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PRÉFACE
C'est à ce titre , Monsieur , encore plus qu’a celui du seul de mes maîtres qui se soit constamment intéressé à mes travaux, et qui m’ait toujours montré une paternelle affection-, que je vous prie de vouloir bien agréer celte préface.
J’aurai souvent à contredire, et des opinions dont quelques-unes passent pour des principes, et des hommes qui font autorité, soit par leur position, soit même par de
véritables services rendus aux sciences.
Mais, avant qu’un éloquent académicien eût dit dernièrement, qu’il faut écrire avec sa conscience, en présence de Dieu, dans
l'intérêt de la vérité; je l’avais déjà fait
dans ce livre.
On aime à rattacher ses connaissances à des idées d’unité, parce qu’elles soulagent la faiblesse de l’esprit , dispensent d’être attentif à des rapports trop compliqués, et atténuent la nécessité laborieuse de l’observation et de l’expérience. Ces idées, plus commodes à la spéculation, sont aussi plus
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flatteuses à l’imagination. L’histoire de la philosophie et celle des sciences les montrent plus nombreuses et plus dominantes dans les sciècles d’ignorance et de confusion; et ce n’est pas sans une sévère observation sur soi-même, que l’on se préserve de leur entraînement. Ainsi le plus grand des astronomes, avant Newton, Huyghens, découvre un satellite de Saturne. Cette découverte égalait le nombre des satellites à celui des planètes alors connues. Huyghens, jugeant cette égalité nécessaire à l’harmonie du système du monde , osa presque affirmer qu’il ne restait plus de satellites à découvrir; et, peu d’années après, Casssini en reconnut quatre nouveaux à la même planète (1).
Presque toujours aussi dans les science» naturelles, on a prématurément conçu ces idées d’unité, en anticipant sur les faits, par une sorte de divination, et par conséquent au hasard. Aussi, leur application a-
(i) La Place, Exposition du syst. du monde , liv. 5, chap. 18.
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t-elle été rarement heureuse. Mais, en vain étaient-elles éclipsées par des observations ou des expériences nouvelles. Au lieu de se soumettre à la nécessité de rassembler le plus de laits possible, jusqu’à ce qu’un phénomène ou un rapport toujours constant et commun à tous, leur servît de lien mutuel et de loi, on continuait de se restreindre aux rapports de quelques faits constituant une assez petite fraction de l’ensemble qu’on aurait dû examiner. On a même vu des esprits contemplatifs, suivant une route aussi contraire à celle de l'observation et de l’expérience, qu’à la méthode des inductions qui en dérive , se placer à la source de tout, comme si tout commençait, et imaginer des causes générales, pour tout expliquer et tout régir.
Ainsi, par exemple, on était convenu, en anatomie, sans trop savoir pourquoi, puisque l’idée ne portait sur aucune démonstration ni sur l’évidence, que la composition matérielle de l’organe excitateur des sensations et des mouvements, ou, en d’autres termes, du système cérébro-spinal, était
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constamment identique ; qu’il en était de même du mécanisme de sa réunion avec les nerfs ; et , enfin , que le nombre de ses parties était aussi constamment uniforme. De ces trois suppositions, deux étaient pourtant contradictoires entre elles. Car, dans l’une , on admet l'unité de composition moléculaire du système, à cause de la similitude de nature de ses phénomènes; et dans l’autre, on admet l’unité de nombre des parties du système , nonobstant la diversité spécifique et numérique de ses phénomènes, selon les animaux observés.
La troisième supposition était toute gratuite, et tenait seulement à ce qu’on n’avait encore observé qu’un seul mécanisme dans l’union du système cérébro-spinal avec les systèmes nerveux latéraux. Et comme cette observation avait été faite sur l’homme, où l’on supposait accomplies toutes les perfections possibles de l’organisation, on en concluait que le mécanisme de ses organes nerveux devait se retrouver, en tout ou en partie, dans tous les autres animaux. On ne se bornait pas à faire cette supposition:
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on essayait de la réaliser fictivement, dans tels ou tels animaux, qu’on allait jusqu’à citer; et l’on ne manquait pas d’appuyer tout cela sur des principes et des autorités.
Mais dans les sciences on ne juge pas toujours , ainsi qu’ ailleurs , les faits par les principes. Viennent des hommes qui jugent les principes par les faits, et pour qui les autorités ne sont que des témoignages à juger, et non des preuves qu’il faut admettre. Ils confrontent ces autorités avec la nature, et, si elles ne lui sont pas conformes, ils les rejettent et les font rejeter. Ainsi Galilée sut démontrer et osa proclamer celle contradiction des croyances avec les faits, et, malgré l’inquisition, ses cachots et les pédants, il émancipa 1* entendement humain de la tutelle théologique et scholastique qui le condamnait à vieillir dans une éternelle minorité.
Avant lui tout phénomène qui contrariait un dogme, un principe, était rejeté comme mal observé ou faux. L autorité imposait, à tout ce qui pouvait être observé par hasard , ou découvert par recherche, l’o-
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bligation Mc confirmer des croyances admises sur parole et respectées par habitude. Mais Galilée, en physique, et, plus tard, Bayle, en histoire, soumirent tout à l’examen et à l’expérienee. Dès-lors, on se désabusa de la réalité des êtres métaphysiques, l’on mit en question toutes ces décisions jusqu’alors données pour lois à la pensée. Le règne des idées déclina, celui des faits s’éleva, et les ténèbres du moyen âge commencèrent à s’éclaircir.
Mais par l’isolement où la médecine restait des sciences à cause du préjugé que les lois physiques sont contraires à celles de la vie, le moyen âge durait encore pour elle. Ce n’est que tout - à - l'heure que la physiologie a eu son Galilée ; l’anatomie attend le sien. Quant à la médecine proprement dite, pour la plupart elle n’est encore qu’un métier.
Vingt ans à peine se sont écoulés depuis que le fatras des connaissances anatomiques a été débrouillé. De l’ordre fut mis alors dans ce chaos par l’Anatomie générale de Bichat , et par les Leçons d’anatomie com-
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parée. Auparavant, cet amas informe de descriptions incohérentes était si fatigant pour l’esprit , que l’un des auteurs de ces descriptions disait que pour savoir l’anatomie, il fallait l’avoir oubliée six fois. Ces paroles aussi vraies que singulières prouvent assez que l’anatomie n’était pas alors une science. Ce nom n’appartient qu’à un ensemble suffisant de faits convenablement ordonnés , et tous déduisibles les uns des autres, ou liés entre eux par des connexions constantes. C’est Y enchaînement de ces déductions , de ces connexions, qui iixe les faits dans l’esprit. Avant d’avoir ce caractère, les connaissances humaines, si bien classées qu’elles soient, ne sont que des catalogues et des inventaires de faits isolés, de phrases descriptives, dont il est impossible de déduire, comme conséquence, l’expression générale d’aucun fait primitif ou commun, c’est-à-dire d’aucun principe. Car les principes ne sont que des conséquences.
Or, il est vrai de dire que les deux ouvrages cités ne sont que des inventaires.
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Et que l’on ne croie pas que la déduction des principes sorte nécessairement de tout rassemblement de faits un peu nombreux.
Pour n’être pas stérile en résultats scientifiques, leur description et leur classement doivent être assujettis à un certain ordre. Il est vrai que cet ordre, qui n’est pas arbitraire, et qui lui-même est un fait, n’est pas toujours facile à apercevoir et à suivre; car, dans plus d’un système de faits, il n’a été trouvé qu’ après des siècles de tâtonnements malheureux. Mais, que la découverte de cet ordre soit l’œuvre du génie ou le fruit du hasard, il n’en est pas moins vrai que la distribution méthodique des faits est indispensable pour en calculer la valeur et en déduire les conséquences qui mènent
aux principes.
Or, jusqu’à cette époque on savait bien que le corps de l’homme et des animaux vertébrés est formé de nerfs, de muscles, d’os , etc. ; mais on ignorait les propriétés générales et particulières de ces nerfs , de ces muscles, dans tous les cas, et à toutes les périodes de leur existence. On ne pouvait
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donc guère avoir d’idées justes sur les usages de ces parties et sur leurs influences mutuelles. Aussi , masque - t - on encore son ignorance, à cet égard, avec des fables, où figurent certaines puissances occultes et imaginaires, que J on espère pourtant conjurer par des espèces de formules magiques , où toutes sortes de substances sont amalgamées au hasard. Tel est , en grande partie , le traitement des maladies nerveuses.
Ap rès la mort de Bichat , tantôt noyée sous un déluge de détails incohérents et stériles , tantôt obscurcie par les nuages d’une métaphysique cosmogonique où des subtilités et des jeux de mots sont pris pour des choses, l’anatomie s’arrêta. Le système des monographies recommença, et fit craindre le retour de cet encombrement d’inutilités dont Bichat l’avait sauvé. L’imagination s’effraie quand on songe qu’Andersch a consacré à décrire les seuls nerfs cardiaques de l’homme , le tiers de l’espace qu’occupe l’anatomie générale de Bichat ; et que Meckel en a consacré autant à
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