Anatomie des centres nerveux
L'anatomie du système nerveux central est avant tout une anatomie de texture : suivre les faisceaux qui le constituent, en établir l'origine, le trajet et la terminaison, tel est le but que se sont proposé tous ceux qui, depuis Vicq d'Azyr, ont étudié cette branche de l'anatomie : malgré les moyens d'investigation perfectionnés dont nous disposons aujourd'hui, il reste encore, pour ce qui concerne le cerveau surtout, plus d'un point obscur à élucider.
Bien des progrès ont été accomplis dans ce domaine au cours de ces dernières années, aussi m'a-t-il semblé que le moment était arrivé, d'essayer de fixer, dans un ouvrage d'ensemble, l'état actuel de nos connaissances sur le névraxe de l'homme.
Depuis quelques années, nous assistons en effet à une véritable révolution en anatomie nerveuse. La découverte des collatérales du cylindreaxe que nous devons à Golgi, la théorie du neurone, basée sur les travaux de Forel, de His, de Ramon y Cajal, ont complètement modifié l'état de nos connaissances sur la structure des centres nerveux et en particulier sur les connexions des différents éléments nerveux entre eux. Aujourd'hui la théorie du réseau anastomotique de Gerlach a vécu et le système nerveux, périphérique et central, apparaît constitué par une série de neurones superposés, ne communiquant entre eux que par simple contact.
Ces données, que l'on doit regarder comme définitivement acquises, sont d'une importance capitale, et la théorie du neurone confirme, en l'expliquant, ce fait dont nous devons la connaissance à l'anatomie pathologique et à la pathologie expérimentale, à savoir : que la dégénérescence d'un faisceau encéphalique ou médullaire suit un trajet
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déterminé, ne se propage pas aux faisceaux voisins et respecte les cellules nerveuses — neurones de 2e, 3e, 4e ordre, etc., — autour desquelles les fibres de ce faisceau se terminent en s'arborisant.
Si, pour ce qui concerne la structure du système nerveux chez l'embryon ou le nouveau-né, la méthode de Golgi a rendu des services considérables, il faut cependant reconnaître que, pour tout ce qui a trait à la texture proprement dite du névraxe de l'homme, nous n'avons encore jusqu'ici que deux méthodes à notre disposition. Basées toutes deux sur l'emploi des coupes microscopiques sériées, pratiquées sur des tissus normaux ou pathologiques, préalablement durcis, ces méthodes se complètent l'une l'autre, et c'est à leur emploi simultané que nous devons nos connaissances anatomiques les plus précises et les plus solides, sur les centres nerveux de l'homme.
L'emploi des coupes microscopiques sériées, en anatomie pathologique comme en anatomie normale, s'impose chaque jour davantage, et on doit de plus en plus se pénétrer de ce fait, à savoir : qu'un cerveau porteur de lésions doit être — si l'on veut en faire une étude complète et profitable — étudié par les mêmes procédés que le bulbe rachidien ou la protubérance, c'est-à-dire débité en coupes microscopiques sériées et sériées sans interruption.
C'est à ces deux méthodes que j'ai eu recours pour l'élaboration de cet ouvrage, et le matériel anatomo-pathologique que j'ai recueilli depuis plusieurs années, dans mon service de Bicêtre, m'a permis de contrôler dans un très grand nombre de cas, par la méthode des dégénérescences secondaires, les résultats fournis par l'anatomie normale.
L'ouvrage actuel diffère donc de ceux, plus ou moins similaires, publiés jusqu'ici, par l'appoint que l'anatomie pathologique fournit à l'anatomie normale. A ce titre, par conséquent, il s'adresse au médecin comme à l'anatomiste.
On trouvera dans cet ouvrage très peu de schèmes. Pour tout ce qui concerne l'anatomie normale et les dégénérescences secondaires, les dessins qu'il contient sont la représentation fidèle d'une seule préparation, reproduite par la photographie pour tout ce qui a trait à la morphologie cérébrale, par le calque ou la projection pour les coupes macroscopiques et microscopiques.
J'estime, en effet, que si les schèmes sont d'une réelle utilité, pour donner une représentation simple et commode du trajet de tel ou tel faisceau nettement déterminé, il faut bien reconnaître que ce n'est
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pas en général de cette manière, que jusqu'ici ils ont été le plus souvent employés. On a véritablement abusé de ce mode d'enseignement, dont le principal défaut est de donner à l'élève l'habitude des solutions rapides et des généralisations hâtives, et de le laisser tout désorienté, pour ne pas dire rebuté, lorsqu'il se trouve en face d'une préparation véritable.
Du reste, si, à l'heure actuelle, l'origine cellulaire et la terminaison de tous les faisceaux encéphaliques et médullaires sont encore loin d'être établies, il n'en est pas moins vrai — ainsi qu'on le verra dans le cours de cet ouvrage — que l'anatomie normale et l'anatomie pathologique nous permettent de déterminer le trajet réel de la très grande majorité d'entre eux.
Cet ouvrage est le fruit d'une collaboration assidue de plusieurs années : ma chère femme, Mme Dejerine-Klumpke, y a contribué pour une large part; aussi ai-je tenu, et ce n'est que justice, à ce qu'il fût publié sous nos deux noms.
Je suis heureux de remercier ici tous ceux qui, depuis plusieurs années, aussi bien au lit du malade que dans mon laboratoire de Bicètre, ont travaillé sous ma direction. Que mes internes, MM. Auscher, Chrétien, Flandre, lluet, Long, Macaigne, Mirallié, Poix, Richerolle, Sollier, Sottas, Thomas, Thuilant, Touche, Vialet, reçoivent le témoignage de ma reconnaissance; M. Yialet en particulier, pour le concours dévoué qu'il m'a plus d'une fois apporté dans la confection des coupes microscopiques sériées.
M. Gillet, l'artiste habile et consciencieux auquel sont dus les dessins de cet ouvrage, n'a jamais ménagé ni son temps ni sa peine, et je tiens à l'en remercier sincèrement.
Mes éditeurs, MM. Rueff et Cie, en se chargeant de la publication de cet ouvrage, n'ont reculé devant aucune difficulté ; je suis heureux de leur exprimer toute ma gratitude pour les soins qu'ils ont apportés dans son exécution matérielle, ainsi que pour les sacrifices qu'ils se sont imposés.
J. DEJERINE.
Paris, août 1894.