André Chénier
Ce n'est point une œuvre de théâtre que j'offre uu public; c'est simplement une étude historique, qui n'a guère d'autre mérite que d'être fidèle et de faire dire ce qu'ils ont dit, à quelques-uns des personnages de notre première révolution. Si j'ai choisi le théâtre pour cadre de mon tableau, c'est que les paroles y ont plus de retentissement, et que celles-ci me
paraissaient bonnes à faire entendre. D'ailleurs il est certains sujets, ce me semble, qui peuvent chercher Jeur intérêt, non pas dans une action plus ou moins romanesque, mais dans les passions populaires. L'auteur de VAmi des Lois, dans un temps plus terrible que le nôtre, a montré que le théâtre pouvait devenir une tribune : le drame alors n'est plus sur la scène, mais dans le parterre. La représentation de mon œuvre, quoique tardive, a prouvé que je ne m'étais pas trompé.
Paris était encore sous le coup des événements de Février, quand l'idée me vint, de mettre à la scène cette jeune et belle ligure d'André Chénier, dont la mort restera une des hontes de la première révolution. Mais ce n'est pas le poète que je voulus peindre en lui, c'est l'homme politique, c'est Tanteur de cette belle et ardente polémique du Journal de Paris, de cette admirable brochure: Avis aux Français sur leurs véritables ennemis^ qui fut traduite dans toutes les langues de l'Europe, et que j'ai pris seulement la peine de présenter sous une forme rhythmée. Par un de ces retours ordinaires aux choses d'ici-bas, le poète, alors inconnu, est devenu immortel, et le jour-
nalisle qui tenait tête aux Jacobins est tombé dans l'oubli!... Que d'enseignements cependant le temps présent pourrait puiser dans ce magnifique plaidoyer du droit et de l'équité, écrit il y a soixante ans ! L'écume qui surnage à la surface des révolutions est toujours la même, et les paroles d'André Chénier trouveraient encore aujourd'hui leur application. C'est l'esprit frappé de ces considérations, et sous mon impression personnelle des événements de chaque jour, que j'écrivis les sept ou huit cents vers que j'offre au public. — Quand déjà les imitations ridicules ou odieuses de la vieille révolution nous envahissaient de toutes parts, il me semblait honnête de pousser le cri d'alarme devant les excès qu'on nous préparait. — Et quel héros auraisje choisi, plus pur, plus loyal, plus vraiment pénétré de l'amour de la patrie, plus honnête dans ses opinions républicaines, qu'André Chénier? N'était-ce pas un utile exemple à mettre sous les yeux de la jeune République, que celui (l'un des plus déplorables excès de sa devancière ; de lui montrer cette poétique et noble tête tombée sous le rasoir national, et de lui dire par sa bouche : « Prends garde ! Pro-
« lite des exemples de ton aîuée ; ne tombe pas « comme elle dans le sang. Tu es jeune, sois «calme; tu as les grands instincts, sois pru- « dente; tu as les élans sublimes, sois sage. « Ta violence perdrait ton œuvre. 0 Républi- « que ! ne t'enivre pas à l'éloquence malsaine « des orateurs du ruisseau, et ne te fais pas « encore une fois maudire par l'humanité ! » Voilà quelle fut ma pensée; voilà quel cri je voulus jeter dans le tumulte de la rue. Mais j'avais compté sans la timidité ou les opinions personnelles des directeurs de théâtre. « Votre pièce est dangereuse, me dirent les uns; vous soulevez des questions brûlantes, et vous ferez du parterre un champ de bataille ! » — « Vous vous attaquez à des fantômes, me dirent les autres; 93 n'est plus possible aujourd'hui, et vous endormirez le parterre ! » Est-il besoin de leur répondre, et les prédications forcenées de la démagogie ne sont-elles pas là pour prouver que les Cordeliers et les Jacobins ont de dignes descendants parmi nous ! .Làchez-leur la bride, et vous verrez s'ils reculeront devant les excès révolutionnaires! Les journées de juin, enlïintées par les clubs, parlent plus haut que ma voix, et, victorieuses, elles eussent annoncé
(les journées de septembre!... Quant à soulever (les questions brûlantes, ce n'est pas moi qui les soulevais. Klles étaient dans tous les esprits, dans toutes les bouches; et, de mémo qu'elles occupaient la rue, elles pouvaient occuper le théâtre. Non, ce n'était pas un ferment de discorde que je jetais dans la foule, c'était une occasion de se compter, de mesurer sa force en face de l'émeute, et de réunir dans un même applaudissement tous ceux qui ne croient pas avoir de ménagements à garder avec la guillotine.
Pour être juste, cependant, il se trouva un théâtre qui voulut bien mettre mon drame en répétition ; mais ces répétitions , je ne sais pourquoi, furent tout à coup interrompues, et le manuscrit, je ne sais comment, alla se promener au ministère de l'intérieur, et de là à la préfecture de police, où je le retrouvai le lendemain du 15 mai : celle petite circonstance ne me surprit pas médiocrement, parce que je croyais la censure abolie ; mais on s'instruit tous les jours.
J'avais donc renoncé dès longtemps à faire représenler.4«(/r6 Chénier, (juand l'occasion s'en offrit pour moi au théâtre de la Porte-Saint-Martin.
Bien que ma pièce n'arrivât plus dans le temps où elle eût été une prédication utile et un acte de courage, je ne résistai cependant pas au désir d'en juger l'effet à la scène, persuadé d'ailleurs que le bon sens du public ne confondrait pas une œuvre franchement républicaine avec les satires réactionnaires dont nos théâtres ont été inondés depuis quelque temps. Et, en effet, la blouse et l'habit ont applaudi du même cœur à ces vers dont la forme m'appartient, mais dont toute la pensée est à Chénier ; c'est donc à lui que reviennent ces applaudissements, et c'est pourquoi j'en parle ici. Oui, au milieu de tous les embarras d'un théâtre à l'agonie, sans le prestige de la mise en scène, joué presque à huis-clos devant une salle à moitié vide, ce monologue de Chénier, car ce n'est guère autre chose, a été salué de bravos unanimes par la seule force du bon sens et de l'honnèleté. Aulrc en eût été la portée lorsque les excès qu'il signale n'avaient pas encore été étouffés sur les barricades de juin.
Mais si le peuple a applaudi à mes vers, ceux qui se disent ses amis se sont montrés plus difficiles; je citerai, entre autres, quelques lignes empruntées au feuilleton de la Révolution dé-
mocratique el sociale; elles méritent de ne pas être oubliées. Le lecteur en jugera:
« Les vers boueux et sanglants s'alignaient a les uns au bout des autres, rampant de rime < en rime, comme de tortueux reptiles, el « souillant de leur boue infecte les vrais amis « du peuple.
«En écoutant ces injures, je ne pouvais
« m'empêcher de songer au draniB épouvan-
« table qui s'était joué, aux premières lueurs
« du jour, à la barrière Fontainebleau ; je
« voyais devant moi les cadavres de Daix, le
a pauvre de Bicôtre, et de Lahr; je me repré-
« sentais cette large llaque de sang où vinrent
« étinceler les premiers rayons du soleil ; je
a songeais aux fusillés de Juin, étendus dans
« la fosse commune, et j'écoutais, non sans
«une stupeur profonde, cette même bour-
« geoisie, qui venait de relever l'écbafaud po-
« litique, nous crier par la bouche d'un de ses
« poètes adulateurs la vieille injure : Buveurs
« de sang !
« Modérés calomniateurs ! allez emplir vos a verres à la marre de sang de la barrière de
« Fontainebleau, et videz la première coupe à « la santé de la République bonncte!
«• C'est le sublime du genre ! c'est
« le modéré, père de famille, probe, vertueux, « qui vient, ivre et sanglant, parler de morale « et d'humanité ! Heureusement que le bon « Dieu tient bien ses registres ! »
Oui, messieurs, le bon Dieu tient bien ses registres... et vous aussi, n'est-ce pas?
Avant de terminer, qu'il me soit permis de remercier mes critiques. La plupart ont bien voulu ne pas chercber dans ma pièce ce que je n'avais pas eu dessein d'y mettre, et m'ont jugé avec une bienveillance dont je leur exprime ici toute ma gratitude.
En dehors de la critique sérieuse, il est vrai, nous avons lu un feuilleton assez badin signé J. J. Est-il rien de plus gai que ce M. J. J. parlant de cœur, de naïveté et d'inspiration, sans rire, et s'apitoyant sur le sort de ces malheureux jeunes gens, qui n'ont, eux, ni cœur, ni naïveté, ni inspiration!... Et de vrai, que de cœur dans le feuillclon du Critique marié! que d'inspiration dans le Uàleau des Rois! que de naïveté surtout dans l'Âne mort et la Femme
guillolinée! et combien la prétention de M. J. J. est encore plus naïve que tout cela! Faut-il lui en garder rancune? En aucune façon : c'est chez lui une manière d'être. Qui ne sait, d'ailleurs, que ses critiques ou ses éloges n'ont jamais pu rien détruire ou édifier? Autant en emporte le vent! Ses amis même ne le prennent pas au sérieux; nous ne serons pas plus sévères que ses amis.
P. J. Barbier.
Avril 1849.