ACHILLE DENIS
Bon et cher Ami,
Permets-moi de te dédier le moins mauvais de mes drames, le plus moral surtout. Ta critique lui a donné une valeur, critique haute et sincère qui est à la fois un encouragement et un honneur pour moi.
Ce drame tant discuté, le voici : c'est un tableau douloureux, incomplet et confus, je le veux bien, incohérent comme le monde que j'ai vu, j’y consens, mais éclairé par ma conscience et disposé par la réalité.
Personne plus que moi ne se préoccupe du but et de la moralité du théâtre. J’ai essayé de faire même de Truphême une sorte d'enseignement : selon moi, c’est l’oisiveté qui commence par l’ironie des plus saintes institutions sociales, passe par le vol et finit par le crime.
En face do cet être abject, "j’ai glorifié André, cet honnête homme criminel que j’appellerai volontiers l'invalide du travail. Comme la guerre, le travail a ses invalides. Les uns sont justement entourés de la gloire et de la considération de leur pays, mais que deviennent les autres?..- Toute la pensée de mon œuvre est là.
Le public m’a compris du reste, la jeunesse des écoles, cette jeunesse sévère et intelligente m’encourage chaque soir. Je sais que la plus grosse part de l’approbation publique revient de droit aux acteurs qui m’ont si bravement soutenu, et que Frédérick-Lemaltre est toujours le grand et sublime élément de succès.
On a beaucoup parlé de cette pièce, beaucoup trop, et beaucoup trop aussi de mes tendances littéraires ; ce n’est pas une question de forme qui me sépare de certains écrivains, c’est une question de principe et d’idée.
L’art est une succession de sommets. Je me contente d’être placé au degré le plus bas, pourvu que je puisse contempler, sur les hauteurs, mes deux maîtres Shakspcare et Victor Hugo, ces sources de grandeur et de vérité. J’aime les torrents, même dans leurs plus bruyantes horreurs, je hais les Blets d’eau, même dans leurs fantaisies et leurs grâces.
Tout à loi ,