PAUL GLACHANT
Critique et Critiqué
To4%IS ALPHONSE LE M ERRE, ÉDITEUR
3}-)l, PASSAGE CKOISEUL, I^-^t
L' esprit d* hyperbole est parfois une force, en politique ou en art. J'en pourrais dire autant de l'esprit de contradiction. Eh critique, il est toujours une faiblesse. Par malheur, tout n'est, chez les hommes, qu'action et réaction. Pour qui veut être original, la tentation est vive de saisir le contrepied des opinions reçues. Mais, en procédant de la sorte, on risque de ne point être entendu, pour avoir parlé trop fort; et c'est bien fait. Je souris quand je vois tel écrivain consacrer cinquante pages à battre en brèche la renommée, toujours solide, d'André Chénier. Rien ne mjanque à ce terrible réquisitoire. Poète « arbitraire, faux, incohérent, stérile... dilettante à qui le don d'invention a manqué... érudit et humaniste opprimé par ses souvenirs classiques et gêné par une théorie étroite et fausse... mosaïste... qui a moins de sens critique que Tabbé Barthélémy. » — Tel serait Chénier. Que voulezvous déplus? — Déjà, M. Anatole France, dans
sa Vie littéraire, rompait contre lui quelques fleurets peu mouchetés, avec beaucoup plus de mesure, d'ailleurs, et une tendresse involontaire pour le charmant élégiaque. Il s'agissait de prouver qu'André ne fut point un précurseur, mais, bien au contraire, un parfait exemplaire de r esprit rfu xviii" siècle.
Le vrai responsable, en l'espèce, est peut-^tre Sainte-Beuve, qui, trop délibérément, enrôla Chénier, sans le consulter, dans l'armée romantique. On s'accoutuma à cette thèse. Puis, fatalement ^ ce fut l'antithèse. Si nous tentions à présent la synthèse? Pourquoi Chénier, s'il ne fut point un révélateur, serait-il forcément cet inutile, cet impuissant qu'on se plaît aujourd'hui à nous décrire? Pourquoi n aurait-il pas le droit d'être autre chose qu'un sosie de Le Brun ou de Suard? Pourquoi ces barrières gênantes? Nous renonçons peu à peu, (et cela est fort heureux,) à l'esprit systématique qui fit la gloire de Taine et dupa la génération qui le suivit. Quand on aura établi la part de l'hérédité, de l'éducation et du milieu dans la formation du talent de Chénier, il restera toujours à expliquer pourquoi il fut le Chénier réel, et non l'un des Chénier s possibles.
Une seconde question se pose. Grâce à des publications récentes, les idées personnelles d'André Chénier sur l'art et sur la littérature nous deviennent mieux connues. Dès lors, il nous
est plus aisé de les suivre à travers son œuvre. Et, sans prétendre les codifier, puisque lui-même n'en eut pas le temps, ne pouvons-nous au moins en dégager les tendances générales? Tous nos poètes, tous nos écrivains notables, à un moment donné, ont subi cette exigence du tempérament français qui les pousse à raisonner sur leur art, à noter leurs aspirations, à fixer des règles. L'histoire de nos grands siècles littéraires est ainsi divisée en étapes, dont chacune est marquée par Véchsion d'un ouvrage de critique demeuré célèbre.
Ronsard et les poètes de la Pléiade président à la renaissance des lettres antiques, et Du Bellay rédige sa Deffence et Illustration de la Langue françoise.
Le x\ IV siècle assiste à la pénétration réciproque de la littérature et de la société polie ; et Boileau établit, dans l'Art poétique > tes règles du Classicisme.
Fénelon, à F aurore du xviii" siècle, rêve d'apporter quelque tempérament à la rigueur de ces règles; et il écrit sa Lettre sur les Occupations de r Académie française.
L'esprit philosophique tâtonne et cherche sa voie; nous avons TEncyclopédie.
Enfin, l'École romantique ne saurait vivre sans un programme; et ce sera la Préface de CromweU.
André C hé nier, vers la fin du xviii" siècle, songea certainement à modifier la dure loi clas-
sique. De cela Von trouve la preuve en tous ses écrits, vers et prose. Seulement, il l'y faut un peu chercher. D'abord poussé par son siècle, le dépassant ensuite de tout l'essor d'un lyrisme inconnu, il commençait à rassembler les éléments d'un Néo-classicisme qui n'eût point été sans valeur.
Voilà pourquoi il est bon d'étudier à part V œuvre critique d'André Chénier, et de la mettre en présence des critiques qu'on a faites de son œuvre. Si les créations de l'art se suffisent à elles-mêmes, il y a profit, néanmoins, à les replacer dans leur cadre, et à ne négliger aucune des doctrines qui marquent un progrès, ou du moins une transformation, quelle quelle puisse être, dans l'histoire des idées.
x** novembre 1901.
INTRODUCTION