‹ Anatomie du cerveau :Chapitre 1 sur 45 · DU TRADUCTEUR · texte numérisé non relu

DU TRADUCTEUR

Lasclence, considéréed’une manière générale , roule toujours dans un cercle à peu près uniforme. Après avoir franchi des périodes qu’on peut comparer à celles de la vie , après avoir passé successivement par de véritables états d’enfance , de maturité et de dépérissement, elle revient sur ses pas, pour parcourir de nouveau le même cycle. Ainsi, les premiers philosophes de la Grèce , qui entrevirent quelques-uns des axiomes les plus importans de la physique, s’approchèrent beaucoup de la vérité , en établissant que la vie et tous ses actes sont le résultat de l’organisation. Tel était le sentiment d’Empédocle , de Leucippe , de Démocrite , de Zénon , d’Héraclite. Cet axiome partagea le sort commun de tous les corollaires scientifiques. L’esprit de système , le goût des subtilités et l’amour du merveilleux, qui

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se glissèrent peu à peu dans la physiologie , la défigurèrent au point d’en faire un tissu de fictions , un roman presque inintelligible. On quitta la voie de l’observation pour se livrer à d’interminables discussions téléologiques, et l’on en vint à croire que la recherche de l’utilité des objets devait être l’unique but de toute méditation sur la nature. De là naquirent une foule d’hypothèses , d’erreurs et de préjugés , que le temps sanctionna en quelque sorte, et dont la longue domination habitua les esprits à les considérer comme autant de vérités incontestables. Des siècles s’écoulèrent ensuite sans qu’on s’aperçût que placer le but d’un instrument avant cet instrument lui-même , c’était violer tous les principes de la logique , qui prescrit d’étudier chaque corps avant de s’occuper de ses rapports avec les autres corps, ou avec l’univers entier. Ine époque arriva enfin où l'on entrevit qu’en suivant cette marche il était impossible d’acquérir des notions exactes sur aucun point delà physique , et qu’en particulier on ne devait pas se flatter de

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comprendre la vie tant qu’on ne l’étudierait point dans ses modifications individuelles. Dès lors l’idee d’un hasard créateur ou régulateur, qui avait germe dans quelques tètes excentriques , parut aussi absurde qu’elle l’est réellement ; on reconnut que la nature, c’est-à-dire l’état de choses qui frappe nos sens, obéit à des lois immuables ; on finit par ne plus voir dans le monde organique que le développement graduel d’un immense organisme , et l’on tira peu à peu de l’oubli des opinions abandonnées depuis long-temps. Loin de moi la prétention de déprécier les modernes . pour rehausser le mérite des anciens à leurs dépens ; mais quiconque est tant soit peu versé dans l’histoire littéraire , n’ignore pas que l’esprit humain s’est vu plus d’une fois contraint à de pareils retours sur luimême. Les moyens d’investigation ont été portés à un haut degré de perfectionnement; mais la méthode s’est pervertie à mesure que la masse des connaissances positives a augmenté. Chez les anciens, les avenues de la science n’étaient

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point encombrées ; réduits aux premières données du jugement , et n’ayant pas encore 1 esprit faussé par des systèmes, ils s’élevaient en général à des idées très-justes-, toutes les fois que l’observation leur fournissait les faits exactement.

Les faits sont les élémens du raisonnement , et l’on peut même dire , avec madame de Staël , que ce sont des raisonnemens à l’appui des opinions philosophiques. Toutes nos connaissances commencent avec l’expérience, c’est-à-dire par la contemplation de la nature , telle quelle frappe nos sens , car il n’y a que les phénomènes et les

conditions appréciables de leur existence qui soient du domaine de nos recherches ; toutes supposent cette expérience avant elles , dans l’ordre des temps , puisqu’il n’y a que ce qui agit sur nous qui nous affecte , et que ce qui nous affecte qui soit reconnu par nous comme existant.

Mais dès qu’on eut recueilli un certain nombre de données positives , au lieu de les vérifier, et de chercher les faits encore inconnus qui auraient pu en éclaircir les circonstances douteu-

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ses , on se livra sans réserve au penchant qui entraîne l’homme vers les abstractions. Toujours pressés d’expliquer l’essence et la manière d’agir des choses , quoiqu’un voile impénétrable les dérobe à nos regards avides, on crut pouvoir franchir les bornes de notre intelligence , qui ne nous permettent pas de nous élever au delà de la détermination des conditions nécessaires pour la production des phénomènes. De là naquit la métaphysique , monstrueux assemblage de rêveries enfantées par l’imagination malade d’enthousiastes étrangers à la connaissance des lois les plus simples de l’organisation et de la physique ; je ne pense pas, en effet, que personne aujourd’hui soit tenté de donner ce dernier nom au ridicule jargon qu’enseignaient jadis les pédans de collège.

On prévoit quel fut le résultat de cette pernicieuse méthode ; car ce n’est pas sans raison que Zimmermann a mis au premier rang des conditions nécessaires pour bien observer, une instruction préliminaire convenable , afin de pouvoir procéder du simple au composé , seul moyen.

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de surmonter sans peine la gradation des difficultés que présente ordinairement l’observation d’un fait quelconque.

L’action de chaque organe fut considérée isolément de l’organe même. On finit par faire de chacune de ces actions autant d etres particuliers , de principes essentiels et indépendans, dont on se servit ensuite pour expliquer la production des phénomènes organiques. L’erreur passa jusque dans la pathologie ; et comme les physiologistes parlaient de fonctions sans siège organique, c’està-dire d’effets sans causes, de même on entendit les médecins discourir sur de prétendues maladies n’ayant point non plus de siège organique, et soutenir qu’un organe peut être lésé dans sa fonction, sans l’être dans sa texture. Qu’aurait-on cependant pensé, au temps même où personne ne songeait à s’élever contre une si absurde doctrine, d’un physicien qui se serait avisé de dire que la pesanteur d’un corps peut changer sans qu’il survienne de modifications dans sa densité, c’est-àdire dans le rapport de ses molécules entre elles?

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yoilà comment les corps vivans se trouvèrent peuplés peu à peu de forces occultes , existant dans tout l'organisme, sans tenir à aucun organe en particulier; comment il ne fut plus question partout que de propriétés vitales , de principe vital, de puissance vitale ; comment enfin on personnifia la vie, la nature, et toutes les autres abstractions que notre esprit crée, lorsqu’il s’élève des notions particulières aux idées générales.

Si nous consultons l’expérience , nous ne tardons pas à reconnaître qu’il est impossible de concevoir l’idée d’une matière absolument morte ou inerte. En effet , l’activité seule existe , pour l’idéaliste comme pour le réaliste ; simple pour le premier, qui n’admet qu’une force , le moi ; double pour le second, qui en suppose deux, le moi et le non-moi, ou le monde extérieur. Dans ce dernier système , sentir un corps, c’est avoir la sensation d’une résistance à la pénétration de notre organe du toucher par une force étrangère, ou, en d’autres termes, c’est sentir une force qui remplit un certain espace. Kant n’a fait que tra-

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duire les faits dans un langage rigoureux , quand il a dit que la matière , définie par lui ce qui est mobile dans l'espace , résulte de la rencontre de deux forces antagonistes , l’une attractive et l’autre répulsive.

Le raisonnement nous conduit aux mêmes’ conclusions que l’expérience , relativement à l’opinion que nous devons nous former des corps. Il est impossible que deux choses aussi hétérogènes que la matière et la force pures réagissent jamais l’une sur l’autre en aucune manière. Quelque soin qu’on prenne d’idéaliser la matière et de substantialiser la force , il reste toujours entre elles un abîme. On peut , à la vérité , combler cette lacune en admettant, avec Leibnitz,, une harmonie préétablie, c’est-à-dire une prévision primitive de tous les changemens successifs que la matière et la force ont éprouvés et éprouveront depuis le commencement jusqu’à la ûn du monde ; mais cette dernière ressource du dualisme absolu ne fait réellement que couronner une difficulté insurmontable par une hvpo-

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thèse établie elle-même sur des suppositions gratuites.

Ainsi tout ce qui existe , pour nous , est , pour nous aussi , la manifestation d’une activité primitive ; et l’univers, tel qu’il frappe nos sens , doit naissance au conflit d’une infinité de forces différentes , modifications secondaires de cette première activité.

Établir cet axiome , ce n’est pas outre-passer les bornes de notre raison , ce n’est pas violer la règle qui veut que nous nous contentions d’observer la manifestation des phénomènes , et d’étudier les lois de leur succession , sans rechercher le mécanisme de leur production ; c’est user d’un pouvoir dont notre esprit est doué naturellement , qui constitue son aptitude à connaître , et qui est en lui antérieur aux occasions externes par lesquelles il peut être déterminé à entrer en exercice. Kant a démontré sans réplique que l’espace et le temps sont les formes primitives de toute intuition , et que tout ce que nous connaissons comme objet, sensible doit nous

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apparaître sous ces formes. Les mots corps et force n’expriment donc que l’idée d’une seule et même chose , suivant qu’on la considère simplement comme existante, ou comme agissante, suivant qu’on a plus particulièrement égard à son existence soit dans l’espace , soit dans le temps. Etre et agir sont donc aussi deux termes absolument identiques , puisqu’ils se rapportent a l’état appréciable d’une seule et même chose, dont ils ne désignent que des différences purement nominales, fondées sur les formes- primitives et nécessaires de toute intuition.

Que de théories absurdes , d’hypothèses insoutenables , de subtilités méticuleuses , d’erreurs manifestes on eût évitées , si les physiologistes , fidèles au sage précepte d’Hippocrate, n’eussent emprunté à la philosophie que la méthode , ou l’art de raisonner , sans s’atteler successivement au char de tous les inventeurs de systèmes ; si les philosophes , les métaphysiciens , les idéologistes , les théologiens . ne s’étaient pas arrogé le droit de régler, d’après les

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combinaisons arbitraires de leur esprit , la croyance de ceux qui , seuls au contraire , auraient dû faire autorité, puisque seuls ils avaient les yeux ouverts sur le grand livre de la nature! Alors chacun eût été convaincu qu’il n’y a autre chose , dans les êtres doués de vie , que des organes agissans, qu’aucun phénomène vital n’est et ne peut être conçu indépendant d’une partie organique , et qu’un être vivant quelconque est un système particulier d’organes, dont toutes les parties se trouvent en rapport les unes avec les autres. La vie n’est ni l’effet ni la cause de l’organisation , mais ne constitue qu’une seule et même chose avec elle : c’est cela, et ce ne peut pas être autre chose. Les mots organisation et vie , organe et action organique , expriment réellement un mêine phénomène , c’est-à-dire qu’ils rendent l’idée d’un corps, ou d’un assemblage harmonique de corps, suivant qu’on considère l’un ou l’autre comme agissant, ou comme existant , suivant qu’on l’envisage seulement dans l’espace ou dans le temps.

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Appliquons ces données générales à la physiologie du cerveau.

Nul organe n’a été plus étudié que l’encéphale. Cependant il n’en es-t aucun sur les fonctions ,• le mode d’action et les usages duquel on ait hasardé autant d’hypothèses , pour la plupart contradictoires.

L’expérience apprit de bonne heure que le cerveau est l’instrument de l’esprit et l’organe de la vie animale. Pythagore et Alcméon le regardaient déjà comme le siège de la pensée, et Platon lui-même n’hésita pas à déclarer que c’est le plus divin de tous les organes. Les deux seuls ouvrages d’Hippocrate dans lesquels il soit parlé des fonctions de ce viscère , le traité des glandes et celui de l’épilepsie, sont apocryphes; mais il est à remarquer que l’auteur du second , dans lequel on croit reconnaître au moins les principes du médecin de Cos et l’esprit de sa doctrine, établit le siège des perceptions dans la tête.

Ces notions étaient trop simples pour qu’on s’y arrêtât. Les philosophes substituèrent le rai-

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sonnement à l’observation, et des conceptions plus ou moins fantastiques envahirent partout le domaine des faits. L’orgueil, compagnon inséparable de la demi-science et du faux savoir , contribua beaucoup à cette révolution. L’homme, le premier des êtres par ses éminentes facultés,' ne trouva pas assez beau le rôle qu’il joue dans la nature; il voulut s’isoler , du moins en partie, de tout ce qui l’entourait. Gomme il reconnaissait l’unité du moi dans sa conscience , il voulut établir aussi une unité de pouvoir dans son organisation. Cependant la' première de ces deux circonstances n’entraîne pas nécessairement la seconde à sa suite. Nous

pouvons nous convaincre hors de la série des corps vivans, en mécanique, que plusieurs forces qui agissent séparément , conservent des rapports propres à entretenir une harmonie générale, toutes les fois quelles sont unies entre elles d’une manière quelconque. Mais cette vérité ayant été méconnue , on vit naître l’idée d’une essence simple , et tout-à-fait différente du

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corps, à laquelle on donna pour attributs les phénomènes les plus nobles de l’action cérébrale , l’intelligence , la volonté et la liberté. Aussitôt on raisonna sur cette âme, sans trop s’inquiéter de savoir si c’était une substance ou une simple qualité, quoique, suivant la remarque d’un des philosophes dont la France s’honore le plus, il eût fallu précisément commencer par là, soit en métaphysique, soit en morale. « L’homme, disait Hoffmann , peut être défini » une substance douée de l’intelligence et de la » faculté d’agir librement , qui se trouve unie à »un appareil d’organes vivant et construit avec » un art admirable. » Sans probablement connaître ce grand médecin , M. de Bonald a rendu la même pensée , mais avec plus d’energie , en la resserrant dans cette phrase devenue célébré : « L’homme est une intelligence servie par des »organes. »

Dès qu’on eut accueilli cette nouvelle manière de raisonner, à laquelle la physique naissante des anciens et leurs notions confuses

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sur le principe de la causalité, devaient les conduire presque nécessairement , le cerveau ne fut plus considéré que comme le foyer du sentiment et du mouvement. On finit même par le dépouiller de toute attribution , ou du moins le réduire à un rôle entièrement subalterne. C’est ainsi que l’auteur. du traité des glandes lui avait assigné pour usage d’attirer l’humidité. de toutes les parties du corps, et que , suivant les péripatéticiens , il servait seulement à rafraîchir le cœur.

L’âme une fois admise , il fallut lui trouver un emplacement ; car aucun spiritualiste , même parmi les plus exclusifs , n’a osé s’élever formellement et implicitement contre ce grand axiome , proclamé dès l’enfance de la physique , qu’aucun phénomène n’est et ne peut être conçu indépendant d’une partie organique. Quelques philosophes la disséminèrent dans tout le corps ; mais leur opinion ne réunit qu’un bien petit nombre de partisans, attendu qu’elle aurait rendu à peu près inutile le principe souverain au-

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quel on n’avait eu recours que pour centraliser les pouvoirs, et qu’il était en conséquence indispensable de resserrer ce principe sur un seul point, d’où il régentât l’organisme entier. Presque tous les avis se réunirent donc pour loger l’âme dans une des parties du corps. Elle eut pour domicile le cœur, suivant Aristote , le cerveau , selon Galien. Les philosophes, ceux du moyen âge surtout, demeurèrent en partie fidèles à la doctrine du sage de Stagyre, dont ils n’accueillirent guère que les erreurs. Celle de Galien fit moins de bruit, mais les médecins en conservèrent la tradition , et elle résista aux injures du temps, dont la faux moissonna presque jusqu’au souvenir de sa rivale.

Lorsque la physiologie s’isola enfin de la scolastique , elle ne put secouer entièrement le joug delà fausse méthode qu’elle avait empruntée à la métaphysique, et, -chose à peine croyable, on vit cette dernière prescrire , pour ainsi dire , des lois à l’anatomie elle-même ; tant il est vrai , commel’a si bien exprimé Sénèque, que l’homme

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a plus de tendance à croire sur la foi d’autrui, qua examiner et à juger par soi-même. Le cerveau entier, dont Galien avait fait l’organe de l’âme, parut d’une capacité trop considérable , et l’on voulut y trouver, pour loger cette pure essence, un point qui, n’étant pas doué d’étendue , pût être en rapport avec sa simplicité. On se mit donc à la recherche de l’impossible , puisqu’un point quelconque du cerveau, quelque petit qu’on le suppose, a toujours une certaine étendue. D’ailleurs, avec un peu plus ou un peu moins d’espace, on ne rendait pas plus concevable l’influence d’une âme simple sur le corps. Enfin, comme l’a fort bien dit Yan Swieten, la simplicité d’un point matériel où devraient se réunir tous les sentimens et toutes les idées , deviendrait déjà inconcevable , par cela seul qu’il n’en pourrait résulter que désordre et confusion. Quoiqu’il en soit , l’âme fut établie tourà-tour dans le corps calleux , le centre ovale , la cloison transparente , les corps striés , le cervelet , la moelle épinière, le pont de Yarole , la

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glande pinéale , et même la vapeur halitueuse qu’on suppose répandue dans les cavités ventriculaires.

Toutes ces hypothèses , relativement à un prétendu organe de l’âme, outre qu’elles sont inadmissibles en bonne logique, sont démenties par l’expérience. Il n’est pas une seule des parties , dans lesquelles on a placé le siège du principe suprême, qui n’ait été trouvée défigurée, dégradée , soit par des maladies acquises , soit par des monstruosités congéniales , sans que la conscience parût en souffrir, et plusieurs d’entre elles sont peu développées chez des animaux dont Faction cérébrale ne diffère pas notablement de ce qu’on la voit être chez d’autres animaux qui les ont très-volumineuses. On aurait d’ailleurs

reconnu de suite l’inutilité d’hypothèses sem-

blables , si, au lieu de se borner à la considération du cerveau de l’homme, et d’employer même , pour découvrir la texture de cet organe, la plus mauvaise de toutes les méthodes de dissection , on avait étudié d’une maniéré succès-

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sive l’histoire du système nerveux et de son couronnement, l’encéphale : on se serait alors persuadé facilement quela prééminence de l’homme, sous le rapport de l’action cérébrale, dépend, non de la présence d’une partie nouvelle, mais du développement et surtout de la centralisation de celles qui existent déjà dans les animaux des classes inférieures. En un mot , on serait demeuré convaincu que , si l’esprit est insaisissable pour nous , nous pouvons au moins le reconnaître dans ses conditions appréciables , qui nous donnent la mesure du degré d’intelligence départi à chaque espèce et à chaque individu.

Il y a le même rapport entre cerveau et pensée qu’entre corps organisé et force vitale , c’est-à-dire qu’à ces deux mots nous devons rattacher l’idée d’une seule et même chose considérée simplement comme existante dans le premier cas , et comme agissante dans le second , ou , en d’autres termes, que la pensée est le cerveau agissant , et le cerveau la pensée frappant quelqu’un de nos sens, externes ou internes.

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Telle est la conséquence rigoureuse des principes que j’ai posés au début de cette discussion. Si, de ces principes, j’ai du conclure, pour l’action vitale, que tous les phénomènes de la vie sont inséparables de l’organisation , il ne s’ensuit pas moins que ceux de l’intelligence le sont du cerveau , sans lequel cette intelligence ne se manifeste jamais. En effet, il est impossible que l’explication physiologique de l’action cérébrale exige des données différentes de celles qui suffisent pour concevoir l’action des autres organes , une admirable uniformité de plan étant le caractère qui distingue le plus éminemment l’état de choses tout entier dont nos sens nous procurent la connaissance , et que nous appelons la nature.

L’âme est le plus haut degré de perfectionnement de la sensibilité , c’est-à-dire de l’action nerveuse elle-même. C’est la manifestation active d’un système nerveux parfaitement centralisé, ayant pour résultat le développement de la conscience de soi-même, comme ce système

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parfaitement centralisé n’est lui-même que l’âme, considérée seulement sous le point de vue de son existence dans l’espace. Dire que le fait de conscience n’est, dans aucun cas, du domaine des sens ; que les sens n’ont aucune prise sur lui, et qu’il n’y a par conséquent pas un seul moment où l’on puisse dire que la matière a la conscience de son être, c’est oublier, involontairement ou à dessein, que notre faculté de sentir n’est pas à beaucoup près emprisonnée dans les étroites limites des sens externes, comme l’a prétendu Condillac.

Il ne faut pas , ici plus qu’ailleurs , attribuer une existence réelle à des distinctions purement nominales , que notre esprit est contraint, par son mode même d’exercice , d’établir entre les deux apparences fondamentales de tous les corps soumis à son intuition ; car cet isolement n’a qu’un but logique, celui de nous mettre à portée de mieux étudier les phénomènes ou les changemens^les divers états appréciables des corps.

Au reste, ce n’est pas la première fois que les

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vices inhérens au mécanisme des langues, même les plus parfaites, ont conduit à des erreurs touchant la nature des choses, qu’on ne pourrait éviter que dans le cas où ces mêmes langues seraient créées tout-à-coup par des hommes arrivés au plus haut point de civilisation, c’est-àdire si l’impossible pouvait se réaliser.

Les autorités sont peu de chose en matière de pur raisonnement. Il en est cependant quelques-unes dont l’appui flatte l’amour-propre au lieu de le blesser. Locke disait qu’il n’esl pas plus difficile de concevoir la faculté de penser donnée à la matière qu’à un principe immatériel. Saint Augustin , saint Thomas et saint Grégoire de Njssc, parmi les pères de l’Eglise; Kant, MM. F. A. Carus et Troxler, parmi les philosophes; Haller, Bonnet, Reil, Cabanis, Brandis, MM. Walther, Burdach, Gall et C. G. Carus, parmi les physiologistes, ont proclamé le cerveau la condition matérielle, c’est-à-dire appréciable, des facultés intellectuelles et morales. L’immortel Herder, que l’Allemagne oppose avec un juste

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orgueil à notre Fénélon , Herder qui comprenait si bien la morale du christianisme , la plus appropriée de toutes aux besoins du cœur humain , qui unissait la tolérance la plus douce à la piété la plus ardente, à la philantropie la plus pure, est allé beaucoup plus loin encore, puisqu’il pensait que la prééminence de l’homme, sous le rapport de l’action cérébrale, dépend de la perfection plus grande de tout l’ensemble de son organisation; il ne voyait dans l’âme que le résultat du développement et du perfectionnement harmonique des divers organes. Tous mes lecteurs connaissent les Inductions morales et physiologiques de M. Kératry; ils se souviendront d’avoir rencontré des pensées analogues dans cet ouvrage, qui a fait sensation , et qui le méritait à tant d’égards.

Plus que jamais aujourd’hui, on reproche aux médecins de marcher sur les traces de Pyrrhon. « Mais , a dit Barthez , ce reproche les honore , »pourvu qu’en poussant très loin le doute, ils » sachent le contenir dans de justes bornes ; car »un tel doute, en détruisant les erreurs pop u-

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»laires, est la préparation la plus avantageuse »pour la découverte de nouvelles vérités. » D’ailleurs, il y aurait de la mauvaise foi à faire planer des soupçons défavorables sur la tête de ceux qui soutiennent une doctrine en faveur de laquelle se sont prononcés des hommes aussi éminemment religieux que Bonnet, Haller, Kant et Herder, et si des passions haineuses venaient cependant à envenimer leurs intentions, ils se consoleraient en pensant que le vertueux archevêque de Cambray éprouva le même sort. En vain s’obstinerait-on à dire que cette doctrine est contraire au dogme de l’immortalité de lame. Elle repousse, à la vérité, la persistance de l’âme , en tant qu’essence douée de sensations et de rapports semblables à ceux que nous éprouvons , et au milieu desquels nous vivons. Mais les poètes seuls se sont fait une pareille idée de l'immortalité de lame. La doctrine dont il s’agit, s’accorde fort bien, au contraire, avec la persistance de cette même âme, comme essence douée du pouvoir d’agir librement et avec conscience.

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On prétend, par une application fausse des idées de Socrate et de Kant, ou par un acquiescement servile à celles de Pascal , qu’il faut reléguer toutes les questions relatives à l’intelligence humaine dans le domaine du sentiment. Craindraiton que ce domaine fût réduit à une circonscription trop peu étendue par les envahissemens de la physiologie ? Qu’on se rassure : il n’a d’autres bornes que celles de l’infini, et, quelques larcins qu’on lui fasse, son champ n’en présentera pas moins unhorizon dont l’immensité effrayera toujours le génie le plus vaste, l’esprit du plus profond métaphysicien. La raison ne nous a pas été donnée pour que nous n’en fissions point usage , et nous devons nous laisser guider par elle jusqu’à ce qu’elle cesse de diriger nos pas. Alors seulement qu’elle nous abandonne , nous pouvons nous livrer aux inspirations du sentiment, c’est-à-dire à la notion vague d’une existence supérieure à celle dont nous jouissons maintenant, mais à peu près incompréhensible pour nous dans celle-ci , existence dont nous trouvons déjà la garantie morale dans

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l’espérance que nous en pouvons concevoir au milieu même des chaînes de l'organisation , et dont enfin la révélation, suppléant à l’insuffisance de nos sens et de notre esprit , donne une garantie positive. L’anéantissement est un sophisme. La saine philosophie ne repousse pas moins le matérialisme, puisque déjà notre raison ne peut concevoir la matière que comme le résultat d’un conflit entre deux forces opposées. Cette doctrine est née du système cosmologique dans lequel on considère l’univers et la terre en particulier comme une masse purement iperte , système faux et inadmissible, quoiqu’il compte encore aujourd’hui des partisans jusque parmi les naturalistes les plus célèbres ’.

1 Physiciens, chimistes, naturalistes, physiologistes, médecins, tous ont fait un portrait peu fidèle de la nature, parce qu’ils n’ont fixé leurs regards que sur un coin du tableau, et qu’examinant chacun les objets sous une seule de leurs faces, ils n’ont pas pris une idée générale des rapports et de l’enchaînement de tous les phénomènes. Les astronomes ont été quelquefois plus heureux, parce qu’ils

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L’origine des idées philosophiques relatives à l’âmeune fois établie, il devient facile de remonter à celle des hypothèses qui ont été imaginées pour expliquer les rapports de cette âme avec le corps, et sa manière d’agir sur lui. Toutes découlent, en effet, de la manière dont on concevait son essence, et de ce qu’on admettait un organe particulier destiné à lui servir de siège ou de prison. Comme on en avait fait un être différent du corps , on ne craignait plus de rabaisser sa dignité en cherchant à se rendre compte de l’influence qu’elle exerçait sur les organes soumis à sa souverai-

embrassaient un champ plus vaste. Mais qu’on signale un seul système cosmologique, une seule théorie biologique, à l’établissement desquels on ait fait concourir les notions astronomiques? et le lecteur sensé verra bien que sous ce nom je n’entends pas désigner les hypothèses, mais seulement les données positives de l’astronomie; car toutes les théories de la terre pour l’édifice desquelles on a eu recours à des perturbations de l’axe de notre planète , à des comètes, ou à d’autres causes semblables, ne sont réellement qu’un chapitre ajouté aux Mille et une nuits.

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ncté. La masse cérébrale et les nerfs ne furent plus considérés que comme de simples conducteurs , des machines de réception et de transmission. On crut que des modifications matérielles et temporaires , admises dans ces instrumens passifs, suffiraient pour expliquer l’influence de lame. Bonnet et Priestley supposèrent donc des vibrations dans les fibres nerveuses, et Torre une espèce de rotation des globules médullaires. Bientôt on s’aperçut que les théories mécaniques se conciliaient mal avec les phénomènes de la vie , et l’on eut recours , avec Boerliaave et Haller, à la circulation d’un fluide nerveux ; avec Reil , à l’idée incompréhensible d’une atmosphère subtile de sensibilité; avec d’autres physiologistes enfin, à l’électricité, au calorique, en un mot à l’intervention des fluides imponderés.

Aucune de ces doctrines ne peut supporter l’examen de la critique. D’abord , il n’est pas vrai que les nerfs se comportent d’une manière purement passive. Une pareille erreur pouvait séduire quand on croyait que ces organes nais-

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sent du cerveau, ou les uns des autres; maïs personne n’ignore aujourd’hui qu’ils ne font qu’un entre eux et avec l’encéphale , pour l’exercice de leurs fonctions. Prochaska et M. Scarpa ont démontré que la puissance nerveuse existe aussi en eux, et qu’elle peut y subsister quelque temps ,

indépendamment du cerveau, ce dont les mou-

vemens involontaires de l’homme , les monstres dépourvus d’encéphale et de moelle épinière , et les animaux chez lesquels il n’existe pas de centre pour le système nerveux , fournissent des preuves surabondantes. En second lieu , si lés fluides impondérés jouent un certain rôle, accessoire ou principal , dans les phénomènes de la sensibilité, ce qu’on ne peut pas plus démontrer que révoquer en doute, il n’en demeure pas moins constant que lasensibilité n’a rien de commun avec les phénomènes électriques ou chimiques; car, ou les nerfs servent aux sensations, et alors ils n’agissent pas comme des appareils galvaniques, ou bien ils constituent des appareils galvaniques, et alors ils ne sont pas conducteurs de sensations ,

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d’après cette loi à laquelle la nature ne déroge jamais, et qui veut qu’un organe ne soit chargé que d’une seule fonction. En troisième lieu enfin , toutes les hypothèses dont il s’agit supposent qu’on ne peut pas concevoir l’activité autrement que par un mouvement de la matière. Mais rien ne prouve qu’un mouvement quelconque accompagne lès phénomènes de la sensibilité; nous ne cessons pas de voir la masse nerveuse en repos, au milieu même des sensations les plus vives , sous l’influence des stimulus les plus violens. Or, on ne doit pas croire à la réalité de ce qui ne tombe sous aucun de nos sens , eût-on même l’analogie pour s’y déterminer ; car on sait combien il faut se défier de cette arme du raisonnement, et combien elle est sujette à induire en erreur.

Qu’on ne dise donc pas qu’il nous est tout aussi impossible de concevoir le passage dans l’organisme d’un changement survenu dans l’intelligence , que de comprendre un rapport quelconque de causalité; cette assertion tombe aus-

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sitôt qu’on est bien convaincu qu’il ne peut y avoir aucun vrai rapport de causalité entre le corps et l’àme , tels qu’on les suppose séparés v par un mur d’airain , même en admettant avec Ackermann une substance très-subtile pour leur servir d’intermédiaire. Mais qu’on ne dise pas non plus que l’action cérébrale consiste dans un mouvement, puisque l’expérience, seul guide sur lequel nous puissions compter, ne nous enseigne rien de semblable.

L’action du cerveau se passe dans le temps, sans se manifester simultanément dans l’espace , c’est-à-dire quelle a lieu pour nous sans mouvement , et quelle se trouve placée au delà des bornes de notre faculté intuitive. Nous ne pouvons la comprendre parfaitement , parce quelle ne se plie pas aux deux formes primitives et necessaires de toute intuition par notre intelligence. Comme elle ne nous apparaît point dans l’espace , c’est-à-dire sous celle de ces deux formes qui seule affecte nos sens externes, nous n’en pouvons acquérir qu’une notion confuse

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par nos sens internes. Mais de ce que cette notion est confuse , il ne s’ensuit pas nécessairement qu’elle soit erronée. Yoilà comment, à mon avis, on peut, par les seules lumières de la raison . arriver à une demi-intuition, ou, si l’on aime mieux, à une intuition purement intellectuelle de l’existence, dans la nature entière, d’un principe supérieur à la matière , des liens de laquelle il manifeste en nous une tendance si puissante à se séparer. Il me semble donc qu’on parvient , jusqu’à un certain point, à concevoir l’intelligence comme le produit de la centralisation d’un système nerveux dont le cercle d’action s’agrandit à mesure qu’il s’établit une harmonie plus intime entre ses diverses parties. Tel un homme supérieur fait refluer en quelque sorte l influence de son génie hors de lui-même, et l’étend sur les âmes vulgaires, qu’il asservit à sa domination. De là naît la toute-puissance de l’opinion , rocher inébranlable contre lequel la force voit s’émousser ses traits, de cette opinion qui faisait trembler Tibère au milieu même de ses satellites, et

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dans le fond du repaire où il avait enseveli ses crimes et ses terreurs.

Quelque opinion qu’on prenne de la manière dont il me paraît que la psychologie doit être envisagée , si l’on veut quelle conduise enfin à des résultats satisfaisans , il n’est douteux aujourd’hui pour aucun homme sans préjugés que le cerveau ne soit l’instrument , l’organe , ou , si l’on aime mieux, la condition appréciable des qualités morales et des facultés intellectuelles; car l’étendue, la diversité, l’énergie et la complication de ces qualités et facultés, sont toujours en raison directe de son volume relatif. Nous en sommes donc revenus, sous ce rapport comme à tant d’autres égards , aux opinions des premiers philosophes de la Grèce. Cette doctrine compte encore quelques contradicteurs, mais on ne doit pas craindre de lui appliquer les paroles dont M. Hyde de Neuville a fait retentir la tribune nationale, au sujet d’un autre point qui n’a guère moins enfanté de controverses, la non-contagion de la fievre jaune : « Elle triomphera partout, parce qu’il est

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»dans la nature du vrai déporter fruit; l’erreur » marche vite , la vérité chemine lentement ; mais »l’erreur s’arrête en route, et la vérité va tou- » jours gagnant du terrain.»

Le cerveau une fois reconnu pour l’instrument de l’intelligence, on se demande s’il est un. c’est-à-dire si l’on doit le considérer en masse comme le centre de toutes les sensations , de toutes les pensées et de toutes les voûtions , ou bien s’il est partagé en un certain nombre de départemcns, dont un ou plusieurs peuvent agir plus ou moins isolément de tous les autres ; en un mot, si, pour se faire une idée juste de l’accomplissement des facultés intellectuelles , on est obligé de considérer moins l’ensemble de l’organisation cérébrale que les diverses parties qui la constituent.

Ces deux hypothèses ont été soutenues avec chaleur. La seconde a séduit quelques-uns de nos contemporains, depuis que M. Gall, donnant une grande extension aux travaux des physiciens qui , long-temps avant lui , croyaient à la plura-

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lité des organes cérébraux, s’est avisé le premier d’aller à la recherche du siège de chacun de ces organes.

Etre et agir étant synonymes, les deux doctrines dont nous parlons reposent sur les diverses manières dont chacun des deux partis a envisagé l’activité cérébrale. Les uns n’ont reconnu qu’une seule faculté, la sensibilité, considérée aussi comme unique dans sa cause, c’est-à-dire qu’ils n’ont admis pour elle qu’un seul organe, le cerveau , dont, suivant eux, toutes les parties concourent également à tous les actes, quoique ceux-ci soient caractérisés par les résultats les plus variés. Les autres, au contraire, supposent que la sensibilité se compose de plusieurs facultés primitives ou fondamentales , essentiellement distinctes, et inhérentes à autant de portions du cerveau ; ils pensent que chacune de ces portions est l’organe, la source, la condition appréciable d’un talent ou d’un penchant, que les modifications diverses de ces divers organes constituent les affections , et que l’accroissement de leur ac-

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tivité donne naissance aux passions. Suivant eux, enfin, l’attention, la perception, la mémoire, le jugement, l’imagination , ne sont pas des facultés absolues, et ne peuvent par conséquent pas avoir chacun un siège ou un organe particulier, mais sont simplement des modes d’exercice de chacune des facultés fondamentales, ou de l’activité de chaque organe cérébral , lesquelles facultés ou activités spéciales sont toutes également susceptibles d’une gradation qui peut s’élever jusqu’à la puissance de créer, appelée génie.

La doctrine de la pluralité des facultés, et par suite des organes cérébraux, ne me paraît pas admissible. Elle tire sa source d’une fausse application de ce principe, qu’un organe ne peut accomplir à la fois plusieurs actes. On n’aperçoit pas de diversité réelle entre les objets que M. Gall désigne sous le nom de facultés fondamentales, et l’on ne voit dans tout ce qu’il appelle ainsi que des développemens d’une seule et même activité, liés au perfectionnement du cerveau, c’est-à-dire à l’addition, non de nouvelles

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parties, mais d’une nouvelle quantité de substance cérébrale. « Comment, » a dit M. Georget, dans un ouvrage qu’on lit avec fruit, et qui serait plus instructif encore si l’auteur en avait mieux digéré les matériaux, « comment ces faacuités communiquent-elles entre elles, de ma- » nièreà ce que plusieurs soient simultanément en »action, comme cela arrive dans les moindres »opérations intellectuelles? Comments’emprun- »tent-elles réciproquement les connaissances qui »sont propres à chacune? Comment enfin se » fait-il qu’il n’y ait qu’un moi, qu’un sentiment » de l’existence, qu’une seule conscience de l’ètre »pensant, c’est-à-dire que chacun de ces mem- »bres de la puissance intellectuelle n’ait pas son »moi, sa conscience, son sentiment intime de »l’intelligence?» Pourquoi faut-il qu’après une pareille sortie , M. Georget admette le principe de la pluralité des organes cérébraux, sauf à tracer ultérieurement une meilleure topographie des facultés intellectuelles?

Ajoutons à ces difficultés celles qu’offrirait

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la délimitation de facultés distinctes , au milieu d’une masse dont la substance est continue partout. On pourrait dire à la vérité qu’il y a hétérogénéité dans cette substance; mais d’une partM. Gall ne place le siège des facultés que dans les fibres médullaires , et , de l’autre, on observe une pareille hétérogénéité dans les reins, dont les deux substances concourent toutefois à une seule fonction. Ceci soit dit sans en conclure que le cerveau sécrète la pensée , comme l’a avancé Cabanis , par le plus étrange abus de mots.

Les objections se multiplient à mesure qu’on réfléchit sur l’hypothèse de la pluralité des organes cérébraux. Sans parler du peu d’accord qui règne entre MM. Gall et Spurzheim, puisque le premier ne compte que vingt-sept organes, tandis que le second en admet trente-cinq, il suffit d’examiner sans préventionchacune de ces prétendues facultés pour voir quelles sont toutes très-compliquées, tandis qu’une faculté doit être simple, à moins qu’on ne veuille cesser de s’entendre sur les mots. En les admettant pour reelles . on ne

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peut se rendre compte que très-imparfaitement des résultats de l’éducation , et l’on conçoit à peine les effets si remarquables de l’habitude, de cette habitude qu’a si bien analysée le marquis de Vauvenargues , dont le génie sut découvrir les principes fondamentaux du système établi depuis, sur une large base par M. de Lamark. Qui ne voit que l’instinct de la propagation , l’amour de la progéniture, l’amitié et l’instinct de la défense de soimême, sont de simples modifications, plus ou moins perfectionnées, d’un seul et même sentiment? Ne trouve-t-on pas chez tous les animaux sensibles le penchant à la conservation, qui, diversement nuancé, modifié et compliqué, de icnt l’amour de soi-même, le penchant à dominer, et enfin cette aversion pour l’anéantissement, à laquelle l’homme doit d’ètre porté à se soustraire, par la pensée, aux lois immuables de la nature, et à créer une catégorie particulière , dans laquelle il se place avec une sorte de complaisance? Peut-on admettre sérieusement une différence fondamentale entre l’amour de la gloire et celui

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de l’autorité? La mémoire des personnes, celle des choses et celle des mots, sont-elles séparées par des limites semblables seulement à celles qui existent entre les sécrétions salivaire et pancréatique ? L’esprit métaphysique et l’esprit religieux ne se tiennent-ils pas par des nuances presque imperceptibles ?

En parcourant la longue série des animaux pourvus d’un organe encéphalique , nous voyons le cercle des facultés intellectuelles s’agrandir à mesure que les hémisphères du cerveau s’avancent vers le cervelet, qu’ils finissent enfin par couvrir tout entier dans l’homme. Est-il donc croyable que la partie antérieure de ces mêmes hémisphères ait le privilège de concentrer en elle les prérogatives les plus nobles de l'intelligence , puisque cette partie est celle qui se développe la première? Et sans attacher aux lobes postérieurs plus d’importance qu’aux antérieurs, n’est-ii pas infiniment probable, certain même, que leur apparition se lie au développement le plus complet que l’on connaisse de la masse en-

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céphalique, et par suite de la pensée, puisque autrement il aurait su'ïï, pour procurer une intelligence plus étendue, que les lobes antérieurs seuls acquissent plus d’ampleur ou plus d'épaisseur ?

Si nous passons à des difficultés d’un autre genre, nos doutes vont toujours croissant. Admettons pour un instant l’opinion de M. Gall à l’égard de la structure des circonvolutions, quoiqu’il soit bien constant aujourd’hui qu’elle est fausse , et quelle repose en grande partie sur une théorie erronée de l’hydrocéphale interne : il faut alors attribuer des facultés différentes soit à des portions diverses de la longueur d’une même fibre, soit à des faisceaux accolés de ces fibres? L’absurdité de la première supposition saute aux yeux. Quant à la seconde, comment croire que des fibres de même nature, qui naissent du même point , qui se touchent et sont même unies intimement ensemble, possèdent des facultés différentes ? Qu’un métaphysicien moins timide déchire notre intelligence en un plus grand nom-

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bre encore de lambeaux, et bientôt l’on verra se réaliser toutes les chimères de Bonnet, il n’y aura plus une seule fibre du cerveau qui ne soit chargée spécialement d’une fonction. Ce n’est pas en suivant une pareille marche qu’on dressera des jalons capables de nous guider dans l’etude de la psycologie.

C’est le développement de telle ou telle circonvolution qui fonde chaque faculté , au dire de M. Gall. Mais le castor possède à un haut degré le talent de l’architecture, et cependant son cerveau est parfaitement lisse , tandis que le phoque , dont les hémisphères sont chargés de circonvolutions presque aussi nombreuses que celles de l'homme, ne manifeste aucun sens pour la mécanique et la construction. D’ailleurs, le castor perd son talent constructeur dès qu’il ne se trouve plus dans la société de ses semblables. Il y a donc autre chose que le développement plus ou moins considérable de telle ou telle portion de l’encéphale , qui fonde les penclians et les talens de l’homme et des animaux

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pourvus d’un système nerveux centralisé. C’est à dessein que j’ajoute ce dernier mot , car il me paraît incontestable que les penchans et les talens sont liés chacun à une organisation spéciale , lorsque l’appareil nerveux se compose de masses isolées ou faiblement unies ensemble ; tandis que quand ce même appareil a acquis une influence marquée sur tous les autres , son action prend aussi un caractère d’ensemble et d’unité, qui ne permet la prédominance d’un penchant ou d’un talent , qu autant qu’elle a elle-même soit plus, soit moins de prépondérance. L’intelligence n’est pas, comme on l’a dit, le plus bel attribut de l’action cérébrale : c’est le libre arbitre , dans lequel on ne peut voir que le dernier degré de la volonté, et qui, par cela même, exige le plus parfait développement et la plus parfaite centralisation du système nerveux.

Si je repousse la doctrine de la pluralité des facultés intellectuelles et des organes cérébraux,

qui me paraît insoutenable , je n’en pense pas moius qu’il existe , chez l’homme lui-même ,

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divers degrés d’intelligence correspondans à autant d’états du cerveau, qui impriment des traces de leur présence sur le crâne, et dont la forme générale de la tête devient un miroir assez fidèle. Mais je suis persuadé aussi qu’il en est de la eranioscopie comme de la physiognomonie, et que comme il serait absurde d’attribuer l’idiotisme à de grosses lèvres , ou à un menton proéminant, parce qu’on observe souvent ces deux traits dans la physionomie des pauvres d’esprit, il ne l’est pas moins de mettre tel ou tel degré de l’intelligence sous la dépendance d’une saillie quelconque de l’encéphale et de sa boîte osseuse, qu’on a pu rencontrer chez un certain nombre d’individus qui la possédaient d’une maniéré plus ou moins notable. La doctrine de Lavater et celle de M. Gall reposent sur la mèm base, sur une pétition de principe. Aussi éprouveront-elles le même sort. Ce qu'il est permis de croire, c’est que, comme il existe, dans l’espèce humaine , autant de modifications que d’individus, et comme aussi les divers degrés de son or-

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ganisation rappellent ceux auxquels la nature s’arrête d’une manière permanente chez quelques-uns des animaux vertébrés inférieurs , la configuration générale delà tête de l’homme doit exprimer un caractère voisin de celui qu’on trouve dans ces mêmes animaux, suivant que l’organisation cérébrale , ou , ce qui revient au même , les dispositions intellectuelles de^ l’individu , se rapprochent de celles qui les caractérisent. Tel était le point de vue sous lequel Porta voulait qu’on envisageât la physiognomonie, et qui serait certainement bien plus fécond en résultats que les méthodes arbitraires de Lavater et de M Gall.

Nulle époque peut-être- ne fut plus favorable à la publication d’un ouvrage sur le cerveau que celle où nous vivons. Après avoir erré longtemps à l’aventure dans l’empire des abstractions, les médecins qui , plus qu’aucune autre classe de savans , aiment à se repaître d’hypothèses et de systèmes , furent tout à coup ramenés par un professeur célèbre à l’étude des organes. Sur

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la foi de ce réformateur, ils crurent un instant que le premier rôle devait être assigné à l’estomac dans l’économie vivante; mais la raison leur fit presque aussitôt abandonner une erreur aussi manifeste , qui n’avait pas même le mérite de la nouveauté pourexcuse. On ne tarda pas à se convaincre que tout organe acquiert d’autant plus de prépondérance , que sa puissance particulière augmente davantage. La conséquence nécessaire de cet axiome était que les poumons, le foie, la matrice, les testicules, le cœur, les reins peutêtre, jouissent de la même prérogative que l’estomac. Mais nul organe ne peut être comparé au cerveau , car ce viscère maîtrise non-seulement les forces nerveuses, qu’il asous ses ordres immédiats, mais encore tous les autres systèmes organiques, quisont sous sa dépendance indirecte, ensorteque lesunset lesautres jouent, parrapportà lui, le rôle subalterne d’agens destinés à l’accomplissement de ses désirs et de ses besoins. Les fonctions qu’il remplit dans l’économie animale méritent donc toute l’attention du physiologiste et du médecin.

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J’aurais mauvaise grâce à louer le travail de M. Tiedemann ; mais dire qu’on le doit à l’un dés anatomistes les plus distingués de l’Allemagne, c’est me justifier assez d’en donner une traduction. J’ajouterai qu’il a paru en i8i6' , circonstance dont la publicité ne peut pas être indiffé rente à l’auteur, attendu quelle établit positivement ses droits à la priorité de découvertes que d’autres ont pu ou pourraient encore lui contester.

Un ouvrage qui présente l’anatomie du cerveau sous un point de vue entièrement neuf, et dont l’auteur a rectifié des erreurs qui avaient servi à étayer une longue série d’aperçus systématiques, ne peut manquer d’être accueilli dans un moment où , par un de ees hasards dont l’histoire de la littérature et des sciences a conservé tant d’exemples , les ingénieuses expérien-

1 Sous ce titre : Anatomie und Bildungsgeschichte des Gehirns im Fœtus des Menschen, nebst einer vergleichenden Darstellung des Hirnbaues in den Thieren. Nuremberg, 1816, in-4°

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ces de M. Pvolando' fixent l’attention générale , après avoir été ensevelies pendant près de quinze années dans un injuste oubli. Je ne crois pas cependant que la voie des expériences soit celle qui conduira les physiologistes aux plus heureux résultats; car le cerveau n’ayant pas la même importance chez tous les animaux , n’étant d’abord qu’un centre de sensations , et ne s’élevant que peu à peu à la dignité d’instrument ou de manifestation organique de l’intelligence, on ne saurait tirer aucune conclusion rigoureusement applicable à l’homme, d’expériences faites sur des quadrupèdes, des oiseaux, et à plus forte raison sur des reptiles et des poissons. C’est à l’analyse mentale, au parallèle établi entre le degré d’intelligence et le perfectionnement de

1 Les expériences de M. Rolando sont consignées dans son Saggio sopra la vera struttura del cervello dell’ uomo e degli animali e sopra le funzioni del sistema nervoso. Sassari, 1809, 4. L’auteur publie une nouvelle édition, fort augmentée, de cet intéressant travail, dont je me propose de donner la traduction dès qu il sera terminé.

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l’organisation qu’on doit recourir, si l’on veut enfin arriver à des notions satisfaisantes sur l’un des phénomènes les plus piquans pour notre curiosité. L’anatomie comparée et celle du fœtus peuvent donc seules nous conduire sûrement au but vers lequel tendent tous les efforts de l’homme, depuis que, s’étant élevé au-dessus des premiers besoins de la vie, il exerce librement cette admirable faculté à laquelle il doit l’immense supériorité qui lui permet de s’appeler, sans trop d’orgueil , le roi de la nature. Chaque jour on entend répéter, par des esprits superficiels , que le médecin peut se passer de la fine anatomie et de la zootomie ; mais livrons-nous à des réflexions approfondies, et bientôt nous reconnaîtrons que, sans les détails minutieux de cette anatomie tant dédaignée , la biologie manque de bases solides ; qu’il ne peut point y avoir de médecine véritable , mais seulement un empirisme grossier, indigne de ce nom, et que la philosophie ellemême se perd dans le vague des hypothèses et des subtilités. Quelle preuve plus éclatante pour-

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