PREMIÈRE PARTIE
Vie él'AwaaDmjore*
La vie des grands hommes de l'antiquité est en général peu connue, surtout quand ils n'ont point été mêlés d'une manière active aux destinées politiques de leur pays. Les actions particulières des hommes de génie n'intéressent qu'un petit nombre d'érudits ; l'humanité ne voit que les résultats et néglige cette multitude de petites circonstances fortuites qui les ont produits. Il est des noms d'ailleurs à l'illustration desquels suffit une seule idée, une seule découverte : alors tout le reste s'efface en présence de cette grande pensée ; en elle vient se résumer la vie tout entière. Le vulgaire sait que Newton a découvert la loi de la gravitation et ne sait rien de plus ; le peuple savait- à Athènes qu'Anaxagore avait le premier proclamé l'intelligence, et c'en était assez pour sa gloire. Les philosophes eux-mêmes, séduits par la grandeur des perspectives nouvelles qui se découvraient devant eux, s'inquiétèrent peu de regarder en arrière, pour rechercher les antécédents du dogme nouveau. Qu'importait le reste en effet? La science venait de s'affranchir; elle devait oublier ses premiers guides pour marcher à de nouvelles conquêtes.
Ànaxagore , fils d'Eubulus ou Hégésibulus , naquit à Clazomène, au sein de cette civilisation si active, si variée de llonie , qui depuis long-temps déjà débordait sur toutes les parties du monde grec. Il se trouva ainsi appelé naturellement à recueillir les nombreuses traditions philosophiques de Phérécyde, d'Anaximandre , d' Anaximène, qu'il devait plus tard naturaliser à Athènes. L'époque de sa naissance n'a pas été fixée d'une manière précise et était déjà controversée chez les anciens (1). Au milieu des assertions contradictoires des historiens , la donnée la plus certaine sur laquelle on puisse s'appuyer est son intimité avec Périclès, attestée par Platon (2), et qui paraît avoir élé de longue durée. Au rapport de Plutarque , Anaxagore fut accusé par les ennemis de Périclès ,. ce qui ne put avoir lieu qu'à l'époque où le crédit de ce dernier commençait à baisser, et où ses adversaires essayaient leurs forces contre lui en frappant ses amis. Diodore de Sicile dit en effet (5) qu'il fut accusé la seconde année de la quatre-vingt-septième olympiade. Il est facile d'après cela de déterminer la date de sa naissance : tous les auteurs, aune seule exception près (4), admettent qu'il mourut vieux ; Plutarque le fait vivre jusqu'à la dernière année de Périclès, l'an 430, et d'après Diogène de Laërte et Suidas , il serait mort à l'âge de soixante-douze ans. De l'ensemble de.tous ces récits, il résulte qu' Anaxagore na-
ît) Diog. Laërte , Vie d'Anax.
(2) Phèdre.
(8) Diod. Sic, Bibl. xn , 39.
(4) Apollonius , dans Diog. Laërte, Vie d'Anax.
quk dans la soixante-dixième olympiade; etai Ton remarque d'ailleurs qu'au témoignage de Plutarque il passa quelque temps à Lampsaque après son exil, ou trouvera la chronologie d'Apollodore, qui place sa naissance la première année de la soixante dixième olympiade , parfaitement d'accord avec tout ce que nous savons delà vie d'Ajiaxagore. Diogène de Laërte ajoute qu'il avait vingt ans lorsque Xerxès passa en Grèce, ce qui nous reporte encore à la première année de la soixante-dixième olympiade. En- .fin ces différents témoignages sont confirmés par celui de Simplicius (1 ) , qui le dit antérieur de peu de temps à Empédocle.
Wyttembach a contesté l'authenticité de cette date (2), «n s' appuyant d'une part sur un passage de Diogène de Laërte (3), d'après lequel Démocrite se serait lui-même .déclaré plus jeune qn'Anaxagore de quarante ans, et de l'autre, sur les rapports d'Anaxagore et d'Anaximène, attestés par un grand nombre d'historiens; mais d'abord, la chrononologie de Démocrite étant moins certaine que celle d'Anaxagore, il n'y a pas lieu à s'inquiéter beaucoup de cetted ifficulté. Qui empêche d'ailleurs d'adopter l'opinion d'Apollodore (4) , qui fait naître Démocrite dans la quatre-vingt-unième olympiade, précisément quarante ans après Anaxagore? La seule autorité que l'on puisse invo-
(1) In phys. Arist. f. 6, b.
(2) Bibl. crit., t. m, p. 65.
(3) Diog. Laërte , ix , 34 et 41.
(4)DansDiog.,ix, 41.
quer pour reporter la naissance de Démocrite à la soixante-neuvième olympiade , est le récitassez étrange de Diogène (1) et de Valère Maxime (2) sur les mages que Xerxès aurait laissés auprès de lui pour l'instruire. Si Ton ne veut pas mettre ce récit au rang des mille fables qui circulaient sur le philosophe d'Abdère, il faut avouer du moins que Démocrite , géniepositif et observateur par excellence, avait peu profité des leçons de ses maîtres orien. taux : Quant à Anaximène, né en 538, lors de la prise de Sardes (3), il peut très-bien avoir eu pour disciple Anaxagore, né trente-huit ans plus tard. Il suffit pour cela de lui donner cinquante-cinq ou soixante ans d'existence.
Anaxagore, issu d'une famille illustre, abandonna de grands biens et renonça aux dignités auxquelles il pouvait prétendre dans sa patrie, pour se livrer uniquement à la contemplation de la nature ; désireux avant tout , comme il le disait lui-même , de la liberté et de la tranquillité d'ame que procure la connaissance des lois de l'univers (4), il consacra sa longue vie à l'étude de la vérité et n'eut point d'autre passion que celle de la science. A ceux qui lui reprochaient de négliger sa patrie , il montrait le ciel (5), comme plus tard les stoïciens opposaient la grande patrie , l'humanité, à ceux qui les accusaient d'être indifférents aux affaires de leur pays. Pendant
(l)ix,34.
(2)L. vin, ch..7.
(3) Suidas. — Au mot Anaximène.
(4) Arist. Eudem., i. 4.
(5)Diog. Laèrte, n, 7.
quarante ans (1) Ànaxagore recueille avidement toutes les doctrines philosophiques qui ont illustré llonie ; il se pénètre de ces systèmes si variés de Thaïes , d'Anaximandre, qu'il doit plus tard résumer en lui, et lorsque la Grèce asiatique privée de liberté a cessé d'être le centre de la civilisation antique , il transporte la philosophie à Athènes qui, elle aussi, était destinée à généraliser l'esprit grec et à lui donner l'unité dont il avait besoin pour s'imposer à l'univers.
La première partie de la vie d' Anaxagore, celle qu'il importerait le plus de connaître , car elle nous initierait à la formation et au développement graduel de sa pensée, est précisément la plus obscure. Nous savons seulement qu'il ne se contenta pas de cette science vulgaire que procurent les voyages et l'étude des systèmes , mais qu'observateur zélé de la nature, il dut plus encore à son expérience personnelle qu'aux leçons de ses maîtres. Il avait étudié la géométrie (2) , où il fit quelques découvertes, la médecine même (3) et par dessus tout l'astronomie (4). C'est surtout dans sa prédilection pour cette dernière science qu'il faut voir la cause de sa supériorité incontestable sur tous les philosophes qui l'ont précédé. Rien ne dispose mieux aux vues d'ensemble , à une conception vraie des lois de la nature, que l'étude des grands
(1) Voir page 2.
(2) Proclus ad Euclid., n., ch. 4.
(3) Arist. de partibus anim., iv, 2.
(4) Plutarque , Nicias , cb. 24.
phénomènes célestes, où l'ordre et l'harmonie se révèlent avec tant d'évidence. Du haut du Mimas (1), montagne voisine de Glazomène , il observait le cours des astres ; et, plus tard il consigna, dans son Traité de la Nature, une foule de découvertes précieuses sur cette partie de la science.
Diogène de Laërte, dans rénumération des philosophes ioniens, fait Anaxagore disciple d'Anaximène; la même assertion se trouve dans Cicéron, Strabon, Eusèbe ; on a cru voir une restriction dans cette phrase de Simplicius : Kotv&>»ii<r«c rHç Av«?*f*évovç <fîko(Fofi*ç (2), qui n'est cependant qu'une variante de celle de Strabon : * 'Avafipévovç ofteXqnfc tou Me>n<réou (3). L'autorité des auteurs cités n'est pas très-décisive, il est vrai; mais les raisons invoquées par la plupart des historiens modernes pour contester les rapporta^' Anaxagore et d'Ànaximène ne le sont pas davantage. On oppose k différence des doc* trines et la chronologie. Le premier argument a peu de valeur; il manque de justesse au fond, et ensuite il prouve beaucoup trop; on en pourrait aussi bien conclure qu'A* naxagore n'a point connu la doctrine d'Anaximène, ee qui est impossible. Les exemples ne manquent pas d'ailleurs de disciples qui répudient et combattent la doctrine de leur maître. La chronologie ne prouve pas davantage. Origène dit bien (4) qu'Anaximène florissait la première
(1) Philostrate, Vie d'Apoll. de Tyane, ch. 2.
(2) In phys. Arist. f. 6, b.
(3) Strab., 1. xiv.
(4)Philosoph.,ch. 7.
année de h cinquante-huitième olympiade, mm son récit est démenti par celui d'Apollonius (1) et de Suidas (2) . Le premier le fait naître dans la soixante-troisième olympiade; le second, Tannée même, de la prise de Sardes par Cyrus, c'est-à-direl'an438. Si l'on adopte cette dernière version, Ànaximène, plus âgé qu Anaxagore seulement de trente-huit ans, a pu être connu personnellement de lui. Du reste , la seule chose qu'il importe véritablement de constater ici , c'est qu'Anaxagore, pendant son séjour en lonie , n'a pas pu rester étranger aux doctrines d'Anaxi~ mène ; on en trouverait au besoin la preuve dans son propre système.
Jean Philopon , dans son Commentaire sur la métaphysique (5), donne aussi pour maître à Anaxagore Hermptinae <fa Clazomène; mais cette opinion s'appuie évidemment sur une fausse interprétation du texte : Aristojte, après avoir dit que l'idée du NoOç appartient certainement à Anaxagore, ajoute qu'Hermotime pourrait peut-être revendiquer la priorité de la découverte (4) . Nous ne sa vous absolument rien sur l'époque où vécut Hermotim$, et les détails que Pline nous a transmis sur sa vie (5) nous font voir en lui plutôt un enthousiaste, un thaumaturge, qu'un véritable philosophe. Le rapprochement de cçs deux noms, dans Aristote, ne prouve pas qu'il ait voulu
(l)DansDiog., n, 3.
(2) Au mot Anaximène.
(4)Métaph., i, 3.
(5)Hist.n.. yii, 53.
établir entre eux aucune relation ; car on sait qu'il a coutume de rechercher les premières traces de la philosophie jusque dans les anciennes traditions religieuses et dans les mythes poétiques d'Homère et d'Hésiode. Diogène, obéissant aux mêmes préoccupations, voit dans quelques vers attribués à Linus (1) un des antécédents de la doctrine d' Anaxagore; mais en supposant même ces vers authentiques, ce qui est fort invraisemblable, la gloire du philosophe n'en subirait aucune atteinte : ce que le poète n'avait entrevu que vaguement, Anaxagore l'a éclairci, élevé à la hauteur delà science; la philosophie n'a pas d'autre rôle.
D'autres historiens, enfin, ne se sont point contentés de fouiller les temps héroïques de la Grèce ; ils ont mis Anaxagore en contact avec les Hébreux ; ils lui ont ouvert les sanctuaires de l'Egypte. Il était difficile, en effet, qu'à une époque où les Grecs dégénérés s'ingéniaient de mille manières pour dépouiller les auteurs anciens de l'originalité qui leur manquait à eux-mêmes , Anaxagore échappât à cette sorte d'accusation anti-nationale. Qu'il ait fait des voyages ,jc'est ce qu'il est impossible de contester : l'éparpillement des divers foyers scientifiques lui en faisait une loi. Il avait certainement parcouru les villes de l'Ionie. On pourrait même admettre à la rigueur qu'avant de venir à Athènes , il visita les écoles d'Italie; car, depuis long -temps déjà, les philosophes ioniens
(1) Diog. in Proem. 54. — Carus, Anaxagorese cosmo-théologiœ fontes, p. 41.
9 — avaient appris la route de la Grande-Grèce, et le système d'Anaxagore laisse apercevoir dans son ensemble quelques vestiges d'éléatisme. Biais, pour l'Egypte , rien ne prouve qu'il l'ait visitée. Platon , Aristote , Diogène de Laërte, ne parlent pas de ce voyage, et les auteurs qui le rapportent, Ammien Marcellin , Théodoret, méritent peu de confiance. FI. Josephe parle aussi des emprunts faits à Moïse par Anaxagore (1); mais c'est là un témoignage intéressé. Pourquoi d'ailleurs rattacher une doctrine à une souche étrangère , quand elle trouve sa raison dans les idées contemporaines , quand elle en est presque un développement nécessaire ? Si la pensée d'Anaxagore offrait un brusque contraste avec tout le passé philosophique de 1? Grèce, des formules nouvelles, un langage étranger, on pourrait être tenté de la rattacher à un mouvement externe; mais, bien loin de là, Anaxagore est tout pénétré de l'esprit ionien ; il le subit en le développant. C'est précisément parce que tout est grec chez lui , parce que la Grèce , d'un autre côté, était mûre pour les idées nouvelles, qu'elles ont passé sans obstacle. Athènes proscrivit le système astronomique d'Anaxagore , mais elle s'inclina devant l'intelligence qu'il lui avait révélée.
L'arrivée d'Anaxagore chez les Athéniens marque une ère nouvelle dans leur histoire littéraire. Jusque là, Athènes avait eu des poètes illustres. A partir de ce moment, elle devient le centre de ce grand mouvement
(1). G. Appion, il, 16.
— to —
philosophique qui ne doit plus s'interrompre , et qui la maintiendra tu rang des nations long-temps après que la Hbertéanra péri poqr elle. Diogène de Laérte rapportai ), d'après Déreétrios de Phalère, qu'Anaxagore commença à philosopher à Athènes, sons Farchontat de Gallias, à Page dte vingt ans, et il ajoute qrïl y vécut trente an-» nées (3). Hy a déjà là une première contradiction : ce n'est point G allias, mais bien Calliades, qui était archonte quand Ànaiagore avait vingt ans : l'archontatde C allias répond à la première année de la quatre-vingt-unième olym^ piade. Si, avec Ihraudis (5), nous substituons ici C alliades à CaUjias , la difficulté ne sera que reculée ; car Anaiagore , arrivé à Athènes à vingt ans , exilé trente ans plus tard, se serait retiré à Lampsaque à cinquante ans, dans toute la vigueur de l'âge. Nous savons positivement , a* contraire, qu'il était déjà vieux alors, et qu'il mourut pau de temps après sa condamnation, à l'âge de soixantedouze ans (4). Gomment admettre, d'un autre coté , qaa dans sa vingtième année il eut voyagé, fait de nombreuses expériences astronomiques sur te Mimas ; enfin qu'il fat déjà illustre dans la philosophie, à un âge où Pythagore, Heraclite , Démoerite , sont encore complètement inconnus? Faut-il supposer avec Bayle un double exil, à quinze ou vingt eue d'intervalle ? Rien ne justifie cette hypothèse.
(1) il. 12.
(2) Diûg. Laerte, u, 12.
(3) Hist. de la Phil., § lu, p. 233.
(4) Diog. Laérte et Suid., 1. c.
Schàubach propose avec plus de raison (1) de conserver le nom de G allias, et de substituer le chiffre quarante (/) à vingt (x ) dans la détermination de son âge. Cette correction a l'avantage de tout concilier. Il n'y a plus rien d'extraordinaire à ce qu'Anaxagore , venu à Athènes à l'âge de quarante ans (2), dans toute la vigueur du génie, ait exercé un immense ascendant sur Périclès et tous ses contemporains ; on conçoit enfin que pendant son se* jour en lonie il se soit initié à la philosophie d'Anaximandre et d'Anaximène ; qu'il ait amassé ces trésors de science qu'il vint répandre, sur la Grèce au moment où elle était florissante , et non à une époque où l'existence même d'Athènes était mise en question par la guerre.
Tout ce qu'Athènes a produit de plus illustre pendant un quart de siècle, poètes , philosophes, politiques, vient se grouper autour d'Anaxagore , et réfiéebit sa pensée. Cette vie si étrange , vouée tout entière à la contemplation , cette puissance prodigieuse d'une âme d'élite dé* tournée de la vie matérielle, et reportée sur la science, ces connaissances universelles d'Anaxagore , le dédain même qu'il témoignait pour les superstitions populaires, tout devait faire de lui un être à part au milieu de ce peuple d'Athènes , si remuant , si positif , $i superstitieux : aussi l'influence fut -elle durable. Long -temps
(1) Anax., Claz. fragmenta, p. 15.
(2) Anaxagore avait véritablement quarante*emq ans à l'époque de l'archontat de Callias ( première aimée de la quatre-vingtunième ol.). Diogène aura mis quarante en mmtae pond pour quarante-cinq.
après lui , Euripide reproduisait encore sa doctrine , et sapait en son nom les fondements du polythéisme grec ; Aristophane lui-même lui empruntait quelques-uns des traits dont il a peint Socrate : l'explication du tonnerre dans les nuées , la manie contemplative de Socrate , une foule d'autres détails, rappellent plutôt le physicien de Clazomène que le moraliste athénien. Enfin, lorsque Melitus accuse Socrate ( 1 ) , il lui reproche encore ce qui a fait condamner Ànaxagore , de nier la divinité du soleil : ainsi , même lorsque son nom a cessé d'être prononcé» son image reste encore dans tous les esprits, comme personnification de la philosophie.
L'antiquité tout entière a célébré son mépris des ri* chesses, son indifférence pour tout ce qui touchait à la vie du corps, sa patiente résignation (2). D'un caractère naturellement triste et méditatif, les yeux sans cesse tournés vers le ciel, qu'il appelait sa patrie, il ne pouvait manquer de puiser dans cette contemplation une grande force morale , un courage à toute épreuve contre les coups du sort : aussi le voyons-nous calme et inébranlable quand le malheur vient le frapper. On lui annonce la mort de ses deux fils , et il se contente de répondre (3) : « Je sa- » vais que je les avais engendrés mortels. » Quand Périclés le néglige, il s'enveloppe dans son manteau, et se résigne à mourir de faim (4) ; et cette résignation avait sa
(l)Plat, Apologie.
(2) Plut., vie de Périclès , 16.
(8) Diog. Laërte, u, 12.
(4) Plut. , Vie de Périclès, 16.
source dans l'idée qu'il s'était formée de la vie et de la mort : la mort était à ses yeux un phénomène naturel , une sorte de sommeil que Ton devait s'habituer à envisager sans terreur ; la vie , une perpétuelle épreuve , une sorte d'apprentissage du malheur (1) , avec la science pour appui, la contemplation pour fin dernière.
Il était difficile que les études d'Anaxagore sur la nature , et cette analyse des phénomènes qui le conduisait à assigner à chaque fait une cause naturelle , ne l'amenassent point à concevoir des doutes sur les dieux, les auspices , la divination , toutes choses que les Athéniens révéraient beaucoup, parce qu'elles étaient consacrées par la loi de l'Etat. Ainsi on le voit en opposition avec le devin Lampon(2) à propos d'une tête de bélier dans laquelle ce dernier avait entrevu la ruine de l'un des deux hommes qui se disputaient le pouvoir, Thucydide et Périclès ; on le voit avec Métrodore , son disciple , expliquer allégoriquement les conceptions d'Homère (5). Si l'on considère, d'un autre côté, avec quelle légèreté Euripide , son ami, traite les dieux de l'Olympe, les traits acérés qu'il leur lance (4), on sera forcé d'admettre que, dans l'intérieur de
(1) Cette idée se rencontre à chaque pas* dans Euripide.
(2) Plut. , Vie de Périclès, 6.
(3)Diog. Laèrte, n, 11.
(4) Oreste, v. 412 : «Nous sommes esclaves des dieux, quels qu'Us soient.»— Fragment de Bellerophon, dans Stobée : « Si les » dieux font quelque chose de honteux, ils ne sont pas des dieux.» — Fragment de Sisyphe : « Ce sont des hommes sages qui, > pour épouvanter le crime , ont imaginé des dieux qui voient et
l'école d'Anaxagore , la loi suprême n'était pas le respect t pour les dieux de la Grèce , et que les accusations dirigées contre lui ne manquaient pas de fondement. La publication de son Traité de la Nature vint donner un corps. à ces accusations, qui d'abord avaient circulé sourdement; et lorsque le bras puissant de Périclès ne fut plus capable de détourner la foudre, pour nous servir de l'expression de Lucien (1) , les accusateurs ne manquèrent pas à un homme dont la science et le crédit avaient dû exciter l'envie. Joignons à cela qu'Anaxagore ne paraît pas avoir fait beaucoup pour s'attirer la faveur d'un peuple auquel ses manières devaient singulièrement déplaire , et nous comprendrons aisément que les Athéniens , inquiets de l'ascendant irrésistible de Périclès , aient humilié sa puissance en frappant son protégé.
Un fait digne de remarque, c'est qu'Anaxagore, ennemi de la divination et des prodiges, est investi lui-même d'un pouvoir supérieur et prédit l'avenir. Mais , à l'exception de Philostrate (2), qui voyait partout des miracles, tous les historiens considèrent ce pouvoir comme un résultat de ses vastes connaissances. Il se présente un jour aux Jeux Olympiques, par un ciel sans nuages, couvert d'une peau de chèvre, comme s'il allait pleuvoir, et le-
» entendent tout; ils ont enveloppé la vérité de fables. » — On retrouve dans ces derniers mots les habitudes d'interprétation familières à Anaxagore.
(l)Tim.,i.
<2) Vie d'Apoll. de Tyaae, i, 2.
vénement justifieses prévisions (1). Ses études météorologiques rendent ce récit assez probable et l'expliquent on même temps. On ne doit pas s'étonner davantage de ce qu'il ait prédit une éclipse (2) , lui qui, au témoignage -de Plutarque, aVait fait des éclipses de lune une étude ioute spéciale. Quant à cette pierre tombée sur les bords du fleuve Egée , et dont il aurait prédit la chute , t)n ne peut voir là qu'une fable inventée après coup. Anaxagore avait dit seulement que te soleil et tes autres astres étaient des substances pierreuses, et il avait annoncé d'une manière générale que des parties pourraient s'en détacher et tomber sur la terre. Plus tard, par amour du merveilleux, ou lui aura prêté une. prédiction spéciale. Il est possible aussi qu'il ait expliqué et non pas annoncé la chute de cette-pierre ; et cela est d'autant plus vraisemblable qu'il n'avait que trente-quatre ans lorsqu'elle tomba (5).
Si Anaxagore, avec sa haute intelligence, eût voulu jouer un rôle important dans les affaires publiques, l'amitié de Périclès lui en facilitait les moyens; mais il aima mieux resteren dehors delà vie active, et c'est sans doute à cette prudente réserve, à son peu d'ambition, qu'il faut attribuer la tranquillité dont il jouit pendant trente ans à Athènes. Platon dit positivement qu'il resta toujoursétr an-
(1) Diog. Laërte , n, 10. — Elien , Hist. des anim. , vi i , 8. — Suidas , au mot Anax.
(2) Philostr. , Vie d'Apoll. de Tyane , i , 2.
(3) Pline , Hist. nat , n , 58. — Les marbres de Paros rapportent cet événement à Tan 469.
ger à la politique (1). Plutarque (2) rapporte qu'il fut conseiller de Périclès dans les affaires, rHç iroW«c aOpjSovXov ; et il est assez probable qu'Ânaxagore avait du mêler à ses préceptes quelques réflexions générales sur le gouvernement ; mais il y a loin de là à une intervention active dans l'administration de l'Etat ; il ne fut jamais homme politique , et , quand on l'accusa , Périclès seul était mis en cause; le témoignage unanime des historiens ne laisse aucun doute à cet égard.
Le motif, ou plutôt le prétexte de cette accusation a été diversement rapporté ; on n'est d'accord ni sur le nom de son accusateur, ni sur l'objet de l'accusation , ni même sur la condamnation qui en fut la suite. La même incertitude existait déjà du temps de Diogène de Laërte, qui s'est contenté de citer les opinions opposées de Sotion et de Satyrus (5). Au rapport de Sotion, Atiaxagore fut accusé d'impiété par Cléon, pour avoir dit que le soleil était une pierre incandescente ; et quoique Périclès eût pris sa défense , on le condamna à une amende de cinq talents et à l'exil . Le récit de Satyrus n'est pas moins précis. Thucydide, l'adversaire de Périclès v accusa tout à la fois Anaxagore d'impiété et de trahison, pj$«rp5v, et le fit condamner à mort , en son absence. Plutarque ne parle ni de Gléon ni de Thucydide; il attribue à Diopithe un décret qui ordonnait de poursuivre ceux qui discou-
(1) Hyppias major.
(2) Vie de Périclès, 16.
(3) Diog. Laërte, n , 12.
raient sur les phénomènes célestes , décret dirigé contre Anaxagore et Périclès.
On ne peut se flatter de résoudre complètement toutes ces difficultés ; mais il n'est pas impossible cependant d'accorder sur quelques points ces divers témoignages. Si d'abord nous consultons le caractère bien connu de la doctrine d' Anaxagore , il est évident qu'elle offrait à l'accusation une base toute préparée. La partie astronomique de son système devait surtout éveiller les soupçons : dans ses explications presque mathématiques des phénomènes, chaque mot devenait un blasphème; le soleil, honoré par les Athéniens comme un dieu, était une pierre et rien de plus ; la lune , une terre comme la nôtre ; la foudre était arraehée à Jupiter ; les augures n'avaient plus de sens. L'impiété était flagrante, inexcusable. Ce fut donc sur ce point que dut porter tout l'effort de l'accusation ; on dénonça au peuple l'impiété d' Anaxagore (1) ; on articula en particulier contre lui ce qu'il avait dit du soleil ; tous les historiens , à l'exception de Satyrus , sont unanimes à cet égard. Le reproche de trahison semble beaucoup moins fondé ; bien plus, il est hautement démenti par la vie et le caractère d' Anaxagore ; quand on n'a d'autre ambition que celle de la science , on ne songe pas à trahir. Mais ce n'est pas là une raison suffisante pour rejeter le récit de Satyrus : pour les ennemis de Périclès, la condamnation d' Anaxagore était chose capitale , et ils durent déployer
(l)Diog., ii. 12.
contre lui toutes leurs ressources, comme firent plus tard les accusateurs de Socrate. Il était donc difficile qu'il échappât à cette banale accusation de trahison , quelqu'invraisemblable qu'elle fût d'ailleurs. Dans cette hypothèse , Gléon et Thucydide , tous deux adversaires de Périclès, se seraient partagé les rôles, et on concilierait les récits de Satyrus et de Sotion , sans recourir , comme Bayle (1) et Hemsen(2), à deux accusations successives. Ce que dit Plutarque du décret de Diopithe s'explique aussi aisément : Diopithe a pu rendre une loi qui permît d'attaquer Anaxagore ; Plutarque ne dit rien de plus ; et cette victoire indirecte obtenue , Gléon et Thucydide l'auront attaqué sans détour.
Périclès défendit lui-même Anaxagore , et eut le courage, dans cette circonstance critique, de se proclamer son ami et son disciple (5). Quelle fut l'issue du procès ? Il est imposible de le déterminer avec certitude. Nous avons déjà cité les assertions contradictoires de Sotion et de Satyrus; ce ne sont pas les seules. Hermippe dit qu'il fut acquitté et qu'il s'exila volontairement d'Athènes (4). « Hieronyme (5) dit que Périclès l'amena » devant les juges, exténué et amaigri par la maladie , j> et qu'il obtint son acquittement plutôt de la pitié que
(1) Au mot Archélaùs, note A.
(2) Disquisitio historicophil.,p. 45.
(3) Hermippe dans Diogène , n. 13.
(4) Diog., l.c.
(5) Diog. 1. c.
» de la justice du tribunal », Suidas parle dans le même sens. La seule chose constante c'est qu'il quitta Athènes et se retira à Lampsaque, où il mourut peu après, Tan 42».
Anaxagore dut éprouver un vif regret , en quittant cette terre d'adoption fécondée par ses travaux, et où il laissait tant de germes précieux. Son courage ne l'abandonna point cependant. Quand on lui annonça sa condamnation : « la nature, dit-il, avait depuis long- temps » prononcé cet arrêt contre moi (1) »; et à l'âge de soixante-dix ans il alla chercher une nouvelle patrie où il pût en paix se livrer à la philosophie. Les habitans de Lampsaque le reçurent avec joie, et pendant deux ans il continua à enseigner au milieu d'eux, dédommagé par leurs respects de l'ingratitude des Athéniens.
Selon Suidas, Anaxagore se serait laissé mourir de faim, et Schaubach n'est pas éloigné d'adopter cette opinion ; mais cette assertion de Suidas , reproduite à deux fois et presque dans les même termes, n'en est pas plus concluante pour cela. En l'absence de tout témoignage antérieur , on ne peut guère voir là qu'une fable suggérée par un passage de la vie de Periclès (2), où Plularque raconte qu' Anaxagore voulut- se laisser mourir de faim à Athènes.
Après sa mort, les habitans de Lampsaque lui rendirent les honneurs funèbres et gravèrent sur son tombeau
(1)Diog.,n,12.
(2) Ch. 6.
— ao —
une inscription ainsi conçue : « Ici repoee, celui des hom- » mes qui dans l'étude du monde céleste approcha le plus » de la vérité , Açaxagore (1). » Vn ai^tel fut aus$i consacré à sa mémoire , et on y inscrivit un nom qui résumait et son système et sa vie, un nom que lui avait décerné à lui-même l'admiration de ses contemporains : « A l'Intelligence. » (2)
Se* Mêeipto:
L'enseignement d'Ànaxagore ne pouvait prétendre , comme celui de Socrate, à être populaire. Poip descendre dans les rangs du peuple, il fallait avant tout que la philosophie devint nationale, qu'elle se dépouillât de. l'extérieur un peu sévère , des formes trop scientifiques qu'elle garde dans Anaxagore; qu'avec Socrate ejle prît îa livrée athénienne, qu'elle se fît peuple, c'est-à-dire enjouée, railleuse, plus pratique que spéculative. Esprit éminemment spéculatif, incapable de faire aucune concession aux préjugés des Athéniens, peu jaloux de la faveur populaire, Anaxagore ne dut compter parmi ses auditeurs que les hommes d'élite, ceux qu'attirait auprès de lui une grande conformité de caractère ou un ardent désir de savoir, Périclès, Euripide, Archélaùs et So-
(2) Diog. Laërte, il, 15. — 'EvôaS' 6 Tchiaxov àhtQûaç inixlf*- (2) Elien var. hist., vin , 13. Nôv xac 'A>ndct«c.
crate. Il était d'ailleurs dans la nature des choses que la philosophie s'imposât d'abord aux plus hautes intelligences, qu'elle partit du sommet de la société, pour arriver ensuite à la base. Il fallut que la doctrine d'Anaxagore fût patronée par Péricl£s, poétisée par Euripide , ramenée à la pratique par Archélaus, pour exciter une sérieuse attention. Il est douteux même qu'il ait ouvert à Athènes une école publique d'enseignement : son système astronomique était propre à le compromettre , et il ne paraît l'avoir communiqué d'abord que dans l'intimité , à quelques amis choisis et presqu'à la condition du secret. Plutarque raconte (1) que lors de la défaite de Nicias en Sicile, c'est-à-dire quelque temps après la mort d'Anaxagore , ses idées étaient peu connues encore , qu'on se les communiquait avec précaution, avec une sorte de défiance, à cause de la susceptibilité du peuple dans tout ce qui touchait à la religion. Démocrite lui-même , s'il faut en croire Diogène de Laër te (2), n'aurait pu obtenir la faveur de cette intimité , et s'en serait vengé en décriant Anaxagore.
Platon (3) et Aristote (4) parlent , à la vérité , des Anaxagoriens , U \vaÇ«y6puoi ; rns^is rien ne prouve qu'ils désignent par ce mot des contemporains ou des disciples directs d'Anaxagore. On peut entendre par là des philo-
.(1) Vie de Nicias.
(2) IX, 34* et u, 14.
(3) Cratyle.
(4) De generatione et corn, 1,1; Meteorol., I. f 8.
sopbes plus récents formés à l'école d'Archélaûs , qui le premier professa publiquement à Athènes la doctrine d' Anaxagore(l); Polus, par exemple, qui passa d'Anaxagore à Gorgias , ou ceux qui , comme Eudoxe , avaient associé Anaxagore et Platon. Il est question aussi dans Proclus (2) de citoyens de Glazomène venus à Athènes de l'école d 1 Anaxagore; mais il y a éviddhrtnent là une erreur. Si l'enseignement d' Anaxagore ne sortit guère du foyer domestique et se concentra dans un cercle d'amis choisis; si, dépassé bientôt, il laissa peu de traces ' apparentes, il n'en occupe pas moins une place remarquable dans le siècle de Périclès; il en est l'âme et la vie ; il a tout inspiré de son souffle divin. Quelle richesse et quelle variété de fonds, quelle force d'expansion ne devait-il point y avoir dans cette philosophie, qui, par sa propre puissance, se faisait ainsi le centre dune des plus grandes époques de la Grèce , et s'imposait aux plus hautes intelligences!
Périclès , surtout , le grand représentant de ce siècle , avait puisé à cette source; nourri de la parole d' Anaxagore, il a été , si l'on peut parler ainsi , la représentation vivante de sa doctrine. Anaxagore avait introduit l'intelligence dans l'univers, et lui avait soumis la matière ;
(t) Nous interprétons ainsi la phrase de Diog. n, 16 : oZtoç ( h.pXi'koLtiç) 7rpÔT0Ç bu rrjç Iwviaç tàv yuffixyiv fc).oaoyi«v fur^yayev AflyjvaÇe. Traduite littéralement, elle renferme une grossière erreur.
(2) Procli opéra; éd. Cousin 9 1. 4 , .p. 18. . ,
Périclès s'était élevé, par l'intelligence et la science , att gouvernement d'une multitude indomptable; il réalisait, appuyé sur la seule force morale, l'étonnant problême d'un citoyen librement investi d'une puissance sans limites, au milieu d'un peuple jaloux de sa liberté jusqu'à la tyrannie. On peut croire que Plutarque, rhéteur-philosophe, a grossi un peu l'influence exercée par le philosophe Anaxagore sur l'éducation de Péficlès (1) ; mais la part de l'exagération faite , il reste établi que des liens intimes ont existé entre ces deux hommes, si semblables par le caractère, quoiqu'ils eussent donné à leur activité une direction différente. Bitter a supposé que Périclès n'avait pas reçu d' Anaxagore un enseignement philosophique , et qu'il l'avait seulement fréquenté comme un homme distingué, ainsi qu'il faisait pour beaucoup d'autres (2). L'histoire ne justifie nullement cette conjecture. Selon Platon (3), Périclès avait appris d' Anaxagore « les » causes des phénomènes céfestes, la nature de l'intelU- » gence et de la folie , et il avait appliqué ces connais- » sances à l'éloquence. » Plutarque (4) est plus explicite encore : il dit que , dans sa société, Périclès avait puisé ce calme de l'àme qui naît de la contemplation et de la connaissance du ciel ; que son langage même , son maintien , que tout en lui était profondément empreint des graves
(1) Vie de Périclès , 32, etc.
(2) Hist. de la Philosophie ionienne , p. 205, ch. VI.
(3) Phèdre.
(4) Vie de Périclès, 4, 5,6.
leçons du philosophe , qui , aux vaines superstitions, substituait une piété confiante et de tranquilles espérances. Il ajoute que Périclès le consultait sur lf s affaires du gouvernement, assertion assez plausible ; car si Anaxagore resta en dehors des affaires publiques, il ne devait pas cependant être étranger aux questions morales qui intéressent l'administration des États.
Une grandelconformité de caractère avait aussi rapproché Euripide et Anaxagore. Euripide , que jamais on ne vit rire (1), éprouvé par de nombreux chagrins domestiques , habitué enfin à envisager plutôt les tristesses que les joies de la vie humaine , devait se sentir naturellement porté vers un homme qui enseignait à dédaigner la vie et ses misères , pour s'élever à la contemplation des lois immortelles de l'univers. Mais c'est surtout dans la doctrine théologique d' Anaxagore qu'il faut voir la raison de l'ascendant qu'il exerça sur Euripide. Ces grandes idées d'ordre et d'harïhonie dans le gouvernement du monde , cette sublime conception de l'intelligence , substituée aux fables d'Homère , aux froids systèmes des Ioniens, ne pouvaient manquer de sourire à l'imagination grave et sérieuse du poète. Indépendamment des témoignages unanimes de Diodore , Strabon, Diogène de Laërte(2),les drames d'Euripide trahissent assez par eux-
(1) àys'> KffToç Alex. .Etolus dans Aulugelle, N. A. XV, 20.
(2) Diodl Sic. , i, 7; Strab. , xiv; Diog. L. \ n , 10 ; Syidas, Eurip. ; Clem. Alex. Strom. , v , etc.
mêmes là source où il avait puisé. La philosophie d'Ànaxagore déborde chez lui, au point d'embarrasser quelquefois sa marche; plusieurs de ses chœurs ont été transportés tout entiers dû Traité de la Nature sur la scène ; les dieux anciens sont bannis , ou ils ne paraissent que pour entendre leur condamnation et s'humilier devant une divinité supérieure. Suidas va jusqu'à dire (1) qu'Euripide ne commença à écrire qu'après la condamnation d'Anaxagore, et pour propager sa doctrine; mais il est difficile d'admettre qu'Euripide , qui avait composé un grand nombre de pièces, n'ait commencé qu'après l'âge de cinquante ans. Aulugelle (2) assure, au contraire, qu'il s'était déjà fait connaître dès l'âge de dixhuit ans, c'est-à-dire antérieurement à l'arrivée d'Anaxagore. Le récit de Denys d'Halicarnasse (5) est plus vraisemblable : il dit qu'après avoir passé des leçons d'Ànaxagore à celles de Socrate , il composa une pièce destinée à témoigner de sa gratitude pour son ancien maître , et qu'il a intitulée la Sage Ménalipe. Le sujet même du drame rappelle Anaxagore : c'est une femme qui , pour sauver deux enfants trouvés dans les étables de son père, prouve à ce dernier qu'il n'y a ni monstres ni prodiges ; heureux emblème de là puissance de la philosophie ! Une femme armée seulement de l'intelligence , et domptant la superstition et la force brutale ! Gicéron
(1) Au mot Euripide.
(2)Nuit$att.,xv,20.
(3) T«xvw, §§ 63 , 78 .
rapporte aussi (1) qu'Atiaxagore était représenté dans lé personnage de Thésée. Qui ne le reconnaîtrait enfin dans Ce portrait du sage (2) : « Heureux celui qui connaît «l'histoire de la terre ; qui , étranger aux luttes civiles et » à l'injustice, envisage l'harmonie éternelle et l'origine » de la nature impérissable ! a
On se tromperait cependant, si Ton croyait pouvoir tirer un grand parti des tragédies d'Euripide pour la reconstruction de la doctrine d'Anaxagore : le caractère poétique de son exposition , les emprunts qu'il avait faits à Socrate , commandent beaucoup de réserve , et les inductions fondées sur son témoignage n'ont réellement de valeur que quand elles trouvent ailleurs leur confirmation.
Parmi les philosophes qui étudièrent auprès d'Anaxagore, Archélaûs est le seul qu'il puisse avouer pour son disciple , et encore a-t-il souvent altéré la pensée du maître , surtout en ce qui concerne la nature fondamentale du NoOç. Eusèbe dit (3) que ce fut à Lampsaque qu'il suivit ses leçons et qu'il transféra de là son école à Athènes. Si ce récit était vrai, il ne l'aurait fréquenté que pendant deux ans environ. Mais l'autorité de Théophraste , décisive dans cette matière , ne permet pas de s'arrêter a cette supposition. Simplicius, qui cite Tfyépphraste (4), dit
(1) Acad. quest. m, 14.
(2) Dram. incert. clem. alex. Strom. , îv.
(3)Praep. evang. x, 14.
(4) In Phys. Arist. , f. 6. , b.
qu'Àrchélatis était athénien : il avait donc dû entendre Anaxagore d'abord à Athènes, puis à Lampsaque, pendant le court séjour qu'il y fit après son exil. Une difficulté plus sérieuse résulte d'un passage de Diogène (1). Selon lui, « Archélaus est le premier qui ait transféré »d'Ionie à Athènes la philosophie physique. » La même assertion se trouve dans Suidas (2). Clément d'Alexandrie dit avec plus de raison (3) « qu' Anaxagore apporta » le premier la philosophie d'Ionie à Athènes, et qu'Ar- «chélâûs lui succéda. » Bayle(4) a essayé de concilier ces deux récits , en supposant qu'il n'y a pas eu d'interruption dans l'école d'Ionie du vivant d' Anaxagore , et qu'on ne peut regarder la philosophie comme transférée à Athènes qu'à l'époque où elle n'a plus eu de représentants en Asie ; explication trop subtile pour être vraie. Il faut aban- • donner tout à fait le récit de Diogène , qui , n'écrivant que sur des traditions souvent incertaines, a pu être induit en erreur, ou bien l'interpréter autrement. Jusqu'à Archélaus , la philosophie était étrangère à Athènes ; c'était un Ionien qui l'enseignait ; avec lui elle devient athénienne, et l'on peut dire avec vérité qu'en sa personne elle a passé des Ioniens aux Athéniens.
Socrate n'est rangé parmi les disciples d'Anaxagore que par des auteurs assez récents et d'une autorité dou-
(1) Diog. Laèrte, n, 16.
(2) Au mot Archélaus.
(3) Strom. , i.
(4) Au mot Archélaus , note A.
teuse (1). Platon , Aristote, Xénophon, ne disent pas qu'il ait existé entre eux aucun rapport direct; plusieurs passages de Platon font même supposer que Socrate n'avait étudié Apaxagore que dans ses écrits. Ainsi dans le Phèdre , Socrate , après avoir longuement raconté ce qu'il espérait trouver dans Anaxagore , se plaint de n'y avoir rencontré « que des airs, des éthers, et autres sottises de ce genre. » Dans l'Apologie, il se défend avec une grande vivacité de partager les opinions d' Anaxagore. Rien enfin dans sa doctrine ne révèle un disciple du physicien. ( Ces raisons ont déterminé la plupart des historiens modernes à rejeter le récit d'Eusèbe, de Diogène de Laërte et de Suidas ; mais alors comment expliquer que Socrate, qui passa trente années de sa vie auprès d' Anaxagore , précisément à l'âge où on nous le montre si avide de toute espèce d'instruction, n'ait eu avec lui aucune relation? Socrate avait vécu dans sa jeunesse au milieu des physiciens; il connaissait leurs doctrines, et il y avait plus d* affectation que de vérité dans le mépris qu'il professait pour elles. Ses contemporains même le confondaient fréquemment avec ces physiciens. Aristophane se moque perpétuellement, dans les Nuées, de ses recherches subtiles sur les causes des phénomènes naturels. On ne saurait rien tirer d'ailleurs des passages invoqués. Platon attribue souvent à Socrate ses propres impressions; il a mis sous l'autorité de son nom toute sa doctrine , et son
(l)Eusèbepraep. evang.,xv, 16; Diog. Laërte, u, 19; Suidas, au mot Socr. . \
témoignage équivoque ne preuve rien, surtout quand il a contre lui la vraisemblance. Socrate avait quatorze ans lorsqu' Anaxagore arriva à Athènes ; il en avait quarante, à l'époque de son e^il : il a dû certainement l'entendre pendant ce long intervalle.
On donne encore à Anaxagore beaucoup d'autres discipks : Thémistocle , Thucydide l'historien , Métrodore de Lampsaque, Démocrite, Empédocle, Diogène d'Apollonie. Mais ce grand nombre de disciples éveille naturellement les soupçons, et la chronologie, d'un autre côté, est loin d'être toujours favorable. Plutarque , qui rapporte le récit de Stesimbrote au sujet de Thémistocle, le conteste déjà, en s'appuyant sur la chronologie ; Anaxagore avait trente ans quand Thémistocle fut exilé ; il n'aurait donc pu le voir qu'en Asie, à Ephèse, et il est peu probable que Thémistocle sou devenu le disciple d'un philosophe qui n'avait pas encore d'école, et qui à cette époque s'occupait plus d'acquérir pour lui-même que d'enseigner. Empédocle était plus jeune qu' Anaxagore , mais seulement de quelques années ; il a pu rentre tenir à Athènes, s'il y est jamais venu, mais il y a loin de là à se faire son disciple. On pourrait dire avec autant de raison que Parménide et Gorgias, qui vinrent aussi à Athènes , pendant le séjour d' Anaxagore', y» ont reçu ses leçons. Les véritables maîtres d'Empédocle ont été lesJy thagoriciens et les Eléates; sa doctrine en fait foi .
Démocrite a pu être disciple d' Anaxagore , soit qu'on le regarde comme son contemporain, soit qu'on le fasse plus jeune de quarante ans. Cependant Biogène ne rapporte qu'avec défiance la tradition qui lui fait suivre; les
leçons d'Anaxagore : (1) a Quelques-uns disent qu'il entendit Anaxagore , » et il se hâte d'ajouter que , d'après Pharorinus , Démocrite était ennemi d'Anaxagore et le décriait , parce qu'il n'avait pas voulu l'admettre auprès de lui,ore &i p* npo<rnxGCTo «Otov. Dansun autre passage (2), H intervertit les rôles , et dit que c'était Démocrite qui avait repoussé les avance d'Anaxagore. Il est impossible de rien tirer de positif de données aussi incertaines.
Marcellinus, dans la vie de Thucydide, dit qu'il étail disciple d'Anaxagore , et ajoute qu'il fut regardé comme athée, ce qui donne quelque vraisemblance à son récit. On ne trouve du reste rien qui le confirme, ni dans les auteurs anciens, ni même dans le caractère général de l'histoire du Péloponèse. La morale un peu positive de Thucydide rappelle, il est vrai, celle d'Archélaûs; mais que peut-on conclure d'aussi vagues ressemblances ?
Tout ce que nous savons de Mctrodore se borne au récit de Phavorinus ; il avait suivi les leçons d'Anaxagore à Lampsâque, ce qui lui fit donner le surnom de iVa/i^cwjvfc et il appliqua la doctrine physique à l'interprétation dés allégories d'Homère.
Diogène d'Apollonie a-t-il précédé ou suivi Anaxagore? Schleiermacher (3) se prononce pour la première
(1) Digoène Laerte, ix, 34.
(3) Schleiermacher, sut* Diog. d'ApoIl., Mem. de Pncad. de Berlin, 1815. " ...........
— Si — opinion, en s'appuyant surtout sur l'examen des doctrines de Diogène. Son argumentation ne nous paraît pas concluante, et Schorn(l) Ta réfutée avec avantage en par* tant, comme lui, du texte de Diogène d'Apollonie ; son style est beaucoup plus parfait que celui d'Anaxagore: il y a chez lui peu de pléonasmes ; sa pensée est mieux déterminée, ce qui indique un art plus avancé. Sa doctrine même renferme un perfectionnement de l'ionisme qui n'était guère possible avant Anaxagore, et qui paraît être la conséquence* du nouveau principe introduit par ce dernier dans la science. Il fait continuellement effort pour concilier la notion d'intelligence avec la supposition d'un principe matériel organisateur de l'univers , et comme nous le verrons plus tard (2), plusieurs de ses arguments semblent dirigés contre la nouvelle école. Diogène deLaërte le fait contemporain d'Anaxagore (5), et parle de son séjour à Athènes. Simplicius (4) dit qu'il était un peu plus jeune qu' Anaxagore, et qu'il lui a beaucoup emprunté. Disciple d'Anaximène comme Anaxagore , Diogène d'Apollonie peut très-bien avoir profité indirectement des travaux d'Anaxagore , tout en restant plus fidèle que lui à la pensée de leur maître commun. Nous nous rangeons donc à l'opinion de Schorn, qui le place entre Anaxagore et Archélaûs, sauf à justifier plus tard cette préférence par la comparaison des doctrines.
(1) Schorn. ,frag. d'Anaxag. et de Diogène d'Apoll., p. 9 et suîv.
(2) Influence d'Anaxagore sur ses contemporains.
(3) ix, 9.
(4) Sur la phys. d'Arist. , f. 6; a.
A en juger par ce grand nombre d'hommes illustres que l'antiquité rassemble autour d'Anaxagore, son in* fluence dut être presqu'illimitée ; et cependant que restet-il de ses idées au bout de quelque temps, dans le domaine philosophique ? En apparence son système est mort avec lui. Périclès en a profité pour lui-même, mais n'a rien fait pour le répandre ; Euripide a forcé pendant quelque temps les Athéniens à admirer un homme qu'ils avait proscrit; mais les philosophes vont ils s'inspirer auprès des poètes? Archélaus l'abandonne dès les premiers pas. Polus s'égare parmi les sophistes. Socrate et Démocrite le combattent, et on cherche vainement les traces de son école. Mais qu'on ne s'y trompe point : les véritables disciples d'un philosophe ne sont pas ceux qui se réclament de son nom et se renferment dans le cercle qu'il a tracé ; ce sont bien plutôt ceux qui développent les germes féconds qu'il a déposés dans la science. La pensée d'Anaxagore a grandi pendant que son nom était oublié; çlle a passé dans le domaine commun , elle a inspiré toute la philosophie grecque à partir de Socrate ; Platon qui le combattait n'a fait qu'agrandir ses découvertes, et Aristote a la bonne foi de reconnaître qu'il l'a précédé dans la carrière.
âte* écrits.
Anaxagore est cité par Diogèae de Laërte parmi ceux qui n'avaient composé qu'un seul ouvrage (1). Il s'agit ici du **pi fûCTswç. Platon dit de son côté (2) que les écrits d'Anaxagore étaient fort étendus , ce qui ne contredit en rien l'assertion de Diogène. Anaxagore, comme tous les philosophes Ioniens, ne s'était pas borné dans son système au point de vue purement physique ; il était trèsversé dans la géométrie, dans l'astronomie, dans la médecine même, dans toutes les sciences, en un mot, que les anciens comprenaient sous le titre de sciences naturelles, et qu'un seul homme pouvait aisément embrasser alors qu'elles ne faisaient que de naître. Il n'était aucune question qui ne pût trouver place dans une composition aussi vaste que le Traité de la nature , et les ouvrages spéciaux que quelques auteurs ont attribués à Anaxagore ne devaient être que des fragments détachés de cette espèce d'Encyclopédie.
Son ouvrage principal, si tant est qu'il en ait composé plusieurs, celui qui contenait sa doctrine philosophique, portait le même titre que les traités de Parménide , d'Anaximène, d'Empédocle : mpi yv<xewç, de la nature ou plutôt de la production des êtres. Il était divisé en plu-
(t) Proem. 16.
(2) Apologie.
sieurs livres ; car Simplicius cite à plusieurs reprises le premier , et Platon , lorsqu'il en parle dans l'Apologie , emploie l'expression ™ /3«/3Ma. Dans le premier livre , Anaxagore avait exposé les principes fondamentaux de son système, conformément à l'usage adopté par les physiciens ; dans les autres , il appliquait ces principes aux différents ordres de phénomènes. D'après Clément d'Alexandrie (1) , Anaxagore serait le premier qui eût composé un ouvrage ; mais il y a là une erreur manifeste : Heraclite , Anaximène, Xénophane et Parménide avaient déjà écrit avant lui; Anaxagore est le premier qui ait écrit en prose à Athènes , et il serait possible , selon la conjecture d'Hemsen(2) , que ce fût là la source de l'erreur de Clément d'Alexandrie. Le Traité de la Nature était , au rapport de Diogène, écrit avec élévation et élégance ; les fragments qui nous ont été conservés ne justifient qu'en partie cet éloge ; la diction , un peu lâche et pleine de pléonasmes , l'obscurité et le manque de précision de la pensée, attestent l'enfance de l'art. La plus grande difficulté quej'on rencontre dans l'appréciation de ce système tient précisément à la signification flottante des mots, et à l'indétermination de la pensée qui en est la suite : aussi Aristpte a-t il eu beau jeu contre Anaxagore , lorsqu'il l'analysa avec son langage rigoureux, et lui demanda des principes parfaitement arrêtés. Cet ouvrage était fort répandu dans l'antiquité ;
(1) Strom. , i.
(2) Anax. Claz. , p. 57.
Platon dit que , de son temps , il se donnait à vil prix , pour une seule drachme, malgré son étendue; aussi s'est-il long-temps conservé. Simplicius le possédait encore , du moins en partie , au VI e siècle. La plupart des fragments qu'il cite dans son commentaire sur la physique d'Aristote , sont extraits du premier livre , comme il a soin de le faire remarquer. On ne peut en conclure cependant qu'il ne possédait que ce premier -livre ; car il parle lui-même des livres d'Anaxagore qui sont entre ses mains.
Les autres livres étaient consacrés à des questions particulières et ne pouvaient être d'aucune utilité pour l'intelligence générale delà doctrine d'Anaxagore. Il résulte de là que malgré le peu d'étendue de ces fragments, nous possédons encore la partie la plus importante de son système , la seuje même qui eût une grande valeur philosophique, puisqu'Aristote, si habile à démêler ce qu'il y a d'essentiel dans une doctrine, n'a fait porter sa discussion que sur les principes renfermés dans cette première partie.
Le style de ces fragments, au nombre de vingt-deux (1),
(1) A ces vingt-deux fragments conservés par Simplicius dans le commentaire sur la Physique d'Aristote et sur le Traité du ciel , on en joint ordinairement trois autres empruntés le premier au traité de Sextus Empiricus, contre les dogmatiques, le second à l'apologie de Platon , et le dernier à la biographie d'Anaxagore par Diogène de Laërte. Mais l'authenticité de ces fragments es t contestable. Sextus Empiricus et Platon rapportent chacun de leur côté une opinion d'Anaxagore , sans citer expressément ses
le dialecte ionien employé par Anaxagore, les distinguent aisément du texte de Simplicius , qui du reste nous apprend lui-même qu'il cite les propres paroles d'Anaxa gore (1). Schaubach a le premier publié ces fragments en 1827 , et les a accompagnés de nombreuses citations des anciens, destinées à en éclaicir le sens. Schorn et Panzerbieter ont déterminé, dans deux dissertation? remarquables, l'ordre dans lequel il doivent être disposés. Indépendamment du Traité de la nature, on a attribué à Anaxagore d'autres ouvrages particuliers. Àristotedit, dans le Traité des plantes, I, 2, en parlant d'Ànaxgore : Kai 5ià toûto ifn irpbç As^évsov. Est-il question ici d'un livre spécial ? Rien ne le prouve , et la brièveté du passage d'Aristote ne permet à cet égard que des suppositions. Par Ac^cveoç on peut entendre ou bien un personnage auquel était dédiée sa physique , ou bien encore un de ses disciples auquel il s'adressait dans la conversation. Plutarque dit, dans la vie de Nicias (2), qu'il est le premier qui ait expliqué clairement les phases de la lune et ses éclipses ; mais ces détails trouvaient place si naturellement dans son livre nefi ?yo*&>ç qu/on ne peut supposer , en l'absence de toute preuve, qu'ils aient fait l'ob-
paroles. Quant à Diogène , il cite de mémoire et rapproche des phrases qui, dans le texte d' Anaxagore, devaient être séparées.
(1) HXprix<x.i x«t ev ïuxç wçto tt/sûtov o^roXaf; evaeçTaç mcrtiç ànavTÔv èmtpi$T)v irapotypâ^at twv Avafayopou fnjxocTwv. lu Phys. Arist., f. 106, b.
(2) Ch. 24. ^
jet <f un traité spécial. On peut en dire autant des recherches sur la perspective dont parle Vitruve (1). Il rapporte qu'Agatharquè éleva le premier un théâtre et composa un traité à ce sujet ; qu'à son exemple Démocrite et Anaxagore écrivirent sur les règles à observer daûs la disposition de la lumière et des ombres, pour produire sur un plan des effets de perspective. Anaxagore, qui était versé dans les mathématiques, et qui, au témoignage de Proclus (2), s'était occupé d'un grand nombre de problêmes géométriques, était naturellement conduit à traite* ce sujet. Cependant Fabricius conteste (3) qu'il soit ici question du philosophe, et Schorn (4) attribue ce traité à un Anaxagore d'Egine, architecte cité par Pausaniais. Mais cette opinion tombe d'elle-même devant le témoignage de Théophraste , qui nous apprend qu' Anaxagore s'était occupé spécialement des lois de la vision et des circonstances qui la font varier chez les différents êtres (5) . Du reste , l'association du nom d* Anaxagore avec celui de Démocrite dans le texte de Vitruve , prouve que dans sa pensée il ne pouvait être question que d' Anaxagore de Clazomène. Nous n'hésiterons donc point à lui attribuer les recherches dont parle Vitruve. Quant à affirmer, comme Montucla (6), qu'il avait composé un livre
(1) Préf. du 1. vu, § ii.
(2) Ad Eucl., il, 4.
(3) Bibl. Gr., n, p. 649. Ed. Halles.
(4) De Ànax. et Dîog. Appoll. dissèrt., p. 5.
(5) Fragm. du mpt ai<70uffé«ç.
intitulé xxttvoypaf la , on ne le peut , faute de renseignements suffisans.
Une phrase de Plutarque (1), assez peu explicite du reste, nous apprend qu' Anaxagore s'était occupé, dans sa prison, de la quadrature du cercle , rerpayu veo-pôv Faut il entendre par là un traité sur la question ou une simple figure ? Ritter (2) s* arrête à la dernière opinion; mais il fausse les expressions de Plutarque, qui indiquent plutôt une démonstration sur la mesure du cercle. Si Anaxagore a écrit un ouvrage de ce genre, il doit être indépendant de la Physique; car elle était publiée depuis long -temps. Le traité itepi puaùeiaç qu'Elien attribue à Anaxagore, sans autre désignation (5), ne peut être de notre philosophe , qui ne s'était jamais occupé des affaires publiques (4).
Les sources principales pour l'étude de cette doctrine sont les ouvrages d'Aristote , les commentaires de Simplicité sur la physique et le Traité du ciel d'Aristote; enfin les ouvrages de Théophraste. Platon n'a parlé d' Anaxagore qu'accidentellement , et ce qu'il en dit n'est d'aucune utilité pour l'intelligence de sa doctrine. Aristote nous a conservé, au contraire, un grand nombre de détails ; mais quelle que soit son impartialité habituelle ,
(1) De exilio.
(2) Hist. de la phil. ionienne , p. 208.
(3) Var. histor.,iv, 14.
(4) Ménage l'attribue à un rhéteur de l'école d'Isoçrate dont parle Diogène de Laërte, m, 15 ; Meursius au grammairien Zénodote ; Fabricus à Anaxarque.
il demande à être contrôlé avec soin : il n'a guère exposé le système d'Anaxagore que pour le combattre , et il le réfute en tirant de ses principes des conséquences que lui-même n'avait certainement pas entrevues. Nous aurons plus d'une fois à opposer le texte d'Anaxagore aux assertions d'Aristote. Simplicius est aussi d'un grand secours ; il a eu soùsles yeux l'ouvrage d'Anaxagore et un traité de Théophraste consacré à l'appréciation de sa doctrine. Il a bien quelquefois embarrassé le système d'Axa nagore de détails étrangers; mais il est toujours aisé de reconnaître le bagage du commentateur et de faire la part de la vérité. Théophraste avait écrit sur Anaxagore ; Diogène de Laërte (l)cite de lui un traité npôç tov 'AvaÇ«yôpav et un autre mpl tûv AvaÇayfyou. Simplicius parle aussi du second livre de Théophraste sur Anaxagore, et dit l'avoir consulté ; ce dernier ouvrage est vraisemblablement l'un de ceux indiqués par Diogène. Ces divers traités, que l'impartialité de l'auteur et la netteté de son exposition rendaient fort précieux , sont malheureusement perdus ; il nous reste du moins de Théophraste un fragment important du ™pî ùiaQ-naiw qui nous permettra de reconstruire la doctrine d'Anaxagore sur la connaissance sensible.
Les autres historiens et commentateurs n'ont qu'une importance très-secondaire; ils citent le plus souvent de mémoire et à propos d'autres questions; de sorte que leur témoignage ne peut être accepté que sous toutes réserves.