écoulement, sinon le rejet de toute loi, et l'expression suprême du doute.
Reprenons d'ailleurs un à un les termes de ce « Credo des grands sceptiques » auquel France prétend souscrire. Espoir dans le mouvement du progrès, culte de la tolérance, confiance en la bonté de l'homme, et confiance en la raison de l'homme, sinon pour découvrir les lois du monde, du moins pour améliorer peu à peu et adoucir les rapports de nos semblables entre eux, telles seraient les dernières illusions de notre briseur d'illusions.
On ne peut nier tout d'abord que sur chacune de ces thèses la pensée d'Anatole France paraisse, au cours de son œuvre, assez mouvante. Si l'on examine en effet, l'un après l'autre, ces divers points, on s'aperçoit qu'il n'en est guère qn'un seul sur lequel il n'ait jamais varié : le culte de la tolérance. Or, la tolérance est-elle autre chose que la forme pratique du scepticisme ?
Le progrès ? Relisons le dernier chapitre de Vile des Pingouins, et demandons-nous si France est vraiment bien convaincu de la perfectibilité humaine. La bonté de l'homme ? Mais quel réquisitoire plus terrible pourraiton dresser contre ce dogme, que celui qui s'élève de son roman. Les Dieux ont soif ?
André du Fresnois a consacré à ce problème une curieuse page intitulée La Perversité d'Anatole France. « Anatole France, dit-il, quand il parle sur l'Agora, sacrifie « aux dieux de l'Avenir, aux idoles populaires, au Progrès. 0 Mais sitôt rentré dans sa librairie, il renie en souriant « leur culte. » De cette antinomie, André du Fresnois tente une explication un peu bien romantique. France lui apparaît ainsi qu'une manière de Néron philosophe, qui rassemble dans sa personne le docteur Faust et Méphistophélès, et organise pour sa seule volupté des spectacles où entre quelque sadisme. « Quand sa curiosité inlassable « eut épuisé les trésors des mythologies antiques et des « civilisations abolies, malgré son horreur des religions « actives, sa fantaisie se complut à favoriser la naissance « de croyances nouvelles, parce qu'il espérait que le monde « y retrouverait une sève jeune, et qu'ainsi les plaisirs « de contemplation seraient ménagés aux épicuriens de « l'avenir. »
Je crois France trop épicurien pour se préoccuper de préparer des plaisirs aux épicuriens qui viendront après lui. En second lieu, si artiste qu'il soit, je ne crois point pourtant que ce mot puisse convenir à France dans le sens inhumain où le prit l'élève de Sénèque. C'est le cas ou jamais d'opérer une de ces « dissociations d'idées » comme les aimait Gourmont, et de séparer la notion de perversité d'avec la notion de dilettantisme. Loin d'être cruel, ou même indifférent, France est sensible. Quand il parle du « tendre mépris » que lui inspirent les hommes, il ne faut pas se tromper sur le sens de ce mot : c'est, tout bonnement, de la pitié, sous une étiquette inédite qui d'une part colore ce sentiment d'un peu de cette ironie qui est la pudeur de l'esprit, et d'autre part, en analyse le contenu en ses deux composés : l'affection, et la perception d'une infériorité chez l'objet de cette affection. C'est cette pitié qui tire M. Bergeret de son ataraxie, qui incline le docteur Trublet à mentir, afin de consoler, Jérôme Coignard à rassurer Jacques Tournebroche par l'hypothèse d'un « instinct » ou d'un « enthousiasme » capable de réussir où la raison échoue, peut-être enfin Crainquebille lui-même, quand il pousse sa voiture chargée de poireaux, à crier « Bottes d'asperges », « parce que les poireaux sont les asperges du pauvre. »
Anatole France a dit quelque part : « Les hommes valent mieux que la nature... Ce sont eux qui ouL fait le bien. » Et il ajoute : « C'est une vérité consolante et pleine de douceur, que je ne me lasserai jamais de répéter. » (1). Qu'est-ce
(1) La Vie littéraire, tome I, p. 337, zb. : t La nature a fait le mal, et c'est un grand mal. C'est eux (les hommes) qui ont fait le bien.
qu'une « vérité consolante, » chez un philosophe ? C'est un bandeau qu'il se met volontairement sur les yeux. C'est un sentiment. Le credo de France est un credo sentimental. Son cœur n'a pas suivi sa raison dans son ascension sur le pic désolé d'où l'on voit le néant de tout ; il est resté dans la vallée, riante et verte. Mais sa raison n'est pas dupe, et après que le cœur a prêché l'espérance, elle vient aussitôt ajouter à son discours.,, oh 1 presque rien ; un point d'interrogation ; un « point d'ironie »...
Des trois vertus théologales, il n'y a donc que la Foi qui manque à France. L'Espérance et la Charité ne sont pas absentes de son œuvre. Une Charité nuancée de raillerie, une Espérance qui répondrait peut-être mieux au nom de résignation. Mais enfin, c'est là plus qu'il n'en faut pour qu'on nepuisse le présenter pourun pessimiste. Un optimiste pas davantage, cela est trop évident. Même dans ses parties les plus souriantes son œuvre est teintée de mélancolie. La mélancolie n'est pas la tristesse ; elle est plutôt comme le ton mineur du plaisir...
Le pessimisme et l'optimisme absolus conviennent également mal à l'action. L'un lui coupe les ailes, l'autre lui bande les yeux. L'attitude prudente et modérée de France lui est plus favorable. Pas d'aveugle envolée vers un but impossible ; mais, non plus, point de lâche paresse. On ne croira pas que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes ; mais que, dans un monde médiocre, qui n'est
Ce bien est petit, mais il est leur ouvrage. La terre est mauvaise : elle est insensible. Mais l'homme est bon parce qu'il souffre. Il a tout tiré de sa douleur, même son génie », p. 334.
-Boni le meilleur ni le pire, il y a, à défaut de parfait, du passable, et qu'il n'y est rien de si bon qu'on ne puisse aspirer à mieux. C'est un grand champ laissé à l'activité. France ne se désintéresse pas des joies ou des soucis de la cité. Il ne roulera pas, comme Diogène. son tonneau dans Corinthe assiégée. Il descendra de sa tour d'ivoire et prendra parti, franchement, pour la cause qu'il croira la plus humaine et la plus juste.
Mais le relativisme qu'il professe en matière métaphysique, vous pensez bien qu'à fortiori nous allons le retrouver lorsqu'il s'agira de juger des institutions humaines. Anatole France a sur celles-ci des vues d'historien et de philosophe. Philosophe, il croit, avec Epicure, à une sorte d'équilibre universel : les combinaisons éphémères se désagrègent spontanément; seules durent celles qui sont durables, et le désordre se supprime de lui-même. L'historien vient confirmer cette hypothèse en montrant que tout nouvel état de choses est d'abord salué du nom de désordre, pour devenir à son tour l'ordre, auquel le respect superstitieux des conservateurs commande de ne plus toucher désormais. « Ce que les hommes appellent civilisation, c'est l'état actuel des mœurs, et ce qu'ils appellent barbarie, ce sont les états antérieurs. Les mœurs présentes, on les appellera barbares, quand elles seront des mœurs passées. » Pour prendre un exemple concret, à M. de Terremonde qui déclare que toucher aux conseils de guerre, c'est la fin du pays, M. Bergeret répond : o Quand les abbés et les seigneurs furent privés du droit de pendre les vilains, on crut aussi que c'était la fin de tout. Mais on vit bientôt naître un nouvel ordre, meilleur que l'ancien. »
Gardons-nous toutefois de donner dans le mysticisme
révolutionnaire, pour qui « tout nouveau, tout beau ». Après avoir dressé le procès des tyrans, Jérôme Coignard entreprend celui des gouvernements populaires. Il ne montre pas moins de dégoût pour les « séditieux» que pour les «trognes à épée». Et le bon abbé refuse de suivre Jean Hibou à Amsterdam, pour y conspirer contre la réforme de l'État. « Il n'y a, dit-il, qu'un sceptique pour être toujours moral et bon citoyen. Un sceptique ne se révolte jamais contre les lois, car il n'a pas espéré qu'on en pût faire de bonnes. »
En tout cas, rien de bon ne se fera par la violence. La violence est le produit de la bêtise. France ne croit pas que l'on soit en droit de faire le bonheur des peuples malgré eux, et Les Dieux ont soif sont la plus dure condamnation de la méthode qui consiste à tuer son prochain pour lui apprendre à vivre. Il faut laisser agir l'mfluence lénitive du temps. Car si « les lois humaines sont filles de la colère et de la peur », ainsi que l'assure Coignard, il est juste d'ajouter qu' « elles perdent à l'usage leur nocivité première ».
Il y a là tout un jeu de nuances d'oscillations, de réserves, de demi-rétractations et d'apparentes palinodies qui ne va pas sans déconcerter. On voudrait qu'Anatole France fût plus simple, plus un. On oublie que précisément, s'il y a jamais eu ennemi du simplisme, c'est bien lui, Anatole France me paraît comparable à une balance infiniment précise : elle ne s'arrêtera pas, semble-t-il, d'osciller à droite, à gauche. Un instrument plus grossier aurait déjà trouvé son équilibre, ou bien aurait penché décidé-
ment, soit de ce côté, soit de l'autre. Anatole France, pour que l'un des plateaux de sa balance s'incline plutôt que l'autre, il faut qu'il y jette l'amour.
Il n'y manque pas. Il sait que le peuple est misérable : « Pécus est nourri de mensonges antiques. Son aptitude « à l'erreur est considérable. Pécus ne réfléchit pas. Aussi a est- il injuste de dire qu'il se trompe. Mais on le trompe.., » Il n'est pas défendu de faire des rêves pour le bonheur « du pauNTe Pecus, « il n'est pas interdit de bâtir en utot pie. » D'abord, parce que ce sont de plaisantes architectures, qui valent d'une valeur esthétique. Ensuite, parce que ces rêves, en quelque mesure, sont féconds. « Les rêves des philosophes ont de tout temps suscité des hommes d'action qui se sont mis à l'œuvre pour les réaliser. Notre pensée crée l'avenir. Les hommes d'État travaillent sur les plans que nous laissons après notre mort. Ce sont nos goujats et nos maçons. » Il n'est pas défendu de rêver... Il faut même rêver de très grandes choses, afin d'en réaliser au moins de très petites. C'est ce que fait l'idéal socialiste, qui n'est, pour France, ainsi que le montre bien judicieusement M. Raphaël Cor, qu'une sorte de limite mathématique, vers laquelle on peut tendre, sans espérer y jamais parvenir.
C'est seulement lorsque l'on a saisi, tant dans ses affirmations que dans ses négations la doctrine d'Anatole France que l'on peut essayer de définir son ironie.
L'ironie est chose bien complexe. Tout d'abord, on serait tenté de penser que l'ironie est une invention moderne.
Mais on songe que Platon ne l'ignora pas, ni Lucien. Il semble pourtant qu'elle ne prend vraiment toute la vigueur qu'on lui connaît qu'avec Swift et Voltaire. Aujourd'hui, elle est le condiment en quelque sorte nécessaire de notre littérature. Comparable aux fleurs biscornues et poivrées que nourrissent les serres chaudes, l'ironie, cette orchidée, ne peut éclore que dans l'humus gras des civilisations parfaites. C'est l'ornement des siècles érudits et bibliophiles. C'est le sourire des alexandrinismes. Il y a autant d'ironies que d'ironistes. Elle offre toute une palette compliquée de négations douces et de railleries atténuées, tout un jeu de « peut-être » et de « qui sait ». Elle sousentend un sentiment très aigu de la fuite des choses et de l'universel éparpillement. L'ironie est l'arrière petitenièce de Protagoras et des Eléates, et la fille de ces penseurs modernes qui nous enseignèrent si savamment que la science ne sait rien. On retrouve en elle, avec un singulier relief, ce souci de ne pas être dupe qui caractérise, le tour d'esprit de notre époque. Sens de la contingence, indulgentes manières de savants philosophes pour qui la vérité n'est qu'un cas particulier de l'erreur, mépris du pédantisme et de la lourdeur, tels sont les ingrédients qui entrent, à doses variables, dans la composition de l'ironie.
Ironie, au temps de Socrate, signifiait interrogation. Elle est cela encore, ou quelque chose de bien approchant : un certain ton, un certain accent mis sur les mots et sur les choses, une moue à peine perceptible qui infléchit aristocratiquement leurs traits, et sans quoi leurs visages nous sembleraient ingrats et fades ; un éclair sous des paupières, un rayon pâle dérobé au crépuscule des certitudes ; le parfum dernier d'un paradis que l'on sait bien perdu...
Il faut distinguer l'ironie de l'humour et du comique.
L'ironie est toujours le résultat d'une conception particulière du monde. L'humour, comme le comique, procède moins d'une philosophie que d'une tournure d'esprit, apte à saisir des rapports imprévus entre les choses. L'ironie est indication, doigt levé, allusion légère. L'humour et le comique appuient avec le poing fermé. L'ironie n'est pas davantage la blague, ni l'amertume, bien qu'elle soit comprise entre elles deux comme l'éventail entre ses baguettes. Corrosive chez Smft et Voltaire, féerique chez P.-J. Toulet, chez Rémy de Gourmont mélancolique et somptueuse ainsi qu'une rose d'automne, elle est décidément assombrie dans l'œuvre de Barrés, désolée chez Laforgue, et Nietzsche la contient au titre où elle se confond avec le sarcasme, cependant que l'immortel Jarry ia rafraîchissait aux sources du plus ahurissant pantagruélisme.
Chez Anatole France, l'ironie revêt tour à tour ces apparences : truculente jusqu'à toucher à la satire, dans Ulle des Pingouins, onctueuse et légère dans les Opinions de Jérôme Coignard, sifflante dans Les Dieux ont soif, comme une quatrième Erynnie ; tantôt amère et tantôt bonhomme, ici rasant la terre comme l'hirondelle des pluies, là tirelirant sa chanson allègre comme l'alouette au cœur de l'azur. Mais le caractère qu'elle conserve toujours, c'est qu'elle est teintée de pitié. « L'ironie, dit France, implique un idéal, puisqu'elle sourit de notre impuissance à l'atteindre... » Et dans son Jardin d'Epicure, il en donne cette définition : « L'ironie que j'invoque n'est point cruelle. Elle ne raille ni l'amour ni la beauté. Son rire calme la colère, et c'est elle qui nous enseigne à nous moquer des
méchants et des sots, que nous pourrions, sans elle, avoir
la faiblesse de haïr. »
Ironie bien ordonnée commence par soi-même. Nous avons vu que le scepticisme de France ne s'embarrassait guère des contradictions. Et en effet, les sceptiques, pour être logiques avec eux-mêmes, doivent accepter de se contredire. Cela leur vaut assez généralement de faire l'unanimité contre eux. « Je ne te comprends pas, Lucien, dit M™e Bergeret à son mari. Tu ris de ce qui n'est pas risible, et l'on ne sait jamais si tu plaisantes ou si tu es sérieux. » Nous avons cherché à résoudre ces apparentes contradictions, en les expliquant par un double jeu de l'intelligence qui doute et de la sensibilité qui espère. Mais combien de lecteurs d'Anatole France les attribuent soit à une incertitude de sa pensée, soit à une sorte de duplicité.
L'homme est né dogmatique. Il n'est pas « fait pour comprendre », ainsi que l'assure le trop indulgent maître. Il est plutôt fait pour expliquer, — ce qui n'est assurément pas la même chose. Il aime les règles, les codes et les dogmes. Le scepticisme le déconcerte. Il le juge, ou superficiel, ou dangereux. Il se méfie de ces gens qui soufflent également sur le chaud et le froid.
Dans une étude (1) qui compte parmi les plus substantielles qui aient été écrites sur Anatole France, M. Gonzague Truc a dénoncé « l'ingratitude contemporaine » à l'égard du maître. Cette ingratitude le scandalise, et fort justement, mais je suppose qu'elle ne l'étonné pas,
(1) La Minerve française, n°^ 34 et 35, le'-15 novembre 1920. Les malûes de la pensée contemporaine : Anatole France.
car elle ne saurait être un sujet d'étonnement. Avec beaucoup de pénétration, M. Gonzague Truc indique lui-même combien les idées de France et son attitude étaient peu faites pour rallier les suffrages du temps. France « clôt une époque ». Il arrive « à l'heure où, dans la fièvre des décadences, s'émiettaient les doctrines et s'exaspéraient les esprits. » Son entreprise de révision des valeurs devient, chez des esprits plus artistes que philosophes, une manière charmante, le dilettantisme, mais irritante et qui ne tarde pas à déplaire. Et nous voyons reparaître ce que nous disions au début de cette étude : France est un vivant anachronisme. Notre siècle est celui de l'action, de l'action à tout prix. Anatole France « distingue, classe, analyse, parle, pense, pendant que nous nous agitons, nous vagissons, ou nous déroulons des chapelets de phrases incolores, errant à la surface des choses, poursuivant en nous d'insaisissables fantômes, et agitant des cadres que nous secouons sans les remplir, » Et surtout, Anatole France doute, alors que, coûte que coûte, nous voulons croire. Il nie, alors que nous voulons affirmer. S'il reconstruit après avoir démoli, c'est sur une base qu'il sait mouvante, ce sont des palais sur les nuages. De ces mirages, Anatole France n'est pas dupe. Et s'il nous plaît, à nous, d'être dupés ?
Ces pauvres sceptiques, nous parlons d'eux avec une moue... Pourtant, si nous voulions réfléchir, nous les saluerions ainsi que des bienfaiteurs. Leur influence, loin d'être « dissolvante », comme le veut un préjugé vulgaire, est stimulatrice. On leur reproche de conduire au néant,
à la mort. Allons donc I mais ils sont les plus précieux auxiliaires de la vie. Ils empêchent la pensée de se figer dans des dogmes inertes. Rien ne se fait sans la foi, dit-on. Possible, mais rien de bon ne se fait avec la foi seule : il faut que le doute intervienne ; remettant tout en question, il réveille la pensée de son sommeil dogmatique, et l'aiguillonne pour de nouveaux élans.
On ne peut nier qu'à ce point de vue l'œuvre de France n'ait été salutaire. Son ironie a puissamment collaboré à l'œuvre des critiques de la science, et secoué le siècle qui s'endormait dans les délices de Capoue du positivisme. Son scepticisme n'était pas l'indifférence désabusée, qui oppose à toute entreprise un lâche : « A quoi bon ? », mais l'esprit critique et frondeur, qui, simplement, « demande à voir », qui refuse de prêter serment aux vieux dogmes, mais est toujours prêt à donner main-forte aux puissances novatrices et généreuses.
Il n'est guère surprenant, disais-je tout à l'heure, qu'Anatole France ait de nombreux ennemis. Le miracle est plutôt en effet que cet esprit subversif puisse compter tant d'admirateurs et qu'il n'ait point encore bu la ciguë. Ce miracle, c'est la magie du style qui l'a obtenu. Ce qu'il y a de plus admirable en effet dans la manière d'Anatole France, c'est qu'elle puisse satisfaire à la fois et les simples et les raffinés. Elle est elle-même si simple tout ensemble et si raffinée. « Je dirai quelque jour ses grâces péniblement apprises », promit jadis le noir Brunetière, qui d'ailleurs ne tint point parole. Le vilain mot de pion grinçant I Brunetière oubliait qu'il n'est point de grâce véritable
qui ne s'obtienne au prix d'une longue étude. Le prestige d'un virtuose n'est pas diminué parce que l'on sait le temps qu'il passe chaque jour à faire des gammes.
Le style d'Anatole France est comme l'eau d'une claire fontaine. Limpide, U semble sans saveur. Nonchalant, il paraît facile. Mais rien de plus délicieux que cette eau pure, rien de plus difficile que cette facilité. La moindre phrase de ce style sous-entend une culture exquise. L'œuvre de France résume des siècles d'art et de pensée. Reprenant à son compte la vieille et bien raisonnable tradition des Montaigne, des Rabelais et des Molière, il prend son bien où il le trouve, et ne se croit pas, pour cela, un plagiaire. Et son art est si harmonieux, si fondu, qu'il est bien malaisé de distinguer ce qui vient de son propre fonds et ce qui est joyaux empruntés.
Analyser la manière d'Anatole France ? Prendre ces ailes de papillon entre les doigts gourds de la critique ? C'est une entreprise que je ne tenterai pas. Tout au plus pourrai-je essayer de définir ce style de diamant en l'opposant à celui des autres maîtres que nous admirons. En confrontant, par exemple, cette manière voluptueuse et fluide avec celle d'un Paul Adam, toute en efforts, bossu ée de muscles tendus, et constamment bandée vers le maximum d'expression. Notre impression ressemblerait sans doute à celle que donnerait le sourire d'une madone de Raphaël auprès du travail d'un Titan en sueur brossé par Michel- Ange. Nous pourrions aussi mettre en parallèle les flûtes et les harpes d'Anatole France avec les grandes orgues de Barrés. Entre ces deux romantiques, le style d'Anatole France apparaît comme l'expression la plus exquise de l'atticisme. Mais parmi les essayistes contemporains, c'est
de Gourmont surtout qu'il importe de distinguer Anatole France. Car c'est peut-être l'esprit qui eut avec lui le plus de points communs : Une Nuit au Luxembourg , c'est le Jardin d'Epicure, enrichi d'une affabulation poétique, d'ailleurs délicieuse ; et maints rapprochements pourraient être faits entre tels passages des Epilogues, des Promenades philosophiques, du Dialogue des amateurs, et les thèmes favoris de notre auteur. Mais cette confrontation fait aussitôt surgir maintes différences. La sensibilité de Gourmont, plus inquiète que celle de France, le porte à des expériences multiples et dispersées aux quatre vents de l'esprit. Gourmont touche par un pôle au symbolisme, par un autre aux encyclopédistes ; il est à la fois byzantin et renaissant. Son style, moins pur que celui de France, en même temps que moins harmonieux, est plus riche ; il a plus de nerfs, et l'épiderme moins délicat. Il est masculin, l'autre a la rondeur et la flexibilité féminines. Il y a dans Rémy de Gourmont je ne sais quel esprit d'aventure qui lui vient peut-être de ses aïeux normands ; il a, de l'aristocratie, la bravoure et l'insolence. Chez Anatole France, il y a toute la malicieuse cautèle, toute la prudence et la souplesse, frondeuse jusqu'aux coups, exclusivement, du peuple d'où sortirent la Satire Ménippée et les Mazarinades (1).
(1) Un exemple fera mieux sentir l'opposition entre ces deux sensibilités et CCS deux intelligences. Sur une même question, celle de la propriété, voici tour à tour loplnion de Gourmont et celle de France.
Gourmont : t... car il était, lui aussi, de ceux qui ne lisent avec plaisir que les livres dont on est le maître. Livres, femmes, tableaux, chevaux, statues, et le reste, l'herbe même et les arbre» et tout ce dont on jouit, on n'en j ouit qu'à moitié, si cela ne vous appartient pas. Cela explique le peu de succès des musées où il n'y a personne, hormis les dimanches de pluie. Il faut une crande indifférence ou un
En remontant dans le passé, le nom qui vient ensuite à l'esprit est celui de Renan, qui est sans conteste le maître le plus direct d'Anatole France. Il y a dans Anatole France, comme dans Renan, une modération, un je ne sais quoi de patelin, d'onctueux et d'un peu chat, — je dirai chat angora, chat de vieux garçon — ; de doucereuses inflexions de Grippeminaud, des façons de Sainte-Nitouche qui lance un paradoxe terrible en ayant l'air de souffler sur un cliché. Pour tout dire, il y a, chez l'un comme chez l'autre, quelque chose de l'homme d'église. Mais le style de France est plus pur encore que celui de Renan ; il a moins d'éloquence et plus de nerf (1); il est plus souple, plus varié, plus riche, plus imprégné de vie.
De nos grands classiques, il a la pureté racinienne, la bonhomie de Molière, la verdeur de Montaigne et l'élégante concision de Voltaire, avec moins de primesaut, mais aussi, plus de goût. Et pourtant, avec toutes ces qualités, ce n'est pas, comme l'a montré M. Gonzague Truc, un style classique. Mais laissons parler l'auteur de Callidès ou les Nouveaux Barbares : « La langue du xvii^ siècle porte sur le verbe. Entendez par là que la pensée s'exprime par cette partie essentielle du discours, et que l'action se marque
grand détachement pour associer d'ardentes sensations à la contemplation d'un tableau qu'un regard imbécile va polluer l'instant d'après. » Sixtine, p. 187.
France : t Et dans notre société même, ne vois-tu pas que les biens les plus doux ou les plus splendides, routes, fleuves, forêts autrefois royales, bibliothèques, musées, appartiennent à tous ? Aucun riche ne possède plus que moi ce vieux chêne de Fontainebleau ou ce tableau du Louvre. Et ils sont plus à moi qu'au riche, si je sais mieux en jouir. La propriété collective, qu'on redoute comme un monstre lointain, nous entoure déjà sous mille formes familières, i M. Bergeret à Paris, p. 253.
(1) t D'un mot, Renan est plus celte, Anatole France plus latin », écrit M. Paul Souday, Comoedia, 12 novembre 1922.
par le mot qui doit surtout la mettre en valeur. Cette manière convenait de tout point à une époque soucieuse d'exposer des idées et de voir clair en soi. Cependant, à mesure que s'éteignait le goût de l'intelligence, et que croissait, par un mouvement inverse, le culte de l'émotion, dans la phrase tendait à dominer l'épithète, plus émotive. Le verbe se vidait de son suc, et pour ainsi dire, s'ankylosait, se pétrifiait ; les auxiliaires, multipliés, tendaient à prendre la place, dans la charpente du texte, de voix particulières, mais pleines de force et de saveur. La conversion, décisive avec le romantisme, est terminée de nos jours, où il ne semble guère qu'on puisse aller plus loin. Prenez une page de France et de Pascal, dénombrez-y les adjectifs et comparez vos résultats. »
La savante ingénuité d'Anatole France fut la princijiale raison de sa fortune. Comme l'abbé Coignard, « il répandit sans solennité les trésors de son intelhgence ». Au milieu d'une époque toute titubante encore du vertige romantique, et qui devait s'éprendre tour à tour des somptuosités du Parnasse, puis des raffinements du symbolisme, il professa « qu'il n'y a d'art véritable que celui qui se cache. » Plus que tout autre, son art devait offrir ce caractère : il se dissimule toujours. Anatole France est un maître dans l'art de composer. Mais le plus souvent, il n'a cure de le faire. Il sait trop bien que le désordre est parfois une séduction singulière. Or il n'a d'autre dessein que de séduire. De ses romans, les uns ne sont que de longues conversations ; les autres présentent une intrigue fort lâche, où les digressions sont le principal attrait (1). Dans Vile des
(l) La longueur même de ces hors-d'œuvre est souvent un élément
Pingouins. l'épisode du boulangisme et celui de l'affaire Dreyfus forment d'étranges hernies. Le sujet de la révolte des Anges était tout juste la donnée d'un conte, et ce conte tient dans le dernier chapitre de l'ouvrage. Dans l'Anneau d'Améthyste, l'amant de M™^ de Gromance, qui s'appela Gustave Dellion à la page 275, se prénomme Philippe à partir delà page 294. Il n'importe. Anatole France enchante, et nul ne songe à le chicaner sur son plaisir. Son aisance nous charme dans le moment même où nous sommes sur le point de l'appeler désinvolture. Bien plus encore que de Mathurin Régnier, c'est de lui qu'il faut dire :
Ses nonchalances sont ses plus grands artifices.
Obéissant toujours à ce vœu de simplicité, il combattit r « écriture artiste » : « Gardons-nous, dit-il, d'écrire trop bien. C'est la pire manière qu'il y ait d'écrire. Les langues sont des créations spontanées ; elles sont l'œuvre des peuples. Il ne faut pas les employer avec trop de raffinement. Elles ont par elles-mêmes un goût robuste de terroir ; on ne gagne rien à les musquer. »
Au milieu de la mêlée symboliste, il se pose en champion de la clarté. Son article sur Charles Morice, qui fut publié dans le Temps et figure au tome II delà Vie littéraire, a la valeur d'un manifeste (1). « Je ne pardonne pas aux sym-
de comique. Anatole France a inventé une forme particulière de l'humour : l'humour de la ratiocination.
(1) Deux remarques à faire au sujet de cet article. Tout d'abord, il est à noter, qu'Anatole France, en même temps qu'il réclame de l'écrivain une pensée claire et précise, dont l'intelligence ne cause au lecteur nulle peine, même légère, accorde t que les livres, en général, sont moins précieux par ce qu'ils contiennent que par ce qu'y met
bolistes leur obscurité profonde. — « Tu parles par énigmes » — est un reproche que les guerriers et les rois s'adressent fréquemment dans les tragédies de Sophocle. Les Grecs étaient subtils ; pourtant ils voulaient qu'on s'exprimât clairement. Je trouve qu'ils avaient bien raison. J'ai passé l'âge heureux oîi l'on admire ce qu'on ne comprend pas. J'aime la lumière... Je veux comprendre tout de suite. Plus je vis, plus je sens qu'il n'y a de beau que ce qui est facile. Je suis bien revenu de la beauté des grimoires. A mon sens, le poète ou le conteur, pour être tout à fait galant homme, évitera ' de causer la moindre peine, de créer la moindre difficulté à son lecteur. Pour faire sagement, il n'exigera point l'attention ; il la surprendra... La science a le droit d'exiger de nous un esprit appliqué, une pensée attentive. L'art n'a pas ce droit. Il est, par nature inutile, et charmant. Sa fonction est de plaire ; il n'en a point d'autre... Les plaisirs que l'art procure ne doivent jamais coûter la moindre fatigue. »
Il dénonçait enfin le péril de cette rage d'originalité à tout prix qui était en germe dans le romantisme et devait empoisonner toute notre littérature (1). Et il préconisait
celui qui les lit. > La proposition est dangereuse : on peut y trouver la légitimation du symbolisme, de tout son jeu d'allusions, voire de son obscurité, car plus un art est obscur, plus il laisse de place à la collaboration du lecteur. — En second lieu, il est permis de dire, à l'occasion de cette étude, qu'en maint passage de ses critiques Anatole France traite avec vraiment trop de dédain la production de la littérature contemporaine. Gourmont le lui reprocha, non sans véhémence. A-t-on remarqué que dans la préface du tome II de la Vie liltéraire, il est question d'un certain « M. Raimbault ». Anatole France se dérobe d'ailleurs à toute vue générale sur la littérature de son temps, sous le prétexte un peu frivole « qu'on manque d'air et de recul. 1 Moréas eût dit : « C'est d'un mauvais courage et qui trop tôt se lasse... * (1) Je ne crois pas aux nouveautés préméditées. La meilleure
le retour au naturel, à la simplicité, le goût d'un art largement universel et humain, et de cet art, lui-même donnait l'exemple.
Car, — et ce n'est pas la moindre singularité du génie d'Anatole France, — son œuvre n'a jamais rien de livresque. Il anime l'histoire au point qu'elle prend les grâces de la légende ou la vivacité du roman. Il fait sourire l'érudition. La métaphysique même, sous sa plume, semble un jeu élégant et facile. Anatole France, s'il aime les livres, détest* la cuistrerie. Il sait que la lecture et la méditation sont un aimable opium, qui relâche nos nerfs et les paralyse. Il revient volontiers sur cette remarque. Jérôme Coignard' confesse « que son penchant à méditer est une manie bizarre et tout à fait incommode ». « Elle me rend premièrement, dit-il, malpropre à toute entreprise. » Contre les savants momifiés, contre un Mermet l'Etrusque, contre un M. Sarriette qui depuis sept heures du matin jusqu'à sept heures du soir dresse des fiches, contre les bibliothécaires poudreux qui élèvent entre leurs besicles et le spectacle du monde un triple rempart d'in-fohos, son ironie n'a pas assez de sarcasmes. Et dans le Jardin d'Epicure, nous lisons la condamnation de « ce niais de Pline le Jeune, qui étudiait un orateur grec pendant que sous ses yeux le Vésuve engloutissait cinq villes sous la cendre. » A la rigueur, s'il fallait opter entre cette stérile application et la vie incons-
manière d'dtre novateur, c'est de l'être malgré sol, et de l'être le moins possible... Les conditions de l'art ont peu changé depuis Homère. Je ne puis me figurer qu'elles changeront beaucoup d'ici à l'exposition universelle.
(La Vie Littéraire, II, 2o6).
ciente d'elle-même, Anatole France conseillerait plutôt la seconde. Pour ceux de ses héros qui se plongent délibérément dans la vie, il a des trésors d'indulgence, une tendresse qui, par moments, ressemble fort à de l'envie ; c'est l'envie du bramin de Voltaire pour sa voisine, bienheureuse parce qu'elle est ignorante. Maurice d'Esparvieu, le héros de la Révolte des Anges, qui « depuis sa plus tendre enfance s'étudiait à éviter l'étude », et ne s'intéresse qu'aux sports et aux femmes, est assurément un jeune cancre, mais ce cancre jouit de la vie, tandis que le père Sarriette, parmi ses catalogues et la poussière des BoUandistes, traîne une existence misérable.
Il importe d'insister sur ce point, car trop souvent on a commis cette erreur de reprocher à France son goût des livres que l'on a cru incompatible avec l'amour de la vie. La nature et la bibliothèque, dans son œuvre, se concilient étroitement. Les livres ne l'enchantent que parce qu'ils sont le reflet de la vie. Que dis-je, le reflet ? Ils sont la Somme de l'expérience humaine. Et parmi eux, les plus lourds de ce butin, ce ne sont pas, comme il semblerait, les livres modernes, mais les anciens. Ce vœu de rafraîchir l'inspiration moderne aux sources gréco-latines, joint au culte de la vie, mais c'est toute la Renaissance, son humanisme et son naturalisme. Et il n'est pas suffisant de dire qu'Anatole France est un homme de la Renaissance. Son œuvre est, à elle seule, une Renaissance. Ainsi qu'une porte finement ouvragée, elle clôt ce second moyen-âge, « énorme et délicat » comme le premier, que fut le Romantisme. Peut-être sera-t-il imprudent d'assurer que cette porte merveilleuse ouvre une ère de création. Peut être cette Renaissance n'est-elle qu'un alexandrinisme. Mais la pre-
mière Renaissance fut-elle autre chose ? Elle classa, ordonna, utilisa, plus qu'elle n'inventa. Et comme elle, l'œuvre de France est un fruit plutôt qu'une fleur. ...C'est le soir d'un beau jour.
Mais un fruit, c'est une promesse encore. Sans doute, on ne peut pas dire qu'Anatole France, ait, à proprement parler, fait école. Il n'a pas de disciples directs. Et pourtant, parmi nos écrivains vivants, il n'en est guère qui ne lui doivent quelque chose. Il exerce une influence diffuse, rayonnante bien que fragmentaire, et dont on retrouve la trace jusque chez les esprits qui lui sont le plus opposés.
Ceux-là mêmes qui refusent d'approuver la leçon de tolérance que nous donne le maître, et son effort pour délivrer l'homme des opinions fausses et des passions dangereuses,sont obligés de reconnaître à tout le moins en l'œuvre d'Anatole France laplus belle école de pensée de notre temps. Il nous aura enseigné la volupté de la spéculation pour elle-même, en dehors de toute application pratique. L'intelligence doit-elle être la servante de l'action ? Une idée sera-telle réputée fausse lorsqu'elle risquera d'ébranler l'ordre établi ? La science . sera-t-elle subordonnée à la morale ou à la politique ? Si les hommes ont un jour le courage de répondre non à ces questions, ce sera grâce à France. Il faut penser à Socrate, aux courageux héros de la Réforme, à Spinoza, aux Encyclopédistes, pour trouver des exemples d'une aussi tranquille audace dans la gymnastique de l'esprit. Bien des années s'écouleront peut-être avant que l'on se rende clairement compte des services qu'aura rendus à la pensée française du xx^ siècle cet admirable moniteur
de dialectique. Les haines de partis, les jalousies de chapelles se seront tues, et nos arrière-neveux apprendront dans ses livres, en même temps que l'art de sentir et que l'art d'écrire, l'art de comprendre. « Pour moi, mon cher Phèdre, disait Socrate, quand je crois rencontrer un homme capable de saisir à la fois l'ensemble et les détails d'un objet, je marche sur ses traces comme sur celles d'un dieu. » Anatole France est cet homme-là ; mais il est malaisé de suivre ses traces, car il marche sans toucher Icirc.