‹ Andral, la médecine française de 1820 à 1830Chapitre 1 sur 2 · LIBRAIRIE J.-B. BAILLIERE ET FILS · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE J.-B. BAILLIERE ET FILS

19, Tue Hautefeuille, près du boulevard Saint-Germain

ANDRAL

Le 13 février 1876 s’éteignait, après une courte maladie, l’un des plus illustres représentants de la médecine française. La Faculté de médecine de Paris perdait, en Gabriel Andral, l’un des professeurs qui avait porté le plus haut la gloire, et marqué le mieux l’esprit de son enseignement; l’Académie des sciences et l’Académie de médecine, l’un des médecins, qui, demeuré fidèle à l’observation clinique et aux leçons sévères de la tradition, avait néanmoins le plus contribué à engager la médecine dans les voies nouvelles que le progrès des autres sciences lui ouvrait ; l’un des acteurs principaux de la rénovation médicale accomplie dans la première moitié du siècle, un véritable législateur de l’art, suivant l’expression de Bordeu.

Une telle personnalité vaut assurément qu’elle ne disparaisse pas sans être étudiée, sans que l’on ait retracé sa physionomie véritable et la portée de son action au milieu de l’un des mouvements scientifiques les plus intenses, et, au demeurant, les plus féconds de ce temps. Nul n’a pris une part plus active qu’Andral à ce mouvement; il l’a suivi ou poussé dans toutes les directions utiles, modéré dans la précipitation qui parfois le faisait dévier, réfréné et combattu alors qu’il s’égarait dans les voies d’un système et d’une pratique funestes. Ça été le rôle d’Andral de se mêler à tous les débats confus et ardents au milieu desquels s’organisait la médecine contemporaine, et d’y exercer une action prépondérante, sans rien perdre cependant de son calme d’esprit, de son impartiale sérénité, de’ la sûreté de son jugement, sans épouser aucune cause exclusive, si ce n’est celle des vérités en quelque sorte nécessaires, sans s’inféoder à aucune idée systématique, à

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aucune passion doctrinale, et en recueillant tous les éléments de progrès, d’où qu’ils vinssent.

Entreprise et consommée dans la lutte, toute imprégnée du souffle de rénovation qui agitait, vers 1820, toutes les intelligences médicales, l’œuvre d’Andral ne peut être mesurée qu’en la replaçant dans le milieu d’où elle s’est dégagée. Elle succède à celle des faibles doctrinaires qui suivaient Pinel, et à celle des anatomo-pathologistes purs qui, comme Prost et Bayle, se dévouaient tout entiers à l’étude des lésions, et laissaient en arrière l’histoire animée des symptômes, l’évolution vivante de la maladie; elle se place entre l’œuvre de Laënnec et celle de Broussais, s’inspirant de toutes les deux, mais le plus souvent pour vulgariser, soutenir et développer la première, pour combattre les exagérations, les entraînements dangereux, les erreurs subversives de la seconde ; elle accompagne enfin ou précède l’œuvre de Gruveilhier et de Louis, et concourt avec celles-ci à lever cette moisson de faits et de rapports pathologiques, dont se sont nourries toutes les générations élevées à l’Ecole de Paris. L’œuvre laborieuse et si étendue d’Andral est tellement liée à l’histoire médicale de son temps, que, le plus souvent, raconter l’une c’est raconter l’autre; elle se confond incessamment avec l’expansion scientifique, rapide et hardie, qui remplit les dix dernières et belles années du gouvernement de la Restauration, années durant lesquelles tout semblait se renouveler en France, les sciences, les lettres et les arts.'

La double étude que nous nous proposons, celle qui concerne l’œuvre d’Andral, et celle qui touche à l’histoire médicale du même temps, semblent circonscrites dans les horizons spéciaux et limités de la médecine. Est-ce cependant une raison pour que les médecins seuls s’y intéressent? Les hommes qui aiment et cultivent la science générale savent qu’il n’y a pas de mouvement scientifique isolé ; les sciences s’entretiennent, surtout celles d’ordres voisins, et ce qui agite les unes n’est pas sans remuer les autres. Les sciences biologiques ont conquis aujourd’hui une place considérable dans l’ensemble des sciences ; leurs progrès, pour être venus les derniers, n’en sont ni moins saisissants, ni moins féconds en résultats ; et surtout ils sont de ceux qui, éclairant la vie et ses profondeurs, amènent aux contemplations les plus larges des choses. Or, la médecine est l’un des plus vastes côtés des sciences biologiques. On pourrait même dire que c’est par elle que les sciences biologiques ont pris naissance, et pénétré dans l’intelligence réelle de leur sujet. C’est dans l’ordre médical qu’ont surgi toutes les grandes vérités de la science des êtres vivants. L’histoire de nos doctrines et de nos luttes ne saurait dès lors rester indifférente à ceux que l’étude

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de la vie préoccupe et entraîne. La médecine aujourd’hui, considérée dans son ensemble, n’est plus seulement un art reposant sur les indications générales ou locales, déduites de l’état morbide; elle est aussi une science vraie, ayant ses principes et ses lois que contestent uniquement ceux qui les ignorent, et se déroulant dans la plus vaste succession de phénomènes et de rapports qu’jiucune science puisse offrir ; elle a donc conquis le droit de faire entendre sa voix dans le puissant concert de nos connaissances, et d’être écoutée de tous ceux qui s’attachent à l’étude des progrès scientifiques. Elle a sa part et son action dans la marche des sciences, et il n’est plus permis de demeurer indifférent ou étranger aux problèmes qu’elle a agités, alors même quelle ne les a pas entièrement résolus. La médecine sans doute n’est pas une science achevée; mais quelle science l’est, et le sera jamais ?

Et ce ne sont pas seulement les biologistes qui ont intérêt à nous connaître, à étudier ce que nous savons de la science de l’homme ; ce sont encore les philosophes. C’est l’une des pensées auxquelles je me suis le plus attaché que toutes les grandes vérités métaphysiques se retrouvent, pour qui sait les chercher, vérités biologi mes et médicales, et réciproquement. Les vérités premières de la science de l’homme sont identiques sous des apparences diverses, qu’il s’agisse de l’homme moral et intellectuél, ou de l’homme organique et vivant, de l’homme sain ou du malade. L’homme est un, cela se retrouve en toute connaissance dont il forme l’objet, Aussi, de jour en jour, la métaphysique se rapproche-t-elle de la biologie, y trouve une représentation particulière de ses doctrines, et des éléments inattendus de développement. Même certains ont cru que la métaphysique disparaîtrait dans ce rapprochement, et serait absprbée par la biologie pure ; il est peut-être plus vrai de dire qu’elle y retrempe sa vigueur, et qu elle est destinée à réformer bien des jugements systématiques, bien des erreurs, et bien des négations dans lesquelles, par ignorance métaphysique, tombept les études biologiques. Quoi qu’il en soit, les philosophes et les biologistes ont intérêt à ne pas ignorer entièrement nos efforts et -nos travaux, nos traditions vivaces, nos systèmes portés sur les acclamations d’un jour et s’évanouissant avec lui, nos affirmations éphémères, nos contradictions persistantes, et, à travers tout cela, notre connaissance de plus en plus profonde de la vie et de ses modes. Nous leur offrons un spectacle instructif et qu’ils ne doivent pas dédaigner. S’il a ses misères, il a ses grandeurs, et les unes comme les autres fournissent des lumières qui durent, et peuvent éclairer au-delà de notre enceinte.

Pourquoi donc ne pas tenter d’écrire une page de notre histoire

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pour tous ceux que l’histoire de la science et de la philosophi : intéresse? Et dans ce cas, quelle histoire plus mouvementée que celle de ces années fécondes? Fut-il un temps où les problèmes fondamentaux de la médecine aient été plus agités dans tous les sens, où les solutions contraires aient été plus ardemment opposées les unes aux autres? Et en ce temps, est-il une œuvre qui, mieux que celle d’Andral, réflète toutes les agitations courantes, les lueurs nouvelles qui surgissaient, les aspirations et les incertitudes de ces jours pleins de sève et d’espérances? et cela, tout en gardant une mesure, une élévation, une égale justice dans l’appréciation, qui forment un singulier contraste avec les emportements de polémique, que Broussais et son école avaient substitués aux allures ordinaires de la science, aux habitudes calmes et graves de Pinel.

La vie de celui dont je veux raconter l’œuvre a été une vie de retraite autant que de science. Je dois, au préalable, l’exposer brièvement. Gabriel Andral naquit à Paris, le 6 novembre 1797. Son père, médecin du roi Murat et consultant de l’Empereur, comptait plusieurs générations de médecins parmi ses ascendants. Il appartenait à une de ces vieilles familles, presque dignes d’être appelées hippocratiques, où l’honneur professionnel et l’amour de la science et de l’art se transmettaient de père en fils comme une noblesse héréditaire. Les débuts d’Andral, dans la carrière médicale, furent singulièrement précoces. Il était docteur en médecine en 1821, et agrégé de la Faculté en 1823 après un brillant concours. Les succès universitaires d’alors ne se faisaient pas attendre pour les intelligences bien douées, après les longues guerres de l’empire qui avaient fauché de si larges moissons d’hommes, et jeté sur les champs de bataille une jeunesse enlevée prématurément aux études libérales. Ces succès ne furent pourtant pas ceux qui valurent à Andral l’autorité dont il jouit de si bonne heure. Dès 1820, il commençait une série de publications qui laissaient voir Factivité de son esprit, l’étendue de ses connaissances. Déjà il avait publié plus de vingt mémoires sur des sujets variés d’anatomie comparée, de thérapeutique expérimentale, d’anatomie pathologique surtout, lorsqu’on 1823 parut le premier volume d’un ouvrage qui allait placer d’emblée son auteur au premier rang parmi les observateurs contemporains. La Clinique médicale d’Andral comptait quatre volumes en 1827. Une seconde édition, commencée en 1829, fut portée à cinq volumes.

Cet ouvrage avait pour base un choix d’observations recueillies à l’hôpital de la Charité, dans le service de Lerminier. Lerminier était un praticien instruit, sage, que sa profession absorbait, et qui, placé à la tête d’un grand service d’hôpital, s’appliquait à le diriger de son mieux, sans puiser dans cette mine abondante, et sans utiliser

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au profit de la science, les matériaux que chaque jour lui apportait. Heureusement Lerminier. avait accueilli comme disciple, ou plutôt comme un collaborateur, comme un jeune ami qu’il protégeait et dont il était fier, ce docteur d’hier, infatigable au travail, curieux de faits, savant en doctrine; et c’est à cet accueil libéral que Lerminier doit aujourd’hui d’être connu de nous tous : car Andral, dans le titre comme dans la préface de son livre, a placé le nom de son maître, en lui reportant une partie de l’honneur que la Clinique médicale allait promptement valoir à son auteur. Sans juger pour le moment cet ouvrage considérable, nous dirons seulement qu’on ne peut ne pas admirer le labeur de chaque jour qu’il suppose. Ce vaste recueil d’observations est dû tout entier à un médecin qui avait à peine alors vingt-six ans; et ce recueil de faits est, en outre, l’objet de commentaires variés, sagaces, souvent profonds, marqués de page en page par la maturité de l’esprit et la sûreté des appréciations, inspirés des plus larges doctrines, luttant courageusement contre les entraînements systématiques du jour. La Clinique médicale est demeurée peut-être le plus beau titre’ scientifique de celui qui l’a écrite. Ce livre conçu d’un jet, où circule une sève abondante, une ardeur contenue, où règne le désir de voir, de connaître et de juger, une inaltérable sincérité, ce livre n’a pas vieilli; et il reste comme un document important et toujours utile à consulter.

La Clinique médicale touchait à peine au terme de sa publication, qu’Andral livrait au public, en 1829, un Précis d’anatomie pathologique en deux volumes. Cet ouvrage annoncé et impatiemment attendu était la systématisation, au point de vue de la connaissance des lésions, de tout ce qu’avaient révélé à son auteur les observations insérées dans la Clinique. C’était l’ouvrage didactique, l’étude générale des faits succédant à la collection et à l’histdre des faits particuliers. Andral transformait ainsi l’œuvre qu’il avait entreprise ; il la présentait sous un autre aspect, et par cela même il l’agrandissait.

De tels travaux valurent à leur auteur une renommée rapide ; ils désignaient l’agrégé de la Faculté de médecine pour une chaire de professeur, sitôt qu’une vacance permettrait de la lui attribuer. Cette désignation , la vôix publique la faisait d’autant mieux qu’à toutes ces publications importantes, qui se succédaient si vite sans être, ni paraître hâtives, Andral joignait les labeurs de l’enseignement libre. Il faisait, chaque année, un cours d’anatomie pathologique, et ces cours obtenaient le plus vif succès. Ils étaient soigneusement préparés, et nous avons entre les mains un discours d’ouverture du cours de 1825, de tout point remarquable. Aussi Andi’al, en 1828, recevait-il sa nomination de professeur à la Faculté de mé-

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decine. On lui donnait la chaire d^hygiène. Cette chaire ne répondait pas à la direction de ses études, aux luttes scientifiques dans lesquelles il était si engagé. C’était une chaire d’attente; il la quitta en 1830 pour prendre la chaire de pathologie interne. Celle-ci même ne pouvait fournir à son activité un champ suffisant ; il lui fallait une chaire consacrée aux plus hautes questions de la science et de l’art, où fussent agitées toutes les certitudes, comme toutes les fluctuations de la médecine, où la discussion des doctrines médicales pût trouver tous ses développements, où les lois générales de la pathologie, pussent être for-mulées et enseignées. Cette chaire on l’avait créée, après ^830, pour l’offrir au grand agitateur des doctrines médicales, à celui qui avait un moment subjugué toute l’Europe médicale. Broussais l’avait donc occupée, mais sans y augmenter sa gloire, en y montrant trop souvent les défaillances de son génie, les misères et les arguties auxquelles l’entraînait la défense à outrance d’un système qui déclinait et croulait. A la mort de Broussais, en 1839, la chaire de pathologie générale fut confiée au seul homme de ce temps qui pouvait l’occuper. Andral fonda cet enseignement, l’éleva et le maintint à la hauteur qui lui revient. Il s’y consacra tout entier, et, dans les dernières années, il essaya de le renouveler en remontant aux origines mêmes de la tradition médicale. Au milieu du tourbillon et des bruits du travail contemporain, il tenta de ramener les esprits aux saines et fortifiantes études de l’histoire ; entreprise hardie, et que ne favorisaient guère les courants du jour.

Andral possédait tous les dons du professeur. Sa parole était grave sans être froide, chaleureuse sans être déclamatoire, sobre sans sécheresse, élevée sans être obscure, convaincue sans être celle d^un systématique. Par-dessus tout elle avait l’autorité et commandait le respect; elle était l’image de son caractère éminemment digne, sérieux et bienveillant. Fuyant toute vaine et bruyante popularité, il réunissait autour de sa chaire un auditoire d’élite, sincèrement respectueux, qui savait tout ce que valait l’enseignement qu’il venait recueillir.

Andral ne se bornait pas aux travaux et aux recherches incessantes que nécessitaient ses leçons officielles de la Faculté. Il ne perdait pas de vue le but qu’il s’était proposé dès le commencement de sa carrière : poursuivre l’étude des lésions, rattacher à celles-ci tous les symptômes morbides quelles suscitent, en déduire une connaissance plus exacte de la maladie. Ce programme, il l’avait réalisé, dans la mesure et suivant les moyens d’analyse que comportait alors la science, en ce qui concerne les organes et les tissus organiques, ce que, dans la langue du temps, on appelait les solides de l’économie.

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Mais, éloigné de toute idée exclusive, il n’oublia pas, comme ses contemporains, l’importance qui revient dans l’économie aux humeurs, au sang en particulier, générateur de toutes les humeurs. Il comprit que la description de l’altération des qualités physiques du sang devenait insuffisante, et qu’il fallait demander à l’analyse des parties constituantes de ce liquide, une connaissance plus avancée de ses altérations. De cette pensée naquirent les Recherches sur les modifications de proportion des principes du sang dans les maladies. II. s’associa pour ces travaux, demeurés célèbres, M. le professeur Gavarret, plus tardM. de La Fond, professeur à l’Ecole vétérinaire d’Alfort, lorsqu’il s’occupa de l’étude du sang dans quelques espèces animales. Ges travaux devinrent la base de VEssai d’hématologie pathologique., publié par Andral en I 8 Z 1 . 2 . Les recherches expérimentales sur la composition et les altérations du sang furent suivies d’études entreprises, toujours en collaboration avec M. Gavarret, et relatives à la quantité d’acide carbonique exhalé par le poumon dans l’espèce humaine. Ces études firent connaître plusieurs faits intéressants. Elles semblèrent clore les travaux pratiques d’Andral. Bientôt après il entra dans les sereines régions de l’histoire pour ne plus les quitter ; il reporta l’activité de son esprit vers l’intelligence de l’ancienne médecine, de la médecine grecque surtout, d’Hippocrate à Galien.

Au milieu de ces travaux, dont avaient tant à espérer ceux qui aiment les études synthétiques, ceux qui aspirent à connaître les liens vivants et indissolubles qui unissent le passé au présent et à l’avenir de la médecine, qui ne veulent ni du rejet de nos traditions, ni de l’immobilité stérile où amène un respect inintelligent et aveugle ; au milieu, dis-je, de ces travaux d’un caractère si élevé, Andral, absorbé par des devoirs de famille auxquels il voulut se vouer sans réserve, se retira prématurément de la vie active et professionnelle. Sans perdre de vue la science, en suivant, au contraire, et d’un œil attentif, les progrès et les transformations qu’amenaient, dans l’anatomie pathologique, l’emploi du microscope et les procédés nouveaux d’analyse chimique, il abandonna sa chaire, et l’on n’entendit plus que rarement sa voix.

Andral appartenait à l’Académie de médecine depuis sa fondation en 1823 ; il entra à l’Académie des sciences en 1843 ; il était membre de la plupart des corps savants de l’Europe ; et, dernièrement, le président de la Société royale de médecine et de chirurgie de Londres, sir James Paget, à la réunion annuelle de la Société, appréciait, en termes justes et élevés, l’œuvre et la vié scientifique du maître qui avait jeté tant d’éclat sur la médecine française.

L’action d’Andral sur la marche de la médecine contemporaine a

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été profonde, avons-nous dit: elle subsiste plus réelle qu’on ne croit; il s’agit maintenant de l’apprécier.

La médecine française, vers 1820, semblait ne connaître qu’un but et qu’une étude : découvrir, analyser les lésions déterminées par la maladie sur les tissus et les organes, et faire de ces lésions le point de départ de la description symptomatique des maladies et le fondement du traitement. L’anatomie pathologique, dont hier encore le nom n’existait pas ou était à peine prononcé, devenait tout à coup la partie essentielle de l’histoire des maladies, et seule semblait donner à cette histoire un caractère scientifique. C’était toute une transformation qui s’opérait, et le temps a montré combien elle devait être profonde.

Ce n’est pas que l’utilité de la connaissance des lésions n’eût été reconnue déjà et professée par d’illustres médecins. Dès que la médecine, affranchie avec les autres sciences, quitta enfin la voie stérile des commentaires pour se livrer à l’observation libre de la nature, elle pressentit qu’elle avait à demander à la nature morte des révélations qui éclaireraient la vivante ; et peu à peu elle s’accoutuma à l’idée d’ouvrir et d’étudier les corps que la vie avait abandonnés, afin d’y chercher les causes et la raison de cet abandon. Mais ce sentiment restait à l’état naissant. La médecine d’observation, servie par d’immortels génies, se rattachant à Hippocrate, trouvant pour adeptes des hommes tels que Fernel et Baillou, Sydenham et Morton, Baglivi et Torti, Stoll et de Haën, et tant d’aütres, se limitait trop volontiers à la contemplation des mouvements vivants, et de l’ensemble symptomatique dans la maladie; elle composait ainsi des tableaux que la science moderne admire et étudie encore ; elle ne soupçonnait pas tout ce que cachaient ces tissus livrés- à une dissolution prochaine, et sur lesquels la maladie avait laissé sa marque, et comme son sceau propre et révélateur. La médecine ancienne, dépourvue des secours de la nécropsie, avait du s’adonner surtout à l’étude de l’état général du malade, que les larges empreintes et les symptômes synthétiques de la maladie suffisaient à révéler ; et en cela, elle avait témoigné d’un rare génie d’observation; mais elle ignorait presque entièrement ce que l’on a appelé l’état local, lequel est indissolublement attaché à la lésion organique, à la détermination locale de la maladie. On voit quelle part de la maladie lui échappait, la plus sûre et parfois la plus utile à connaître ; si bien que Bichat avait pu

s’écrier avec l’assentiment de ses contemporains : « Qu’est l’observation si l’on ignore là où siège le mal? »

Telle était la médecine en honneur vers la fin du siècle dernier, malgré les tentatives de quelques anatomo-pathologistes qui avaient voulu engager la science en d’autres voies. Cependant le dernier et le plus fameux de ces médecins qui ouvraient l’avenir, Morgagni venait d’écrire un impérissable ouvrage bien propre à montrer quelles richesses de connaissances livraient les travaux pénibles de l’autopsie. Morgagni, cet auteur qui ne trompe jamais, irrefragabilis auctor, comme l’appelait Haller, devint le modèle et comme le promoteur direct du mouvement médical qui devait passionner les esprits. Nombre de médecins, à son exemple, comprirent que la médecine bornée à l’observation des symptômes avait fini son temps; qu’à côté du jugement de l’état général, il fallait placer la connaissance de l’état local; que la distinction des espèces morbides ne pouvait se perfectionner et s’accroître que par l’étude approfondie des lésions. Bientôt nul ne contesta ces nécessités du temps; elles éclatèrent surtout après 1816, date de YExamen de Broussais. Les uns les subirent sans entraînement, attardés ou louangeurs indolents du passé, acceptant ce qui se faisait plutôt qu’y prenant une part active; les autres se livrèrent tout entiers à la recherche des lésions laissées par les maladies, chacun y apportant d’ailleurs son tempérament; ceux-ci avec le calme et la patience voulue par ces recherches, ceux-là avec l’ardeur bruyante des néophytes, les théories précipitées que les investigations nouvelles suscitent.

Ainsi s’organisa cette puissante école anatomo-pathologique qui reconnaissait pour chefs Bayle et Laënnec, que tant de disciples devaient illustrer, et à laquelle la science était déjà redevable de découvertes mémorables. Cette école, laborieuse et féconde, s’attachait à l’étude des altérations anatomiques, comme à l’un des éléments essentiels de la connaissance des maladies, sans prétendre cependant tout réduire à cette connaissance, sans faire de la lésion toute la maladie. Elle ne considérait pas la lésion comme cause première et raison même de la maladie ; elle laissait la maladie audessus de la lésion. Celle-ci était un effet, et quelque considérable que fut cet effet, quelque rang qu’il tint dans la succession et la production des phénomènes morbides, il n’en demeurait pas moins effet, et la constitution de la maladie restait comprise suivant les enseignements de la tradition. La tradition était agrandie, mais non bouleversée; elle s’enrichissait de faits nouveaux sans sombrer devant ces faits.

Ces idées étaient larges et sages, progressives et non révolutionnaires; et il est à remarquer qu’elles furent celles de tous ceux qui,

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à cette époque, firent faire à l’anatomie pathologique ses plus réels progrès, et marquèrent la place élevée qu’elle devait occuper dans l’ordre médical, celles de Bayle et de Laënnec, d’Àndral ensuite et de Gruveilhier. Aussi cette école se rattachait-elle volontiers à celle de Pinel, qui, tout en s’appuyant sur des notions anatomo-pathologiques encore bien vagues, déclarait surtout respecter et continuer la médecine d’observation. Elle se rattachait plus directement encore à l’enseignement de Corvisart qui, tout en conservant le culte des mêmes traditions, s’appliquait à perfectionner le diagnostic anatomique et local, celui en particulier des affections de poitrine et de cœur. Corvisart toujours armé des aphorismes d’Hippocrate, de Boërhâve et de Stoll, aussi bien qu’habile à l’exploration des organes, réunissait autour de liii de nombreux et ardents disciples, observant, recueillant des faits, apprenant à explorer les parties malades. « Pour la première fois peut-être, dit Andral en parlant de ce maître éminent, un médecin était parvenu à exciter autour de lui l’enthousiasme le plus vif, sans professer aucun système. » En écrivant ces lignes, en 1823, dans le Discours préliminaire de sa Clinique médicale^ Andral assistait aux acclamations bruyantes d’un autre enthousiasme qu’il ne partageait pas, et que, depuis 1816, suscitait un système qui s’attribuait le nom de physiologique, et que révélait au monde médical l’auteur de Y Examen de la doctrine médicale généralement adoptée. Depuis la publication de ce long et hardi pamphlet scientifique, Broussais donodnait la scène, fanatisant les uns, subjuguant les autres, ne rencontrant de résistance que dans l’Ecole anatomo-pathologique qui travaillait à fonder l’Ecole de Paris. A ce moment, cette école, si elle n’eût eu pour elle la découverte de l’auscultation et l’âpre et dédaigneuse résistance de Laënnec, eût pâli et momentanément disparu devant ce que l’on appelait alors l’Ecole du Val-de-Grâce. Ce n’est pas que celle-ci repoussât l’étude et l’importance des lésions dans l’histoire des maladies. Loin d’être hostiles en principe à la recherche des altérations anatomiques, Broussais et ses adhérents proclamaient que ces altérations sont le fait majeur et causal de la maladie. La lésion, d’après eux, n’est plus un effet de la maladie, elle en est le point de départ, le fait primordial. Il n’y a rien avant elle, et tous les symptômes de la maladie, quels qu’ils soient, sont un effet direct ou indirect de la lésion; direct, si, symptômes locaux, ils sè rapportent immédiatement à la lésion ; indirect, si, symptômes généraux ou éloignés, ils ne se rapportent que médiatement à la lésion, et sont provoqués par la mise enjeu des sympathies, sous l’action de la lésion locale. Voilà, convertie en système médical, l’anatomie pathologique ; elle tourne au préjugé et à l’erreur, en

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voulant devenir la médecine toute entière ; il n’y a plus de maladie à vrai dire; il n’y a que les cris des organes souffrants, ou mieux que le cri de l’organe primitivement affecté ; et ce cri, on va le voir, est toujours le même. Si l’on décrit des groupes de symptômes, et que l’on donne à cette description un nom spécial de maladie, on crée, suivant Broussais, un être imaginaire, on fait de l’ontologie; et dans le vocabulaire mis en honneur par lui, être un médecin ontologiste, c’est être un médecin hostile au progrès, fermé à la lumière, un obscurantiste et un rétrograde. A quoi bon les descriptions minutieuses, la recherche des signes les plus délicats des maladies, la poursuite des formes et des espèces morbides? Tout cela, c’est travailler au maintien ou au retour de l’ontologie médicale. Une seule chose importe, c’est de connaître l’organe primitivement souffrant, et comment il est souffrant; tout le reste survient par l’éveil et l’enchaînement des sympathies, et demeure un fait secondaire.

Le cri de l’organe primitivement souffrant, Broussais n’en connaît guère qu’un, celui de la muqueuse de l’estomac et de l’intestin. Tout part de là et aboutit là ; l’estomac n’est pas seulement le plus sensible et le plus intolérant des viscères; sa souffrance est l’origine de toutes les souffrances de l’économie ; il ne sait pas sonffrir seul ; il entraîne tous les autres centres et organes à souffrir avec lui. Alors même que ces autres souffrances semblent seules se faire entendre, l’estomac souffre derrière elles et avant elles; il est le vrai promoteur de tous les troubles que l’on croirait, au premier abord, indépendants de lui. Si l’estomac est le seul ou le premier centre lésé dans les maladies, il y a ajouter ceci, qu’il ne sait souffrir aussi que d’une façon ; il est toujours irrité ou enflammé, suivant les degrés du mal. Le monde extérieur et ses agents sont comme des ennemis toujours en éveil contre lui; il n’est pas un seul de ces agents qui ne puisse exciter outre mesure cet organe si aisément irritable ; et s’il n’est pas surexcité du dehors, il est surexcité du dedans ; car tous les actes organiques retentissent sur lui, et si ces actes acquièrent une intensité passagère ou une suraction durable, c’est l’estomac qui pâtit et s’irrite. De là vient le rôle prépondérant et même exclusif que jouent la gastrite et la gastro-entérite dans la pathologie systématique de Broussais. Elles deviennent l’unique maladie, ou la compagne tyrannique de toutes les maladies; il n’y a plus que l’inflammation de l’estomac, et plus qu’une thérapeutique^ celle qui répond au mode inflammatoire^ le seul régnant, l’unique auteur de toutes les, altérations organiques, quels que soient leur forme, leur aspect; leur siège, leur évolution. La diète prolongée, car l’aliment devient un irritant dangereux pour l’estomac irrité, l’eau de gomme, et surtout les déplétions sanguines

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au plus près de l’organe, voilà le traitement de presque toutes les maladies.

Telle était, dans ses traits principaux, la médecine systématique que Broussais imposait aux générations médicales qui écoutaient avidement sa dialectique véhémente, ses invectives déclamatoires ou grossières contre le passé médical, et surtout contre ceux de ses contemporains qui avaient acquis une autorité dans l’enseignement. Et comme cette médecine s’appuyait sur une physiologie particulière, qui représentait toutes les influences ambiantes comme des causes d’excitation , et tous les tissus et organes vivants comme doués d’une excitabilité toujours prête à dépasser la mesure, à fournir une irritation exagérée et pathologique, Broussais donna au système qu’il élevait le nom de médecine physiologique. Ce nom se répandit rapidement, et devint le nom populaire de la médecine nouvelle. Celleci se sépara du passé par cette épithète inattendue, empruntée à l’état sain et normal, quoiqu’il s’agisse d’un état morbide et anormal. L’épithète, au demeurant, était logique; de l’organisme malade à l’organisme sain il n’y avait que des nuances, un peu plus ou un peu moins d’irritation. On pouvait même dire que tout état de santé cachait certainement un fond pathologique; car, dans les données du système, il était difficile d’imaginer un individu, ou mieux un estomac, qui ne fut sur la pente d’une irritation quelconque.

La médecine physiologique, ainsi constituée, semblait reposer sur une base entièrement anatomique ; une altération d’organe était pour elle le point de départ de toute maladie. Aussi, les médecins physiologistes s’appelaient-ils volontiers localisateurs, voulant témoigner que toute maladie était locale, reconnaissait pour cause une altération visible portant sur un point déterminé. Les affections générales se trouvaient proscrites, comme étant la négation de cette notion de la maladie. On combattait et l’on poursuivait des plus amers sarcasmes les diathèses et surtout les maladies essentielles, et l’on appelait ainsi celles dont une lésion caractéristique ne rendait pas complètement compte. La classe des fièvres essentielles, consacrée par la plus ancienne tradition, était celle que l’on attaquait avec le plus d’acharnement. Croire aux fièvres essentielles, c’était être un médecin « perfide ou semi-acéphale, )> suivant les expressions de Broussais. Un cancéreux, un tuberculeux, un scrofuleux, un dartreux, un rhumatisant ou un goutteux, n’avaient rien autre qu’une irritation chronique locale ; imaginer dans ces cas une affection générale de l’organisme vivant, antérieure et supérieure à l’inflammation de la partie, c’était, comme le reprochait Broussais à Bayle, (- créer six êtres particuliers, qui, comme autant de puissances malfaisantes, s’insinuent furtivement, et sans qu’on sache

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pourquoi, dans le poumon ou dans toute autre partie de l’organisme. » Donc, en théorie, la médecine physiologique ne considérait pas seulement l’anatomie pathologique comme fournissant une part considérable dans l’histoire des maladies; mais poussant les choses à l’extrême, elle prétendait en faire l’unique fondement, et lui demander le principe de tous les faits morbides.

Si telles étaient les affirmations théoriques de la médecine physiologique, ses conclusions pratiques étaient tout autres; celles-ci arrivaient au dédain de l’étude attentive et détaillée des lésions. Qu’a-t-on besoin, en effet, de descriptions minutieuses et particulières de chaque lésion? Ce qu’il importe de connaître n^’est-ce pas la nature de ces lésions? Or, cette nature est connue ; c’est partout et toujours l’inflammation, trahie par l’injection sanguine, la tuméfaction, l’induration, la suppuration ou l’ulcération des tissus. La connaissance de l’organe affecté devient elle-même secondaire; c’est d’abord l’estomac, et les autres organes ne sont touchés que consécutivement; quels qu’ils soient, d’ailleurs, la nature de la maladie reste identique. Donc, toutes ces études des altérations ou vices organiques, si laborieusement poursuivis, déterminés, classés par Bayle, Laënnec, Cruveilhier, et bientôt par Andral, sont des études de pure curiosité et vaines, ou plutôt conduisent à. considérer la lésion en soi, et comme un être à part. Ces anatomo-pathologistes retournent à l’ontologisme, ce qui est une irrémissible condamnation; ce sont aussi des fatalistes^ car les lésions ainsi envisagées ont un caractère fatal ; la médecine physiologique peut, seule, les prévenir et les guérir, en sachant d’où et pourquoi elles viennent, et en leur appliquant la médication qui guérit tous les maux, c’està-dire, toutes les inflammations. Ontologie et fatalisme, voilà deux mots destinés à foudroyer tous ces médecins qui consument leur vie dans les travaux d’amphithéâtre, et qui écrivent des volumes sur les lésions organiques. Ce ne sont pas des médecins, ce sont des p'osecteiirs, ainsi que les appelle Broussais. Ce logicien systématique veut bien étudier les lésions; « mais par les étudier, dit-il, je n’entends pas les décrire comme une pierre ou un cristal ; car il me semble qu’on en fait quelque chose de pareil quand je vois l’importance qu’on donne à ces descriptions. C’est ce qui a déjà transformé ces altérations en des espèces d’êtres essentiels dont on n’ose plus contester la fatale nécessité, et qu’on regarde comme indépendantes des modifications physiologiques de nos organes. »

Je ne soutiens pas que Bayle et Laënnec n’aient parfois prêté à ces critiques exagérées. Ils ont considéré et étudié certains produits morbides. le tubercule et le cancer par exemple, comme ayant une sorte d’existence à part. Ces produits, en évoluant au sein de l’or-

ganisme, arrivaient peu à peu à le détruire ; de façon que la maladie devenait comme une lutte entre le produit accidentel et fatal, et l’organisme contenant le produit. Oui, cette conception des fondateurs de l’école anatomo-pathologique est théoriquement erronée, quoiqu’en pratique bien des faits parussent la justifier, et quoique trop souvent la marche de la maladie y réponde. Mais toute hypothétique que fût cette pathogénie, combien les travaux de ces médecins demeuraient utiles; combien ils éclairaient le chaos confus des lésions organiques, et combien leurs elforts de classification, malgré les railleries de Broussais qui leur jetait l’épithète de classificateurs comme une injure, arrivaient à établir des distinctions fondamentales, qui depuis n’ont pas été effacées, mais plutôt agrandies et multipliées ! Combien surtout de tels médecins se montraient supérieurs à toute cette école physiologique, qui faisait de l’inflàmmation un fait primitif, toujours identique à lui-même, alors que l’inflammation n’est qu’un mode morbide commun, comme la fièvre ou la douleur, répondant aux affections, aux états morbides les plus divers, revêtant, par conséquent, les significations les plus opposées !

C’étaient là les deux écoles qui, depuis 1,816, se partageaient le monde médical: l’une école de travail, de recherches, de distinctions minutieuses, digne, patiente, et calme dans ses œuvres, réunissant autour d’elle une jeunesse laborieuse, toute vouée à la science, qui recueillait de longues observations, s’attachait à bien reconnaître les caractères extérieurs des lésions et les signes par lesquels elles se révèlent chez le malade, trop absorbée peut-être par l’étude du fait, trop éloignée des idées générales, mais préservée par cela même des témérités de l’esprit de système.

L’autre école, fondée sur une physiologie systématique à laquelle devaient se soumettre tous les faits pathologiques, affirmant une explication simple, facile à saisir, unique, de tous les faits de la santé et de la maladie, entraînant la foule par les séductions d’une interprétation nouvelle, prétendant reconstituer toute la médecine, pénétrer de clartés toutes les régions obscures de la science et de l’art, ardente et habile à la polémique, méprisant le passé, déversant le sarcasme sur les réputations les plus respectées comme était celle de Pinel, puissante dans ses invectives, accablant d’épithètes inattendues, mais portant coup, tous ceux qui ne se rendaient pas, ayant réussi à faire considérer comme ennemis de tous les progrès modernes les ennemis de la physiologie de l’irritation, matérialiste en philosophie, révolutionnaire en politique, cette école,' sortie du Val-de-Grâce, exerçait une domination prestigieuse, fascinant parfois et entraînant ceux-là même qui luttaient contre elle.

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Pour achever de peindre la situation médicale de 1820, et pour indiquer toutes les doctrines alors en présence et en conflit, nous devons réserver une place de second plan à une école qui avait ses représentants même à Paris, école qui avait eu ses jours de gloire, et qui ne restait ni sans honneur, ni sans influence, je parle de l’école de Montpellier. Elle assistait à ces luttes où la passion et la vie débordaient, en montrant la pérennité de ses dogmes, en affirmant leur immutabilité, c’étaient les mots .employés à Montpellier. Elle se disait hippocratique, et se présentait comme le refuge où s’éteindraient toutes les agitations tumultueuses du jour. Détachez-vous de l’étude exclusive des lésions, disait-elle aux médecins; considérez plutôt les forces et les affections qui les produisent; là seulement est l’intelligence et la raison de la maladie. Broussais, de temps à autre, se retournait vers les médecins de cette école, et répondait par quelques brutalités aux justes critiques qu’ils dirigeaient contre la doctrine de l’irritation. Il leur en voulait surtout de maintenir le vieux langage médical. « Le Mémorial des hôpitaux du Midi et de la Clinique de Montpellier semble prouver, écrivait Broussais dans ses Annales^ qu’il faut toujours, comme on l’a dit, une génération pour que les corporations médicales adoptent la langue propre à consacrer les progrès de notre science. Toutefois nous, n’ignorons pas que la pratique des médecins à génies et à éléments est puissamment modifiée. Le temps seul, dont on connaît le redoutable instrument, peut faire le reste... Que les tristes suppôts de la vieille école de Montpellier aillent chercher dans leurs éléments, dans leurs diathèses, et dans leur spasme, les signes qui contre-indiquent l’emploi de ce stimulant et de tous ceux dont les succès peuvent être pareils ! » Il s’agissait de l’emploi des stimulants qui provoquaient des gastrites qu’on ne voit plus aujourd’hui, mais auxquelles, affir^ mait Broussais, on succombait au bout de deux ou trois mois, quand ce n’était pas immédiatement.

Les doctrines de Montpellier rencontraient plus de justice et plus de déférence auprès de l’école de Bayle et de Laënnec, de Cruveilhier èt d’Andral. Ces médecins reconnaissaient que l’affection du tout précède la lésion de la partie ; ils savaient que l’histoire des maladies dépasse l’étude des lésions, et que la connaissance des causes, la succession et la physionomie propre des symptômes, le caractère de la vie individuelle, fournissent souvent d’éclatantes lumières, alors que l’anatomie pathologique reste muette, ou ne livre que des indices insuffisants ou trompeurs. La seule différence qui sépara réellement l’école anatomique de l’école de Montpellier, c’était la haute importance que la première attachait à la recherche des lésions ; elle en faisait, autant que possible, le centre solide de l’histoire

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pathologique, le support visible et fixe des symptômes, le fait durable, culminant, accessible de l’évolution morbide. Faire connaître les lésions caractéristiques d’une maladie, la localiser en quelque sorte, c’était accomplir un progrès véritable, que la fortune passagère des systèmes ne devait pas elfacer ; c’était retenir et fixer les médecins sur l’organisme malade, et les empêcher de se perdre dans les mirages de l’hypothèse, ou dans les conceptions métaphysiques. Ces dissidences n’empêchaient pas de proclamer la haute valeur d’hommes tels que Bordeu et Barthez. Dans la leçon d’ouverture de l’un de ses cours, Andral, en 1825, après avoir rendu un éclatant hommage aux gloires du passé, à Sydenham, à Morton, à Huxham, à Boerhaave, signalait « à une époque plus rapprochée de nous, Théophile Bordeu dont les ouvrages brillent de tant d’éclairs de génie, et Barthez, homme véritablement supérieur, que je nomme ici, dit-il, parce que malgré les écarts de sa brillante imagination, et les rêves d’une physiologie hypothétique, il a eu cependant en thérapeutique des aperçus neufs et des idées larges. »

Tout en rendant cette justice aux plus célèbres représentants de l’école de Montpellier, l’école anatomo-pathologique, on le voit, redoutait les conceptions absolues et les généralisations en trop grand honneur dans cette école. Elle s’associait, discrètement et avec les réserves voulues, au jugement que portait le redoutable systématique du Val-de-Grâce : « Barthez, homme de cabinet, disait Broussais, érudit, possédant presque l’omniscience, fonda la médecine sur ses lectures plutôt que sur ses observations, l’éloigna des organes et la reporta dans les nues. » Ce jugement, comme tous ceux que portait Broussais, dépasse la mesure ; toutefois on ne peut disconvenir que l’école de Montpellier dissertait trop, et ne scrutait pas assez la matière organique et les altérations qui la dégradent ; elle faisait plus de philosophie qu’elle ne découvrait de faits; elle était plus traditionnelle que progressive, et , en ce temps, cela sutfisait à la condamner justement.

L Ecole de Montpellier, avons-nous dit, pouvait revendiquer des représentants à Paris même, et ceux-ci méritent de ne pas rester entièrement dans l’ombre ; car ils s’étaient, jusqu’à un certain point, transformés dans cette atmosphère de mouvement tourmenté, d’ardeur rénovatrice, de recherches des faits, de découvertes incessantes, d’interprétations hardies, de théories contraires, de destruction des traditions, de foi en des systèmes nouveaux. Ces tenants des éternelles doctrines de l’autonomie, de l’unité, et de la spontanéité vivantes, s’étaient mis, eux aussi, à marcher en avant, comme tous ceux qui les entouraient, et ils tentaient de substituer un corps

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vivant et réel anx abstractions un peu superficielles et vides en honneur dans la vieille Faculté du Midi. C’esh ainsi que Frédéric Bérard écrivait à Paris son livre trop oublié de \Si. Doctrine de VEcole de Mont 2 oelliei\ et ce livre était une opposition directe au nominalisme étroit et fictif de Barthez; c’est ainsi que Ptécamier, par ses tentatives thérapeutiques souvent heureuses, toujours audacieuses, par ses incursions rapides sur tous les domaines de la sciences et de l’art, par ses inspirations et ses clairvoyances inattendues, par ses vues trop fugitives des réalités profondes de la vie, Récamier donnait la main à l’Ecole anatomo-pathologique, et sauvegardait, d’autre part, les principes premiers et féconds de la vie et de la maladie. Il laissait volontiers ses travaux et ses conceptions à l’état d’ébauche ; mais hii et Frédéric Bérard suscitaient le sens des choses en quelques disciples fervents. Adversaires redoutables de la médecine physiologique, si la foule les comprenait mal et les jugeait parfois avec ce dédain facile qui appartient à l’ignorance, une élite de savants et de philosophes recueillait et méditait leurs enseignements. Il leur revient une bonne part dans le maintien des plus hautes vérités médicales qui, sans eux, auraient presque fui de l’horizon.

Telles étaient les doctrines et les écoles qui se dispùtaient les esprits, au moment où Andral vint prendre, dans les luttes de la science, sa part d’action. Longtemps ces luttes inspirèrent ses travaux ; il le rappelle lui-même, lorsque, candidat à l’Académie des sciences, il traçait le compte-rendu de sa vie scientifique.

Dès la publication du premier volume de sa Clinique médicale^ Andral dessina les positions qufil ne devait plus quitter. Dans le discours préliminaire qui ouvre ce grand ouvrage, il s’élève contre la médecine systématique, rèprésentée alors par la médecine physiologique, et se range parmi les partisans déclarés de la médecine d’observation patiente que représentait l’école anatomo-pathologique : « comme les autres sciences naturelles la médecine doit à l’observation son origine et ses progrès; mais plus souvent qu’aucune autre science, la médecine fut entravée dans sa marche par l’esprit de système. En établissant un parallèle entre la médecine d’observation et la médecine systématique, nous allons essayer de montrer que les faits accumulés d’âge en âge par de patients observateurs, composent la véritable richesse de la science, et en forment la base la plus solide. »

Durant tout le cours de ce parallèle, Andral rnontre l’excellence

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et les fruits de la médecine d’observation : arrivé à l’époque contemporaine il rend un hommage sans réserve à l’école de Corvisart et de Bayle, et dit que ce dernier enrichit la science d’immortels ouvrages. « C’est de cette école, ajoute-t-il, que l’on pourrait justement appeler l’école française, que sont sortis tant d’habiles professeurs, de savants écrivains, de praticiens distingués, aujourd’hui nos maîtres et nos modèles. » Parmi ce grand nombre de médecins, il déclare ne pouvoir taire les noms de MM. Laënnec et Broussais, à cause de l’influence si marquée que l’un et l’autre exercent sur la médecine actuelle. « Si l’amour de ce que nous croyons être la vérité, dit-il, nous a obligés de combattre souvent les principes de M. Broussais, cette dissidence d’opinions ne saurait nous faire méconnaître les services que l’auteur du Traité des phlegmasies chroniques a rendus à la science, ni nous empêcher de rendre hommage à son grand talent d’observation. » Andral marque déjà cet amoui’ d’impartialité, cette heureuse absence de parti pris qui lui permettront de rendre justice à tous. Remarquons, cependant, que l’hommage décerné à Broussais, l’est à l’auteur du Traité des phlegmasies chroniques^ et non du livre retentissant de XExamen des doctrines. Pour Andral, ce dernier livre contre lequel il combattra sans trêve, est l’œuvre non de l’observateur, mais du médecin systématique. Il ne saurait le louer.

La Clinique médicale est un livre de pure et large observation. On reste saisi d’étonnement en voyant un si jeune médecin avoir pu l’ecueillir au lit des malades un pareil nombre d’observations particulières, toutes rédigées avec une connaissance exacte des faits, des signes et des formes des maladies, des lésions autopsiques. Il semble que la meilleure part de la vie d’un médecin ne serait pas de trop pour un tel travail ; les quatre volumes de la première édition, les cinq volumes de la seconde, n'^renferment pas moins, en moyenne, de cent cinquante observations par volume; et l’ensemble de ces observations comprend le cadre presque entier de la pathologie, tel q^’il était fixé à cette époque. Chacune de ces observations est suivie de réflexions propres à en faire ressortir le caractère et les traits spéciaux; et enfin, après chaque grande classe de maladies, l’auteur, en un vaste et lumineux résumé, discute les points litigieux, l’histoire et la subordination des symptômes et des lésions, les questions de traitement qui se rapportent à cette classe. Andral] à vingt-six ans, livrait à la publicité une œuvre d’observateur consommé, ayant vu et jugé comme un maître vieilli dans l’enseignement et dans la pratique de l’art. A cet âge des entraînements il ne cédait à aucune précipitation, il n’épousait aucun système, ne cherchait pas quand même dans les faits la démonstration d’une théorie

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maîtresse ; il savait les voir sous toutes leurs faces, et retrouver, en eux, les divers aspects successivement signalés par les médecins renommés ; il connaissait l’art d’allier les opinions en apparence opposées, faisant à toutes une part légitime, ne repoussant que l’excommunication que chacune faisait des autres. Il montrait ainsi, dès le début de sa carrière, la souplesse, la pénétration, l’indépendance flexible et comme cachée de son esprit.

Les classes des maladies n’étaient point distribuées dans la Clinique médicale suivant un ordre méthodique et rationnel. Le mo^ ment n’était pas propice pour classer les maladies d’après leurs affinités de nature. La médecine était en plein mouvement de rénovation, et une bonne classification ne peut surgir que lorsqu’une science est faite, ou du moins possède et connaît ses faits généraux et essentiels. Ceux-ci étaient encore discutés en médecine ; dans ces conditions-là, il était permis d’exposer les faits, en les reliant par des moyens tout extérieurs, artificiels et simples. C’est ce que fit Andral. Les maladies, dans la Clinique médicale, sont distribuées en maladies des organes thoraciques, des organes abdominaux, et de l’encéphale. Toutefois Andral faisait une exception à cette distribution toute anatomique ; il ouvrait la première édition de sa Clinique par l’étude des fièvres. Il conservait donc une classe importante de maladies sans la rattacher d’une façon absolue à une lésion locale.

Il commençait l’histoire des fièvres par la déclaration suivante ;

' « Soit que les fièvres essentielles décrites par lès nosographes puissent être considérées comme le résultat constant d’une affection locale, soit qu’il ne soit pas toujours possible d’en déterminer le siège, il semble convenable, dans l’état actuel dé la science, de désigner encore cette classe de maladies soüs le terme générique de fièvres ; de cette manière on ne préjuge rien sur leur nature, et l’on se tient dans la stricte observation des faits. » Andral suivait en cela les enseignements de son maître Lerminier. Celui-ci, délaissant les classifications émises dé soil teiüps, se contentait d’employer l’expression simple de fièvre continue ou intermittente, avec ou sans affection locale évidente dés organes de la tête, du thorax, et de l’abdomen. Andral admettait donc deux sortes de fièvres, les continues et les intermittentes ; il divisait ensuite les continues en légères et en graves. Cette division bien simple répondait cependant à d’évidentes réalités, A coup sur, elle a bien moins vieilli que toutes les notions sur les fièvres, imposées par la médecine physiologique, dont Andral devait bientôt subir l’influence. Il était affermi dans les opinions de Lerminier par l’enseignement du médecin le plus éminent de son temps. « Ce travail (sur les fièvres) était entièrement terminé,

(3it-il, lorsqu'assistant aux leçons faites par M. Laënnec sur les fièvres, pendant le mois de lévrier 1823, je fus agréablement surpris d’em tendre ce savant médecin professer, sur plusieurs points de doctrine, les mêmes opinions auxquelles M. Lerminier et moi avons été conduits par l’observation. Cette conformité d’opinion lui parut être une présomption de plus qu’ils « avaient rencontré la vérité. » Aussi Andral, marchant sans h^itation, donne-t-il des fièvres, vers la fin du travail qu’il leur consacre, cette définition large et encore aujourd’hui acceptable : « Les fièvres nous paraissent devoir être considérées comme des affections générales, ayant également leur siège et dans les solides et dans les liquides ; mais pouvant, dès leur début, se compliquer de différentes affections locales ; de là divers groupes de symptômes et divers modes de traitement. )>

Puis se tournant vers le fondateur intolérant de la médecine physiologique, vers les localisateurs à outrance, il ajoutait : « Plus nous avons médité l’histoire des fièvres, plus nous avons été porté à les envisager sous le même point de vue que Bordeu. Les idées nouvellement émises sur la nature, le siège et le traitement des fièvres, nous ont paru ne pouvoir être adaptées qu’à ‘ quelques cas particuliers. Cependant la plupart de ceux qui ont adopté dans toute leur étendue la doctrine physiologique semblent ne pas même soupçonner les nombreuses objections qui s’élèvent contre elle; on dirait que pour eux il n’y a rien au-delà du cercle où les a renfermés un homme d’un talent supérieur. Nés dans un autre siècle, n’eussentils pas été exclusivement humoristes avec Sylvius, animistes avec Stahl, mécaniciens avec Boerhaave, vitalistes avec Barthez? » Andral donc refusait de se laisser enfermer dans le cercle étroit du physiologisme régnant, et il dénonçait, non sans ironie, ceux qui aiment le joug d’un système ou le supportent docilement.

Admettre une classe des fièvres nous paraît aujourd’hui bien naturel; nous avons peine à comprendre comment la tradition médicale a pu, sur ce point, souffrir une interruption. Mais, en 1823, c’était presque un acte de courage, et il fallait s'attendre aux plus véhémentes accusations pour maintenir ce vestige du passé contre lequel s’élevaient tous les efforts et toutes les passions du jour. Andral donnait dans le cours de son grand ouvrage assez de preuves de son amour du progrès pour n’avoir à redouter aucune de ces accusations banales dont la polémique d’alors était si prodigue. Mais Broussais était, à ce moment, dans tout son prestige de réformateur. Etre localisateur quand même, c’était le sceau de la médecine nouvelle; elle devait vaincre avec ce signe tout le passé. Or, dans les fièvres, l’inflammation de l’estomac et de l’intestin est constante, disaient les médecins physiologistes ; une lésion intestinale est

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à peu près constante, disait l’école anatomo-pathologique à laquelle appartenait Andral; résisterait-on jusqu’au bout à l’entraînement qui poussait à faire de cette lésion le fait essentiel et primitif de la maladie? Les maladies essentielles et générales disparaissaient de partout ; pourquoi maintenir une exception, et ne pas faire des fièvres une maladie locale comme les autres? La gastro-entérite, substituée aux fièvres régnait en souveraine à ce moment; l’auteur de la Clinique médicale saurait-il maintenir son opposition à cette souveraineté, qui semblait le vox populi s’élevant en faveur du progrès? En résistant à ces pressions répétées, à cette foi du grand nombre, Andral a dû. craindre de paraître lui-même exclusif et systématique, et c’était ce qu’il redoutait par dessus tout. Il voulait trouver, même dans le système physiologique, un côté de la vérité, et ne pas tout en repousser ; il crut que c’était surtout dans l’étude des fièvres, que la médecine physiologique avait fait œuvre de progrès ; il se résigna donc à accepter quelques-uns de ses enseignements, et sacrifia sa doctrine ou mieux sa classe des fièvres; « Les progrès de la science, écrivait-il en 1829 dans la deuxième édition de la Clinique^ m’ont engagé à ne pas consacrer, comme dans l’édition précédente, un volume spécial aux Fièvres ; j’ai cependant conservé avec soin toutes les observations que renfermait ce volume; mais je leur ai donné une autre place. J’ai rangé les unes parmi les observations relatives aux maladies des centres nerveux, et les autres parmi celles relatives aux maladies de l’abdomen. Différemment interprétés, les faits sont restés les mêmes. Aussi est-ce beaucoup moins sur mes opinions changeantes et progressives comme la science, que sur les faits eux-mêmes, que j’appelle l’attention des praticiens. » Il ajoute ensuite : « Eclectique par nécessité, comme l’est tout médecin près du lit des malades, je me suis efforcé de ne tenir compte des divers systèmes que pour les discuter en présence de chaque fait considéré dans son individualité ; j’ai cherché ainsi à assigner à chaque fait sa valeur scientifique et pratique. Je désire n’avoir jamais oublié que les systèmes qui ont dominé la médecine n’ont été que les divers points de vue sous lesquels ceux qui ont créé ces systèmes ont successivement envisagé la vérité. »

On sent, dans ces lignes, les incertitudes qui alors agitaient Andral; loin de prétendre à l’infaillibilité doctrinale, il avoue modestement que ses opinions sont changeantes et progressives; mais en même temps il condamne la sujétion exclusive à l’un des systèmes qui ont tour à tour dominé la médecine. Il se déclare éclectique; et ce mot, qui apparaît pour la première fois dans ses œuvres, deviendra bientôt pour lui comme une déclaration de principes, une profession de foi. Nous réservons l’étude de l’éclectisme.

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et nos appréciations sur le rôle de dissociation qu’il a joué à l’égard des systèmes, et de la médecine physiologique en particulier ; nous avons à Juger d’abord ce que signifiait au fond, et jusqu’où allait le changement d’opinion auquel Andral venait de consentir en localisant les fièvres.

Ce changement, on le signalait bien haut dans le camp de la médecine physiologique, et on en faisait un triomphe, sans pourtant considérer l’auteur de la Clinique comme un adepte véritable. L’un des critiques les plus distingués et modérés de l’école physiologique, Boisseau, écrivait dès la publication de la deuxième édition de la Clinique médicale : « Ainsi se trouvent vérifiées les prévisions des personnes capables d’apprécier la portée des intelligences ; M. Andral ne pouvait continuer à rester en arrière. Je dis continuer, parce qu’en effet, lorsqu’en 1823 M. Andral ne se contenta pas d’appeler fièvres les maladies dont il consignait l’histoire dans son premier volume, il n’osait rien préjuger sur leur nature, et il prétendait se tenir dans la stricte observation des faits. Depuis cette époque, la science a-t-elle fait des progrès, comme il le dit? Aucun que nous sachions. Les progrès dont parle M. Andral ne peuvent donc s’entendre que de ses propres idées, que la réflexion et le temps ont mûries, et qui, lorsqu’il est parvenu au sommet de la hiérarchie de l’enseignement, se seront sans doute étonnées d’être restées en arrière. Rattraper en courant le bateau derrière lequel on est resté, ce n’est point marcher avec le temps, c’est seulement réparer le temps perdu. » {Journal universel des Sciences médicales, t. LVI, 1829.)

On le voit, l’accueil des médecins physiologistes ne prenait pas une forme entièrement bienveillante. Ce même critique ajoutait à ses félicitations douteuses des conseils hautains et des récriminations franchement hostiles : » Il ne faut pas déclamer, ajoutait-il, contre l’esprit de système, réveiller des vieilleries, repousser aujourd’hui ce que l’on sera forcé d’admettre demain ; il ne faut pas édifier avec des matériaux disparates, empruntés les uns à l’observation et au jugement, les autres à l’imagination; il ne faut pas fuir devant les conséquences de principes qui chaque jour acquièrent plus de solidité. » Andral méritait heureusement ces aigres reproches. Tout en paraissant transformer les fièvres en maladies locales, il n’en soulevait pas moins toutes les questions doctrinales qui lui avaient fait maintenir les fièvres dans la première édition de son livre; et il donnait à ces questions la même solution qu’autrêfois, ou bien, il laissait percer les mêmes doutes, les mêmes réserves et souvent les mêmes répulsions; en sorte que la concession faite à la médecine physiologique était plus apparente que réelle, et consis-

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tait surtout en un changement de titre, en une modification de classement. Cela importait peu pour un ouvrage qui n’avait aucune prétention à une classification rationnelle et scientifique.

Les questions doctrinales discutées par Andral a propos des fièvres, se rapportent pour la plupart, en effet, aux affirmations de la médecine physiologique et d’ordinaire elles. aboutissent à une contradiction de ces affirmations, contradiction émise, non point au nom d’idées systématiques ou d’un prétendu raisonnement, mais au nom seul de l’observation. Sans indiquer ici toutes ces questions, on nous permettra de signaler les principales, tant elles ont exercé d’influence sur la conception moderne des fièvres, redevenue simple développement de la conception antique.,

La première question qui se posait était de savoir si les lésions du tube digestif dans lesquelles l’école physiologique prétendait absolument localiser les fièvres étaient constantes. Andral, en observateur qui a déjà beaucoup vu et beaucoup contrôlé, répond par la négative à ces termes absolus : les lésions ne sont pas constantes. 11 cite des faits particuliers â l’appui ; et, en outre, faisant appel aux observations recueillies à l’étranger, il montre que certaines fièvres observées dans plusieurs parties de la Grande-Bretagne, et à Edimbourg en particulier, ne présentent pas les lésions gastro-intestinales observées comm.unément en France ; il pressent ainsi la distinction du typhus exanthématique et de la fièvre typhoïde. Toutefois il reconnaît la très-grande fréquence de ces lésions et il puise, dans ce fait, la justification de la détermination qu’il a prise de traiter de ces fièvres en leur imposant une localisation dont il sent tout l’arbitraire; a La frétpience des lésions intestinales dans les fièvres, dit-il, nous à tellement convaincu de leur importance, que, sachant qu’elles manquent quelquefois, sachant aussi que lorsqu’elles existent, elles ne peuvent tout expliquer, nous avons cru cependant devoir parler des fièvres dans la partie de notre clinique spécialement consacrée aux maladies des organe.s abdominaux. » Andral n’avoüe-t-il pas ici les contradictions auxquelles l’entraîne la localisation des fièvres qu’il vient d’accepter? Cette contradiction, tout va l’accentuer de plus en plus.

Après la question de constance des lésions, une autre se présentait plus décisive encore au point de vue doctrinal ; quel était le rapport. des lésions gastro-intestinales avec les symptômes, et avec la maladie elle-même ? Andral répond en mettant en lumière ce fait, que, dans les fièvres, l’intensité des lésions intestinales n’est pas toujours en rapport avec la gravité des symptômes pendant la vie. « C’est que dans toute maladie,ajoute-t-il, comme dans ladothinentérite (nom donné par Bretonneau aux fièvres continues), la lésion

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locale n’est pas tout; et lors même qu’apparaissant la première, elle est le point de départ et comme le mobile de tous les désordres qui la suivent, elle ne saurait jamais être considérée que comme un des éléments de la maladie, élément insuffisant pour l’expliquer tout entière, insuffisant aussi pour en déterminer le traitement. »

Faisant appel, en outre, aux expérimentations de Magendie et de Gaspard injectant des substances putrides dans les veines d’un animal, il montrait que, à la suite de ces injections, se produisaient tous les symptômes des fièvres graves, tantôt avec lésions concomittantes de la muqueuse intestinale, tantôt sans trace de ces lésions, ni d’aucune lésion apparente, a Dans ce second cas, dit-il, les symptômes ne sauraient être attribués à une lésion des voies digestives qui n’existe pas. Dans le premier cas, qui ne voit que la lésion intestinale est encore un effet, et quelle ne s’est développée que par suite de l’introduction des substances délétères dans le torrent circulatoire ? » Ces lignes étaient-elles écrites par celui qui localisait les fièvres dans les maladies de l’intestin, ou par celui qui devait ranimer l’humorisme éteint, et lui rendre un caractère scientifique? En tout cas, ces lignes étaient la réfutation directe de la doctrine physiologique qui n’acceptait les fièvres que comme l’expression d’une inflammation locale, et qui subordonnait la violence de l’expression à la gravité de f inflammation.

Andral développe par l’analyse successive des faits son opposition aux enseignements de Broussais. Celui-ci considérait, dans les fièvres, la lésion de l’estomac comme constante et fondamentale : c’ était la lésion mère autour de laquelle devaient se grouper toutes les autres lésions tenues pour secondaires, tous les symptômes, généraux et locaux, de la maladie. Or, Andral étudie avec un soin minutieux l’état de l’estomac, dans la nécropsie des individus morts de fièvre grave, et il établit une suite de propositions, dont nous citerons les principales :

« 1" On trouve l’estomac sain chez un assez grand nombre d’individus qui succombent pendant le cours d’une fièvre dite essentielle, quelle qu’ait été la forme symptomatique de cette fièvre.

« 2“ Les altérations qu’on trouve dans l’estomac des individus qui meurent pendant le cours de cette fièvre n’ont rien de spécial, rien qui puisse en constituer le caractère anatomique...

« 5“ Toute fièvre dite essentielle n’est pas nécessairement le produit d’une gastrite.

« 6“ Les traces de gastrite qu’on trouve à l’ouverture des corps ne sauraient suffire pour rendre raison des divers groupes morbides appelés fièvres essentielles. » Enfin, dans une dernière conclusion.

ANDRAL

Andral montre que ces traces prétendues de gastrite sont souvent de simples phénomènes cadavériques, et*ne se rapportent à aucun travail d’irritation accompli pendant la vie.

Toute la construction médicale de Broussais était déjà ruinée par ces conclusions. Andral entend poursuivre l’œuvre de destruction qu’il a entreprise. L’état de la membrane muqueuse de la bouche et celui de la langue, si profondément modifiés dans les fièvres continues, semblaient aux novateurs physiologiques une démonstration vivante de leur théorie. Cette muqueuse de la bouche, desséchée, d’une couleur rouge ou sombre, souvent noire et sanguinolente, cette langue noire, sèche, fendillée, comme brûlée, tout cela n’accusait-il pas invinciblement l’inflammation intense de l’estomac? Celle-ci, que l’on ne voyait pas, pouvait-elle être differente de cellelà, que l’on voyait? Pouvait-on admettre l’irritation violente d’une muqueuse peu sensible, accoutumée à tous les contacts, comme celle de la bouche, et ne pas admettre que cette irritation n’était que la représentation de l’inflammation de la muqueuse de l’estomac, membrane d’une exquise sensibilité, et dont la muqueuse de la bouche n’est que le prolongement extérieur ? Andral répond, à toutes ces vues a 'priori si légèrement admises, par Pétude contradictoire des faits, et il conclut contre tontes les assertions de Broussais. S^’occupant d^abord de Fétat de la bouche, il en recherche la signification variée, et il résume ainsi son opinion : « Les modifications que la membrane muqueuse de la bouche présente chez les individus atteints de fièvre continue, n’annoncent pas la nature ou Fintensité de la lésion des voies digestives ; elles ne sont qne Fexpression d’un état général, auquel doit être subordonné le pronostic delà maladie et son traitement. » Conclusion remarquable, et qui témoigne d’un sentiment juste de ces états morbides généraux, qui commandent toute la maladie, règlent son pronostic et son traitement.

L’état de la langue était encore'plus important à étudier ; c’était lui qui fixait surtout l’attention des praticiens, et c’était lui surtout que l’on regardait comme plus particulièrement en rapport avec l’état de l’estomac. Andral interroge et discute longuement les faits, et il en déduit les propositions suivantes :

« 1® Aucun rapport constant ne saurait être établi entre l’état de la langue et celui de l’estomac;

« 2“ Chacune des modifications que la langue peut offrir, dans sa couleur et dans ses enduits, ne correspond pas à une modification spéciale de l’estomac ;

« 3“ L’estomac peut présenter, après la mort, un état semblable, quelque dissemblable qu’ait été pendant la vie l’état de la langue;

ANDRAL

a le Avec un état naturel de la langue peut coïncider un état morbide de l’estomac, et avec un état naturel de celui-ci peut coïncider un état morbide de la langue ;

V 5" La sécheresse et la couleur noire de la langue n’indiquent pas une affection plus grave de l’estomac, que ne l’annonce toute autre modification de la langue. »

Recherchant ensuite ce que peuvent signifier les aspects particuliers de la langue dans les fièvres, Andral montre qu’il en est plusieurs qui V liés ou non à une affection de l’estomac ou des intestins, traduisent certains états spéciaux de l’économie qui ne peuvent être combattus avec avantage qu’à la condition qu’on leur opposera un traitement spécial comme eux. « Chacune de ces propositions était en révolte ouvërte contre les plus formels enseignements de l’école du Val-de-Grâce. Comme pour mieux accentuer son opposition, Andral examine plus particulièrement ce qu’indique l’état de la langue aride, noire, ratatinée, avec les lèvres et les gencives recouvertes d’un enduit sale, noirâtre, desséché. C’était là, suivant Broussais, la marque de l’inflammation gastro-intestinale poussée aux limites extrêmes, et l’indication infaillible de couvrir l’épigastre de sangsues, et d’imposer aux malades une diète austère; l’eau de gomme était à peine assez légère pour être administrée sans danger. Ici encore Andral renverse toutes ces conceptions vulgaires et traduites en pratiques nuisibles : « Ne rapportant pas davantage, dit-il, d’une manière nécessaire à une inflammation gastro-intestinale, la sécheresse et la noirceur de la langue, nous trouverons dans cet aspect de la langue l’indice d’un état de l’économie dans lequel, soit qu’il y ait ou non gastro-entérite, les débilitants de toute espèce deviennent nuisibles; ce qui ne veut pas dire qu’il faille nécessairement alors avoir recours à une médication stimulante; s’abstenir de saignée, ce n’est pas donner du quinquina. Laisser à la nature, par une médecine expectante, assez de force pour qu’elle puisse tendre spontanément à la résolution de la maladie, ce n’est pas la même chose que de déterminer par nos médicaments une réaction toute artificielle^ parfois utile, mais souvent aussi sans profit ou nuisible. »

Ce travail critique et libre, Andral le poursuit sur presque tous les points de l’histoire des fièvres, et partout il dévoile les exagérations ou les fausses interprétations de la médecine physiologique. Il montre, par exemple, que la douleur' épigastrique, ce cri de l’estomac souffrant d’après Broussais, est loin d’avoir la constance et la signification absolue que lui prêtait ce chef d'école. Absente ou présente, cette douleur n’est pas en rapport nécessaire avec un état déterminé de l’estomac. Andral montre de même, avec un grand

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