CHAPITRE VI
Des Lois du système nerveux, appliquées à sa formation y à sa structure , à sa détermination et à ses rapports.
Dans les sciences qui ont pour base l'observation , les faits se multipliant à l'infini , l'esprit a besoin de les coordonner , de les rattacher les uns aux autres pour saisir leur ensemble et leur liaison ; la comparaison est le procédé qu'il emploie pour saisir leurs rapports.
Lorsqu'un rapport général et constant a été observé entre plusieurs faits de même ordre , ce rapport devient ce que l'on nomme principe, ou loi de manifestation des faits qui ont servi à le former. Ces principes et ces lois ne sont donc que des formules abrégées des faits.
Un fait est expliqué dans ces sciences , quand on a ramené sa manifestation à la manifestation générale du principe dont il dépend , comme une proposition est démontrée en mathématique lorsque l'œil de l'esprit voit cette trace de lumière qui joint le principe aux conséquences.
La science de l'organogénie avait été aban-
ïiOIS DU SYSTÈME NF.RVEUX. 53 1
donnée, parce que l'on avait cm qu'il élait impossible de découvrir ses lois. La (lifTiciillé d'observer les êtres ;\ leur sortie du néant, la nudlitudc des procédés que cette observation exige , les entraves multipliées que l'observateur rencontre à chaque pas, tout s'était réuni pour décourager les anatoniistes et leur faire délaisser une partie dont ils pressentaient néanmoins toute l'importance.
D'une autre part , les conséquences prématurées que les Harvey , les Malpighi et les Haller avaient déduites de leurs travaux , en érigeant en principe le développement central des animaux, avaient élevé un obstacle insurmontable aux progrès de cette partie fondamentale de la science de l'organisation.
Il fallait donc un ordre de faits nouveaux pour saisir leurs véritables rapports et établir leurs lois ou leurs principes.
J'ai présenté cet ordre de faits pour le système osseux , et j'en ai déduit ses principes de formation, ouïes lois de l'ostéogénie (i). Je viens d'exposer dans cet ouvrage les faits jiarliculiers sur lesq^uels repose l'analomie comparative du système nerveux ; je vais présentement , en procédant comme je l'ai fait pour le système osseux , extraire les rapports constans de ces faits , pour
(i) Des Lois de l'Ostcogrnie , i vol. avec i4o figures, couronné en 1819 par l'Acad. Roy. des Sciences.
en composer les principes généraux et les lois.
Nous venons de présenter dans tous ses détails la loi fondamentale du développement du système nerveux. Nous avons vu toutes les parties de ce système se formant de dehors en dedans , marchant de la circonférence au centre de l'animal , pour se réunir et se confondre sur la ligne médiane.
De cette loi première dérivent les lois secondaires de formation de cet important système. Ces lois sont au nombre de deux : la loi de symétrie , et la loi de conjugaison.
D'après la loi de symétrie toutes les parties du système nerveux doivent être doubles ; d'après la loi de conjugaison , elles doivent toutes se réunir, s'engrener et se confondre sur l'axe central de ce système , pour donner naissance aux parties uniques que l'on y rencontre chez les animaux vertébrés. Nous allons rattacher à ces deux principes généraux tous les faits particuliers contenus dans ce volume ; ces faits confirmeront l'exactitude de ces lois ; ces lois donneront la raison ou l'explication de tous ces faits. Nous aurons de cette manière la preuve et la contre-preuve de tout ce que nous avons avancé jusqu'à présent.
Je ne reviendrai pas sur l'explication du système nerveux des invertébrés, elle découle de la loi du développement excentrique de ce système : j'ai consacré plusieurs passages de la seconde partie à cette importante détermination ; je ne la rap-
rois DU SYSTEMK NERVEUX. 533
porte en ce moment que pour la rattacher à son principe.
Pareillement je ne m'arrêterai pas long-temps à établir que les nerfs proprement «lits sont symétriques et doubles chez les vertébrés et les invertébrés. Qui ne sait que tous les animaux, sans exception, ont un double appareil nerveux, l'un droit, l'autre gauche? Qui ne sait que tous les nerfs du côté droit sont la répétition de ceux du côté gauche ; que les nerfs des membres sont toujours doubles; qu'il y a de doubles nerfs des sens , des nerfs symétriques pour tous les organes de la tète , de même que pour ceux desexlréniités et du tronc? La loi de symétrie ne trouve donc aucune exception dans la névrologie , et pour en reconnaître la généralité, il suffisait seulement de l'indiquer.
Il n'en est pas de même pour les parties centrales du système nerveux , surtout lorsqu'on le considère chez les animaux vertébrés.
La moelle épinière et diverses parties de l'encéphale formant des parties uniques, il était indispensable d'établir leur double développement pour les ramener à la loi de symétrie.
Si, conformément à la loi primitive du développement excentrique des organes , la moelle épinière se forme de la circonférence au centre , elle doit donc être double primitivement ; il doit y avoir d'abord une dcmi-moellc épiiiièrr à droite . et une demi -moelle épinière à gauche.
534 ANATOMIE COMPARÉE DU CERVEAt ,
Or c'est ce que nous avons vu exister chez \cé oiseaux , chez les reptiles et chez les mammifères , aux époques primitives de leur formation.
Il en est de même de la moelle allongée , des lobes optiques et des tubercules quadrijumeaux : un double cordon latéral les forme et doit les former primitivement. C'est ce que nous avons constamment observé chez les jeunes embryons des oiseaux, des reptiles et des mammifères.
Le cervelet est un organe impair chez les mammifères, les oiseaux, les reptiles et beaucoup de poissons. Comment sera-t-il ramené à la loi du double développement des organes ? Chez certains poissons cartilagineux, il est doublé : deux feuillets roulés latéralement le constituent. Chez tous les embryons sans exception , il commence à se développer par deux lames latérales , une à droite, l'autre à gauche. Le cervelet se forme donc, comme la moelle épinière , comme la moelle allongée , de même que les tubercules quadrijumeaux ou les lobes optiques.
Les pédoncules cérébraux sont doubles ; les épiphyses qui les surmontent supérieurement sont pareillement symétriques. En arrière , ce sont les couches optiques ; en avant, ce sont les corps striés ; les renflemens de l'un des côtés sont exactement la répétition de ceux du côté opposé.
La glande pinéale , organe unique et central chez les animaux parfaits , est divisée, chez les trèsjeunes embryons , en deux parties : l'une apparte-
Lois DU srsrtMi-: nlrvelx. 55',i
Dant au domi-ccrvcaii de droite; l'autre au demicerveau de gauche ; chacune de ses moitiés est le pohit de convergence de ses doubles pédoncules.
Certaines tortues de terre ont ce corps constamment divisé par un raphé médian , comme cela existe à un certain âge chez tous les embryons des mammil'éres, des reptiles et des oiseaux.
Les lobules olfactifs sont toujours doubles dans toutes les classes, toujours isolés l'un de l'autre , quelliî que soit leur petitesse ou leur volume.
Il y a constamment aussi deux hémisphères cérébraux : ces hémisphères sont isolés chez les poissons osseux , réunis chez les cartilagineux , mais divisés sur la ligne médiane par une scissure profonde. Chez les reptiles , les oiseaux et les mammifères , ils sont liés l'un à l'autre par des faisceaux trans verses que l'on a désignés généralement sous le nom de commissures.
Toutes ces commissures, organes uniques chez les animaux parfaits , sont primitivement doubles chez les jeunes embryons.
Ainsi la commissure des lobes optiques ou tubercules quadrijumeaux, si développée chez les oiseaux , est double dans son état primitif, et isolée de sa congénère; il y a une demi -commissure d'un côté , une demi-commissure do l'autre.
La commissure des épiphyses postérieures des pédoncules est double en premier lieu , de même que la précédente.
La commissure antérieure (»st aussi divisée chez
les jeunes embryons ; il y a une demi-commissure à droite, une demi-commissure à gauche.
La commissure moyenne des couches optiques est constamment dans le même cas que les deux précédentes.
Le trapèze de la moelle allongée , qui , chez les mammifères , sert de commissure à une partie du cervelet , est d'abord double , de même que les autres commissures.
Constamment aussi on observe chez les embryons de cette classe un double pont de varole. Le corps calleux, qui est la plus grande de toutes les commissures , rentre dans cette loi commune de développement ; chez tous les embryons de mammifères, chaque hémisphère a d'abord son demi-corps calleux isolé du demi-corps calleux de l'hémisphère opposé.
La voûte , dont le développement est si compliqué , est rigoureusement assujétie à ce principe général de formation. Il y a constamment une demi -voûte de chaque côlé chez tous les embryons de la classe supérieure.
Il en est de même de la cloison désignée sous le nom de septwn lucidum. Quelque mince que soit cet organe , il est toujours formé en deux lames , l'une droite, l'autre gauche. ,
Cette cloison est au système nerveux ce que le vomer, ce que la lame perpendiculaire de l'elhmoïde sont au système osseux ; et comme je l'ai démontré pour ces os dans les lois de l'ostéogénie ,
LOIS DU SYSTÈMK NEUVELX. 537
elle est et doit être formée de deux lames primitives , ponr 6lrc en harmonie avec la loi de symétrie du système nerveux.
Toutes les j)arlies de ce dernier système se développent doue de la circonférence au centre.
Toutes sont primitivement doubles et assujéties au principe général de iormation , que j'ai nommé loi de symétrie.
La loi du développement excentrique des organes et la loi de symétrie viennent de nous donner l'explication de l'état primitif du système nerveux des vertébrés et des invertébrés ; la loi de conjugaison va nous montrer la marche constante que suivent toutes les parties pour parvenir à leur complète formation.
De même que la loi de symétrie , la loi de conjugaison est une conséquence du principe du développement excentrique des organes.
En marchant de la circonférence au centre , les organes sont d'abord binaires ; mais en continuant ce mouvement, les parties symétriques se portent à la rencontre l'une de l'autre , s'envoyent réciproquement des prolongemens qui se rencontrent sur la ligne médiane , s'engrènent et s'unissent. Un organe double devient imique à la suite de ce mécanisme. C'est ce rapport général de formation que j'ai nommé loi de conjugaison.
Chez les larves des insectes, les ganglions, d'abord isolés les uns des autres sin- la ligne médiane , se rapprochent en se concentrant, se touchent et
538 AifATOMiK gompahée du cerveau,
quelquefois s'unissent si intimement , que le double ganglion résultant de leur jonetfon paraît unique. Le plus souvent , néanmoins , ou bien ils restent distincts après s'être adossés , ou bien un raphé médian rappelle leur isolement primitif.
Chez les animaux vertébrés , les deux lames de la moelle épinière se rapprochent d'abord en avant , en s'engrenant par des prolongemens transverses réciproques , qui, observés au microscope , rappellent les engrenures de certains os du crâne.
Après s'être réunies en avant , ces lames convergent l'une vers l'autre en arrière ; parvenues au point de contact , leurs petits prolongemens chevauchent les uns sur les autres et finissent par se confondre , en formant une espèce de suture.
Chez tous les embryons des mammifères , des oiseaux et des reptiles , la moelle épinière offre deux sutures , l'une antérieure , l'autre posté* rieure.
Elle présente aussi un canal au milieu : canal résultant de la conjugaison des deux lames primitives, comme cela arrive dans la formation de tous les canaux osseux, du canal intestinal , du canal aortique , et en général de tous les canaux que nous présente l'organisation des animaux.
La moelle allongée se réunit <?n avant comme la moelle épinière; en arrière ses lames de réunion sont représentées par le cerv^'let.
Les lames du cervelet restent disjointes chez la plupart des poissons cartilagineux , et, dans une petite partie de leur étendue , chez les tortues terrestres.
Chez tous les autres animaux , les lames primitives du cervelet se réunissent de manière à former l'organe impair qui le constitue chez les poissons osseux , les reptiles , les oiseaux et les mammifères.
En se réunissant , ces lames s'engrènent les unes dans les autres, comme les lames postérieures de la moelle épinière, mais de manière à former néanmoins des mailles croisées que l'on ne remarque pas dans ces dernières.
Les tubercules quadrijumeaux , ou lobes op^ tiques , suivent le même mode de conjugaison que la moelle épinière , dont ils sont la terminaison. Leurs feurillets postérieurs , en convergeant l'un vers l'autre , présentent des dentelures à leur bord libre ; ces dentelures s'enchâssent les unes dans les autres de manière à former une lame unique , qui joint les deux lobes.
Une cavité assez vaste occupe leur intérieur chez les mammifères, les oiseaux, les reptiles et les poissons ; ^st une cavité de conjugaison , comme le quatrième ventricule , comme le canal qui occupe l'axe de la moelle épinière. Sa formation est due au même mécanisme ; son développement est, comme toutes les cavités, le résultat de la loi de conjugaison.
Les pédoncules cérébraux ne restent pas ton-