XIV. Quand les Grecs ont parlé de la couronne
XV. Gomment ils l'ont prise pour une tradition apostolique ; et comment il est vraisemblable qu'elle a passé des moines aux clercs.
XVI. Autres preuves que la couronne n'est pas des quatre premieiB siècles,
I. Contimions le même discours de la tonsure et de la couroane cléricale et passons d'Angleterre en France.
Le concile d'Âgde^ tenu en 506 (Can. xv]» oblige les pénitents à couper leurs cheveux et changer d'habit : a Si comas non deposuerint, aut vestimenta non mutaverint, abjicianlur. n Il ordonna aux archidiacres de couper les cheveux aux jeunes clercs qui les porteront trop longs^ malgré toute leur résistance, a Glerici qui comam nutriuut, ab archidiacouo^ etiamsi noluerint, inviti detondeantur (Can. xx). »
Voilà l'ancienne modestie dans les cheveux courts, mais on n'y parle point de couronne^
II. Grégoire de Tours dit que le grand Glovis fit tondre le roi Chararic et son flls et leur fit donner les ordres sacrés, a Vinctos totondit, et Chararicum quidem presbyterum , filium vero ejus diaconum ordinari jubet (L. ii, c. M). » Childebert et Clotaire, enfants du grand Glovis, . envoyèrent demander à leur mère, sainte Glotilde, si elle aimait mieux qu'on tuât ses petitsfils, enfants de Ciodomire^ ou qu'en les tondant on les dégradât de la royale noblesse et qu'on les égalât au peuple; a Utrum incisa cssarie, ut reliqua plebs habeantur an certe bis interfectis^ etc. (L. m, c. 18). n Cette sainte reine ne pensant rien moins qu'à ce qui arriva, répondit dans le transport de sa douleur, qu'elle aimait mieux les voir privés de la vie que des marques de leur royale naissance « a Satins mihi, si ad regnum non eriguntur^ mortuos eos videre, quam tonsos. »
Ces princes impitoyables se défirent de deux de leurs neveux, le troisième nommé Clodoald s'échappa et se coupant lui-même les cheveux, il prit la cléricature et ensuite la prêtrise, où il mérita une couronne et une royauté immortelle : « Sibi propria manu capillos incidens , clericus tactus est, etc. (L. iv, c. A). » Le frère du comte de Bretagne se fit tonsurer pour être fait évêque de Vannes, puis laissant croître ses cheveux et reprenant sa femme, il voulut succéder à son frère qui était mort dans la comté; mais les évêques l'excommunièrent.
a Tonsuratus et episcopus ordinatus est, etc. Âi)Ostatavit et demissis capillis, uxorem quam podt clericatum reliquerat, cum regno firatris
8imul accepit^ sedabepiscopisexcommunicatus est (L. y, c. 5, 14). 9 Et plus bas, a Mundericus toDSuratus, et episcopus ordinatus est. » Et plus bas, a Heroveus tonsuratus est, mutataque veste, qua clericis uti mos est, presbyter ordinatur. » Et plus bas encore, a lUe in eodem loco conrersus, tonsurato capite, fidelissimus monacbus nunc habetur [L. vi, c. 6, 9). » Et plus bas, a Badechisilus domus regiae major, tonsuratus , gradus quos clerici sorliuntur, ascendens, etc. b Et en parlant des princes de la maison de Clovis , a Ut regum istorum mos est, crinium flagellis per terga demissis, etc. Clotarius jussit tonderi comam capitis ejus^ dicens, hune ego non generavi (L. xxiv, c. 28). » Et ailleurs, a Marins referendarius, subito lateris dolore detentus, caput totondit, atque pœnitentiam accipiens , etc. (L. vu, c. 31). » Et en un autre endroit, a Nicetius cornes prœceptionem a Cbilperico acceperat, ut tonsuratus civitali iUi sacerdos daretur. » Et plus bas, a Episcopus suscepto puero, totondit comam capitis ejus, deditque eum archidiacono Ecclesiae su», etc. ( L. x, c. 8^ 29 ). » Et plus bas, « Cum jam degeret cum memorato antistite Aredius, tonsurato jam capite, etc. Ex familia propria tonsuratos instiluit monachos ; cœnobiumque fundayit. »
III. De cette confusion étudiée de passages il parait assez clairement qu'il y avait aussi une confusion de tonsures entre les ecclésiastiques et les moines.
Grégoire de Tours se sert toujours des mêmes termes pour les exprimer et il serait difficile qu'en un si grand nombre d'endroits il ne se fût rencontré quelque occasion d'en insinuer la différence. Les princes de la maison royale de Clovis se distinguaient du reste du monde par la longueur extraordinaire de leurs cheveux.
Les autres personnes séculières les portaient aussi fort longs. Les ecclésiastiques et les moines se les faisaient tondre afin de les avoir toujours fort courts et témoigner par là le retranchement des superfluités du monde : le concile d'Agde ordonne seulement de couper les cheveux trop longs aux jeunes clercs.
Au reste ce que j'ai dit et ce que je pourrai dire ensuite de la tonsure et de la couronne des clercs,qui était souvent confondue avec celle des moines, ne paraîtra pas si étrange, si l'on considère que l'Eglise avait pu permettre dès lors aux abbés de donner la tonsure cléricale à
leurs religieux ; comme il est indubitable que les conciles œcuméniques mêmes leur ont dans la suite des siècles, ou donné, ou confirmé cette puissance. Mais comme tous les abbés n'ont pas joui de ce privilège ; aussi les moines recevaient souvent la tonsure des évêques. Enfin comme tous les moines profès n'étaient pas clercs, et qu'ils avaient tous néanmoins la tonsure monastique, cela nous force toujours de reconnaître quelque différence entre la tonsure des clercs et celle des moines et par conséquent entre la tonsure des mdtnes qui étaient clercs et celle de ceux qui ne l'étaient pas.
Il y a aéanmoins bien d'autres exemples où les abbés donnent la tonsure et la cléricature tout ensemble à leurs religieux. Grégoire de Tours parlant de l'abbé qui reçut saint Gai dans son monastère, a Tubc abbas puerum clericum fecit (De vitis Patr. c. 5). d J'en dirai davantage ailleurs. J'ajouterai seulement ici cette circonstance curieuse qui se lit dans la vie de saint Maur, que quand il tonsura le jeune Flore, après lui le roi et tous les Seigneurs lui coupèrent aussi chacun une par{ie de ses cheveux : a Rex primus post eum d« coma capitis ejus totondit ; deinde quicumque ex optimatibus ejus voluit (Gap. iv). »
La règle de saint Aurélien marque une autre singularité notable; on enfermait dans quelque chasse ou reliquaire des saints une partie des cheveux coupés ou pour les consacrer, ou plutôt pour servir de témoignage contre les violateurs d'une si sainte cérémonie, a Si quis laîcus tonsurandus est, de capillis illius in confessionem mittatur, ut ei in testimonio sit. »
IV. Voyons si les autres ouvrages du même Grégoire de Tours nous confirmeront dans la même pensée de Findistinction de la tonsure cléricale et de la monacale. En parlant du monastère de saint Maurice, il dit qu'une femme y offrait son fils à l'abbé, «pour y recevoir la cléricature, c'est-à-dire pour y être fait moine, a Mulier fllium unicum ad monasterium adducens , abbati tradidit erudiendum , videlicet ut factus dericus, sanctis manciparetur officiis. Verum cumjamspiritalibusesset eruditus in litteris, et cum reliquis clericis in choro psalleret canentium, etc. (De glor. Mar. t. X, c. 76). »
Parlant ailleurs d'un bénéficier qui desservait une chapelle, il l'appelle tantôt moine, tantôt clerc : a Monacbus ipsius loci, etc. Fes-
DE LA TONSURE ET DE LA COURONNE
Uvitate ovans clericus^ etc. Ingressus promptuarium clericus, etc. (L. ii, c. 35}. » Et ailleurs^ a Purulum ex familia Ecclesîœ Turonicae, humilialis capillis huic monasterio cessimus (De glor. Conf. c. 22, 32). » Et plus bas , a Ex consensu pari vir tonsuraiusad clericatura, puella Tero religiosum induit Yestimentum. x> Et dans un autre ouvrage, un maître consacra à sa!nt Martin son esclave, s'il guérissait à son tombeau : a In illodie absolutus a mei servitii vinculo, incisis capillis tuo servitîo delegetur, etc. ToDsurato capite et accepta libertate , ibidem Domini usibus deservivit (De Mirac. B. Mart. 1. II, c. 4, 53)/i) Et ailleurs parlant d'un autre^ a Ad monasterium sibi proximum, humiliatis capillis, ac presbyter ordinatus (Vitœ Patrum, c. v). D Et parlant ailleurs de saint Portieu qui fut relâché miraculeusement par son maître , afin de pouvoir entrer dans un monastère, a Exin beatus Portianus clericus factus, tanto virtutis cumulo est prsBlatus, ut decedente abbate ipse sucoederet. d
Ce fut Tabbé même du monastère qui le fit clerc, comme il paraît par toute la suite du discours et comme on peut encore connaître par l'exemple de saint Cal, dont Grégoire de Tours dit formellement que Fabbé le fit clerc, en le recevant dans soft monastère, a Nunc abbas puerum clericum fecit, etc. Quem cum Quintianus episcopus ad idem monasterium veniens cantantem audisset, etc. (Ibid. c. vi, ix, xv). » Et parlant ailleurs de Tabbé saint Patrocle^ a Ajccessit ad Biturigae urbis episcopum peliit(|ue comam capitis tonderi, adscirique se in ordinem clericorum. » Et plus bas (C. xv), a Senoch Pictavi pagi quem Tbeiphaliam vocant, oriundus fuit, et conversus ad Dominum, clericusque factus monasterium sibi instituit. 9
y. Tous ces passages nous persuaderaient sans doute, que TEglise de France n'aifait pas encore ajouté la couronne à la tonsure cléricale, si le même Grégoire de Tours ne nous faisait une description achevée de Tune et de l'autre, en parlant de la naissance de saint Nicetius ou Nizier, évêque de Trêves.
Il rapporte, ^fue quand il vint au monde, sa iête parut d'abord sans cheveux, à la réserve d'un petit filet de cheveux qui l'entourait comme un diadème, en sorte que Ton crut que c'était Un heureux présage de la profession cléricale, qu'il devait un jour embrasser.
a Igitur sanctus Nicetius episcopus, ab ipso
ortus sui tempore clericus designatus est. Nam cum partu fuisset efl*usus, omne caput ejus, ut est consuetudo nascentium iufanttum, a capillis nudum cernebatur ; in circuitu vero modicorum pilorum ordo apparuit, ut putares ab eisdem eoronam clerici fuisse signatam. Exinde a studiosissimis enutritus parentibus, litteris institutus, abbati cuidam in monasterio commendatur; in quo loco ita se devotunv exbibuit, ut migrante abbate ipse succederet (Ibid. c. xvïi). »
Voilà un témoignage certain, que dans le sixième siècle tous les clercs de l'Eglise gallicane n'étaient pas seulement tonsurés, mais qu'ils portaient aussi une couronnne, c'est-àdire un très-petit tour de cheveux au bas de la tête, comme Grégoire de Tours vient de le décrire et comme nous Tavons déjà remarqué dans les Eglises d'Espagne et d'Angleterre. Il faut en même temps demeurer d'accord que la même couronne accompagnait la tonsure des moines , puisque nous, voyons que saint Nizier entra aussitôt qu'il le put en religion, sans s'opposer au céleste présage de sa cléricature, et que nous avons par tant d'exemples fait voir le mélange de la cléricature avec la profession monastique.
Il n'en est pas de même de la tonsure des pénitents, qui ne pouvaient être faits participants de la cléricature, et qui par conséquent ne pouvaient pas prétendre à l'auguste couronne du royal sacerdoce de l'Eglise.
Grégoire de Tours parle indifféremment de la couronne des clercs et des moines, quand il dit que saint Pierre Finstitua comme une mar que d'humilité. « Apostolus ad humilitateni docendam caput desuper tonderi iustituit (De glor. Har. L. i,c.28. L. viii, hist. c. 20).» 11 dit ailleurs que l'évêque de Cahors ayant été excommunié et mis à la pénitence, on lui défendit de couper ses cheveux ou sa barbe. crNeque capillum neque barbam tonderet. » Le pape Vigile laissa aussi croître ses cheveux et sa barbe à Constantinople^ si nous en croyons la lettre des ambassadeurs de France
Saint Loup, archevêque de Sens, ayant été rappelé dtt son exil par le voV Clotaire, parut devant lui avec une barbe longue et de longs cheveux, qui étaient les marques de son affliction et de ses austérités : a Caput intonsum, barbamque minime rasam, oh cumulandum abstinentlse rigorem : » Le roi en fut touché et commanda qu'on lui coupât la barbe et les
iO
cheveux. < Jubet eum honoriflce tractari, comamque et barbam tonderi (Baron. An. 63i , n. 4). B
Ainsi cet usage de raser la barbe et une partie des cheyeux, qui avait été autrefois une marque saintement affectée d'une ignominie glorieuse qu'on souffrait avec joie pour J.-C. était alors devenue dans Testime même des hommes , une marque de grandeur et de joie , dont les prélats exilés étaient privés, ou se privaient eux-mêmes pendant leur affliction, et qu'ils reprenaient dans leur rétablissement.
VI. Saint Ouin, évêque de Rouen, dans la vie de saint Eloi, évêque de Noyon, semble faire descendre des apôtres la tonsure cléricale, a Sub sœculari habitu, vel sub venerabili et apostolica tonsione (Cap. xxxi). d L'auteur de la vie de saint Ouin dit que saint Eloi et lui , furent tonsurés tous deux ensemble : a Clcrici tonsuram accepit, uno eodemque tempore eliam Eligio comam ponente (Can. x). »
Saint Césaire étant encore enfant, se fit tonsurer par son évêque, et deux ans après alla se faire religieux à Lcrins, a Petens utablatis sibi capillis mutatoque babitu, divino ipsum antistes servitio manclparet (Cap. i). » Saint Corbinien, évêque de Frisingue, se fit raser la tête et la barbe et couper les cheveux le jour même qu'il devait mourir, et après avoir célébré le divin sacrifice , il expira, a Ex more abluens corpus, capillos sibi tonderi fecit, et caput et barbam radi (Cap. xxx). »
Ce passage ajouté à ce que Grégoire de Tours nous disait de saint Nizier au jour de sa naissauce, pourrait donner à croire que le haut de la tête des clercs était non-seulement tondu, mais aussi rasé. Car saint Corbinien pour rafraîchir ça tonsure et sa couronne se fit raser la tête et tondre les cheveux, « caput radi, capillos tonderi; d Ce qui ne se peut entendre qu'en coupant plus courts les cheveux qui faisaient le tour de la couronne, et rasant tout le haut de la tête. Et en ce sens, Grégoire de Tours aura fait la comparaison fort juste de la tête des clercs avec celle de saint Nizier, qui n'avait point de cheveux du tout au haut de la tête, non plus que les autres enfants qui naissent, mais qui avait un filet de cheveux en cercle au bas de la tête, ce que les enfants n'ont pas. Ce ne sont pourtant là que des conjectures.
VU. 11 nous reste à parler de TEglise de Rome et d'Italie, afin de passer ensuite en Orient,
Jean Diacre, dans la vie du grand saint Grégoire, nous a décrit une image peinte de ce saint pape qui était demeurée à Rome. Je n'en rapporterai que ce qui regarde sa barbe et ses cheveux : a Barba paterne more subfulva et modica, ita calvaster, ut in média fronte gemellos cincinnos rarusculos habeat, et dextrorsum r^exos : corona rotunda et spatiosa, capillo subnigro et decenter intorto, sub auriculs médium propendente (L. iv, c. 83]. » Voilà la couronne cléricale et les oreilles à moitié découvertes.
Grégoire II, dans un concile romain de Tan 721 (Can. xvn], soumit à l'anathème les clercs qui portent de longs cheveux : a Si quis ex clericis relaxaverit comam, anathema si t. »
Le pape Zacharie renouvela ce canon dans un concile romain de Fan 743. Anastase, bibliothécaire dans la vie du pape Zacharie, dit que ce pape donna l'habit de moine à Racbis, roi des Lombards, en le faisant clerc, a Acceptaque a sancti^imo papa oratione, clericusque effectus monachico indutus est habitu cum uxore et filiis (Can. vui). » La tonsure cléricale et monacale y était donc confondue.
Il est vrai que nous avons dit ci-devant que le pape Vitalien après avoir donné le sous-diaconat au moine grec Théodore, lui laissa croître les cheveux durant l'espace de quatre mois, afin de pouvoir ensuite le tonsurer et lui faire la couronne à la mode des occidentaux. Mais c'est parce que Théodore était tonsuré à la façon de l'Orient, sans couronne, et apparemment tout rasé.
VllI. Le grand saint Grégoire se plaint qu'en France les personnes plongées dans la boue du siècle, se faisaient tout-à-coup tonsurer pour être faits évoques, a Defunctis episcopis tonsurantur, et fiunt repente ex laicis sacerdotes (L. vu, Ep. 3). x> Il défend ailleurs de ne tonsurer les moines qu'après deux ans de noviciat, a Ut eos quos ad convertendum tusceperint, priusquam biennium in conversatione compleant, nuUo modo audeant tonsurare (L. vni, Ep. 23). »
Il commande de rendre à une femme son mari qui s'était fait religieux sans son consentement, et avait déjà été tonsuré : a Etiamsi jam tonsuratus est, reddere debeas (L. ix, Ep. 44). D Mais il n'est pas facile de savoir qui sont ceux qu'il appelle Tonsuratores- ddin^ la Sicile, et à qui il défend de prendre le nom de défenseurs; s'il n'entend ceux à qui il avait
DE LA TONSURE ET DE LA COURONNE
donné le pouvoir de tonsurer les laïques^ et les appliquer après cela aux fonctions les plus basses du temporel de l'Eglise (L. ix, ep. Al),
Voici ce qu'il écrivit à Pierre, sous-diacre, qu'il avait chargé du soin du patrimoine de l'Eglise romaine dans la Sicile : a Si vero de laicis Deum timentibus inveneris , ut tonsurari debéant, et actionarii sub rectore fleri, omnino patienter fero (L. xii, ep. 30). »
Ce recteur était celui qui était particulièrement cbargé de tout le patrimoine de l'Eglise de Rome dans la Sicile, c'était toujours un ecclésiastique qui avait besoin d'être assisté de plusieurs autres officiers subalternes , auxquels on donnait la tonsure, parce que le bien de l'Eglise n'était gouverné que par des clercs, comme nous avons dit ailleurs. Je sais que ceux que saint Grégoire appelle Tonsuratores , ont été pris quelquefois pour les auteurs ou exécuteurs de quelques exactions violentes. Mais cela n'est pas de notre sujet.
11 vaut mieux remarquer que de tondre les laïques mêmes qui étaient au service de l'Eglise, c^était une marque de leur sujétion et de leur appartenance très-étroite à l'Eglise. Anastase, bibliothécaire, dit que l'empereur Constantin Pogonat envoya au pape Benoit II, les cheveux de ses deux fils , a mallones capillorum , » comme de précieux gages de leur attachement et de leur amour pour TEglise romaine.
Paul, diacre, raconte que Charles, prince des Français, envoya à Luitprand, roi des Lombards son fils Pépin, afin que lui coupant lui-même les cheveux^ il l'adoptât en quelque manière pour son fils. «Carolus princeps Francorum Pipinum filium suum ad Luitprandum direxit, ut ejus juxta morem capillum susciperet. Qui ejus cœsariem incidens, ei pater eâectus est, multisque eum ditatumregiis muneribus, genitori remisit (Baron., An. 684, n. vn). i>
Quand cet auteur dit que cela se fit selon la coutume, « juxta morem, > il nous apprend que c'était une manière assez ordinaire d'ado{>- 1er des enfants en leur coupant les cheveux. C'est donc à peu près de la même manière que les laïques de Sicile par la tonsure étaient comme appropriés à l'Eglise. L'origine de cet usage parmi les laïques fidèles, n'était peutêtre qu'une imitation de la tonsure ecclésiastique. 11 se pourrait faire aussi qu'il fût émané de quelques coutumes assez approchantes qui avaient eu cours autrefois entre les gentils.
Anastase, bibliothécaire, dit que quand ceux
de Spoiette et de Rieti, rentrèrent dans Tobéissance de TEglise romaine sous Adrien P% ils se firent tonsurer à la mode des Romains, a Omnes more Romanorum tonsurati sunt. » Ce que Ciaconius explique de la sorte, a Perpetuam Romanœ Eccïesiœ fidem et obsequium juraverunt, deposito capillo et barba, quod apud eam gentem deditionis verae maximum signum erat. b
IX. Je ne sais si c'est de la couronne extérieure qu'Ennodius voulait parler, comme d'un symbole de la royauté , quand il écrivait au pape Symmaque, a Dum Sedem Apostolicam coronœ vestrse cura moderatur, et cœlestis imperii apicem regitis. d Grégoire de Tours, croit que c'est plutôt une marque d'humilité que saint Pierre affecta dans la tonsure , qu'une image de royauté sacerdotale : c Petrus Apostolus ad humilitatem docendam , caput desuper tonderi inslituit, qui Romœ cathedram locavit. (De glor. Mart.^ 1. i. — L. v, ep. iO. c. 28). »
Saint Cyprien remarque cette difformité dans les cheveux, comme une peine* dont les persécuteurs tâchaient de déshonorer les martyrs qui jugeaient au contraire, qu'il ne pouvait y avoir une couronne qui leur fût plus glorieuse, que d'être déshonorés pour J.-C. a Caput semitonsum detestabilis et tetra deformitas apud Gentiles [Epist. lxxvii). »
En effet, Suétone met entre les extravagances malicieuses de l'empereur Caius , d'avoir pris plaisir de raser la tète de ceux qui tiraient vanité de leur belle chevelure, a Pulchros et comatos, quoties sibi occurrerent, occipitio raso deturpabat (Cap. xxxv). » Philostrate dit que Domitien fit couper la barbe et les cheveux à Apollonius de Tyane, pour le tourner en ridicule. Si la couronne cléricale a été aussi ancienne que quelques-uns le prétendent, il est plus apparent que ce soit de cet amour des humiliations qu'elle ait pris commencement , et d'une sainte horreur de tout ce qui nourrit la vanité et le luxe des séculiers.
X. Hais il est presque indubitable qu'au moins on ne se rasait pas la tête dans ces pre* miers siècles. En effet, outre que dans tous les passages que nous avons cités dans ce chapitre et dans le précédent, il n'est parlé que de la tonsure, et qu'il n'y est fait aucune mention que les clercs se rasassent la tête , saint Jérôme nous apprend que cela ne se pratiquait point de son temps (Cap. xxxvii, n. 6>
C^est sur l'endroit où Ezéchiel défend aux prêtres de Tancienne loi de se raser la tête, ou de laisser croître leurs cheyeux, et leur prescrit une tonsure qui tienne le milieu entre ces deux extrémités vicieuses : a Caput suum non radent, neque comam nutrient, sed attondebunt capita sua : 0 et c'est ce que les ecclésiastiques doivent pratiquer (In Ezech., c. 4i].
Voici Texplication que saint Jérôme donne sur ce passage d'Ezéchiel : a Perspicue démonstratur, nec rasis capitibus, sicut sacerdotes cultoresque Isidis ac Serapidis nos esse debere^ nec rursus comam demittere, quod proprie luxuriosorum est, barbarorumque et militantium, sed ut honestus babitus sacerdotum facie demonstretur. Discimus nec calvitium novacula esse faciendum, nec ita ad pressum tondendum caput, ut rasorum similes esse videamur, sed in tantum capillos demittendos , ut opertum sit caput. 1»
Le grand saint Grégoire, P^pe^ rapporte dans son pastoral, partie 11, cbapitre vu, les mêmes paroles d'Ezéchiel, et leur donne le même sens presque en mêmes termes que saint Jérôme : « Sacerdotes recte caput prohibentur radere , et comam nutrire. Capilli in capite sacerdotis et servantur, ut cutem cooperiant, et resecantur, ne oculos claudant. (Part, u, c. 7). »
XI. Saint Jérôme nous a conduits dans rOrient, où la tonsure des clercs n'était pas moins religieusement observée.
Le concile in Trulto (Can. xxi), permet aux ecclésiastiques qui ont été dégradés pour crimes, de continuer de porter la tonsure cléricale, pourvu que leur sincère et fervente pénitence les rende dignes de ce caractère d'bonneur et de sainteté -, à moins de cela il les condamne à porter les cheveux comme les laïques , puisqu'ils préfèrent la vie de la terre à celle du Ciel.
« Si quidem ad conversionem sua sponte respicientes, peccatum défient, propter quod a gratia exciderunt, et ab eo se penitus alienos efficiunt, clerici babitu tondeantur ; tô tog xxi^ xciptoetoaav ox^kti. Siu autcm non sua sponte hoc elegerint, comam sicut laïci nutriant, utpote qui mundanam conversationem vitae cselesti praetulerint. d
Cela nous montre que la tonsure cléricale devait être accompagnée d'une vie sainte, parce que ce retranchement des superfluités mondaines marque une vie toute céleste, inç
XII. Ce même concile (Can. xxxu) condanma la pratique des arméniens qui faisaient exercer l'office de chantres et de lecteurs à des gens qui n'étaient pas encore tonsurés, a Etiam non tonsos, sacros cantores et divinae legis lectores constitui. » Et il ordonna qu'on commençât par leur donner la tonsure, avec la bénédiction épiscopale. a Nisi sacerdotali tonsura usus f uerit, UpoLTtxf xoupâ, et benedictionem a suo pastore canonice susceperit. »
XIII. Le célèbre Eutychius qui fut depuis patriarche de Constantinople , ne reçût l'ordre de lecteur qu'après avoir été tonsuré. L'auteur de sa vie remarque que cet ordre a été comme consacré par le Fils de Dieu même, lorsqu'il lutle livre de la loi dans l'assemblée des juifs, c Primum spiritalem lectoris gratiam accepit, quam Dominus sanctificavit. Accepto enim libro legit, et cum illum plicuisset, ministro reddidit. Nec iilud prsetermitteudum est, quod primum capillos ia sacra aede deposuit (Surius, die 6., April. c. x). »
Ces paroles et celles du canon précédent nous semblent insinuer que l'on ne donnait pas la tonsure sans donner en même temps l'ordre de lecteur, ou quelque autre ordre inférieur. Car c'était encore une loi inviolable de n'ordonner personne, qu'en le consacrant à une église ou à un monastère pour y exercer les fonctions de quelque ordre. Or, la tonsure seule n'est accompagnée ou suivie d'aucune fonction.
Justinien ne nous permet pas de douter de cette connexion nécessaire de la tonsure avec quelque ordre, quand il dit que les fondateurs des Eglises ou des bénéfices y ont sans douter toujours assigné des revenus proportionnés au ^ nombre des prêtres, des diacres, des diaconesses, des sous-diacres, chantres, lecteurs et portiers qui devaient y servir ; a Etiam cogitaverunt, ut expensas sufficientes darent, quantos quidem competens esset presbyteros per unamquamque Ecclesiam, quantos diaconos, masculos et feminas, quantos subdiaconos, et rursus cantores atque lectores et ostiarios constitui (Novell, m]. »
Cet empereur déterminant le nombre des ecclésiastiques ou des bénéflciers de la grande Eglise de Constantinople, n'omet aucun de ces ordres, mais il n'admet aucun clerc simplement tonsuré, n'en ayant peut-être jamais eu la pensée, tant la chose était encore inconnue. Ce qui paraît encore clairemc nt par Tau-
DE LA TONSDRE ET DE LA COURONNE
thentîque ajoutée au code : c presbyteros et diaconos^ et subdiaconos^ cantores et lectores, quos oinnes clericos appellamus, etc. (Cod. 1, i, leg. 33). »
XIY. Le Patriarche de Constantinople Germain qui se signala par sa constance inyincible contre les empereurs iconoclastes, nous a appris tout ce que les Grecs de cet âge moyen ont pensé de plus beau sur la tonsure et la couronne des clercs , et de plus conforme aux usages de Rome. En effet, c'est ici où nous commençons de trouver plus clairement et plus précisément , non-seulement la tonsure , mais aussi cette couronne qui figure la royauté des prêtres, aussi bien que leur dépouillement de toutes les choses terrestres ^ et leur conformité à la croix de J.-C. dont les épines, les humiliations et les souffrances ont fait la couronne.
Je sais que cet ouvrage est attribué par quelques-uns à un autre Germain, patriarche de Constantinople , qui vivait au commencement du douzième siècle. Mais j'ai mieux aimé me tenir au sentiment le plus commun, parce que tout ce que je rapporte de cet auteur me parait avoir beaucoup de conformité avec les senti- *nents qui avaient cours au temps de Bède , et des autres écrivains du même siècle.
Voici les paroles de cet auteur : a Tonsura capitis sacerdotis, et rotunda ejus pilorum m&dia sectio , vice coronse est spineae , quam Christus gestavit. Duplex corona circumposita capiti sacerdotis , ex capillorum significatione ; imaginera refert venerandi capitis apostoli Pétri. Qus cum missus esset ad prsedicationem Domini et Hagistri, ei tonsa est ab iis^ qui ejus sermoni non credebant^ ut illuderetur ab ipsis; eique magister Christus benedixit , et infamiam in honorem , illusionem in gloriam convertit^ et posuit super caput ejus coronam non ex lapidibus pretiosis^ sed lapide et petra fidei effulgescentem super aurum, et lapides pretiosos. Vertex enim, ornatus et corona duo* decim lapillorum Apostolis suni : petra vero sanctissimus apostolus est , primus hierarcharum Christi (in Theoria Mystica Bibl. PP. tom. 12. p. 379). »
XV. Voilà donc, comme il parait par ces termes , la même créance répandue dans FOccident et dans l'Orient , sur la maxime trèsvéritable de saint Jérôme, que toutes les pratiques et les traditions anciennes de TEglise sont apostoliques^ parce que Fautorité apostolique
réside éternellement dans TEglise. En effet les personnes savantes dans Tantiquité ne peuvent douter, qu'autant que la modestie dans les cheveux courts a été recommandée aux clercs dès la naissance de l'Eglise , ce qui s'appelle la tonsure, autant la couronne , ou ce tour de cheveuxqui entoure le bas de la tête a été inconnue dans les quatre ou cinq premiers siècles.
Les moines, pour attirer sur eux la risée des gens du monde, et écarter Tadmiration qui eût si justement suivi leurs divines vertus, se firent d'abord tondre ou raser la tête d'une manière bizarre et surprenante. Ayant été appelés aux dignités saintes de la cléricature, ils ne crurent pas devoir quitter les premières pratiques de leur sainte profession : les ecclésiastiques les plus parfaits se rendirent à Tenvi imitateurs de ces saints religieux : ils imitèrent leurs habits et leur tonsure : ils voulurent aussi bien qu'eux tirer leur gloire du mépris et des humiliations. J.~C. et ses apôtres ayant servi de risée au monde , et ayant attaché les véritables bon-* neurs et les récompenses éternelles à cette glorieuse ignominie , le clergé voulut se conformer à lui. Saint Paulin nous a dépeint ailleurs les moines à demi-rasés, et affectant cette honorable difformité : « Casta deformitate capillum ad cutem cœsi , et inœqualiter semitonsi , et destituta fronte praerasi : d Salvien en a approché : a Monachus recisis comarum fluentium jubis ad cutem tonsus ( L. 8. de Provid). D
La couronne que les Anglais attribuaient à Simon le magicien, et qu'ils reconnaissaient pourtant avoir été portée par un grand nombre de saints religieux et de saints ecclésiastiques de leur pays, comme Bède nous a fait voir, cette couronne, dis-je, ne ressemblait pas mal à ridée qui se forme des termes que nous venons de rapporter de saint Paulin. Il s'est pu faire qu'après que cette couronne, qui avait été honteuse aux yeux des hommes charnels, fût devenue vénérable à tout le monde, parce qu'on s'y accoutuma, et que tout le monde se trouva converti à la foi chrétienne, on jugea à propos de la conserver, de l'achever pour ainsi dire, et d'en faire un monument éternel de l'amour que tous les vénérables ecclésiastiques ont pour la croix et les opprobres de Jésus-Christ.
En ce sens, il est véritable qu'elle représente la couronne d'épines de J.-C, et qu'elle figure les ignominies que saint Pierre avec tous les
autres, et par-dessus tous les autres a souffert pour J.-C. Et en Toilà assez pour justifier tout ce qui a été dit sur ce sujet par les Anglais, par les Français , par les Espagnols et par les Crées durant les sixième, septième et huitième siècles.
XYI. Saint Denis a traité de la tonsure des religieux et en a rendu les raisons mystérieuses qui regardent le renoncement à toutes les illusions du siècle ; mais il n'a point parlé du tout de cette conformité à la couronne d'épines du Fils de Dieu, ou aux glorieuses humiliations de saint Pierre (Cœlest Hierar., c. vi). Il ne l'eût pas assurément oubliée, si ces pieuses pensées eussent eu déjà quelque vogue. Il ne parle point non plus de ce tour de cheveux qui fait une espèce de diadème ; il dit seulement que le prélat coupe les cheveux en forme de croix et en invoquant les personnes de Tadorable Trinité : « Sacerdos eum signo crucis consignans tondet, très Personas divinsB Beatitudinis invocando. b
Il ne parle que de la tonsure^ et fait probablement juger qu*on n'usait point du rasoir, comme saint Jérôme Ta déjà montré. Ce fut donc un peu plus tard qu'on commença dans rOccident à raser la tête des religieux, et à leur imitation des ecclésiastiques, en leur laissant un tour de cheveux au bas de la tête^ et de rOccident cette pratique passa enfin en
Orient, où auparavant on ne parlait que de couper les cheveux sans les raser et sans couronne. Martin, fils de l'empereur Anthémius, s'étant révolté contre l'empereur Zenon, et ayant été trahi des siens, fut tondu et fait prêtre m^^tiv diiroOéuDvoç, dit Evagrius (L. m, c. 26]. Giycas et Cédrénus, parlant d'Héraclius et en faisant la peinture, ils nous le représentent avec une longue barbe et de grands cheveux, avant son élévation à l'empire; mais dès qu'il fut monté sur le trône il coupa ses cheveux et rasa sa barbe^ parce que telle était la coutume des empereurs, a Fuit fulvo crine^ barba lata atque prolixa. Sed imperator factus, extemplo comam totondit, ac mentum rasit, qui est imperatorum habitus [Baroniusan.610, n. 5).b
Il y a toutes les apparences possibles que les empereurs grecs en cela imitaient leurs prédécesseurs les empereurs romains d'Occi* dent ; mois il faut conclure de là que si les empereurs mêmes de Constantinople en usaient alors de la sorte, les Grecs de Tâge suivant eurent grand tort de faire un crime au clergé occidental de ce qu'ils rasaient leurs barbes. Les fastes d'Alexandrie, parlant deJustinien^ assurent qu'il rasait sa barbe, et que c'était l'usage des Romains : a Justinianus erat mento rasus, ritu Romanorum. »
Constantin Pogonat, ou le Barbu, fut ainsi surnommé parce qu'il laissa croître sa barbe.